349 | Dossier : « Institutions civiles décorées »

Dossier : « Institutions civiles décorées »

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Défense : programmation militaire, 413, 3 Mds€ pour la période 2024-2030

Le projet de loi de programmation militaire (LPM) prévoit un budget de 413,3 Mds€ entre 2024 et 2030, en vue de parvenir à 2 % du produit intérieur brut dès 2025, et précise les besoins et ressources jusqu’en 2030 et les orientations en matière d’équipements à l’horizon 20235.

Il a été présenté par le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, à l‘Assemblée nationale à Paris le 4 avril 2023.

Les priorités. Outre le maintien à niveau de la dissuasion nucléaire, le projet de LPM prévoit 10 Mds€ pour l’innovation, en vue de fournir aux armées la maîtrise dans l’espace, les fonds marins, le champ informationnel et le cyber en 2030, via les technologies civiles ou l’exploration des nouvelles technologies de rupture. Il inclut 6 Mds€ pour l’espace, afin d’accroître les capacités de détection et d’attribution d’un acte suspect ou agressif. Un centre de commandement, de contrôle, de communication et de calcul des opérations spatiales pilotera les actions vers, dans et depuis l’espace. Le projet de LPM prévoit 5 Mds€ pour les drones et robots : drones de contact ; munitions téléopérées pour atteindre la capacité de vol en essaims ; futur système de lutte anti-mines marines ; connaissance, surveillance et action jusqu’à 6.000 m sous la mer ; robots terrestres et systèmes capables de coopérer avec le soldat et son environnement, mais sous son contrôle. Il inclut 5 Mds€ pour la défense surface-air dans les basse et haute couches de l’atmosphère, contre les drones et pour l’adaptation aux menaces d’engins hypersoniques. Il prévoit 5 Mds€ pour le renseignement : dispositif de traitement des données de masse ; capacités humaines de recherche technique, de traitement des sources, d’exploitation du renseignement et d’action. Il inclut 4 Mds€ pour la défense cyber : adaptation aux évolutions technologiques ; appui à l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information ; accompagnement des entreprises de défense les plus sensibles ; lutte informatique d’influence. Il prévoit 2 Mds€ pour les forces spéciales pour moderniser leurs équipements : avions de transport ; hélicoptères NH90 spécifiques ; drones ; véhicules terrestres, de surface et sous-marins. Enfin, 16 Mds€ seront destinés aux munitions : missiles à longue portée antinavires ; missiles surface-air et air-air ; missiles antichars ; torpilles lourdes.

Les effectifs. En 2023, le ministère des Armées compte 207.000 militaires et 63.000 civils, dont 22 % de femmes. Le projet de LPM précise les augmentations nettes des effectifs : 700 en 2024 ; 700 en 2025 ; 800 en 2026 ; 900 en 2027 ; 1.000 en 2028 ; 1.000 en 2029 et 1.200 en 2030. Ces chiffres ne prennent pas en compte les apprentis civils et militaires ni les volontaires du service militaire volontaire ni les volontaires du service national universel. En conséquence, les effectifs du ministère des Armées se monteront à 271.800 équivalents temps plein en 2027 et 275.000 en 2030. En 2023, les armées comptent 41.000 réservistes opérationnels sous contrat. Ce chiffre sera porté à 105.000 au plus tard en 2035, en vue d’attendre l’objectif d’un militaire de réserve pour deux militaires d’active.

Le financement. Actuellement, le budget de armées atteint 43,9 Mds€, dont 14,5 Mds€ pour l’équipement des forces. Il devrait atteindre 47,04 Mds€ (+ 3,1 %) en 2024, 50,04 Mds€ (+ 3 %) en 2025, 53,04 Mds€ (+ 3 %) en 2026, 56,04 Mds€ (+3 %) en 2027, 60,32 Mds€ (+ 4,3 %) en 2028, 64,61 Mds€ (+ 4,3 %) en 2029 et 68,91 Mds€ (+ 4,3 %) en 2030. Il faudra y ajouter les ressources nécessaires au financement de l’aide militaire à l’Ukraine, sous forme de contribution à la Facilité européenne pour la paix. La LPM 2024-2030 sera actualisée en 2027. Chaque année, le gouvernement présentera au Parlement un bilan de l’exécution réalisée l’année précédente avant le 30 avril, un rapport sur les enjeux et les principales évolutions avant le 30 juin ainsi qu’un bilan opérationnel et financier des opérations extérieures et des missions intérieures.

Loïc Salmon

Défense : « Revue nationale stratégique 2022 »

Défense : vers 2 % du Produit intérieur brut à l’horizon 2025

Défense : démarche capacitaire, de la menace à l’organisation et à la coopération européenne




Indo-Pacifique : convergence stratégique possible entre les Etats-Unis et la France

La France peut apparaître comme un partenaire crédible pour les États-Unis dans la zone Indo-Pacifique, à condition de limiter ses ambitions à ses moyens sans ignorer le rôle de Washington.

Lisa Curtis, directrice du programme de sécurité Indo-Pacifique du « think tank » américain Center for a New American Security, l’a expliqué au cours d’une conférence organisée le 15 novembre 2022 par la Fondation pour la recherche stratégique et l’association Jeunes IHEDN.

Centre de gravité mondial. Au cours du premier mandat du président démocrate Barack Obama (2009-2017), la zone Indo-Pacifique, a été replacée au cœur de la priorité géopolitique américaine. Ce pivot vers l’Asie n’a pas été remis en question par l’alternance républicaine de Donald Trump (2017-2021), malgré son retrait unilatéral de l’accord de Partenariat transpacifique en 2017. En comparant le « Cadre stratégique de l’Indo-Pacifique », suivi par l’administration Trump, et la « Stratégie pour l’Indo-Pacifique », publiée par l’administration de son successeur démocrate Joe Biden, les objectifs apparaissent identiques, à savoir garantir la liberté, l’ouverture, la prospérité et la sécurité de ce bassin océanique vital pour les intérêts américains. La Chine, la Corée du Nord et la Russie demeurent les adversaires désignés de ce cadre sécuritaire régi par les normes internationales. Cependant, l’administration Biden préfère aujourd’hui désigner le changement climatique comme principale menace à la stabilité de la région, plutôt que le terrorisme. Une approche multilatérale est à nouveau privilégiée pour obtenir l’abandon du programme nucléaire de Pyongyang et endiguer les ambitions de Pékin.

La Chine. Les États-Unis voient la Chine comme leur principale concurrente et la première opposante systématique au modèle d’économie de marché en Asie. La paix semble remise en question par le discours du président chinois Xi Jinping, qui souhaite parvenir à la réunification avec Taïwan, y compris par la force si nécessaire. Dans le cas d’une guerre sino-taïwanaise, une intervention des États-Unis ne fait aucun doute selon les récentes déclarations du président Biden. L’ambiguïté de la stratégie américaine, rappelle Lisa Curtis, repose sur le degré réel de cette intervention, dont le secret est censé dissuader toute prise de risque. En outre, la tactique de la « zone grise », pratiquée par la Chine pour imposer sa souveraineté en mer de Chine méridionale par des activités maritimes illicites, devient préoccupante. Un conflit menacerait la liberté de navigation dans cette zone riche en ressources et où transite un tiers des trafics pétroliers et de conteneurs. Le projet chinois des Nouvelles Routes de la Soie soulève de nombreuses inquiétudes pour la sécurité et le libre-échange en Asie. Les investissements fonctionnent, selon Washington, comme « un piège à dette » qui remet en question la souveraineté des États débiteurs. En défaut de paiement, le Sri Lanka a ainsi dû concéder le port de Hambantoa à la Chine par un bail de 99 ans et ne peut s’opposer aux escales de ses navires militaires.

Partenariats tous azimuts. Selon Lisa Curtis, le succès de la politique américaine réside dans la multiplication des dialogues internationaux permettant d’inclure davantage de partenaires, parfois au-delà des frontières traditionnelles de l’Indo-Pacifique. Cette relance multilatérale cible d’abord l’Association des nations d’Asie du Sud Est (ASEAN), qui regroupe l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Thaïlande, les Philippines, Brunei, le Viêt Nam, le Laos, la Birmanie et le Cambodge. Les États-Unis désirent renforcer cette organisation intergouvernementale, qui entretient des rapports complexes avec la Chine, entre investissements massifs et différends maritimes. Au cours d’une réunion ASEAN-États-Unis en mai 2022, le président Biden a promis une aide de 150 M$ aux pays de la région dans les domaines de la santé, du transport, de l’éducation, de l’énergie et de la protection de l’environnement. De son côté, la Chine y a investi 13 Mds$ en 2021. C’est pourquoi la contribution d’autres États et organisations proches des États-Unis est indispensable pour proposer des investissements alternatifs aux Nouvelles Routes de la Soie. En 2017, les États-Unis ont ainsi relancé le dialogue quadrilatéral de sécurité (QUAD) avec l’Inde, l’Australie et le Japon. Son objectif est d’agir suivant une vision commune des enjeux de la région en matière de sécurité maritime et de développement économique durable. Lors du sommet du QUAD à Tokyo en mai 2022, un fonds de 50 Mds$ sur cinq ans a été décidé pour contribuer au développement des pays de la région. Un partage d’informations satellitaires a été mis en place pour lutter contre les actions illégales en mer de Chine méridionale. Selon Lisa Curtis, l’Union Européenne est aussi amenée à jouer un rôle par ses capacités financière et diplomatique via le programme « EU Global Gateway Initiative », fonds d’investissements centré sur la lutte contre le réchauffement climatique et sur la transition énergétique. Une enveloppe de 10 Mds€ a été actée par la Commission européenne en décembre 2022 au profit des pays de l’ASEAN.

La France. L’alliance militaire AUKUS entre l’Australie, la Grande-Bretagne et les États-Unis a été conclue en septembre 2021 pour endiguer la montée en puissance de la Chine. Ce traité comprend en particulier des échanges de technologies dans les domaines du nucléaire, de l’intelligence artificielle, de la cyberguerre et des sous-marins. Selon Lisa Curtis, la rupture par l’Australie du contrat de 90 Mds$ avec la France, portant sur un programme de sous-marins, ne signifie pas une opposition entre la France et les États-Unis dans la région. Elle concède que la création d’AUKUS aurait pu se conclure en consultant Paris au préalable. Elle souligne qu’il n’a jamais été question de tenir la France à l’écart, dont la zone économique exclusive et les moyens d’action en mer en font une partenaire incontournable. Depuis 2017, Paris porte un nouveau regard sur l’importance de la zone Indo-Pacifique dans sa politique internationale. Ses objectifs se rapprochent de ceux de Washington : développement économique ; lutte contre les effets du changement climatique ; sécurité maritime. Dans cette optique, la France a adhéré en décembre 2020 à l’Association des États riverains de l’océan Indien, où elle contribue à l’initiative de protection du domaine maritime par le partage d’images satellitaires. Toutefois, la question d’une intégration de la France dans le QUAD reste suspendue à une contribution matérielle et financière plus importante, estime Lisa Curtis. La notion de « puissance d’équilibre », mentionnée dans le document officiel français « Revue nationale stratégique 2022 », n’est pas clairement définie. Pour Washington, cela laisse planer une incertitude sur la volonté de la France de s’engager davantage.

Louis Lamiot

Les États-Unis maintiennent une présence militaire en Indo-Pacifique depuis plus de 70 ans. Entre l’Inde et le Pakistan et entre les îles Kouriles au Nord du Japon et l’Antarctique, la VIIème Flotte déploie un ou deux porte-avions, 50 à 70 navires de surface et sous-marins, 140 avions et environ 20.000 marins et « marines » (troupes de débarquement). Dans les golfes Arabo-Persique, d’Oman et d’Aden ainsi qu’en mer Rouge et mer d’Arabie, la Vème Flotte déploie deux porte-avions, 20 navires, une centaine d’avions et environ 20.000 marins et marines pour, notamment, surveiller le canal de Suez et les détroits d’Ormuz et de Bab el Mandeb. En outre, les États-Unis disposent de bases militaires sur la zone : Japon, 39.300 soldats ; Corée du Sud 23.400 militaires et système antimissile THAAD ; Australie,1.250 marines et 2.500 à terme ; Guam et Saipan, 6.000 militaires et système THAAD ; Djibouti, 4.000 soldats et drones ; Diego Garcia, base britannique concédée aux États-Unis jusqu’en 2036, 4.000 personnels militaires et civils. Enfin, les États-Unis ont conclu des traités d’alliance militaire avec la Corée du Sud, le Japon, la Thaïlande et Taïwan.

Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Industrie de défense : les armes hypersoniques à l’heure asiatique

Indo-Pacifique : les partenariats de sécurité des Etats insulaires




La DST sur le front de la guerre froide

La Direction de la surveillance du territoire (DST, 1944-2008) a eu recours au flagrant délit pour justifier l’arrestation d’espions du bloc de l’Est. Pour les étrangers, l’expulsion a suivi mais, pour les Français, les suites judiciaires ont parfois été contrecarrées pour des raisons politiques.

De 1960 à 1990, 83 diplomates soviétiques ont dû rentrer chez eux, dont 47 en 1983, ainsi que des agents des services de renseignement (SR) polonais, tchécoslovaques, est-allemands et roumains. Pendant cette période, les autorités politiques, quelle que soit leur couleur, ont exceptionnellement soutenu la DST, préférant ignorer ses actions, les bloquer ou même les critiquer publiquement. Selon l’URSS, la révolution prolétarienne doit se réaliser par la subversion avec l’aide des partis communistes locaux, légaux, et des réseaux clandestins dirigés par Moscou. Pendant la guerre d’Indochine (1945-1954), la DST signale les « fuites » de documents secrets qui parviennent au Vietminh, via l’ambassade d’URSS…et des responsables et des sympathisants communistes français. Pendant celle d’Algérie (1954-1962), elle démantèle des réseaux du Front de libération nationale et empêche des attentats. Puis, son activité de contre-espionnage remonte en puissance, notamment grâce aux relais des organisations d’émigrés russophones. A l’époque, le KGB déploie cinq pôles thématiques : les « illégaux » sans couverture diplomatique ; le contre-espionnage et les SR adverses, dont la DST et le SDECE puis la DGSE à partir de1982 ; l’émigration des dissidents ; les sciences et techniques pour rattraper le retard dans ces domaines ; la politique, milieu ouvert propice à l’influence. Le KGB fixe les objectifs à la désinformation des opinions publiques : dénigrer les États-Unis ; saper la confiance des pays occidentaux entre eux ; donner une impression trompeuse des intentions de l’URSS ; neutraliser les oppositions extérieures. La DST exerce alors un contrôle serré des diplomates soviétiques et assimilés à partir de leur ambassade ou de tout autre établissement officiel. Tout Français en rapport avec un Soviétique est systématiquement identifié et fait l’objet d’une enquête, suivie d’une convocation. L’aide du FBI et de la CIA se révèle essentielle, car les États-Unis sont espionnés par l’intermédiaire d’autres pays et à partir de bases qui leur sont extérieures. Ces SR ciblent surtout l’OTAN, le nucléaire et l’aéronautique. L’invocation de l’immunité diplomatique, celle de l’universalité de la science ou la renommée dans la presse nationale assurent une certaine « protection », en cas de découverte d’activités d’espionnage. Comme les SR occidentaux, le KGB et le GRU (renseignement militaire) connaissent des désertions…surtout vers les États-Unis, plus attractifs sur les plans idéologique et financier. Les transfuges de chaque camp facilitent l’identification des « taupes » adverses. Les arrestations débouchent sur l’exécution à l’Est et de lourdes peines de prison à l’Ouest…mais moindres ou annulées en France. La « chasse aux taupes » entraîne une psychose au sein des SR anglo-saxons, dont profite le KGB. En France, celui-ci cible notamment le ministère des Affaires étrangères…qui supporte mal que la DST puisse légitimement suspecter un diplomate et lui refuser un visa. Certains ambassadeurs représentent moins les intérêts de la France que ceux du pays de leur affectation. Via un niveau subalterne, les SR soviétiques et chinois ont eu accès aux télégrammes diplomatiques. De 1964 à 1974, les autorités chinoises ont obtenu, de façon discontinue, la correspondance de l’ambassade de France à Pékin et celle du pool de Hong Kong (échanges entre Américains, Britanniques et Français). Les télex de l’ambassade de France à Moscou ont été « piégés » de 1976 à 1983.

Loïc Salmon

« La DST sur le front de la guerre froide », par Jean-François Clair, Michel Guérin et Raymond Nart. Mareuil Éditions, 210 pages. 21 €

Renseignement : recomposition des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Guerres secrètes

Histoire secrète du XXème siècle, mémoires d’espions




Espace : composante clé dans un conflit de haute intensité

En élevant le niveau de compréhension de la situation complexe d’un théâtre, l’outil spatial prend une part déterminante dans la prise d’initiative et la conservation de la liberté d’action, grâce à l’intégration, l’interopérabilité et la coopération.

La troisième édition de l’exercice spatial Aster(X) s’est articulée, pour la première fois, avec l’exercice interarmées Orion simulant un engagement de haute intensité. Elle s’est déroulée du 21 février au 10 mars 2023 sur le site du Centre national d’études spatiales (CNES) à Toulouse. Le général de division aérienne Philippe Adam, commandant de l’Espace, les a présentés le 16 mars à Paris.

Aster(X). La guerre en Ukraine a commencé par une attaque massive de ses moyens spatiaux par la Russie. Unique en Europe, l’exercice spatial militaire français Aster (X) a été créé en 2021. L’édition 2023 a mobilisé 200 participants civils et militaires et 30 observateurs étrangers. Aster (X) vise d’abord à entraîner les unités du Commandement de l’espace à la surveillance de l’espace et la protection des satellites français par la simulation de 5.000 objets spatiaux, dont 20 capteurs dédiés à l’appui spatial aux opérations pour faire face à 10 types de menaces différentes. En outre, il teste la structure et la connectivité du futur C2 (commandement et conduite) des opérations spatiales militaires dans un contexte multi-milieux (terre, air, mer et cyber) et multi-champs (électromagnétique et informationnel) au moyen de 23 événements, dont 17 coordonnés avec Orion (voir plus loin). De plus, Aster (X) valide les concepts d’emploi et la coordination entre le CNES et neuf partenaires industriels, dont Airbus, ArianeGroup (lanceurs spatiaux), MBDA (missiles) et l’Office national des études et recherches aérospatiales. Enfin, il développe et renforce les coopérations opérationnelles avec l’OTAN, les États-Unis, l’Allemagne, la Belgique et l’Italie. Selon le scénario d’une situation géopolitique inspirée de menaces spatiales réelles et avérées, Aster(X) a déployé des réseaux de communications classifiés en coordination avec la Direction du renseignement militaire et la Direction interarmées des réseaux d’infrastructures et des systèmes d’information. Le temps d’exercice d’Aster(X) correspond à celui d’Orion.

Orion. Le scénario de l’exercice de grande ampleur Orion part d’une situation comparable à la guerre en Ukraine, déclenchée par la Russie le 24 février 2022. Inspiré des exercices OTAN mais avec 9 pays sous commandement français, Orion se déroule en 4 phases sur le territoire national (20 départements) et en Méditerranée occidentale du 21 février au 5 mai 2023, après une planification opérationnelle de mai 2022 au 20 février 2023 (phase 1). Outre 13 directions, services et organismes interarmées, il met en œuvre : 1 division à 3 brigades (2 simulées), 2.300 véhicules (400 de combat), 40 hélicoptères et 100 drones pour l’armée de Terre ; 30 navires, dont 1 porte-avions et 2 porte-hélicoptères amphibies, et 50 aéronefs pour la Marine ; 10 bases, 80 aéronefs, 2 drones moyenne altitude longue endurance, 6 systèmes de défense sol-air et 20 capteurs spatiaux pour l’armée de l’Air et de l’Espace. Afin d’éviter une dégradation de la situation (phase 2), la France déploie en premier son échelon national d’urgence interarmées du 21 février au 11 mars avec 7.000 militaires (terre, air, mer, forces spéciales, cyber, spatial et logistique) pour une opération aéromaritime dans un contexte de déni d’accès. Il s’ensuit une gestion de crise politico-militaire (phase 3) par 5 groupes de travail et de réflexion (Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, états-majors et acteurs ministériels), qui présentent leurs propositions aux hautes autorités civiles et militaires fin mars. Puis une coalition, sous mandat ONU et OTAN, mène une vaste opération aéroterrestre du 22 avril au 5 mai avec 12.000 militaires (phase 4). Évaluation et retour d’expérience suivront.

Loïc Salmon

Espace : résurgence de la menace antisatellites

Espace : dangerosité du milieu et défense en coopération

Armée de l’Air et de l’Espace : enjeux de la très haute altitude




Espace : résurgence de la menace antisatellites

Le développement d’armes antisatellites aux effets potentiellement coercitifs permet à la Russie de manifester sa capacité de nuisance vis-à-vis des nombreux satellites en orbite basse.

Christian Maire, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée le 15 décembre 2022 à Paris.

Les orbites. En orbite basse jusqu’à 2.000 km d’altitude, les satellites tournent autour de la terre à la vitesse d’environ 8 km/seconde et ne restent que quelques minutes en visibilité d’un point donné. La Station spatiale internationale se trouve à 400 km d’altitude et la constellation américaine privée Starlink à 550 km. Sur cette orbite, les satellites assurent trois types de missions : civiles à buts technologiques, scientifiques, d’observation et de communications ; militaires pour l’observation, l’écoute et la météorologie ; duales pour l’observation et les communications. En orbite moyenne à plus ou moins 20.000 km d’altitude, les constellations d’au moins 24 satellites de navigation offrent une couverture mondiale permanente aux grandes puissances : Glonass (19.100 km) pour la Russie ; GPS (20.200 km) pour les Etats-Unis ; Galileo (23.222 km) pour l’Union européenne ; Beidou/Compass (27.878 km) pour la Chine. En orbite géostationnaire à 36.000 km au-dessus de l’équateur, les satellites tournent à la vitesse de la terre et restent fixes par rapport au sol. Les satellites civils relaient les télécommunications (télédiffusion directe, téléphonie et internet) et recueillent des données météorologiques. Les satellites militaires remplissent des missions d’alerte précoce, de communications, d’écoute, de météorologie, d’observation et de détection d’explosions nucléaires. Ceux à vocation duale servent à la navigation et aux communications. L’application militaire des satellites de navigation concerne notamment les missiles balistiques, les armes de précision et les planeurs hypersoniques. Entre janvier et septembre 2022, 68 satellites de toutes catégories ont été lancés par les Etats-Unis, 44 par la Chine, mais seulement 11 par la Russie.

Les armes antisatellites. Connues depuis les années 1960, les armes antisatellites se répartissent ainsi : celles à ascension directe ; celles à charge nucléaire ; celles à énergie dirigée, basées au sol ou dans l’espace ; brouillage électronique ; moyens cybers. Il n’y a pas encore eu d’essais de destruction de cibles dans les orbites moyenne et géostationnaire. L’orbite basse, plus accessible sur les plans technique et temporel par les armes antisatellites à ascension directe (DA-ASAT), reste la plus fréquentée et donc la plus vulnérable (voir encadré). Toutefois, l’espacement entre satellites constitue une contrainte pour une DA-ASAT qui, en outre, mettrait plusieurs heures à atteindre sa cible, donnant ainsi un préavis important au pays menacé. En 1985, les États-Unis effectuent le premier essai de DA-SAT avec un missile ASM-135 tiré depuis un avion de chasse F-15A modifié, qui a détruit un satellite à 555 km d’altitude. En 2007, la Chine détruit un satellite météorologique à 865 km d’altitude, provoquant la projection de plusieurs milliers de débris en orbite basse. En 2019, l’Inde détruit un satellite en orbite très basse, pour limiter la production de débris de longue durée de vie. En 2021, la Russie détruit un vieux satellite militaire d’écoute électronique de 1.750 kg à environ 465 km d’altitude. Elle a utilisé un missile antibalistique Nudol, à charge non nucléaire et équipé d’un vecteur terminal montant jusqu’à 850 km. Ce dernier aurait été muni d’un véhicule « tueur » avec une charge militaire à fragmentation ou un dispositif d’amélioration de la létalité ou bien encore sa précision aurait suffi pour percuter le satellite. Par ailleurs, la Russie dispose du système mobile de défense atérienne et antimissile S-400, supérieur au MIM-104 Patriot américain. Elle développe son successeur, le S-500, qui serait doté de l’intercepteur extra-atmosphérique 77NG-N1 capable de détruire missiles balistiques et satellites. A la fin des années 1980, le Nariad, vecteur dérivé du missile balistique intercontinental SS-19 tiré d’un silo, avait été conçu pour cibler des satellites en orbites de 150 km à 40.000 km. Après trois essais en 1990, 1991 et 1994, il a été transformé en lanceur de satellites en orbite basse et renommé Rokot. Le système DA-ASAT Burevestnik 14K168, inspiré du missile 78M6 Kontakt avec un véhicule tueur, est aérotransportable par l’avion de chasse MiG-31BM. Enfin, les systèmes antimissiles exo-atmosphériques soviétiques à charge nucléaire Galosh et Gorgon auraient pu constituer des DA-ASAT. Mais ils ont été démantelés, car une charge nucléaire explosant dans l’espace aurait affecté tous les satellites.

Les conséquences stratégiques. Depuis la guerre du Golfe (1990-1991), les capacités spatiales assurent la collecte de renseignements et apportent aussi un soutien direct aux forces militaires engagées sur un théâtre d’opérations. Avec le Nudol, la Russie peut cibler la plupart des satellites militaires, météorologiques et de communications à 500 km d’altitude avec un préavis de quelques minutes. Déjà, la Station internationale et de nombreux satellites, dont ceux de la société privée américaine Starlink, ont dû manœuvrer pour éviter les débris consécutifs à l’essai de 2021. En complément du Nudol, le système aéroporté Burevestnik apporterait une souplesse opérationnelle accrue. En outre, le risque existe que les débris deviennent des projectiles susceptibles d’entrer en collision avec les objets à proximité, provoquant une réaction en chaîne. Par ailleurs, l’identification de l’agresseur, facile à déterminer depuis une base de lancement fixe, sera plus difficile à partir d’un lanceur mobile au sol ou aéroporté. Dans ce contexte, un État qui se sentirait menacé pourrait adopter des postures d’escalade miliaire pour compenser l’effet redouté. Selon une analyse du think tank américain Rand Corporation, publiée en octobre 2022, la Russie et la Chine ressentent les activités spatiales américaines comme une menace pour leur dissuasion nucléaire et veulent s’en protéger. Les Etats-Unis développent des contre-mesures portant sur la furtivité, le durcissement des systèmes de communications et la constitution de constellations. L’intelligence artificielle va aider à la prise de décision, grâce aux bibliothèques de caractéristiques de la menace et à l’analyse des informations des senseurs, des trajectoires de vol et des données de ciblage et de navigation.

Loïc Salmon

En août 2022, le système américain de surveillance de l’espace a dénombré 25.556 objets (taille supérieure à 10 cm) en orbite : 9.201 satellites opérationnels ou inactifs ; 16.355 débris des corps de propulsion et des résidus de satellites. En juin 2022, il a compté 5.465 satellites opérationnels, dont 86 % en orbite basse, 2.6 % en orbite moyenne et 10,3 % en orbite géostationnaire. A cette date, la répartition s’établit ainsi : 3.433 satellites opérationnels dont 123 militaires pour les Etats-Unis ; 156 satellites pour la Russie (56 satellites militaires) ; 536 pour la Chine (nombre de satellites militaires inconnu). Enfin, la société américaine privée Starlink, qui a lancé plus de 2.500 satellites depuis 2018, disposait de 2.219 satellites opérationnels en juin 2022.

Espace : composante clé dans un conflit de haute intensité

Espace : système GEOTracker®, surveillance optique renforcée

Armée de l’Air et de l’Espace : imaginer et mettre en œuvre une défense spatiale




Armement : produire plus et plus vite en temps de guerre

Le soutien d’un effort de guerre dans la durée au profit des armées nécessite une visibilité pour les industriels et la sécurisation de leurs chaînes d’approvisionnement. L’économie « militaire » intervient avant, pendant et après un conflit comme celui de l’Ukraine.

L’économie de guerre a été présentée, le 9 février 2023 à Paris, par l’ingénieur général de 2ème classe Alexandre Lahousse, chef du service des affaires industrielles et de l’intelligence économique à la Direction générale de l’armement (DGA, photo). L’économie militaire a fait l’objet d’une conférence organisée, le 22 novembre 2022 à Paris, par l’association 3AED-IHEDN avec la participation de Grégory Chigolet, conseiller économique du chef d’État-major des armées.

L’économie de guerre. Les conséquences du conflit en Ukraine confirment ce que prescrit la Revue nationale stratégique 2022 sur l’économie de guerre, indique l’ingénieur général Lahousse. Les capacités de production de systèmes d’armes, de munitions et de maintien en condition opérationnelle doivent évoluer pour répondre aux besoins d’un éventuel engagement dans un conflit majeur. En conséquence, la DGA, les armées et les industriels de défense ont défini cinq chantiers prioritaires. Le premier concerne les contrats de longue durée relatifs aux équipements de première nécessité. La future loi de programmation militaire (2024-2030) va offrir aux industriels une visibilité sur sept ans à partager avec les petites et moyennes entreprises sous-traitantes, en vue d’une montée en puissance conjointe. Le deuxième chantier porte sur l’analyse des besoins des armées, leur chiffrage et l’évaluation de l’impact en termes de délais et de coûts. Le niveau d’exigence sera réduit de 20 %, dès la conception du besoin, pour simplifier le travail des industriels avec un partage du risque avec l’État. Le troisième chantier porte sur la chaîne d’approvisionnement. Les délais de la sous-traitance représentent 50 % de ceux de la production. Or 4 % des 4.000 entreprises de défense, ne pouvant accélérer leur cadence, bloquent la chaîne. Des études de réponses adaptées sont en cours. Les dépendances étrangères seront limitées par la constitution de stocks de matières premières, la multiplication des sources étrangères et la relocalisation d’activités en France. Le quatrième chantier concerne la formation en compétences critiques, comme les métiers de soudeur ou d’ajusteur en mécanique. Un dialogue sera engagé entre les entreprises, les écoles de formation et le ministère de l’Éducation nationale. Enfin, le cinquième chantier porte sur l’accès des entreprises de défense aux financements privés. Outre la mise en place d’un réseau de référents bancaires français, des initiatives sont à l’étude au niveau européen.

L’économie militaire. Le Fonds monétaire international a évalué l’impact du conflit en Ukraine sur les produits intérieurs bruts : Ukraine, une baisse de – 35 % en 2022 contre une croissance de + 3,4 % en 2021 ; Russie, une baisse de – 3,4 % en 2022 contre une croissance de + 4,7 % en 2021. Selon Grégory Chigolet, le conflit coûte à l’Ukraine : une baisse de la production des céréales, minerais et produits transformés ; la destruction d’infrastructures industrielles et minières ; le transfert de la main-d’œuvre vers les armées au détriment de la production ; un délitement des relations commerciales avec la Russie et la Biélorussie : la désorganisation des exportations via la mer Noire. Face aux sanctions économiques, la Russie a accéléré la montée en puissance de la production locale, confisqué les outils de production des firmes étrangères partantes et réorienté ses partenariats commerciaux. Face aux attaques contre sa monnaie par l’épuisement de ses réserves de change et l’embargo sur ses exportations, elle a imposé le paiement en roubles de certains biens fondamentaux. Face aux obstacles de financement sur les marchés internationaux, elle a menacé de dérégler le système financier mondial.

Loïc Salmon

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Espagne : un pilier Sud de l’Alliance atlantique

Outre le maintien de son intégrité territoriale, ses proximités historiques avec le Sud de la Méditerranée et l’Amérique latine caractérisent la politique de défense et de sécurité de l’Espagne.

Une quinzaine de membres de l’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale l’ont constaté lors d’un voyage d’études à Madrid du 22 au 26 octobre 2022, au travers des propos tant de diplomates français et d’officiers de liaison français en poste à l’État-major espagnol, que d’officiers espagnols, de journalistes, de directeurs de think tanks et des dirigeants de deux centres internationaux de surveillance aérienne. Bien des similitudes existent entre l’Espagne et la France aux heures de leurs « puissances » passées, liées à des intérêts partagés, et parfois d’ordre conflictuel. Après la longue « reconquête » de ses différents territoires sous domination musulmane (722-1492), l’Espagne domine l’Europe et se lance à la conquête de l’Amérique Centrale et du Sud… d’où de substantielles ressources. Mais son rayonnement se ternit au XIXème siècle du fait des luttes de pouvoir et des guerres qui débouchent au XXème siècle sur une guerre civile, qui a laissé une fracture idéologique persistante entre milieux conservateurs et libéraux.

Les grandes lignes. Aujourd’hui, la politique de défense de l’Espagne poursuit deux objectifs majeurs : la défense de l’intérêt national et la stabilité internationale. D’autres problématiques souvent rappelées en France, à savoir les mouvements séparatistes de l’ETA basque et la volonté d’indépendance de la Catalogne, ne semblent pas au centre des préoccupations à Madrid. La population espagnole considère que son « intérêt national » la concerne sur un territoire « indivisible », composé de la péninsule ibérique, des Canaries et, sur le continent africain, des villes de Ceuta et Melilla, inscrites comme parties intégrantes de l’Espagne dans la constitution de 1978, avec la même autonomie de gestion que les autres communautés autonomes du pays depuis 1995. La question des « enclaves » est au cœur des relations croisées entre la France et l’Espagne, l’Algérie et le Maroc. Elle se trouve liée aux problèmes des migrants, où l’Espagne est en première ligne, tout en n’étant pas seule impliquée dans des solutions à dégager. Ici, les intérêts espagnols sont parfois difficiles à concilier avec les intérêts français. Actuellement en Europe, l’attention est plutôt dirigée vers l’Est, mais la guerre en Ukraine s’arrêtera, alors que les problèmes sur la rive Sud de la Méditerranée persisteront encore longtemps. L’Espagne regrette de ne pas voir ses difficultés reconnues et ses intérêts communs à d’autres pays européens bien analysés. Ainsi, en matière d’immigration, elle souligne qu’elle n’est qu’un pays de transit …d’où la nécessité de traiter le dossier en commun au niveau européen.

La contribution au maintien de la paix. Les opérations de stabilisation de la situation internationale constituent l’axe majeur de la politique extérieure de défense de l’Espagne. Elle a envoyé un contingent militaire au Mali et en a déployé plusieurs dans les pays baltes, en Bulgarie et en Pologne. Elle participe à la mission « Atalante » de lutte contre l’insécurité maritime dans le golfe d’Aden et l’océan Indien. Elle est partie prenante dans les opérations de maintien de la paix au Liban et assure des missions d’observation dans le cadre de l’ONU. Consciente des aires d’instabilité, elle perçoit la nécessité de s’investir en Méditerranée, dans le Sahel et dans le golfe de Guinée, en raison du terrorisme, de l’insécurité liée aux flux migratoires. S’y ajoutent diverses menaces : cyber ; catastrophes naturelles ; épidémies ; accidents ou sabotages sur des câbles sous-marins et des gazoducs.

Les alliances. De la période franquiste (1936-1975) date un rapprochement avec les États-Unis en 1953, qui a permis une certaine normalisation des relations de l’Espagne avec le monde. Il s’ensuit une gratitude persistante et des liens étroits sur le plan militaire. Après la disparition de Franco et le rétablissement de la démocratie en 1975, l’Espagne devient membre de l’OTAN en 1982. Entrée dans la Communauté européenne en 1986, elle sait tirer profit des opportunités offertes et adhère à la vision politique et stratégique de l’Union européenne (UE). Très impliquée dans les instances européennes, le développement des relations avec l’Amérique latine est son apport. C’est là l’un des trois axes annoncés pour sa présidence de l’UE au deuxième semestre 2023, à côté du renforcement des accords commerciaux et du libre-échange et aussi de la diffusion de sa culture. Un attachement commun à l’Europe et à ses valeurs, en Espagne et en France, n’exclut pas des différences d’appréciation nettes au regard de l’OTAN pour des raisons historiques dans les deux pays. Comme plusieurs autres nations européennes, l’Espagne préfère acheter de l’armement américain, pensant ainsi bénéficier d’une meilleure protection sous le « parapluie », notamment nucléaire, de l’OTAN.

La « diplomatie de défense ». La culture et la diplomatie de défense occupent une place non négligeable au sein du ministère espagnol de la Défense. Des actions de communication sont menées annuellement auprès de la société civile pour mesurer sa perception de l’utilité des forces armées. Le retour à la conscription, suspendue en 2002, n’est pas d’actualité, mais la tendance générale est plutôt favorable, notamment chez les seniors, mais avec une vraie carence chez les universitaires. Si le lien Armée-Nation est présent dans les actions menées vers la jeunesse, il est parfois difficile à mettre en œuvre, du fait des responsabilités régionales en matière éducative. Il faut aussi noter que le retour à la conscription, suspendue en 2002, n’est pas d’actualité. Le rôle du Centre des hautes études de la défense nationale (CESEDEN) est à souligner. Département en charge de la culture et de la diplomatie de défense créé en 1964, il dispense aujourd’hui des formations destinées aux hauts fonctionnaires et hauts responsables de la vie économique et sociale de la nation, réservées uniquement aux ressortissants espagnols. Les fonctionnaires sont proposés par leurs ministères sans quota et l’État-major est souverain pour le choix des personnes sélectionnées. Deux sessions de trois mois et demi sont proposées à 40 personnes, soit 80 personnes par an. Le CESEDEN propose aussi des sessions internationales, des sessions thématiques et des sessions pour les jeunes. Les proximités avec l’Institut des hautes études de défense nationale français sont nombreuses, même si les liens entre la « maison-mère » et l’Association des auditeurs paraissent plus étroits en Espagne. Le CESEDEN et l’Association des auditeurs ont manifesté le souhait de nouer des liens avec leurs homologues français.

Recherche d’un nouvel équilibre. Après le départ de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, l’Espagne se perçoit comme une troisième puissance en Europe sur le plan de la Défense après l’Allemagne et la France, occupant une place particulière aux portes de la Méditerranée vers l’Afrique et l’Atlantique. Après le traité du Quirinal avec l’Italie en 2021 et dans le contexte du 60ème anniversaire du traité de l’Élysée avec l’Allemagne le 22 janvier, la signature du traité d’amitié et de coopération avec la France à Barcelone, le 19 janvier 2023, implique une réflexion sur les nécessaires nouvelles formes d’équilibre plus axées autour de la Méditerranée.

Hélène Mazeran

Les effectifs des forces armées espagnoles se montent à environ 120.000 hommes, dont 80.000 dans l’armée de Terre. En outre, environ 500 hommes sont déployés hors du territoire national. S’y ajoutent 4.500 réservistes. En 2023, l’augmentation du budget de la Défense sera de 25 %, passant de 10,1 Mds€ à 12,8 Mds€ avec une augmentation sensible pour la Base industrielle et technologique de défense. L’objectif des 2 % du produit intérieur brut pour le budget de la défense devrait être atteint d’ici à 2029, alors qu’il était de 1,02 % en 2022.

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Attendez ici – Terminé

Rigueur de l’entraînement, dépassement de soi, opiniâtreté, volonté de vaincre et fraternité d’armes. Ces caractéristiques du combattant ont permis à des soldats japonais de survivre dans la jungle pendant des années et même des décennies.

En 1945, pour atteindre rapidement le Japon, la stratégie américaine consiste à contourner certaines îles du Pacifique en misant sur le fait que leurs garnisons japonaises, privées de ravitaillement, ne représentaient pas de danger. Des milliers de soldats japonais se sont retrouvés, seuls ou en petits groupes, isolés, abandonnés mais armés. Beaucoup n’ont pas été informés de la fin de la guerre. Ceux qui ont continué le combat ont été capturés ou tués jusque dans les années 1950. D’autres, souvent des appelés du contingent, se sont cachés par peur de la captivité ou du sort que leur aurait réservé la sévère hiérarchie militaire japonaise. Beaucoup sont morts de maladies ou victimes de la faune de la jungle. Les quatre militaires de ce roman intitulé « Attendez ici – Terminé » sont inspirés de personnages bien réels : Itô Masahi, capturé à Guam en 1960 ; Shoichi Yokoi, caché à Guam jusqu’en 1972 ; Téruo Nakamura, d’origine taïwanaise, capturé en Indonésie en 1974 ; Hiroô Onoda, combattant dans l’île philippine de Lubang jusqu’en 1972 avant sa reddition en 1974. Le titre reprend les messages radio, brefs et clairs pour ne pas encombrer les ondes : « Attendez ici » correspond à l’ordre à exécuter. « Terminé » met fin à la conversation avec le chef. Officier de renseignement, le sous-lieutenant Onoda (1922-2014) avait été entraîné pour résister des années sur les arrières de l’ennemi jusqu’à la reconquête des territoires abandonnés. Le roman rend compte des préoccupations quotidiennes et des sentiments de ces soldats, persuadés que la guerre continuait. Ils se méfiaient des autochtones, car les Américains avaient la réputation de les envoyer en première ligne et de tuer tous les prisonniers. Dans le îles, les Japonais creusaient des postes de combat tournés vers la mer pour affronter des fantassins américains, sans blindés ni logistique ni canons. Ils pensaient que la préparation et la motivation du défenseur compenseraient l’avantage du nombre de l’assaillant. La récupération d’un poste de radio et de piles permettait d’écouter les nouvelles de Bangkok, de Saïgon ou de Brunei. Mais après des années sans informations de l’extérieur, les soldats japonais interprétaient la guerre du Viêt Nam (1955-1975) de façon erronée. A l’unité secrète de Nakano (Japon), les instructeurs avaient ordonné aux officiers de ne pas se suicider, de ne jamais abandonner la mission ni d’envoyer des hommes à la mort de façon inconsidérée. Les cours portaient sur la survie, le sabotage, l’emploi d’explosifs, la résistance aux interrogatoires, l’usage des émetteurs-récepteurs, les codes, l’anglais, les arts martiaux et l’observation de l’ennemi. Outre ses missions de renseignement, un officier devait maintenir le moral et la volonté de son groupe par une discipline de fer, face à ce qu’il considérait comme de la propagande ou une manœuvre d’influence adverse. Le largage de tracts par hélicoptères, appelant à la reddition, ou la diffusion de messages par haut-parleurs, répétant que la guerre mondiale était finie, ne pouvaient qu’être que des ruses pour déstabiliser les soldats japonais, avant de les traquer et les tuer. Mais après 29 ans de résistance et de certitude, Onoda (le lieutenant Ikéda dans le roman) a commencé à douter. Pourquoi l’ennemi consacrait tant de temps et de moyens pour faire sortir de la jungle un seul soldat japonais, alors qu’ils devaient être des milliers insérés, comme lui, derrière les lignes de combat ? Dans la réalité, le journaliste japonais Norio Suzuki parvient à rencontrer Onoda dans la jungle le 20 février 1974. Les autorités japonaises et philippines organisent alors la venue du chef direct d’Onoda en 1945, devenu libraire, qui lui donne l’ordre de se rendre.

Loïc Salmon

« Attendez ici – Terminé », Noël-Noël Uchida. Éditions Pierre de Taillac, 116 pages, illustrations, 16,90 €.

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Armée de Terre : le combat dans les conflits de haute intensité

Du Haut-Karabagh à l’Ukraine, le retour de l’affrontement entre puissances se caractérise par des opérations où toutes les fonctions sont susceptibles d’être activées, avec une forte connotation politique.

Tel a été le thème du colloque organisé, le 2 février 2023 à Paris, par le Centre de doctrine et de l’enseignement du commandement (CDEC). Y sont intervenus : le général de corps d’armée Bertrand Toujouse, commandant des forces terrestres ; Élie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité à l’Institut français des relations internationales (IFRI) ; le colonel (er) Jean-Luc Théus, ancien attaché de défense près la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ; Pierre Razoux, spécialiste du Moyen-Orient à la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques ; Dimitri Minic, spécialiste de la Russie à l’IFRI ; Lambert Girardeau, spécialiste de la Chine au Centre du renseignement de l’armée de Terre.

Continuité et ruptures. La guerre mobilise l’ensemble des ressources d’une nation, rappelle Elie Tenenbaum. Fortes capacités militaires et politiques caractérisent les guerres napoléoniennes (1803-1815), la guerre de Sécession américaine (1860-1865) et les deux conflits mondiaux (1914-1918 et 1939-1945). Les guerres de Corée (1950-1953) et du Golfe (1991), menées sous l’égide de l’ONU et en deçà du seuil nucléaire, n’ont rien réglé politiquement. Les conflits du Haut-Karabagh (2020) et de l’Ukraine (depuis 2022) montrent une létalité accrue en termes de tués, de blessés et de matériels détruits. Seule la masse permet de l’emporter sur l’adversaire. La survivabilité des effectifs terrestres dépend du blindage des véhicules engagés, de la mobilité, de la vitesse, de la furtivité et de l’excellence du commandement et de la conduite des opérations. Les forces terrestres ont davantage besoin d’autonomie et de renseignement. Très connectées, elles deviennent de plus en plus performantes dans le cyber et la guerre informationnelle.

Le Haut-Karabagh. L’Azerbaïdjan s’est préparé à un affrontement avec l’Arménie, qui a duré 44 jours, souligne le colonel Théus. Pour récupérer le territoire perdu en 1994 contre elle, il a investi massivement pour moderniser ses forces armées et disposer d’une force de frappe dans la profondeur. Les drones, d’origines israélienne et turque, et les « munitions rôdeuses » (petits drones suicides) ont neutralisé 60 % de la défense aérienne arménienne en deux semaines et semé la terreur parmi les équipages de chars. Les lance-roquettes multiples, modèle soviétique bon marché et alimentés en munitions turques, pakistanaises et tchèques, ont détruit 700 camions. Les forces spéciales, utilisées pour les infiltrations en zones montagneuse et forestière, se sont entraînées dès 2003 en Turquie et au Pakistan. Les moyens de guerre électronique azéris ont brouillé les appareils d’origine russe des postes de commandement arméniens. Enfin, la force morale a joué, les forces armées azéries montrant à leur nation qu’elles pouvaient vaincre leurs adversaires arméniens.

Les Proche et Moyen-Orient. Pertinence et prééminence des moyens lourds, recours massif au feu par l’artillerie classique et les lance-roquettes multiples, avec l’indispensable approvisionnement en munitions, caractérisent les théâtres d’affrontement aux Proche et Moyen-Orient, constate Pierre Razoux. S’y ajoutent : les drones utilisés par la Turquie, le Hezbollah libanais (inféodé à l’Iran) et Israël ; les engins explosifs improvisés de Daech ; les fortifications ; les souterrains, utilisés pour harceler l’adversaire et capturer des otages ; l’intensification du combat de nuit, facilité par la technologie relativement bon marché ; les cyberattaques et le brouillage des communications GPS. Pour soutenir son effort de défense, Israël vend des armes en Afrique, en Asie et en Europe et se prépare à toutes les éventualités citées plus haut. Outre les raids en profondeur par les forces spéciales pour cibler les points-clés de l’adversaire, des « bulles locales » de commandement décentralisé ont été installées à proximité du front pour raccourcir la boucle de décision et réagir plus vite, notamment contre le Hezbollah. Si l’Iran parvient à disposer de l’arme nucléaire, il devrait jouer la carte de la dissuasion à l’encontre d’Israël, qui doit donc frapper le Hezbollah avant sa « sanctuarisation » par l’Iran. Toutefois, selon Pierre Razoux, l’Iran n’a pas intérêt à franchir le seuil d’un affrontement direct avec Israël et les États-Unis. En outre, une lutte interne est engagée entre les « Pasdarans » (Corps paramilitaire de la révolution islamique disposant de forces terrestres, navales et aérospatiales) et les technocrates islamiques, actuellement au pouvoir et empêtrés dans la répression des mouvements populaires. De son côté, la Syrie doit faire face au harcèlement de Daech et à des opérations de forces armées turques environ tous les dix-huit mois.

La Russie. Les récentes réformes entreprises sur le plan militaire n’ont pas préparé les forces terrestres à une véritable guerre en Ukraine, souligne Dimitri Minic. Concentrées pour un combat de choc frontal, celles-ci se sont heurtées à des unités ukrainiennes très mobiles et organisées en réseaux décentralisés. Elles ont manqué de personnels qualifiés et d’armement. L’éclairage de cibles, testé en 2016, a valorisé l’emploi des drones. Toutefois, les moyens russes de lutte anti-drones sont mal adaptés aux essaims de petits drones tactiques ukrainiens. L’usage des armes de précision a été valorisé, mais leur qualité avait déjà fait l’objet de critiques avant la guerre. Les vieux canons automoteurs sont remplacés progressivement par des neufs. Les difficultés du combat en zone urbaine nécessitent des pièces d’artillerie très diversifiées. La Russie, indique Dimitri Minic, applique une stratégie de contournement de l’Occident en Afrique avec des société militaires privées issues des forces spéciales déployées précédemment pendant la guerre civile en Syrie en 2015 et en Ukraine en 2014. Enfin, la Russie, qui redoutait l’intérêt de la Chine pour la Sibérie, a conclu que les États-Unis constituent son principal adversaire.

La Chine. L’Armée populaire de libération (APL) veut atteindre la supériorité mondiale en 2049, indique Lambert Girardeau. La modernisation à l’occidentale, entreprise depuis trente ans, a bénéficié des méthodes de maintien de la paix de l’ONU et de la synergie entre l’État et l’industrie de défense pour l’organisation en corps d’armée, la guerre électronique et les drones. Toutefois, une invasion de Taïwan ne semble guère aisée, en raison de la topographie de l’île avec des falaises à l’Est et des vases à l’Ouest. Plus propice, le Nord ne se trouve qu’à 120 km de la Chine, mais la concentration de troupes taïwanaises y est massive et l’APL ne maîtrise pas encore l’appui aérien nécessaire à un débarquement. En outre, une intervention américaine apparaît de moins en moins hypothétique.

La France. Un engagement majeur de haute intensité ne sera pas choisi par la France, qui doit s’y préparer par la force morale (volonté de s’engager) et la résilience (économie de guerre), souligne le général Toujouse. L’ennemi, désormais replacé au cœur du débat, la combattra partout. L’armée de Terre s’y prépare par des scénarios dans un contexte de flux logistiques, de missiles balistiques, de big data et de transparence du champ de bataille. Le combat dans la profondeur implique une cohérence entre l’aérocombat, les vecteurs téléopérés et les drones armés. La surveillance totale va influencer les choix technologiques avec une accélération de la boucle décisionnelle (2-3 minutes). L’hybridité, modèle des forces spéciales depuis 30 ans, inclut le cyber. La lutte d’influence vise à contourner l’Occident, à l’exemple de la milice privée russe Wagner en Afrique. Le partenariat militaire opérationnel entre égaux prime au nom des intérêts communs. En zone arrière, la logique des stocks près de l’avant remplace celle des flux tendus.

Loïc Salmon

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