Attendez ici – Terminé

Rigueur de l’entraînement, dépassement de soi, opiniâtreté, volonté de vaincre et fraternité d’armes. Ces caractéristiques du combattant ont permis à des soldats japonais de survivre dans la jungle pendant des années et même des décennies.

En 1945, pour atteindre rapidement le Japon, la stratégie américaine consiste à contourner certaines îles du Pacifique en misant sur le fait que leurs garnisons japonaises, privées de ravitaillement, ne représentaient pas de danger. Des milliers de soldats japonais se sont retrouvés, seuls ou en petits groupes, isolés, abandonnés mais armés. Beaucoup n’ont pas été informés de la fin de la guerre. Ceux qui ont continué le combat ont été capturés ou tués jusque dans les années 1950. D’autres, souvent des appelés du contingent, se sont cachés par peur de la captivité ou du sort que leur aurait réservé la sévère hiérarchie militaire japonaise. Beaucoup sont morts de maladies ou victimes de la faune de la jungle. Les quatre militaires de ce roman intitulé « Attendez ici – Terminé » sont inspirés de personnages bien réels : Itô Masahi, capturé à Guam en 1960 ; Shoichi Yokoi, caché à Guam jusqu’en 1972 ; Téruo Nakamura, d’origine taïwanaise, capturé en Indonésie en 1974 ; Hiroô Onoda, combattant dans l’île philippine de Lubang jusqu’en 1972 avant sa reddition en 1974. Le titre reprend les messages radio, brefs et clairs pour ne pas encombrer les ondes : « Attendez ici » correspond à l’ordre à exécuter. « Terminé » met fin à la conversation avec le chef. Officier de renseignement, le sous-lieutenant Onoda (1922-2014) avait été entraîné pour résister des années sur les arrières de l’ennemi jusqu’à la reconquête des territoires abandonnés. Le roman rend compte des préoccupations quotidiennes et des sentiments de ces soldats, persuadés que la guerre continuait. Ils se méfiaient des autochtones, car les Américains avaient la réputation de les envoyer en première ligne et de tuer tous les prisonniers. Dans le îles, les Japonais creusaient des postes de combat tournés vers la mer pour affronter des fantassins américains, sans blindés ni logistique ni canons. Ils pensaient que la préparation et la motivation du défenseur compenseraient l’avantage du nombre de l’assaillant. La récupération d’un poste de radio et de piles permettait d’écouter les nouvelles de Bangkok, de Saïgon ou de Brunei. Mais après des années sans informations de l’extérieur, les soldats japonais interprétaient la guerre du Viêt Nam (1955-1975) de façon erronée. A l’unité secrète de Nakano (Japon), les instructeurs avaient ordonné aux officiers de ne pas se suicider, de ne jamais abandonner la mission ni d’envoyer des hommes à la mort de façon inconsidérée. Les cours portaient sur la survie, le sabotage, l’emploi d’explosifs, la résistance aux interrogatoires, l’usage des émetteurs-récepteurs, les codes, l’anglais, les arts martiaux et l’observation de l’ennemi. Outre ses missions de renseignement, un officier devait maintenir le moral et la volonté de son groupe par une discipline de fer, face à ce qu’il considérait comme de la propagande ou une manœuvre d’influence adverse. Le largage de tracts par hélicoptères, appelant à la reddition, ou la diffusion de messages par haut-parleurs, répétant que la guerre mondiale était finie, ne pouvaient qu’être que des ruses pour déstabiliser les soldats japonais, avant de les traquer et les tuer. Mais après 29 ans de résistance et de certitude, Onoda (le lieutenant Ikéda dans le roman) a commencé à douter. Pourquoi l’ennemi consacrait tant de temps et de moyens pour faire sortir de la jungle un seul soldat japonais, alors qu’ils devaient être des milliers insérés, comme lui, derrière les lignes de combat ? Dans la réalité, le journaliste japonais Norio Suzuki parvient à rencontrer Onoda dans la jungle le 20 février 1974. Les autorités japonaises et philippines organisent alors la venue du chef direct d’Onoda en 1945, devenu libraire, qui lui donne l’ordre de se rendre.

Loïc Salmon

« Attendez ici – Terminé », Noël-Noël Uchida. Éditions Pierre de Taillac, 116 pages, illustrations, 16,90 €.

La puissance au XXIème siècle : les « pôles » du Pacifique

Japon : protection et évacuation des ressortissants en cas de crise en Corée et à Taïwan

Exposition « Forces spéciales » aux Invalides




Armée de Terre : le combat dans les conflits de haute intensité

Du Haut-Karabagh à l’Ukraine, le retour de l’affrontement entre puissances se caractérise par des opérations où toutes les fonctions sont susceptibles d’être activées, avec une forte connotation politique.

Tel a été le thème du colloque organisé, le 2 février 2023 à Paris, par le Centre de doctrine et de l’enseignement du commandement (CDEC). Y sont intervenus : le général de corps d’armée Bertrand Toujouse, commandant des forces terrestres ; Élie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité à l’Institut français des relations internationales (IFRI) ; le colonel (er) Jean-Luc Théus, ancien attaché de défense près la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ; Pierre Razoux, spécialiste du Moyen-Orient à la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques ; Dimitri Minic, spécialiste de la Russie à l’IFRI ; Lambert Girardeau, spécialiste de la Chine au Centre du renseignement de l’armée de Terre.

Continuité et ruptures. La guerre mobilise l’ensemble des ressources d’une nation, rappelle Elie Tenenbaum. Fortes capacités militaires et politiques caractérisent les guerres napoléoniennes (1803-1815), la guerre de Sécession américaine (1860-1865) et les deux conflits mondiaux (1914-1918 et 1939-1945). Les guerres de Corée (1950-1953) et du Golfe (1991), menées sous l’égide de l’ONU et en deçà du seuil nucléaire, n’ont rien réglé politiquement. Les conflits du Haut-Karabagh (2020) et de l’Ukraine (depuis 2022) montrent une létalité accrue en termes de tués, de blessés et de matériels détruits. Seule la masse permet de l’emporter sur l’adversaire. La survivabilité des effectifs terrestres dépend du blindage des véhicules engagés, de la mobilité, de la vitesse, de la furtivité et de l’excellence du commandement et de la conduite des opérations. Les forces terrestres ont davantage besoin d’autonomie et de renseignement. Très connectées, elles deviennent de plus en plus performantes dans le cyber et la guerre informationnelle.

Le Haut-Karabagh. L’Azerbaïdjan s’est préparé à un affrontement avec l’Arménie, qui a duré 44 jours, souligne le colonel Théus. Pour récupérer le territoire perdu en 1994 contre elle, il a investi massivement pour moderniser ses forces armées et disposer d’une force de frappe dans la profondeur. Les drones, d’origines israélienne et turque, et les « munitions rôdeuses » (petits drones suicides) ont neutralisé 60 % de la défense aérienne arménienne en deux semaines et semé la terreur parmi les équipages de chars. Les lance-roquettes multiples, modèle soviétique bon marché et alimentés en munitions turques, pakistanaises et tchèques, ont détruit 700 camions. Les forces spéciales, utilisées pour les infiltrations en zones montagneuse et forestière, se sont entraînées dès 2003 en Turquie et au Pakistan. Les moyens de guerre électronique azéris ont brouillé les appareils d’origine russe des postes de commandement arméniens. Enfin, la force morale a joué, les forces armées azéries montrant à leur nation qu’elles pouvaient vaincre leurs adversaires arméniens.

Les Proche et Moyen-Orient. Pertinence et prééminence des moyens lourds, recours massif au feu par l’artillerie classique et les lance-roquettes multiples, avec l’indispensable approvisionnement en munitions, caractérisent les théâtres d’affrontement aux Proche et Moyen-Orient, constate Pierre Razoux. S’y ajoutent : les drones utilisés par la Turquie, le Hezbollah libanais (inféodé à l’Iran) et Israël ; les engins explosifs improvisés de Daech ; les fortifications ; les souterrains, utilisés pour harceler l’adversaire et capturer des otages ; l’intensification du combat de nuit, facilité par la technologie relativement bon marché ; les cyberattaques et le brouillage des communications GPS. Pour soutenir son effort de défense, Israël vend des armes en Afrique, en Asie et en Europe et se prépare à toutes les éventualités citées plus haut. Outre les raids en profondeur par les forces spéciales pour cibler les points-clés de l’adversaire, des « bulles locales » de commandement décentralisé ont été installées à proximité du front pour raccourcir la boucle de décision et réagir plus vite, notamment contre le Hezbollah. Si l’Iran parvient à disposer de l’arme nucléaire, il devrait jouer la carte de la dissuasion à l’encontre d’Israël, qui doit donc frapper le Hezbollah avant sa « sanctuarisation » par l’Iran. Toutefois, selon Pierre Razoux, l’Iran n’a pas intérêt à franchir le seuil d’un affrontement direct avec Israël et les États-Unis. En outre, une lutte interne est engagée entre les « Pasdarans » (Corps paramilitaire de la révolution islamique disposant de forces terrestres, navales et aérospatiales) et les technocrates islamiques, actuellement au pouvoir et empêtrés dans la répression des mouvements populaires. De son côté, la Syrie doit faire face au harcèlement de Daech et à des opérations de forces armées turques environ tous les dix-huit mois.

La Russie. Les récentes réformes entreprises sur le plan militaire n’ont pas préparé les forces terrestres à une véritable guerre en Ukraine, souligne Dimitri Minic. Concentrées pour un combat de choc frontal, celles-ci se sont heurtées à des unités ukrainiennes très mobiles et organisées en réseaux décentralisés. Elles ont manqué de personnels qualifiés et d’armement. L’éclairage de cibles, testé en 2016, a valorisé l’emploi des drones. Toutefois, les moyens russes de lutte anti-drones sont mal adaptés aux essaims de petits drones tactiques ukrainiens. L’usage des armes de précision a été valorisé, mais leur qualité avait déjà fait l’objet de critiques avant la guerre. Les vieux canons automoteurs sont remplacés progressivement par des neufs. Les difficultés du combat en zone urbaine nécessitent des pièces d’artillerie très diversifiées. La Russie, indique Dimitri Minic, applique une stratégie de contournement de l’Occident en Afrique avec des société militaires privées issues des forces spéciales déployées précédemment pendant la guerre civile en Syrie en 2015 et en Ukraine en 2014. Enfin, la Russie, qui redoutait l’intérêt de la Chine pour la Sibérie, a conclu que les États-Unis constituent son principal adversaire.

La Chine. L’Armée populaire de libération (APL) veut atteindre la supériorité mondiale en 2049, indique Lambert Girardeau. La modernisation à l’occidentale, entreprise depuis trente ans, a bénéficié des méthodes de maintien de la paix de l’ONU et de la synergie entre l’État et l’industrie de défense pour l’organisation en corps d’armée, la guerre électronique et les drones. Toutefois, une invasion de Taïwan ne semble guère aisée, en raison de la topographie de l’île avec des falaises à l’Est et des vases à l’Ouest. Plus propice, le Nord ne se trouve qu’à 120 km de la Chine, mais la concentration de troupes taïwanaises y est massive et l’APL ne maîtrise pas encore l’appui aérien nécessaire à un débarquement. En outre, une intervention américaine apparaît de moins en moins hypothétique.

La France. Un engagement majeur de haute intensité ne sera pas choisi par la France, qui doit s’y préparer par la force morale (volonté de s’engager) et la résilience (économie de guerre), souligne le général Toujouse. L’ennemi, désormais replacé au cœur du débat, la combattra partout. L’armée de Terre s’y prépare par des scénarios dans un contexte de flux logistiques, de missiles balistiques, de big data et de transparence du champ de bataille. Le combat dans la profondeur implique une cohérence entre l’aérocombat, les vecteurs téléopérés et les drones armés. La surveillance totale va influencer les choix technologiques avec une accélération de la boucle décisionnelle (2-3 minutes). L’hybridité, modèle des forces spéciales depuis 30 ans, inclut le cyber. La lutte d’influence vise à contourner l’Occident, à l’exemple de la milice privée russe Wagner en Afrique. Le partenariat militaire opérationnel entre égaux prime au nom des intérêts communs. En zone arrière, la logique des stocks près de l’avant remplace celle des flux tendus.

Loïc Salmon

Armée de Terre : polyvalence globale et cohérence à conserver

Défense : le « Métavers », nouveau champ de bataille

Armée de Terre : la puissance terrestre à l’horizon 2035




Armée de Terre : polyvalence globale et cohérence à conserver

La capacité d’intervenir en permanence sur divers théâtres d’opérations terrestres implique de s’y préparer en termes de commandement, d’appui, de soutien et d’évolution technologique, notamment dans un conflit de haute intensité.

Le général d’armé Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, l’a expliqué lors d’une rencontre organisée, le 13 février 2023 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Le conflit en Ukraine. La Russie a constitué un outil militaire pour employer la force en Ukraine, en vue de modifier l’ordre international au mépris du droit international, souligne le général Schill. Cette guerre, sur laquelle certains pays membres de l’ONU n’ont pas pris parti, provoque des répercussions économiques dans le monde (énergie et alimentation des populations), avec des risques de changement majeur. Ses premiers enseignements portent sur la force morale, à savoir la volonté de combattre des Ukrainiens, la capacité de soutien et la protection sol-air. La transparence du champ de bataille, acquise par les États-Unis, résulte de l’emploi des drones, de la guerre électronique, du cyber et des satellites. L’analyse des images par l’intelligence artificielle s’avère plus complexe sur un théâtre terrestre, en raison de la topographie et de la dispersion des forces. L’influence a montré son importance. La milice privée Wagner, outil de la Russie employé au seuil de la conflictualité, devait se développer. La frappe dans la profondeur mobilise drones, guerre électronique et forces spéciales. Le conflit entraîne une forte létalité, qui serait de l’ordre de 100.000 tués et blessés côté ukrainien mais moitié moins du côté russe. Pour gagner, un assaillant doit disposer d’un effectif au moins six fois supérieur à celui du défenseur. Actuellement, la Russie en déploie un d’environ une fois et demie le nombre de militaires ukrainiens. Le cyber s’est affirmé sur les plans défensif (effet stratégique) et offensif (effet tactique contre les moyens de communications du commandement) et aussi de l’influence (actions spéciales).

La transformation des forces terrestres. D’abord, indique son chef d’état-major, l’armée de Terre doit pouvoir continuer à remplir ses missions de défense du territoire national en métropole et outre-mer et ses engagements en Europe, au Sahel et au Moyen-Orient. Ensuite, en fonction de la situation internationale, elle doit être capable de s’engager de façon plus importante, quel que soit le moment, avec une réactivité strictement modulée selon les missions. La polyvalence globale prend du temps. Les réformes déjà entreprises portent sur le renseignement (compétences et filière), l’aviation légère de l’armée de Terre, la logistique, les systèmes d’information et de communications et les forces spéciales. Ces dernières, employées par le Commandement des opérations spéciales au niveau interarmées, peuvent l’être aussi au niveau tactique (division ou corps d’armée) pour cacher la manœuvre à l’adversaire. Facteur de supériorité, la masse opérationnelle se monte à 77.000 hommes, dont 20 % issus de l’outre-mer avec un recrutement de 15.000 jeunes par an (15 % en outre-mer). Actuellement, l’armée de Terre, qui fournit déjà les deux tiers des spécialistes cyber, va accroître le recrutement aux niveaux bac pro, BTS et ingénieur. Par ailleurs, elle dispose de 24.000 réservistes (2.400 employés par jour), dont 80 % pourraient être mobilisés en cas d’engagement majeur. Elle va créer un « commandement sur les effets », relatifs à l’artillerie, au renseignement et à l’aérocombat dans la profondeur. Au sein des armes de mêlée (infanterie et cavalerie), de nouveaux métiers seront créés et d’autres disparaîtront sans dissolution d’unités. A l’horizon 2030, grâce à la mise en service du système de combat collaboratif Scorpion, elle devrait pouvoir conserver sa capacité de commandement de corps d’armée de l’OTAN (Corps de réaction rapide-France).

Loïc Salmon

Armée de Terre : le combat dans les conflits de haute intensité

Cyber : champ de lutte informatique et d’influence

Armée de Terre : mise en place du modèle « Au Contact »

 




Armée de l’Air et de l’Espace : enjeux de la très haute altitude

Des technologies, arrivées à maturité en 2035, permettront de conserver la liberté d’appréciation, d’accès et d’action par des opérations militaires dans l’espace aérien compris entre 20 km et 100 km d’altitude.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 9 janvier 2023 à Paris, par le Centre d’études stratégiques aérospatiales. Y sont notamment intervenus : le général de corps aérien Frédéric Parisot, major général de l’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE) ; Hervé Derrey, Thales Alenia Space ; Marc Vales, Dassault Aviation ; Stéphane Vesval, Airbus Defense and Space ; Nicolas Multan, société Hemeria ; l’ingénieur en chef Jean-Baptiste Paing, Direction générale de l’armement ; le général de corps aérien Philippe Morales, commandant la défense aérienne et les opérations aériennes ; Frank Lefevre, Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA) ; Bertrand Le Meur, Direction générale des relations internationales et de la stratégie.

L’espace aérien supérieur. Entre 20 km et 100 km d’altitude, l’atmosphère est raréfiée. Dans cette couche, les ballons stratosphériques et planeurs hypersoniques stationnent ou se déplacent mais ne gravitent pas. Cet espace aérien supérieur constitue le lieu de passage des missiles balistiques et de certains moyens pour les opérations spéciales, rappelle le général Frédéric Parisot. L’accès des plateformes, civiles ou militaires, qui y circuleront, sera moins onéreux que celui à l’espace. Certaines nations et organisations pourraient donc se doter de ballons stratosphériques (photo) géostationnaires pendant plusieurs mois au-dessus du territoire national et y compromettre certaines activités. Sur les plans défensif et offensif, l’AAE doit affirmer sa présence dans les milieux aérien, stratosphérique et spatial avec un équilibre entre les trois. L’aérien étant déjà régi par la Convention de Chicago de 1944 et l’espace par le traité de 1967, il reste à définir les règles pour les trajectoires, entrées et sorties dans le stratosphérique. Il s’agit de connaître ce milieu, de le surveiller et de l’exploiter au titre de la souveraineté nationale pour la protection du territoire et des populations et aussi pour les opérations militaires, en cas de perturbations des activités aériennes et spatiales. Pour la défense antimissile, des ballons pourraient, par exemple, surveiller les activités balistiques de la Corée du Nord ou assurer des détections vers le sol et l’espace. La défense aérienne dans la très haute altitude prend en compte la fugacité des objets, leur vitesse et leur persistance. Contrer la menace d’armes hypersoniques volant au-delà de Mach 5 (6.174 km/h) va nécessiter des capteurs d’une allonge suffisante pour conserver la capacité de préavis. A l’été 2023, l’AAE disposera d’une feuille de route pour définir les missions et les moyens dans la très haute altitude. Celle-ci est le domaine des vitesses supersonique et hypersonique avec des applications aux missiles de croisière ou à des planeurs, explique Frank Lefevre. Entre 1960 et 1970, l’ONERA a effectué 400 tirs de fusées-sondes dans la stratosphère pour réaliser le missile nucléaire aéroporté supersonique, auquel succédera un missile hypersonique. A cette vitesse, le mobile crée une onde de choc suivie d’une température de 1.000 °C. L’ONERA travaille en laboratoire sur les matériaux de protection « numériques » d’un véhicule et sur sa navigation, son guidage, sa précision et son aérodynamique dans des souffleries jusqu’à Mach 12 (14.817 km/h).

Les projets en cours. Les « avions spatiaux » peuvent atteindre la vitesse de 8 km/seconde avec des moteurs de fusées et doivent évoluer dans l’atmosphère sans se transformer en boule de feu, indique Marc Vales. Complémentaires des lanceurs et des satellites, ils apportent une réutilisation, une souplesse d’emploi et une fiabilité héritée de l’aéronautique. Dassault Aviation a réalisé le démonstrateur Space Rider qui a volé en 2015. En association avec des partenaires dont Thales Alenia Space, il développe une famille de véhicules hypersoniques (drones ou habités), destinée à l’Union européenne spatiale civile et, sur le plan militaire, pour la surveillance stratégique de son territoire, de l’Afrique et du Moyen-Orient. De son côté, Thalès Alenia Space propose le Stratobus, dirigeable gonflé à l’hélium, géostationnaire dans la stratosphère et sélectionné fin 2022 par le Fonds européen de défense. Selon Hervé Derrey, il sera placé à 19 km d’altitude pour couvrir une zone d’un diamètre de 1.000 km pendant un an. Équipé d’une propulsion électrique alimentée par l’énergie solaire, il pourra emporter des charges utiles de 250 kg et 5 kW de puissance, notamment des radars à longue portée et des moyens de télécommunications civiles ou militaires ou encore des antennes étendues pour la guerre électronique. Réalisé avec coopération avec l’Espagne, un démonstrateur du Stratobus devrait voler au-dessus des Canaries en 2025 avec des démonstrateurs allemand et italien. Airbus Defense and Space, qui a développé le projet Balman avec Hemeria (photo), a fait voler le drone stratosphérique Zéphyr 8 pendant 64 jours en 2022. Selon Stéphane Vesval, Balman et Zéphyr 8 ont vocation à servir en réseau entre eux et avec des systèmes spatiaux. Capable de pénétrer des espaces aériens interdits grâce à sa faible signature radar, Zéphyr 8 transmet, par laser optique, une observation imagerie et vidéo sur 1 km2 avec une résolution de 18 cm. Pour anticiper les investissements dans la stratosphère, la Direction générale de l’armement a procédé à des études technico-opérationnelles dès 2018. Selon Jean-Baptiste Paing, elle a choisi le ballon manœuvrant et le dirigeable pour disposer d’une observation radar pendant une longue durée et indépendante des conditions météorologiques et des effets jour et nuit. Il reste à relever les défis technologiques portant sur les capacités industrielles en termes de matériaux des structures et de qualité des capteurs.

Stratégie de défense. L’espace aérien supérieur, en plein développement, présente les mêmes caractéristiques que les grands fonds marins avec de nouvelles technologies, des enjeux de compétition et une lisibilité assez faible, estime Bertrand Le Meur. La surveillance des objets hypersoniques ou à déplacement lent va nécessiter une capacité globale, car ils pourront venir de n’importe où. Des partenariats internationaux permettraient de développer des moyens défensifs et éventuellement offensifs. De son côté, le général Philippe Morales anticipe une certaine forme d’« arsenalisation » de l’espace aérien supérieur, consécutive à la démocratisation de son accès et à la compétition stratégique accrue. Il faut d’abord développer les connaissances des objets qui y évoluent : caractéristiques ; autonomie ; performances ; d’où et comment ils partent ; nature militaire, civile ou duale. Il faut ensuite identifier, caractériser et attribuer une action suspecte, inamicale, illégale, dangereuse ou hostile. Ensuite, il faut disposer de moyens d’interdiction proportionnels aux actes suspects, à savoir contre-mesures, actions de rétorsion ou neutralisation des vecteurs eux-mêmes. Cet espace est utilisable pour les opérations de défense contre tout ennemi potentiel ou pour la projection de puissance. Drones et ballons stratosphériques permettront d’améliorer la surveillance d’un théâtre d’opérations plus vaste que celui de l’Ukraine, sachant qu’un ennemi potentiel fera de même. Déjà le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes et le Commandement de l’espace établissent des scénarios avec des questions et réponses pour un entraînement coordonné.

Loïc Salmon

Selon son directeur général Nicolas Multan, la société Hemeria produit une gamme de 10 ballons gonflés à l’hélium pour des missions scientifiques du Centre national d’études spatiales depuis 25 ans. Grâce à son expérience des opérations en vol, elle développe le programme « Balman », ballon stratosphérique manœuvrant en orbite (photo). Capable de rester stable sur zone pendant plusieurs mois, Balman pourrait remplir des missions civiles ou militaires à partir de 2026.

Armée de l’Air et de l’Espace : complémentarité des moyens d’action et modernisationé des moyens d’action et modernisation

Armée de l’Air : CDAOA, permanence et réactivité

Armée de l’Air et de l’Espace : imaginer et mettre en œuvre une défense spatiale




Armée de l’Air et de l’Espace : complémentarité des moyens d’action et modernisation

L’armée de l’Air et de l’Espace (AAE) doit pouvoir remplir ses missions, du combat de haute intensité et de la projection lointaine à la surveillance de la très haute altitude et de l’espace, tout en poursuivant sa modernisation.

Son chef d’état-major, le général d’armée aérienne Stéphane Mille, l’a expliqué lors d’une rencontre organisée, le 6 février 2023 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Combat et projection de puissance. L’absence de contrôle de l’espace aérien de l’Ukraine, par l’aviation russe, et de toute tentative de neutralisation de sa défense sol-air, a surpris, constate le général Mille. Le conflit en Ukraine se réduit à une campagne d’artillerie. La vente ou la cession de Mirage 2000 français à l’Ukraine ou à un autre pays dépend de trois conditions préalables : besoins exprimés ; non escalade de conflit ; ne pas affecter les capacités de l’AAE. Les Mirage 2000 C de défense aérienne ne volent plus depuis juin 2022, mais certains pays sont intéressés par leurs pièces détachées. Pour les déplacements sur une longue distance, l’OTAN demande des capacités à 4 jours, 4 semaines ou 4 mois avec l’empreinte logistique la plus faible possible. L’AAE a démontré les siennes lors des missions « Pégase 2018 » et « Pégase 2022 » en zone Indo-Pacifique avec la participation à l’exercice « Pitch Black » en Australie. De tels raids ne sont guère réalisables depuis la Polynésie française ou la Nouvelle-Calédonie, faute d’infrastructures d’accueil suffisantes.

Nouveaux champs. Le survol des Etats-Unis à très haute altitude, par un ballon chinois qui a été détruit par un avion de chasse américain au-dessus de l’Atlantique (4 février 2023), entre dans la logique de cette « zone grise », estime le général Mille. Les innovations technologiques offrent des perspectives commerciales et militaires dans cet espace, compris entre 20 km et 100 km d’altitude mais non régulé par un traité ou une convention. En vue d’établir une doctrine d’action, le chef d’Etat-major des armées a donné mandat à l‘AAE pour réfléchir aux aspects juridiques et technologiques de la très haute altitude, avec remise des conclusions à l’été 2023. Il faudra aussi en évaluer la surveillance depuis le sol ou depuis l’espace. Quant aux menaces de vecteurs hypersoniques, la protection du territoire national reste assurée par la dissuasion nucléaire, souligne le général Mille. Les drones armés Reaper de l’AAE pourraient être déployés sur d’autres endroits stratégiques. Enfin, l’Eurodrone, futur drone européen MALE (moyenne altitude longue endurance), serait utilisable pour la surveillance d’un espace contesté ou comme relais en dehors d’un conflit de haute intensité.

Modernisation. Le général Mille a rappelé les enjeux de l’AAE : défense sol-air ; protection des troupes en opérations au sol ; dispositif particulier de sécurité aérienne lors d’un événement ; projection de bases aériennes avancées. Outre la mise en réseau de tous les simulateurs, la préparation des équipages à des missions de plus en plus complexes nécessite de mixer le virtuel et le réel…en vol ! Les partenariats seront recherchés avec des pays disposant d’une capacité aéronautique et spatiale, car la surveillance de l’espace concerne surtout les orbites basses. Pour les missions humanitaires dans les outre-mer, le successeur du Casa verra le jour en 2030. Quant à la défense et aux opérations aériennes, le passage au « tout Rafale » devrait être réalisé en 2035. Enfin, le nouveau missile ASN4G entrera en service dans la composante nucléaire aéroportée vers 2030.

Loïc Salmon

Ukraine : livraisons accrues d’armements étrangers

Armée de l’Air et de l’Espace : enjeux de la très haute altitude

Armée de l’Air et de l’Espace : « Skyros 2021 », mission en interalliés en Eurasie




Ukraine : livraisons accrues d’armements étrangers

Face à la supériorité des forces armées russes, l’Ukraine a obtenu des armes à l’étranger et va recevoir des chars lourds. L’intensité et la durée du conflit entraînent l’usure des équipements. S’y ajoute le risque de détournement de livraisons.

Les 25 et 26 janvier 2023, une dizaine pays occidentaux ont annoncé les livraisons d’une centaine de chars lourds dans les prochains mois. Par ailleurs, le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP) a publié, le 5 janvier 2023 à Bruxelles, une étude sur les livraisons d’armes par des États membres de l’OTAN, de l’Union européenne (UE) et de pays tiers sur les onze premiers mois de 2022. Convaincus de l’imminence du conflit, les Etats-Unis avaient commencé à envoyer des armes à l‘Ukraine dès janvier.

La situation sur le terrain. Au 25 janvier, selon la carte de l’État-major français des armées, les forces armées russes procèdent à des attaques, depuis le Donbass à Kherson, et poursuivent l’enveloppement de Bakhmut. Sur le front Nord-Est, elles maintiennent leur pression sur les axes logistiques y menant, pour forcer les forces ukrainiennes à se replier, et continuent de tirer sur les secteurs de Soumy, Koupiansk et Khakiv. Sur le front Est, les combats se poursuivent autour de Donetsk. Sur le front Sud, les combats continuent dans le secteur de Zaporiziah, autour d’Orikhiv et de Kamianske, ainsi que les tirs sur Kherson.

Les armements. Les promesses d’envoi de chars lourds à l’Ukraine se répartissent ainsi : Etats-Unis, 31 Abrams (canon de 120 mm) ; Grande-Bretagne, 14 Challenger 2 (canon de 120 mm) ; Allemagne, 14 Leopard 2 (canon de 120 mm) et autorisations à ses clients d’en livrer ; Pologne, 14 Leopard 2 ; Espagne, plus de 20 Leopard 2 ; Norvège, 8 Leopard 2 ; Finlande, 14 Leopard 2 ; Portugal, 4 Leopard 2 ; Canada, 4 Leopard 2. Restent à confirmer : Pays-Bas, 18 Leopard 2 ; Danemark, 6 Leopard 2 ; Suède, 10 Stridsvagn 122 (version améliorée du Leopard 2) ; France, quelques Leclerc. De son côté, Le GRIP a identifié quatre catégories de matériels envoyés à l’Ukraine : ML1, armes automatiques d’un calibre inférieur ou égal à 12,7 mm et canons d’un calibre inférieur à 20 mm ; ML2, armes de calibres supérieurs à 12,7 mm et canons de calibres supérieurs à 20 mm ; ML3, munitions et dispositifs de réglage de fusées ; ML4, bombes, torpilles, roquettes, missiles et autres dispositifs et charges explosives. Les ML3 et 4 sont les plus employées. Cette guerre nécessite des approvisionnements en artillerie, munitions, véhicules blindés et systèmes antiaériens et antichars portables. Après avoir puisé dans leurs stocks, les armées européennes vont rencontrer des difficultés financières et logistiques pour les reconstituer et réapprovisionner les forces ukrainiennes, car les fournisseurs ne sont pas suffisamment dimensionnés. En outre, l’entretien ou le maintien en condition opérationnelle des matériels livrés ne peut se faire qu’en dehors de l’Ukraine, dont les infrastructures, sont prises pour cibles. Enfin, les Etats-Unis et l’UE ont pris, tardivement souligne le GRIP, des mesures pour limiter les risques de détournements d’armes, consécutifs aux livraisons massives et rapides à un pays connu pour ses trafics douteux et son niveau élevé de corruption.

Les aides financières. Le GRIP estime la valeur des livraisons des onze premiers mois de 2022 à 33,2 Mds$, dont 32,3 Mds$ pour l’OTAN. Sur les 30 États membres de l’OTAN, 27 ont livré des matériels militaires à l’Ukraine. L’Islande, le Monténégro et la Hongrie n’ont rien envoyé. En outre, 22 États membres de l’UE en ont livré pour un montant de 9,66 Md$. L’Autriche, Chypre, la Hongrie, l’Irlande et Malte se sont abstenues. Le 28 février 2022, l’UE a activé la « Facilité européenne pour la paix » pour financer le transfert d’armes à l’Ukraine. Par ailleurs, l’Australie, la Bosnie, Israël, le Pakistan et Taïwan ont fourni des armes à l’Ukraine. Le 25 janvier 2023, les Etats-Unis ont annoncé une aide supplémentaire de 3 Mds$ à l’Ukraine.

Loïc Salmon

Armement : gestion des stocks dans un conflit de haute intensité

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Armement : gestion des stocks dans un conflit de haute intensité

La compétition entre les États-Unis et la Chine et la déstabilisation probable des pays proches de la Russie pourraient entraîner des conflits locaux et la continuité de la logique d’affrontement par procuration. La guerre en Ukraine rappelle l’attrition des armements et équipements.

En décembre 2022, l’Institut français des relations internationales a publié une étude intitulée « Stocks militaires : une assurance-vie en haute intensité », réalisée par le chercheur Léo Péria-Peigné.

Conséquences de l’attrition. La simple « opération militaire spéciale » de la Russie en Ukraine s’est transformée en une guerre d’une durée indéterminée et grande consommatrice de munitions avec des pertes humaines et matérielles considérables. L’Ukraine a dû rouvrir ses arsenaux et faire appel d’abord à ses voisins d’Europe de l’Est, anciens membres du Pacte de Varsovie, puis aux États-Unis et aux pays européens. Il s’ensuit une cohabitation de systèmes d’armes soviétiques et de l’OTAN sur le terrain. De son côté, la Russie a commencé par puiser dans ses stocks hérités de l’URSS puis a sollicité la Biélorussie, la Corée du Nord et l’Iran. Pour intensifier les flux dans cette « guerre de matériel », les deux belligérants ne peuvent en effet augmenter les cadences de production, qui nécessitent une profonde transformation industrielle avec des délais longs et des financements pérennes. En revanche, pour les pays indirectement impliqués, une politique préalable d’exploitation de leurs stocks représente un atout dans le triptyque « compétition, contestation, affrontement ». Ainsi, le camp occidental a pu, jusqu’à présent, soutenir massivement l’Ukraine sans s’exposer à des représailles militaires directes de la part de la Russie. En outre, grâce à leurs stocks, les États-Unis amoindrissent considérablement le potentiel militaire de la Russie pour longtemps au prix de quelques dizaines de milliards de dollars, alors que le conflit en Afghanistan (2001-2021) leur a coûté plus de 1.000 Mds$. D’une façon générale, les stocks se constituent « en amont », lors de l’acquisition du matériel, ou « en aval » lors de son retrait du service actif. Les systèmes d’armes stockés peuvent ensuite remplacer ceux détruits ou indisponibles pour entretien. Ils peuvent aussi servir de réserves de pièces détachées pour des systèmes qui ne sont plus fabriqués. Les systèmes considérés comme prioritaires seront mis « sous cocon » avec des mesures particulières pour allonger au maximum leur durée de conservation dans un état satisfaisant. Certains systèmes stockés sont « rénovés » pour retrouver leur état d’origine. D’autres peuvent subir un « retrofit », à savoir une mise à niveau de leurs composants obsolètes, afin d’augmenter leurs performances.

Les Etats-Unis. Les forces armées américaines, qui ont conservé une partie importante de l’arsenal hérité de la guerre froide (1947-1991), peuvent proposer des matériels à prix réduits dans des délais courts. L’armée de l’Air a regroupé toutes ses aires de stockage sur la base de Davis Mothan en Arizona, caractérisé par la sècheresse de l’air et une faible pluviosité (photo). D’une superficie de 1.000 ha, la base accueille plus de 3.000 aéronefs de l’État fédéral, du chasseur-bombardier F-4 Phantom II mis en service en 1960 aux drone MQ-1 Prédator datant de 1995. Les bombardiers stratégiques B-52 y sont conservés pour un éventuel usage ultérieur ou pour récupérer des pièces. Les missiles balistiques y sont retraités et partiellement reconvertis pour un usage civil, notamment les propulseurs pour les fusées de la NASA. En outre, des cellules d’avions sont réparties en quatre catégories : 4.000 destinées à la vente en entier ou en pièces détachées ; 3.000 conservées avec précaution et mobilisables sous très court préavis ; 2.000 destinées à la « cannibalisation » interne (récupération de pièces en bon état qui ne sont plus fabriquées). Plus de 300 F-16 Fighting Falcon de différentes versions, mis en service à partir de 1978, peuvent être remis à niveau si nécessaire. Ainsi, certains ont effectué des missions de reconnaissance et d’appui feu pendant les guerres d’Irak (2003-2011) et d’Afghanistan (2001-2021). Déjà, des cellules ont été transformées en drones pour servir de cibles d’entraînement au tir. L’armée de Terre dispose d’entrepôts en Californie et en Alabama pour le stockage, la maintenance et la remise en état des matériels, du véhicule de transport de troupes M113 (1960) au char M1 Abrams (1980) en attente de rénovation. Des Abrams retirés du service du Corps des Marines ont ainsi été revendus à la Pologne au prix de leur remise à niveau. La moitié des 350 M113 fournis à l ‘Ukraine par les pays occidentaux provient des stocks américains. Enfin, le triptyque « stockage-maintenance, remise en état et modernisation » repousse le besoin de nouveaux chars lourds et de véhicules de combat d’infanterie. La Marine regroupe ses navires hors service (moins de 50 unités en 2010) sur les sites de Bremerton, Philadelphie et Pearl Harbor, en vue de leur cannibalisation au profit de navires en service ou transférés via le programme « Foreign Military Sales » (FMS). Ce dernier permet de céder ou vendre à un prix avantageux du matériel militaire et des services d’entraînement à des pays partenaires. En outre, le ministère fédéral des Transports préserve des coques à rendre opérationnelles entre 20 et 120 jours. Cette flotte de réserve, forte de 2.200 navires en 1950, a fourni les transports nécessaires durant les guerres de Corée (1950-1953) et du Viêt Nam (1955-1975), puis a été réduite à moins de 100 en 2021. A la fin des années 2010, la Marine a conclu que seulement certaines unités logistiques et quelques bâtiments d’assaut amphibies (conservés à Pearl Harbor) pourraient fournir une force d’appoint rapide en cas d’urgence. L’entretien et certaines réparations seront effectués plus près de la zone de conflit et les futurs navires de combat devront durer 40 ans (30 en 2022).

La Russie. De l’URSS, l’armée de Terre a hérité d’un énorme parc de véhicules blindés, voués à une vie courte en combat de haute intensité selon la conception soviétique. La cannibalisation et le remplacement complet l’ont emporté sur le maintien en condition opérationnelle par une réparation poussée, qui nécessite de rapprocher des ateliers et des services de soutien logistiques près du front. Cela permet à la Russie de maintenir son effort de guerre contre l’Ukraine malgré les pertes subies. Outre l’amélioration des conditions de stockage des munitions, une grande quantité d’obus a été rénovée au rythme d’un pour deux neufs produits. Plutôt que de mettre au rebut les navires anciens, la Marine préfère les maintenir en service malgré leur valeur opérationnelle réduite. En outre, la modernisation des coques de près de 30 ans permet de compenser la lenteur de la production navale neuve. Toutefois, la corruption concernant les contrats militaires met en doute la diligence de ces modernisations. L’armée de l’Air n’a pas constitué de stocks d’avions de combat, en raison des flux d’appareils neufs et de l’absence de pertes. Mais elle a rénové 95 avions de transport et modernisé les hélicoptères d’attaque Mi-24 (canon de 30 mm). Les stocks de missiles balistiques et de croisière, sous-estimés en Occident, démontrent leur puissance de feu en Ukraine. En revanche, l’armée de l’Air russe manque de pilotes jeunes pour les avions les plus modernes, qui nécessitent une sélection rigoureuse.

La Chine. Pékin critique régulièrement le programme FMS américain. Mais en fait, les matériels chinois anciens souffrent d’une réputation de fiabilité limitée. La Chine a retiré du service six sous-marins conventionnels 035, dont deux ont été modernisés et vendus au Bangladesh et un autre au Myanmar. Toutefois, les composants destinés à leur maintien en condition opérationnelle ne se trouvent qu’en Chine. Le char type 69, version modernisée du T-62 soviétique, est progressivement remplacé par le ZTZ-99 développé au début des années 2000. Mais les informations sur le stockage de matériels anciens restent difficiles d’accès.

Loïc Salmon

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Lorient | mars 2022

 

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Université de Nancy

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Charles Nungesser, un as à la conquête du ciel

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