De tribord à bobard

La chance attend qui sait se forger l’ambition de ses rêves, à condition de ne pas viser trop loin, de vivre l’instant présent et…de garder le sens de l’humour !

De la préparation au concours de l’École navale au sommet de la hiérarchie, Alain Oudot de Dainville raconte une page de l‘histoire de la Marine nationale (1966-2008) à travers son propre parcours, militaire puis à la tête de l’Office français d’exportation d’armement (2008-2014), domaine « où le bobard est une science partagée par tous les acteurs ». A Brest, les études forment des ingénieurs et surtout des marins par des embarquements sur des dragueurs de mines de 400 t, où le tangage et le roulis amarinent les corps. Les apprentis marins apprennent la rigueur du comportement, atout majeur de l’art du commandement. Après deux années d’études, ils embarquent pendant neuf mois sur le croiseur-école Jeanne-d’Arc pour compléter leur savoir-faire, s’ouvrir sur le monde, notamment l’Asie-Pacifique via le canal de Panama, et commencer leur vie à bord des bâtiments. Pendant la Guerre froide, (1947-1991), la Marine française assure une présence sur la côte Ouest de l’Afrique pour rassurer les pays riverains amis et, éventuellement, déceler celle de l’adversaire soviétique. Avant les grandes navigations, l’équipage effectue une mise en conditions au Centre d’entraînement de la flotte à Toulon, où le commandant sera jugé dans l’action. La sélection des chefs prend en compte la capacité à encaisser et à réagir dans la solitude du commandant confronté à des situations complexes, où il doit décider sous la pression, sans aide, sans délai et sans trembler. Le choix d’une carrière dans l’aéronavale permet d’exercer plus vite des responsabilités de commandant d’aéronef, En vol, l’autorité se mesure à la compétence car l’avion ne pardonne pas les approximations. L’appontage sur le porte-avions en mer constitue l’aboutissement des efforts consentis. Un accident pendant la formation ou en entraînement rappelle aux jeunes la maxime des anciens, selon laquelle il n’y a pas de bons pilotes mais que des vieux pilotes. Les grands exercices de l’OTAN avec la VIème Flotte américaine réunissent une multitude de navires de guerre en Méditerranée pour se préparer aux attaques, redoutées, de l’Eskadra soviétique, dont des unités suivent souvent les porte-avions français Foch et Clemenceau. Dans les années1980, pendant la guerre civile libanaise, un porte-avions appareille sans préavis pour soutenir les troupes françaises engagées dans la Force multinationale de sécurité à Beyrouth. L’aéronavale découvre alors l’intérêt de la guerre électronique et lance les premières réalisations de modélisation de terrain pour les dossiers de préparation de missions. La carrière aéronautique est rythmée par les qualifications en vol et les affectations embarquées, après la réussite au concours de l’École supérieure de guerre navale (un an puis six mois de cours interarmées). Le diplômé obtient un commandement à la mer en 1988 sur un aviso d’escorte des navires de commerce français dans le golfe Arabo-Persique, pendant la guerre des pétroliers entre Iran et l’Irak. Après une affectation à l’État-major de la Marine à Paris, quelques officiers supérieurs sont désignés pour le Centre des hautes études militaires (30 militaires) et l’Institut des hautes études de défense nationale (30 fonctionnaires et 30 auditeurs de la société active). A l’issue, le pilote d’aéronavale va commander un porte-avions envoyé en opérations en Adriatique pendant la guerre civile en ex-Yougoslavie, où il donnera l’ordre de récupérer sur le pont un Super Étandard endommagé par des projectiles (photo). Après un passage à l’État-major des armées, il devient le N°2 de la Marine puis le N°1, grâce à son expérience opérationnelle et son potentiel estimé. Il entre alors dans le monde inconnu des relations politiques et aura besoin…d’un maximum de chance !

Loïc Salmon

« De tribord à bobard », Amiral Alain Oudot de Dainville. Éditions Lavauzelle, 256 pages, 19 €.

Marine nationale : l’aéronavale, tournée vers les opérations

Marines : outils de sécurité, du Moyen-Orient à l’océan Indien

Les ors de la République




Moyen-Orient : la confrontation Israël-Iran de juin 2025

L’affrontement direct entre Israël, aidé par les États-Unis, et l’Iran du 13 au 24 juin 2025 laisse des incertitudes sur les destructions des infrastructures et des vecteurs balistiques relatifs au programme nucléaire iranien et leurs conséquences.

Tel a été le thème d’une conférence en ligne organisée, le 2 juillet 2025, par la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont notamment intervenus Laure Foucher, maître de recherche et Alice Joyeux, chargée de recherche.

Stratégie de l’Iran. A l’issue de la guerre Iran-Irak (1980-1988), Téhéran développe un programme balistique, pilier d’une dissuasion conventionnelle, faute d’une force aérienne capable de frapper loin, explique Alice Joyeux. Un arsenal massif de missiles balistiques devrait dissuader ou punir d’éventuelles agressions. Le programme inclut les missiles de croisière et les drones. Il doit pouvoir menacer des cibles stratégiques, à savoir des villes, des bases militaires et des infrastructures énergétiques en Israël, mais aussi dans les autres pays du golfe Arabo-Persique. Cette force aérospatiale du Corps des gardiens de la révolution islamique compte trois catégories de missiles. D’abord  les Shahab 3 balistiques, dérivés des Scud et datant de l’époque soviétique, manquent de précision. Ensuite, sauf le Qader de courte portée (220 km), les missiles de moyennes portées, comme l’Emad (1.700 km), le Sejil (2.000 km), le Kheibar Shekan (1.450 km) et les Fattah 1 et 2 (1.400 km), peuvent atteindre Israël. Avant juin 2025, le parc iranien était estimé à 3.000 missiles balistiques. Par ailleurs, les sites de lancement, souvent souterrains et répartis dans des dizaines de bases dans le pays et surtout à l’Ouest pour atteindre Israël, sont configurés pour coordonner des salves afin de saturer les défenses sol-air ennemies.

Stratégie d’Israël. Face à une dissuasion conventionnelle iranienne statique reposant sur le volume et la saturation, Israël a adopté une dissuasion active, mobile, technologiquement très avancée et interopérable avec celle des États-Unis, indique Alice Joyeux. L’opération « Rising Lion » visait à désorganiser la chaîne du commandement militaire de l’Iran, neutraliser ses capacités balistiques et porter un coup d’arrêt à son programme nucléaire. Israël a justifié cette attaque préventive pour empêcher des représailles massives par des missiles conventionnels ou, à terme, nucléaires. L’opération a commencé par l’élimination physique d’une trentaine d’officiers supérieurs, dont le chef d’État-major général des armées, le commandant du Corps de gardiens de la révolution islamique et des responsables de haut niveau du programme balistique (15 auraient été tués). Dès le 13 juin, ont été ciblés les sites d’enrichissement d’uranium de Natanz, d’Ispahan et d’Arak, les sièges des centres de recherche et des archives nucléaires et les ateliers de fabrication des centrifugeuses. Dans la nuit du 21 au 22 juin, des bombardiers lourds américains Northrop B2 Spirit sont intervenus pour détruire des sites enfouis, dont celui de Fordo, avec des bombes anti-bunker GBU-57 guidées avec précision et à fort pouvoir de pénétration (60 m avant explosion). Les avions de chasse israéliens F-15 ont frappé les tunnels d’accès aux dépôts et sites souterrains de fabrication de missiles balistiques. Des drones suicides, infiltrés en Iran par le Mossad (service de renseignement extérieur israélien), ont été lancés contre des lanceurs mobiles, repérés lors des attaques aériennes israéliennes en avril et octobre 2024. Chaque activation à distance de ces lanceurs émet un signal radar ou thermique, qui permet de les détruire très rapidement. Selon Israël, environ 120 lanceurs mobiles auraient été détruits, soit le tiers du parc iranien. En outre, des drones et des chasseurs F-35 auraient neutralisé 80 batteries sol-air, dont des S300, des Bavar 373 et des Khordad 15. Pendant 12 jours, environ 1.000 sorties aériennes, avec des engagements simultanés de plus de 200 avions ont été rendues possibles grâce à plus de 600 ravitaillements en vol, dont une partie par l’armée de l’Air américaine, et l’ouverture des espaces aériens jordanien et irakien avec l’accord des États-Unis. Outre les frappes, la guerre électronique (brouillage radar et désactivation des communications) a désorganisé la réponse iranienne. De son côté, l’Iran aurait tiré environ 550 missiles balistiques et plus de 1.000 drones pour saturer les défenses israéliennes. Selon Israël, 90 % des interceptions auraient réussi, contre 80 % en 2024, grâce à une architecture de défense aérienne multicouches qui inclut : le « Dôme de fer » avec des missiles de courte portée (40-70 km) ; la « Fronde de David », moyenne portée (jusqu’à 300 km) ; les missiles Arrow 2 et 3 capables d’interception dans l’espace exo-atmosphérique. La contribution américaine inclut les systèmes THAAD (150-5.000 km), contre les missiles balistiques, les Aegis embarqués sur des bâtiments en mer, les radars, la coordination du commandement et le réseau de surveillance spatiale. Aucun avion israélien n’a été abattu et l’aviation iranienne est restée invisible. Selon Alice Joyeux, cela s’explique par l’asymétrie entre la technologie et la doctrine iraniennes. Téhéran dispose de nombreux missiles S200, anciens et faiblement connectés, et de quelques S300, plus performants, mais pas de défense aérienne multicouches ni de doctrine unifiée. Drones, brouillages et missiles ont rendu aveugles tous les systèmes de défense aérienne et désarticulé la chaîne de commandement, rendue partiellement inefficace. Censée être la mieux défendue, la capitale Téhéran a été frappée sans rencontrer d’opposition. Juste avant le cessez-le-feu, un radar actif iranien, qui s’était allumé, a été immédiatement neutralisé. Toutefois, en douze jours, Israël a consommé une grande partie de son stock de missiles, qui coûtent plusieurs millions d’euros l’unité. Outre ceux du « Dôme de fer », il aurait tiré 40 missiles Arrow et 39 THAAD. Au bout de cinq jours, il a dû demander aux États-Unis un renfort de sa capacité de défense.

Incertitudes sur la suite. La viabilité du cessez-le feu depuis le 24 juin semble incertaine sur le long terme, estime Laure Foucher. Une évaluation fiable des frappes américano-israéliennes prendra du temps et dépend de la reprise effective des inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique sur les sites nucléaires iraniens. Malgré les tractations en cours entre le Qatar, l’Iran, Israël et les États-Unis, il s’agit davantage d’une cessation des hostilités qu’un véritable cessez-le feu. Celui-ci détermine les engagements des parties et les « lignes rouges » à ne pas dépasser. La perspective d’un accord politique et technique permettrait de régler durablement la question du programme nucléaire militaire de l’Iran. Sa capacité de dissuasion conventionnelle est quasiment anéantie. Sa première erreur stratégique porte sur son entrée en confrontation militaire directe avec Israël en octobre 2024, après la frappe israélienne contre son consulat à Damas (Syrie) en avril. Sa deuxième erreur consiste en une incompréhension de l’État hébreu. Ses dirigeants n’ont pas saisi l’impact de l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas en Israël (1.188 tués, 4.834 blessés et 251 personnes prises en otage). La doctrine stratégique et les mentalités ont en effet complètement changé et ont rendu Israël moins vulnérable aux attaques de l’Iran. Israël se perçoit en état de guerre et a abaissé son seuil de tolérance de pertes humaines en cas de confrontation. Or, c’est sur cette asymétrie du seuil de tolérance que reposait, en partie, la dissuasion de l’Iran et de ses alliés, dont le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza. Même si l’Iran accepte des négociations, la question de son programme nucléaire militaire se posera avec le risque de frappes américaines en cas de reprise. Pour Israël, cela représenterait une opportunité pour à avancer sur le projet de paix régionale. A Washington, ce dossier est en effet jugé moins complexe et risqué que celui de la guerre en Ukraine.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : vers des guerres d’usure sans perspective de victoire stratégique

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Liban : la TF Cèdre pour le respect du cessez-le-feu israélo-libanais




Liban : la TF Cèdre pour le respect du cessez-le-feu israélo-libanais

A la suite de l’accord du 26 novembre 2024 entre Israël et le Liban, la Task Force (TF) franco-américaine Cèdre est chargée de contrôler la cessation des hostilités sur le terrain avec l’appui de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul).

Le général de brigade Guillaume Ponchin, représentant de la France au sein de la TF Cèdre, l’a présentée à la presse le 27 février 2025 à Paris.

La TF Cèdre. L’article 12 de l’accord stipule notamment que seules les forces militaires et de sécurité libanaises peuvent être déployées dans le sud du Liban après le retrait de Tsahal (forces armées israéliennes). La TF Cèdre doit poursuivre la « déconfliction », à savoir une procédure de sécurité militaire spécifique visant à prévenir les attaques et les meurtres par erreur de soldats appartenant à la même partie ou à une partie alliée à un conflit armé. La TF Cèdre doit aussi appuyer la montée en puissances des forces armées libanaises (FAL) et démanteler des infrastructures et des équipements militaires non étatiques. Son action se traduit par un dialogue quotidien entre les FAL et Tsahal. Entre le 17 janvier et le 17 février 2025, Tsahal s’est  retiré de la partie occidentale de la zone Sud du fleuve Litani, sauf de cinq polygones estimés stratégiques (voir carte). Ensuite, les FAL ont enlevé, classé et détruit les armes et autres équipements militaires découverts sur le terrain. Leur implantation sur la zone évacuée prend du temps en raison des difficultés d’accès dues aux destructions survenues et au danger représenté par les mines, engins explosifs improvisés, obus non explosés et pièges. Le 18 février et après dépollution du terrain, les FAL ont pris position dans la plus grande partie de la zone évacuée par Tsahal pour permettre à la population de revenir et pour renforcer la crédibilité de l’action du nouveau gouvernement libanais en matière de sécurité. Du 27 novembre 2024 au 17 février 2025, la TF Cèdre a réalisé plus de 1.200 actions de médiations ou de déconfliction, menées jour et nuit. Les FAL ont procédé à plus de 170 actions de désarmement d’installations militaires illégales et à plus de 250 destructions. En coordination avec la Finul, la TF Cèdre poursuit ses missions pour permettre le retour de la pleine souveraineté de l’État libanais dans ses composantes régaliennes sur l’ensemble de son territoire.

La Finul. La Force intérimaire des Nations Unies au Liban a été établie en mars 1978 par le Conseil de sécurité pour confirmer le retrait des troupes israéliennes du Sud du Liban, rétablir la paix et la sécurité internationales et aider le gouvernement libanais à rétablir son autorité effective dans la région. Le mandat de la mission a été ajusté deux fois en raison de l’incursion de Tsahal en 1982 et de son retrait en 2000. Après la crise de juillet-août 2006, le Conseil a décidé que la Finul devra, en sus de l’exécution de son mandat d’origine, contrôler la cessation des hostilités, accompagner et appuyer les forces armées libanaises à mesure de leur déploiement dans tout le Sud et fournir son assistance pour aider à assurer un accès humanitaire aux populations civiles et le retour volontaire des personnes déplacées dans des conditions de sécurité. En décembre 2024, les effectifs de la Finul se montent à 9.730 militaires, dont 208 officiers. Depuis sa création, la Finul déplore la mort de 338 personnels. Début 2025, les dix principaux pays qui fournissent des contingents et du personnel de police aux opérations sont : l’Indonésie, 1.252 personnels ; l’Inde, 897 personnels ; le Ghana, 878 personnels ; le Népal, 874 personnels ; l’Italie, 846 personnels ; la Malaisie, 852 personnels ; l’Espagne, 690 personnels ; la France, 615 personnels ; la Chine, 419 personnels ; l’Irlande, 326 personnels. La Finul comprend : la Force Commander Reserve, armée par un bataillon franco-finlandais pour réagir rapidement ; la Maritime Task Force pour la surveillance des approches maritimes ; l’Air Medical Evacuation Team avec deux équipes médicales, italienne et française, pour les secours d’urgence.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : vers des guerres d’usure sans perspective de victoire stratégique

Liban : l’opération « Amitié », réactivité et efficacité

Liban (1978-1986) : actions de la Marine nationale




Moyen-Orient : armement et politique en péninsule arabique

Grands importateurs d’armements, l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis utilisent ce marché comme levier de leurs politiques intérieure et étrangère.

Emma Soubrier, chercheuse à l’Université Nice-Côte d’Azur, l’a expliqué lors d’une visioconférence, organisée le 22 octobre 2024 par l’association 3AED-IHEDN.

Un grand marché. Le Conseil de coopération du Golfe (CGC) comprend l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), le Qatar, le Koweït, Oman et Bahreïn. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, ses dépenses militaires sont passées de 10 % du marché mondial d’armement pour la période de 1989 à 1993 à 22 % pour celle de 2019 à 2023 avec un « pic » de 15 % en 1996. Après une baisse à 3 % en 2001, elles connaissent des remontées à 12 % en 2005, 20 % en 2016, 24 % en 2019 et 28 % en 2022. Quatre membres du CGC se classent parmi les 15 premiers pays importateurs d’armements sur les périodes 2014-2018 et 2019-2023. L’Arabie saoudite occupe la 2ème place avec 11 % puis 8,4 %, derrière l’Inde (9,1 % puis 9,8 %) et suivi immédiatement du Qatar avec 1,5 % puis 7,6 %. Le Koweït atteint la 12ème avec 1 % puis 2,7 %, derrière les États-Unis (1,6 % puis 2,8 %). Les EAU se trouvent à la 14ème avec 3,3 % puis 2,4 %, derrière la Grande-Bretagne (1,6 % puis 2,4 %) et devant Israël (2 % puis 2,1 %). Sur la période 2019-2023, les achats d’armements se répartissent ainsi : Arabie saoudite, 75 % aux États-Unis, 7,6 % à la France et 7 % à l’Espagne ; Qatar, 45 % aux États-Unis, 25 % à la France et 5 % à l’Italie ; Koweït, 70 % aux États-Unis, 20 % à l’Italie et 8,6 % à la France ; EAU, 57 % aux États-Unis, 9,9 % à la Turquie et 9,2 % à la France. Globalement, le Moyen-Orient reste la troisième zone d’importation d’armements avec 33 % du marché mondial en 2014-2018 et 30 % en 2019-2023, derrière l’Asie-Océanie avec respectivement 41 % et 37 % mais devant l’Europe, dont la part passe de 11 % en 2014-2018 à 21 % en 2019-2023, par suite du début de la guerre de la Russie contre l’Ukraine en 2022.

Des dynamiques traditionnelles. Située stratégiquement entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe, la péninsule arabique abrite des réserves considérables de pétrole et de gaz, rappelle Emma Soubrier. Elle présente un fort risque de conflits par suite de la rivalité avec l’Iran mais aussi au sein même du CGC, notamment entre l’Arabie saoudite et les EAU vis-à-vis du Qatar. Dans ce contexte, tous ces États acheteurs d’armements veulent logiquement augmenter leurs capacités de défense et de dissuasion. De leur côté, leurs fournisseurs souhaitent sécuriser une région potentiellement instable pour préserver leurs intérêts économiques. Par ailleurs, pour les pays du golfe Arabo-Persique, l’achat d’armements constitue un élément important pour leur prestige. Leurs dirigeants veulent des équipements ultra-modernes et les plus efficaces possibles, même s’ils ne correspondent pas vraiment à leurs besoins capacitaires. Sur le plan intérieur, cela leur permet de renforcer l’identité nationale, notamment pour le Qatar, sous tutelle britannique entre 1915 et 1971, et les EAU de 1892 à 1971. En outre, les achats d’armements participent au « pacte social » des États de la péninsule, dont les retombées de la rente pétrolière permettent d’éviter toute contestation politique. Leurs demandes aux sociétés étrangères de s’implanter sur leurs territoires, sous forme de coentreprises avec des partenaires locaux, participent au développement de l’économie nationale. Dès le début des années 1990, les EAU organisent des salons d’armements pour renforcer leur crédibilité internationale. Politique étrangère, politique de défense et achats d’armements s’imbriquent dans la formule « pétrole contre sécurité ». Celle-ci remonte au Pacte du Quincy, conclu en 1945 entre les États-Unis et l’Arabie et portant sur la protection du royaume saoudien contre la livraison de pétrole à bas prix et des investissements massifs dans l’industrie d’armement américaine, facilitant le recyclage des « pétrodollars » par la suite et consolidant le pacte. Or, dans les années 1990, après la guerre du Golfe (1991) consécutive à l’invasion du Koweït par l’Irak, les petits États membres du CGC ont pris conscience de l’insuffisance de l’alliance avec l’Arabie saoudite pour garantir leur sécurité. Le Qatar et les EAU ont alors signé des accords de défense bilatéraux avec les États-Unis mais aussi avec la France et la Grande-Bretagne, également membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU.

Évolution des tendances. La crise économique et financière de 2008-2009 s’est répercutée sur les dynamiques de puissance et d’influence entre les pays du Golfe et leurs partenaires traditionnels. Ces derniers, manquant de liquidités, ont dû exporter davantage de matériels militaires en raison de la réduction de leurs besoins nationaux. Cela a eu pour effet de renforcer l’influence croissante des États clients. En 2011, les « printemps arabes », révoltes populaires ayant notamment provoqué le renversement des chefs d’État de Tunisie, d’Égypte et du Yémen, ont pesé sur deux dimensions de la sécurité des pays du Golfe. La première concerne l’intégrité de leur territoire et la protection de leur population et la seconde la stabilité de leur régime. S’y est ajoutée la crainte d’un certain désengagement des États-Unis, qui ont « lâché » le régime égyptien, leur allié de longue date. En conséquence, l’Arabie saoudite, le Qatar et les EAU ont décidé de diversifier leur économie, de préparer un « après pétrole » et de développer une industrie de défense locale. Celle-ci implique de réduire les importations de systèmes « sur étagère » et de se montrer plus exigeant sur leurs caractéristiques techniques, les contrats de coentreprises, les transferts de technologie et d’autres compensations. Ces bases industrielles de technologie et de défense devraient permettre aux trois pays cités de devenir des compétiteurs sur certains segments du marché de l’armement. Par ailleurs, ils diversifient leurs partenariats stratégiques dans un monde de plus en plus multipolaire. Or leurs intérêts propres n’étant pas toujours compatibles avec ceux de leurs fournisseurs traditionnels, ils tendent à constituer une sorte de « mouvement non aligné », fondé non pas sur l’idéologie mais le pragmatisme. Selon Emma Soubrier, l’Arabie saoudite et les EAU utilisent le commerce des armes en application de la théorie de l’État rentier pour acheter le silence de leurs partenaires occidentaux sur certains aspects de leur politique intérieure ou extérieure. Ainsi, malgré les demandes répétées des États-Unis et des pays européens, ils ont refusé d’appliquer des sanctions contre la Russie, après son attaque contre l’Ukraine en 2022 pour préserver leurs intérêts économiques.

Autonomisation difficile. Pour les États du Golfe, la menace la plus crédible vient des groupes armés soutenus par l’Iran, rappelle Emma Soubrier. Or les États-Unis disposent de bases militaires au Koweït et au Qatar. S’ils ne parviennent pas à convaincre Israël de s’en tenir à des cibles militaires, l’Iran pourrait frapper des infrastructures civiles dans la région. Par ailleurs l’implantation de bases militaires, par les États-Unis, garanties de sécurité, ont accru considérablement les achats d’armements américains, contrairement à la France jusqu’à l’exportation du Rafale. Les États-Unis ont refusé de vendre des drones armés à l’Arabie saoudite et aux EAU lors de leurs interventions au Yémen et en Libye. Ces derniers se sont alors tournés vers la Chine et la Turquie pour en acquérir et aussi pour intégrer de l’intelligence artificielle dans les systèmes d’armes. Il s’ensuit une course aux armements, car un État trop armé par rapport à ses besoins est perçu comme une menace potentielle. Les projets de l’Arabie saoudite, du Qatar et des EAU de constituer des bases industrielles et technologiques de défense nécessitent de disposer, au préalable, d’un savoir-faire et de ressources humaines dans le domaine civil. De leur côté, les groupes d’armement étrangers préfèrent désormais y implanter des filiales plutôt que des coentreprises.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : vers des guerres d’usure sans perspective de victoire stratégique

Moyen-Orient : Turquie et Arabie saoudite, vers la détente

Ukraine : conflit reconfiguré et vu d’Asie et du Moyen-Orient




Moyen-Orient : vers des guerres d’usure sans perspective de victoire stratégique

Après l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023, Israël a riposté et remporté des succès à Gaza, au Liban et en Cisjordanie, mais dont les effets nourrissent des sentiments de revanche. Sa guerre d’attrition ne semble pas sous-tendue par une stratégie politique réaliste.

La situation a été analysée dans une note de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), publiée le 27 septembre 2024 à Levallois-Perret (banlieue parisienne) et rédigée par Laure Foucher, maître de recherche à la FRS, et Elisabeth Marteu, chargée de cours à l’Institut d’études politiques de Paris.

Interconnexion des crises. En mai 2024, la prise de contrôle par Tsahal (forces armées israéliennes) du « corridor de Philadelphie », qui longe la frontière entre l’Égypte et la bande de Gaza, a anéanti toute perspective de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Un retrait de Tsahal de ce corridor, considéré comme un point de passage stratégique, dépend d’un accord avec l’Égypte qui répondrait aux exigences de sécurité d’Israël, à savoir le maintien d’un contrôle, direct ou indirect, sur l’ensemble du territoire. La majorité des hauts gradés de Tsahal reconnaît l’impossibilité d’atteindre l’ensemble des objectifs déclarés et que seule une solution diplomatique permettrait de conforter les résultats obtenus sur le plan militaire. Pour le Hamas, le retrait israélien du corridor de Philadelphie constitue un élément non négociable pour un cessez-le-feu. Le Hezbollah libanais, soutenu par l’Iran, conditionne l’arrêt de ses attaques contre le territoire israélien à un cessez-le-feu à Gaza. Il se trouve plongé dans une escalade, dont il a perdu le contrôle. Depuis le 17 septembre, Israël a saboté ses outils de communication, tué plusieurs de ses chefs et effectué des frappes aériennes massives contre ses infrastructures, son arsenal et des zones où il habite, réduisant considérablement ses capacités de combat. Selon les dirigeants israéliens, l’Iran ne devrait pas intervenir directement contre Israël afin d’éviter de tomber dans le piège d’une guerre totale. L’enchaînement futur de guerres sur plusieurs fronts dépend de la riposte du Hezbollah et aussi de la volonté des États-Unis de laisser Israël agir comme il l’entend, malgré les très nombreuses victimes collatérales. Or, du Proche-Orient au golfe Arabo-Persique, aucune crise n’a été résolue depuis des années. La région connaît des conflits pas vraiment gelés et sans fin, comme en Syrie et au Yémen, sur un fond d’exacerbation des fragilités structurelles comme en Égypte et au Liban. Outre un retour à la course aux armements, s’y ajoutent des menaces persistantes sur la sécurité, à savoir le renforcement capacitaire et politique des groupes armés, la poursuite du programme nucléaire iranien et la résilience des groupes djihadistes. Au Liban, le Hezbollah profite des fragilités endémiques de l’État pour décider seul de la guerre ou de la paix. En Jordanie et en Égypte, les débordements possibles des violences à Gaza et en Cisjordanie sur leur territoire mettent en péril la stabilité intérieure. Ils s’accompagnent du risque de la montée de la contestation interne de ses dirigeants qui ont choisi la paix avec Israël. En Jordanie, le parti d’opposition Front d’action islamique, affilié à l’organisation islamiste transnationale Frères Musulmans, a remporté les élections législatives en septembre en raison de la grave crise économique du pays et de l’hostilité anti-israélienne d’une partie de la population en majorité palestinienne. L’intensité de l’action de Tsahal à Gaza et au Liban suscite, dans toute la région, un regain de popularité à l’égard des mouvements islamistes, quoique durablement affaiblis après l’échec des révoltes du « Printemps arabe » de 2011. Elle a aussi fourni un prétexte de démonstration de solidarité avec la cause propalestinienne à « l’Axe de la Résistance ». Ce dernier consiste en une alliance politique et militaire entre la Syrie laïque, l’Iran et le Hezbollah musulmans chiites et le Hamas musulman sunnite ainsi que d’autres factions armées palestiniennes. Outre son hostilité envers l’Occident, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, il appelle à l’élimination de l’État d’Israël dont il refuse l’existence.

Rivalités de puissances. Pour sortir Israël de son isolement diplomatique régional et contrer l’Iran, les États-Unis ont obtenu les « Accords d’Abraham ». Ceux-ci consistent en traités de paix d’Israël avec les Émirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, signés à Washington en 2020. Puis le Soudan et le Maroc ont rejoint les Accords d’Abraham. Ces quatre États sunnites y ont vu des intérêts économique et sécuritaire. Israël a ainsi évacué la question d’un État palestinien, constitué d’une partie de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-Est (annexé pendant la guerre de 1967). Toutefois, ses ripostes contre le Hamas et le Hezbollah menacent la stabilité régionale, essentielle à la prospérité économique de la péninsule arabique. L’Arabie saoudite et les EAU veulent affaiblir l’Iran et son influence et sécuriser leur territoire. Malgré un refroidissement de leurs relations bilatérales avec Israël, ils le laissent conduire la guerre contre leurs adversaires de l’Axe de la Résistance. La logique de l’endiguement des crises de Gaza, du Yémen et de la Syrie prévaut dans la région, par suite d’un sentiment d’impuissance et de l’illusion que chaque crise peut se traiter isolément. Pourtant, les EAU, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Jordanie et l’Égypte poursuivent des négociations diplomatiques sur le dossier de Gaza. En outre, les pays arabes du golfe Arabo-Persique tentent de maintenir de bonnes relations avec l’Iran, malgré les tensions. La normalisation des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite, rétablies en 2023, permet d’éviter une confrontation directe entre l’Iran et Israël. Cependant, Téhéran maintient son soutien à ses partenaires et affidés, tandis que Ryad ne favorise guère la coopération économique. L’Arabie saoudite et les EAU espèrent toujours l’affaiblissement de l’Iran qui, de son côté, tente de convaincre les opinions publiques régionales que Ryad trahit la cause musulmane. Enfin, pour la communauté internationale, la multiplication des foyers de tensions et de conflits au Proche et Moyen-Orient les rend difficilement surmontables.

Rôle des États-Unis. Grâce aux Accords d’Abraham, les États-Unis espèrent réduire leur engagement au Proche-Orient, afin de porter leurs efforts miliaires vers la zone Indopacifique, considérée comme prioritaire. Mais ils doivent désormais arrêter la guerre à Gaza, limiter la contagion régionale tout en affaiblissant l’Iran et ses partenaires, rétablir la sécurité maritime en mer Rouge et, au-delà de l’escalade en cours, stopper le programme balistique de l’Iran et empêcher la militarisation de son programme nucléaire. Le 13 avril, les attaques contre Israël par des missiles balistiques iraniens ont incité les États-Unis à y déployer le système THAAD de défense antimissile à haute altitude mis en œuvre par des militaires américains. (Le 13 octobre, après un second envoi de missiles iraniens, Washington a annoncé un nouveau déploiement de THAAD en Israël). L’Arabie saoudite, qui bénéficie d’un « protocole d’entente » non contraignant et portant sur sa sécurité par les États-Unis (contre la garantie d’approvisionnement en pétrole bon marché depuis 1945), négocie un accord de défense avec eux. Les EAU sont qualifiés par les États-Unis de « partenaires de défense majeurs ». Les États-Unis, s’enlisent dans des conflits qui étirent leurs capacités militaires et affaiblissent leur crédit diplomatique auprès des opinions publiques locales. La Russie et la Chine en profitent pour y étendre leur influence. Ni l’une ni l’autre ne cherchent à offrir des garanties de sécurité ni à résoudre les conflits, mais plutôt à maintenir au pouvoir les dirigeants de leurs pays partenaires. Par ailleurs, malgré son opération « Aspidès » de protection du transport maritime en mer Rouge, l‘Union européenne n’est plus perçue comme « forte » sur les plans diplomatique et militaire aux Proche et Moyen-Orient.

Loïc Salmon

Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie

Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère

 




Mer Rouge : trafic maritime international perturbé, riposte américano-britannique

Les 12 et 13 janvier 2024, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont effectué des frappes contre les rebelles houthis au Yémen, qui menacent le trafic maritime en mer Rouge (12 % du trafic mondial). La France déploie une frégate et assure une présence permanente dans la zone par des bases à Djibouti et aux Émirats arabes unis.

Les frappes américano-britanniques. Des missiles de croisière ont été tirés d’un sous-marin et par des avions. Ces derniers sont des appareils britanniques, basés à Chypre, et des appareils américains du porte-avions Dwight-D-Eisenhower, déployé en Méditerranée orientale. Les missiles ont atteint des sites militaires dans plusieurs villes contrôlées par les Houthis, dont Sanaa (capitale), Hodeïda (port), Taïz et Saada. Cette opération a été menée avec succès, a affirmé le président américain Joe Biden, en réponse « directe aux attaques sans précédent des Houthis sur des navires internationaux ». Il a indiqué que d’autres mesures pourraient suivre, si nécessaire. Depuis décembre 2023, la coalition « Prosperity Gardian », destinée à protéger le trafic en mer Rouge, réunit l’Australie, Bahreïn, le Canada, le Danemark, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Leurs gouvernements ont déclaré que les frappes du 12 janvier 2024 « démontrent un engagement commun pour la liberté de navigation, le commerce international et la défense de la vie des marins face à des attaques illégales et injustifiables ». Soutenus par l’Iran, les Houthis contrôlent une grande partie du Yémen et attaquent, par missiles et drones, des navires de commerce soupçonnés de servir des intérêts israéliens. Ils disent agir en solidarité avec la bande de Gaza, théâtre d’une guerre entre les forces armées israéliennes et le mouvement islamiste palestinien Hamas, qui a lancé une attaque terroriste dans le Sud-Est d’Israël le 7 octobre 2023 faisant 1.140 morts et prenant environ 250 personnes en otage, dont 110 ont été échangées contre des prisonniers palestiniens.

La contribution française. Le 11 janvier 2024 par visioconférence, le vice-amiral Emmanuel Slaars, commandant la zone maritime de l’océan Indien, a présenté la perception française de la situation à la presse à Paris. Après le 7 octobre 2023, les Houthis ont tenté, sans succès, de frapper le territoire israélien par des drones qui ont été interceptés ou ont dysfonctionné. Ils ont alors réorienté leurs efforts vers le trafic maritime du détroit de Bab el-Mandeb et de la mer Rouge. Plutôt que d’attaquer des pétroliers au risque déclencher une riposte des pays du golfe Arabo-Persique ou de provoquer une marée noire à leur détriment, ils visent les grands porte-conteneurs. Vu l’ancienneté de leurs données, ils ciblent, de façon erronée, un grand nombre de navires dont les intérêts dépassent ceux d’Israël, en raison de la diversité des nationalités des équipages, des pavillons et des cargaisons. Ils localisent leurs proies par des drones d’observation. Puis ils émettent par radio des injonctions, inefficaces, que les navires et leurs armateurs entendent. Ils lancent alors des drones-suicides et des missiles antinavires volant à quelques mètres au-dessus de la mer à plus de 900 km/h. Touché, un grand porte-conteneurs ralentit ou s’arrête pour éteindre l’incendie. Un drone d’observation part relever sa position exacte, en vue d’une frappe par missile balistique ou drone-suicide. La France, dont le dispositif aérien contribue à son appréciation autonome de la situation, déploie la frégate multi-misions Languedoc qui effectue des patrouilles, coordonnées ave celles de « Prosperity Gardian » et sous l’égide de la Combined Task Force 153 (15 pays). La frégate a tiré deux missiles Aster 15 contre des drones houthis le 8 décembre 2023. Selon l’amiral Slaas, 80 % du trafic de la mer Rouge continue avec plus de 320 navires. Le contournement de l’Afrique nécessite deux à trois semaines de navigation de plus avec un surcoût.

Loïc Salmon

Océan Indien : les forces françaises aux EAU, surveillance et coopération opérationnelle

L’océan Indien : enjeux stratégiques et militaires

Marine : GAN et « Mission Jeanne d’Arc » en océan Indien




Ramsès II de retour à Paris

Avec un règne de 67 ans, le plus long de l’Égypte ancienne, Ramsès II reste aussi le seul pharaon dont la momie a reçu, à Paris en 1976, les honneurs militaires… de la Garde républicaine française !

La Grande Halle de la Villette accueille l’exposition « Ramsès II & L’or des pharaons » (7 avril-6 septembre 2023), la deuxième à Paris dédiée au souverain égyptien le plus connu dans le monde après Toutankhamon. La première, intitulée « Ramsès II le Grand » et visitée par des centaines de milliers de personnes, s’était tenue au Grand Palais en 1976. Elle avait été organisée lors du traitement de la momie de Ramsès II, pendant huit mois au musée de l’Homme, laquelle commençait à se dégrader dans le musée des Antiquités du Caire. La Garde républicaine, casquée et sabre au clair, lui avait rendu hommage le 26 septembre à l’aéroport du Bourget. Le cortège était ensuite passé devant l’obélisque de la Place de la Concorde.

Le guerrier. Dès le début de son règne, Ramsès II (né en 1304 avant J.-C et décédé en 1213 avant J.-C.) doit repousser les invasions nubiennes au Sud, les attaques des forces libyennes à l’Ouest et les assauts des Hittites en Syrie. Il met aussi fin aux pillages du littoral méditerranéen par les pirates shardanes, qui donneront leur nom à l’île de la Sardaigne. Nommé capitaine à un très jeune âge, Ramsès accompagne son père Séthi 1er sur les champs de bataille. Adolescent, il commande en second et combat avec son père en Libye et en Palestine. Pharaon à 25 ans, il conduit des opérations en Nubie (Soudan actuel), accompagné de ses jeunes fils. Au cours de son rège, il dispose d’une armée estimée à 20.000 hommes, armés principalement d’arcs et de flèches. En équilibre debout sur les chars ou en formation à pied, les archers déciment les ennemis sous des pluies de flèches. Très rapides, les chars tirés par de chevaux constituent les plus mortelles machines de guerre. Ils auraient été introduits en Égypte environ 1.600 ans avant J.-C. par les Hyksôs, présentés comme des envahisseurs venus du Nord-Est. La bataille de Qadesh, l’une des plus célèbres de l’Antiquité, se déroule probablement vers 1274 avant J.-C. au Sud-Ouest de la Syrie actuelle. L’armée de Ramsès qui compte 20.000 hommes, dont 16.000 fantassins et 2.000 chars, affronte les forces hittites composées d’environ 50.000 hommes, dont 40.000 fantassins et 3.700 chars. Elle a intégré des guerriers nubiens, libyens et shardanes enrôlés lors des précédentes conquêtes. L’issue étant indécise, le roi hittite Muwatalli II demande une trêve. Pour dénombrer les morts, les Égyptiens coupent une main de chaque Hittite tué au combat. Un traité, le premier à être mentionné dans l’Histoire, instaure la paix dans la région pour près d’un siècle.

Le bâtisseur. Pendant le règne de Ramsès II, l’Égypte jouit d’une supériorité militaire régionale. Ses monuments et ses temples en racontent les batailles et le présentent toujours comme vainqueur, même s’il a perdu ou a battu en retraite. Les prisonniers de guerre participent de force à leur construction. Après l’achèvement des temples de son père Séthi, Ramsès bâtit, usurpe et modifie de nombreux temples, monuments et statues. Il établit la ville royale de Pi-Ramsès sur une branche du Nil à proximité d’Avaris, ancienne capitale des Hyksôs, et érige notamment les temples de Karnak, de Louxor, d’Abydos et d’Abou Simbel. Pour les sauver de l’inondation consécutive à la construction du futur barrage d’Assouan, les temples d’Abou Simbel ont été déplacés de 180 m et surélevés de 64 m, grâce à une campagne internationale lancée par l’UNESCO en 1960. Les travaux ont duré quatre ans et demi, sous la direction de l’égyptologue française Christiane Desroches Noblecourt.

Loïc Salmon

L’exposition « Ramsès II & L’or des pharaons » présente statues, sarcophages, masques royaux, bijoux, armes et momies d’animaux. Une « réalité virtuelle immersive » permet de visiter les temples d’Abou Simbel, dédiés à Ramsès II, et la tombe de la reine Néfertari, son épouse préférée. Visites guidées possibles. Renseignements : www.expo-ramses.com

Exposition « Le voyage de l’obélisque » au musée de la Marine

Exposition « L’épopée du canal de Suez » à l’Institut du monde arabe à Paris




Armée de Terre : le combat dans les conflits de haute intensité

Du Haut-Karabagh à l’Ukraine, le retour de l’affrontement entre puissances se caractérise par des opérations où toutes les fonctions sont susceptibles d’être activées, avec une forte connotation politique.

Tel a été le thème du colloque organisé, le 2 février 2023 à Paris, par le Centre de doctrine et de l’enseignement du commandement (CDEC). Y sont intervenus : le général de corps d’armée Bertrand Toujouse, commandant des forces terrestres ; Élie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité à l’Institut français des relations internationales (IFRI) ; le colonel (er) Jean-Luc Théus, ancien attaché de défense près la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ; Pierre Razoux, spécialiste du Moyen-Orient à la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques ; Dimitri Minic, spécialiste de la Russie à l’IFRI ; Lambert Girardeau, spécialiste de la Chine au Centre du renseignement de l’armée de Terre.

Continuité et ruptures. La guerre mobilise l’ensemble des ressources d’une nation, rappelle Elie Tenenbaum. Fortes capacités militaires et politiques caractérisent les guerres napoléoniennes (1803-1815), la guerre de Sécession américaine (1860-1865) et les deux conflits mondiaux (1914-1918 et 1939-1945). Les guerres de Corée (1950-1953) et du Golfe (1991), menées sous l’égide de l’ONU et en deçà du seuil nucléaire, n’ont rien réglé politiquement. Les conflits du Haut-Karabagh (2020) et de l’Ukraine (depuis 2022) montrent une létalité accrue en termes de tués, de blessés et de matériels détruits. Seule la masse permet de l’emporter sur l’adversaire. La survivabilité des effectifs terrestres dépend du blindage des véhicules engagés, de la mobilité, de la vitesse, de la furtivité et de l’excellence du commandement et de la conduite des opérations. Les forces terrestres ont davantage besoin d’autonomie et de renseignement. Très connectées, elles deviennent de plus en plus performantes dans le cyber et la guerre informationnelle.

Le Haut-Karabagh. L’Azerbaïdjan s’est préparé à un affrontement avec l’Arménie, qui a duré 44 jours, souligne le colonel Théus. Pour récupérer le territoire perdu en 1994 contre elle, il a investi massivement pour moderniser ses forces armées et disposer d’une force de frappe dans la profondeur. Les drones, d’origines israélienne et turque, et les « munitions rôdeuses » (petits drones suicides) ont neutralisé 60 % de la défense aérienne arménienne en deux semaines et semé la terreur parmi les équipages de chars. Les lance-roquettes multiples, modèle soviétique bon marché et alimentés en munitions turques, pakistanaises et tchèques, ont détruit 700 camions. Les forces spéciales, utilisées pour les infiltrations en zones montagneuse et forestière, se sont entraînées dès 2003 en Turquie et au Pakistan. Les moyens de guerre électronique azéris ont brouillé les appareils d’origine russe des postes de commandement arméniens. Enfin, la force morale a joué, les forces armées azéries montrant à leur nation qu’elles pouvaient vaincre leurs adversaires arméniens.

Les Proche et Moyen-Orient. Pertinence et prééminence des moyens lourds, recours massif au feu par l’artillerie classique et les lance-roquettes multiples, avec l’indispensable approvisionnement en munitions, caractérisent les théâtres d’affrontement aux Proche et Moyen-Orient, constate Pierre Razoux. S’y ajoutent : les drones utilisés par la Turquie, le Hezbollah libanais (inféodé à l’Iran) et Israël ; les engins explosifs improvisés de Daech ; les fortifications ; les souterrains, utilisés pour harceler l’adversaire et capturer des otages ; l’intensification du combat de nuit, facilité par la technologie relativement bon marché ; les cyberattaques et le brouillage des communications GPS. Pour soutenir son effort de défense, Israël vend des armes en Afrique, en Asie et en Europe et se prépare à toutes les éventualités citées plus haut. Outre les raids en profondeur par les forces spéciales pour cibler les points-clés de l’adversaire, des « bulles locales » de commandement décentralisé ont été installées à proximité du front pour raccourcir la boucle de décision et réagir plus vite, notamment contre le Hezbollah. Si l’Iran parvient à disposer de l’arme nucléaire, il devrait jouer la carte de la dissuasion à l’encontre d’Israël, qui doit donc frapper le Hezbollah avant sa « sanctuarisation » par l’Iran. Toutefois, selon Pierre Razoux, l’Iran n’a pas intérêt à franchir le seuil d’un affrontement direct avec Israël et les États-Unis. En outre, une lutte interne est engagée entre les « Pasdarans » (Corps paramilitaire de la révolution islamique disposant de forces terrestres, navales et aérospatiales) et les technocrates islamiques, actuellement au pouvoir et empêtrés dans la répression des mouvements populaires. De son côté, la Syrie doit faire face au harcèlement de Daech et à des opérations de forces armées turques environ tous les dix-huit mois.

La Russie. Les récentes réformes entreprises sur le plan militaire n’ont pas préparé les forces terrestres à une véritable guerre en Ukraine, souligne Dimitri Minic. Concentrées pour un combat de choc frontal, celles-ci se sont heurtées à des unités ukrainiennes très mobiles et organisées en réseaux décentralisés. Elles ont manqué de personnels qualifiés et d’armement. L’éclairage de cibles, testé en 2016, a valorisé l’emploi des drones. Toutefois, les moyens russes de lutte anti-drones sont mal adaptés aux essaims de petits drones tactiques ukrainiens. L’usage des armes de précision a été valorisé, mais leur qualité avait déjà fait l’objet de critiques avant la guerre. Les vieux canons automoteurs sont remplacés progressivement par des neufs. Les difficultés du combat en zone urbaine nécessitent des pièces d’artillerie très diversifiées. La Russie, indique Dimitri Minic, applique une stratégie de contournement de l’Occident en Afrique avec des société militaires privées issues des forces spéciales déployées précédemment pendant la guerre civile en Syrie en 2015 et en Ukraine en 2014. Enfin, la Russie, qui redoutait l’intérêt de la Chine pour la Sibérie, a conclu que les États-Unis constituent son principal adversaire.

La Chine. L’Armée populaire de libération (APL) veut atteindre la supériorité mondiale en 2049, indique Lambert Girardeau. La modernisation à l’occidentale, entreprise depuis trente ans, a bénéficié des méthodes de maintien de la paix de l’ONU et de la synergie entre l’État et l’industrie de défense pour l’organisation en corps d’armée, la guerre électronique et les drones. Toutefois, une invasion de Taïwan ne semble guère aisée, en raison de la topographie de l’île avec des falaises à l’Est et des vases à l’Ouest. Plus propice, le Nord ne se trouve qu’à 120 km de la Chine, mais la concentration de troupes taïwanaises y est massive et l’APL ne maîtrise pas encore l’appui aérien nécessaire à un débarquement. En outre, une intervention américaine apparaît de moins en moins hypothétique.

La France. Un engagement majeur de haute intensité ne sera pas choisi par la France, qui doit s’y préparer par la force morale (volonté de s’engager) et la résilience (économie de guerre), souligne le général Toujouse. L’ennemi, désormais replacé au cœur du débat, la combattra partout. L’armée de Terre s’y prépare par des scénarios dans un contexte de flux logistiques, de missiles balistiques, de big data et de transparence du champ de bataille. Le combat dans la profondeur implique une cohérence entre l’aérocombat, les vecteurs téléopérés et les drones armés. La surveillance totale va influencer les choix technologiques avec une accélération de la boucle décisionnelle (2-3 minutes). L’hybridité, modèle des forces spéciales depuis 30 ans, inclut le cyber. La lutte d’influence vise à contourner l’Occident, à l’exemple de la milice privée russe Wagner en Afrique. Le partenariat militaire opérationnel entre égaux prime au nom des intérêts communs. En zone arrière, la logique des stocks près de l’avant remplace celle des flux tendus.

Loïc Salmon

Armée de Terre : polyvalence globale et cohérence à conserver

Défense : le « Métavers », nouveau champ de bataille

Armée de Terre : la puissance terrestre à l’horizon 2035




Ukraine : conflit reconfiguré et vu d’Asie et du Moyen-Orient

Après environ deux mois de combats, « l’opération militaire spéciale » russe en Ukraine se recentre sur l’Est et le Sud. Peu de pays d’Asie la condamnent, tandis que ceux du Moyen-Orient restent prudents dans leurs réactions.

L’Etat-major des armées (EMA) à Paris a présenté les opérations en Ukraine au 18 avril 2022. Lors d’une table ronde organisée, le 20 avril à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégiques (FRS), Antoine Bondaz, chargé de recherche, a expliqué comment les pays d’Asie voient la guerre en Ukraine. En outre, Agnès Levallois, maître de recherche, et Georges Clementz, assistant de recherche, ont rédigé une note, publiée le 22 mars à Paris par la FRS, sur l’ambivalence des pays du Moyen-Orient face à la guerre.

Recentrage sur le Donbass. Les troupes russes ont mis fin à leur tentative d’encerclement de Kiev. Toutefois, elles ont élargi leurs gains territoriaux au Nord de la Crimée et à l’Ouest du Donbass (stries rouges sur la carte), en vue de verrouiller l’accès à la mer d’Azov. L’EMA a présenté la situation au 54ème jour du conflit. Sur le front Nord et Ouest, les bombardements russes se poursuivent dans la périphérie de Kiev et à proximité de Lviv (1). Sur le front Est, les bombardements russes continuent dans les secteurs du Donbass et des combats se déroulent dans la région d Severodonetsk (2). Dans la ville de Marioupol, des combats ont lieu autour des dernières poches de résistance ukrainiennes (3). Sur le front Sud, des combats se déroulent dans la région de Zaporizhia (4).

Perceptions variées en Asie. La Chine n’a guère laissé entendre un rôle possible de médiation dans le conflit russo-ukrainien, indique Antoine Bondaz. Elle n’a pas condamné la Russie et se refuse à parler de guerre, d’invasion ou de violation de la souveraineté de l’Ukraine. Elle n’apporte pas de soutien économique massif à la Russie, mais hésite à prendre des sanctions économiques contre elle, notamment concernant la plateforme interbancaire Swift. En 2013, l’Ukraine a conclu un accord avec la Chine portant sur la vente de céréales (30 % de la consommation chinoise de maïs), mais veut éviter qu’elle constitue des stocks trop importants au détriment d’autres pays qui rencontrent des difficultés alimentaires. La Chine partage avec la Russie les mêmes éléments de langage pour critiquer les Etats-Unis depuis 1990, les accusant d’être à l’origine de la pandémie du SRAS par la fuite de produits biologiques d’un laboratoire ou leur reprochant la situation des droits de l’Homme dans leurs prisons. Quoique très dépendante de la Russie en matière d’armement, l’Inde ne veut pas être apparentée au groupe de pays prorusses et s’est contentée, avant la Chine, de mettre en avant la protection des ressortissants ukrainiens. Le Japon a rapidement apporté son soutien à l’Ukraine et accepté d’accueillir une vingtaine de réfugiés ukrainiens. Il a adopté une position plus ferme que lors de l’annexion de la Crimée en 2014, qualifiant cette fois-ci le comportement russe d’inacceptable. En matière d’armement nucléaire, la guerre en Ukraine aura des conséquences stratégiques pour le Japon vis-à-vis de la Russie et de la fiabilité de son alliance avec les Etats-Unis. En raison des enjeux énergétiques (importations de pétrole) et économiques avec la Russie, la Corée du Sud n’a pris que peu de sanctions à son égard. Par ailleurs, elle a besoin du soutien de l’Union européenne au sujet de la situation, parfois tendue, dans la péninsule coréenne. Comme la Biélorussie, la Syrie et l’Erythrée, la Corée du Nord a voté contre la résolution de l’ONU du 2 mars 2022 condamnant l’intervention de la Russie en Ukraine qu’elle estime légitime. En prenant des sanctions contre la Russie, Taïwan renforce sa présence au sein de la communauté internationale. L’Île-Etat a apporté une aide financière de 20 M$ à l’Ukraine, soit dix fois plus que la Chine. Alors que Singapour a apporté rapidement son soutien à l’Ukraine, le Viêt Nam, dépendant de la Russie en matière d’armement, hésite.

Ambivalence au Moyen-Orient. Selon Agnès Levallois et Georges Clementz, la plupart des pays arabes, quoique traditionnellement alliés de l’Occident, ne se sont pas rangés aux côtés de l’Ukraine au début de l’invasion russe. Conséquence du désengagement des Etats-Unis au Moyen-Orient, divergence des alliances et relations particulières de ces pays avec la Russie conduisent à une autonomie de leur politique étrangère. La Syrie a immédiatement soutenu la Russie par rejet de la politique occidentale. Six navires d’assaut amphibie se sont ravitaillés à Tartous, début avril, avant de se diriger vers la mer Noire. Des combattants syriens seraient recrutés pour aller se battre en Ukraine. Comme lors de son intervention en Syrie, la Russie bombarde les villes pour forcer à l’exil la population civile souffrant du froid et du manque d’eau et de nourriture. L’Algérie, très dépendante militairement de la Russie, s’est abstenue de la condamner, comme l’Irak, le Soudan et le Soudan du Sud. Blâmant les Etats-Unis et l’OTAN pour l’escalade des tensions, l’Iran soutient la Russie mais appelle à la retenue et à un cessez-le-feu. Cette crise le concerne en raison des négociations en cours sur le marché de l’énergie et sur l’Accord de Vienne sur le programme nucléaire iranien impliquant les Etats-Unis, la Russie l’Allemagne, la Chine, la France, la Grande-Bretagne et l’Union européenne (UE). En outre, la Russie et l’Iran négocient un accord de libre-échange avec l’Union économique eurasiatique. La Turquie dépend de la Russie pour ses approvisionnements en céréales et en gaz et pour le tourisme. Membre de l’OTAN, elle a vendu à l’Ukraine des drones de combat utilisés contre les chars russes. Fin février, conformément à la Convention de Montreux de 1936 et à la demande de l’Ukraine, elle a décidé de fermer les détroits du Bosphore et des Dardanelles aux navires militaires de tous les pays, riverains ou non de la mer Noire. Le Qatar n’a pas condamné la Russie, mais a appelé au respect de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’Ukraine. Deuxième exportateur mondial de gaz naturel après la Russie, il pourrait profiter de l’arrêt du projet de gazoduc Nord Stream 2 (sous la Baltique entre la Russie et l’Allemagne) et de la volonté de l’UE de réduire sa dépendance du gaz russe des deux tiers d’ici à la fin de 2022. L’Arabie saoudite reproche aux Etats-Unis leur manque de fermeté vis-à-vis de l’Iran et des rebelles Houthis dans sa guerre au Yémen et s’est tournée vers la Russie. Ainsi, Ryad a signé avec Moscou un protocole d’accord portant sur la production d’armements russes en territoire saoudien et négocie la commande de systèmes de défense aérienne S-400 et d’avions de combat Su-35 Flanker-E. En raison de l’importance de la Russie dans la stabilité du marché mondial du pétrole, Ryad s’est proposé comme médiateur en vue d’une désescalade dans le conflit en Ukraine. Les Emirats arabes unis facilitent les actions de la Russie en Libye, en Syrie et au Yémen. Toutefois, ils ont voté pour la résolution de l’ONU demandant l’arrêt de l’invasion russe. Après avoir refusé de vendre son bouclier anti-missiles « Dôme de fer » à l’Ukraine, Israël a finalement condamné l’intervention de la Russie.

Loïc Salmon

Russie : perception et premier bilan de la guerre en Ukraine

Ukraine : sous-estimations stratégiques de la Russie

Ukraine : soutiens OTAN et UE, sanctions contre la Russie




DGA : 80 Rafale F4 et 12 Caracal pour les Emirats arabes unis

Les Emirats arabes unis (EAU) vont acquérir 80 avions de chasse Rafale au standard F4 (en développement), dans le cadre d’un partenariat stratégique qui inclut l’achat de 12 hélicoptères de sauvetage H225M Caracal. Il n’y aura aucun transfert de technologie.

Les contrats ont été signés le 3 décembre 2021 à Dubaï, lors de la visite du président de la République Emmanuel Macron. Le 9 novembre à Paris, l’ingénieur général Thierry Carlier, directeur du développement international de la Direction générale de l’armement (DGA), a présenté le rôle du ministère des Armées dans ce plus grand contrat aéronautique à l’export.

Partenariat stratégique ancien. Les EAU abritent des forces militaires françaises terrestres, navales et aériennes. Ils ont apporté une aide décisive lors des évacuations de ressortissants français, européens et afghans depuis Kaboul en août 2021, lors de l’arrivée des talibans. Depuis plus de 50 ans, les EAU achètent des avions de chasse français. Leur flotte compte 60 Mirage 2000 et 60 Mirage 2000-9, qui seront remplacés par les 80 Rafale F4 entre 2025 et 2031, indique l’ingénieur général Carlier. Leur contrat, qui fait suite à un accord intergouvernemental de 2009, se monte à près de 17 Mds€ : 14 Mds€ pour les Rafale F4 ; 2 Mds€ pour leur armement ; 700 M€ pour les Caracal. Il inclut la formation des pilotes et des mécaniciens par l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE), qui recevra des F4 en 2024. Le choix du Rafale par les EAU repose sur ses performances sur divers théâtres d’opérations récents et aussi sa rapidité de disponibilité. Le F4, qui bénéficiera des retours d’expérience sur les versions précédentes, allie connectivité (spot laser et cyber) et interopérabilité. Il sera adapté à l’ensemble du spectre du combat aérien à l’horizon 2025-2035. La transaction commerciale a été précédée d’une période de négociations, de novembre 2020 à juin 2021, entre le ministère des Affaires étrangères, celui de l’Economie et des Finances, les industriels et la DGA (expertise). Sa direction internationale compte 200 personnes, dont 80 à Paris spécialisées dans les différents produits, et 20 attachés d’armement dans les ambassades pour faire connaître les produits et prospecter les clients. La chaîne de production du Rafale mobilise 7.000 personnes. La cadence de fabrication, actuellement d’un par mois, devrait connaître des pointes à deux ou trois pour satisfaire les commandes de l’AAE et de six pays clients (Egypte, Inde, Qatar, Grèce, Croatie et EAU).

Rafale F4 et hélicoptère Caracal. Du 26 au 29 avril 2021 à Istres, la DGA a procédé aux premiers essais en vol du Rafale F4 en huit missions complexes de 50 sorties de 2 Rafale Marine et 6 Rafale, 2 Mirage 2000 et 2 Alphajet de l’AAE avec des experts de Dassault Aviation, Thales (équipements électroniques) et MBDA (missiles). Cette campagne de « revue d’aptitude à l’utilisation » a porté sur la capacité du viseur de casque Scorpion pour le combat collaboratif, dont notamment la localisation précise d’autres aéronefs par des moyens passifs au sein d’une patrouille. La prochaine campagne évaluera les capacités du F4 pour les missions air-surface dans le cadre d’opérations interarmées ou interalliées. Le F4 sera doté du missile air-air Mica-NG et emportera la bombe AASM (armement air-sol modulaire) de 1.000 kg. Ravitaillable en vol, l’hélicoptère H225M Caracal dispose d’armements de sabord, d’équipements de vision nocturne et d’une capacité « d’aérocordage », permettant la dépose de commandos dans des lieux très difficiles d’accès.

Loïc Salmon

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