Russie : confit en Ukraine, mobilisation partielle et fragilités

Durant l’hiver 2022-2023, les forces armées russes ont repris l’initiative. Elles limitent leurs frappes aériennes à distance de sécurité, portent leurs efforts sur le combat terrestre et accroissent leurs effectifs par une mobilisation partielle. Toutefois, la base industrielle et technologique de défense peine à suivre.

Dans une note publiée en région parisienne en avril 2023 par la Fondation pour la recherche stratégique, Philippe Gros, maître de recherche, et Vincent Tourret, chercheur associé, fondent leur analyse sur les sources ouvertes et la littérature technico-militaire russe, mais restent prudents en raison de la propagande des deux camps, des informations erronées et des lacunes dans les données disponibles.

Absence de supériorité aérienne. Lors du déclenchement de la guerre (24 février 2022), les forces aérospatiales russes (VKS) pouvaient déployer 300 avions de combat et environ 300 hélicoptères, souvent assez modernes, face à la centaine d’appareils et aux systèmes de défense anti-aérienne, vieillissants et parfaitement connus, de l’armée de l’Air ukrainienne. Pourtant, celle-ci a contraint les VKS à une posture largement défensive, voire passive, par des vols rasants et nocturnes, en deçà de la couverture radar, et par des frappes, sommaires mais efficaces, sur les bases aériennes russes. L’attrition qui s’ensuivit a dissuadé les VKS de s‘engager trop profondément dans l’espace aérien ukrainien. Selon la conception soviétique puis russe, l’aviation se réduit à une artillerie aéroportée, complémentaire de l’arsenal balistique pour la frappe en profondeur contre les centres de commandement et de conduite, aérodromes et systèmes anti-aériens stratégiques. En outre, elle doit protéger les systèmes de défense anti-aériens russes et saturer l’adversaire par ses feux, sans tenter de maîtriser l’espace de la manœuvre aérienne. La doctrine russe préconise le canon, la roquette, le missile et la guerre électronique pour percer des « corridors aériens » permettant le passage de l’aviation. Elle a privilégié le développement des missiles à longue portée Tochka-U et Iskander, pour des tirs à distance de sécurité depuis les bombardiers lourds Tu-160, Yu-95 et Tu-22, et le maintien d’un stock de bombes et de roquettes, non guidées et moins coûteuses, pour les bombardiers légers Su-30, Su-34 et Su-35. Par ailleurs, les équipages d’avions de combat ne volent qu’une centaine d’heures par an, contre 180 heures selon le standard OTAN, et les exercices avec des munitions guidées restent trop limités. En conséquence, les 66 hélicoptères et 67 avions russes déjà abattus ont entraîné la mort de 127 personnels navigants, dont 105 officiers. En outre, les appareils russes nécessitent une maintenance complexe, aggravée par le manque de pièces de rechange, une externalisation incohérente, un personnel insuffisamment qualifié et une documentation obsolète. Les frappes aériennes contre les villes et les infrastructures ukrainiennes critiques ou les dépôts de carburants et les lignes de communications dénotent un manque de stratégie d’interdiction basée sur les effets, vu la superficie de l’Ukraine, le nombre de ses infrastructures à cibler et sa capacité à réparer les matériels détruits. Le maintien des salves de missiles dans la durée dépend des stocks et de la production. De plus, les VKS ne disposent pas de capacités ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) pour le ciblage d’opportunité sur des objectifs délocalisables, comme les PC tactiques, ou liés aux activités d’une infrastructure. Dans le domaine spatial, la capacité de renseignement d’origine image varie entre l’obsolescence, voire la fin d’activités, des trois satellites Persona, l’échec de la mise en orbite des minisatellites Razbeg et le retard des deux grands programmes de remplacement : la famille de satellites de reconnaissance optique Razdan, équivalente au KH-11 américain ; la constellation de minisatellites de surveillance de la terre tout temps Berkut.

Effectifs terrestres affaiblis. Le volume des pertes russes depuis le début de la guerre s’avère difficile à évaluer. L’État-major de l’Union européenne les estiment à 60.000 morts et 250.000 blessés. Selon la terminologie russe les « pertes irrémédiables » incluent les morts, les prisonniers et les portés disparus, les blessés étant comptabilisés par le Service de santé. Le nombre des prisonniers aux mains des Ukrainiens se monterait à plusieurs milliers. En outre, il convient de tenir compte des milliers de soldats russes qui refusent de servir, préférant la sanction disciplinaire à la mort ou ne voulant pas tuer des Ukrainiens dans une guerre qu’ils estiment injustifiée. Pendant les premières semaines de guerre, de lourdes pertes ont été constatées parmi les unités les plus expérimentées, à savoir les « Spetsnaz » (forces spéciales), les parachutistes et l’infanterie de Marine. Le corps des officiers a été particulièrement touché, de l’ordre de 6.000 à 16.000 mis hors de combat (tués ou blessés graves). Or selon la doctrine russe du « commandement par un seul homme », les officiers assurent aussi une grande partie de l’expertise technique et de l’encadrement, fonctions confiées…aux sous-officiers dans les armées occidentales. Pour rétablir la parité numérique avec les forces armées ukrainiennes, le Kremlin a décidé une mobilisation partielle de 300.000 hommes, auxquels il faut ajouter les 50.000 repris de justice recrutés par la société paramilitaire privée Wagner. Mais ce flux de volontaires s’est tari après la mise hors de combat de 30.000 d’entre eux, dont 9.000 tués. Plus de 70 % des soldats mobilisés seraient inaptes au combat pour diverses raisons. D’abord, la formation initiale de deux semaines est considérée comme inadaptée et insuffisante. Démotivée, la plupart des recrues ne croit guère à la propagande sur la « dénazification » de l’Ukraine ni à l’objectif affiché de sa « démilitarisation ». Les troupes, souvent composées de conscrits, ne sont pas encadrées par des soldats plus expérimentés. S’y ajoutent les actes de sabotage, intentionnels ou non, les défaillances du Service de santé, le manque d’appui d’artillerie et l’insuffisance des moyens de communications.

Érosion de l’armement lourd. Au début des hostilités, les forces armées russes disposaient de 7.000 chars, dont 1.200 à 1.600 auraient été engagés, de la fourniture de 250 chars neufs par an et de 700 réparés et stockés. Depuis, elles en auraient déjà perdu 3.000 au combat, en panne définitive ou « cannibalisés ». Le maintien en condition opérationnelle (MCO) a surtout porté sur les chars anciens, moins compliqués à moderniser. En 2021, l’artillerie disposait de 4.000 canons automoteurs, 12.000 canons tractés et plus de 3.000 lance-roquettes en stocks. Elle pouvait déployer en opération 2.000 canons automoteurs (1.750 de 152 mm), 150 canons tractés, 1.000 lance-roquettes multiples (LRM) et 1.500 mortiers lourds. Selon la doctrine en vigueur sur la tactique, la manœuvre terrestre emploie l’artillerie comme effecteur principal et non pas comme appui des unités de mêlée. Déjà, les pertes sont estimées à 360 canons automoteurs, 180 LRM et 185 mortiers lourds et canons tractés. S’y ajoutent celles en artilleurs (25 % d’officiers), en drones (guidage et correction des feux) et dans le ravitaillement en munitions. L’inefficacité, voire l’absence, de l’artillerie d’appui a été compensée par les tirs des chars. Le rationnement des munitions de l’artillerie résulte de la baisse de production et des mauvaises conditions de leur stockage à l’air libre, où les grands écarts de température dégradent les charges propulsives. Par ailleurs, le rythme des salves accélère l’usure des pièces. Au-delà de 2.000 coups par canon, le tube risque de se déformer et donc de réduire la précision puis, à terme, d’éclater. Les pertes au combat et les déficiences du MCO auraient provoqué des diminutions des parcs : 45% pour les chars ; 40 % pour les véhicules blindés ; 30 % pour l’artillerie ; 25 % pour les LRM. Cette réduction de la puissance de feu ne permet plus aux forces russes les mêmes tactiques de manœuvre.

Loïc Salmon

Ukraine : ascendant opérationnel incertain dans le conflit en cours

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Turquie : recherche de puissance militaire et diplomatique

Dans sa volonté d’autonomie vis-à-vis de l’Occident, la Turquie entretient des relations compliquées avec la Russie. Elle maintient des influences multiformes dans les régions de l’ex-Empire ottoman (XIVème-XXème siècles) et continue de les étendre jusqu’en Afrique subsaharienne.

Georges Berghezan, chercheur au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité, l’explique dans un rapport rendu public le 6 avril 2023 à Bruxelles.

Alliée rebelle de l’Occident. Membre de l’OTAN depuis 1952, la Turquie a autorisé les États-Unis à déployer des armes nucléaires tactiques sur la base aérienne d’Incirlik dès 1959. Depuis, Washington y entrepose une cinquantaine de bombes thermonucléaires B-61, dont la puissance varie de 0,3 kt (tactique) à plus de 100 kt (stratégique). Pendant la guerre froide (1947-1991), la Turquie était le seul pays membre de l’OTAN à partager une frontière avec l’URSS et constituait un poste avancé à la frontière de l’Iran et à proximité du golfe Arabo-Persique. Les relations entre Ankara et Washington ont commencé à se dégrader lors de la guerre des États-Unis contre l’Irak en 2003, de celle de l’OTAN en Libye en 2011 et au cours de la guerre civile en Syrie en 2014. Elle se sont durablement détériorées en 2017 lors de l’accord d’achat par la Turquie de systèmes anti-missiles russes S-400. L’année suivante, le Congères américain a bloqué la plupart des exportations d’armes vers la Turquie. L’annonce d’une co-production russo-turque des nouveaux missiles anti-aériens et antibalistiques mobiles S-500 a entraîné, de la part des États-Unis, l’exclusion de la Turquie du programme d’avion de combat américain F-35 en 2019 et l’annulation de la vente d’une centaine d’exemplaires. Les relations de la Turquie avec l’Union européenne (UE) se sont dégradées lors de la crise migratoire de 2015, quand près d’un million de réfugiés, surtout syriens, afghans et irakiens, ont franchi illégalement les frontières entre la Turquie, la Grèce et la Bulgarie. Le 18 mars 2016, la Turquie a accepté le retour des clandestins et s’est engagée à empêcher une nouvelle intrusion de réfugiés, en échange d’une aide européenne de plusieurs milliards d’euros pour mieux les accueillir sur son sol. Pourtant quelques mois plus tard, le Parlement européen a demandé un « gel provisoire » des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE à la suite de la répression disproportionnée d’Ankara après la tentative de coup d’État des 15 et 16 juillet 2016. La candidature turque a été déposée en 1987 et acceptée en 1999, mais les négociations, commencées en 2005, n’avancent pas. En août 2020, la Turquie a envoyé, sous escorte militaire, un navire de recherches sismiques prospecter d’éventuels gisements gaziers dans des eaux revendiquées par la Grèce et Chypre, suscitant ensuite des exercices navals grecs puis turcs. Par ailleurs, Ankara déploie près de 40.000 soldats sur la partie Nord de l’île de Chypre, occupée depuis 1974 sous le nom de « République turque de Chypre-Nord » non reconnue par les autres pays du monde. Avant le début du conflit russo-ukrainien (24 février 2022), la Turquie a vendu une vingtaine de drones tactiques Bayraktar TB-2 à l’Ukraine, qui en aurait acquis une cinquantaine d’autres, dont quelques-uns à titre gratuit, durant les premiers mois de combat. La Turquie a condamné à plusieurs reprises l’invasion et l’annexion de territoires ukrainiens par la Russie, mais a refusé de s’aligner sur les sanctions économiques prises par les États-Unis et l’UE à son encontre. En juillet 2022, elle a joué un rôle actif entre Kiev et Moscou dans les négociations sur un accord de libre passage des navires transportant des céréales dans la mer Noire et sur celui de l’échange de prisonniers en septembre.

Relations ambigües avec la Russie. Les sanctions économiques contre la Russie ont profité…à la Turquie ! En effet, celle-ci lui a acheté des hydrocarbures à prix réduits et a accru ses échanges commerciaux avec elle. Les importations provenant de la Russie ont augmenté de 213 % et les exportations vers elle de 113 % entre mars et octobre 2022 par rapport à la période 2017-2021. En outre, fin 2022, du gaz russe alimente la Macédoine du Nord, la Serbie et le Hongrie via le gazoduc TurkStream (inauguré le 8 janvier 2020), qui passe sous la mer Noire et débouche dans la partie européenne de la Turquie. La Russie double ainsi ses livraisons de gaz vers la Turquie, qui en reçoit depuis 2003 par le Blue Stream traversant l’Est de la mer Noire. Depuis 2015, la Russie construit la première centrale nucléaire turque. Les relations commerciales bilatérales russo-turques incluent l’armement. L’accord de 2017 sur l’achat de systèmes S-400 (voir plus haut) d’un montant de 2,5 Mds$ porte sur quatre batteries, à savoir deux fabriquées en Russie et deux assemblées en Turquie. La première a été installée en septembre 2019 sur la base aérienne de Mürted Akinci près d’Ankara. Un éventuel achat supplémentaire a été démenti en septembre 2022 par la Turquie, en raison de dysfonctionnements lors des essais et de l’insuffisance des transferts de technologie. Sur le plan opérationnel, les forces armées russes et turques se sont trouvées dans des camps opposés lors de guerres, notamment en Azerbaïdjan et en Syrie. En septembre 2020, les hostilités ont repris entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour le contrôle de la région du Nagorno-Karabakh. La première achète des armes principalement à la Russie, qui y maintient une base militaire. Le second s’approvisionne en Russie, en Israël et, récemment, en Turquie avec laquelle il a conclu plusieurs accords de coopération militaire depuis 1992. L’Azerbaïdjan a reconquis la plus grande partie du Nagorno-Karabakh en six semaines, grâce notamment à des exercices préalables avec la participation de 11.000 soldats turcs et surtout aux drones Bayraktar TB2. Le cessez-le-feu de novembre 2020 a conduit à la sécurisation d’un corridor entre l’Arménie et le Nagorno-Karabakh par une force de maintien de la paix constituée de 2.000 militaires russes. En outre, un centre conjoint russo-turc a été ouvert en janvier 2021 pour contrôler le cessez-le-feu, qui a subi plusieurs violations sanglantes en novembre 2021 et septembre 2022. A la suite du « printemps arabe » de 2011, la Syrie connaît une guerre civile, attisée en sous-main par la CIA américaine (livraisons d’armes et formation de combattants) et la Turquie qui soutient une partie des rebelles. En septembre 2015, alors qu’il ne contrôle plus qu’un tiers du territoire, le régime en place reçoit un soutien militaire massif de la Russie (plusieurs milliers de soldats et des dizaines d’avions de combat), qui retourne la situation en sa faveur. Le 24 novembre 2015, dans l’espace aérien turc, un chasseur turc F16 abat un bombardier russe Su24, qui s’écrase en Syrie. La Russie impose alors des sanctions économiques à la Turquie et bombarde ses alliés turkmènes en Syrie. Puis en août 2016, Moscou et Ankara se réconcilient et organisent des négociations entre Damas et une partie de son opposition armée, lesquelles aboutissent à une désescalade.

Intérêt croissant pour l’Afrique. Conséquence de son « plan d’action pour une ouverture sur l’Afrique » de 1998, la Turquie obtient le statut d’observateur à l’Union africaine en 2005. Le nombre de ses ambassades y passe de 12 en 2009 à 43 en 2022. Sa diplomatie combine identification religieuse, discours anticolonialiste, aide humanitaire et investissements économiques. Parti de 4,09 Mds$ en 2000, le volume de son commerce avec l’Afrique atteint 29,4 Mds$ en 2021. Des accords de coopération en matière de sécurité ont été conclus, surtout en 2017 et 2018, avec 30 pays africains et portent sur la formation de personnels parmi les forces armées, la police et les garde-côtes. La Turquie dispose déjà d’une base militaire en Somalie. Elle a vendu des véhicules blindés à une quinzaine de pays et exporte vers l’Afrique des systèmes de surveillance et de capteurs électro-optiques, des véhicules de déminage et des fusils. Les exportations de matériels aéronautique et de défense y sont passées de 83 Mds$ en 2020 à 460 Mds$ en 2021 !

Loïc Salmon

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Exposition « La haine des clans, guerres de religion 1559-1610 » aux Invalides

Huit guerres entre catholiques et protestants ensanglantent la France, conflits où interviennent les rivalités aristocratiques exacerbées par les images et les rhétoriques. La tolérance religieuse finale débouchera sur la laïcité…en 1905 !

Le contexte. Au milieu du XVIème siècle, la France, pays le plus peuplé d’Europe qui dispose de riches terres agricoles et d’une importante production manufacturière, prend conscience du sentiment national. L’autorité royale se renforce et l’administration se centralise. Par le Traité de Cateau-Cambrésis de 1559 conclu à l’issue des guerres d’Italie, la France récupère Calais sur l’Angleterre et les évêchés de Metz, Toul et Verdun sur le Saint-Empire romain germanique, mais l’Espagne devient la première puissance européenne. Toutefois, comme la France a renoncé à la majorité de ses possessions italiennes, sa noblesse, qui se voit privée de son champ d’honneur et de richesses, ressent un déclassement social. Cette année-là, Henri II, roi depuis 1547, meurt accidentellement dans un tournoi sans héritier en âge de régner. En outre, l’État se trouve en banqueroute et la société confrontée à la hausse des prix, aux disettes et au retour des épidémies de peste. Elle se tourne alors vers Dieu mais perd confiance dans l’Église romaine et le clergé, de quoi susciter une grande angoisse et des conversions à la « Réforme ». Celle-ci remonte aux 95 thèses du moine allemand Martin Luther (1521) et à l’ouvrage « Institution de la religion chrétienne » par le théologien français Jean Calvin (1536). L’imprimerie les diffusent dans toute l’Europe. Les premières communautés protestantes, mises en place en France en 1555, regroupent près de 2 millions de fidèles en1562, soit 10 % de la population, dans diverses couches de la société. Les querelles théologiques prennent une dimension politique par la conversion de princes protestants, auxquels s’allie le roi catholique François 1er (1515-1547), lors de ses guerres contre l’empereur d’Allemagne et roi d’Espagne Charles-Quint (1519-1558), pourtant catholique lui aussi.

Les guerres civiles. En 1560, le jeune roi François II fait entrer ses oncles François de Lorraine, duc de Guise, et Charles, cardinal de Lorraine, au Conseil royal. Des nobles protestants tentent alors de l’enlever à Amboise pour le soustraire à leur influence. Cette conjuration donne lieu à une sanglante répression contre les protestants. A François II, mort la même année, succède son frère Charles IX, encore mineur. La reine-mère Catherine de Médicis exerce alors la régence et tente, sans succès, des réconciliations en 1560, 1561 et 1562. Le massacre de protestants à Wassy en 1562, par les troupes du duc de Guise, déclenche la première guerre de religion, qui se termine l’année suivante par l’édit d’Amboise accordant la liberté de conscience aux protestants avec une liberté de culte limitée. La tentative d’enlèvement à Meaux de la famille royale par les protestants, en septembre 1567, provoque la deuxième guerre de religion qui dure jusqu’en mars 1568. Au cours de la troisième guerre de religion, commencée en août de la même année, Louis 1er de Bourbon, prince de Condé, principal chef protestant et impliqué dans la conjuration d’Amboise, est assassiné sur le champ de bataille de Jarnac (1569) et remplacé par l’amiral Gaspard de Coligny. Cette guerre se termine en 1570 par la paix de Saint-Germain. Pour réconcilier les deux partis, Catherine de Médicis organise, deux ans plus tard, de grandes fêtes à l’occasion du mariage de sa fille Marguerite de Valois, qui entrera dans l’Histoire sous le nom de « Reine Margot », avec le roi de Navarre Henri de Bourbon, neveu de Louis 1er et qui a abjuré le protestantisme. Le 24 août, jour de la Saint-Barthélemy et lendemain de la cérémonie, l’amiral de Coligny et les chefs protestants présents à Paris sont assassinés, prélude à trois jours de massacre de protestants dans la capitale et plusieurs villes du royaume. La quatrième guerre de religion, qui s’ensuit, s’achève en 1573. L’année suivante, Henri III succède à son frère Charles IX, décédé, et les hostilités reprennent. La cinquième guerre de religion se termine en 1576 avec la « Paix de Monsieur », frère du roi et duc d’Alençon. Les victimes de la Saint-Barthélemy sont réhabilitées et les protestants se voient accorder la liberté générale de culte, sauf à Paris et dans les villes royales. La sixième guerre de religion, la plus courte, dure du 15 mars au 14 septembre 1577. La paix de Bergerac y met fin, puis l’édit de pacification de Poitiers accorde le droit au culte réformé dans les faubourgs. La septième guerre de religion (1579-1580) se clôt par la paix du Fleix, qui confirme les édits de Poitiers puis de Nérac (1579) accordant 14 places de sûreté supplémentaires aux protestants pendant six mois. En septembre 1584, le clan des Guise crée la Ligue (catholique) parisienne. La huitième et dernière guerre de religion dure du 31 mars au 30 avril 1598 avec plusieurs faits marquants. A Paris, la « Journée des Barricades » des 12-13 mai 1588 consiste en un soulèvement organisé par le duc de Guise, au motif qu’Henri III envisage de désigner Henri de Bourbon (redevenu protestant en 1576) comme son successeur. Les 23 et 24 décembre 1588 à Blois, la seconde génération des chefs du clan des Guise est assassinée : Henri dit le Balafré, duc de Guise et fils de François de Lorraine ; le cardinal Louis de Lorraine, son frère et neveu du cardinal Charles. Le 1er août 1589 à Saint-Cloud, Henri III est assassiné par le moine Jacques Clément. Le 25 juillet 1593 à Saint-Denis, Henri de Bourbon, qui lui a succédé, abjure le protestantisme. Le 27 février 1594 à Chartres, Henri IV est sacré roi de France. Le 30 avril 1598, l’édit de Nantes garantit les libertés religieuses et met fin à quarante ans de guerres civiles. Le 2 mai 1598, la paix de Vervins termine celle avec l’Espagne, déclenchée en 1595.

L’activité diplomatique. Entre 1559 et 1589 et au-delà des différences religieuses, la royauté française constitue le réseau d‘ambassadeurs permanents auprès des cours étrangères le plus étendu d’Europe. Catherine de Médicis propose une politique matrimoniale impliquant ses enfants. Son fils Henri, duc d’Anjou, est élu roi de la Confédération de Pologne en 1573 et gouverne 7 millions de sujets catholiques, protestants et orthodoxes. Devenu roi de France l’année suivante, il met sur pied le premier « ministère » des Affaires étrangères. Dès 1555, l’amiral de Coligny lance des expéditions au Brésil et en Floride, où d’éphémères colonies donnent vie au rêve d’un Empire français aux Amériques où cohabiteraient catholiques et protestants. Mais, l’Espagne et le Portugal y voient une menace pour leur propre Empire colonial et…la foi catholique ! L’Angleterre, protestante, soutient financièrement ses coreligionnaires allemands, français et ceux des Provinces-Unies (qui deviendront l’État des Pays-Bas) en révolte contre l’Espagne, dont Londres veut contenir la puissance. Le traité de Blois de 1572 entre la France et l’Angleterre établit une alliance contre l’Espagne et assure la neutralité de l’Angleterre dans les guerres civiles en France. Par ailleurs, les Pays-Bas et le Palatinat allemand, États protestants, procurent argent et troupes aux « huguenots » français, moins par solidarité religieuse que par appât du gain ou des considérations politiques. L’alliance de la France avec les cantons suisses, conclue en 1516 et renouvelée en 1521, 1582 et 1602 sauf avec celui de Zurich (protestant), fournit des mercenaires à l’armée royale.

Loïc Salmon

L’exposition « La haine des clans, guerres de religion » (5 avril–30 juillet 2023), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Cette époque fait l’objet de deux autres expositions : « Visages des guerres de religion au château de Chantilly (4 mars- 21 mai) ; Antoine Caron (1521-1599), le théâtre de l’Histoire » au Musée national de la Renaissance, château d’Écouen (5 avril-3 juillet). L’exposition aux Invalides présente des tableaux, armes, armures, objets, livres et archives. Visites guidées, conférences et concerts sont prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr

Les guerres de religion, 1559-1610, la haine des clans

Défense : la laïcité, facteur de cohésion dans les armées

Quand le lys affrontait les aigles




Ukraine : ascendant opérationnel incertain dans le conflit en cours

Dans la perspective de la contre-offensive annoncée, les forces armées ukrainiennes disposent d’une assistance occidentale massive en termes de renseignement et de soutien, mais doivent combiner la culture militaire soviétique avec les pratiques de l’OTAN. (Carte : situation au 26-4-2023)

Dans une note publiée en région parisienne en avril 2023 par la Fondation pour la recherche stratégique, Philippe Gros, maître de recherche, et Vincent Tourret, chercheur associé, fondent leur analyse sur les sources ouvertes et la littérature technico-militaire russe, mais restent prudents en raison de la propagande des deux camps, des informations erronées et des lacunes dans les données disponibles.

Une organisation perfectible. Depuis l’invasion russe de la Crimée en 2014, les forces armées ukrainiennes se sont préparées à une guerre défensive globale sur les plans doctrinaire, capacitaire et opérationnel en s’inspirant de la culture miliaire de l’OTAN. Toutefois, des officiers supérieurs, formés au modèle soviétique, laissent difficilement une marge d’initiative à leurs subordonnés. En outre, les unités régulières cohabitent avec des volontaires et des unités de défense territoriales dans le maintien d’une forte centralisation administrative. Cette hétérogénéité se retrouve dans la compétence des chefs, la gestion des ressources humaines, l’entraînement et les équipements des unités. Outre des critiques virulentes, elle entraîne trop de pertes pour pouvoir soutenir une guerre longue contre les forces russes. Cependant, les généraux et les états-majors ont démontré leur capacité à concevoir une manœuvre au niveau d’un théâtre grâce à leur maîtrise de l’offensive, par le siège et le mouvement, et à leur savoir-faire pour l’adapter aux menaces et à l’environnement. Dans le renseignement, le système de drones Delta, mis au point en 2016 par les développeurs civils nationaux selon les standards de l’OTAN, est déployé dans les sept zones de front. Il réalise une fusion des données ISR (renseignement multi-sources, surveillance et reconnaissance), accessible aux unités tactiques sur les tablettes ou les téléphones portables, via le réseau satellitaire privé américain Starlink. Si la parité avec les Russes apparaît au niveau des capteurs (mini-drones) au front, les Ukrainiens les surpassent pour le renseignement dans la profondeur du dispositif adverse, grâce d’abord à l’énorme capacité spatiale occidentale. Cette dernière combine la diffusion de renseignements de la part des pays alliés et les réponses rapides aux demandes de renseignement ukrainiennes. La production inclut le renseignement d’intérêt immédiat, celui de situation et celui d’appui au ciblage, avec une précision de 7 mètres pour la mise en œuvre des roquettes américaines Himars/M270 guidées par recalage GPS. En outre, les Ukrainiens disposent de nombreuses sources de renseignements d’origine humaine dans les zones occupées par les forces russes, mais peu dans le Donbass, et des moyens pour les récupérer et les fusionner dans le système Delta. En matière de soutien, le système ukrainien, très centralisé, manque de coordination et de plateformes logistiques aux échelons tactiques et repose sur des lignes de communications longues et confuses. Il dépend en grande partie de l’assistance des populations locales et des réseaux bénévoles ukrainiens et internationaux. Le ravitaillement, fourni par les États alliés et coordonné par des structures américaine, OTAN et européenne, se heurte à l’interopérabilité limitée des moyens mis en œuvre et à la réglementation des transports au sein de l’Union européenne. Le dysfonctionnement du service de santé auprès des unités en première ligne est compensé par l’assistance occidentale, à savoir équipements et formation pour les structures locales et accueil des blessés dans les hôpitaux des pays alliés. L’évacuation des blessés graves et des grands brûlés vers les hôpitaux de l’arrière, souvent entravée par l’état catastrophique des routes, se fait surtout par des trains médicalisés.

Des troupes à former. Les forces armées ukrainiennes, estimées à 120.000 hommes, subissent de lourdes pertes évaluées à plusieurs dizaines de morts et de blessés par jour, notamment parmi les troupes expérimentées et celles formées dans les pays de l’OTAN. Le grand nombre de contrats d’engagements militaires courts, souscrits durant la guerre dans le Donbass entre 2014 et 2022, a permis à l’Ukraine de disposer d’une certaine réserve expérimentée. Mais ce vivier a été mal exploité en raison de l’hétérogénéité des unités, de la guerre d’usure et d’une mauvaise gestion, comme l’envoi de conscrits au front sans un entraînement préalable de plusieurs semaines. La plupart des 400.000 « mobilisables » n’a aucune expérience militaire. La remontée en puissance des forces ukrainiennes repose donc sur la formation dans les pays alliés. L’opération britannique « Orbital » a ainsi formé 22.000 soldats entre 2015 et 2022. Puis l’opération « Interflex », qui rassemble plus de 800 instructeurs britanniques, australiens, danois, canadiens, lituaniens, néerlandais, néo-zélandais, norvégiens, finlandais et suédois, a organisé des stages de trois semaines à 10.000 hommes en 2022, chiffre qui devrait doubler en 2023. Un programme international, sous commandement américain et incluant des instructeurs britanniques, canadiens et lituaniens, a formé 23.000 officiers et sous-officiers entre 2015 et 2022. Entre avril et août 2022, la « Task Force Gator » (américaine) a formé 1.600 militaires sur 16 systèmes d’armes…américains ! En juin 2023, l’initiative « European Union Military Assistance Mission », qui rassemble 23 pays européens dont la Pologne, l’Allemagne, la France, l’Espagne et l’Italie, aura formé 12.000 combattants et 2.800 spécialistes dans des stages de 30 jours.

Des armements lourds insuffisants. Malgré les captures d’équipements russes, dont seulement 30 % réutilisables, et les livraisons d’armes occidentales, l’usure opérationnelle et les pertes freinent la montée en puissance des parcs ukrainiens. Celui des chars, qui en a déjà perdu de 800 à 1.000, n’en compterait qu’entre 700 et 1.000. En raison de la perte plausible de 2.000 véhicules ukrainiens, le parc d’engins blindés atteindrait 3.000, grâce à la capture de quelques centaines de véhicules russes et surtout aux livraisons occidentales de 3.500 véhicules blindés de combat d’infanterie (VBCI), transports de troupes blindés et autres véhicules. S’y ajouteront les livraisons, promises et échelonnées sur plusieurs mois, de 300 chars tous modèles confondus, 200 VBCI, 450 véhicules tout terrain, 300 MRAP (véhicules conçus pour résister aux engins explosifs improvisés et aux embuscades) et 120 canons autopropulsés, qui subiront aussi des pertes et dont il faudra assurer le maintien en condition opérationnel. Leur expérience du combat, acquise depuis 2014, et leur formation à l’américaine ont permis aux Ukrainiens de réagir dans l’emploi de l’artillerie. Ils disposent de bombes de petit diamètre lancées du sol (bombes guidées planantes) combinant longue portée et précision, de lance-missiles balistiques Vilkha-M ukrainiens et de canons Caesar français et PzH 2000 allemands. Très utilisés, ces canons subissent une usure accélérée. Des centres de maintien en condition opérationnelle ont donc été installés en Lituanie, Pologne et Slovaquie.

Des stocks de munitions limités. L’intensité des combats entraîne des cadences de tirs de 5.000 à 7.000 obus/jour et réduit les stocks. Les 1.500 canons d’origine soviétique tirent des obus de 122 mm et 152 mm, mais les canons « occidentaux » surtout des obus de 155 mm. Or les tirs d’obus de 155 mm atteignent 3.500/jour. Entre mai 2022 et février 2023, les États-Unis ont livré 1,1 million d’obus de ce calibre et les autres pays alliés (France, Grande-Bretagne, Canada, Finlande, Allemagne, Italie, Norvège, Espagne et Suède) 100.000, soit en tout trois mois de munitions au rythme actuel. Enfin, le brouillage russe réduit le stock des drones. En moyenne, le drone d’une unité d’infanterie ne dure qu’un jour contre 40 pour une unité d’artillerie.

Loïc Salmon

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Indo-Pacifique : convergence stratégique possible entre les Etats-Unis et la France

La France peut apparaître comme un partenaire crédible pour les États-Unis dans la zone Indo-Pacifique, à condition de limiter ses ambitions à ses moyens sans ignorer le rôle de Washington.

Lisa Curtis, directrice du programme de sécurité Indo-Pacifique du « think tank » américain Center for a New American Security, l’a expliqué au cours d’une conférence organisée le 15 novembre 2022 par la Fondation pour la recherche stratégique et l’association Jeunes IHEDN.

Centre de gravité mondial. Au cours du premier mandat du président démocrate Barack Obama (2009-2017), la zone Indo-Pacifique, a été replacée au cœur de la priorité géopolitique américaine. Ce pivot vers l’Asie n’a pas été remis en question par l’alternance républicaine de Donald Trump (2017-2021), malgré son retrait unilatéral de l’accord de Partenariat transpacifique en 2017. En comparant le « Cadre stratégique de l’Indo-Pacifique », suivi par l’administration Trump, et la « Stratégie pour l’Indo-Pacifique », publiée par l’administration de son successeur démocrate Joe Biden, les objectifs apparaissent identiques, à savoir garantir la liberté, l’ouverture, la prospérité et la sécurité de ce bassin océanique vital pour les intérêts américains. La Chine, la Corée du Nord et la Russie demeurent les adversaires désignés de ce cadre sécuritaire régi par les normes internationales. Cependant, l’administration Biden préfère aujourd’hui désigner le changement climatique comme principale menace à la stabilité de la région, plutôt que le terrorisme. Une approche multilatérale est à nouveau privilégiée pour obtenir l’abandon du programme nucléaire de Pyongyang et endiguer les ambitions de Pékin.

La Chine. Les États-Unis voient la Chine comme leur principale concurrente et la première opposante systématique au modèle d’économie de marché en Asie. La paix semble remise en question par le discours du président chinois Xi Jinping, qui souhaite parvenir à la réunification avec Taïwan, y compris par la force si nécessaire. Dans le cas d’une guerre sino-taïwanaise, une intervention des États-Unis ne fait aucun doute selon les récentes déclarations du président Biden. L’ambiguïté de la stratégie américaine, rappelle Lisa Curtis, repose sur le degré réel de cette intervention, dont le secret est censé dissuader toute prise de risque. En outre, la tactique de la « zone grise », pratiquée par la Chine pour imposer sa souveraineté en mer de Chine méridionale par des activités maritimes illicites, devient préoccupante. Un conflit menacerait la liberté de navigation dans cette zone riche en ressources et où transite un tiers des trafics pétroliers et de conteneurs. Le projet chinois des Nouvelles Routes de la Soie soulève de nombreuses inquiétudes pour la sécurité et le libre-échange en Asie. Les investissements fonctionnent, selon Washington, comme « un piège à dette » qui remet en question la souveraineté des États débiteurs. En défaut de paiement, le Sri Lanka a ainsi dû concéder le port de Hambantoa à la Chine par un bail de 99 ans et ne peut s’opposer aux escales de ses navires militaires.

Partenariats tous azimuts. Selon Lisa Curtis, le succès de la politique américaine réside dans la multiplication des dialogues internationaux permettant d’inclure davantage de partenaires, parfois au-delà des frontières traditionnelles de l’Indo-Pacifique. Cette relance multilatérale cible d’abord l’Association des nations d’Asie du Sud Est (ASEAN), qui regroupe l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Thaïlande, les Philippines, Brunei, le Viêt Nam, le Laos, la Birmanie et le Cambodge. Les États-Unis désirent renforcer cette organisation intergouvernementale, qui entretient des rapports complexes avec la Chine, entre investissements massifs et différends maritimes. Au cours d’une réunion ASEAN-États-Unis en mai 2022, le président Biden a promis une aide de 150 M$ aux pays de la région dans les domaines de la santé, du transport, de l’éducation, de l’énergie et de la protection de l’environnement. De son côté, la Chine y a investi 13 Mds$ en 2021. C’est pourquoi la contribution d’autres États et organisations proches des États-Unis est indispensable pour proposer des investissements alternatifs aux Nouvelles Routes de la Soie. En 2017, les États-Unis ont ainsi relancé le dialogue quadrilatéral de sécurité (QUAD) avec l’Inde, l’Australie et le Japon. Son objectif est d’agir suivant une vision commune des enjeux de la région en matière de sécurité maritime et de développement économique durable. Lors du sommet du QUAD à Tokyo en mai 2022, un fonds de 50 Mds$ sur cinq ans a été décidé pour contribuer au développement des pays de la région. Un partage d’informations satellitaires a été mis en place pour lutter contre les actions illégales en mer de Chine méridionale. Selon Lisa Curtis, l’Union Européenne est aussi amenée à jouer un rôle par ses capacités financière et diplomatique via le programme « EU Global Gateway Initiative », fonds d’investissements centré sur la lutte contre le réchauffement climatique et sur la transition énergétique. Une enveloppe de 10 Mds€ a été actée par la Commission européenne en décembre 2022 au profit des pays de l’ASEAN.

La France. L’alliance militaire AUKUS entre l’Australie, la Grande-Bretagne et les États-Unis a été conclue en septembre 2021 pour endiguer la montée en puissance de la Chine. Ce traité comprend en particulier des échanges de technologies dans les domaines du nucléaire, de l’intelligence artificielle, de la cyberguerre et des sous-marins. Selon Lisa Curtis, la rupture par l’Australie du contrat de 90 Mds$ avec la France, portant sur un programme de sous-marins, ne signifie pas une opposition entre la France et les États-Unis dans la région. Elle concède que la création d’AUKUS aurait pu se conclure en consultant Paris au préalable. Elle souligne qu’il n’a jamais été question de tenir la France à l’écart, dont la zone économique exclusive et les moyens d’action en mer en font une partenaire incontournable. Depuis 2017, Paris porte un nouveau regard sur l’importance de la zone Indo-Pacifique dans sa politique internationale. Ses objectifs se rapprochent de ceux de Washington : développement économique ; lutte contre les effets du changement climatique ; sécurité maritime. Dans cette optique, la France a adhéré en décembre 2020 à l’Association des États riverains de l’océan Indien, où elle contribue à l’initiative de protection du domaine maritime par le partage d’images satellitaires. Toutefois, la question d’une intégration de la France dans le QUAD reste suspendue à une contribution matérielle et financière plus importante, estime Lisa Curtis. La notion de « puissance d’équilibre », mentionnée dans le document officiel français « Revue nationale stratégique 2022 », n’est pas clairement définie. Pour Washington, cela laisse planer une incertitude sur la volonté de la France de s’engager davantage.

Louis Lamiot

Les États-Unis maintiennent une présence militaire en Indo-Pacifique depuis plus de 70 ans. Entre l’Inde et le Pakistan et entre les îles Kouriles au Nord du Japon et l’Antarctique, la VIIème Flotte déploie un ou deux porte-avions, 50 à 70 navires de surface et sous-marins, 140 avions et environ 20.000 marins et « marines » (troupes de débarquement). Dans les golfes Arabo-Persique, d’Oman et d’Aden ainsi qu’en mer Rouge et mer d’Arabie, la Vème Flotte déploie deux porte-avions, 20 navires, une centaine d’avions et environ 20.000 marins et marines pour, notamment, surveiller le canal de Suez et les détroits d’Ormuz et de Bab el Mandeb. En outre, les États-Unis disposent de bases militaires sur la zone : Japon, 39.300 soldats ; Corée du Sud 23.400 militaires et système antimissile THAAD ; Australie,1.250 marines et 2.500 à terme ; Guam et Saipan, 6.000 militaires et système THAAD ; Djibouti, 4.000 soldats et drones ; Diego Garcia, base britannique concédée aux États-Unis jusqu’en 2036, 4.000 personnels militaires et civils. Enfin, les États-Unis ont conclu des traités d’alliance militaire avec la Corée du Sud, le Japon, la Thaïlande et Taïwan.

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Espace : résurgence de la menace antisatellites

Le développement d’armes antisatellites aux effets potentiellement coercitifs permet à la Russie de manifester sa capacité de nuisance vis-à-vis des nombreux satellites en orbite basse.

Christian Maire, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée le 15 décembre 2022 à Paris.

Les orbites. En orbite basse jusqu’à 2.000 km d’altitude, les satellites tournent autour de la terre à la vitesse d’environ 8 km/seconde et ne restent que quelques minutes en visibilité d’un point donné. La Station spatiale internationale se trouve à 400 km d’altitude et la constellation américaine privée Starlink à 550 km. Sur cette orbite, les satellites assurent trois types de missions : civiles à buts technologiques, scientifiques, d’observation et de communications ; militaires pour l’observation, l’écoute et la météorologie ; duales pour l’observation et les communications. En orbite moyenne à plus ou moins 20.000 km d’altitude, les constellations d’au moins 24 satellites de navigation offrent une couverture mondiale permanente aux grandes puissances : Glonass (19.100 km) pour la Russie ; GPS (20.200 km) pour les Etats-Unis ; Galileo (23.222 km) pour l’Union européenne ; Beidou/Compass (27.878 km) pour la Chine. En orbite géostationnaire à 36.000 km au-dessus de l’équateur, les satellites tournent à la vitesse de la terre et restent fixes par rapport au sol. Les satellites civils relaient les télécommunications (télédiffusion directe, téléphonie et internet) et recueillent des données météorologiques. Les satellites militaires remplissent des missions d’alerte précoce, de communications, d’écoute, de météorologie, d’observation et de détection d’explosions nucléaires. Ceux à vocation duale servent à la navigation et aux communications. L’application militaire des satellites de navigation concerne notamment les missiles balistiques, les armes de précision et les planeurs hypersoniques. Entre janvier et septembre 2022, 68 satellites de toutes catégories ont été lancés par les Etats-Unis, 44 par la Chine, mais seulement 11 par la Russie.

Les armes antisatellites. Connues depuis les années 1960, les armes antisatellites se répartissent ainsi : celles à ascension directe ; celles à charge nucléaire ; celles à énergie dirigée, basées au sol ou dans l’espace ; brouillage électronique ; moyens cybers. Il n’y a pas encore eu d’essais de destruction de cibles dans les orbites moyenne et géostationnaire. L’orbite basse, plus accessible sur les plans technique et temporel par les armes antisatellites à ascension directe (DA-ASAT), reste la plus fréquentée et donc la plus vulnérable (voir encadré). Toutefois, l’espacement entre satellites constitue une contrainte pour une DA-ASAT qui, en outre, mettrait plusieurs heures à atteindre sa cible, donnant ainsi un préavis important au pays menacé. En 1985, les États-Unis effectuent le premier essai de DA-SAT avec un missile ASM-135 tiré depuis un avion de chasse F-15A modifié, qui a détruit un satellite à 555 km d’altitude. En 2007, la Chine détruit un satellite météorologique à 865 km d’altitude, provoquant la projection de plusieurs milliers de débris en orbite basse. En 2019, l’Inde détruit un satellite en orbite très basse, pour limiter la production de débris de longue durée de vie. En 2021, la Russie détruit un vieux satellite militaire d’écoute électronique de 1.750 kg à environ 465 km d’altitude. Elle a utilisé un missile antibalistique Nudol, à charge non nucléaire et équipé d’un vecteur terminal montant jusqu’à 850 km. Ce dernier aurait été muni d’un véhicule « tueur » avec une charge militaire à fragmentation ou un dispositif d’amélioration de la létalité ou bien encore sa précision aurait suffi pour percuter le satellite. Par ailleurs, la Russie dispose du système mobile de défense atérienne et antimissile S-400, supérieur au MIM-104 Patriot américain. Elle développe son successeur, le S-500, qui serait doté de l’intercepteur extra-atmosphérique 77NG-N1 capable de détruire missiles balistiques et satellites. A la fin des années 1980, le Nariad, vecteur dérivé du missile balistique intercontinental SS-19 tiré d’un silo, avait été conçu pour cibler des satellites en orbites de 150 km à 40.000 km. Après trois essais en 1990, 1991 et 1994, il a été transformé en lanceur de satellites en orbite basse et renommé Rokot. Le système DA-ASAT Burevestnik 14K168, inspiré du missile 78M6 Kontakt avec un véhicule tueur, est aérotransportable par l’avion de chasse MiG-31BM. Enfin, les systèmes antimissiles exo-atmosphériques soviétiques à charge nucléaire Galosh et Gorgon auraient pu constituer des DA-ASAT. Mais ils ont été démantelés, car une charge nucléaire explosant dans l’espace aurait affecté tous les satellites.

Les conséquences stratégiques. Depuis la guerre du Golfe (1990-1991), les capacités spatiales assurent la collecte de renseignements et apportent aussi un soutien direct aux forces militaires engagées sur un théâtre d’opérations. Avec le Nudol, la Russie peut cibler la plupart des satellites militaires, météorologiques et de communications à 500 km d’altitude avec un préavis de quelques minutes. Déjà, la Station internationale et de nombreux satellites, dont ceux de la société privée américaine Starlink, ont dû manœuvrer pour éviter les débris consécutifs à l’essai de 2021. En complément du Nudol, le système aéroporté Burevestnik apporterait une souplesse opérationnelle accrue. En outre, le risque existe que les débris deviennent des projectiles susceptibles d’entrer en collision avec les objets à proximité, provoquant une réaction en chaîne. Par ailleurs, l’identification de l’agresseur, facile à déterminer depuis une base de lancement fixe, sera plus difficile à partir d’un lanceur mobile au sol ou aéroporté. Dans ce contexte, un État qui se sentirait menacé pourrait adopter des postures d’escalade miliaire pour compenser l’effet redouté. Selon une analyse du think tank américain Rand Corporation, publiée en octobre 2022, la Russie et la Chine ressentent les activités spatiales américaines comme une menace pour leur dissuasion nucléaire et veulent s’en protéger. Les Etats-Unis développent des contre-mesures portant sur la furtivité, le durcissement des systèmes de communications et la constitution de constellations. L’intelligence artificielle va aider à la prise de décision, grâce aux bibliothèques de caractéristiques de la menace et à l’analyse des informations des senseurs, des trajectoires de vol et des données de ciblage et de navigation.

Loïc Salmon

En août 2022, le système américain de surveillance de l’espace a dénombré 25.556 objets (taille supérieure à 10 cm) en orbite : 9.201 satellites opérationnels ou inactifs ; 16.355 débris des corps de propulsion et des résidus de satellites. En juin 2022, il a compté 5.465 satellites opérationnels, dont 86 % en orbite basse, 2.6 % en orbite moyenne et 10,3 % en orbite géostationnaire. A cette date, la répartition s’établit ainsi : 3.433 satellites opérationnels dont 123 militaires pour les Etats-Unis ; 156 satellites pour la Russie (56 satellites militaires) ; 536 pour la Chine (nombre de satellites militaires inconnu). Enfin, la société américaine privée Starlink, qui a lancé plus de 2.500 satellites depuis 2018, disposait de 2.219 satellites opérationnels en juin 2022.

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Espagne : un pilier Sud de l’Alliance atlantique

Outre le maintien de son intégrité territoriale, ses proximités historiques avec le Sud de la Méditerranée et l’Amérique latine caractérisent la politique de défense et de sécurité de l’Espagne.

Une quinzaine de membres de l’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale l’ont constaté lors d’un voyage d’études à Madrid du 22 au 26 octobre 2022, au travers des propos tant de diplomates français et d’officiers de liaison français en poste à l’État-major espagnol, que d’officiers espagnols, de journalistes, de directeurs de think tanks et des dirigeants de deux centres internationaux de surveillance aérienne. Bien des similitudes existent entre l’Espagne et la France aux heures de leurs « puissances » passées, liées à des intérêts partagés, et parfois d’ordre conflictuel. Après la longue « reconquête » de ses différents territoires sous domination musulmane (722-1492), l’Espagne domine l’Europe et se lance à la conquête de l’Amérique Centrale et du Sud… d’où de substantielles ressources. Mais son rayonnement se ternit au XIXème siècle du fait des luttes de pouvoir et des guerres qui débouchent au XXème siècle sur une guerre civile, qui a laissé une fracture idéologique persistante entre milieux conservateurs et libéraux.

Les grandes lignes. Aujourd’hui, la politique de défense de l’Espagne poursuit deux objectifs majeurs : la défense de l’intérêt national et la stabilité internationale. D’autres problématiques souvent rappelées en France, à savoir les mouvements séparatistes de l’ETA basque et la volonté d’indépendance de la Catalogne, ne semblent pas au centre des préoccupations à Madrid. La population espagnole considère que son « intérêt national » la concerne sur un territoire « indivisible », composé de la péninsule ibérique, des Canaries et, sur le continent africain, des villes de Ceuta et Melilla, inscrites comme parties intégrantes de l’Espagne dans la constitution de 1978, avec la même autonomie de gestion que les autres communautés autonomes du pays depuis 1995. La question des « enclaves » est au cœur des relations croisées entre la France et l’Espagne, l’Algérie et le Maroc. Elle se trouve liée aux problèmes des migrants, où l’Espagne est en première ligne, tout en n’étant pas seule impliquée dans des solutions à dégager. Ici, les intérêts espagnols sont parfois difficiles à concilier avec les intérêts français. Actuellement en Europe, l’attention est plutôt dirigée vers l’Est, mais la guerre en Ukraine s’arrêtera, alors que les problèmes sur la rive Sud de la Méditerranée persisteront encore longtemps. L’Espagne regrette de ne pas voir ses difficultés reconnues et ses intérêts communs à d’autres pays européens bien analysés. Ainsi, en matière d’immigration, elle souligne qu’elle n’est qu’un pays de transit …d’où la nécessité de traiter le dossier en commun au niveau européen.

La contribution au maintien de la paix. Les opérations de stabilisation de la situation internationale constituent l’axe majeur de la politique extérieure de défense de l’Espagne. Elle a envoyé un contingent militaire au Mali et en a déployé plusieurs dans les pays baltes, en Bulgarie et en Pologne. Elle participe à la mission « Atalante » de lutte contre l’insécurité maritime dans le golfe d’Aden et l’océan Indien. Elle est partie prenante dans les opérations de maintien de la paix au Liban et assure des missions d’observation dans le cadre de l’ONU. Consciente des aires d’instabilité, elle perçoit la nécessité de s’investir en Méditerranée, dans le Sahel et dans le golfe de Guinée, en raison du terrorisme, de l’insécurité liée aux flux migratoires. S’y ajoutent diverses menaces : cyber ; catastrophes naturelles ; épidémies ; accidents ou sabotages sur des câbles sous-marins et des gazoducs.

Les alliances. De la période franquiste (1936-1975) date un rapprochement avec les États-Unis en 1953, qui a permis une certaine normalisation des relations de l’Espagne avec le monde. Il s’ensuit une gratitude persistante et des liens étroits sur le plan militaire. Après la disparition de Franco et le rétablissement de la démocratie en 1975, l’Espagne devient membre de l’OTAN en 1982. Entrée dans la Communauté européenne en 1986, elle sait tirer profit des opportunités offertes et adhère à la vision politique et stratégique de l’Union européenne (UE). Très impliquée dans les instances européennes, le développement des relations avec l’Amérique latine est son apport. C’est là l’un des trois axes annoncés pour sa présidence de l’UE au deuxième semestre 2023, à côté du renforcement des accords commerciaux et du libre-échange et aussi de la diffusion de sa culture. Un attachement commun à l’Europe et à ses valeurs, en Espagne et en France, n’exclut pas des différences d’appréciation nettes au regard de l’OTAN pour des raisons historiques dans les deux pays. Comme plusieurs autres nations européennes, l’Espagne préfère acheter de l’armement américain, pensant ainsi bénéficier d’une meilleure protection sous le « parapluie », notamment nucléaire, de l’OTAN.

La « diplomatie de défense ». La culture et la diplomatie de défense occupent une place non négligeable au sein du ministère espagnol de la Défense. Des actions de communication sont menées annuellement auprès de la société civile pour mesurer sa perception de l’utilité des forces armées. Le retour à la conscription, suspendue en 2002, n’est pas d’actualité, mais la tendance générale est plutôt favorable, notamment chez les seniors, mais avec une vraie carence chez les universitaires. Si le lien Armée-Nation est présent dans les actions menées vers la jeunesse, il est parfois difficile à mettre en œuvre, du fait des responsabilités régionales en matière éducative. Il faut aussi noter que le retour à la conscription, suspendue en 2002, n’est pas d’actualité. Le rôle du Centre des hautes études de la défense nationale (CESEDEN) est à souligner. Département en charge de la culture et de la diplomatie de défense créé en 1964, il dispense aujourd’hui des formations destinées aux hauts fonctionnaires et hauts responsables de la vie économique et sociale de la nation, réservées uniquement aux ressortissants espagnols. Les fonctionnaires sont proposés par leurs ministères sans quota et l’État-major est souverain pour le choix des personnes sélectionnées. Deux sessions de trois mois et demi sont proposées à 40 personnes, soit 80 personnes par an. Le CESEDEN propose aussi des sessions internationales, des sessions thématiques et des sessions pour les jeunes. Les proximités avec l’Institut des hautes études de défense nationale français sont nombreuses, même si les liens entre la « maison-mère » et l’Association des auditeurs paraissent plus étroits en Espagne. Le CESEDEN et l’Association des auditeurs ont manifesté le souhait de nouer des liens avec leurs homologues français.

Recherche d’un nouvel équilibre. Après le départ de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, l’Espagne se perçoit comme une troisième puissance en Europe sur le plan de la Défense après l’Allemagne et la France, occupant une place particulière aux portes de la Méditerranée vers l’Afrique et l’Atlantique. Après le traité du Quirinal avec l’Italie en 2021 et dans le contexte du 60ème anniversaire du traité de l’Élysée avec l’Allemagne le 22 janvier, la signature du traité d’amitié et de coopération avec la France à Barcelone, le 19 janvier 2023, implique une réflexion sur les nécessaires nouvelles formes d’équilibre plus axées autour de la Méditerranée.

Hélène Mazeran

Les effectifs des forces armées espagnoles se montent à environ 120.000 hommes, dont 80.000 dans l’armée de Terre. En outre, environ 500 hommes sont déployés hors du territoire national. S’y ajoutent 4.500 réservistes. En 2023, l’augmentation du budget de la Défense sera de 25 %, passant de 10,1 Mds€ à 12,8 Mds€ avec une augmentation sensible pour la Base industrielle et technologique de défense. L’objectif des 2 % du produit intérieur brut pour le budget de la défense devrait être atteint d’ici à 2029, alors qu’il était de 1,02 % en 2022.

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Armée de Terre : le combat dans les conflits de haute intensité

Du Haut-Karabagh à l’Ukraine, le retour de l’affrontement entre puissances se caractérise par des opérations où toutes les fonctions sont susceptibles d’être activées, avec une forte connotation politique.

Tel a été le thème du colloque organisé, le 2 février 2023 à Paris, par le Centre de doctrine et de l’enseignement du commandement (CDEC). Y sont intervenus : le général de corps d’armée Bertrand Toujouse, commandant des forces terrestres ; Élie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité à l’Institut français des relations internationales (IFRI) ; le colonel (er) Jean-Luc Théus, ancien attaché de défense près la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ; Pierre Razoux, spécialiste du Moyen-Orient à la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques ; Dimitri Minic, spécialiste de la Russie à l’IFRI ; Lambert Girardeau, spécialiste de la Chine au Centre du renseignement de l’armée de Terre.

Continuité et ruptures. La guerre mobilise l’ensemble des ressources d’une nation, rappelle Elie Tenenbaum. Fortes capacités militaires et politiques caractérisent les guerres napoléoniennes (1803-1815), la guerre de Sécession américaine (1860-1865) et les deux conflits mondiaux (1914-1918 et 1939-1945). Les guerres de Corée (1950-1953) et du Golfe (1991), menées sous l’égide de l’ONU et en deçà du seuil nucléaire, n’ont rien réglé politiquement. Les conflits du Haut-Karabagh (2020) et de l’Ukraine (depuis 2022) montrent une létalité accrue en termes de tués, de blessés et de matériels détruits. Seule la masse permet de l’emporter sur l’adversaire. La survivabilité des effectifs terrestres dépend du blindage des véhicules engagés, de la mobilité, de la vitesse, de la furtivité et de l’excellence du commandement et de la conduite des opérations. Les forces terrestres ont davantage besoin d’autonomie et de renseignement. Très connectées, elles deviennent de plus en plus performantes dans le cyber et la guerre informationnelle.

Le Haut-Karabagh. L’Azerbaïdjan s’est préparé à un affrontement avec l’Arménie, qui a duré 44 jours, souligne le colonel Théus. Pour récupérer le territoire perdu en 1994 contre elle, il a investi massivement pour moderniser ses forces armées et disposer d’une force de frappe dans la profondeur. Les drones, d’origines israélienne et turque, et les « munitions rôdeuses » (petits drones suicides) ont neutralisé 60 % de la défense aérienne arménienne en deux semaines et semé la terreur parmi les équipages de chars. Les lance-roquettes multiples, modèle soviétique bon marché et alimentés en munitions turques, pakistanaises et tchèques, ont détruit 700 camions. Les forces spéciales, utilisées pour les infiltrations en zones montagneuse et forestière, se sont entraînées dès 2003 en Turquie et au Pakistan. Les moyens de guerre électronique azéris ont brouillé les appareils d’origine russe des postes de commandement arméniens. Enfin, la force morale a joué, les forces armées azéries montrant à leur nation qu’elles pouvaient vaincre leurs adversaires arméniens.

Les Proche et Moyen-Orient. Pertinence et prééminence des moyens lourds, recours massif au feu par l’artillerie classique et les lance-roquettes multiples, avec l’indispensable approvisionnement en munitions, caractérisent les théâtres d’affrontement aux Proche et Moyen-Orient, constate Pierre Razoux. S’y ajoutent : les drones utilisés par la Turquie, le Hezbollah libanais (inféodé à l’Iran) et Israël ; les engins explosifs improvisés de Daech ; les fortifications ; les souterrains, utilisés pour harceler l’adversaire et capturer des otages ; l’intensification du combat de nuit, facilité par la technologie relativement bon marché ; les cyberattaques et le brouillage des communications GPS. Pour soutenir son effort de défense, Israël vend des armes en Afrique, en Asie et en Europe et se prépare à toutes les éventualités citées plus haut. Outre les raids en profondeur par les forces spéciales pour cibler les points-clés de l’adversaire, des « bulles locales » de commandement décentralisé ont été installées à proximité du front pour raccourcir la boucle de décision et réagir plus vite, notamment contre le Hezbollah. Si l’Iran parvient à disposer de l’arme nucléaire, il devrait jouer la carte de la dissuasion à l’encontre d’Israël, qui doit donc frapper le Hezbollah avant sa « sanctuarisation » par l’Iran. Toutefois, selon Pierre Razoux, l’Iran n’a pas intérêt à franchir le seuil d’un affrontement direct avec Israël et les États-Unis. En outre, une lutte interne est engagée entre les « Pasdarans » (Corps paramilitaire de la révolution islamique disposant de forces terrestres, navales et aérospatiales) et les technocrates islamiques, actuellement au pouvoir et empêtrés dans la répression des mouvements populaires. De son côté, la Syrie doit faire face au harcèlement de Daech et à des opérations de forces armées turques environ tous les dix-huit mois.

La Russie. Les récentes réformes entreprises sur le plan militaire n’ont pas préparé les forces terrestres à une véritable guerre en Ukraine, souligne Dimitri Minic. Concentrées pour un combat de choc frontal, celles-ci se sont heurtées à des unités ukrainiennes très mobiles et organisées en réseaux décentralisés. Elles ont manqué de personnels qualifiés et d’armement. L’éclairage de cibles, testé en 2016, a valorisé l’emploi des drones. Toutefois, les moyens russes de lutte anti-drones sont mal adaptés aux essaims de petits drones tactiques ukrainiens. L’usage des armes de précision a été valorisé, mais leur qualité avait déjà fait l’objet de critiques avant la guerre. Les vieux canons automoteurs sont remplacés progressivement par des neufs. Les difficultés du combat en zone urbaine nécessitent des pièces d’artillerie très diversifiées. La Russie, indique Dimitri Minic, applique une stratégie de contournement de l’Occident en Afrique avec des société militaires privées issues des forces spéciales déployées précédemment pendant la guerre civile en Syrie en 2015 et en Ukraine en 2014. Enfin, la Russie, qui redoutait l’intérêt de la Chine pour la Sibérie, a conclu que les États-Unis constituent son principal adversaire.

La Chine. L’Armée populaire de libération (APL) veut atteindre la supériorité mondiale en 2049, indique Lambert Girardeau. La modernisation à l’occidentale, entreprise depuis trente ans, a bénéficié des méthodes de maintien de la paix de l’ONU et de la synergie entre l’État et l’industrie de défense pour l’organisation en corps d’armée, la guerre électronique et les drones. Toutefois, une invasion de Taïwan ne semble guère aisée, en raison de la topographie de l’île avec des falaises à l’Est et des vases à l’Ouest. Plus propice, le Nord ne se trouve qu’à 120 km de la Chine, mais la concentration de troupes taïwanaises y est massive et l’APL ne maîtrise pas encore l’appui aérien nécessaire à un débarquement. En outre, une intervention américaine apparaît de moins en moins hypothétique.

La France. Un engagement majeur de haute intensité ne sera pas choisi par la France, qui doit s’y préparer par la force morale (volonté de s’engager) et la résilience (économie de guerre), souligne le général Toujouse. L’ennemi, désormais replacé au cœur du débat, la combattra partout. L’armée de Terre s’y prépare par des scénarios dans un contexte de flux logistiques, de missiles balistiques, de big data et de transparence du champ de bataille. Le combat dans la profondeur implique une cohérence entre l’aérocombat, les vecteurs téléopérés et les drones armés. La surveillance totale va influencer les choix technologiques avec une accélération de la boucle décisionnelle (2-3 minutes). L’hybridité, modèle des forces spéciales depuis 30 ans, inclut le cyber. La lutte d’influence vise à contourner l’Occident, à l’exemple de la milice privée russe Wagner en Afrique. Le partenariat militaire opérationnel entre égaux prime au nom des intérêts communs. En zone arrière, la logique des stocks près de l’avant remplace celle des flux tendus.

Loïc Salmon

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Armée de l’Air et de l’Espace : enjeux de la très haute altitude

Des technologies, arrivées à maturité en 2035, permettront de conserver la liberté d’appréciation, d’accès et d’action par des opérations militaires dans l’espace aérien compris entre 20 km et 100 km d’altitude.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 9 janvier 2023 à Paris, par le Centre d’études stratégiques aérospatiales. Y sont notamment intervenus : le général de corps aérien Frédéric Parisot, major général de l’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE) ; Hervé Derrey, Thales Alenia Space ; Marc Vales, Dassault Aviation ; Stéphane Vesval, Airbus Defense and Space ; Nicolas Multan, société Hemeria ; l’ingénieur en chef Jean-Baptiste Paing, Direction générale de l’armement ; le général de corps aérien Philippe Morales, commandant la défense aérienne et les opérations aériennes ; Frank Lefevre, Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA) ; Bertrand Le Meur, Direction générale des relations internationales et de la stratégie.

L’espace aérien supérieur. Entre 20 km et 100 km d’altitude, l’atmosphère est raréfiée. Dans cette couche, les ballons stratosphériques et planeurs hypersoniques stationnent ou se déplacent mais ne gravitent pas. Cet espace aérien supérieur constitue le lieu de passage des missiles balistiques et de certains moyens pour les opérations spéciales, rappelle le général Frédéric Parisot. L’accès des plateformes, civiles ou militaires, qui y circuleront, sera moins onéreux que celui à l’espace. Certaines nations et organisations pourraient donc se doter de ballons stratosphériques (photo) géostationnaires pendant plusieurs mois au-dessus du territoire national et y compromettre certaines activités. Sur les plans défensif et offensif, l’AAE doit affirmer sa présence dans les milieux aérien, stratosphérique et spatial avec un équilibre entre les trois. L’aérien étant déjà régi par la Convention de Chicago de 1944 et l’espace par le traité de 1967, il reste à définir les règles pour les trajectoires, entrées et sorties dans le stratosphérique. Il s’agit de connaître ce milieu, de le surveiller et de l’exploiter au titre de la souveraineté nationale pour la protection du territoire et des populations et aussi pour les opérations militaires, en cas de perturbations des activités aériennes et spatiales. Pour la défense antimissile, des ballons pourraient, par exemple, surveiller les activités balistiques de la Corée du Nord ou assurer des détections vers le sol et l’espace. La défense aérienne dans la très haute altitude prend en compte la fugacité des objets, leur vitesse et leur persistance. Contrer la menace d’armes hypersoniques volant au-delà de Mach 5 (6.174 km/h) va nécessiter des capteurs d’une allonge suffisante pour conserver la capacité de préavis. A l’été 2023, l’AAE disposera d’une feuille de route pour définir les missions et les moyens dans la très haute altitude. Celle-ci est le domaine des vitesses supersonique et hypersonique avec des applications aux missiles de croisière ou à des planeurs, explique Frank Lefevre. Entre 1960 et 1970, l’ONERA a effectué 400 tirs de fusées-sondes dans la stratosphère pour réaliser le missile nucléaire aéroporté supersonique, auquel succédera un missile hypersonique. A cette vitesse, le mobile crée une onde de choc suivie d’une température de 1.000 °C. L’ONERA travaille en laboratoire sur les matériaux de protection « numériques » d’un véhicule et sur sa navigation, son guidage, sa précision et son aérodynamique dans des souffleries jusqu’à Mach 12 (14.817 km/h).

Les projets en cours. Les « avions spatiaux » peuvent atteindre la vitesse de 8 km/seconde avec des moteurs de fusées et doivent évoluer dans l’atmosphère sans se transformer en boule de feu, indique Marc Vales. Complémentaires des lanceurs et des satellites, ils apportent une réutilisation, une souplesse d’emploi et une fiabilité héritée de l’aéronautique. Dassault Aviation a réalisé le démonstrateur Space Rider qui a volé en 2015. En association avec des partenaires dont Thales Alenia Space, il développe une famille de véhicules hypersoniques (drones ou habités), destinée à l’Union européenne spatiale civile et, sur le plan militaire, pour la surveillance stratégique de son territoire, de l’Afrique et du Moyen-Orient. De son côté, Thalès Alenia Space propose le Stratobus, dirigeable gonflé à l’hélium, géostationnaire dans la stratosphère et sélectionné fin 2022 par le Fonds européen de défense. Selon Hervé Derrey, il sera placé à 19 km d’altitude pour couvrir une zone d’un diamètre de 1.000 km pendant un an. Équipé d’une propulsion électrique alimentée par l’énergie solaire, il pourra emporter des charges utiles de 250 kg et 5 kW de puissance, notamment des radars à longue portée et des moyens de télécommunications civiles ou militaires ou encore des antennes étendues pour la guerre électronique. Réalisé avec coopération avec l’Espagne, un démonstrateur du Stratobus devrait voler au-dessus des Canaries en 2025 avec des démonstrateurs allemand et italien. Airbus Defense and Space, qui a développé le projet Balman avec Hemeria (photo), a fait voler le drone stratosphérique Zéphyr 8 pendant 64 jours en 2022. Selon Stéphane Vesval, Balman et Zéphyr 8 ont vocation à servir en réseau entre eux et avec des systèmes spatiaux. Capable de pénétrer des espaces aériens interdits grâce à sa faible signature radar, Zéphyr 8 transmet, par laser optique, une observation imagerie et vidéo sur 1 km2 avec une résolution de 18 cm. Pour anticiper les investissements dans la stratosphère, la Direction générale de l’armement a procédé à des études technico-opérationnelles dès 2018. Selon Jean-Baptiste Paing, elle a choisi le ballon manœuvrant et le dirigeable pour disposer d’une observation radar pendant une longue durée et indépendante des conditions météorologiques et des effets jour et nuit. Il reste à relever les défis technologiques portant sur les capacités industrielles en termes de matériaux des structures et de qualité des capteurs.

Stratégie de défense. L’espace aérien supérieur, en plein développement, présente les mêmes caractéristiques que les grands fonds marins avec de nouvelles technologies, des enjeux de compétition et une lisibilité assez faible, estime Bertrand Le Meur. La surveillance des objets hypersoniques ou à déplacement lent va nécessiter une capacité globale, car ils pourront venir de n’importe où. Des partenariats internationaux permettraient de développer des moyens défensifs et éventuellement offensifs. De son côté, le général Philippe Morales anticipe une certaine forme d’« arsenalisation » de l’espace aérien supérieur, consécutive à la démocratisation de son accès et à la compétition stratégique accrue. Il faut d’abord développer les connaissances des objets qui y évoluent : caractéristiques ; autonomie ; performances ; d’où et comment ils partent ; nature militaire, civile ou duale. Il faut ensuite identifier, caractériser et attribuer une action suspecte, inamicale, illégale, dangereuse ou hostile. Ensuite, il faut disposer de moyens d’interdiction proportionnels aux actes suspects, à savoir contre-mesures, actions de rétorsion ou neutralisation des vecteurs eux-mêmes. Cet espace est utilisable pour les opérations de défense contre tout ennemi potentiel ou pour la projection de puissance. Drones et ballons stratosphériques permettront d’améliorer la surveillance d’un théâtre d’opérations plus vaste que celui de l’Ukraine, sachant qu’un ennemi potentiel fera de même. Déjà le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes et le Commandement de l’espace établissent des scénarios avec des questions et réponses pour un entraînement coordonné.

Loïc Salmon

Selon son directeur général Nicolas Multan, la société Hemeria produit une gamme de 10 ballons gonflés à l’hélium pour des missions scientifiques du Centre national d’études spatiales depuis 25 ans. Grâce à son expérience des opérations en vol, elle développe le programme « Balman », ballon stratosphérique manœuvrant en orbite (photo). Capable de rester stable sur zone pendant plusieurs mois, Balman pourrait remplir des missions civiles ou militaires à partir de 2026.

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Armement : gestion des stocks dans un conflit de haute intensité

La compétition entre les États-Unis et la Chine et la déstabilisation probable des pays proches de la Russie pourraient entraîner des conflits locaux et la continuité de la logique d’affrontement par procuration. La guerre en Ukraine rappelle l’attrition des armements et équipements.

En décembre 2022, l’Institut français des relations internationales a publié une étude intitulée « Stocks militaires : une assurance-vie en haute intensité », réalisée par le chercheur Léo Péria-Peigné.

Conséquences de l’attrition. La simple « opération militaire spéciale » de la Russie en Ukraine s’est transformée en une guerre d’une durée indéterminée et grande consommatrice de munitions avec des pertes humaines et matérielles considérables. L’Ukraine a dû rouvrir ses arsenaux et faire appel d’abord à ses voisins d’Europe de l’Est, anciens membres du Pacte de Varsovie, puis aux États-Unis et aux pays européens. Il s’ensuit une cohabitation de systèmes d’armes soviétiques et de l’OTAN sur le terrain. De son côté, la Russie a commencé par puiser dans ses stocks hérités de l’URSS puis a sollicité la Biélorussie, la Corée du Nord et l’Iran. Pour intensifier les flux dans cette « guerre de matériel », les deux belligérants ne peuvent en effet augmenter les cadences de production, qui nécessitent une profonde transformation industrielle avec des délais longs et des financements pérennes. En revanche, pour les pays indirectement impliqués, une politique préalable d’exploitation de leurs stocks représente un atout dans le triptyque « compétition, contestation, affrontement ». Ainsi, le camp occidental a pu, jusqu’à présent, soutenir massivement l’Ukraine sans s’exposer à des représailles militaires directes de la part de la Russie. En outre, grâce à leurs stocks, les États-Unis amoindrissent considérablement le potentiel militaire de la Russie pour longtemps au prix de quelques dizaines de milliards de dollars, alors que le conflit en Afghanistan (2001-2021) leur a coûté plus de 1.000 Mds$. D’une façon générale, les stocks se constituent « en amont », lors de l’acquisition du matériel, ou « en aval » lors de son retrait du service actif. Les systèmes d’armes stockés peuvent ensuite remplacer ceux détruits ou indisponibles pour entretien. Ils peuvent aussi servir de réserves de pièces détachées pour des systèmes qui ne sont plus fabriqués. Les systèmes considérés comme prioritaires seront mis « sous cocon » avec des mesures particulières pour allonger au maximum leur durée de conservation dans un état satisfaisant. Certains systèmes stockés sont « rénovés » pour retrouver leur état d’origine. D’autres peuvent subir un « retrofit », à savoir une mise à niveau de leurs composants obsolètes, afin d’augmenter leurs performances.

Les Etats-Unis. Les forces armées américaines, qui ont conservé une partie importante de l’arsenal hérité de la guerre froide (1947-1991), peuvent proposer des matériels à prix réduits dans des délais courts. L’armée de l’Air a regroupé toutes ses aires de stockage sur la base de Davis Mothan en Arizona, caractérisé par la sècheresse de l’air et une faible pluviosité (photo). D’une superficie de 1.000 ha, la base accueille plus de 3.000 aéronefs de l’État fédéral, du chasseur-bombardier F-4 Phantom II mis en service en 1960 aux drone MQ-1 Prédator datant de 1995. Les bombardiers stratégiques B-52 y sont conservés pour un éventuel usage ultérieur ou pour récupérer des pièces. Les missiles balistiques y sont retraités et partiellement reconvertis pour un usage civil, notamment les propulseurs pour les fusées de la NASA. En outre, des cellules d’avions sont réparties en quatre catégories : 4.000 destinées à la vente en entier ou en pièces détachées ; 3.000 conservées avec précaution et mobilisables sous très court préavis ; 2.000 destinées à la « cannibalisation » interne (récupération de pièces en bon état qui ne sont plus fabriquées). Plus de 300 F-16 Fighting Falcon de différentes versions, mis en service à partir de 1978, peuvent être remis à niveau si nécessaire. Ainsi, certains ont effectué des missions de reconnaissance et d’appui feu pendant les guerres d’Irak (2003-2011) et d’Afghanistan (2001-2021). Déjà, des cellules ont été transformées en drones pour servir de cibles d’entraînement au tir. L’armée de Terre dispose d’entrepôts en Californie et en Alabama pour le stockage, la maintenance et la remise en état des matériels, du véhicule de transport de troupes M113 (1960) au char M1 Abrams (1980) en attente de rénovation. Des Abrams retirés du service du Corps des Marines ont ainsi été revendus à la Pologne au prix de leur remise à niveau. La moitié des 350 M113 fournis à l ‘Ukraine par les pays occidentaux provient des stocks américains. Enfin, le triptyque « stockage-maintenance, remise en état et modernisation » repousse le besoin de nouveaux chars lourds et de véhicules de combat d’infanterie. La Marine regroupe ses navires hors service (moins de 50 unités en 2010) sur les sites de Bremerton, Philadelphie et Pearl Harbor, en vue de leur cannibalisation au profit de navires en service ou transférés via le programme « Foreign Military Sales » (FMS). Ce dernier permet de céder ou vendre à un prix avantageux du matériel militaire et des services d’entraînement à des pays partenaires. En outre, le ministère fédéral des Transports préserve des coques à rendre opérationnelles entre 20 et 120 jours. Cette flotte de réserve, forte de 2.200 navires en 1950, a fourni les transports nécessaires durant les guerres de Corée (1950-1953) et du Viêt Nam (1955-1975), puis a été réduite à moins de 100 en 2021. A la fin des années 2010, la Marine a conclu que seulement certaines unités logistiques et quelques bâtiments d’assaut amphibies (conservés à Pearl Harbor) pourraient fournir une force d’appoint rapide en cas d’urgence. L’entretien et certaines réparations seront effectués plus près de la zone de conflit et les futurs navires de combat devront durer 40 ans (30 en 2022).

La Russie. De l’URSS, l’armée de Terre a hérité d’un énorme parc de véhicules blindés, voués à une vie courte en combat de haute intensité selon la conception soviétique. La cannibalisation et le remplacement complet l’ont emporté sur le maintien en condition opérationnelle par une réparation poussée, qui nécessite de rapprocher des ateliers et des services de soutien logistiques près du front. Cela permet à la Russie de maintenir son effort de guerre contre l’Ukraine malgré les pertes subies. Outre l’amélioration des conditions de stockage des munitions, une grande quantité d’obus a été rénovée au rythme d’un pour deux neufs produits. Plutôt que de mettre au rebut les navires anciens, la Marine préfère les maintenir en service malgré leur valeur opérationnelle réduite. En outre, la modernisation des coques de près de 30 ans permet de compenser la lenteur de la production navale neuve. Toutefois, la corruption concernant les contrats militaires met en doute la diligence de ces modernisations. L’armée de l’Air n’a pas constitué de stocks d’avions de combat, en raison des flux d’appareils neufs et de l’absence de pertes. Mais elle a rénové 95 avions de transport et modernisé les hélicoptères d’attaque Mi-24 (canon de 30 mm). Les stocks de missiles balistiques et de croisière, sous-estimés en Occident, démontrent leur puissance de feu en Ukraine. En revanche, l’armée de l’Air russe manque de pilotes jeunes pour les avions les plus modernes, qui nécessitent une sélection rigoureuse.

La Chine. Pékin critique régulièrement le programme FMS américain. Mais en fait, les matériels chinois anciens souffrent d’une réputation de fiabilité limitée. La Chine a retiré du service six sous-marins conventionnels 035, dont deux ont été modernisés et vendus au Bangladesh et un autre au Myanmar. Toutefois, les composants destinés à leur maintien en condition opérationnelle ne se trouvent qu’en Chine. Le char type 69, version modernisée du T-62 soviétique, est progressivement remplacé par le ZTZ-99 développé au début des années 2000. Mais les informations sur le stockage de matériels anciens restent difficiles d’accès.

Loïc Salmon

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