Arctique : espace de confrontation potentielle, stratégie de la France

Espace d’expression de puissance pour plusieurs pays, la région arctique représente un espace d’intérêt stratégique croissant avec des enjeux climatique, économique, géopolitique et militaire.

Tristan Claret-Trentelivres, chef du département prospective et contre-prolifération à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie, l’a expliqué lors d’une conférence de presse tenue le 10 juillet 2025 à Paris.

Contexte stratégique. Le réchauffement climatique de la zone arctique est deux fois plus rapide qu’ailleurs. Le dégel progressif rend accessibles des ressources minières et énergétiques sous-marines. Selon l’ONU, la région dispose de 13 % des réserves de pétrole et 30 % des réserves de gaz non encore découvertes ainsi que 130 Mt de terres rares et de métaux critiques, surtout en Russie, au Sud du Canada et au Groenland. Le retrait progressif de la calotte glaciaire, en été, ouvre progressivement la voie maritime du Nord-Est entre l’Europe et l’Asie, via les eaux russes. En 2050, cette route réduirait de 40 % la durée du trajet avec des gains logistiques et économiques. Selon sa doctrine navale de 2022, la Russie considère la région comme un intérêt vital en raison de la présence de sa Force océanique stratégique. Elle y déploie un dispositif complet pour agir dans tous les champs de conflictualité. Depuis 2018, la Chine se positionne comme un pays proche de l’Arctique et une puissance polaire. Elle cherche à y légitimer sa présence, développer son expertise scientifique et renforcer ses capacités commerciales. Elle investit dans les infrastructures portuaires, la construction de brise-glace et les télécommunications. En 2024, la Russie et la Chine ont signé un mémorandum de coopération entre leurs forces de sécurité intérieures et organisent des patrouilles conjointes de garde-côtes. Depuis 2019, les États-Unis ont signé des accords avec les pays scandinaves en vue d’élargir leurs installations logistiques et d’ouvrir de nouveaux sites d’entraînements militaires dans la région. En 2023, la Grande-Bretagne a annoncé l’ouverture d’une base militaire dans le Nord de la Norvège et mène des missions aériennes de renseignement, de surveillance et de reconnaissance à la frontière finlando-russe. Le Canada, la Norvège, la Finlande et la Suède modernisent leurs flottes de garde-côte, renforcent leurs infrastructures et accroissent leurs partenariats locaux. Ottawa développe ses capacités militaires et civiles depuis 2024, pour mieux contrôler le passage du Nord-Est, et Oslo a relevé le niveau d’alerte de ses forces armées en 2022. L’OTAN y a renforcé sa présence avec l’intégration effective de la Finlande et de la Suède en 2023.

Enjeux pour la France. Son appartenance à l’OTAN et à l’Union européenne (UE) lie stratégiquement la France à 7 des 8 pays membres du Conseil de l’Arctique, à savoir le Canada, le Danemark, les États-Unis, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède, le huitième étant…la Russie ! Cela implique la mise en œuvre des clauses de défense collective conformément à l’article 5 du traité de l’Atlantique-Nord ou l’article 42 de celui de l’UE. Les bouleversements géographiques rapprochant l’Europe du Pacifique imposent à la France de préserver sa capacité de projection et d’action militaires en Arctique. Celle-ci doit sécuriser ses approvisionnements en ressources énergétiques et garantir la protection des personnes et des biens français et européens. Le ministère des Armés peut y assurer des missions de recherche et de sauvetage, de lutte contre la pollution accidentelle et d’appui logistique dans un environnement extrême. Outre le dialogue politico-militaire et la coopération (renseignement, logistique et entraînements conjoints) entre les pays alliés, le pilier capacitaire nécessite des moyens spatiaux spécifiques (surveillance maritime, télécommunications et exploitation des orbites polaires), la mise en place de senseurs et le renforcement des systèmes de protection existants.

Loïc Salmon

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Union européenne : Livre blanc de la Défense à l’horizon 2030

Dans un Livre Blanc accompagné d’un train de mesures sur quatre ans, la Commission européenne a présenté ses objectifs et ses moyens pour combler le sous-investissement chronique de l’Union européenne en matière de Défense.

Ces documents, publiés le 19 mars 2025 à Bruxelles, ont fait l’objet d’une note de la commission des Affaires européennes de l’Assemblée nationale française le 20 mars. Ils visent à accélérer la transformation de la défense, renforcer la frontière terrestre avec la Russie et la Biélorussie et développer les partenariats avec d’autres pays partageant les mêmes valeurs.

Contexte stratégique. Le voisinage direct de l’Union européenne (UE) se trouve déstabilisé par les tensions croissantes dans les Balkans occidentaux, l’influence de la Russie en Géorgie, Moldavie et Arménie, et l’incertitude permanente en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, affectés par les guerres, le terrorisme, les migrations et les effets du changement climatique. S’y ajoutent les menaces hybrides, à savoir les cyberattaques massives, la désinformation à grande échelle, l’espionnage industriel et l’instrumentalisation des migrations. Quoique alliés de l’UE, les États-Unis réorientent leur attention stratégique vers l’Asie. La Chine poursuit une montée en puissance militaire, rapide et opaque, avec des visées hégémoniques en Indopacifique menaçant le détroit de Taïwan. La Russie consacre 40 % de son budget à ses forces armées avec une posture nucléaire agressive, notamment par le déploiement d’armes nucléaires en Biélorussie. L’UE prévoit d’augmenter son soutien militaire à l’Ukraine, même dans l’hypothèse d’une cessation des combats, par un approvisionnement annuel d’au moins deux millions d’obus, la fourniture de drones et de systèmes de défense aérienne avec un soutien au renforcement de ses capacités. Le Livre blanc prévoit des corridors de transport rapide d’équipements vers Ukraine et l’intégration de son retour d’expérience de la guerre de haute intensité dans les programmes européens de recherche et développement.

Montée en puissance. Le Livre blanc spécifie les déficiences à traiter en priorité pour restaurer une crédibilité militaire : défense aérienne et antimissile intégrée contre les missiles balistiques, systèmes hypersoniques et drones ; artillerie et systèmes de frappe longue portée en assurant un approvisionnement suffisant en munitions et missiles ; drones et systèmes anti-drones pour développer une capacité autonome de surveillance et de riposte. La mobilité militaire sera renfoncée par une circulation rapide et efficace de troupes et de matériels à travers l’UE par des investissements urgents dans les infrastructures critiques (ponts, tunnels, terminaux portuaires et aéroportuaires), la suppression des obstacles administratifs (harmonisation des règles douanières, logistiques et de circulation transfrontalière) et l’accès prioritaire des forces armées aux réseaux de transport. Les capacités avancées seront développées, notamment en intelligence artificielle, technologies quantiques, guerre électronique et cybersécurité. Les infrastructures stratégiques seront protégées par la sécurisation des réseaux logistiques, des systèmes de communication et des capacités spatiales. Les chaînes d’approvisionnement en matières premières critiques et composants essentiels seront sécurisées par leur production ou leur acquisition au sein de l’UE ou via des mécanismes d’achat commun. En outre, il s’agit de garantir visibilité et prévisibilité aux industriels par des commandes publiques pluriannuelles, structurées autour de la commande groupée entre États membres. Un mécanisme de ventes européennes vise à réduire les délais de livraison. L’instrument financier SAFE, qui exclut implicitement la Grande-Bretagne, sera doté de 150 Mds€ de prêts pour soutenir les investissements militaires conjoints, réaliser des économies d’échelle importantes et renforcer l’interopérabilité des systèmes militaires.

Loïc Salmon

Europe : réarmement, épreuves technologiques et industrielles

Russie : la BITD s’adapte pendant la guerre contre l’Ukraine

Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »




Europe : réarmement, épreuves technologiques et industrielles

L’Europe a engagé son réarmement en 2014, après l’annexion de la Crimée par la Russie, lequel s’est accéléré en 2022 après l’attaque contre l’Ukraine. Le 6 mars 2025, les pays membres de l’Union européenne ont approuvé un investissement de 800 Mds€ pour la défense, en raison des risques de désengagement militaire et de guerre commerciale des États-Unis.

Hélène Masson, maître de recherche, a présenté la situation actuelle dans une note publiée le 7 mars 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne) par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

Les domaines capacitaires. Pour tous les pays européens, ces guerres ont souligné l’urgence de moderniser leurs moyens de défense, accentuée par l’aide qu’ils ont accordée à l’Ukraine (blindés, systèmes d’artillerie, munitions, et systèmes de missiles), et de reconstituer leurs stocks d’équipements et de munitions. Le réarmement européen se déroule en deux phases. La première, entre 2014 et 2021, concerne l’engagement de l’OTAN à disposer d’une brigade opérationnelle en 2026. Elle inclut : la remise à niveau des véhicules blindés légers (à roues), médians (à chenilles) et lourds (chars) et des camions pour la logistique ; les systèmes d’artillerie constitués par les mortiers sous tourelle, systèmes d’artillerie à roues ou à chenilles, systèmes antichars et lance-roquettes multiples ; les équipements du combattant, armes légères et de petit calibre, fusils d’assaut et leurs munitions ; systèmes de drones de reconnaissance ; systèmes de communications et radars. La composante aérienne comprend les hélicoptères et les avions de combat, d’entraînement et de transport. Outre la défense antimissile, la composante missile inclut les roquettes guidées et les systèmes de missiles air-air, sol-air, antichars et antinavires. La deuxième phase du réarmement européen, commencée en 2022, prend en compte le retour d’expérience de la guerre en Ukraine et augmente les investissements dans divers domaines : drones aériens, terrestres et navals (sous-marins et de surface) pour le renseignement, la surveillance et la frappe avec les technologies contre les leurres ou le brouillage du système de navigation ; lutte anti-drones par la détection, l’identification et la neutralisation ; munitions téléopérées (drones kamikazes) ; défense à portées courte (15 km), moyenne (plusieurs centaines de km) et longue (jusqu’à 3.000 km) ; défense antiaérienne ; défense côtière par missiles antinavires, batteries et radars ; guerre électronique (cyber et espace) ; emploi de l’intelligence artificielle pour améliorer la protection des systèmes d’armes. Par ailleurs, un réarmement naval se manifeste au niveau européen mais aussi mondial, par suite des tensions résultant des ambitions de puissance en mer Baltique, Atlantique Nord, Méditerranée, golfe de Guinée, mer Rouge, océan Indien et Indopacifique (rivalité Chine-États-Unis). La nécessité de protéger les oléoducs, gazoducs et câbles sous-marins incitent les États à augmenter leurs capacités en frégates, patrouilleurs, sous-marins et robots téléopérés en grande profondeur.

Les ambitions industrielles. Les producteurs et exportateurs d’armement européens se répartissent en trois cercles. Le premier et le plus ancien regroupe la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Suède. Le deuxième rassemble les Pays-Bas, la Finlande, la Norvège et la Belgique. Le troisième cercle est constitué par les pays issus du bloc de l’Est après la dislocation de l’Union soviétique en 1991, à savoir Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Roumanie, Bulgarie, Lettonie, Estonie et Lituanie. Certains États ont constitué des partenariats en bilatéral ou multilatéral, reposant sur des coopérations industrielles et technologiques avec des accompagnements financiers (crédits et/ou aides) pour lutter contre la concurrence des États-Unis, d’Israël, de la Corée du Sud, du Brésil et de la Turquie. La croissance de la demande d’équipements intervient dans un contexte sécuritaire marqué par l’urgence opérationnelle. Les dirigeants européens demandent aux industriels d’augmenter la cadence de production et de réduire les délais de livraison. Or ces exigences se manifestent juste après la crise consécutive à la pandémie du Covid-19 et en même temps que la reprise du marché aéronautique civil. Les industriels de défense doivent, très vite, adapter leur chaîne d’approvisionnement dans une période de tensions sur le marché mondial des matières premières, de renchérissement du coût de l’énergie et de difficultés à recruter du personnel hautement qualifié.

Les efforts budgétaires. Lors du sommet de l’OTAN à Vilnius en juillet 2023, les dirigeants des pays membres se sont engagés à consacrer 2 % de leur produit intérieur brut (PIB) à l’effort de défense chaque année. Selon les statistiques de l’OTAN, 23 États sur 32 y sont parvenus en 2024, contre 3 en 2014, 7 en 2022 et 12 en 2023. La Croatie, le Portugal, l’Italie, le Canada, la Belgique, le Luxembourg, la Slovénie et l’Espagne ne l’ont pas encore atteint. Voici les pourcentages calculés par l’OTAN et les annonces gouvernementales de chaque pays relatives aux dépenses de défense, par ordre décroissant : Pologne, 4,12 % du PIB en 2024 et un budget de 43 Mds€ en 2025 ; Estonie, 3,43 % (1,3 Mds€) du PIB en 2024 avec des objectifs de 3,7 % en 2026 et, à terme, de 5 % (objectif de l’administration américaine) ; Lettonie, 3,15 % du PIB en 2024 et un budget de 1,56 Mds€ pour 2025, soit 3,45 % du PIB, puis un objectif de 3,7 % les deux années suivantes ; Grèce, 3,08 % du PIB en 2024 et un budget de 6,1 Mds€ en 2025 (le double de celui de 2019) ; Lituanie, 2,85 % du PIB en 2024 avec un budget de 3,3 Mds€ pour 2025 et l’objectif de 5,5 % du PIB entre 2026 et 2030 ; Finlande, 2,41 % du PIB en 2024 avec un budget de 6,5 Mds€ en 2025 avec l’objectif de 3,3 % du PIB d’ici à 2032 ; Danemark, 2,37 % du PIB en 2024 avec un financement supplémentaire de 1,9 Md€ pour la défense de l’Arctique, afin d’y renforcer la présence militaire, et la création d’un fonds de 6,8 Mds€ en 2025 et 2026 pour atteindre 3,2 % du PIB ; Grande-Bretagne, 2,33 % du PIB en 2024 avec un budget de 59,8 Mds€ pour l’exercice 2025-2026, des hausses annuelles de 6 Mds€ pour atteindre 2,5 % du PIB d’ici à 2027 et la publication d’un nouveau Livre blanc sur la Défense (« Strategic Defence Review ») ; Roumanie, 2,25 % du PIB en 2024 avec l’objectif de 3 % du PIB sur la période 2025-2029 ; Norvège, 2,20 % du PIB en 2024 avec un budget de 9,3 % Mds€ pour 2025 et l’objectif de 15,6 Mds€ en 2036 ; Bulgarie, 2,18 % du PIB et l’objectif de s’y tenir jusqu’en 2032 ; Suède, 2,14 % du PIB en 2024 avec un budget de 12Mds€ en  2025 et l’objectif de 2,6 % du PIB en 2030 ; Allemagne, 2,12 % du PIB avec un budget de 53,2 Mds€ en 2025 grâce à une exemption du désendettement du pays ; Hongrie, 2,11 % du PIB en 2024 avec un budget 4,2 Mds€ en 2025 ; République tchèque, 2,10 % du PIB en 2024 avec un budget de 6,85 Mds€ en 2025 ; France, 2,06 % du PIB en 2024, un budget de 50,54 Mds€ en 2025 et des réflexions en cours sur de nouveaux leviers de financements, publics et privés, supplémentaires ; Pays-Bas, 2,05 % du PIB en 2024, un budget de 2,4 Mds€ en 2025 et l’objectif d’inscrire les 2 % dans la loi ; Slovaquie, 2 % du PIB en 2024 mais avec une baisse à 1,8 % à partir de 2027 ; Croatie, 1,81% du PIB en 2024 et un budget de 1,5 Md€ en 2025 ; Portugal, 1,55 % du PIB en 2024 et l’objectif de 2 % en 2029 ; Italie, 1,49 % du PIB en 2024 avec l’objectif de 2 % en 2028 ; Belgique, 1,30 % du PIB en 2024 avec les objectifs de 1,5 % en 2030 et de 2 % en 2035 ; Luxembourg, 1,29 % du PIB en 2024 avec un budget de 798 € en 2025 ; Slovénie, 1,29 % du PIB en 2024 et l’objectif de 2 % en 2030 ; Espagne, 1,28 % du PIB en 2024 avec l’objectif de 2 % en 2029. La liste de la FRS inclut trois pays non-membres de l’OTAN : Autriche, 1,07 % du PIB en 2024 avec l’objectif de 1,5 % en 2027 ; Chypre, budget de 563 M€ en 2024 avec l’objectif de 2 % du PIB en 2029 ; Irlande, budgets de 1,35 Md€ en 2025 et de 1,5 Mds€ en 2028 ; Malte, 0,56 % du PIB en 2023.

Loïc Salmon

Ukraine : les enseignements de trois ans de guerre

Europe : vers une nouvelle stratégie énergétique

Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »




La déchirure, guerre d’Algérie

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Cahiers de guerre d’un avocat normand, les batailles de Champagne 1915

Les assauts français de 1915 contre les tranchées allemandes, précédés de canonnades parfois mal ajustées, ont été particulièrement meurtriers.

Firmin Daligault, avocat mobilisé comme adjudant puis promu lieutenant, y a participé. Sa description des événements, ses impressions et ses analyses, écrites sur des cahiers d’écolier, témoignent de l’enfer de ces batailles. Avant d’être envoyé en première ligne en février, il rapporte les propos concordants des blessés qui en reviennent : « Ce n’est plus une bataille, c’est un carnage, partout des morts, partout des blessés, on marche dessus, sur des cadavres pourris là depuis un mois, sur des cadavres là d’hier, sur des blessés même qu’on ne peut pas éviter. Et notre propre artillerie nous cause énormément de dégâts, le tir est mal réglé, rien n’est prêt pour la lutte, et toujours malgré tout, sans préparatifs, il faut aller à l’assaut où tous les officiers tombent et d’où peu d’hommes reviennent. »  Quand son tour arrive, il reçoit les consignes excluant la capture de prisonniers. L’assaut est accueilli par le feu des mitrailleuses allemandes. Un ordre du haut commandement, quel qu’il soit, ne se discute pas, même si les officiers sur le terrain se rendent compte de l’impossibilité d’une attaque malgré les bombardements préalables. Un échec, dû au manque de renseignements ou aux cartes d’état-major erronées, ne doit pas se solder par l’abandon d’un pouce de terrain. Ce serait considéré comme une trahison par le haut commandement, partisan de l’offensive à outrance. Des conférences sont alors organisées pour remonter le moral des troupes, mais les événements contredisent leurs informations mensongères et sapent la confiance. Ainsi l’allégation, selon laquelle les Allemands meurent de faim, se trouve démentie par la découverte d’un abri ennemi, bien garni en saucissons et cigares, ou le passage de prisonniers apparemment bien nourris. De même, l’ennemi n’aurait plus de munitions ou elles seraient de mauvaise qualité et n’éclateraient pas, alors que ses obus tuent beaucoup d’hommes. Les extraits des journaux de marche du 104ème Régiment d’infanterie, celui de l’auteur, mentionnent avec précision le déroulement d’une opération avec le nombre de morts, de blessés et de disparus. Et puis, il y a l’épuisement, les nuits sans sommeil par une température froide, la boue, les rats, le manque de nourriture et d’eau pendant plusieurs jours et même les vols des affaires de ceux partis au combat et sur les cadavres des tués. Firmin Daligault n’épargne pas la haute hiérarchie de ses critiques : « On ne saurait trop oublier en effet les erreurs des grands pontifes, des membres du Conseil supérieur de la guerre, le néfaste de leurs théories, leurs inconséquences blâmables et aussi leur incurie dans la préparation de la guerre. Et ceux-là même qui avaient pour mission de mettre le pays en état de défense, qui disposaient de toutes les énergies, de toutes les bonnes volontés ne reculant devant aucun sacrifice, ils étaient les premiers à ne pas croire à la guerre et leurs plans de campagne étaient de faire avancer leurs amis (…) au détriment des officiers laborieux et consciencieux qui, dégoûtés, s’en allaient. » Par ailleurs, l’exécution en public d’un soldat, condamné à mort pour abandon de poste devant l’ennemi, a failli provoquer une mutinerie dans le 104ème Régiment d’infanterie. Cet abandon de poste se complique de la mutilation volontaire qui, non prévue par le code militaire à l’époque, ne peut être punie que comme abandon de poste. L’exécution a été organisée comme une cérémonie officielle avec drapeau et musique en tête. Le condamné, un pansement à la main, a été fusillé. « Cette condamnation, de l’avis de tous, fut plus qu’une erreur judiciaire, souligne l’avocat Daligault, on a dit avec juste raison qu’elle fut un crime. »

Loïc Salmon

« Cahiers de guerre d’un avocat normand, les batailles de Champagne 1915 », Firmin Daligault. Éditions Lamarque, 336 pages, 26 €.

Images interdites Grande Guerre

Exposition « Le nouveau visage de la guerre » à Verdun

Renseignement et espionnage pendant la première guerre mondiale




Europe : industrie de défense et forum stratégique à Paris

Simultanément à la publication par la Commission européenne d’une stratégie pour l’industrie de défense et d’une proposition de programme pour l’investissement de défense, l’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM) organise, à Paris les 13 et 14 mars 2024, un forum international sur l’Europe.

Le 7 mars 2024, le ministère des Armées a publié un communiqué sur l’industrie de défense européenne et le général de corps d’armée Benoît Durieux, président de l’ACADEM, a présenté le forum à la presse.

Industrie de défense européenne. Le document de la Commission européenne sur la « Stratégie européenne pour l’industrie de défense » présente une vision à l’horizon 2035 selon cinq axes : investir mieux, ensemble et entre Européens ; assurer une meilleure disponibilité des équipements de défense ; un volet financement ; consolider une culture de préparation à la défense ; un volet partenariats, principalement avec l’Ukraine et l’OTAN. Le ministère français des Armées prend en compte ce qui sera défini comme « produit européen », à savoir conçu et fabriqué sur le sol européen. Il rappelle que l’industrie de défense doit répondre aux besoins des armées de chaque pays et que la vente d’équipements dépend de mesures définies au niveau national. Par ailleurs, la Commission européenne propose la création d’un Programme européen pour l’investissement de défense avec une enveloppe budgétaire de 1,5 Md€.

Contexte international tendu. Le général Durieux souligne que la Russie apparaît objectivement comme un péril pour l’Europe dans un monde où le repères se brouillent. Ainsi, l’ex-président des États-Unis Donald Trump (2017-2021), à nouveau candidat en 2024, a laissé entendre, le 10 février, que l’intervention des États-Unis ne serait pas automatique en cas d’attaque de la Russie contre un pays membre de l’OTAN. Il a répondu à un président d’un État membre : « Non je ne vous protégerai pas. En fait, je les encouragerai à faire ce qu’ils veulent ». Vous devez payer vos dettes ». Il faisait allusion aux pays membres qui ne consacrent pas encore 2 % de leur produit intérieur brut à la défense, pourcentage qui devrait être atteint par 18 pays membres (dont la France) sur 31 en 2024. Par ailleurs, le général Durieux a rappelé que de nombreux pays trouvent normal de ne pas condamner l’agression russe en Ukraine, que la violence politique se banalise et que l’organisation islamiste palestinienne a lancé une attaque terroriste contre Israël (7 octobre 2023), sans oublier les tensions en mer de Chine et les nombreuses attaques cyber récurrentes.

Forum international stratégique. Selon l’ACADEM, 2.600 personnes se sont inscrites au forum, qui réunit 215 conférenciers autour de 38 tables rondes et 3 ateliers continus. Parmi les invités, 68 nationalités sont représentées, dont : 80 personnes de la délégation franco-lituanienne (président lituanien et plusieurs ministres) ; 82 diplomates (22 ambassadeurs en poste) ; 41 parlementaires français et étrangers ; 39 attachés de Défense (42 attachés de. Défense adjoints) ; 26 officiers généraux étrangers (hors attachés de Défense) ; 128 officiers généraux français (59 en activité) ; 22 présidents-directeurs généraux de la base industrielle et technologique de défense. Le premier thème porte sur les architectures de défense et de sécurité de l’Europe, en raison de la proximité géographique de la guerre. Celle-ci appelle à accompagner l’innovation de rupture technologique, en tenant compte du changement climatique et de l’efficacité énergétique. Le deuxième thème aborde la géopolitique à l’Est, en mer Baltique, en Méditerranée, en Afrique et dans la zone indopacifique, où les ambitions territoriales de la Chine impliquent une « négociation coercitive entre États ». Le troisième thème concerne les milieux terrestre, maritime, aérien, spatial, cyber et informationnel, l’influence et le nucléaire.

Loïc Salmon

Ukraine : les enseignements de deux ans de guerre

Défense : l’ACADEM, rayonnement de la pensée stratégique française

Technologie : guerre électronique, cyber et renseignement




Les sentinelles oubliées

Les missions militaires française, britannique et américaine de liaison à Berlin ont effectué des missions de renseignement opérationnel de 1947 à 1991 pour évaluer la menace des armées du Pacte de Varsovie et déceler toute tentative d’attaque surprise contre l’Ouest.

Des accords militaires, conclus après la seconde guerre mondiale, tolèrent une sorte d’espionnage réciproque par les missions militaires soviétique, américaine, britannique et française. Toutefois, alors que la mission soviétique opère à l’Ouest dans un pays démocratique, la République fédérale allemande, respectueuse du droit, les missions occidentales circulent à l’Est dans un pays totalitaire et hostile, la République démocratique allemande (RDA), où chaque citoyen a le devoir de surveiller l’autre. Le gouvernement est-allemand et la Stasi, sa police politique et service de contre-espionnage, veulent délibérément créer des incidents graves, considérant les missions occidentales comme des « nids d’espions » autorisés par « l’occupant soviétique » et susceptibles de « pervertir » la population est-allemande. Ainsi de 1975 à 1990, la mission britannique a répertorié 286 incidents graves, dont 13 tirs d’armes légères. Des équipes spécialisées mixtes soviétiques (spetsnaz) et est-allemandes (Stasi), constituées dans les années 1980, capturent des équipages et confisquent leurs matériels. En conséquence, les membres des missions militaires occidentales en RDA, dépourvus de toute immunité diplomatique, ont le sentiment d’avoir mené une guerre sans armes et assimilable à une opération extérieure, comme le prouvent la mort ou les blessures de nombre d’entre eux. Organisme interarmées placée sous l’autorité directe du général commandant en chef des forces françaises en Allemagne, la mission militaire française de liaison (MMFL) compte une quarantaine de personnels dans les années 1980, répartis en une section « air » et une section « terre ». Elle dispose de 18 « propousks », (carte d’accréditation soviétique leur permettant de circuler en RDA), la mission britannique 31 et son homologue américaine 14. Chaque semaine, la MMFL effectue notamment deux à trois reconnaissances aériennes et deux à trois sorties « terre » de 36 heures minimum, dont 24 heures d’observation, en RDA. En outre, en alternance avec ses homologues américaine et britannique, elle effectue deux ou trois missions de reconnaissance et d’alerte de 24 heures dans un rayon de 60 km autour de Berlin. Certaines missions « air » se font au sol sur des objectifs spécifiques, à savoir bases aériennes, sites radars, défense sol-air ou terrains d’exercices missiles et de bombardement. Cela implique des déplacements de nuit, discrets, rapides et en semant les « suiveurs » de la Stasi. Cette nécessité s’impose pour rejoindre en sécurité des postes d’observation et y rester dans l’attente d’activités aériennes à proximité des bases, tout en écoutant les communications en russe ou en allemand entre la tour de contrôle et les aéronefs. Les missions « terre » portent sur les nouveaux matériels, l’identification, l’équipement et les déplacements des unités, la surveillance et l’évolution de centaines d’objectifs, les indices dans les gares et les décomptes de convois. L’équipage de base (un observateur et un chauffeur), emporte deux appareils photos avec divers objectifs, deux magnétophones, des piles de rechange, des jumelles, de l’argent et des bons d’essence est-allemands. Il embarque sur un véhicule tout terrain, en partie blindé, avec des équipements particuliers. Les renseignements recueillis par la MMFL, fusionnés avec les écoutes électroniques, sont exploités dans les centres d’analyses des armées de Terre et de l’Air. La Direction du renseignement militaire, organisme interarmées, est créée en 1992 après la dissolution de l’URSS.

Loïc Salmon

« Les sentinelles oubliées », Roland Pietrini. Éditions Pierre de Taillac, 280 pages, nombreuses illustrations, 16,90 €. 

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

La DST sur le front de la guerre froide

Renseignement : recomposition des services au début de la guerre froide (1945-1955)




14 juillet 2023, un défilé sur l’engagement international

Outre la défense et la résilience nationales, le défilé militaire du 14 juillet 2023 à Paris met à l’honneur l’engagement de la France envers ses partenaires étrangers.

Le général de corps d’armée Christophe Abad, gouverneur militaire de Paris, l’a présenté à la presse le 5 juin 2023.

Partenariats internationaux. Nation invitée à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de son partenariat stratégique avec la France, l’Inde participe au défilé avec des troupes à pied, 2 Rafale C (origine française) et 2 avons de chasse F-16 américains. Le défilé aérien inclut également 2 chasseurs Typhoon britanniques et 1 hélicoptère d’assaut Caïman italien. La Place de la Concorde accueille 80 musiciens venus d’Allemagne, de Belgique, du Canada, du Danemark, d’Espagne, des États-Unis, de France, de Grande-Bretagne, de Grèce, de Hongrie, d’Italie, du Luxembourg, du Portugal, de la République tchèque et de Roumanie.

Opérations. Les 9 Alphajet de la Patrouille de France ouvre le défilé des forces aériennes nationales, suivis de 2 Rafale C et de 2 Mirage 2000 D accompagnés par les 2 Rafale C indiens. La protection de l’espace aérien est représentée par 1 avion E-3F Awacs (système de détection et de commandement aéroporté), 2 Mirage 2000-5, 1 Rafale B et 1 Rafale C. La défense du territoire européen l’est par 1 Rafale B, 1 Rafale C et 1 Mirage 2000-5, accompagnés des 2 Typhoons britanniques et des 2 F-16 indiens. Les forces aériennes stratégiques, chargées de la défense des intérêts vitaux par l’emport de l’arme nucléaire, participent avec 1 avion ravitailleur multi-rôles A-330 Phénix et 3 Rafale B. La projection de force est montrée par 1 avion de transport stratégique A330-200, 1 avion de transport polyvalent A400 M Atlas, 1 avion de transport tactique et d’assaut C-130J Hercules et 2 avions de transport tactique CN-235 Casa. La force d’intervention est représentée par 1 avion ravitailleur C-135 et 4 Mirage 2000 D. Le groupe aérien embarqué du porte-avions Charles-de-Gaulle présente 1 avion de guet aérien E-2C Hawkeye, 8 Rafale Marine et 1 avion DA10. La patrouille maritime est représentée par 1 avion Falcon 50 M, pour la lutte contre les trafics illicites et la recherche et le sauvetage en mer, et par 2 Atlantique 2 utilisés également en opération extérieure. Le renseignement aérien est représenté par 1 drone de combat Reaper et 1 avion léger de surveillance et de reconnaissance.

Anniversaires. L’édition 2023 célèbre quelques anniversaires : pour l’armée de Terre, les 30 ans du Commandement du renseignement, les 80 ans de la 2ème Brigade blindée et les 80 ans du Bataillon parachutiste de choc ; pour la Marine nationale, les 210 ans de la préfecture maritime de Brest ; pour l’armée de l’Air et de l’Espace, les 70 ans de la Patrouille de France ; pour la résilience, les 80 ans de la médaille de la Résistance française.

Parade militaire et civile. L’édition 2023 compte : 6.500 participants, dont 5.100 à pied ; 67 avions dont 1 drone, 28 hélicoptères dont le nouvel hélicoptère interarmées léger H160 Guépard ; 62 motos et 157 véhicules et engins dont le véhicule multi-rôles blindé léger Serval ; 200 chevaux de la Garde républicaine. Outre les écoles des cadres militaires, défilent des unités des trois armées, du Commissariat, du Service de santé des armées, de la Gendarmerie, de la Délégation générale de l’armement et de la Direction de la maintenance aéronautique. Suivent des personnels de ministères de l’Intérieur, de la Justice et de l’Économie. Traditionnellement, la Légion étrangère ferme la marche.

Loïc Salmon

14 juillet 2022, un défilé sur fond de guerre en Ukraine

14 juillet 2021 : engagements de haute intensité, technologies de pointe et anniversaires

14 juillet 2019 : coopération européenne et innovation

 




Espace : résurgence de la menace antisatellites

Le développement d’armes antisatellites aux effets potentiellement coercitifs permet à la Russie de manifester sa capacité de nuisance vis-à-vis des nombreux satellites en orbite basse.

Christian Maire, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée le 15 décembre 2022 à Paris.

Les orbites. En orbite basse jusqu’à 2.000 km d’altitude, les satellites tournent autour de la terre à la vitesse d’environ 8 km/seconde et ne restent que quelques minutes en visibilité d’un point donné. La Station spatiale internationale se trouve à 400 km d’altitude et la constellation américaine privée Starlink à 550 km. Sur cette orbite, les satellites assurent trois types de missions : civiles à buts technologiques, scientifiques, d’observation et de communications ; militaires pour l’observation, l’écoute et la météorologie ; duales pour l’observation et les communications. En orbite moyenne à plus ou moins 20.000 km d’altitude, les constellations d’au moins 24 satellites de navigation offrent une couverture mondiale permanente aux grandes puissances : Glonass (19.100 km) pour la Russie ; GPS (20.200 km) pour les Etats-Unis ; Galileo (23.222 km) pour l’Union européenne ; Beidou/Compass (27.878 km) pour la Chine. En orbite géostationnaire à 36.000 km au-dessus de l’équateur, les satellites tournent à la vitesse de la terre et restent fixes par rapport au sol. Les satellites civils relaient les télécommunications (télédiffusion directe, téléphonie et internet) et recueillent des données météorologiques. Les satellites militaires remplissent des missions d’alerte précoce, de communications, d’écoute, de météorologie, d’observation et de détection d’explosions nucléaires. Ceux à vocation duale servent à la navigation et aux communications. L’application militaire des satellites de navigation concerne notamment les missiles balistiques, les armes de précision et les planeurs hypersoniques. Entre janvier et septembre 2022, 68 satellites de toutes catégories ont été lancés par les Etats-Unis, 44 par la Chine, mais seulement 11 par la Russie.

Les armes antisatellites. Connues depuis les années 1960, les armes antisatellites se répartissent ainsi : celles à ascension directe ; celles à charge nucléaire ; celles à énergie dirigée, basées au sol ou dans l’espace ; brouillage électronique ; moyens cybers. Il n’y a pas encore eu d’essais de destruction de cibles dans les orbites moyenne et géostationnaire. L’orbite basse, plus accessible sur les plans technique et temporel par les armes antisatellites à ascension directe (DA-ASAT), reste la plus fréquentée et donc la plus vulnérable (voir encadré). Toutefois, l’espacement entre satellites constitue une contrainte pour une DA-ASAT qui, en outre, mettrait plusieurs heures à atteindre sa cible, donnant ainsi un préavis important au pays menacé. En 1985, les États-Unis effectuent le premier essai de DA-SAT avec un missile ASM-135 tiré depuis un avion de chasse F-15A modifié, qui a détruit un satellite à 555 km d’altitude. En 2007, la Chine détruit un satellite météorologique à 865 km d’altitude, provoquant la projection de plusieurs milliers de débris en orbite basse. En 2019, l’Inde détruit un satellite en orbite très basse, pour limiter la production de débris de longue durée de vie. En 2021, la Russie détruit un vieux satellite militaire d’écoute électronique de 1.750 kg à environ 465 km d’altitude. Elle a utilisé un missile antibalistique Nudol, à charge non nucléaire et équipé d’un vecteur terminal montant jusqu’à 850 km. Ce dernier aurait été muni d’un véhicule « tueur » avec une charge militaire à fragmentation ou un dispositif d’amélioration de la létalité ou bien encore sa précision aurait suffi pour percuter le satellite. Par ailleurs, la Russie dispose du système mobile de défense atérienne et antimissile S-400, supérieur au MIM-104 Patriot américain. Elle développe son successeur, le S-500, qui serait doté de l’intercepteur extra-atmosphérique 77NG-N1 capable de détruire missiles balistiques et satellites. A la fin des années 1980, le Nariad, vecteur dérivé du missile balistique intercontinental SS-19 tiré d’un silo, avait été conçu pour cibler des satellites en orbites de 150 km à 40.000 km. Après trois essais en 1990, 1991 et 1994, il a été transformé en lanceur de satellites en orbite basse et renommé Rokot. Le système DA-ASAT Burevestnik 14K168, inspiré du missile 78M6 Kontakt avec un véhicule tueur, est aérotransportable par l’avion de chasse MiG-31BM. Enfin, les systèmes antimissiles exo-atmosphériques soviétiques à charge nucléaire Galosh et Gorgon auraient pu constituer des DA-ASAT. Mais ils ont été démantelés, car une charge nucléaire explosant dans l’espace aurait affecté tous les satellites.

Les conséquences stratégiques. Depuis la guerre du Golfe (1990-1991), les capacités spatiales assurent la collecte de renseignements et apportent aussi un soutien direct aux forces militaires engagées sur un théâtre d’opérations. Avec le Nudol, la Russie peut cibler la plupart des satellites militaires, météorologiques et de communications à 500 km d’altitude avec un préavis de quelques minutes. Déjà, la Station internationale et de nombreux satellites, dont ceux de la société privée américaine Starlink, ont dû manœuvrer pour éviter les débris consécutifs à l’essai de 2021. En complément du Nudol, le système aéroporté Burevestnik apporterait une souplesse opérationnelle accrue. En outre, le risque existe que les débris deviennent des projectiles susceptibles d’entrer en collision avec les objets à proximité, provoquant une réaction en chaîne. Par ailleurs, l’identification de l’agresseur, facile à déterminer depuis une base de lancement fixe, sera plus difficile à partir d’un lanceur mobile au sol ou aéroporté. Dans ce contexte, un État qui se sentirait menacé pourrait adopter des postures d’escalade miliaire pour compenser l’effet redouté. Selon une analyse du think tank américain Rand Corporation, publiée en octobre 2022, la Russie et la Chine ressentent les activités spatiales américaines comme une menace pour leur dissuasion nucléaire et veulent s’en protéger. Les Etats-Unis développent des contre-mesures portant sur la furtivité, le durcissement des systèmes de communications et la constitution de constellations. L’intelligence artificielle va aider à la prise de décision, grâce aux bibliothèques de caractéristiques de la menace et à l’analyse des informations des senseurs, des trajectoires de vol et des données de ciblage et de navigation.

Loïc Salmon

En août 2022, le système américain de surveillance de l’espace a dénombré 25.556 objets (taille supérieure à 10 cm) en orbite : 9.201 satellites opérationnels ou inactifs ; 16.355 débris des corps de propulsion et des résidus de satellites. En juin 2022, il a compté 5.465 satellites opérationnels, dont 86 % en orbite basse, 2.6 % en orbite moyenne et 10,3 % en orbite géostationnaire. A cette date, la répartition s’établit ainsi : 3.433 satellites opérationnels dont 123 militaires pour les Etats-Unis ; 156 satellites pour la Russie (56 satellites militaires) ; 536 pour la Chine (nombre de satellites militaires inconnu). Enfin, la société américaine privée Starlink, qui a lancé plus de 2.500 satellites depuis 2018, disposait de 2.219 satellites opérationnels en juin 2022.

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Espagne : un pilier Sud de l’Alliance atlantique

Outre le maintien de son intégrité territoriale, ses proximités historiques avec le Sud de la Méditerranée et l’Amérique latine caractérisent la politique de défense et de sécurité de l’Espagne.

Une quinzaine de membres de l’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale l’ont constaté lors d’un voyage d’études à Madrid du 22 au 26 octobre 2022, au travers des propos tant de diplomates français et d’officiers de liaison français en poste à l’État-major espagnol, que d’officiers espagnols, de journalistes, de directeurs de think tanks et des dirigeants de deux centres internationaux de surveillance aérienne. Bien des similitudes existent entre l’Espagne et la France aux heures de leurs « puissances » passées, liées à des intérêts partagés, et parfois d’ordre conflictuel. Après la longue « reconquête » de ses différents territoires sous domination musulmane (722-1492), l’Espagne domine l’Europe et se lance à la conquête de l’Amérique Centrale et du Sud… d’où de substantielles ressources. Mais son rayonnement se ternit au XIXème siècle du fait des luttes de pouvoir et des guerres qui débouchent au XXème siècle sur une guerre civile, qui a laissé une fracture idéologique persistante entre milieux conservateurs et libéraux.

Les grandes lignes. Aujourd’hui, la politique de défense de l’Espagne poursuit deux objectifs majeurs : la défense de l’intérêt national et la stabilité internationale. D’autres problématiques souvent rappelées en France, à savoir les mouvements séparatistes de l’ETA basque et la volonté d’indépendance de la Catalogne, ne semblent pas au centre des préoccupations à Madrid. La population espagnole considère que son « intérêt national » la concerne sur un territoire « indivisible », composé de la péninsule ibérique, des Canaries et, sur le continent africain, des villes de Ceuta et Melilla, inscrites comme parties intégrantes de l’Espagne dans la constitution de 1978, avec la même autonomie de gestion que les autres communautés autonomes du pays depuis 1995. La question des « enclaves » est au cœur des relations croisées entre la France et l’Espagne, l’Algérie et le Maroc. Elle se trouve liée aux problèmes des migrants, où l’Espagne est en première ligne, tout en n’étant pas seule impliquée dans des solutions à dégager. Ici, les intérêts espagnols sont parfois difficiles à concilier avec les intérêts français. Actuellement en Europe, l’attention est plutôt dirigée vers l’Est, mais la guerre en Ukraine s’arrêtera, alors que les problèmes sur la rive Sud de la Méditerranée persisteront encore longtemps. L’Espagne regrette de ne pas voir ses difficultés reconnues et ses intérêts communs à d’autres pays européens bien analysés. Ainsi, en matière d’immigration, elle souligne qu’elle n’est qu’un pays de transit …d’où la nécessité de traiter le dossier en commun au niveau européen.

La contribution au maintien de la paix. Les opérations de stabilisation de la situation internationale constituent l’axe majeur de la politique extérieure de défense de l’Espagne. Elle a envoyé un contingent militaire au Mali et en a déployé plusieurs dans les pays baltes, en Bulgarie et en Pologne. Elle participe à la mission « Atalante » de lutte contre l’insécurité maritime dans le golfe d’Aden et l’océan Indien. Elle est partie prenante dans les opérations de maintien de la paix au Liban et assure des missions d’observation dans le cadre de l’ONU. Consciente des aires d’instabilité, elle perçoit la nécessité de s’investir en Méditerranée, dans le Sahel et dans le golfe de Guinée, en raison du terrorisme, de l’insécurité liée aux flux migratoires. S’y ajoutent diverses menaces : cyber ; catastrophes naturelles ; épidémies ; accidents ou sabotages sur des câbles sous-marins et des gazoducs.

Les alliances. De la période franquiste (1936-1975) date un rapprochement avec les États-Unis en 1953, qui a permis une certaine normalisation des relations de l’Espagne avec le monde. Il s’ensuit une gratitude persistante et des liens étroits sur le plan militaire. Après la disparition de Franco et le rétablissement de la démocratie en 1975, l’Espagne devient membre de l’OTAN en 1982. Entrée dans la Communauté européenne en 1986, elle sait tirer profit des opportunités offertes et adhère à la vision politique et stratégique de l’Union européenne (UE). Très impliquée dans les instances européennes, le développement des relations avec l’Amérique latine est son apport. C’est là l’un des trois axes annoncés pour sa présidence de l’UE au deuxième semestre 2023, à côté du renforcement des accords commerciaux et du libre-échange et aussi de la diffusion de sa culture. Un attachement commun à l’Europe et à ses valeurs, en Espagne et en France, n’exclut pas des différences d’appréciation nettes au regard de l’OTAN pour des raisons historiques dans les deux pays. Comme plusieurs autres nations européennes, l’Espagne préfère acheter de l’armement américain, pensant ainsi bénéficier d’une meilleure protection sous le « parapluie », notamment nucléaire, de l’OTAN.

La « diplomatie de défense ». La culture et la diplomatie de défense occupent une place non négligeable au sein du ministère espagnol de la Défense. Des actions de communication sont menées annuellement auprès de la société civile pour mesurer sa perception de l’utilité des forces armées. Le retour à la conscription, suspendue en 2002, n’est pas d’actualité, mais la tendance générale est plutôt favorable, notamment chez les seniors, mais avec une vraie carence chez les universitaires. Si le lien Armée-Nation est présent dans les actions menées vers la jeunesse, il est parfois difficile à mettre en œuvre, du fait des responsabilités régionales en matière éducative. Il faut aussi noter que le retour à la conscription, suspendue en 2002, n’est pas d’actualité. Le rôle du Centre des hautes études de la défense nationale (CESEDEN) est à souligner. Département en charge de la culture et de la diplomatie de défense créé en 1964, il dispense aujourd’hui des formations destinées aux hauts fonctionnaires et hauts responsables de la vie économique et sociale de la nation, réservées uniquement aux ressortissants espagnols. Les fonctionnaires sont proposés par leurs ministères sans quota et l’État-major est souverain pour le choix des personnes sélectionnées. Deux sessions de trois mois et demi sont proposées à 40 personnes, soit 80 personnes par an. Le CESEDEN propose aussi des sessions internationales, des sessions thématiques et des sessions pour les jeunes. Les proximités avec l’Institut des hautes études de défense nationale français sont nombreuses, même si les liens entre la « maison-mère » et l’Association des auditeurs paraissent plus étroits en Espagne. Le CESEDEN et l’Association des auditeurs ont manifesté le souhait de nouer des liens avec leurs homologues français.

Recherche d’un nouvel équilibre. Après le départ de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, l’Espagne se perçoit comme une troisième puissance en Europe sur le plan de la Défense après l’Allemagne et la France, occupant une place particulière aux portes de la Méditerranée vers l’Afrique et l’Atlantique. Après le traité du Quirinal avec l’Italie en 2021 et dans le contexte du 60ème anniversaire du traité de l’Élysée avec l’Allemagne le 22 janvier, la signature du traité d’amitié et de coopération avec la France à Barcelone, le 19 janvier 2023, implique une réflexion sur les nécessaires nouvelles formes d’équilibre plus axées autour de la Méditerranée.

Hélène Mazeran

Les effectifs des forces armées espagnoles se montent à environ 120.000 hommes, dont 80.000 dans l’armée de Terre. En outre, environ 500 hommes sont déployés hors du territoire national. S’y ajoutent 4.500 réservistes. En 2023, l’augmentation du budget de la Défense sera de 25 %, passant de 10,1 Mds€ à 12,8 Mds€ avec une augmentation sensible pour la Base industrielle et technologique de défense. L’objectif des 2 % du produit intérieur brut pour le budget de la défense devrait être atteint d’ici à 2029, alors qu’il était de 1,02 % en 2022.

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