Intelligence artificielle : applications au milieu aérospatial

L’intégration de l’intelligence artificielle (IA) à la gestion du champ de bataille aérien sur les plans stratégique, opératif et tactique permet d’accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) à partir des retours d’expérience des conflits.

Le capitaine Malcolm Pinel, chef de la section « enseignements stratégiques de la chaire de stratégie aérienne et spatiale appliquées » du Centre des études stratégiques et aérospatiales, l’a expliqué au cours d’un colloque organisé, le 28 mai 2025 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire.

Israël. Le bilan de l’attaque terroriste du mouvement politico-militaire palestinien Hamas, à l’intérieur d’Israël depuis la bande de Gaza le 7 octobre 2023, se monte à 1.995 victimes et plus de 250 otages. Quelques mois après, le site web d’investigation israélien +972 Magazine signale que l’unité militaire israélienne 8-200, spécialisée dans le décodage et l’analyse des informations d’origine électromagnétique, a développé deux logiciels d’IA concourant au ciblage. Ce processus consiste à réaliser un dossier d’objectif, en vue d’une éventuelle frappe pour produire de effets. Le logiciel Habsora agrège une grande quantité d’informations de plusieurs sources, à savoir renseignements d’origine électromagnétique, écoutes téléphoniques, témoignages, images satellitaires, vidéos de drones et autres informations en source ouverte sur un immeuble, une voiture ou une personne, qui va devenir une cible. Installé dans une base aérienne israélienne, l’opérateur d’Habsora va recommander une cible. Puis un second logiciel, dénommé Lavander, va intégrer ces flux de renseignements, y ajouter des conversations téléphoniques et des mails puis proposer, selon certains paramètres, le degré de probabilité qu’une personne soit membre du Hamas. Par exemple, un homme pourrait l’être à 45 % si sa sœur est politiquement engagée et soutient financièrement le Hamas. A titre indicatif, en avril 2024, selon des médias israéliens, ces logiciels auraient désigné jusqu’à 37.000 combattants ou militants du Hamas ou du Jihad islamique palestinien, parmi les 2,3 millions d’habitants de Gaza, comme cibles potentielles de bombardements aériens. Ce processus de renseignement, souligne le capitaine Pinel, soulève la question de l’importance de l’opérateur qui décide de transmettre une cible à l’échelon opératif, afin qu’un effet soit délivré sur elle, notamment par l’envoi de drones de reconnaissance tactique. Ces derniers, de tailles diverses, évoluent d’un mètre à mille mètres d’altitude au profit du combattent d’infanterie. Son « imageur » permet au drone d’identifier ce qu’il voit et d’aider l’opérateur à interpréter l’image. Par exemple, si le drone voit du matériel, un petit cadre rouge s’affiche avec sa spécification. S’il voit un homme armé d’une arme légère ou d’un RPG (lance-roquettes individuel), l’image du combattant sera détourée pour que l’opérateur puisse l’identifier avec précision. Dans les combats en zone urbaine, les opérateurs de ces logiciels ont ainsi appuyé la manœuvre terrestre par l’envoi de petits drones dans des pièces d’habitations pour éviter de pertes humaines. Le Hamas a publié des faux enregistrements audios et vidéos générés par l’IA. De leur côté, les communicants de l’armée israélienne ont utilisé l’IA pour traduire automatiquement et diffuser massivement les vidéos d’interrogatoires de prisonniers membres du Hamas, afin d’exercer une influence dans le champ informationnel. Par ailleurs, les 8 et 9 septembre 2024, des commandos de l’Air israéliens de l’unité spéciale Shaldag, spécialisée dans les opérations clandestines, les recherches et le sauvetage d’otages, ont neutralisé un camp d’entraînement militaire iranien sur le territoire syrien, quatre mois avant la chute du régime de Bachar al-Assad. Lors de la préparation de l’opération, ils ne disposaient pas de renseignement d’origine humaine à l’intérieur du camp. Toutefois, grâce à l’IA, ils ont réussi à en modéliser les tunnels et les infrastructures à l’aide d’images satellitaires et de renseignements d’origine électromagnétique. Le fait de diffuser cette information entre aussi dans le champ informationnel.

Le théâtre ukrainien. Les forces armées russes et ukrainiennes ont intégré l’IA pour la reconnaissance au niveau des imageurs de drones pour cibler les objectifs avec précision et, estime le capitaine Pinel, peut-être dans la phase de guidage final. Cela implique un drone piloté par un opérateur et quelqu’un derrière, équipé d’un casque et d’une télécommande, pour guider le drone. Les drones suicides ou munitions téléopérées FPV nécessitent en effet d’être guidés jusqu’à la cible. Il semblerait que l’IA en soit capable en cas de brouillage. Quoique pourvue de peu de moyens, l’armée ukrainienne s’est montrée particulièrement agile, notamment dans l’innovation numérique en matière de commandement et de contrôle des opérations (C2). Des groupes d’opérateurs ont développé une application numérique dénommée Delta à base d’IA et qui relie le combattant, en train de préparer sa mission dans sa tranchée, aux échelons supérieurs au niveau du commandement de la brigade et jusqu’au poste de commandement opératif, voire stratégique. Delta centralise tous les flux de données satellitaires, vidéos des drones, renseignements électromagnétiques et observations des opérateurs et des combattants en temps réel.

Les États-Unis. Le retour d’expérience du conflit ukrainien inspire l’armée de Terre américaine pour la réalisation d’un outil de gestion du champ de bataille. Ainsi le « Maven Smart System » représente un saut technologique du C2 intégrant l’IA et l’apprentissage automatique pour les opérations de ciblage et de logistique. En outre, les avions de chasse sont équipés d’un système d’alerte radar, qui capte les signaux des radars et des armements adverses. L’intégration de l’IA permettrait de les classifier et, en cas de détection d’une émission électromagnétique non reconnue, de proposer des options d’actions au pilote. Elle équipera le futur avion de chasse Boeing F-47, dont le développement a été annoncé le 21 mars 2025. Le programme NGAD de supériorité aérienne de la prochaine génération, lancé par l’armée de l’Air, suspendu en 2024 à cause de son coût puis relancé en 2025, consiste en un avion de chasse avec un système de drones ailiers, comme le projet européen SCAF (système de combat aérien du futur). En 2020, à la demande de l’Agence chargée de la recherche et du développement des technologies émergentes destinées aux forces armées (DARPA, similaire à la Direction générale de l’armement), l’entreprise américaine de défense et de sécurité Lockheed Martin a expérimenté une simulation de combat aérien entre deux IA. En 2023, l’armée l’Air a procédé une simulation de combat entre un chasseur F-16, piloté par un humain, et un drone, piloté par un logiciel intelligent mais avec la présence d’un opérateur par sécurité. L’IA sera installée sur les avions et non sur les drones, car la réglementation en vigueur interdit le vol d’un drone piloté par l’IA au-dessus du territoire des États-Unis. Selon le capitaine Pinel, l’IA va occuper une place majeure dans les opérations aériennes. Elle permettra de gagner du temps dans l’élaboration de scénarios de conflictualités en Indopacifique ou au Proche-Orient. Déjà, la DARPA finance un programme de scénarios, mis en œuvre par l’entreprise britannique de défense BAE Systems. Enfin, des études en cours portent sur l’application de l’IA dans la gestion des bases de données, la maintenance et la logistique des vecteurs nucléaires.

Les limites. L’efficacité de l’IA dépend de la qualité des données injectées dans les algorithmes, avertit le capitaine Pinel. Celles-ci peuvent être incomplètes, biaisées, non représentatives ou intoxiquées par un autre acteur. Il s’agit donc de réduire ces risques dans les opérations militaires, où les principes de discrimination, de proportionnalité et d’humanité entrent en compte.

Loïc Salmon

Drones : retour d’expérience de la guerre en Ukraine

Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future

Défense : la simulation et l’IA pour la conception des armements




Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future

Face au risque de déclassement, la Marine doit adapter les technologies et méthodes éprouvées dans le monde civil, dont l‘approche centrée-donnée augmentée par l’intelligence artificielle (IA), la connectivité et l’amélioration continue. L’autonomie de décision restera garantie par un regard critique sur les informations transmises.

La Marine nationale a présenté son projet de « Stratégie d’intelligence artificielle pour la guerre navale » (SIGNAL) dans un document rendu public en mai 2025.

Conserver l’avantage dans la durée. Le domaine naval allie en permanence des dynamiques capacitaires dans le temps immédiat avec des programmes inscrits dans le temps long. Les prochaines ruptures capacitaires incluent l’accélération de renouvellement des puces à hautes performances, les télécommunications laser, le quantique, le développement des drones et les systèmes autonomes. Il s’agit de les intégrer aux grands programmes navals pour leur permettre d’évoluer. Le porte-avions de nouvelle génération, l’avion de patrouille maritime futur et le sous-marin lanceur d’engins de troisième génération, déjà en cours de préparation, devraient entrer en service après 2035. SIGNAL vise à valoriser les données contribuant au combat naval, à la résilience et à la performance des forces à la mer. L’intégration des briques technologiques de la donnée et de l’IA améliore les capacités d’analyse pour gagner du préavis dans l’action. L’IA embarquée sur des plateformes (aéronefs et bâtiments de surface) assure le continuum entre le contrôle de l’équipement et le contrôle des données. Cela permet de croiser des données issues à chaud du système de combat (environnement immédiat) avec celles à froid provenant de systèmes opérationnels et organiques. Dans une logique de combat, il s’agira d’accroître le niveau d’informations pertinentes de bout en but, via des connectivités adaptées aux contraintes des technologies de la donnée qui permettent débits importants et faible latence (temps total entre l’action de l’utilisateur et la réception de la réponse). Parallèlement, il faudra conserver le socle de connectivité résiliente : capacité de déconnection ; gammes de fréquences moyennes et basses ; liaisons de données tactiques ; messagerie non classifiée. Des algorithmes d’IA permettront d’échanger des données au sein de la force navale et avec les centres à terre dans le tempo du besoin opérationnel.

Efficacité opérationnelle. Dans le domaine aéromaritime, l’ascendant opérationnel s’articule autour des supériorités informationnelle, décisionnelle et de l’engagement. Il s’inscrit dans un contexte de révolution numérique, de développement exponentiel des drones, des capacités aéronavales et de l’IA. L’adversaire combine les effets d’action dans les zones « grises » (seuil d’agression entre la guerre et la paix), d’une masse considérable de drones et de l’autonomie de systèmes létaux. La prise de décision dépend d’une profonde transformation des architectures et mécanismes de traitement et de valorisation des données. SIGNAL cherche à mieux comprendre la situation afin de décider à temps, grâce aux outils de la configuration « homme-machines ». Dans le traitement manuel, les processus nécessitent l’intervention humaine directe. Dans un cycle partiellement automatisé, les machines effectuent une partie du travail tandis que l’humain s’assure que les processus se déroulent normalement et vérifie l’exactitude des données. Lorsque les machines sont suffisamment précises et autonomes pour fonctionner de manière indépendante, l’humain se contente de surveiller les automatismes. Déjà, la guerre russo-ukrainienne en mer Noire et les ripostes occidentales aux attaques des rebelles Houthis en mer Rouge modifient la conduite de la guerre navale. Elles mettent en œuvre des architectures de stockage de données, des algorithmes d’IA et de nouvelles formes de connectivité, comme le « New Space » (industrie spatiale d’initiative privée) et les radios à très haut débit. Les pays compétiteurs de la France profitent aussi de ces technologies, qui contribuent au développement de nouvelles menaces imposant de repenser les processus et les systèmes. D’ici à 2030, toutes les unités de combat de la Marine auront embarqué l’IA. A l’horizon 2035, celles en service auront suffisamment évolué pour bénéficier des possibilités du partage de la donnée et de l’IA à l’échelle de la force navale. La réalisation du projet « Artemis.IA », piloté par l’Agence du numérique de défense, a été lancé en 2022 par la Direction générale de l’armement pour le traitement massif de données et d’IA, dont profitera la Marine nationale. Cela implique de nouveaux métiers pour ses personnels, afin d’acquérir et de développer les compétences nécessaires.

Soutien industriel. Le secteur privé, notamment les groupes américains GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), investit considérablement dans le numérique, l’IA et le quantique. Le champ d’application de l’IA se trouve porté par les cas d’usage (aides à la décision) civils, duaux et militaires. Les marins « experts métiers », embarqués sur des unités navales et aéronavales, peuvent construire les cas d’usages spécifiques avec les développeurs, tout en apportant les garanties de protection du secret industriel. Les marins disposeront de ces technologies, intégrées aux systèmes d’armes, pendant la préparation opérationnelle et en opérations. L’usage de l’IA militaire embarquée repose sur quatre briques technologiques complémentaires. La première, dite infrastructure de stockage et de traitement de données, permet les technologies du « Cloud » (disponibilité de ressources informatiques à la demande) et des puces à hautes performances telles que les GPU (circuits électroniques capables d’effectuer des calculs mathématiques à grande vitesse). Elle inclut des architectures logicielles de serveurs aux performances élevées, à haute sécurité et présentant une faible latence. La deuxième brique ou infrastructure d’échange et de partage de données s’appuie sur des algorithmes d’IA d’optimisation de l’emploi du spectre électromagnétique, afin de parer aux risques d’une exposition accrue aux cyberattaques et de l’indiscrétion électromagnétique d’une force. La troisième brique concerne les mécanismes d’interopérabilité et de sécurité par la technologie émergente ZT/DCS. La sécurité est traitée par le réseau mais aussi par la donnée elle-même, dans une logique de défense en profondeur autorisant l’usage de technologies duales sans renoncer à la souveraineté. Les investissements de recherche des GAFAM permettent les avancées les plus rapides qui s’imposent comme normes d’interopérabilité, car elles irriguent les industries de défense et l’OTAN. La quatrième brique concerne la capacité de production d’algorithmes en interne au sein de la Marine. L’IA sera intégrée par étapes successives. En deux ans, un prototype de croisement de données, dénommé « Data Hub Embarqué », a été conçu, réalisé et déployé sur une puis plusieurs unités de combat. Grâce à lui, un bâtiment de surface reçoit, d’un satellite surveillant une zone, des informations qui sont d’abord labellisées par des experts métiers puis exploitées par des ingénieurs « Cloud » et des développeurs « big data ». Ces informations sont lors valorisées par l’État-major de la marine, l’État-major des armées, la Direction générale de l’armement et les industriels, en vue de leur réutilisation par les forces maritimes. A moyen terme, il faudra définir les systèmes embarqués sur les futurs sous-marins, navires de surface, hélicoptères et drones avec des « architectures centrées-données ». Celles-ci permettront aux plateformes de s’affranchir des Data Hub Embarqués.

Synergie interarmées. Le projet SIGNAL s’inscrit dans le réseau Multi-Senseurs Multi-Effecteurs de l’État-major des armées pour accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider, agir) en partageant les mêmes standards de sécurité portés par la donnée, afin de dominer l’adversaire.

Loïc Salmon

Défense : stratégie des armées sur l’intelligence artificielle

Défense : la simulation et l’IA pour la conception des armements

Défense : l’IA et la simulation pour la formation des personnels




Méditerranée : champ d’actions parallèles de la Russie et de la Chine, mais visées différentes

La Russie et la Chine cherchent à contrer l’influence des pays occidentaux en Méditerranée, l’une par le déploiement de moyens militaires importants et l’autre surtout par des échanges commerciaux et des investissements accrus.

Dans une étude publiée en octobre 2024 par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, les chercheuses Céline Marangé, spécialiste de la Russie et de l’Ukraine, et Carine Pina, spécialiste de la Chine, ont présenté les ambitions de Moscou et de Pékin en Méditerranée.

Stratégies divergentes. Depuis une décennie, la Russie place la région méditerranéenne au centre de sa contestation de l’influence occidentale. Elle recourt à des interventions armées et des actions hybrides, s’appuie sur des grands projets énergétiques et d’importants transferts d’armements et cultive des relations privilégiées avec les dirigeants de pays soutenus autrefois par l’Union soviétique. La Chine poursuit son expansion économique en augmentant ses échanges commerciaux et ses investissements dans les entreprises stratégiques et les infrastructures régionales. Afin de protéger ses intérêts matériels et humains dans la région, elle y a développé des capacités sécuritaires et policières. Outre des déploiements navals en Méditerranée, elle y procède à des exercices militaires bilatéraux. Par ailleurs, tout en maintenant un fort potentiel en mer de Chine et dans le détroit de Taïwan, elle démontre sa capacité de projection lointaine de forces en participant à des exercices communs avec des forces armées russes, biélorusses, tanzaniennes et mozambicaines. Toutefois, la sécurité se conçoit différemment en Chine et en Russie. Pour Pékin, le maintien de la sécurité interne et externe nécessite un développement économique et social du territoire national et de celui des partenaires commerciaux. Pour Moscou, la sécurité passe d’abord par le contrôle des pays limitrophes et la puissance s’exprime par la domination. En Méditerranée, Chine et Russie ne connaissent pas de fortes rivalités ni de répartitions tacites des rôles, comme en Asie centrale, susceptibles de déboucher sur une alliance militaire.

Russie, volonté de puissance. La mer permet d’attaquer la terre, rappelle Céline Marangé, mais aussi à démultiplier les moyens de frappe et de dissuader. Les sous-marins lanceurs d’engins russes restent stationnés en mer Blanche pour la dissuasion nucléaire. La présence d’une flotte russe en Méditerranée facilite l’accès aux océans mondiaux et réduit le temps de transfert de forces armées dans la région en cas de conflit. Comme à l’époque soviétique, cela nécessite d’obtenir des facilités portuaires pour protéger le Sud et les eaux territoriales de la Russie et contester la domination des flottes de l’OTAN. En outre, la Marine russe développe ses capacités de dissuasion conventionnelle et de déni d’accès à un théâtre. Présente pendant 30 ans en Méditerranée, la 5ème Escadre soviétique a été démantelée en 1992 puis reconstituée en 2013 sous le nom d’Escadrille de la Méditerranée à partir de bâtiments de surface de la Flotte de la mer Noire et de sous-marins de celle du Nord. L’Escadrille a bénéficié de la modernisation de la Flotte de la mer Noire qui a acquis trois frégates et six sous-marins d’attaque, dont deux étaient stationnés sur la base navale de Tartous (Syrie) avant 2022. Les autres accès à la mer restent difficiles, en raison du sous-développement de l’Extrême-Orient russe et de la complication du passage par la Baltique, peu profonde. Avant l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 et les attaques de drones et missiles ukrainiens, la base navale de Sébastopol (Crimée) constituait un havre plus sûr que celle de Novorossijsk (voir carte), pourtant renforcée depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991. Les sous-marins et navires de surface de la Flotte de la mer Noire sont équipés de missiles de croisière Kalibr d’une portée de 2.000 km. Déployée en Méditerranée, cette flotte a bénéficié de la bulle de défense sol-air des bases de Tartous (navale) et Hmeimim (aérienne). Dix jours avant l’attaque russe contre l’Ukraine, des exercices des forces navales et aériennes russes de Méditerranée ont mobilisé 15 navires et 30 avions, dont un bombardier Tu-22M3, des chasseurs MiG-31K et des systèmes de missiles hypersoniques Kinjal. Ce dispositif visait à parer à toute éventualité en raison du déploiement d’un groupe aéronaval américain en Méditerranée orientale. Le 28 février, au titre de la Convention de Montreux, la Turquie a fermé l’accès des détroits des Dardanelles et du Bosphore aux bâtiments de guerre russes. Ceux présents à Tartous ont été ravitaillés par des navires civils venus de la mer Noire puis envoyés en Baltique. Depuis, les forces ukrainiennes ont coulé 28 bâtiments russes, dont le croiseur Moskva. En janvier 2023, la flotte russe en Méditerranée comptait 10 navires, dont 5 armés de missiles Kalibr. Fin 2023, le dernier sous-marin équipé de Kalibr a quitté Tartous pour la Baltique. Tous les bâtiments stationnés en Crimée ont rejoint Novorossijsk. La guerre en Ukraine affecte la posture russe en mer Noire et en Méditerranée, car la construction navale russe subit les effets des sanctions occidentales. Sans l’annexion de la Crimée en 2014 et son soutien à l’armée syrienne pendant la guerre civile en 2015, la Russie n’aurait pu accroître sa puissance en Méditerranée. Depuis 2022, elle chercherait à obtenir des facilités portuaires à Tobrouk (Libye), l’île de Djerba (Tunisie) et Mers el-Kébir (Algérie).

Chine, rayonnement mondial. Depuis le lancement du projet « Nouvelles Routes de la Soie » en 2013, la Chine a développé sa flotte maritime de commerce, qui totalise 249,2 millions de tonnes de jauge brute en 2023 et transporte 15,9 % du trafic mondial. En outre, indique Carine Pina, elle investit dans les ports concernés par ce projet pour en améliorer les services logistiques. Ses entreprises publiques Cosco, China Merchant Port et Hutchison Port Holdings détiennent des parts importantes dans les infrastructures des ports de Malte, du Pirée (Grèce), de Valence (Espagne), de Gênes, Savone, Trieste et Naples (Italie), de Fos (France), de Sines (Portugal), de Cherchell (Algérie), de Port-Saïd et Alexandrie (Égypte), d’Ashdod et de Haïfa (Israël), d’Istanbul Ambarli (Turquie) et de Tanger (Maroc). La Chine a aussi construit la voie ferrée rapide entre le Pirée, Belgrade (Serbie) et Budapest (Hongrie). Par ailleurs, Huawei Marine Networks a investi dans le câble sous-marin Hannibal, entre la Tunisie et l’Italie, et dans le câble Peace entre le Pakistan, l’Est de l’Afrique, le détroit de Bab el-Mandeb et la zone économique et commerciale de Teda au bord du canal de Suez. Des entreprises chinoises ont construit ou pris des participations dans neuf autres câbles sous-marins desservant le Moyen-Orient. Les exportations de la Chine vers les pays méditerranéens ont progressé grâce aux Nouvelles Routes de la Soie, sauf vers Chypre, Malte et la Syrie : France, 42.094 M$ en 2023 contre 28.975 M$ en 2014 ; Espagne, 39.661 M$ (21.501 M$) ; Italie, 44.536 M$ (28.759 M$) ; Portugal, 5.794 M$ (3.137 M$) ; Grèce, 12.798 M$ (4.185 M$) ; Turquie, 38.919 M$ (19.305 M$) ; Algérie, 9.498 M$ (7.395 M$) ; Libye, 3.917 M$ (2.157 M$) ; Maroc, 6.477 M$ (2.963 M$) ; Tunisie, 2.024 M$ (1.235 M$) ; Égypte, 14.980 M$ (10.460 M$) ; Israël, 15.023 M$ (7.739 M$) ; Liban, 2.389 M$ (2.604 M$). Parallèlement et depuis vingt ans, la Chine développe sa « diplomatie militaire » par la projection de forces navales avec des escales en Algérie, au Maroc, en Tunisie, au Portugal, en Grèce, en Italie et en Turquie. Ses navires ont participé à des exercices avec la Marine égyptienne. En 2015, deux frégates et un pétrolier-ravitailleur chinois, qui participaient à la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden, ont rejoint six bâtiments russes pour des manœuvres. En 2017 et 2018, des bâtiments chinois ont franchi le canal de Suez et traversé la Méditerranée pour participer à des exercices avec la Marine russe en Baltique.

Loïc Salmon

Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

Asie centrale : enjeu sécuritaire pour la Chine et la Russie

Chine : une stratégie de plus en plus mondiale




Moyen-Orient : la confrontation Israël-Iran de juin 2025

L’affrontement direct entre Israël, aidé par les États-Unis, et l’Iran du 13 au 24 juin 2025 laisse des incertitudes sur les destructions des infrastructures et des vecteurs balistiques relatifs au programme nucléaire iranien et leurs conséquences.

Tel a été le thème d’une conférence en ligne organisée, le 2 juillet 2025, par la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont notamment intervenus Laure Foucher, maître de recherche et Alice Joyeux, chargée de recherche.

Stratégie de l’Iran. A l’issue de la guerre Iran-Irak (1980-1988), Téhéran développe un programme balistique, pilier d’une dissuasion conventionnelle, faute d’une force aérienne capable de frapper loin, explique Alice Joyeux. Un arsenal massif de missiles balistiques devrait dissuader ou punir d’éventuelles agressions. Le programme inclut les missiles de croisière et les drones. Il doit pouvoir menacer des cibles stratégiques, à savoir des villes, des bases militaires et des infrastructures énergétiques en Israël, mais aussi dans les autres pays du golfe Arabo-Persique. Cette force aérospatiale du Corps des gardiens de la révolution islamique compte trois catégories de missiles. D’abord  les Shahab 3 balistiques, dérivés des Scud et datant de l’époque soviétique, manquent de précision. Ensuite, sauf le Qader de courte portée (220 km), les missiles de moyennes portées, comme l’Emad (1.700 km), le Sejil (2.000 km), le Kheibar Shekan (1.450 km) et les Fattah 1 et 2 (1.400 km), peuvent atteindre Israël. Avant juin 2025, le parc iranien était estimé à 3.000 missiles balistiques. Par ailleurs, les sites de lancement, souvent souterrains et répartis dans des dizaines de bases dans le pays et surtout à l’Ouest pour atteindre Israël, sont configurés pour coordonner des salves afin de saturer les défenses sol-air ennemies.

Stratégie d’Israël. Face à une dissuasion conventionnelle iranienne statique reposant sur le volume et la saturation, Israël a adopté une dissuasion active, mobile, technologiquement très avancée et interopérable avec celle des États-Unis, indique Alice Joyeux. L’opération « Rising Lion » visait à désorganiser la chaîne du commandement militaire de l’Iran, neutraliser ses capacités balistiques et porter un coup d’arrêt à son programme nucléaire. Israël a justifié cette attaque préventive pour empêcher des représailles massives par des missiles conventionnels ou, à terme, nucléaires. L’opération a commencé par l’élimination physique d’une trentaine d’officiers supérieurs, dont le chef d’État-major général des armées, le commandant du Corps de gardiens de la révolution islamique et des responsables de haut niveau du programme balistique (15 auraient été tués). Dès le 13 juin, ont été ciblés les sites d’enrichissement d’uranium de Natanz, d’Ispahan et d’Arak, les sièges des centres de recherche et des archives nucléaires et les ateliers de fabrication des centrifugeuses. Dans la nuit du 21 au 22 juin, des bombardiers lourds américains Northrop B2 Spirit sont intervenus pour détruire des sites enfouis, dont celui de Fordo, avec des bombes anti-bunker GBU-57 guidées avec précision et à fort pouvoir de pénétration (60 m avant explosion). Les avions de chasse israéliens F-15 ont frappé les tunnels d’accès aux dépôts et sites souterrains de fabrication de missiles balistiques. Des drones suicides, infiltrés en Iran par le Mossad (service de renseignement extérieur israélien), ont été lancés contre des lanceurs mobiles, repérés lors des attaques aériennes israéliennes en avril et octobre 2024. Chaque activation à distance de ces lanceurs émet un signal radar ou thermique, qui permet de les détruire très rapidement. Selon Israël, environ 120 lanceurs mobiles auraient été détruits, soit le tiers du parc iranien. En outre, des drones et des chasseurs F-35 auraient neutralisé 80 batteries sol-air, dont des S300, des Bavar 373 et des Khordad 15. Pendant 12 jours, environ 1.000 sorties aériennes, avec des engagements simultanés de plus de 200 avions ont été rendues possibles grâce à plus de 600 ravitaillements en vol, dont une partie par l’armée de l’Air américaine, et l’ouverture des espaces aériens jordanien et irakien avec l’accord des États-Unis. Outre les frappes, la guerre électronique (brouillage radar et désactivation des communications) a désorganisé la réponse iranienne. De son côté, l’Iran aurait tiré environ 550 missiles balistiques et plus de 1.000 drones pour saturer les défenses israéliennes. Selon Israël, 90 % des interceptions auraient réussi, contre 80 % en 2024, grâce à une architecture de défense aérienne multicouches qui inclut : le « Dôme de fer » avec des missiles de courte portée (40-70 km) ; la « Fronde de David », moyenne portée (jusqu’à 300 km) ; les missiles Arrow 2 et 3 capables d’interception dans l’espace exo-atmosphérique. La contribution américaine inclut les systèmes THAAD (150-5.000 km), contre les missiles balistiques, les Aegis embarqués sur des bâtiments en mer, les radars, la coordination du commandement et le réseau de surveillance spatiale. Aucun avion israélien n’a été abattu et l’aviation iranienne est restée invisible. Selon Alice Joyeux, cela s’explique par l’asymétrie entre la technologie et la doctrine iraniennes. Téhéran dispose de nombreux missiles S200, anciens et faiblement connectés, et de quelques S300, plus performants, mais pas de défense aérienne multicouches ni de doctrine unifiée. Drones, brouillages et missiles ont rendu aveugles tous les systèmes de défense aérienne et désarticulé la chaîne de commandement, rendue partiellement inefficace. Censée être la mieux défendue, la capitale Téhéran a été frappée sans rencontrer d’opposition. Juste avant le cessez-le-feu, un radar actif iranien, qui s’était allumé, a été immédiatement neutralisé. Toutefois, en douze jours, Israël a consommé une grande partie de son stock de missiles, qui coûtent plusieurs millions d’euros l’unité. Outre ceux du « Dôme de fer », il aurait tiré 40 missiles Arrow et 39 THAAD. Au bout de cinq jours, il a dû demander aux États-Unis un renfort de sa capacité de défense.

Incertitudes sur la suite. La viabilité du cessez-le feu depuis le 24 juin semble incertaine sur le long terme, estime Laure Foucher. Une évaluation fiable des frappes américano-israéliennes prendra du temps et dépend de la reprise effective des inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique sur les sites nucléaires iraniens. Malgré les tractations en cours entre le Qatar, l’Iran, Israël et les États-Unis, il s’agit davantage d’une cessation des hostilités qu’un véritable cessez-le feu. Celui-ci détermine les engagements des parties et les « lignes rouges » à ne pas dépasser. La perspective d’un accord politique et technique permettrait de régler durablement la question du programme nucléaire militaire de l’Iran. Sa capacité de dissuasion conventionnelle est quasiment anéantie. Sa première erreur stratégique porte sur son entrée en confrontation militaire directe avec Israël en octobre 2024, après la frappe israélienne contre son consulat à Damas (Syrie) en avril. Sa deuxième erreur consiste en une incompréhension de l’État hébreu. Ses dirigeants n’ont pas saisi l’impact de l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas en Israël (1.188 tués, 4.834 blessés et 251 personnes prises en otage). La doctrine stratégique et les mentalités ont en effet complètement changé et ont rendu Israël moins vulnérable aux attaques de l’Iran. Israël se perçoit en état de guerre et a abaissé son seuil de tolérance de pertes humaines en cas de confrontation. Or, c’est sur cette asymétrie du seuil de tolérance que reposait, en partie, la dissuasion de l’Iran et de ses alliés, dont le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza. Même si l’Iran accepte des négociations, la question de son programme nucléaire militaire se posera avec le risque de frappes américaines en cas de reprise. Pour Israël, cela représenterait une opportunité pour à avancer sur le projet de paix régionale. A Washington, ce dossier est en effet jugé moins complexe et risqué que celui de la guerre en Ukraine.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : vers des guerres d’usure sans perspective de victoire stratégique

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Liban : la TF Cèdre pour le respect du cessez-le-feu israélo-libanais




Défense et sécurité : anticiper, prévenir et protéger, bilan 2024 du SGDSN

Pour assurer la souveraineté de la France et de l’Europe, le Secrétariat de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) doit faire face aux menaces visibles et invisibles, à la compétition internationale et aux ruptures technologiques, qui présentent aussi des opportunités.

Son secrétaire général, Nicolas Roche, le souligne en tête du rapport d’activités 2024, rendu public en mai 2025.

Sécurisation des Jeux olympiques. Une posture Vigipirate a été spécialement élaborée pour couvrir l’ensemble de la période des Jeux Olympiques (26 juillet-11août) et Paralympiques (28 août-8 septembre). Auparavant, de janvier à mai, les démarches de coordination au niveau interministériel ou d’actions spécifiques ont été entreprises. Le suivi des événements s’est étendu de l’arrivée de la flamme olympique à l’issue des Jeux Paralympiques. Des outils spécifiques de l’aide à la décision ont été élaborés, dont le mémento pratique en cas de gestion de crise et de sécurité nationale et celui de la réponse opérationnelle, bâti autour d’une dizaine de scénarios critiques. Le retour d’expérience s’est concentré dans deux domaines particuliers. La gouvernance et l’articulation de centres de commandement ont nécessité un travail en amont avec tous les acteurs pour bien comprendre l’environnement et les procédures. Le cycle d’expérimentations des technologies, lancé en 2019, a permis de confronter les technologies d’avenir à la réalité du terrain, dont le contrôle des flux, l’utilisation des drones et la détection d’armes. Cette période a conforté les fonctionnements interministériels de la sûreté aéroportuaire et aérienne, la gestion des risques « explosifs » et NRBC (nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique). Les Jeux ont nécessité quatre exercices gouvernementaux relatifs notamment à la sécurité aérienne et aux transports et cinq expérimentations en situation réelle de technologies d’avenir en matière de sécurité. Il a aussi fallu former 1.500 agents à la planification et la gestion de crise et 500 chiens à la détection d’explosifs.

Techniques de renseignement. Le SGDSN, qui dépend du Premier ministre, doit lui offrir, en temps réel, une vision synoptique des surveillances autorisées. Plusieurs mois avant l’arrivée de la flamme olympique, le Groupement interministériel de contrôle (GIC) s’est préparé techniquement pour éviter toute panne des systèmes d’information pendant les Jeux. Malgré la forte pression sécuritaire et le pic d’activités de l’été 2024, le dispositif des techniques de renseignement a maintenu l’équilibre entre les exigences de sécurité nationale et le droit au respect de la vie privée. Le nombre d’autorisations de géolocalisations, en temps réel, de personnes surveillées a progressé de 3 % de 2023 à 2024. Le décompte ne se fait plus par identifiant mais par personne surveillée, car la même personne peut utiliser plusieurs identifiants simultanément ou successivement. Pendant le même temps, le nombre d’interceptions de sécurité a augmenté de 10 %. Il dépasse celui, cumulé, des captations de paroles, d’images, de données informatiques et d’introductions dans les lieux privés. La technique des « écoutes » reste donc indispensable aux services de renseignement, même si elle n’est plus celle par laquelle ils apprennent la teneur détaillée des projets terroristes, d’ingérences, d’espionnage, de criminalité organisée ou de violences collectives. En 2024, le GIC a formé 1.174 agents des services de renseignement, délivré plus de 100.000 autorisations de techniques de renseignement, fourni 1.250 transcriptions contrôlées par jour et trouvé 21 nouveaux opérateurs interlocuteurs.

Cybermenaces. En 2024, dans un contexte de tensions internationales, les cyberattaquants ont ciblé la chaîne d’approvisionnements et les vulnérabilités des équipements des Jeux Olympiques et Paralympiques et des élections. L’espionnage a visé les infrastructures de télécommunications par l’emploi de « réseaux d’anonymisation » d’équipements compromis pour en détourner l’utilisation légitime, afin d’agir plus discrètement. Les intrus dissimulent ainsi leurs actions et en rendent l’attribution difficile à toutes les étapes de l’attaque informatique. La menace cybercriminelle se caractérise par des fuites de données et des attaques pour obtenir une rançon. L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a constaté une hausse des attaques de déstabilisation, dont d’« hacktivistes » interdisant un service. En outre, la moitié de ces opérations de cyberdéfense ont porté sur la vulnérabilité des équipements des entités ciblées. Par ailleurs, la directive européenne NIS2 sur la sécurité des réseaux et des systèmes d’information vise à améliorer la cybersécurité en atténuant les menaces sur les secteurs public et économique clés, pour assurer la continuité de leurs services en cas d’incident. Adoptée en décembre 2022, la NIS2 est en cours de transposition dans le droit français en 2025. L’ANSSI accompagne les futures entités régulées en développant l’offre de ses services. En 2024, elle a détecté 4.386 événements de sécurité et 1.361 incidents. Elle a délivré 280 visas de sécurité,196 qualifications, 94 certifications, et 117.856 attestations « SecNumacademie ». Elle a formé 1.696 personnes et élaboré 68 formations labellisées « SecNumedu » et 35 formations labellisées « SecNumedu-FC ». Elle a aussi publié 22 articles scientifiques, 1 avis technique, 10 guides techniques et 12 logiciels en source ouverte.

Protection à l’international. Le SGDSN coordonne l’action interministérielle dans la lutte contre le financement du terrorisme. Au cours de l’année 2024, son groupe de travail sur le gel des avoirs à but antiterroriste a pris 459 mesures en ce sens sur le territoire national, soit dix fois plus que lors de sa création en 2017, et développé un volet de coopération internationale. En outre, depuis 2023, le Parlement a rendu publics trois rapports la menace des ingérences étrangères, qui ont abouti à la loi du 25 juillet 2024 visant à les prévenir en France. Outre le renfort des moyens administratifs et de l’arsenal répressif, cette loi instaure l’obligation de déclaration à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique des personnes exerçant des activités d’influence pour le compte de puissances étrangères. Sont aussi visés les « think tanks » et les établissements éducatifs publics à but non lucratif, œuvrant avec un partenaire étranger et ayant pour vocation la diffusion d’une langue étrangère et la promotion des échanges culturels. Ces organismes doivent déclarer les dons et versements reçus de la part de personnes morales étrangères à l’Union européenne. Le SGDSN pilote les travaux réglementaires relatifs à ces deux dispositifs de transparence, entrés en vigueur le 1er juillet 2025. Par ailleurs, le SGDSN continue de s’engager sur les questions de sécurité au sein des instances de l’Union européenne et de l’OTAN. Il participe aussi à des forums internationaux, comme le « Manama Dialogue » à Bahreïn et le « Shangri-La Dialogue » à Singapour. Il entretient des relations bilatérales notamment avec l’Australie, l’Inde, Israël, le Japon, le Qatar, la Grande-Bretagne et Singapour.

Exportations de matériels de guerre. Le SGDSN préside la Commission interministérielle pour l’étude des exportations des matériels de guerre (CIEEMG), qui inclut les ministères des Affaires étrangères, des Armées et de l’Économie. En 2024, la CIEEMG a instruit 8.200 demandes de licences d’exportation, dont près de la moitié sur des modifications ou de prorogations de licences existantes. Elle a accéléré le traitement des licences au profit de l’Ukraine pour répondre à ses besoins opérationnels dans les meilleurs délais. Depuis 2023, le SGDSN préside la Commission interministérielle des biens à double usage civil et militaire, qui, en 2024, a examiné plus de 3.000 demandes individuelles. Enfin, il participe activement aux travaux européens d’élaboration, de mise à jour et d’application de sanctions visant la Russie et la Biélorussie.

Loïc Salmon

Sécurité : la menace informationnelle visant les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024

Renseignement : la DRSD, renseigner pour protéger

Défense : bilan 2024 de la Direction générale de l’armement




Chine : capacité militaire accrue et puissance perturbatrice

La Chine affirme sa puissance militaire en termes de masse mais avec des lacunes sur le plan qualitatif. Sa volonté expansionniste inquiète la région et l’intégration pacifique de Taïwan s’avère complexe.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 février 2025 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont notamment intervenus : Marc Julienne, directeur du Centre Asie à l’Institut français des relations internationales ; Mathieu Duchâtel, directeur des études internationales à l’Institut Montaigne.

Capacités militaires. Élu président de la République en 2013 puis réélu en 2018 et 2023, Xi Jinping avait lancé des réflexions sur la réorganisation de l’Armée populaire de libération (APL) dès 2012 après son élection comme secrétaire général du Parti communiste, indique Marc Julienne. Aujourd’hui, il assure aussi les fonctions de président de la Commission militaire centrale (CMC) et de commandant des opérations interarmées, après le limogeage de dirigeants pour corruption ou incompétence. La réforme de 2016 renforce les prérogatives et missions de la CMC, organe suprême de commandement de l’APL. La Force de seconde artillerie, à savoir les missiles de théâtre d’opération, qui a pris en compte les missiles balistiques emportant une charge conventionnelle ou nucléaire, a été renommée armée des Missiles et placée au même rang que la Marine et les armées de Terre et de l’Air. La Force de soutien stratégique, créée en 2016 pour traiter l’espace et le cyber, a été dissoute en 2024 puis scindée en Force aérospatiale, Force Cyber et Force de soutien à l’information. La réforme de 2016 répartit le territoire national en cinq théâtres de commandement et crée le Centre de commandement des opérations interarmées. La CMC exerce une autorité directe sur la Police armée du peuple. Cette force paramilitaire, instituée dans les années 1980 et mises sous les tutelles des ministères de la Sécurité publique et de la Défense, a été totalement militarisée en 2018 et ne remplit plus les missions de lutte contre le feu et de protection des forêts et des ressources hydriques. Elle a pris le contrôle des garde-côtes, auparavant civils, et de la milice maritime, composée de bateaux de pêche au service du Parti communiste. Cette police maritime joue un rôle dans les revendications de Pékin en mer de Chine méridionale, dans le détroit, autour de Taïwan et en mer de Chine de l’Est. Dès les années 1950 et 1960 et malgré les désastres économiques, la Chine a maintenu les budgets dédiés au développement des missiles de tous types, qu’ils soient antinavires, balistiques ou hypersoniques. Depuis une quinzaine d’années, elle augmente considérablement sa Marine en tonnage de navires équipés de systèmes de plus en plus performants. En 2025, elle dispose notamment de trois porte-avions : l’un datant de l’époque de l’Union soviétique et racheté à l’Ukraine ; le deuxième construit en Chine ; le troisième également construit sur place mais encore plus moderne (photo).

Dissuasion nucléaire. Outre une dissuasion crédible et efficace pour protéger le territoire chinois, la possession d’un arsenal nucléaire doit, selon Xi Jinping, « apporter un soutien stratégique au statut de grande puissance de la Chine. » L’armée des Missiles fournit des lanceurs de plus en plus nombreux et modernise les vecteurs balistiques. D’après des images satellitaires américaines, elle dispose, en 2024, de plus de 300 silos de missiles balistiques intercontinentaux et de 600 ogives nucléaires, soit un doublement de l’arsenal en cinq ans.     Enfin, le centre d‘essai de Lop Nor dans la partie désertique du Xinjiang (Ouest de la Chine), inactif depuis plusieurs décennies, est en cours de modernisation.

Lacunes à combler. La stratégie de « défense active » du territoire n’a pas évolué depuis la publication du dernier Livre Blanc de 2019. Elle se manifeste par la construction d’une Marine de haute mer capable d’une projection de forces, de mener un combat naval et de denier l’accès jusqu’à la deuxième chaînes d’îles autour de la Chine continentale. Pourtant, l’APL pourrait difficilement mener des opérations de grande ampleur, estime Marc Julienne. Elle ne possède pas suffisamment d’avions ravitailleurs (photo) pour soutenir le raid lointain d’une escadre de chasse. Ses sous-marins sont très bruyants et la lutte anti-sous-marine, malgré des progrès certains, doit être améliorée. Sur le plan humain, l’APL doit réduire ses effectifs pléthoriques, notamment dans l’armée de Terre. Pour armer ses bâtiments de plus en plus nombreux, la Marine doit recruter des personnels qualifiés dont la formation dure plusieurs années et combler le déficit d’expérience maritime des officiers mariniers et des officiers. Depuis 2008, elle maintient une permanence à la mer dans l’océan Indien et le golfe d’Aden pour lutter contre la piraterie. En outre, l’APL procède à des exercices interarmées de grande ampleur autour de Taïwan pour améliorer l’interopérabilité entre ses moyens navals, aériens et cyber ainsi que les communications spatiales.

Scénarios sur Taïwan. Les politiques de modernisation des forces armées de la Chine et de Taïwan se sont ajustées aux enseignements tirés de la guerre russo-ukrainienne, indique Mathieu Duchâtel. Actuellement, la Chine dispose d’une supériorité aérienne, capable de mener des frappes contre les centres de commandement et de décision politiques de Taïwan, ainsi que d’une capacité cyber pour des opérations de neutralisation par des forces spéciales. Ces atouts accréditent l’hypothèse d’une capitulation de Taïwan en quelques jours. Or, en mer Noire, les Ukrainiens ont paralysé la flotte russe avec des missiles antinavires, empêchant toute opération amphibie contre les ports d’Odessa et de Kherson, hypothèse tout aussi plausible dans le détroit de Taïwan et présentant une prise de risque démesurée. Par ailleurs, les relations économiques entre les deux pays se sont développées à partir de 1987. Mais les investissements taïwanais en Chine continentale, de l’ordre de 10 Mds$ en 2017 sont tombés ensuite à 5 Mds$ par an. Cette perte d’attractivité de l’économie chinoise par Taïwan s’accompagne d’une tendance lourde de l’identité nationale parmi la population de l’île. Selon Pékin, le « principe d’une seule Chine » (Chine continentale et insulaire) légitime des opérations ou des actes présentés comme du maintien de l’ordre dans une escalade de faits accomplis policiers. Ainsi en mer de Chine du Sud, la Chine construit des îles artificielles ou envoie des garde-côtes dans des zones où se trouvent des atolls revendiqués par le Japon (Senkaku), les Philippines (Banc Second Thomas dans l’archipel des Spratleys) ou d’autres par le Viêt Nam et la Malaisie. Elle y teste un mode opératoire vis-à-vis de Taïwan, où ses exercices navals ou opérations d’intimidation ne franchissent jamais la limite de 12 milles marins (22 km) des eaux territoriales et l’espace aérien de l’île, respectant tacitement sa souveraineté. En revanche, elle intensifie la « guerre par le droit », notamment par la loi de sécurité nationale de Hong Kong, qui réprime les actes de sécession, de subversion, de collusion avec un État étranger et d’extraterritorialité pour des actes commis hors de Hong Kong. Au nom du « principe d’une seule Chine », les articles concernant la subversion pourraient nourrir la fiction d’un exercice de la souveraineté de la République populaire de Chine sur Taïwan. Ceux sur la collusion pourraient s’appliquer à la présence de Taïwan sur les réseaux sociaux américains. Afin d’initier un découplage entre Taïwan et la communauté internationale non étatique, la Chine tente de compliquer les activités politiques taïwanaises en pays tiers, en créant un risque d’extradition, et pour dissuader des entreprises étrangères d’opérer à Taïwan. Celles qui auraient aussi des intérêts en Chine pourraient constituer des cibles pour des sanctions. Des réponses désordonnées de leur part et une perception excessive ou erronée des risques pourraient accélérer les effets recherchés par la Chine.

Loïc Salmon

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Chine : désinformation et guerre informationnelle

Les services secrets chinois, de Mao au Covid-19




Chine : désinformation et guerre informationnelle

Champ de bataille dans la compétition géopolitique, la désinformation apporte des avantages stratégiques aux régimes totalitaires, sans recourir au conflit militaire. La Chine y investit massivement mais son image s’est profondément dégradée en Occident…qu’elle cible !

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 février 2025 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont notamment intervenus : Valérie Niquet, maître de recherche à la FRS ; Paul Charon, directeur influence et renseignement à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire.

L’influence et l’ingérence. Dans une note publiée par la FRS le même jour, Valérie Niquet souligne la nécessité, pour les nations démocratiques de mettre en place des stratégies globales et coordonnées pour lutter contre la désinformation, afin de sauvegarder leurs intérêts. Cela nécessite de renforcer l’éducation aux médias et la sensibilisation au numérique pour reconnaître et rejeter les fausses informations et les stratégies de manipulation. Sinon, la désinformation continuera d’être utilisée comme une arme pour affaiblir la confiance des populations des pays démocratiques et accroître les risques de déstabilisation. Des acteurs, étatiques ou non, exploitent les plateformes des médias sociaux pour diffuser de fausses informations exacerbant les divisions au sein des sociétés ou entre les États. Aujourd’hui, grâce aux technologies du cyber, l’ampleur et la rapidité de diffusion de la désinformation la rendent de plus en plus difficile à combattre. En effet, celle-ci se propage six fois plus vite que l’information factuelle. Selon des études, l’efficacité de la vérification des faits nécessite de diffuser des corrections dans un délai d’une à deux heures après l’émission des fausses informations. La prolifération incontrôlée de ces dernières augmente depuis que le média social américain Meta (ex-Facebook), également propriétaire d’Instagram (photos et vidéos), a décidé de mettre fin à la vérification en 2025. De plus, les changements apportés à la politique de modération des contenus ont entraîné une hausse du nombre d’informations fausses et non vérifiées sur X (ex-Twitter). Cependant, mêmes disponibles, les vérifications des faits ne convainquent pas les gens les plus sensible aux opérations de désinformation. En effet, elles peuvent parfois renforcer leurs fausses croyances, au lieu de les corriger, car ces personnes les perçoivent comme motivées par des considérations politiques. Ainsi aux États-Unis, les partisans du président Donald Trump les estiment biaisées et peuvent engager des poursuites judiciaires contre les agences de vérifications des faits et les chercheurs, perçus comme ciblant sélectivement des groupes politiques spécifiques. Cela érode la confiance du public, dont profitent les propagateurs de fausses informations. Par ailleurs, les acteurs étrangers utilisent de plus en plus la désinformation pour peser sur les processus démocratiques des sociétés ouvertes en tentant de manipuler les résultats électoraux. Ainsi, lors des élections présidentielles américaines du 5 novembre 2024, l’opération d’influence « Spamouflage », lancée par la Chine et montée en puissance en octobre, a ciblé les membres du Congrès favorables à Taïwan et prônant une position dure face à Pékin. Des campagnes similaires menées par la Russie, directement ou indirectement, se sont intensifiées dès septembre. Toutes visaient à miner la confiance dans les institutions dans la durée.

La guerre informationnelle. L’ouvrage « L’art de la guerre » du général chinois Sun Tzu (VIème siècle avant J.-C.) fait partie du programme des académies militaires de la Chine depuis les années 1980, indique Valérie Niquet. Outre la tromperie, la guerre de l’information est un principe fondamental de la pensée stratégique chinoise. Sur le plan intérieur, elle vise à renforcer la légitimité du Parti communiste par la censure et la propagande. Sur le plan international, elle façonne les perceptions en vue d’atteindre des objectifs géopolitiques. Elle se décompose en trois : guerre psychologique pour démoraliser l’adversaire par une désinformation et une propagande ciblée ; guerre médiatique par l’emploi des médias de l’État et des plateformes numériques pour façonner des perceptions en faveur de la Chine ; guerre juridique par la manipulation des lois et des normes internationales pour justifier les actions de Pékin en délégitimant ses détracteurs. Aujourd’hui, le recours à l’intelligence artificielle permet de contourner l’obstacle d’une langue orientale rare. La guerre de l’information se manifeste par des campagnes concrètes pour influencer l’opinion publique mondiale et affaiblir la confiance dans les gouvernements démocratiques au niveau régional. Ainsi, en 2023, les médias étatiques chinois ont propagé de fausses allégations sur le rejet des eaux traitées de la centrale nucléaire japonaise de Fukushima et les risques de ressources marines dans tout le Pacifique. Fin 2024, un porte-parole du ministère chinois de la Défense a accusé les forces américaines stationnées au Japon d’actes criminels, pour alimenter le sentiment anti-américain et affaiblir l’alliance entre le Japon et les États-Unis dans le contexte d’un conflit éventuel avec Taïwan.

Les ambitions chinoises. Depuis l’époque soviétique, la Chine continue d’emprunter le répertoire d’actions des services de renseignement de la Russie, indique Paul Charon. Elle veut retirer toute légitimité à l’Occident et en particulier aux États-Unis en contestant l’universalisme de leurs valeurs, qui ne peuvent s’appliquer telles quelles au monde entier. Le gouvernement chinois a décidé de hisser cinq médias au niveau international des chaînes de télévisions CNN (États-Unis) et Al-Jazeera (Qatar) : l’agence de presse Xin hua (services en anglais et en français) ; les quotidiens Global Times(chinois et anglais) et China Daily (anglais) ; Radio Chine Internationale (plusieurs langues) ; la chaîne de télévision CGTN (anglais, français, arabe, espagnol et russe). Il entend aussi contrôler tous les médias en langue chinoise à l’étranger, qui s’adressent aux diasporas chinoises désireuses de s’informer sur leur pays d’origine. China Watch, supplément de huit pages d’articles rédigés par le Parti communiste et mélangeant information et publicité, est proposé à la publication et avec une rémunération à de grands quotidiens, notamment les Wall Street Journal et Los Angeles Timesaméricains, le Times britannique et Le Figaro français. Malgré son peu d’effet direct sur leur lectorat, il crée une dépendance financière qui les incitent à ne pas écrire ce qui pourrait fâcher Pékin. S’y ajoute la diffusion gratuite ou à prix modiques d’articles auprès de médias étrangers, dont l’agence sénégalaise Seneweb, principal média francophone d’Afrique. Outre le rachat de médias étrangers dont le Diario de Noticias et le Jornal de Noticias portugais, la Chine propose des formations de journalisme à des étudiants étrangers pour les encourager à écrire des articles positifs à son égard. Elle forme des Chinois pour influencer les médias sociaux étrangers et recrute aussi des influenceurs étrangers. Par ailleurs, elle construit un pouvoir « discursif », basé sur des techniques de communication pour persuader ou influencer un auditoire. Ainsi, la satire détourne les contes populaires de l’Occident en le ridiculisant avec humour. La caricature par dessins animés s’attaque aux grands symboles de l’Occident pour les discréditer. Ses valeurs sont présentées comme des mystifications destinées à étendre ses intérêts partout dans le monde. La Chine cherche à acquérir une position dominante sur les plans moral et civilisationnel, non pas pour servir de modèle à des pays mais pour les inspirer. Afin de redessiner l’ordre international, médias, intellectuels et universitaires chinois utilisent le concept de « guerre totale » en ce qui concerne la propagande par la création de centres internationaux, au niveau des provinces en Chine, avec la participation d’étudiants étrangers.

Loïc Salmon

Russie : menaces informationnelles contre l’Ukraine et les pays occidentaux

Chine : ingérence et « guerre politique » croissantes

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan




Russie : menaces informationnelles contre l’Ukraine et les pays occidentaux

L’ingérence numérique russe en Ukraine et dans les pays occidentaux se manifeste par la diffusion de narratifs négatifs pour influencer leurs opinions publiques, en réagissant à l’actualité et en discréditant leurs dirigeants et leurs institutions.

Viginum, service rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, le démontre dans un rapport rendu public à Paris en mai 2025.

Ciblage. Entre août 2023 et mars 2025, « Storm-1516 », mode opératoire informationnel russe, a attaqué l’Ukraine, les États-Unis, la Commission européenne, la France et l’Allemagne au cours de 77 opérations. L’Ukraine a été visée par 35 d’entre elles via le recyclage de narratifs employés par la Russie depuis la Révolution ukrainienne de Maïdan en février 2O14, qui avait entraîné la destitution du président pro-russe Viktor Ianoukovitch et l’annexion de la Crimée. Après le déclenchement de la nouvelle agression russe contre l’Ukraine en 2022, Storm-1516 cherche à la discréditer auprès des audiences occidentales, afin de saper le soutien des populations européennes à l’assistance fournie par leurs gouvernements. Par exemple, ses narratifs accusent l’Ukraine de complicité de terrorisme, en recrutant des membres de l’État islamique pour venir combattre chez elle, ou en organisant des entraînements communs entre des membres de l’organisation palestinienne Hamas (Gaza) et du bataillon Azov (volontaires ukrainiens nazis et ultra-nationalistes). Mais les 14 attaques les plus virulentes sont dirigées contre le président ukrainien Volodymyr Zelensky et ses proches, accusés de détourner l’aide financière occidentale à leur profit personnel. Pendant la période analysée par Viginum, 42 attaques informationnelles ciblent directement l’Occident par des narratifs adaptés à des contextes politiques variés pour affecter durablement les audiences européennes et nord-américaines. Ainsi avant les élections présidentielles aux États-Unis en 2024, les opérateurs de Storm-1516 propagent les théories conspirationnistes comme la mise sur écoutes d’une des propriétés du candidat républicain Donald Trump par le FBI, l’implication de l’ex-président démocrate Barack Obama dans la tentative d’assassinat de ce dernier le 13 juillet 2024 ou encore le financement de l’opposition russe par Washington. Entre avril et novembre 2024, 12 opérations informationnelles ciblent le processus électoral lui-même, dont certaines ont été attribuées au gouvernement russe par les autorités américaines. En Europe, Storm-1516 choisit des thématiques clivantes, liées à l’immigration, ou anxiogènes, relatives au terrorisme (menaces d’attentats du Hamas pendant les Jeux olympiques de Paris). En outre, 20 opérations ont visé les élections européennes de juin 2024, les élections législatives françaises anticipées de juillet 2024 et les élections fédérales allemandes de février 2025. Elles ont cherché à dénigrer un candidat à des élections nationales, soutenir des candidats de partis favorables à Moscou et au positionnement « antisystème » ou remettre en cause l’intégrité du scrutin. Dès le 26 mai 2024, , Storm-1516 a diffusé sur You Tube une vidéo accusant Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, d’avoir aidé une entreprise métallurgique russe à contourner les sanctions de l’Union européenne imposées à la Russie après son attaque contre l’Ukraine en février 2022. Cette vidéo, où apparaît une fausse activiste du parti écologiste allemand Die Grünen, a été amplifiée par des comptes à fortes audiences sur le réseau social X (ex-Twitter). La France est ciblée après l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin 2024. Le 19 juin, les opérateurs de Storm-1516 enregistrent le nom de domaine « ensemble-24.fr» en usurpant l’identité graphique du site officiel de la coalition « Ensemble ». Le faux site « ensemble24.fr » propose aux électeurs une prime de 100 € en échange de leur voix, à condition d’envoyer leur numéro de sécurité sociale à une adresse officielle du parti Renaissance. L’Allemagne est ciblée dès la chute de la coalition du chancelier Olaf Scholz mi-novembre 2024, entraînant la dissolution du Bundestag et des élections législatives le 23 février 2025. Entre le 19 novembre 2024 et le 5 janvier 2025, plus d’une centaine de noms de domaines sont enregistrés et exploités par les opérateurs de Storm-1516.

Falsifications. Depuis février 2024, les opérateurs de Storm-1516 utilisent des outils capables de générer artificiellement des voix ou des images pour rendre crédibles les profils de « lanceurs d’alerte », en mettant en scène des individus à visage découvert, et pour usurper l’identité de personnalités politiques et d’internautes sans lien avec les narratifs. Selon la communauté américaine du renseignement, citée en mai 2024 par le quotidien New York Times, la vidéo accusant la CIA de conduire à Kiev des « fermes à trolls » (internautes, voire hackers, diffusant des messages provocateurs pour susciter une polémique), en faveur du candidat démocrate Joe Biden, contient une voix réalisée de manière synthétique. En octobre, des opérateurs de Storm-1516 publient un faux témoignage mettant en cause Timothy Walz, colistier de la candidate démocrate Kamala Harris. Le même mois et à partir d’un document d’un service de renseignement (SR) européen, le journal Washington Post révèle que le SR militaire russe GRU a aidé un opérateur de Storm-1516 à obtenir un serveur générateur de vidéos et de textes falsifiés par l’intelligence artificielle. Le 31 décembre, le ministère américain du Trésor corrobore cette information par l’annonce de sanctions à l’encontre de plusieurs opérateurs de Storm-1516. Pour rendre crédibles ses narratifs, Storm-1516 y inclut des montages photos et vidéos pour contrefaire logos de médias, affiches de films, registres publics, documents étatiques, factures, articles de presse ou captures d’écran de réseaux sociaux. Il en utilise pour prouver la prétendue existence de transactions compromettantes ou de malversations relatives à des personnalités politiques ukrainiennes. Dans la moitié de ses opérations, les opérateurs de Storm-1516 emploient des acteurs, recrutés en Russie et à l’étranger, pour enregistrer des voix en « off », jouer les lanceurs d’alerte ou intervenir dans une mise en scène.

Diffusion. En analysant 77 opérations informationnelles de Storm-1516, Viginum en a reconstitué les cinq étapes et les principaux vecteurs. La première étape porte sur la planification, qui inclut la conception des narratifs, le recrutement d’acteurs amateurs, la génération de vidéos falsifiées et le montage de photos, audios et vidéos. La deuxième étape ou primo-diffusion concerne les sites internet dédiés, les comptes de réseaux sociaux, les comptes de tierces personnes rémunérées, les comptes X liés au « projet Lakhta » (opération de manipulation et d’influence favorable à la Russie) et des comptes anonymes « jetables », créés pour les besoins d’une seule opération. Les opérateurs de Storm-1516 ont diffusé leurs contenus sur les plateformes You Tube, Instagram, Facebook, TikTok et Rumble mais dont peu de faux comptes, pourtant identifiés comme liés à lui, ont été suspendus. La troisième étape porte sur le « blanchiment » des narratifs, via des médias étrangers rémunérés et des comptes de réseaux sociaux rémunérés. La quatrième étape concerne l’amplification des informations fallacieuses sur de faux sites locaux, des comptes rémunérés, des comptes X liés au projet Lakhta, les chaînes Telegram et les influenceurs BJA et FCI. Les étapes 2, 3 et 4 sont réalisées sur le réseau d’influence russe CopyCop, qui utilise l’intelligence artificielle générative. La cinquième étape porte sur les reprises des contenus falsifiés par d’autres modes opératoires informationnels, le réseau diplomatique russe, les médias liés aux SR russes, les médias d’État russes, les médias biélorusses et les écosystèmes occidentaux favorables à la Russie.

Loïc Salmon

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

Défense : la désinformation, la comprendre puis la contrer

Sécurité : la menace informationnelle visant les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024




Défense : bilan 2024 de la Direction générale de l’armement

Face à l’environnement stratégique en constante évolution, la Direction générale de l’armement (DGA) a piloté l’adaptation de l’industrie de défense en 2024 par un effort financier et la mise en place de commandes globales sur plusieurs années.

Selon un document rendu public le 30 avril 2025, la DGA a dépensé 21,7 Mds€ pour équiper les forces armées et passé des commandes d’un montant de 16,6 Mds€ en 2024. Pour préparer l’avenir, elle a effectué des paiements totalisant 1,6 Md€ et pris des engagements pour 1,3 Md€.

Productivité industrielle améliorée. La DGA a augmenté la capacité de production de plusieurs armements par l’introduction de nouveaux procédés, la renégociation de contrats et l’accompagnement dans la chaîne de production. Ainsi en 2024, chez Thales, les temps de production de radars est passé de 18 à 6 mois. Chez MBDA, la cadence de production de missiles anti-aériens transportables légers Mistral aura été multipliée par quatre entre 2022 et 2025 et six fois plus de missiles Aster que prévu seront livrés en 2025. Chez KNDS, la cadence de production des canons Caesar, dont le délai entre la commande et la livraison est passée de 30 à 15 mois, a triplé et la production d’obus de 155 mm a été multipliée par 60. Safran a doublé la production de bombes AASM (armement sol-air modulaire). En mars 2024 et avec l’aide de BpiFrance (banque publique d’investissements), la DGA a mis en place le « dispositif accélérateur défense » au profit de 28 entreprises (petites, moyennes et de taille intermédiaire), sous-traitantes de programmes d’armement. Ce dispositif d’une durée de 12 mois les accompagne pour adapter leurs moyens industriels afin de répondre aux nouvelles exigences des industriels de défense et pérenniser leur positionnement dans ce domaine.

Innovations déployées en 2024. L’Agence de l’innovation de défense, intégrée à la DGA, a piloté 16 projets de passage à l’échelle d’innovation, dont certaines sont déjà utilisées en opérations. Celles déployées en 2024 ont apporté des contributions : à la sécurisation des réseaux de communications ; à l’amélioration des communications navales ; à la mise en place d’un logiciel d’analyse et de caractérisation des manœuvres orbitales au profit du Commandement de l’espace ; au déploiement d’un simulateur de drone ; au développement des capacités d’observation satellitaire ; à l’optimisation de l’alimentation des véhicules tactiques.

Livraisons en 2024. L’armée de Terre a reçu :  12 canons Caesar ; 1 prototype opérationnel de système de lutte anti-drones laser ; 1 lot d’obus de 155 mm ; 35 engins blindés de reconnaissance et de combat Jaguar ; 150 blindés multi-rôles Griffon ; 1 mortier embarqué pour l’appui au contact ; 103 engins blindés multi-rôles légers Serval ; 21 chars Leclerc rénovés ; 102 véhicules blindés légers régénérés ; 6 infrastructures pour la mise en œuvre, la formation et l’entraînement aux matériels Scorpion ; 2 hélicoptères de manœuvre de nouvelle génération Caracal ; 1 hélicoptère de transport tactique NH90 Caïman ; 3 hélicoptères appui-destruction Tigre rénovés ; 8.000 fusils HK416F ; un ensemble d’équipements Cinabre pour la défense biologique, radiologique et chimique. L’armée de l’Air et de l’Espace a reçu : 2 avions de transport militaire A400M ; 1 avion de liaison Falcon 900 ; 1 centre de formation et bâtiment opérations de l’avion ravitailleur multi-rôles MRTT ; 1 mise en service du satellite de communications Syracuse 4B et 24 segments sol ; 14 avions de chasse Rafale ; 13 rénovations à mi-vie de l’avion de chasse Mirage 2000D ; 1 infrastructure pour l’entretien du Rafale ; 2 systèmes de défense sol-air courte portée Mica ; 1 lot de missiles anti-aériens Mica remotorisés ; 2 radars fixes de surveillance arienne M/BA 3D ; La Marine nationale a reçu : 2 avions de patrouille maritime ATL2 rénovés ; le sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) Tourville de la classe Barrcuda ; 1 module amovible sur SNA pour les opérations spéciales ; 1 lot de missiles antinavires Exocet MM40 Block 3c ; 1 lot de torpilles lourdes F21 Atemis ; 1 patrouilleur outre-mer ; 1 drone de surface de guerre des mines. Le domaine interarmées « Connectivité et renseignement » a reçu : 680 postes véhicules et 28 postes portatifs Contact ; 8 cellules tactiques de renseignement d’origine électromagnétique.

Commandes passées en 2024. Pour l’armée de Terre, la DGA a commandé : 45 blindés de reconnaissance et de combat Jaguar ; 253 engins blindés multi-rôles Griffon ; 97 blindés multi-rôles légers Serval ; 100 chars Leclerc rénovés ; 120 véhicules blindés légers régénérés ; 8.000 fusils HK416F ; 100 fusils brouilleurs de lutte anti-drones ; 100 kits Medevac NH90 dédiés à l’évacuation médicale. Pour l’armée de l’Air et de l’Espace, la DGA a commandé : 2 palettes Evasan A400M pour l’évacuation sanitaire ; 8 systèmes sol-air moyenne portée/terrestre de nouvelle génération ; 11 stations sol pour les communications satellitaires Syracuse IV ; 51 nœuds de réseaux tactiques Astride. Pour la Marine nationale, la DGA a commandé : 2 lots de torpilles lourdes F21 Artémis ; 1 lot de missiles antinavires Exocet MM40 Block 3c. Pour le domaine interarmées « connectivité et renseignement », la DGA a commandé : 7 relais sécurisés Descartes du réseau de télécommunications du ministère des Armées ; 52 cellules tactiques de renseignement d’origine électromagnétique (ROEM) ; 1 avion de ROEM Archange, équipé de la capacité universelle de guerre électronique.

Prochains systèmes d’armes. Sur la base de connaissances précises des technologies et d’une appréciation de la menace enrichie par le renseignement, la DGA analyse les besoins opérationnels. Ensuite, elle définit les futurs systèmes d’armes et leurs performances critiques en cohérence avec les enjeux industriels, de coopération et d’export. Les prises de commandes en coopération et à l’export se montent à 18 Mds€ en 2024. Cette année-là, les travaux capacitaires ont débouché sur le lancement de nombreux projet à effet majeurs dont le drone de combat, la robotisation du combat terrestre, l’évolution des frégates et la simulation massive. Ces travaux ont permis la création de la communauté d’intérêt aéroterrestre, qui a notamment réorienté le programme Contact de communications numériques tactiques et de théâtre d’opérations. Ils ont donné lieu à la création de la communauté d’intérêt aéronaval à l’origine du développement du système de combat du porte-avions de novelle génération. Ils ont aussi débouché sur la feuille de route RM2SE (réseaux multi-senseurs multi-effecteurs) pour mettre la donnée au centre du combat.

Supériorité opérationnelle future. Depuis 2006, le Centre d’analyse technico-opérationnelle de défense (CATOD) de la DGA dispose des savoir-faire pour préparer les capacités militaires et l’emploi des systèmes d’armes, dont les caractéristiques majeures seront évaluées tout au long de leur cycle de vie. En 2024, ses travaux ont contribué à définir les prochaines générations des moyens de la dissuasion nucléaire : sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) de troisième génération ; missile nucléaire air-sol hypersonique ASN 4G, futur successeur de l’ASMP en service dans les Forces aériennes et aéronavales stratégiques ; missile mer-sol balistique stratégique M51 du SNLE ; porte-avions de nouvelle génération. Outre l’analyse de la valeur et des coûts, la recherche opérationnelle, la modélisation et la simulation, le CATOD développe le « wargaming » (jeu de guerre) pour mobiliser l’intelligence collective de manière collaborative. En 2024, il a mené une vingtaine d’actions de wargaming, dont : la démarche Titan pour l’aide à la définition de la future capacité de niveau division de l’armée de Terre ; l’optimisation des processus organisationnels de la Direction interarmées des réseaux d’infrastructures et des systèmes d’information ; l’amélioration des capacités de maîtrise des frontières du ministère de l’Intérieur.

Loïc Salmon

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Renseignement : la DRSD, renseigner pour protéger

La Direction du renseignement et de la sécurité de défense (DRSD) détecte les vulnérabilités des personnels du ministère des Armées, des entreprises et des laboratoires de recherche liés à la défense, afin d’assurer leur protection.

Son directeur, le général de corps d’armée Philippe Susnjara, l’a expliqué à la presse le 10 avril 2025 à Paris. Dans le cadre de la fonction stratégique « connaissance et anticipation », la contre-ingérence militaire, composante du renseignement, tente de prévenir tout acte hostile visant à porter atteinte aux intérêts de la France ainsi qu’à sa défense et son secret, autrement que par la confrontation directe.

Les menaces. Vulnérabilités et menaces sont croisées sous le signe « TESCO » pour terrorisme, espionnage, sabotage, subversion et crime organisé. Le contexte sécuritaire se caractérise d’abord par la radicalisation de la société avec des mouvements et des groupuscules de plus en plus violents liés à l’islam radical et aux tentatives d’attentats terroristes ou à ceux qui ont réussi. Cette tendance touche tous les mouvements religieux, idéologiques (complotistes) ou politiques (ultra-droite, ultra-gauche et écologistes radicaux). Ces différents types de lutte tendent à converger, notamment les groupuscules antimilitaristes et les mouvements propalestiniens ciblant des entreprises de la Base industrielle et technologique de défense (BITD). Par ailleurs, le retour des États puissances se manifeste par leur désinhibition générale pour agir et s’intéresser particulièrement à l’organisation de la défense de la France et ses capacités militaires et aux technologies de rupture, dont l’intelligence artificielle et le quantique (nanotechnologies). Certains agissent pour conserver leur avance, d’autres pour rattraper leur retard. Tous les États font l’objet d’ingérence, surtout dans le domaine économique. Toutefois, le niveau d’agressivité et les modes d’action varient. Cela va de l’intrusion de nuit dans un local fermé, pour y photocopier des documents confidentiels, à l’application de lois extraterritoriales (États-Unis et Chine). La révolution technologique exacerbe ces menaces, car le cyber, devenu espace de confrontation, offre de nouveaux modes d’actions en tant que caisse de résonnance de l’émotion et de la réputation. Cela va du logiciel (israélien) Pegasus, pour espionner les smartphones, à « l’ingénierie sociale » via les réseaux sociaux. Ainsi, une veille assidue sur Instagram (américain) permet de connaître l’adresse personnelle d’un internaute, son lieu de travail, sa famille, ses habitudes, ses activités de loisirs et ses prédilections de voyages. Par ailleurs, la guerre en Ukraine (depuis février 2022), les tensions et conflits chroniques aux Proche et Moyen-Orient ainsi que la compétition économique accrue, avant même la guerre commerciale déclenchée par la nouvelle administration américaine (depuis avril 2025), intensifient d’autres menaces. L’espionnage classique consiste en survols d’endroits sensibles par des drones, vols d’ordinateurs ou de téléphones portables et intrusions. Le regroupement de multiples petites informations donne des renseignements sérieux. Ainsi, la Russie s’intéresse à tout ce qui touche à la formation des Ukrainiens dans les pays occidentaux, aux grands exercices de l’OTAN et aux salons internationaux d’armement. En outre, la subversion vise à briser le lien de confiance entre l’État et son armée, entre l’armée et les citoyens, entre les autorités politiques et militaires, entre le soldat et ses matériels. Les mouvements extrémistes, cités plus haut, s’attaquent à la réputation par des actions symboliques (tags sur les murs ou tracts autocollants). Au niveau étatique, la Russie riposte par des actions d’influence à toute annonce considérée comme hostile dans le cadre du conflit en Ukraine. Elle bloque l’accès au portail internet d’entreprises associées à l’Ukraine ou en dénie les services. Sa société paramilitaire privée Wagner a procédé à des attaques informationnelles contre la France au Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger) durant l’opération « Barkhane » (terminée en 2022). Des actes de sabotage contre des entreprises de défense ont été revendiqués sur les réseaux sociaux.

La BITD ciblée. Le domaine spatial, l’aéronautique et les technologies de rupture représentent plus de 50 % des domaines qui intéressent les pays compétiteurs de la France. Parmi les technologies de rupture figurent la lutte anti-mines et l’étude des grands fonds marins, futurs théâtres possibles d’affrontement. Les industries duales, souvent réalisées dans l’écosystème des startups, suscitent aussi beaucoup d’intérêt à l’étranger et sont donc suivies par la DRSD et la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Il en est de même pour les salons internationaux du Bourget, pour l’aéronautique et l’espace, Euronaval et Eurosatory. La volonté d’agents étrangers de capter des informations s’y manifeste par les prises de vues de maquettes ou des questions trop précises sur les caractéristiques des produits et leurs modes de fabrication.

Les armées. Dans tous les pays occidentaux et surtout en Grande-Bretagne et en France, des cadres militaires spécialisés ayant quitté les armées ont été embauchés par la Chine comme instructeurs. En 2022, aucun pays membre de l’OTAN ne disposait d’outils réglementaires ou législatifs pour les en empêcher. En France, à l’issue de travaux de réflexions, l’article 42 de la loi de programmation militaire 2024-2030 empêche la transmission de savoirs stratégiques dans les domaines d’excellence françaises à des puissances étrangères. Il permet au ministre des Armées de s’opposer à ce qu’un militaire ou un expert civil exerce une activité au profit d’une puissance étrangère. Les personnes ayant exercé des fonctions sensibles doivent, après les avoir cessées, faire une déclaration de leurs activités pendant dix ans. Lors des grands déplacements de l’armée de l’Air et de l’Espace (missions « Pégase ») et du groupe aéronaval (missions « Clemenceau »), la DRSD sensibilise les personnels et le commandement à la contre-ingérence et prépare les escales en amont avec l’ambassade de France et les acteurs portuaires pour évaluer les zones sensibles et les vulnérabilités particulières. Enfin, pour protéger les forces armées, la DRSD poursuit ses échanges avec les services des renseignement étrangers, prioritairement européens dont ceux d’Europe de l’Est (Pologne, Estonie et Roumanie), où sont stationnées des forces françaises.

L’action de la DRSD. L’effectif de la DRSD, qui se monte à 1.600 personnes en 2025, doit passer à 1.700 en 2O30 et son budget de 25 M€ à environ 30 M€. Les analystes du renseignement sont recrutés parmi les juristes, les diplômés en sciences politiques ou intelligence économique et les techniciens parmi les développeurs en informatique et autres métiers originaux. Ainsi avant chaque réunion confidentielle de défense, le « dépoussiéreur » vérifie que la salle n’est pas truffée de micros, caméras ou traceurs GPS dans les murs, faux plafonds, ampoules ou prises électriques. Par ailleurs, l’intelligence artificielle et les outils combinatoires croisent des informations pour détecter des signaux faibles et des comportements atypiques, afin d’anticiper une menace future. La meilleure protection nécessite de lever toute barrière entre le physique, le cyber, le droit et l’informationnel. Par exemple, derrière une simple caméra de surveillance (physique), se trouve un logiciel d’exploitation (cyber). En lien avec la DGSI et la Préfecture de police, la DRSD entretient des relations régulières avec les entreprises, afin de sensibiliser les exposants des salons d’armement aux ingérences étrangères. Elle procède à toutes les enquêtes administratives pour les habilitations « secret » et « très secret défense » (500.000 par an) pour l‘accès aux zones protégées ou réservées et sur le besoin d’en connaître, afin de détecter les vulnérabilités éventuelles des personnes concernées. Enfin, sa base de données est régulièrement contrôlée par la Commission nationale de l’informatique et des libertés.

Loïc Salmon

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