Intelligence artificielle : les algorithmes au front

Les règles de la guerre se trouvent profondément modifiées dans leur temporalité, accélérée par l’évolution des armements (drones) et des idées par l’emploi de l’intelligence artificielle (IA).

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 1er avril 2026 à Paris, par le magazine hebdomadaire Le Point. Y sont intervenus : Jean-Baptiste Colas (à gauche sur la photo), conseiller auprès du délégué général pour l’armement ; Hugo Micheron (à droite), enseignant chercheur à l’Institut d’études politiques de Paris et co-fondateur de la société d’IA « Arlequin AI ».

Le brouillon de la donnée. Un système d’armes n’est performant que par le logiciel qui va lui permettre de donner ses effets, souligne Jean-Baptiste Colas. Tous les systèmes militaires embarquent du numérique. La Direction générale de l’armement (DGA) fabrique des matériels qui durent depuis 30, 40, 50 ou 60 ans, mais les conçoit comme évolutifs. Ainsi depuis son premier vol en 1986, l’avion de chasse Rafale va connaître sa cinquième version. L’initiative « Red Team Défense », lancée en 2019 par l’Agence d’innovation de Défense et devenue le programme RADAR en 2024, vise à anticiper les crises géopolitiques et les menaces hybrides au-delà de 2030 par la compréhension des ruptures futures, dont le numérique et l’intelligence artificielle (IA). Une partie des scénarios de menaces envisagées est classifiée mais une autre est accessible sur internet pour intéresser les startups et les laboratoires de recherche à ces enjeux. Le principal porte sur le passage du brouillard de la guerre au brouillon de la donnée. La fusion de l’ensemble des données produites sur le champ de bataille conduit au doute et à l’incertitude sur la prise de la bonne décision. Une réflexion sur la chaîne de décision et la responsabilité du commandement porte sur la compréhension des informations, leur traitement et la méthode pour les valider, notamment pour les choix technologiques, scientifiques ou industriels. Au XXème siècle, l’arrivée de la radiocommunication puis celle du numérique ont modifié la compréhension du champ de bataille. L’un des enjeux de la guerre de demain porte, non seulement sur l’offensive et la défensive, mais aussi sur le « conatif », à savoir la manière de percevoir l’information et de construire un cheminement de décision en diminuant beaucoup le temps. Cela implique une formation pour prendre des décisions rapides avec des garde-fous, notamment éthiques, pour obtenir un temps d’avance sur l’adversaire dans l’action. Un deuxième enjeu concerne la souveraineté. A cet effet, la DGA a créé une chaire de recherche avec l’Institut polytechnique de Paris, l’Université Paris Sciences et lettres et l’ESCP Business School pour mélanger les sciences humaines et sociales avec les sciences dures (physique, chimie, biologie et mathématiques). Un troisième enjeu porte sur le passage de l’innovation à l’industrialisation. Pour devenir une innovation, une idée nouvelle doit rassembler la capacité technologique à se réaliser, son financement et une rentabilité. Dans le domaine de l’IA, il s’agit de technologies éminemment duales avec un marché civil, porteur de croissance pour l’entreprise, et des applications dans le domaine militaire. Déjà, les drones embarquent de l’IA de manière déconnectée. Des drones filaires et des drones totalement autonomes survolent le champ de bataille ukrainien, totalement brouillé. Sur d’autres théâtres, l’autorisation d’ouvrir ou non le feu n’intègre même plus la chaîne de commandement. Toutefois, aujourd’hui, la France ne souhaite pas disposer de drones tueurs autonomes. Elle détient un poste-clé au sein de l’OTAN, en l’occurrence celui de N°2 du commandement militaire chargé de la transformation et de l’innovation avec des enjeux de normalisation et d’interopérabilité. Une réponse de l’OTAN sera surtout dictée par les États-Unis, qui fournissent l’essentiel des personnels et surtout des systèmes…interopérables avec les capacités de la France !

Hybridité entre l’IA et l’humain. Le monde actuel se trouve hybridé entre la réalité de la vie quotidienne et les algorithmes, explique Hugo Micheron. L’IA repose sur les données humaines, captées sur internet en quantités colossales. En conséquence, l’humain exerce une influence sur les machines à partir des données d‘entraînement. Qu’elles soient américaines, russes, chinoises ou françaises, celles-ci donneront à peu près les mêmes résultats. Programmes d’IA entraînés sur d’immenses quantités de textes pour comprendre, interpréter et générer du langage humain, les « LLM » ou grands modèles de langage, comme ChatGPT, Mistral ou Claude, parviennent aussi à très bien raisonner. Grâce à une suite algorithmique mathématique, ils peuvent comprendre la réponse la plus probable, même sur 25 pages ! La société Arlequin AI s’est intéressée à la compréhension des schémas et des liens de causalité dans des jeux de données. Ses modèles vont détecter tous les éléments d’information et leurs liens de causalité. Par exemple, sur 20 millions de tweets, le modèle pourra, en quelques minutes, savoir qui dit quoi, quand et comment. La donnée devient un territoire, dont Arlequin AI a produit une carte navigable avec la possibilité de voir les dynamiques d’ensemble ou de façon très resserrée. L’IA militaire doit comprendre des phénomènes très complexes sans se tromper et prouver ses résultats. Dans le conflit entre les États-Unis, Israël, l’Iran et ses « proxys » (Hezbollah libanais, Houthis yéménites et milices irakiennes chiites), les belligérants pratiquent la guerre informationnelle. Des robots formulent des narratifs compatibles avec leurs intérêts directs pour influencer l’interprétation du conflit dans les médias classiques et les réseaux sociaux, en montrant des explosions spectaculaires comme dans les jeux vidéo. Depuis 2003, la société américaine Palantir fabrique des logiciels spécialisés dans l’analyse de données massives pour le renseignement, la défense et les grandes entreprises. Elle a participé à la traque d’Oussama Ben Laden (organisateur des attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis) jusqu’à son élimination dix ans plus tard, grâce surtout au renseignement humain obtenu par la CIA. En 2026, Palantir a réalisé un modèle pour localiser le Guide suprême iranien Ali Khamenei, au cours d’une opération qui duré une heure. Au début de la guerre en janvier, l’Iran, qui dispose de brouilleurs de radars de satellites russes, a coupé ses communications téléphoniques et internet. Des forces spéciales américaines ont alors été envoyées en Iran afin de déployer un microsatellite de télécommunications UoSAT 22, afin de rétablir la connexion avec les satellites américains, rendant les brouilleurs de radars inopérants. En outre, les 450 satellites de Starship, version militaire de Starlink, collectaient l’information au sol en direct et renvoyaient toutes les données à un nouveau modèle de Palantir, dont les opérateurs les traitaient en temps réel en les fusionnant avec les informations sur les habitudes et les déplacements de personnalités iraniennes obtenues grâce aux caméras de circulation et aux services de renseignements israéliens. Tout cela a été envoyé à la société américaine d’IA Anthropic, qui développe « Claude », une famille de grands modèles de langage d’entreprise. Claude a procédé à des simulations sur les trois endroits probables où devait se tenir la réunion de 25 hauts dignitaires iraniens avec Khamenei. Des avions de chasse israéliens tournaient depuis une heure en l’air quand les trois cibles à bombarder leur ont été signalées. En outre, l’aviation américaine a effectué 1.000 frappes ciblées en 24 heures. Certains modèles américains d’IA ne laissent que 20 secondes à l’opérateur pour identifier la cible avant la frappe. Toutefois Anthropic AI a fixé deux limites à l’usage militaire de ses modèles : du enseignement mais pas de frappes ; pas de surveillance de masses. Les LLM commettent 10 %-15 % d’erreurs. Or 1 % d’erreur sur 1.000 frappes provoquerait des pertes en vies humaines considérables.

Loïc Salmon

Intelligence artificielle : tirer parti de sa puissance en la maîtrisant

Intelligence artificielle : l’enjeu de souveraineté sur le calcul

Défense : « Red Team », l’imagination face à l’incertain




Exposition « 250 ans d’amitié franco-américaine » aux Invalides

Les alliances militaires entre la France et les États-Unis font l’objet d’une rétrospective depuis la guerre d’indépendance en 1776 jusqu’à l’engagement de la « Task Force La Fayette » en Afghanistan en 2009.

Les galeries de la cour d’honneur des Invalides à Paris présentent seize personnalités des deux pays, que complète une exposition d’objets emblématiques au corridor de Valenciennes. La statue de la Liberté à New York (photo), réalisée en France par le sculpteur Auguste Bartoldi, a été offerte aux États-Unis en signe d’amitié en 1886, à l’occasion du centenaire (avec dix ans de retard) de la Déclaration d’indépendance américaine.

Seize personnalités à l’honneur. Tout commence avec Gilbert du Motier, marquis de La Fayette (1757-1834). Il combat aux côtés des insurgés américains contre la Grande-Bretagne de juin 1777 à janvier 1779 puis d’avril 1780 à décembre 1781 et contribue à la victoire décisive de Yorktown en octobre 1781. A sa mort, le Congrès américain rend hommage à « l’ami des États-Unis, l’ami de Washington, l’ami de la liberté ». Le général de brigade Simon Bernard (1779-1839), officier du génie pendant les guerres napoléoniennes, rejoint les États-Unis en 1816. Nommé responsable de la construction du système de défense des côtes de l’Atlantique, il participe à la rénovation de l’enseignement de l’Académie militaire de West Point et travaille à l’aménagement des routes et canaux. A sa mort, le gouvernement américain ordonne un deuil de 30 jours à tous les officiers de l’armée. Le magistrat Alexis de Tocqueville (1805-1859), envoyé aux États-Unis pour y étudier le système pénitentiaire, parcourt le pays de mai 1831 à janvier 1832 et rencontre de nombreux habitants, du simple citoyen au président Jackson. Dans son livre « De la Démocratie en Amérique » publié en deux parties en 1835 et en 1840, il examine les rapports complexes entre institutions politiques et société, liberté et égalité, mouvements associatifs et décentralisation. Nés aux États-Unis, Jérôme-Napoléon (1830-1893) et Charles Bonaparte (1851-1921) sont les petits-fils de Jérôme Bonaparte, frère cadet de Napoléon 1er et qui fut gouverneur de Invalides. Diplômé de West Point, Jérôme-Napoléon démissionne de l’armée américaine en 1854 pour servir son oncle Napoléon III dans ses campagnes militaires jusqu’en 1871. Juriste et homme politique, Charles devient notamment ministre de la Justice (1906-1909) et fonde, en 1908, ce qui deviendra le FBI pour lutter contre le crime organisé. Médecin républicain hostile au Second Empire, Georges Clemenceau (1841-1929) vit aux États-Unis de septembre 1865 à juin 1969. Il salue l’entrée en guerre des États-Unis en avril 1917 et devient président du Conseil en novembre. Il retourne aux États-Unis en 1922 pour tenter de convaincre l’opinion américaine de ne pas se détourner de l’Europe. Le général Joseph Joffre (1852-1931) arrête l’invasion allemande par la victoire de la Marne en septembre 1914. Envoyé aux États-Unis en avril 1917, il y rencontre les autorités politiques et militaires pour préparer l’intervention américaine en Europe. Le général John Pershing (1860-1948), plus haut gradé ayant servi dans l’armée des États-Unis, commande le Corps expéditionnaire américain en Europe qui s’illustre dans les combats du bois Belleau en 1918. Fils du président Théodore Roosevelt (1858-1919), Théodore (Ted) junior (1887-1944) et Quentin Roosevelt (1897-1918) ont servi en France lors des deux guerres mondiales. Quentin s’engage dans l’aviation américaine et est abattu le 14 juillet 1918 près de Reims. Un navire de guerre français portera son nom. Ted junior a été gazé sur le front français en 1918. Nommé général en 1941, il sert en Afrique du Nord et en Italie, s’illustre au débarquement du 6 juin à Utah Beach mais meurt d’une crise cardiaque en juillet 1944. Riche philanthrope, Anne Morgan (1873-1952) lève des fonds dès 1914 pour aider les populations françaises frappées par la guerre puis, en 1917, s’installe à Blérancourt (Aisne) avec une équipe d’infirmières et de conductrices pour contribuer à la reconstruction de la région. Première Américaine commandeur de la Légion d’honneur en 1932, Anne Morgan est la seule femme honorée par une plaque personnelle d’hommage dans la cour d’honneur des Invalides. Après un séjour en France de 1926 à 1933, l’artiste américain Alexander Calder (1898-1976) s’installe en Touraine en 1953. Créateur des « mobiles », assemblages de volumes animés par l’air et la couleur, il réalise, en 1942, le mobile « France Forever », offert au groupe de soutien américain à la Résistance française et acquis par le musée de l’Armée en 2020. Le général puis président des États-Unis, Dwight « Ike » Eisenhower (1890-1969), commandant en chef des forces alliées en Europe nord-occidentale dès fin 1943, planifie le débarquement en Normandie et autorise la 2ème Division blindée (DB) du général Leclarc à entrer la première dans Paris en 1944. Ancien combattant de la première guerre mondiale (11 citations et 7 blessures), le lieutenant-colonel Raoul Magrin-Verney, dit Ralph Monclar (1892-1964) commande la 13ème Demi-brigade de la Légion étrangère au printemps 1940 et contribue, avec les troupes britannique, polonaise et norvégienne, à la victoire de Narvik contre l’Allemagne. Refusant l’armistice, il rejoint les Forces françaises libres et participe aux combats d’Afrique du Nord et du Proche-Orient puis, après 1945, à la guerre d’Indochine. Promu général de corps d’armée en 1950, il échange ses quatre étoiles contre les galons de lieutenant-colonel pour commander le bataillon français de l’ONU au début de la guerre de Corée (1950-1953). Son engagement lui vaut de recevoir les décorations militaires américaines Legion of Merit et Silver Star. Gouverneur des Invalides de 1962 jusqu’à sa mort, il y est inhumé dans le caveau des gouverneurs. L’acteur vedette Jean Moncorgé, dit Jean Gabin (1904-1976), refuse de tourner pour l’Allemagne et s’exile en1941 à Hollywood. En 1943, il s’’engage dans les Forces françaises libres, intègre la 2ème DB et participe à la libération de Royan et à la campagne d’Allemagne jusqu’en 1945. Danseuse dans des revues afro-américaines, Joséphine Baker (1906-1975) devient une star internationale à Paris en 1925 avec la « Revue nègre ». Naturalisée française en 1937 puis devenue « honorable correspondante » des services secrets français en 1939, elle se produit en Afrique du Nord dès 1943 devant les troupes alliées. En 1944, elle s’engage dans l’armée de l’Air en tant qu’officier de la propagande avec le grade de sous-lieutenant. Quoique inhumée à Monaco, elle « entre » au Panthéon à Paris en 2021.

« La Fayette, nous voilà ! » L’entente franco-américaine repose sur des relations diplomatiques et des engagements humains personnels. Distendue au cours des années, elle s’est renouée lors de conflits. Une petite salle en regroupe les principaux symboles. Nommé major général par le Congrès américain, La Fayette déclare en septembre 1778 : « Du premier moment où j’ai entendu prononcer le nom de l’Amérique, je l’ai aimée ». Lors de la visite à son tombeau le 4 juillet 1917, le lieutenant-colonel américain Charles Stanton, représentant du général Pershing, lui répond : « La Fayette, here we are ! » (La Fayette nous voilà). Fondée en 1783 par des officiers américains et français ayant combattu ensemble pendant la guerre d’indépendance, la Société des Cincinnati honore le héros romain Cincinnatus, modèle de vertu civique. Créé le 5 septembre 1917, l’Ordre de La Fayette a constitué un lien d’amitié entre les États-Unis et la France en admettant des officiers alliés ayant passé un an en zone de guerre.

Loïc Salmon

L’exposition « 250 ans d’amitié franco-américaine » » (1er juillet-30 novembre 2026), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente des tableaux, documents, photographies, objets, décorations et armes. Des conférences, visites guidées, concerts et projections de films sont prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr.

Afghanistan : la Task Force La Fayette s’en va

Indo-Pacifique : convergence stratégique possible entre les Etats-Unis et la France

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine




Défense : nécessité de préserver la souveraineté spatiale

La puissance spatiale d’un État se trouve limitée par les menaces d’un État compétiteur, mais aussi par l’importance prise par des entreprises spatiales privées.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 1er avril 2026 à Paris, par le magazine hebdomadaire Le Point. Caroline Laurent, directrice des Systèmes orbitaux et des Applications au Centre national des études spatiales et experte de l’armement et des systèmes, y est intervenue.

Menaces en tous genres. Sur le plan militaire, les détecteurs des satellites d’observation peuvent être brouillés et les caméras aveuglées par des armes laser. Déjà, des satellites russes se sont rapprochés volontairement de ceux de la France. Par ailleurs, il n’y avait que 13.000 objets en orbite en 2019, quand le milliardaire américain Elon Musk décidé d’investir dans l’espace. Depuis, sa société SpaceX a mis 10.000 satellites en orbite. Blue Origin du groupe américain Amazon veut en rajouter 15.000. La Chine envisage de constituer deux constellations de 15.000 satellites chacune, l’une pour les concurrencer et l’autre pour les besoins nationaux. Cette multiplication des satellites en orbite, qui devrait se poursuivre, devient une menace pour le fonctionnement et la durabilité des opérations dans l’espace. S’y ajoute une menace économique, lorsqu’une entreprise privée, capable de fabriquer des satellites peu chers, pourra rendre viable un modèle de lanceur réutilisable, possibilité considérée comme inutile il y a dix ans. Début 2026, SpaceX, disposant de suffisamment de stellites, a décidé d’abaisser leurs orbites, ce qui les rapprochera de celles des satellites d’observation d’autres nations. Celles-ci devront donner leurs coordonnées pour éviter des collisions, impliquant une perte de souveraineté importante. SpaceX se constitue ainsi progressivement un catalogue, alors que les États-Unis savent déjà tout ce qui se passe dans l’espace en temps réel. Toutefois, aux niveau français et européen, des industriels et des startups travaillent dans ce domaine pour atteindre une certaine autonomie. Par ailleurs, des satellites descendant à 1.000 km d’altitude risquent de se désintégrer dans l’atmosphère et de multiplier le nombre, déjà considérable, de débris en orbite. Vu qu’une collision volontaire entre satellites au-delà de 400-500 km constituerait une menace réelle pour tous les pays en disposant, les essais d’armes antisatellites (par la Russie et la Chine) ont été effectués en dessous de ces altitudes.

Moyens de prévention. Le rapprochement volontaire de satellites à la limite de la collision s’apparente à de la dissuasion. Il démontre la capacité de destruction de l’assaillant, mais dont la mise en œuvre perturberait ses propres satellites sur la même orbite. Les technologies de l’intelligence artificielle permettent le traitement au sol de grandes masses de données en temps réel, malgré la rapidité des mouvements. Les algorithmes parviennent à positionner tout ce qui bouge dans l’espace, y compris les débris. Une trajectoire évoluant de façon bizarre correspond à un satellite manœuvrant. L’attribution de cette manœuvre reste difficile et nécessite une interprétation reposant sur une solide expérience du traitement de données par l’intelligence artificielle. Au cours des derniers mois, des objets considérés comme des débris se sont mis à manœuvrer. En fait, un gros satellite, déjà placé en orbite géostationnaire (36.000 km d’altitude au-dessus de l’Équateur) par une fusée, a libéré des petits satellites, comme une poupée gigogne. Par ailleurs, les États-Unis peuvent empêcher des opérateurs de satellites non-américains d’émettre sur leur territoire. En Europe, des réflexions sont en cours sur une réglementation limitant l’allocation d’opérations spatiales de Starlink, service de connexion internet à très gros débit de SpaceX. Or dans certains endroits, seul Starlink est accessible et quelques pays européens ne sont guère favorables à une limitation de Starlink.

Loïc Salmon

Armée de l’Air et de l’Espace : capacité spatiale opérationnelle

Armée de l’Air et de l’Espace : les enjeux du spatial militaire

Espace : composante clé dans un conflit de haute intensité




La puissance et l’ombre, 250 ans de guerres secrètes de l’Amérique

L’appareil de renseignement des États-Unis conditionne, dans une certaine mesure, leur action politique en matière de sécurité et de diplomatie. Il se caractérise par des moyens techniques très sophistiqués et une faible opacité…au nom de la liberté de la presse garantie par la Constitution !

Pendant la guerre d’indépendance (1775-1783), les « Pères fondateurs » ont surclassé leurs adversaires britanniques au savoir-faire éprouvé. Cette expérience met en évidence les liens étroits et personnels entre les plus hauts responsables politiques et le renseignement, préfigurant sa vocation stratégique En 1790, George Washington, premier président des États-Unis, obtient du Congrès un fonds dédié aux « relations extérieures », sans évoquer explicitement les activités de renseignement. Toutefois, il doit informer le Congrès du montant utilisé mais sans en divulguer le but ni les destinataires, inaugurant le recours à des informateurs et émissaires privés plutôt qu’à des institutions spécialisées. Partisan d’une neutralité dans les affaires internationales, Washington déconseille toute alliance avec un pays étranger mais recommande le développement des relations commerciales. En 1823, James Monroe, donne son nom à une doctrine de non-ingérence dans les affaires européennes avec réciprocité sur celles du continent américain, dont l’Amérique latine où ont déjà agi discrètement les dirigeants des États-Unis. En 1848, le traité de Guadalupe Hidalgo permet aux États-Unis d’acquérir, au détriment du Mexique, les futurs États de Californie, du Nouveau-Mexique, de l’Arizona, du Nevada et de l’Utah. Pendant la guerre de Sécession (1861-1865) qui aboutit à la surpression de l’esclavage, l’agence de détectives privés Pinkerton propose à l’armée nordiste de collecter des renseignements dans les États du Sud et de démasquer leurs espions dans ceux du Nord. Dans les années 1880, alors que la Grande-Bretagne et la France se constituent des empires coloniaux en Afrique et en Asie, l’idée d’une expansion des États-Unis hors de ses frontières naturelles se diffuse. La Marine et l’Armée américaines mettent sur pied des services de renseignement permanents. La Marine joue un rôle important dans la structuration d’un courant impérialiste. L’historien et stratège naval Alfred Mahan souligne l’importance de la maîtrise des mers comme vecteur de puissance et prône le développement des capacités navales américaines et l’acquisition de territoires outre-mer. En 1898, par le traité de Paris, l’Espagne cède aux États-Unis les Philippines, l’île de Guam et Porto-Rico. En 1903, le projet de construction du canal de Panama sur le territoire de la Colombie donne l’occasion aux États-Unis de soutenir la nouvelle République de Panama, qui leur cède la zone du canal jusqu’en 1999. Sur le plan intérieur en 1908, la montée des mouvements suprématistes blancs conduit à la création du Bureau d’investigation dépendant du ministère de la Justice et qui devient le FBI en 1935. Au cours de la première moitié du XXème siècle caractérisée par deux conflits mondiaux et une crise économique majeure, la politique étrangère américaine varie entre l’isolationnisme et un courant internationaliste. Mais leurs potentiels politique, économique et militaire ont transformé les États-Unis en une puissance incontournable en 1945. La CIA (Central Intelligence Agency) est créée en 1947 et la NSA (National Security Agency) en 1952 pour les renseignements humains et techniques, afin de contrer l’influence de l’Union soviétique dans le monde. La CIA exerce des activités secrètes à l’étranger de façon à permettre au gouvernement de nier toute implication de manière crédible. Les dérives de la politisation de la communauté du renseignement (18 agences !) ont conduit le Congrès, en 2022, à exiger d’elle l’apolitisme dans ses analyses.

Loïc Salmon

« La puissance et l’ombre, 250 ans de guerres secrètes de l’Amérique », Raphaël Ramos. Les éditions du Cerf, 376 pages, 22,90 €.

Renseignement et espionnage pendant la première guerre mondiale

Renseignement et espionnage pendant la seconde guerre mondiale

Le livre noir de la CIA




Intelligence artificielle : applications au milieu aérospatial

L’intégration de l’intelligence artificielle (IA) à la gestion du champ de bataille aérien sur les plans stratégique, opératif et tactique permet d’accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) à partir des retours d’expérience des conflits.

Le capitaine Malcolm Pinel, chef de la section « enseignements stratégiques de la chaire de stratégie aérienne et spatiale appliquées » du Centre des études stratégiques et aérospatiales, l’a expliqué au cours d’un colloque organisé, le 28 mai 2025 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire.

Israël. Le bilan de l’attaque terroriste du mouvement politico-militaire palestinien Hamas, à l’intérieur d’Israël depuis la bande de Gaza le 7 octobre 2023, se monte à 1.995 victimes et plus de 250 otages. Quelques mois après, le site web d’investigation israélien +972 Magazine signale que l’unité militaire israélienne 8-200, spécialisée dans le décodage et l’analyse des informations d’origine électromagnétique, a développé deux logiciels d’IA concourant au ciblage. Ce processus consiste à réaliser un dossier d’objectif, en vue d’une éventuelle frappe pour produire de effets. Le logiciel Habsora agrège une grande quantité d’informations de plusieurs sources, à savoir renseignements d’origine électromagnétique, écoutes téléphoniques, témoignages, images satellitaires, vidéos de drones et autres informations en source ouverte sur un immeuble, une voiture ou une personne, qui va devenir une cible. Installé dans une base aérienne israélienne, l’opérateur d’Habsora va recommander une cible. Puis un second logiciel, dénommé Lavander, va intégrer ces flux de renseignements, y ajouter des conversations téléphoniques et des mails puis proposer, selon certains paramètres, le degré de probabilité qu’une personne soit membre du Hamas. Par exemple, un homme pourrait l’être à 45 % si sa sœur est politiquement engagée et soutient financièrement le Hamas. A titre indicatif, en avril 2024, selon des médias israéliens, ces logiciels auraient désigné jusqu’à 37.000 combattants ou militants du Hamas ou du Jihad islamique palestinien, parmi les 2,3 millions d’habitants de Gaza, comme cibles potentielles de bombardements aériens. Ce processus de renseignement, souligne le capitaine Pinel, soulève la question de l’importance de l’opérateur qui décide de transmettre une cible à l’échelon opératif, afin qu’un effet soit délivré sur elle, notamment par l’envoi de drones de reconnaissance tactique. Ces derniers, de tailles diverses, évoluent d’un mètre à mille mètres d’altitude au profit du combattent d’infanterie. Son « imageur » permet au drone d’identifier ce qu’il voit et d’aider l’opérateur à interpréter l’image. Par exemple, si le drone voit du matériel, un petit cadre rouge s’affiche avec sa spécification. S’il voit un homme armé d’une arme légère ou d’un RPG (lance-roquettes individuel), l’image du combattant sera détourée pour que l’opérateur puisse l’identifier avec précision. Dans les combats en zone urbaine, les opérateurs de ces logiciels ont ainsi appuyé la manœuvre terrestre par l’envoi de petits drones dans des pièces d’habitations pour éviter de pertes humaines. Le Hamas a publié des faux enregistrements audios et vidéos générés par l’IA. De leur côté, les communicants de l’armée israélienne ont utilisé l’IA pour traduire automatiquement et diffuser massivement les vidéos d’interrogatoires de prisonniers membres du Hamas, afin d’exercer une influence dans le champ informationnel. Par ailleurs, les 8 et 9 septembre 2024, des commandos de l’Air israéliens de l’unité spéciale Shaldag, spécialisée dans les opérations clandestines, les recherches et le sauvetage d’otages, ont neutralisé un camp d’entraînement militaire iranien sur le territoire syrien, quatre mois avant la chute du régime de Bachar al-Assad. Lors de la préparation de l’opération, ils ne disposaient pas de renseignement d’origine humaine à l’intérieur du camp. Toutefois, grâce à l’IA, ils ont réussi à en modéliser les tunnels et les infrastructures à l’aide d’images satellitaires et de renseignements d’origine électromagnétique. Le fait de diffuser cette information entre aussi dans le champ informationnel.

Le théâtre ukrainien. Les forces armées russes et ukrainiennes ont intégré l’IA pour la reconnaissance au niveau des imageurs de drones pour cibler les objectifs avec précision et, estime le capitaine Pinel, peut-être dans la phase de guidage final. Cela implique un drone piloté par un opérateur et quelqu’un derrière, équipé d’un casque et d’une télécommande, pour guider le drone. Les drones suicides ou munitions téléopérées FPV nécessitent en effet d’être guidés jusqu’à la cible. Il semblerait que l’IA en soit capable en cas de brouillage. Quoique pourvue de peu de moyens, l’armée ukrainienne s’est montrée particulièrement agile, notamment dans l’innovation numérique en matière de commandement et de contrôle des opérations (C2). Des groupes d’opérateurs ont développé une application numérique dénommée Delta à base d’IA et qui relie le combattant, en train de préparer sa mission dans sa tranchée, aux échelons supérieurs au niveau du commandement de la brigade et jusqu’au poste de commandement opératif, voire stratégique. Delta centralise tous les flux de données satellitaires, vidéos des drones, renseignements électromagnétiques et observations des opérateurs et des combattants en temps réel.

Les États-Unis. Le retour d’expérience du conflit ukrainien inspire l’armée de Terre américaine pour la réalisation d’un outil de gestion du champ de bataille. Ainsi le « Maven Smart System » représente un saut technologique du C2 intégrant l’IA et l’apprentissage automatique pour les opérations de ciblage et de logistique. En outre, les avions de chasse sont équipés d’un système d’alerte radar, qui capte les signaux des radars et des armements adverses. L’intégration de l’IA permettrait de les classifier et, en cas de détection d’une émission électromagnétique non reconnue, de proposer des options d’actions au pilote. Elle équipera le futur avion de chasse Boeing F-47, dont le développement a été annoncé le 21 mars 2025. Le programme NGAD de supériorité aérienne de la prochaine génération, lancé par l’armée de l’Air, suspendu en 2024 à cause de son coût puis relancé en 2025, consiste en un avion de chasse avec un système de drones ailiers, comme le projet européen SCAF (système de combat aérien du futur). En 2020, à la demande de l’Agence chargée de la recherche et du développement des technologies émergentes destinées aux forces armées (DARPA, similaire à la Direction générale de l’armement), l’entreprise américaine de défense et de sécurité Lockheed Martin a expérimenté une simulation de combat aérien entre deux IA. En 2023, l’armée l’Air a procédé une simulation de combat entre un chasseur F-16, piloté par un humain, et un drone, piloté par un logiciel intelligent mais avec la présence d’un opérateur par sécurité. L’IA sera installée sur les avions et non sur les drones, car la réglementation en vigueur interdit le vol d’un drone piloté par l’IA au-dessus du territoire des États-Unis. Selon le capitaine Pinel, l’IA va occuper une place majeure dans les opérations aériennes. Elle permettra de gagner du temps dans l’élaboration de scénarios de conflictualités en Indopacifique ou au Proche-Orient. Déjà, la DARPA finance un programme de scénarios, mis en œuvre par l’entreprise britannique de défense BAE Systems. Enfin, des études en cours portent sur l’application de l’IA dans la gestion des bases de données, la maintenance et la logistique des vecteurs nucléaires.

Les limites. L’efficacité de l’IA dépend de la qualité des données injectées dans les algorithmes, avertit le capitaine Pinel. Celles-ci peuvent être incomplètes, biaisées, non représentatives ou intoxiquées par un autre acteur. Il s’agit donc de réduire ces risques dans les opérations militaires, où les principes de discrimination, de proportionnalité et d’humanité entrent en compte.

Loïc Salmon

Drones : retour d’expérience de la guerre en Ukraine

Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future

Défense : la simulation et l’IA pour la conception des armements




États-Unis : le combat aéroterrestre du futur

Plateformes habitées, drones, nouveaux armements et architecture modulaire constituent la vision américaine du combat aéroterrestre futur pour contribuer aux opérations multi-milieux, face aux dispositifs russes et chinois de déni d’accès et d’interdiction de zone.

Philippe Gros, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans la publication Défense & Industries de décembre 2024.

Modernisation et réorganisation. Les opérations multi-milieux reposent sur la synergie des systèmes d’armes des composantes terre, air, mer, cyber et espace pour obtenir la supériorité opérationnelle par la convergence des effets dans un ou plusieurs milieux, afin de disloquer le dispositif adverse. Il implique, pour l’aviation de l’armée de Terre, de moderniser, d’ici à 2028, ses flottes d’aéronefs en service par acquisition d’appareils neufs ou par « retrofit » (améliorations internes) d’anciens. Voici leur composition : 278 avions de renseignement ou de soutien ; 791 hélicoptères d’attaque Apache AH-64E utilisés avec les drones pour la reconnaissance ; 2.135 hélicoptères de manœuvre UH/HH-60 Blackhawk, appareil qui doit rester en service jusqu’en 2044 ; 538 hélicoptères lourds Chinook, dont 465 CH-47F et les 73 MH-47G des forces spéciales ; 280 hélicoptères légers ; 477 hélicoptères utilitaires. L’effectif de l’aviation de l’armée de Terre compte : 11 brigades, chacune disposant de 2.800 personnels, 48 Apache, 53 Blackhawk, 12 Chinook et 30 drones MQ-1 et RQ-7 Predator ; 1 demi-brigade de 40 Apache et Blackhawk qui sera renforcée pour constituer une brigade entière. Parmi elles et à l’horizon 2030, huit brigades verront leur effectif diminuer d’environ 500 personnels, 22 hélicoptères de tous types et 8 drones. Trois brigades d’aviation de combat, dont celle incluse dans la célèbre 82ème Division aéroportée, seront renforcées par 10 Blackhawk et 4 Chinook. Celle de la 101ème Division aéroportée perdra 4 Apache,4 drones MQ-1 et 4 drones RQ-7 mais sera renforcée de 500 personnels pour armer 10 Blackhawk et 24 Chinook supplémentaires pour totaliser 165 hélicoptères et 16 drones.

« Future Vertical Lift ». Le projet « Future Vertical Lift (FVL), élaboré en 2008 puis réévalué en fonction des conflits ultérieurs, vise à développer une famille d’aéronefs et de drones plus performants, faciles à entretenir et à empreinte au sol réduite. Le FVL doit remplacer partiellement les flottes actuelles de drones et d’hélicoptères conçus pendant la guerre froide, terminée en 1991, à savoir les hélicoptères de manœuvre H-60 Blackhawk, de reconnaissance et d’attaque AH-64E Apache et de transport lourd CH-47 Chinook. Dans le cadre du programme du futur aéronef d’assaut dans la profondeur, l’hélicoptère-avion à rotors basculants V-280 Valor (photo) a été retenu en décembre 2022 pour répondre aux besoins de l’armée de Terre, du Commandement des opérations spéciales et du Corps des Marines (USSMC). Sa vitesse de 518 km/h permet une évacuation sanitaire « zéro risque » en une heure en tout point de la zone d’opération de 300 km2 d’une brigade de combat. Ce point se trouve entre 150 km et 212 km du centre de la zone, où est situé l’hôpital de campagne. Ravitaillable en vol, le Valor embarque 4 membres d’équipage et 14 combattants et peut emporter une charge de 5,4 t. Pour l’armée de Terre, les rotations d’une flotte de Valor permettraient d’envisager la projection d’une brigade entière à plus de 800 km (3 km en 2024) en une nuit avec un dispositif de points de ravitaillement avancé, plus dispersé et allégé. Pour l’USMC, des Valor dotés d’un armement conviendraient aussi à l’appui aérien rapproché ou à l’escorte de ses hélicoptères-avions de transport V-22 Osprey. L’architecture ouverte modulaire du FLV doit rendre interopérables les armements, les capteurs, l’avionique (ensemble des appareils électroniques embarqués) et tous les autres équipements de mission puis les faire évoluer rapidement et de façon uniforme. Le FLV prévoit plusieurs types de plateformes, notamment : un hélicoptère léger de reconnaissance, d’attaque et d’action des forces spéciales ; un hélicoptère d’attaque de taille moyenne, utilisable aussi pour l’évacuation de ressortissants, la recherche et le sauvetage au combat ainsi que la lutte anti-sous-marine ; un hélicoptère plus grand pour l’assaut aéromobile et amphibie, l’évacuation de ressortissants et le soutien logistique. En temps normal, le FVL contribue à dissuader l’adversaire d’attaquer. En cas de conflit, hélicoptères, drones et munitions maraudeuses combinent leurs capacités avec les feux dans la grande profondeur pour lancer, depuis plusieurs centaines de kilomètres, des assauts contre la défense anti-aérienne de l’ennemi et son propre système de feux dans la grande profondeur. Une fois le dispositif de déni d’accès ou d’interdiction de zone disloqué, les moyens du FVL participent à des opérations aéroterrestres de plus grande ampleur et évaluent les dommages causés par les frappes.

« Dronisation » accrue. Les conflits du Haut-Karabagh (2020) et en Ukraine (depuis 2022) ont souligné l’emploi en masse des drones sur un « littoral sol-air » s’étendant du sol à plusieurs centaines de mètres d’altitude. Ce littoral se caractérise par ses propres dynamiques de gestion de l’espace, de contrôle et d’interdiction de milieu, d’attrition, de soutenabilité et de logistique des moyens déployés. En conséquence, l’armée de Terre américaine s’est fixé six impératifs pour 2030 : délecter plus loin et de manière plus persistante ; concentrer des forces très létales et à faible signature ; se protéger contre les attaques aériennes, les missiles et les drones ; soutenir le combat sur un terrain contesté ; procéder à des tirs précis et à plus longue portée ; communiquer et partager des données au sein de l’armée de Terre, avec ses partenaires interarmées et en coalition. En 2024, l’armée de Terre ne disposait que de 10.000 drones. Toutefois, elle avait atteint la pleine capacité opérationnelle du système de drones de théâtre MQ-1C Gray Eagle (variante améliorée du Predator) en dotation dans 15 compagnies totalisant 204 dromes acquis, dont 11 pour l’entraînement et 13 pour la réserve d’attrition. Les deux tiers de ces drones ont été portés au standard longue distance avec une autonomie de 40 heures et un emport de charge utile plus importante et diversifiée. En outre, l’armée de Terre compte renforcer sa flotte de mini-drones d’ici à 2030. Au niveau compagnie, le RQ-11 Raven sera remplacé par un système d’une autonomie de 8 heures. Le système de reconnaissance à moyenne distance sera remplacé par un autre capable de voler 2 heures jusqu’à 20 km. Chaque compagnie disposera d’un essaim de 10 quadricoptères pour l’ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) et la frappe. Au niveau de la section, chaque unité met en œuvre 6 systèmes de reconnaissance RQ-28 Skydio volant 30 minutes jusqu’à environ 10 km et dont 1.000 exemplaires sont en cours de livraison depuis 2022. Le Skydio sera remplacé par une version polyvalente capable d’emporter une charge létale. En outre, chaque section sera dotée de drones filaires Te-UAS utilisés pour l’ISR et comme relais de communication. Au niveau groupe de combat, le micro-drone Black Hornet sera modernisé et le micro-drone FPV à capacité ISR sera pris en dotation.

Nouveaux missiles. Hélicoptères-avions, hélicoptères et drones vont embarquer de nouveaux missiles. Pour la courte portée (5-7 km), la roquette guidée de précision APKWS est en cours de modernisation. Pour la moyenne portée (16 km), le missile JAGM remplace progressivement le Hellfire depuis 2020. Le futur missile LRPM permettra aux plateformes de tirer à distance de sécurité sur des cibles stationnaires ou mobiles, par tous les temps et en l’absence de GPS. Il atteindra la vitesse de 1.000 km/h et aura une portée de 30 km et une liaison de données. Déjà, le missile Spike-NLOS, aux capacités inférieures à celles du LRPM, a été testé avec succès sur un hélicoptère Apache.

Loïc Salmon

Armée de Terre : « Scorpion », le combat collaboratif infovalorisé

04ème Brigade d’aérocombat

Armée de Terre : le combat dans les conflits de haute intensité




Moyen-Orient : vers des guerres d’usure sans perspective de victoire stratégique

Après l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023, Israël a riposté et remporté des succès à Gaza, au Liban et en Cisjordanie, mais dont les effets nourrissent des sentiments de revanche. Sa guerre d’attrition ne semble pas sous-tendue par une stratégie politique réaliste.

La situation a été analysée dans une note de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), publiée le 27 septembre 2024 à Levallois-Perret (banlieue parisienne) et rédigée par Laure Foucher, maître de recherche à la FRS, et Elisabeth Marteu, chargée de cours à l’Institut d’études politiques de Paris.

Interconnexion des crises. En mai 2024, la prise de contrôle par Tsahal (forces armées israéliennes) du « corridor de Philadelphie », qui longe la frontière entre l’Égypte et la bande de Gaza, a anéanti toute perspective de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Un retrait de Tsahal de ce corridor, considéré comme un point de passage stratégique, dépend d’un accord avec l’Égypte qui répondrait aux exigences de sécurité d’Israël, à savoir le maintien d’un contrôle, direct ou indirect, sur l’ensemble du territoire. La majorité des hauts gradés de Tsahal reconnaît l’impossibilité d’atteindre l’ensemble des objectifs déclarés et que seule une solution diplomatique permettrait de conforter les résultats obtenus sur le plan militaire. Pour le Hamas, le retrait israélien du corridor de Philadelphie constitue un élément non négociable pour un cessez-le-feu. Le Hezbollah libanais, soutenu par l’Iran, conditionne l’arrêt de ses attaques contre le territoire israélien à un cessez-le-feu à Gaza. Il se trouve plongé dans une escalade, dont il a perdu le contrôle. Depuis le 17 septembre, Israël a saboté ses outils de communication, tué plusieurs de ses chefs et effectué des frappes aériennes massives contre ses infrastructures, son arsenal et des zones où il habite, réduisant considérablement ses capacités de combat. Selon les dirigeants israéliens, l’Iran ne devrait pas intervenir directement contre Israël afin d’éviter de tomber dans le piège d’une guerre totale. L’enchaînement futur de guerres sur plusieurs fronts dépend de la riposte du Hezbollah et aussi de la volonté des États-Unis de laisser Israël agir comme il l’entend, malgré les très nombreuses victimes collatérales. Or, du Proche-Orient au golfe Arabo-Persique, aucune crise n’a été résolue depuis des années. La région connaît des conflits pas vraiment gelés et sans fin, comme en Syrie et au Yémen, sur un fond d’exacerbation des fragilités structurelles comme en Égypte et au Liban. Outre un retour à la course aux armements, s’y ajoutent des menaces persistantes sur la sécurité, à savoir le renforcement capacitaire et politique des groupes armés, la poursuite du programme nucléaire iranien et la résilience des groupes djihadistes. Au Liban, le Hezbollah profite des fragilités endémiques de l’État pour décider seul de la guerre ou de la paix. En Jordanie et en Égypte, les débordements possibles des violences à Gaza et en Cisjordanie sur leur territoire mettent en péril la stabilité intérieure. Ils s’accompagnent du risque de la montée de la contestation interne de ses dirigeants qui ont choisi la paix avec Israël. En Jordanie, le parti d’opposition Front d’action islamique, affilié à l’organisation islamiste transnationale Frères Musulmans, a remporté les élections législatives en septembre en raison de la grave crise économique du pays et de l’hostilité anti-israélienne d’une partie de la population en majorité palestinienne. L’intensité de l’action de Tsahal à Gaza et au Liban suscite, dans toute la région, un regain de popularité à l’égard des mouvements islamistes, quoique durablement affaiblis après l’échec des révoltes du « Printemps arabe » de 2011. Elle a aussi fourni un prétexte de démonstration de solidarité avec la cause propalestinienne à « l’Axe de la Résistance ». Ce dernier consiste en une alliance politique et militaire entre la Syrie laïque, l’Iran et le Hezbollah musulmans chiites et le Hamas musulman sunnite ainsi que d’autres factions armées palestiniennes. Outre son hostilité envers l’Occident, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, il appelle à l’élimination de l’État d’Israël dont il refuse l’existence.

Rivalités de puissances. Pour sortir Israël de son isolement diplomatique régional et contrer l’Iran, les États-Unis ont obtenu les « Accords d’Abraham ». Ceux-ci consistent en traités de paix d’Israël avec les Émirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, signés à Washington en 2020. Puis le Soudan et le Maroc ont rejoint les Accords d’Abraham. Ces quatre États sunnites y ont vu des intérêts économique et sécuritaire. Israël a ainsi évacué la question d’un État palestinien, constitué d’une partie de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-Est (annexé pendant la guerre de 1967). Toutefois, ses ripostes contre le Hamas et le Hezbollah menacent la stabilité régionale, essentielle à la prospérité économique de la péninsule arabique. L’Arabie saoudite et les EAU veulent affaiblir l’Iran et son influence et sécuriser leur territoire. Malgré un refroidissement de leurs relations bilatérales avec Israël, ils le laissent conduire la guerre contre leurs adversaires de l’Axe de la Résistance. La logique de l’endiguement des crises de Gaza, du Yémen et de la Syrie prévaut dans la région, par suite d’un sentiment d’impuissance et de l’illusion que chaque crise peut se traiter isolément. Pourtant, les EAU, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Jordanie et l’Égypte poursuivent des négociations diplomatiques sur le dossier de Gaza. En outre, les pays arabes du golfe Arabo-Persique tentent de maintenir de bonnes relations avec l’Iran, malgré les tensions. La normalisation des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite, rétablies en 2023, permet d’éviter une confrontation directe entre l’Iran et Israël. Cependant, Téhéran maintient son soutien à ses partenaires et affidés, tandis que Ryad ne favorise guère la coopération économique. L’Arabie saoudite et les EAU espèrent toujours l’affaiblissement de l’Iran qui, de son côté, tente de convaincre les opinions publiques régionales que Ryad trahit la cause musulmane. Enfin, pour la communauté internationale, la multiplication des foyers de tensions et de conflits au Proche et Moyen-Orient les rend difficilement surmontables.

Rôle des États-Unis. Grâce aux Accords d’Abraham, les États-Unis espèrent réduire leur engagement au Proche-Orient, afin de porter leurs efforts miliaires vers la zone Indopacifique, considérée comme prioritaire. Mais ils doivent désormais arrêter la guerre à Gaza, limiter la contagion régionale tout en affaiblissant l’Iran et ses partenaires, rétablir la sécurité maritime en mer Rouge et, au-delà de l’escalade en cours, stopper le programme balistique de l’Iran et empêcher la militarisation de son programme nucléaire. Le 13 avril, les attaques contre Israël par des missiles balistiques iraniens ont incité les États-Unis à y déployer le système THAAD de défense antimissile à haute altitude mis en œuvre par des militaires américains. (Le 13 octobre, après un second envoi de missiles iraniens, Washington a annoncé un nouveau déploiement de THAAD en Israël). L’Arabie saoudite, qui bénéficie d’un « protocole d’entente » non contraignant et portant sur sa sécurité par les États-Unis (contre la garantie d’approvisionnement en pétrole bon marché depuis 1945), négocie un accord de défense avec eux. Les EAU sont qualifiés par les États-Unis de « partenaires de défense majeurs ». Les États-Unis, s’enlisent dans des conflits qui étirent leurs capacités militaires et affaiblissent leur crédit diplomatique auprès des opinions publiques locales. La Russie et la Chine en profitent pour y étendre leur influence. Ni l’une ni l’autre ne cherchent à offrir des garanties de sécurité ni à résoudre les conflits, mais plutôt à maintenir au pouvoir les dirigeants de leurs pays partenaires. Par ailleurs, malgré son opération « Aspidès » de protection du transport maritime en mer Rouge, l‘Union européenne n’est plus perçue comme « forte » sur les plans diplomatique et militaire aux Proche et Moyen-Orient.

Loïc Salmon

Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie

Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère

 




Mer Rouge : trafic maritime international perturbé, riposte américano-britannique

Les 12 et 13 janvier 2024, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont effectué des frappes contre les rebelles houthis au Yémen, qui menacent le trafic maritime en mer Rouge (12 % du trafic mondial). La France déploie une frégate et assure une présence permanente dans la zone par des bases à Djibouti et aux Émirats arabes unis.

Les frappes américano-britanniques. Des missiles de croisière ont été tirés d’un sous-marin et par des avions. Ces derniers sont des appareils britanniques, basés à Chypre, et des appareils américains du porte-avions Dwight-D-Eisenhower, déployé en Méditerranée orientale. Les missiles ont atteint des sites militaires dans plusieurs villes contrôlées par les Houthis, dont Sanaa (capitale), Hodeïda (port), Taïz et Saada. Cette opération a été menée avec succès, a affirmé le président américain Joe Biden, en réponse « directe aux attaques sans précédent des Houthis sur des navires internationaux ». Il a indiqué que d’autres mesures pourraient suivre, si nécessaire. Depuis décembre 2023, la coalition « Prosperity Gardian », destinée à protéger le trafic en mer Rouge, réunit l’Australie, Bahreïn, le Canada, le Danemark, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Leurs gouvernements ont déclaré que les frappes du 12 janvier 2024 « démontrent un engagement commun pour la liberté de navigation, le commerce international et la défense de la vie des marins face à des attaques illégales et injustifiables ». Soutenus par l’Iran, les Houthis contrôlent une grande partie du Yémen et attaquent, par missiles et drones, des navires de commerce soupçonnés de servir des intérêts israéliens. Ils disent agir en solidarité avec la bande de Gaza, théâtre d’une guerre entre les forces armées israéliennes et le mouvement islamiste palestinien Hamas, qui a lancé une attaque terroriste dans le Sud-Est d’Israël le 7 octobre 2023 faisant 1.140 morts et prenant environ 250 personnes en otage, dont 110 ont été échangées contre des prisonniers palestiniens.

La contribution française. Le 11 janvier 2024 par visioconférence, le vice-amiral Emmanuel Slaars, commandant la zone maritime de l’océan Indien, a présenté la perception française de la situation à la presse à Paris. Après le 7 octobre 2023, les Houthis ont tenté, sans succès, de frapper le territoire israélien par des drones qui ont été interceptés ou ont dysfonctionné. Ils ont alors réorienté leurs efforts vers le trafic maritime du détroit de Bab el-Mandeb et de la mer Rouge. Plutôt que d’attaquer des pétroliers au risque déclencher une riposte des pays du golfe Arabo-Persique ou de provoquer une marée noire à leur détriment, ils visent les grands porte-conteneurs. Vu l’ancienneté de leurs données, ils ciblent, de façon erronée, un grand nombre de navires dont les intérêts dépassent ceux d’Israël, en raison de la diversité des nationalités des équipages, des pavillons et des cargaisons. Ils localisent leurs proies par des drones d’observation. Puis ils émettent par radio des injonctions, inefficaces, que les navires et leurs armateurs entendent. Ils lancent alors des drones-suicides et des missiles antinavires volant à quelques mètres au-dessus de la mer à plus de 900 km/h. Touché, un grand porte-conteneurs ralentit ou s’arrête pour éteindre l’incendie. Un drone d’observation part relever sa position exacte, en vue d’une frappe par missile balistique ou drone-suicide. La France, dont le dispositif aérien contribue à son appréciation autonome de la situation, déploie la frégate multi-misions Languedoc qui effectue des patrouilles, coordonnées ave celles de « Prosperity Gardian » et sous l’égide de la Combined Task Force 153 (15 pays). La frégate a tiré deux missiles Aster 15 contre des drones houthis le 8 décembre 2023. Selon l’amiral Slaas, 80 % du trafic de la mer Rouge continue avec plus de 320 navires. Le contournement de l’Afrique nécessite deux à trois semaines de navigation de plus avec un surcoût.

Loïc Salmon

Océan Indien : les forces françaises aux EAU, surveillance et coopération opérationnelle

L’océan Indien : enjeux stratégiques et militaires

Marine : GAN et « Mission Jeanne d’Arc » en océan Indien




Le livre noir de la CIA

Agence mondiale de collecte et d’évaluation du renseignement, la CIA renforce aussi l’influence des États-Unis dans le monde par l’action clandestine. Les liens entre les grandes entreprises multinationales et le pouvoir politique américain ont contribué à la dévoyer au cours de divers épisodes de son histoire.

Les archives de la CIA, les rapports d’enquêtes parlementaires ou les témoignages d’anciens agents donnent un solide aperçu de son envergure et de sa relation avec les décideurs politiques, destinataires de sa production mais aussi fournisseurs de ses ressources. Les archives dévoilent le lien entre l’élaboration de la politique extérieure des États-Unis et les services de renseignement, dont les outils incluent la traîtrise, la tromperie, la corruption et l’assassinat. Elles montrent les graves erreurs de jugement de la CIA concernant notamment le pont aérien de Berlin, l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Union soviétique, les guerres de Corée et du Viêt Nam, la crise des missiles de Cuba et le conflit israélo-arabe qui perdure. Ces événements et bien d’autres se sont déroulés au cours des mandats des présidents Truman et Eisenhower (1947-1962), Kennedy et Johnson (1960-1968), Nixon et Ford (1968-1976), Reagan et Bush père (1980-1992), Clinton et Bush fils (1992-2009), Obama (2009-2017) et Trump (2017-2021). Lors de l’inauguration du nouveau siège de la CIA à Langley, Kennedy conclut son discours aux personnels de l’agence par une phrase qui reste d’actualité : « Vos succès ne seront pas rendus publics. Vos échecs seront annoncés avec une sonnerie de trompette. » Après la guerre froide (1947-1991), la plus grande menace pour la sécurité des États-Unis est venue des attaques terroristes et du crime organisé, souvent étroitement liés. Les drogues de Colombie sont distribuées via les réseaux islamistes, qui revendent aussi les drogues synthétiques fabriquées dans les anciens laboratoires d’État de Pologne, de la République tchèque, de Lettonie, de Lituanie et d’Estonie. Les fautes de la CIA, en contradiction flagrante avec le modèle démocratique qu’elle est censée défendre, ont été mal acceptées par ses agents. Cela explique leurs révélations dans la presse, malgré les mesures strictes de cloisonnement. Au nom de la lutte contre le communisme, la CIA est intervenue dans le fonctionnement de la vie politique de nombreux pays en organisant des coups d’État contre des gouvernements démocratiquement élus, alors que bien peu de ces régimes étaient réellement communistes. Elle a déployé tous les moyens disponibles dans un but politique provisoire, sans en évaluer suffisamment les conséquences possibles, involontaires mais prévisibles, par rapport à leurs avantages immédiats. Aujourd’hui, la CIA a perdu le monopole des opérations clandestines à l’étranger. Selon un rapport publié en mai 2021, le ministère de la Défense dispose d’une « armée secrète » de plus de 60.000 agents, soit dix fois l’effectif clandestin de la CIA. Beaucoup agissent dans le monde entier sous une fausse identité avec une « légende » (passé vraisemblable fabriqué de toutes pièces). Certains accomplissent des tâches clandestines sous leur vrai nom, mais sans lien officiel avec l’État fédéral. Les bases de données des administrations publiques, comme les Services de la citoyenneté et de l’immigration ou l’Agence des douanes et de la protection des frontières, sont modifiées pour protéger ces fausses identités. Ces agents sont dotés d’équipements permettant d’échapper à la reconnaissance faciale et aux scanners d’empreintes digitales. Le programme de « réduction de la signature » des activités clandestines inclut la fourniture de « couvertures » contractuelles par des entreprises privées. Les agents peuvent ainsi travailler à l’étranger à titre civil sans lien officiel avec les ambassades ou les bases militaires américaines.

Loïc Salmon

« Le livre noir de la CIA », Yvonnick Denoël. nouveau monde éditions, 466 p, 10,90 €.

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes




Indo-Pacifique : convergence stratégique possible entre les Etats-Unis et la France

La France peut apparaître comme un partenaire crédible pour les États-Unis dans la zone Indo-Pacifique, à condition de limiter ses ambitions à ses moyens sans ignorer le rôle de Washington.

Lisa Curtis, directrice du programme de sécurité Indo-Pacifique du « think tank » américain Center for a New American Security, l’a expliqué au cours d’une conférence organisée le 15 novembre 2022 par la Fondation pour la recherche stratégique et l’association Jeunes IHEDN.

Centre de gravité mondial. Au cours du premier mandat du président démocrate Barack Obama (2009-2017), la zone Indo-Pacifique, a été replacée au cœur de la priorité géopolitique américaine. Ce pivot vers l’Asie n’a pas été remis en question par l’alternance républicaine de Donald Trump (2017-2021), malgré son retrait unilatéral de l’accord de Partenariat transpacifique en 2017. En comparant le « Cadre stratégique de l’Indo-Pacifique », suivi par l’administration Trump, et la « Stratégie pour l’Indo-Pacifique », publiée par l’administration de son successeur démocrate Joe Biden, les objectifs apparaissent identiques, à savoir garantir la liberté, l’ouverture, la prospérité et la sécurité de ce bassin océanique vital pour les intérêts américains. La Chine, la Corée du Nord et la Russie demeurent les adversaires désignés de ce cadre sécuritaire régi par les normes internationales. Cependant, l’administration Biden préfère aujourd’hui désigner le changement climatique comme principale menace à la stabilité de la région, plutôt que le terrorisme. Une approche multilatérale est à nouveau privilégiée pour obtenir l’abandon du programme nucléaire de Pyongyang et endiguer les ambitions de Pékin.

La Chine. Les États-Unis voient la Chine comme leur principale concurrente et la première opposante systématique au modèle d’économie de marché en Asie. La paix semble remise en question par le discours du président chinois Xi Jinping, qui souhaite parvenir à la réunification avec Taïwan, y compris par la force si nécessaire. Dans le cas d’une guerre sino-taïwanaise, une intervention des États-Unis ne fait aucun doute selon les récentes déclarations du président Biden. L’ambiguïté de la stratégie américaine, rappelle Lisa Curtis, repose sur le degré réel de cette intervention, dont le secret est censé dissuader toute prise de risque. En outre, la tactique de la « zone grise », pratiquée par la Chine pour imposer sa souveraineté en mer de Chine méridionale par des activités maritimes illicites, devient préoccupante. Un conflit menacerait la liberté de navigation dans cette zone riche en ressources et où transite un tiers des trafics pétroliers et de conteneurs. Le projet chinois des Nouvelles Routes de la Soie soulève de nombreuses inquiétudes pour la sécurité et le libre-échange en Asie. Les investissements fonctionnent, selon Washington, comme « un piège à dette » qui remet en question la souveraineté des États débiteurs. En défaut de paiement, le Sri Lanka a ainsi dû concéder le port de Hambantoa à la Chine par un bail de 99 ans et ne peut s’opposer aux escales de ses navires militaires.

Partenariats tous azimuts. Selon Lisa Curtis, le succès de la politique américaine réside dans la multiplication des dialogues internationaux permettant d’inclure davantage de partenaires, parfois au-delà des frontières traditionnelles de l’Indo-Pacifique. Cette relance multilatérale cible d’abord l’Association des nations d’Asie du Sud Est (ASEAN), qui regroupe l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Thaïlande, les Philippines, Brunei, le Viêt Nam, le Laos, la Birmanie et le Cambodge. Les États-Unis désirent renforcer cette organisation intergouvernementale, qui entretient des rapports complexes avec la Chine, entre investissements massifs et différends maritimes. Au cours d’une réunion ASEAN-États-Unis en mai 2022, le président Biden a promis une aide de 150 M$ aux pays de la région dans les domaines de la santé, du transport, de l’éducation, de l’énergie et de la protection de l’environnement. De son côté, la Chine y a investi 13 Mds$ en 2021. C’est pourquoi la contribution d’autres États et organisations proches des États-Unis est indispensable pour proposer des investissements alternatifs aux Nouvelles Routes de la Soie. En 2017, les États-Unis ont ainsi relancé le dialogue quadrilatéral de sécurité (QUAD) avec l’Inde, l’Australie et le Japon. Son objectif est d’agir suivant une vision commune des enjeux de la région en matière de sécurité maritime et de développement économique durable. Lors du sommet du QUAD à Tokyo en mai 2022, un fonds de 50 Mds$ sur cinq ans a été décidé pour contribuer au développement des pays de la région. Un partage d’informations satellitaires a été mis en place pour lutter contre les actions illégales en mer de Chine méridionale. Selon Lisa Curtis, l’Union Européenne est aussi amenée à jouer un rôle par ses capacités financière et diplomatique via le programme « EU Global Gateway Initiative », fonds d’investissements centré sur la lutte contre le réchauffement climatique et sur la transition énergétique. Une enveloppe de 10 Mds€ a été actée par la Commission européenne en décembre 2022 au profit des pays de l’ASEAN.

La France. L’alliance militaire AUKUS entre l’Australie, la Grande-Bretagne et les États-Unis a été conclue en septembre 2021 pour endiguer la montée en puissance de la Chine. Ce traité comprend en particulier des échanges de technologies dans les domaines du nucléaire, de l’intelligence artificielle, de la cyberguerre et des sous-marins. Selon Lisa Curtis, la rupture par l’Australie du contrat de 90 Mds$ avec la France, portant sur un programme de sous-marins, ne signifie pas une opposition entre la France et les États-Unis dans la région. Elle concède que la création d’AUKUS aurait pu se conclure en consultant Paris au préalable. Elle souligne qu’il n’a jamais été question de tenir la France à l’écart, dont la zone économique exclusive et les moyens d’action en mer en font une partenaire incontournable. Depuis 2017, Paris porte un nouveau regard sur l’importance de la zone Indo-Pacifique dans sa politique internationale. Ses objectifs se rapprochent de ceux de Washington : développement économique ; lutte contre les effets du changement climatique ; sécurité maritime. Dans cette optique, la France a adhéré en décembre 2020 à l’Association des États riverains de l’océan Indien, où elle contribue à l’initiative de protection du domaine maritime par le partage d’images satellitaires. Toutefois, la question d’une intégration de la France dans le QUAD reste suspendue à une contribution matérielle et financière plus importante, estime Lisa Curtis. La notion de « puissance d’équilibre », mentionnée dans le document officiel français « Revue nationale stratégique 2022 », n’est pas clairement définie. Pour Washington, cela laisse planer une incertitude sur la volonté de la France de s’engager davantage.

Louis Lamiot

Les États-Unis maintiennent une présence militaire en Indo-Pacifique depuis plus de 70 ans. Entre l’Inde et le Pakistan et entre les îles Kouriles au Nord du Japon et l’Antarctique, la VIIème Flotte déploie un ou deux porte-avions, 50 à 70 navires de surface et sous-marins, 140 avions et environ 20.000 marins et « marines » (troupes de débarquement). Dans les golfes Arabo-Persique, d’Oman et d’Aden ainsi qu’en mer Rouge et mer d’Arabie, la Vème Flotte déploie deux porte-avions, 20 navires, une centaine d’avions et environ 20.000 marins et marines pour, notamment, surveiller le canal de Suez et les détroits d’Ormuz et de Bab el Mandeb. En outre, les États-Unis disposent de bases militaires sur la zone : Japon, 39.300 soldats ; Corée du Sud 23.400 militaires et système antimissile THAAD ; Australie,1.250 marines et 2.500 à terme ; Guam et Saipan, 6.000 militaires et système THAAD ; Djibouti, 4.000 soldats et drones ; Diego Garcia, base britannique concédée aux États-Unis jusqu’en 2036, 4.000 personnels militaires et civils. Enfin, les États-Unis ont conclu des traités d’alliance militaire avec la Corée du Sud, le Japon, la Thaïlande et Taïwan.

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