Après l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023, Israël a riposté et remporté des succès à Gaza, au Liban et en Cisjordanie, mais dont les effets nourrissent des sentiments de revanche. Sa guerre d’attrition ne semble pas sous-tendue par une stratégie politique réaliste.
La situation a été analysée dans une note de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), publiée le 27 septembre 2024 à Levallois-Perret (banlieue parisienne) et rédigée par Laure Foucher, maître de recherche à la FRS, et Elisabeth Marteu, chargée de cours à l’Institut d’études politiques de Paris.
Interconnexion des crises. En mai 2024, la prise de contrôle par Tsahal (forces armées israéliennes) du « corridor de Philadelphie », qui longe la frontière entre l’Égypte et la bande de Gaza, a anéanti toute perspective de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Un retrait de Tsahal de ce corridor, considéré comme un point de passage stratégique, dépend d’un accord avec l’Égypte qui répondrait aux exigences de sécurité d’Israël, à savoir le maintien d’un contrôle, direct ou indirect, sur l’ensemble du territoire. La majorité des hauts gradés de Tsahal reconnaît l’impossibilité d’atteindre l’ensemble des objectifs déclarés et que seule une solution diplomatique permettrait de conforter les résultats obtenus sur le plan militaire. Pour le Hamas, le retrait israélien du corridor de Philadelphie constitue un élément non négociable pour un cessez-le-feu. Le Hezbollah libanais, soutenu par l’Iran, conditionne l’arrêt de ses attaques contre le territoire israélien à un cessez-le-feu à Gaza. Il se trouve plongé dans une escalade, dont il a perdu le contrôle. Depuis le 17 septembre, Israël a saboté ses outils de communication, tué plusieurs de ses chefs et effectué des frappes aériennes massives contre ses infrastructures, son arsenal et des zones où il habite, réduisant considérablement ses capacités de combat. Selon les dirigeants israéliens, l’Iran ne devrait pas intervenir directement contre Israël afin d’éviter de tomber dans le piège d’une guerre totale. L’enchaînement futur de guerres sur plusieurs fronts dépend de la riposte du Hezbollah et aussi de la volonté des États-Unis de laisser Israël agir comme il l’entend, malgré les très nombreuses victimes collatérales. Or, du Proche-Orient au golfe Arabo-Persique, aucune crise n’a été résolue depuis des années. La région connaît des conflits pas vraiment gelés et sans fin, comme en Syrie et au Yémen, sur un fond d’exacerbation des fragilités structurelles comme en Égypte et au Liban. Outre un retour à la course aux armements, s’y ajoutent des menaces persistantes sur la sécurité, à savoir le renforcement capacitaire et politique des groupes armés, la poursuite du programme nucléaire iranien et la résilience des groupes djihadistes. Au Liban, le Hezbollah profite des fragilités endémiques de l’État pour décider seul de la guerre ou de la paix. En Jordanie et en Égypte, les débordements possibles des violences à Gaza et en Cisjordanie sur leur territoire mettent en péril la stabilité intérieure. Ils s’accompagnent du risque de la montée de la contestation interne de ses dirigeants qui ont choisi la paix avec Israël. En Jordanie, le parti d’opposition Front d’action islamique, affilié à l’organisation islamiste transnationale Frères Musulmans, a remporté les élections législatives en septembre en raison de la grave crise économique du pays et de l’hostilité anti-israélienne d’une partie de la population en majorité palestinienne. L’intensité de l’action de Tsahal à Gaza et au Liban suscite, dans toute la région, un regain de popularité à l’égard des mouvements islamistes, quoique durablement affaiblis après l’échec des révoltes du « Printemps arabe » de 2011. Elle a aussi fourni un prétexte de démonstration de solidarité avec la cause propalestinienne à « l’Axe de la Résistance ». Ce dernier consiste en une alliance politique et militaire entre la Syrie laïque, l’Iran et le Hezbollah musulmans chiites et le Hamas musulman sunnite ainsi que d’autres factions armées palestiniennes. Outre son hostilité envers l’Occident, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, il appelle à l’élimination de l’État d’Israël dont il refuse l’existence.
Rivalités de puissances. Pour sortir Israël de son isolement diplomatique régional et contrer l’Iran, les États-Unis ont obtenu les « Accords d’Abraham ». Ceux-ci consistent en traités de paix d’Israël avec les Émirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, signés à Washington en 2020. Puis le Soudan et le Maroc ont rejoint les Accords d’Abraham. Ces quatre États sunnites y ont vu des intérêts économique et sécuritaire. Israël a ainsi évacué la question d’un État palestinien, constitué d’une partie de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-Est (annexé pendant la guerre de 1967). Toutefois, ses ripostes contre le Hamas et le Hezbollah menacent la stabilité régionale, essentielle à la prospérité économique de la péninsule arabique. L’Arabie saoudite et les EAU veulent affaiblir l’Iran et son influence et sécuriser leur territoire. Malgré un refroidissement de leurs relations bilatérales avec Israël, ils le laissent conduire la guerre contre leurs adversaires de l’Axe de la Résistance. La logique de l’endiguement des crises de Gaza, du Yémen et de la Syrie prévaut dans la région, par suite d’un sentiment d’impuissance et de l’illusion que chaque crise peut se traiter isolément. Pourtant, les EAU, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Jordanie et l’Égypte poursuivent des négociations diplomatiques sur le dossier de Gaza. En outre, les pays arabes du golfe Arabo-Persique tentent de maintenir de bonnes relations avec l’Iran, malgré les tensions. La normalisation des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite, rétablies en 2023, permet d’éviter une confrontation directe entre l’Iran et Israël. Cependant, Téhéran maintient son soutien à ses partenaires et affidés, tandis que Ryad ne favorise guère la coopération économique. L’Arabie saoudite et les EAU espèrent toujours l’affaiblissement de l’Iran qui, de son côté, tente de convaincre les opinions publiques régionales que Ryad trahit la cause musulmane. Enfin, pour la communauté internationale, la multiplication des foyers de tensions et de conflits au Proche et Moyen-Orient les rend difficilement surmontables.
Rôle des États-Unis. Grâce aux Accords d’Abraham, les États-Unis espèrent réduire leur engagement au Proche-Orient, afin de porter leurs efforts miliaires vers la zone Indopacifique, considérée comme prioritaire. Mais ils doivent désormais arrêter la guerre à Gaza, limiter la contagion régionale tout en affaiblissant l’Iran et ses partenaires, rétablir la sécurité maritime en mer Rouge et, au-delà de l’escalade en cours, stopper le programme balistique de l’Iran et empêcher la militarisation de son programme nucléaire. Le 13 avril, les attaques contre Israël par des missiles balistiques iraniens ont incité les États-Unis à y déployer le système THAAD de défense antimissile à haute altitude mis en œuvre par des militaires américains. (Le 13 octobre, après un second envoi de missiles iraniens, Washington a annoncé un nouveau déploiement de THAAD en Israël). L’Arabie saoudite, qui bénéficie d’un « protocole d’entente » non contraignant et portant sur sa sécurité par les États-Unis (contre la garantie d’approvisionnement en pétrole bon marché depuis 1945), négocie un accord de défense avec eux. Les EAU sont qualifiés par les États-Unis de « partenaires de défense majeurs ». Les États-Unis, s’enlisent dans des conflits qui étirent leurs capacités militaires et affaiblissent leur crédit diplomatique auprès des opinions publiques locales. La Russie et la Chine en profitent pour y étendre leur influence. Ni l’une ni l’autre ne cherchent à offrir des garanties de sécurité ni à résoudre les conflits, mais plutôt à maintenir au pouvoir les dirigeants de leurs pays partenaires. Par ailleurs, malgré son opération « Aspidès » de protection du transport maritime en mer Rouge, l‘Union européenne n’est plus perçue comme « forte » sur les plans diplomatique et militaire aux Proche et Moyen-Orient.
Loïc Salmon
Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza
Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie
Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère




