L‘armée romaine, première armée moderne

Après la désastreuse défaite de la bataille de Cannes (216 avant J.-C.) face à l’armée carthaginoise, l’armée romaine a su modifier régulièrement ses méthodes et maintenir l’Empire d’Occident jusqu’à son effondrement interne (476). Les principes qui s’en dégagent ont perduré et seront finalement théorisés au XXème siècle.

Directeur de l’École de guerre en 1908 et vainqueur décisif en 1918, le maréchal Foch les a énoncés en une formule simple, toujours d’actualité : concentration des efforts, économie des moyens et liberté d’action. Instrument d’Alexandre le Grand pour la conquête de l’Empire perse (333-331 avant J.C.), la phalange macédonienne, jamais vaincue, devient le modèle de la légion romaine, composée de fantassins lourdement armés. A Cannes, l’armée d’Hannibal, quoique fatiguée par son périple depuis l’Espagne et la traversée des Alpes, parvient à encercler les troupes romaines, pourtant supérieures en nombre. Rome analyse son échec, réorganise son armée, modifie sa doctrine et conquiert la Grèce et l’Asie Mineure (Turquie actuelle) par les trois victoires de Cynocéphales (- 197), Magnésie (-189) et Pydna (- 168), face aux phalanges, efficaces sur un vaste champ de bataille plat mais incapables de manœuvrer sur un terrain étroit et accidenté. Disposant de ressources considérables, les grands empires hellénistiques recourent à des mercenaires, entraînés et très rapidement mobilisables. Jusqu’au IIème siècle avant J.-C., l’armée romaine se compose de citoyens en armes, où chacun participe selon ses moyens. Le consul Marius la professionnalise par le recrutement, sur une longue durée, de soldats formés et entraînés uniquement pour la guerre. L’équipement se standardise ainsi : cuirasse lamellée, compromis entre protection, légèreté relative et liberté de mouvement ; bouclier rectangulaire semi-cylindrique ; casque ; glaive ; poignard ; javelot lourd ; lance. Le fantassin romain devient aussi sapeur pour construire des routes, ponts et canaux ainsi qu’un camp retranché pour se reposer à l’abri la nuit. Cette forteresse, qui se déplace à la vitesse du soldat, entretient le savoir-faire au bon niveau, même en temps de paix en territoire ami. Bien sûr, l’armée romaine a connu des désertions, séditions et fuites devant l’ennemi. Toutefois, une discipline de fer et un entraînement rigoureux, par répétition de gestes jusqu’à l’obtention des réflexes pour exécuter rapidement les ordres à la voix durant le combat, lui ont permis d’acquérir une solide capacité de résilience. La légion, forte de 6.000 hommes, comme une brigade actuelle, est complétée par des unités de cavalerie auxiliaires, recrutées surtout parmi les peuples conquis (Gaulois, Germains, Numides et Syriens). Elle fonctionne comme un « système d’armes » actuel et pratique ce qui se nommera le « combat interarmes » au XXème siècle. Son artillerie se compose d’archers, de frondeurs et surtout de lourdes machines pour la guerre de siège. La capitale ennemie constitue une cible prioritaire, car centre du pouvoir politique, de l’administration, de la justice, des échanges commerciaux et surtout résidence des dieux avec ses temples et ses richesses. La longue guerre contre la Judée, commencée en 66 sous Vespasien, bascule en 70 lors de la prise de Jérusalem par Titus après un siège de 139 jours, mobilisant 60.000 hommes, et la destruction du Temple ; Elle se termine en 73 après la prise de la forteresse de Massada. L’assaut, par surprise, d’une ville récalcitrante présente l’avantage d’éviter la mobilisation d’une armée en territoire hostile, avec le risque d’épidémie, et la nécessité de besoins logistiques considérables. Au cours des Ier et IIème siècles, les légions romaines ont conquis 34 capitales, sous les ordres des empereurs Trajan, Marc Aurèle et Septime Sévère. En outre, 20 % des villes menacées ont ouvert leurs portes sans combat.

Loïc Salmon

« L’armée romaine, première armée moderne », général Nicolas Richoux. Éditions Pierre de Taillac, 160 pages, illustrations, 16,90 €.

L’Antiquité en six batailles

L’âge d’or de la cavalerie

Triangle tactique, décrypter la bataille terrestre

 




Armée de l’Air et de l’Espace : « Pégase 24 » en Indopacifique

La mission aérienne « Pégase 24 », qui se déroule dans la zone Indopacifique du 27 juin au 15 août 2024, réalise trois premières : participation de l’Allemagne, de l’Espagne et de la Grande-Bretagne ; déploiement des nations du projet SCAF ; projection de la Force expéditionnaire conjointe franco-britannique (CJEF).

Le volet opérationnel. « Pégase 24 » vise à entraîner la composante aérienne de la CJEF dans un contexte opérationnel de haute intensité, à renforcer l’interopérabilité de l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE) avec ses partenaires étrangers et à affirmer la liberté de navigation. La stratégie de la France en Indopacifique porte sur la protection de ses espaces souverains, la promotion du droit international et l’instauration de partenariats avec les pays riverains pour renforcer la stabilité régionale. Elle prend en compte les conséquences de la pandémie du Covid-19, l’accélération de la compétition entre les États-Unis et la Chine, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la reconfiguration au Sahel, les crises au Moyen-Orient et le changement climatique. Les territoires ultra-marins de la France constituent 9 Mkm2 de sa zone économique exclusive : Mayotte ; La Réunion ; Nouvelle-Calédonie ; Polynésie française ; Terres australes et antarctiques françaises ; Clipperton ; Saint-Pierre-et-Miquelon. En Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française et à La Réunion, 2 chasseurs Rafale, 1 avion de transport A400 M Atlas et 1 avion multi-trôles A330 MRTT Phénix participent à des interactions nationales. L’opération « Pacific Skies » déploie des avions (Rafale, Eurofighter Typhoon, A330 MRTT et A400 M) des pays membres du projet SCAF (Allemagne, Espagne et France), qui participent notamment à l’exercice « Arctic Defender » (6-17 juillet) en Alaska avec le Canada et les États-Unis. Cet exercice met en œuvre plus de 80 aéronefs, dont 4 Rafale au standard F 4.1, 3 A330 MRTT et 3 A 400 M, pour une préparation opérationnelle incluant vols supersoniques à très basse altitude, brouillage électromagnétique et menaces sol-air réelles et simulées. Par ailleurs, du 6 au 10 juillet, l’opération « Griffin Strike » met en œuvre la composante aérienne de la CJEF sous le contrôle du Centre air de planification et de conduite des opérations à Lyon-Mont Verdun. L’AAE y déploie 3 Rafale, 2 A 400 M et 2 A330 MRTT. Via les Émirats arabes unis et Singapour, tous les avions rallient l’Australie pour un entraînement d’entrée en premier sur un théâtre. Ils participent ensuite à l’exercice « Pitch Black » (12 juillet-3 août), qui accueille 2.500 participants et plus de 100 aéronefs de 17 pays (Allemagne, Australie, Canada, Espagne, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Malaisie, Papouasie Nouvelle-Guinée, Philippines, Corée du Sud, Grande-Bretagne, Singapour et Thaïlande). Du 6 au 13 août, 3 Rafale et 1 A330 MRTT participent à « Tarang Shakti », premier exercice aérien multinational en Inde, où plus de dix nations sont invitées, avec des chasseurs, des avions de transport, des avions ravitailleurs, des avions de détection et de contrôle aéroporté (AWACS) et des drones.

Le volet diplomatique. L’escale au Canada permet de réaliser des interactions sur MRTT, en cours d’achat par Ottawa. Le haut niveau d’interopérabilité avec les États-Unis pour les doctrines, les procédures d’emploi et les moyens permet d’intervenir conjointement. L’implantation de Forces françaises aux Émirats arabes unis permet de mener des missions opérationnelles et logistiques. Outre l’achat d’A330 MRTT, d’hélicoptères Caracal et de missiles Aster 30, Singapour a participé à la lutte contre Daech au Levant (Rafale français ravitaillés par KC-135 singapouriens) et forme une partie de ses pilotes en France. L’Australie dispose de l’A330 MRTT et entraîne ses chasseurs F-35 avec les Rafale. L’Indonésie a acheté des Rafale, des A 400M et des sous-marins français. La France et la Nouvelle-Zélande participent à des actions humanitaires communes.

Loïc Salmon

Armée de l’Air et de l’Espace : mission « Pégase 2022 », projection vers l’Asie-Pacifique

Armée de l’Air et de l’Espace : « Skyros 2021 », mission en interalliés en Eurasie




Armée de l’Air et de l’Espace : 90 ans d’innovations en continu

L’innovation, processus évolutif plus ou moins long, cumule la prise de risques, pour ne pas subir celle de l’adversaire, et l’agilité intellectuelle pour déroger aux normes sclérosantes. Son succès dépend d’un contexte institutionnel facilitant le dialogue continu entre ses acteurs.

L’innovation, ainsi définie par le général Stéphane Mille, chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE), a fait l’objet d’un colloque organisé, le 18 janvier 2024 à Paris, par le Centre d’études stratégiques aérospatiales (CESA). Y sont notamment intervenus : le général d’armée aérienne Luc de Roncourt, inspecteur général des armées Air et Espace ; le général de brigade aérienne Emmanuel Boiteau, directeur du CESA ; le colonel Fabrice Imbo, chef du Centre d’analyses pour les opérations aériennes.

Travail d’équipe. Depuis l’Antiquité, l’innovation militaire a joué un rôle dans la conduite de la guerre, dans l’amélioration des tactiques et des armes, rappelle le général de Roncourt. Elle découle d’un processus technique, social ou opérationnel et souvent les trois en même temps. Les partenariats académiques dans les sciences économiques, sociales et « dures » (physique, mathématiques, astronomie, géologie et géographie) favorisent les capacités à apprendre les uns des autres. S’y ajoutent les partenariats industriels et opérationnels ainsi que les échanges internationaux. Toutes ces initiatives permettent de mettre en réseau les laboratoires des équipes chargées de l‘innovation. Une idée lumineuse ne suffit pas. Il s’agit de la faire adopter et la voir transformer la réalité pour qu’elle réussisse. L’innovation demande beaucoup de persévérance et d’audace, pour surmonter les préjugés, et d’intelligence pour se différencier sans s’aliéner le cadre institutionnel existant. Favoriser la créativité au sein de l’AAE consiste à imaginer des processus, la récompenser et, surtout, accepter le risque de l’échec, malgré une culture qui pousse à le limiter. Dans l’univers de l’AAE, fondé sur la science et la technologie, l’innovation s’impose dans la façon dont elle est utilisée pour créer un avantage. L’intelligence artificielle ajoute à la complexité et à l’incertitude du monde actuel, souligne le général de Roncourt. Son potentiel de rupture et de transformation nourrira la majeure partie de l’innovation. Facteur clé de la sécurité à très court terme, elle pourrait aboutir à un changement de nature de la guerre, dont elle transforme déjà la conduite. Il convient de se donner les moyens d’identifier les tendances émergentes, les besoins futurs, les nouveaux acteurs et les scénarios possibles d’un environnement sous tensions. L’innovation permet de concrétiser les visions futures, identifiées par la prospective, en proposant des solutions pour préparer l’avenir.

« Morane » et « Rapace ». Depuis la fin de la guerre froide (1991), indique le général Boiteau, le nombre d’avions de chasse a été divisé par 4 en Europe et par 2 aux États-Unis, alors que ceux des pays de l’Est et du Sud-Est ont été multipliés. Malgré la protection des systèmes sol-air longue portée, la sécurité des base aériennes se trouve contestée par la prolifération des drones. En outre, il s’agit de repenser la projection de force aérienne à l’heure de la contestation militaire de haute intensité. L’adaptation aux nouvelles menaces implique une rupture culturelle. Pendant trente ans, les moyens ont été regroupés dans une logique d’efficience (rapport entre ressources utilisées et résultats obtenus), entraînant la fermeture de bases. Des expérimentations, entreprises dès 2001, ont porté sur les ressources humaines, les munitions, le commandement et les moyens de communications pour aboutir au concept opérationnel « Morane » de base aérienne élargie. Ce dernier a été expérimenté en octobre 2023 avec le déploiement, sous très faible préavis, de trois chasseurs Rafale et d’un avion de transport tactique A400 M Atlas en Roumanie avec du matériel de maintenance, des équipements relatifs aux systèmes d’information et de communication, du matériel pour le Commando parachutiste de l’air N°10 et des équipements de protection individuelle contre les risques nucléaire, radiologique, biologique et chimique. Grâce aux avions ravitailleurs MRTT, les différentes missions de projection « Pégase » vers la zone Indopacifique ont permis de dynamiser le réseau « Rapace » (Réseau aérien de points d’appui, de coopération et d’engagement), partagé avec d’autres nations, à Djibouti, aux Émirats arabes unis, à La Réunion, à Singapour, en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française et en Guyane. L’innovation a aussi porté sur la formation des mécaniciens et la navigabilité pour améliorer la sécurité aérienne en encadrant la traçabilité et les conditions de maintenance. Dans une mission, une patrouille aérienne conserve l’initiative si, dans un conflit de haute intensité, les satellites sont attaqués et les liaisons de communications brouillées. Depuis vingt ans, l’AAE a mis en place la gestion du risque opérationnel selon des normes particulières et exceptionnelles, définies à l’avance, afin de prendre la bonne décision au bon niveau de responsabilité.

Environnement du commandement. Dans un conflit, le cyber, le spectre électromagnétique et le champ informationnel se sont ajoutés aux milieux physiques, à savoir la terre, la mer et les airs, rappelle le colonel Imbo. Il s’agit donc d’en synchroniser les effets. Par exemple, des forces spéciales sont envoyées pour reconnaître une batterie de défense sol-air mobile, qui menace les Rafale arrivant sur une base aérienne. Une cyberattaque va la rendre inopérante et assurer une plus grande discrétion à l’action des forces spéciales. D’autres menaces consisteraient en des drones électromagnétiques, à la recherche de drones encore au sol, ou en un aveuglement de satellites dans l’espace. Malgré sa prolifération, le drone n’est plus un élément essentiel après deux ans de guerre entre la Russie et l’Ukraine, car l’utilisation du spectre électromagnétique permet d’en réduire l’utilisation. Dans le cyberespace, la temporalité entre en jeu. Une cyberattaque se prépare très en amont, afin d’exécuter uniquement les décisions politiques. Après l’attaque elle-même, l’adversaire va développer les moyens de s’en protéger, d’où l’importance de la temporalité et du niveau de décision. Le chef de guerre va affronter la démultiplication de tous les capteurs générant un accroissement exponentiel de données disponibles en sources ouvertes. Au début d’un conflit, il ne sera plus en mesure d’arriver à distinguer le vrai du faux et la pertinence avérée ou non d’un fait. La question se pose de l’apport de l’innovation dans l’évolution du rôle du commandeur. Plutôt que de faire de l’innovation, les simulations massives en réseaux permettent de s’entraîner avec un niveau élevé de qualité. Les nouveaux systèmes de collecte d’informations sur internet permettent de les valoriser par des canaux, des correspondances ou des corrélations. L’extraction d’une information particulière facilite l’aide à la décision. Pour les aviateurs, elle permet d’accélérer la boucle « observation, orientation, décision action ». Il s’agit de s’insérer dans celle de l’adversaire pour aller plus vite que lui en automatisant la boucle. Mais, pour atteindre la vitesse maximale, il faudrait…automatiser la décision ! Or, l’innovation doit seulement aider le commandeur à décider. Choisir entre aller plus vite ou décider constituera un dilemme pour le chef de guerre. Une autre difficulté porte sur la transparence du champ de bataille dans la conduite d’une opération. Même avec une supériorité aérienne localisée, l’invisibilité complète vis-à-vis de l’adversaire n’est plus garantie. La transparence du champ de bataille et les moyens de communications modernes irriguent d’informations toutes les strates décisionnelles, du niveau tactique à l’opératif puis au politique, comme le suivi de la neutralisation de Ben Laden (2011). Certaines autorités politiques auront tendance à décider à la place de l’opérateur sur le terrain.

Loïc Salmon

Armée de l’Air et de l’Espace : encourager l’innovation pour vaincre et convaincre

Ukraine : accélération de l’innovation en temps de guerre

Défense : l’innovation, pour la supériorité opérationnelle et l’autonomie stratégique




27 août – 27 septembre 2024, exposition « Les champions sportifs décorés de la croix de Guerre » à Clermont-Fderrand

L’exposition itinérante « Les champions sportifs décorés de la croix de Guerre », présentée au public par le Service historique de la Défense au Château de Vincennes, Pavillon du Roi, Salle des Armoires, du jeudi 25 avril au samedi 22 juin 2024, se déplace à Clermont-Ferrand du 27 août au 27 septembre 2024.

L’exposition est ouverte de 9 h à 17 h à la mairie de Clermont-Ferrand, Salle des Pas Perdus.

L’exposition a été inaugurée le jeudi 25 avril 2024 au Château de Vincennes par Madame Patricia Mirallès, secrétaire d’État auprès du ministre des Armées, chargée des Anciens Combattants et de la Mémoire.
L’exposition et le livre mémorial, édité à cette occasion, ont été réalisés par l’Association nationale des croix de guerre et de la valeur militaire en partenariat avec le Service historique de la Défense, le Centre national des sports de la Défense et la Fédération des clubs de la Défense.

25 avril – décembre 2024, exposition itinérante « Les champions sportifs décorés de la croix de Guerre » Exemplaire

« Les institutions civiles décorées de la croix de Guerre », journée d’étude du 30 juin 2022 à l’Institut national du service public

Journée d’étude : « Honneur de la cité, cités à l’honneur Villes et villages décorés des deux guerres »

 

 

 

 




Armée de Terre : la zone urbaine, théâtre d’affrontement dur

Le combat dans les villes, villages et leurs abords impose procédés décentralisés, subsidiarité et initiative au plus bas échelon. Sa préparation s’effectue au Centre d’entraînement aux actions urbaines-94ème Régiment d’infanterie (Cenzub-94e RI) de Sissonne (Aisne).

Son commandant, le colonel Bertrand Blanquefort, en a présenté les spécificités à la presse le 23 mai 2024 à Paris.

Un environnement égalisateur. Enjeu de conflits, la ville a donné son nom à plusieurs batailles, notamment celles de Stalingrad (URSS, 11 juillet 1942-2 février 1943), Grozny (Tchétchénie, 31 décembre 1994-8 février 1995), Sarajevo (6 avril 1992-14 décembre 1995), Mossoul (Irak, 16 octobre 2016-20 juillet 2017) et Marioupol (Ukraine, 24 février-20 mai 2022). Cœur politique, économique, industriel, culturel ou sanitaire d’une société, elle est devenue une caisse de résonance médiatique, une source de risques technologiques et aussi un milieu favorable à la désinformation. L’urbanisation, actuellement de 50 %, de la population mondiale, devrait passer à 70 % en 2050. Les zones urbaines se caractérisent par une grande diversité en termes de tailles et de quartiers, à savoir habitat précaire, espace pavillonnaire, zone industrielle ou centre historique aux rues étroites. Chaque quartier représente un environnement différent avec des conséquences sur la manœuvre et l’emploi des armes et des munitions. En raison des réseaux souterrains, des habitations en surface ou à plusieurs étages, la menace peut venir de partout et complique la situation tactique, faute de connaître avec précision la localisation des unités amies ou ennemies. Les destructions transforment les bâtiments en amas de béton et de ferrailles rendant difficile la circulation en véhicule ou à pied. La présence résiduelle de la population contraint à rester prêt à combattre. En conséquence, un adversaire léger et irrégulier peut résister à une force régulière pourtant mieux équipée. Selon les analyses du Cenzub-94e RI, une opération offensive nécessite huit soldats pour déloger un seul adversaire bien installé en défense en ville. Le milieu urbain use les équipements et devient très vite éprouvant physiquement et psychologiquement pour les soldats car les distances d’engagement au contact des foules sont très courtes.

L’expertise du Cenzub. Créé le 1er juillet 2004, le Centre d’entraînement aux actions urbaines vise à entraîner des unités de l’armée de Terre au combat interarmes dans cet environnement difficile, consistant à manœuvrer et à tirer pour les aguerrir, en vue de remporter la bataille en limitant les pertes. Entre 2008 et 2012, sont construits le site de Jeoffrécourt, représentant une ville de 5.000 habitants, et une zone spécifique de tir dans un espace urbain permettant l’entraînement à balles réelles. Le 1er juillet 2013, le Cenzub est affilié au 94ème Régiment d’artillerie. A partir de 2017, il développe le programme « Cerbère » pour simuler les effets des armes, animer le champ de bataille et analyser les actions au combat. Cerbère offre notamment une capacité de géolocalisation et de suivi en temps réel, y compris à l’intérieur d’un bâtiment. En 2021, il y ajoute un complexe d’entraînement souterrain sous la forme d’un réseau de 400 m de galeries enterrées sur deux niveaux. La même année, il crée la section exploratoire robotique à la suite des observations des conflits actuels, où sont employés l’artillerie, les drones, le minage et le brouillage. Cette section s’intègre au projet « Vulcain » de l’armée de Terre portant sur le développement de l’emploi des drones et des robots au combat. Elle réalise des expérimentations en coordination et sous le pilotage de la section tactique de l’armée de Terre au sein du Commandement du combat futur. Le Cenzub-94e RI compte 500 personnes, militaires et civiles, pour accueillir, chaque année et par rotation, environ 15.000 soldats de l’armée de Terre ainsi que ceux de nombreuses unités étrangères.

Loïc Salmon

Combat en zone urbaine : au cœur des engagements actuels

Armée de Terre : les blindés dans les combats futurs

Armée de Terre : le combat dans les conflits de haute intensité




Exposition « Duels, l’art du combat » aux Invalides

Forme de violence ritualisée, parfois chorégraphiée et légitimée, le duel a été plus ou moins autorisé partout dans le monde depuis l’Antiquité. Ses caractéristiques ont inspiré tableaux, estampes, romans et pièces de théâtre, avant de triompher au cinéma.

Combat singulier. Le duel se pratique pour régler un litige, laver son honneur ou marquer le passage à l’âge adulte. Les armes utilisées, qui varient selon les époques et cultures, incluent glaives, épées, sabres, couteaux, poignards, massues, faucilles, longs bâtons et pistolets. Lors des rencontres, les deux adversaires, qualifiés de « champions », représentent parfois leur cité et, à eux seuls, les deux armées qui s’affrontent. Les codes des combats singuliers antiques influencent les pratiques guerrières médiévales, notamment la « joute » qui oppose deux chevaliers dans un champ clos. En effet, les modalités du combat à pied dans les joutes, consistent, pour l’un des adversaires à défendre un passage symbolique à l’intérieur d’un espace fermé. Arrêter un ennemi en un endroit précis constitue un modèle en vigueur dès l’Antiquité. Ainsi, l’Illiade d’Homère, qui évoque le combat entre le Grec Achille et le Troyen Hector devant les remparts de Troie, et d’autres récits mythologiques alimentent la production littéraire du Moyen-Âge, qui inspire à son tour la création artistique des XVIème et XVIIème siècles en Europe. Ces emprunts et références dessinent peu à peu le modèle des héros chevaleresques. En outre, les combats célèbres finissent par incarner l’idéal de tout un peuple.

Duels mémorables. En France à l’époque médiévale, les tribunaux recourent parfois au duel judiciaire, héritier de l’ordalie franque par l’eau ou le feu, pour établir l’innocence ou la culpabilité d’un accusé. En 1386, Marguerite de Thibouville déclare à son mari, Jean IV de Carrouges, qu’elle a été violée par Jacques Le Gris dans la nuit du 13 février. En l’absence de preuves, son seul témoignage et les alibis de l’accusé aboutissent à une ordonnance royale, qui s’en remet au jugement de Dieu pour régler l’affaire par un combat à mort Place Sainte-Catherine à Paris le 29 décembre. L’affrontement débute à cheval, puis les deux adversaires, qui ont tué leur monture, continuent le combat à pied. Quoique blessé à la cuisse, Carrouges parvient à renverser Le Gris et le tue au sol d’un coup de dague dans la mâchoire. Or, plus tard, des chroniqueurs affirment qu’un criminel aurait avoué le viol par la suite. Un innocent a donc été condamné en raison d’un témoignage erroné. Le doute sur ce mode d’expression de la justice divine conduit à l’abandon, en France, du duel judiciaire. En 1547 en France, un duel oppose Guy Chabot, baron de Jarnac, à François de Vivonne, seigneur de La Châtaigneraie, à Saint-Germain-en-Laye le 10 juillet, en présence du roi Henri II. Deux ans plus tôt, La Châtaigneraie, favori de Henri alors dauphin, lui révèle que Jarnac entretient des relations incestueuses avec sa belle-mère. Le démenti public de Jarnac fait alors passer La Châtaigneraie pour un menteur. Pour sauver sa réputation, ce dernier demande un duel judicaire au roi François Ier, qui le refuse mais que son fils Henri, devenu roi, lui accorde. Peu expérimenté, Jarnac va, au préalable, s’entraîner auprès du maître d’armes italien Caize, qui lui enseigne la « botte au jarret », coup rare et surprenant mais parfaitement régulier. Cette botte, entrée dans l’Histoire sous le nom de « coup de Jarnac », permet à ce dernier de remporter la victoire. En 1612 au Japon, un duel oppose deux grandes figures du « kendô » (art martial du sabre) le 12 avril sur une petite île du détroit de Kanmon. Pour prouver sa valeur et mettre sa technique à l’épreuve, le jeune Musashi Miyamoto parvient à convaincre Tadaoki Hosokawa, seigneur de Kokura, de l’autoriser à croiser le fer avec Kojirô Sasaki, son maître d’armes. Miyamoto arrive volontairement en retard et nargue Sasaki impatient. Ce dernier, furieux, manque sa première attaque. De son côté, Miyamoto frappe au front Sasaki, qui s’effondre. Celui-ci tente un nouvel assaut mais Miyamoto lui fracasse les côtes. A la fin du XVIIème siècle en France, deux duellistes s’affrontent dans un champ après une querelle dans une auberge. Il s’agit de Joseph d’Albert de Luynes, capitaine au Régiment Royal-Étranger, et de Julie d’Aubigny, dite « la Maupin » mais habillée en homme et qui gagne sa vie en organisant des spectacles d’escrime itinérants. Après avoir blessé Luynes, surpris d’avoir été vaincu par une femme, la Maupin le soigne jusqu’à son rétablissement. Tous deux tombent amoureux l’un de l’autre et entretiennent une liaison épisodique pendant des années. Luynes poursuit sa carrière militaire, jusqu’à ce qu’un nouveau duel le contraigne à l’exil. La Maupin devient chanteuse à l’Académie royale de musique de Paris et continue à remporter des combats singuliers. En 1834, le poète et critique d’art, Théophile Gautier, s’en inspire pour son premier roman intitulé « Mademoiselle de Maupin », qui sera porté à l’écran en 1966. En 1787, en Angleterre, deux chevaliers s’affrontent, le 9 avril à Londres, pour un « duel blanc » en présence du prince de Galles, futur George IV. Il s’agit de Joseph Bologne de Saint-George, fils d’un colon français noble et d’une esclave guadeloupéenne, et Charles d’Éon de Beaumont, souvent travesti en femme. Ce type de spectacle, très prisé à l’époque, surtout entre deux personnages connus, apparaît plutôt comme une démonstration d’escrime qu’un combat. Quoique de 17 ans plus âgé(e), D’Éon, espion français puis bretteuse professionnelle, l’emport sur Saint-Georges, célèbre compositeur et escrimeur.

Interdiction et tolérance. La perception du duel par les autorités politiques a varié au cours des siècles. Ainsi Manlius Torquatus, consul de Rome entre 347 et 340 avant J.-C., fait condamner à mort son fils qui, à l’encontre des lois militaires, va affronter un ennemi en combat singulier. Dès le Moyen-Âge en France, le pouvoir royal tente de circonscrire ces combats aux seuls duels judiciaires (voir plus haut). A la Renaissance, devant la récurrence des duels, les édits se durcissent mais sans qu’ils soient réellement appliqués. Au début du XVIIème siècle en France, malgré une législation renforcée, les duels sont rarement punis. La justice ne sévit que lorsqu’un duelliste récidive trop souvent. Ainsi François de Montmorency-Bouteville, bretteur invétéré, engage, en juillet 1627 à Paris, un duel qui entraîne sa condamnation à mort. Pourtant, le succès du duel au sein de la noblesse ne faiblit pas, car la défense de l’honneur prime sur le respect de la loi. Les épées, plus fines et plus légères que celles utilisées pour la guerre, se portent à la ceinture et nécessitent de bien viser plutôt que de frapper fort. L’abolition de tous les textes d’interdiction par la Révolution entraîne une multiplication des duels. Dans le monde militaire, le duel reste intrinsèquement lié à la guerre et aux deux grandes figures de héros, à savoir le chevalier et le mousquetaire. Tous deux incarnent le devoir moral qui incite les hommes à affirmer leur point de vue « à la pointe de l’épée ». L’honneur a toujours été le moteur de la vaillance, sentiment capable d’aider les soldats à affronter la mort. Toutefois, cet honneur les pousse à chercher querelle à leurs camarades avec, souvent, l’assentiment de leur hiérarchie. Alors que les duels sont considérés comme éradiqués du royaume de France, l’armée les tolère en son sein. Ils témoignent de l’idéal chevaleresque qui anime encore les officiers à la fin du XVIIème siècle et deviennent même une coutume d’intégration des recrues. Au XIXème siècle, malgré son importance dérisoire sur le champ de bataille, l’épée conserve son aura et l’enseignement de son maniement perdure entre les deux guerres mondiales.

Loïc Salmon

L’exposition « Duels, l’art du combat » (24 avril–18 août 2024), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente des gravures, tableaux, affiches livres, armes, armures et objets. Des visites guidées, projections de films et concerts sont prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr.

Duels, l’art du combat

D’Artagnan et les mousquetaires du roi à Vincennes

Exposition « Mousquetaires » au musée de l’Armée

 




Duels, l’art du combat

La femme a occupé une place importante dans le combat d’homme à homme, qui se transformera en un sport spectaculaire au cours de l’Histoire jusqu’à aujourd’hui.

En effet, la femme constitue souvent l’élément déclencheur des duels masculins, qui trouvent ainsi une légitimité. Dès l’Antiquité, le duel se justifie par une rivalité amoureuse. Ainsi, dans l’Illiade, l’enlèvement d’Hélène, épouse du roi de Sparte Ménélas, par la prince troyen Pâris provoque la guerre de Troie. Par la suite, l’amour contrarié se révèle un prétexte récurrent. Au Moyen-Âge en France, l’interdiction pour une femme offensée de se battre elle-même l’oblige à choisir un « champion », qui combattra à sa place. Entre 1560 et 1679, dans vingt cas répertoriés, le duel consiste, pour celui qui le demande, à défendre, venger ou exalter l’honneur de sa fille, pupille ou maîtresse. Les modalités du combat singulier règlementent progressivement les statuts d’offenseurs et d’offensés. Au XXème siècle, selon l’ouvrage « Le Point d’honneur du duel », le « frôleur », qui se serait livré à un attouchement sur une femme et qui aurait été giflé par l’homme qui l’accompagne, reste l’offenseur. Par ailleurs, le duel ne vise pas à conquérir l’amour d’une femme, mais à se venger de celui qui l’a obtenu. Parfois, il permet d’assurer la survie économique de la famille par un mariage avantageux, face à un prétendant sans fortune, et ainsi maintenir l’ordre social établi. Toutefois, en France au XVIIème siècle, le duel peut entraîner la perte de la fortune et du statut social des combattants, dont les femmes sont les premières victimes. Sur le plan judiciaire, il peut entraîner l’exil et la confiscation des biens du vainqueur, laissant son épouse sans ressources pour subvenir aux besoins des enfants. Devant la fréquence des duels, l’édit royal de 1651 ordonne de lui adjuger ce qu’il faut pour les entretenir toute leur vie. Au XIXème siècle, la pratique de l’escrime féminine se répand dans les pays germanophones et anglo-saxons, car elle est vue comme un sport noble permettant de développer les compétences physiques et morales des femmes au même titre que celles des hommes. L’intérêt du public pour le spectacle d’escrime féminine conduit à inclure cette discipline dans l’enseignement de l’art dramatique. Les aspects sportif et spectaculaire du duel apparaissent dès l’Antiquité. En Égypte, le pharaon Ramsès III (1180 avant J.-C.) fait graver dans la pierre des combats avec des bâtons ferrés sous le contrôle d’un arbitre. A Rome, les combats de gladiateurs durent de 264 avant J.-C. à 410 après J.-C. avec des variantes, à savoir duels mixtes, à deux ou par équipes, à armes différentes ou avec handicap, sur terre ou sur l’eau. Jusqu’au XVIème siècle, les tournois sont utilisés pour le spectacle, le loisir l’entraînement à la guerre ou la pratique honorifique et lucrative. En outre, ils permettent au jouteur de parader et de prouver sa vaillance au combat. Quoique les armes soient émoussées ou épointées, la violence des affrontements fait de nombreux blessés. Malgré le port de cuirasses, tous les coups ne sont pas permis et certains sont fortement sanctionnés. Dans les salles d’armes, l’escrime atteint son sommet au XVIème siècle avec l’invention du « fleuret », qui permet d’apprendre et de s’entraîner sans trop de risque. Le masque protecteur du visage n’apparaît qu’au XVIIIème siècle. Mais il n’est vraiment accepté que lorsque le chevalier de Saint-George, escrimeur réputé, en lance la mode. Dès lors, le fleuret connaît des progrès extraordinaires, car plus rien n’entrave la dextérité, la vitesse et la précision. Sport artistique, l’escrime devient discipline olympique dès la résurrection des Jeux olympiques en 1896. Le duel à poings nus, pratiqué dans le monde méditerranéen dès 2000 avant J.-C. jusqu’à la chute de l’Empire romain en 476, réapparaît en Europe à la fin du XVIème siècle sous le nom de…« boxe anglaise » !

Loïc Salmon

« Duels, l’art du combat », ouvrage collectif. Éditions In Fine et Musée de l’Armée, 336 pages, 275 illustrations, 35 €

Exposition « Duels, l’art du combat » aux Invalides

Mousquetaires !




Marine nationale : l’application de l’IA à l’acoustique sous-marine

L’acoustique sous-marine bénéficie de l’assistance de l’intelligence artificielle (IA), dont l’analyse des modèles permet d’en connaître les limites et d’en évaluer le niveau de confiance à leur accorder.

Le capitaine de frégate Vincent Magnan, commandant le Centre d’interprétation et de reconnaissance acoustique (CIRA), l’a expliqué à la presse, le 16 mai 2024 à Paris.

Besoins opérationnels. Pendant une opération aéromaritime, la détection des bruits émis par un sous-marin ou une frégate permet de déduire des éléments tactiques. Par exemple, le bruit du mode de propulsion renseigne sur la vitesse du navire et donne une idée des manœuvres possibles. La détection s’effectue en toute discrétion sans élever le niveau de crise, puisque l’adversaire ne s’en aperçoit pas. Les frégates et les aéronefs embarquent de plus en plus de capteurs passifs qui, dans un avenir proche, équiperont aussi les drones et les planeurs sous-marins. Ces capteurs vont augmenter en nombre et améliorer leurs performances, c’est-à dire les portées de détection et les gains en traitements de données. Ce flux massif de données est envoyé au CIRA. Pour les analyser et surtout isoler parmi elles les informations utiles et décisives pour la conduite des opérations au combat, il faut recourir aux innovations technologiques, dont l’IA. A titre indicatif, dans les années 1990-2000, le ciblage d’une menace particulière nécessitait des enregistrements acoustiques de cinq minutes. Aujourd’hui, la masse de données captées s’étend sur une quarantaine de jours, impliquant beaucoup de capacités humaines pour les traiter. A terme, le recours à l’IA vise à isoler, pendant une longue période, les signaux acoustiques d’intérêt tactique sur lesquels l’homme pourra conduire une analyse avec une forte valeur ajoutée. La technologie permet d’écarter ou de filtrer la partie presqu’inutile du signal pour que l’homme exploite la partie utile à la mer. Les futurs sonars, qui équiperont les sous-marins, notamment les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, auront des capacités encore plus étendues.

Gestion des données. Le projet d’emploi de l’IA dans l’acoustique sous-marine remonte à 2021, quand le capitaine de frégate Magnan rencontre des dirigeants de la société privée Preligens, spécialisée dans l’application de l’IA à l’imagerie satellitaire et qui compte la Direction du renseignement militaire parmi ses clients. En 2022, plusieurs ateliers interactifs ont été conduits avec le Centre d’études et des programmes navals et le Centre de service de la donnée marine, en vue de l’élaboration d’un cadre contractuel. Il s’agissait d’associer la compétence métier de l’analyse acoustique, à savoir les techniciens dits « Oreilles d’or » à bord des sous-marins et frégates, à la capacité technique de la gestion de la donnée par l’IA. En 2023, Preligens a livré au CIRA un démonstrateur qui a obtenu des résultats encourageants sur l’extraction de signaux acoustiques, présentant un intérêt avec un premier type de classification, et sur de grandes plages de temps. Par exemple, l’algorithme distingue un navire de commerce d’un petit bateau de plaisance, son appareil propulsif et même le nombre de pales de l’hélice. En cas de passage d’un navire présentant un intérêt tactique, il s’agit de fiabiliser l’alerte par une fusion des renseignements d’origines satellitaire, visuelle, humaine et électromagnétique en augmentant la puissance de calcul du CIRA et en mer. En outre, le CIRA compte accroître sa capacité de stockage, passée d’un téraoctet en 2020 à dix téraoctets en 2024, pour dépasser cent téraoctets en 2030. En 2024, l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD) doit livrer un démonstrateur et le CIRA mettre en œuvre une « Task Force-annotation », destinée à améliorer le fonctionnement de tous les algorithmes. Enfin, en 2025, l’AMIAD doit fournir des renseignements en temps réel et passer à l’industrialisation des matériels, en vue d’un usage opérationnel.

Loïc Salmon

Armement : l’IA dans l’emploi des drones aériens et sous-marins

Marine nationale : la Patrouille maritime, en alerte permanente

Le sous-marin, composante fondamentale de l’action navale




Armée de l’Air et de l’Espace : encourager l’innovation pour vaincre et convaincre

Dans le domaine aérien, l’innovation donne un temps d’avance sur l’adversaire, pour conserver la supériorité opérationnelle dans un contexte international marqué par une instabilité et des tensions croissantes avec des ruptures technologiques exigeant rapidité d’adaptation et agilité.

L’innovation a fait l’objet d’un colloque organisé, le 18 janvier 2024 à Paris, par le Centre d’études stratégiques aérospatiales. Y sont notamment intervenus : le général de brigade aérienne Arnaud Gary, directeur du Centre d’expertise aérienne militaire ; le général de brigade aérienne Jean-Patrice Le Saint, chef d’état-major du commandement des Forces aériennes stratégiques ; le général de brigade aérienne Jean-Luc Daroux, commandant la Brigade des forces spéciales Air ; l’astronaute Claudie Haigneré, ancienne ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles Technologies.

Un état d’esprit. Pour faciliter l’innovation et consolider la position de la France, estime le général Gary, il convient de briser les barrières pour encourager les échanges, détecter les opportunités du monde extérieur aux armées et en favoriser l’adoption rapide. L’innovation, qui stimule la créativité, consiste en la capacité à résoudre des problèmes concrets, améliorer les procédures existantes et envisager de nouvelles approches et utilisations. Via une plateforme, le Centre d’expertise aérienne militaire s’est doté d’un système de remontée des projets innovants, qui lui permet de connaître les idées du terrain, de les répartir dans des axes prioritaires d’innovation ouverte, puis d’en financer les plus utiles. Ainsi, deux dispositifs financiers ont été mis en place pour soutenir l’industrialisation des projets. Les « labels », espaces d’innovation, visent à structurer les idées pour donner vie aux concepts. Il s’agit, d’intégrer l’innovation, dont le domaine numérique, sous ses formes organisationnelle, opérationnelle, stratégique, institutionnelle, sociétale et même environnementale. Les changements et la transformation imposés par les nouvelles technologies du numérique, dont l’intelligence artificielle et le « cloud » (centre de données connecté à internet), amplifient considérablement les opportunités de progrès à tous les niveaux. En 2016, rappelle le général Gary, le ministère américain de la Défense a constaté un retard des forces armées par rapport aux grandes entreprises du numérique. Outre l’encouragement à l’innovation de terrain et la recherche de la primauté des forces armées dans ce domaine, il recommande de lutter contre l’immobilisme de son organisation qui résiste au changement. Le ministère a donc créé le « Defence Innovation Board » constitué d’une douzaine de dirigeants des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et de scientifiques de haut niveau, qui observent, donnent des recommandations et accompagnent les forces armées dans la durée pour modifier les structures et les règlements, identifier les nouveaux métiers et disposer de financements. L’innovation, souligne le général Gary, ne doit pas rester l’apanage de quelques dirigeants visionnaires et du personnel créatif sur le terrain, car l’ampleur des changements en cours et les conséquences des nouvelles technologies, remettant en question les processus et structures, nécessitent d’élever le niveau de connaissance de tous les acteurs. Il s’agit donc de former des personnels à la prise de risques et au traitement de la donnée par l’intelligence artificielle.

Les Forces aériennes stratégiques. Selon le général Le Saint, la dissuasion nucléaire aéroportée présente une double singularité par sa finalité de la défense de l’Europe et son cadre flou, car elle est entourée de mystère. Entre le test réussi de la bombe atomique française en 1960 et la mise à l’eau du sous-marin nucléaire lanceur d’engins Le-Foudroyant en 1974, de nombreuses innovations scientifiques, techniques, industrielles et opérationnelles ont été déployées. La dissuasion nucléaire, rappelle le général, consiste d’abord en une dialectique politique, technique et opérationnelle, afin de garantir une montée en puissance dans la cuirasse adverse et produire l’effet militaire souhaité sur l’objectif désigné. Cela repose sur un système militarisé : le missile à tête nucléaire qui allonge la portée du chasseur bombardier qui le transporte ; des infrastructures et des moyens de transmission spécifiques. L’innovation présente trois caractéristiques. La première porte sur la rupture dans la conception d’un nouveau système nucléaire à l’horizon d’une vingtaine d’années, comme le montre l’évolution entre l’avion Mirage IV, le missile de croisière, le réacteur du missile ASMP, le Mirage 2000N rénové en Rafale et le futur système de 5ème génération prévu en 2035. La deuxième caractéristique, dite innovation « systémique » (ensemble complexe d’interactions), concerne un système livré au meilleur état de l’art et de la performance et qui sera modernisé au cours de sa vie opérationnelle par les industriels et les armées dans une organisation très structurée. La troisième caractéristique porte sur le financement, la tenue des délais et les spécifications de performances. Il s’agit d’enjeux de crédibilité et de sûreté. Des réflexions sont en cours sur la 5ème génération, les futurs standards du Rafale, l’évolution du concept de mise en œuvre et la maintenance.

Les forces spéciales. Selon le général Daroux, l’état d’esprit des forces spéciales (FS) trouve son origine dans l’application sur le terrain des opportunités de laboratoire. Il consiste à penser et agir autrement. Les FS doivent trouver des solutions alternatives pour sortir des « angles morts ». La compétition leur impose d’innover pour survivre, là où les forces conventionnelles ne vont pas. Pour réussir leur évolution, elles doivent impérativement être en avance sur le mode opératoire et le plan technologique. Selon le principe de subsidiarité, la capacité à innover au quotidien est déléguée jusqu’au niveau le plus bas, à savoir le jeune caporal-chef commando. S’y ajoute la transversalité en interarmées entre aviateurs, marins, terriens et personnels du Service de santé des armées. Les solutions innovantes permettent de répondre en temps réel aux demandes du chef d’État-major des armées. Depuis leur création après la guerre du Golfe (1991), les FS ont capitalisé sur un vivier, en interne et dans les armées, d’opérateurs sélectionnés et en compétition qui favorise l’émulation et l’innovation. Ainsi, le Service de santé des armées a constitué une banque de données, qui se transmet de génération en génération. L’exposition aux risques, caractéristique majeure des opérations spéciales notamment pour la libération d’otages, implique un entraînement collectif où tous se connaissent. Le partage d’expériences garantit la réussite de la mission en petites unités et dans des temps très contraints. L’identité des opérateurs et leurs méthodes doivent rester secrètes.

Le spatial civil. L’astronaute Claudie Haigneré définit l’innovation comme un mélange de curiosité à découvrir l’inconnu avec une ouverture d’esprit au changement et un appétit d’apprendre en continu dans un monde en évolution constante et rapide. L’innovation implique une écoute ouverte et critique des concepts alternatifs ou de perceptions culturelles ouvertes. Sur un plan collectif comme l’aventure spatiale, l’innovation consiste à se fixer ensemble l’objectif de réussir la mission ou de résoudre un problème en s’appuyant sur cette intelligence collective et diversifiée. Dans le milieu spatial, l’innovation devient foisonnante, car immense. Les pouvoirs publics en ont encouragé les multiples interactions créatrices. Il convient d’identifier davantage les nouveaux partenaires du spatial privé. En outre, la réduction des coûts a favorisé la miniaturisation des plateformes et la réutilisation des vecteurs. Sur un plan plus général, la créativité peut aussi permettre de sortir des incertitudes. Enfin, conclut Claudie Haigneré, le progrès n’est que l’accomplissement des utopies.

Loïc Salmon

Défense : l’innovation numérique à tous les niveaux

Marines : innovations et ruptures capacitaires

Forces spéciales : l’innovation pour une plus grande efficacité




Missile : l’ICBM Hwasongpho-18 (HS-18) de la Corée du Nord

Grâce à trois essais réussis, le missile balistique intercontinental HS-18 (portée théorique 15.000 km) résulte d’une rupture technologique majeure et deviendra l’élément central de la dissuasion nucléaire de la Corée du Nord.

Cela ressort d’une analyse publiée, le 2 février 2024 à Levallois-Perret (banlieue parisienne), par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Elle a été réalisée par Stéphane Delory, maître de recherche à la FRS où il dirige l’Observatoire de la défense antimissile, et Christian Maire, chercheur à la FRS après un passage dans l’industrie aérospatiale, notamment chez ArianeGroup.

Caractéristiques. Au cours du premier essai du 13 avril 2023, le HS-18 aurait atteint un apogée (point le plus éloigné de la Terre) inférieur à 3.000 km et volé 58 minutes. Les deux premiers étages sont tombés en mer, l’un à 10 km de la péninsule de Hodo et l’autre à 335 km de la côte du comté d’Orang. Ont été ainsi confirmées les performances du missile à propulsion solide (propergol), la technologie de séparation d’étages et la fiabilité de divers systèmes de pilotage. Lors du tir du 12 juillet, le missile a atteint une apogée de 6.648,4 km et parcouru la distance de 1001,2 km en 74 minutes et 51 secondes. Ce deuxième essai a confirmé la crédibilité technique et la fiabilité opérationnelle du système. Lors du tir du 18 décembre, le HS-18 a attient une apogée de 6.518,2 km et parcouru 1002,3 km en 73 minutes et 35 secondes. Ce troisième essai a permis d’estimer les capacités des opérateurs militaires et leur réactivité en termes de mise en œuvre ainsi que la fiabilité du système d’arme. Les ingénieurs nord-coréens maîtrisent la technologie des ICBM modernes, à savoir le développement de trois étages propulsifs à poudre d’un missile de 23,5 m de long et de 1,9 m diamètre, la séparation d’étages et la réalisation d’une trajectoire en deux phases. En général, la Corée du Nord teste ses missiles de très longue portée selon des trajectoires plongeantes pour éviter une récupération étrangère des débris à des fins d’analyses. En outre, un apogée élevé permet de reproduire une portée longue. Le HS-18 a donc été lancé sur une trajectoire à énergie minimale assurant la portée la plus longue. Après l’allumage du deuxième et/ou du troisième étage, il a suivi une trajectoire plongeante.

Conséquences. Le troisième essai, qualifié officiellement de « tir d’exercice », implique qu’il a été réalisé par une unité opérationnelle, en vue d’une prochaine mise en service. La Coré du Nord produit du propergol de qualité, grâce à des transferts industriels directs de la Russie et de la Chine, et en quantité suffisante (150 tonnes ou plus) pour effectuer trois essais. Les tirs de HS-18 par des véhicules lance-missiles, à partir de pistes non bétonnées, seront plus difficiles à détecter ainsi que la durée de la procédure de lancement, quand les missiles émergent de tunnels des pas de tirs potentiels, camouflés dans des zones de stationnement durcies. En mai 2023 lors d’une audition par le Congrès américain, le commandant du NORAD (Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord) a exprimé ses doutes sur la capacité de l’architecture actuelle de défense anti-missiles à prendre en compte les évolutions des systèmes de frappe nord-coréens. L’administration américaine avait signalé les tentatives de Pyongyang d’acquérir des gyroscopes à fibre optique, laser ou MEMS, dès 2020, et d’accéléromètres QA-2000, en 2021, les plus utilisés sur les centrales inertielles. Depuis, les États-Unis déploient, sur plusieurs années, une architecture spatiale très dense de détection et de trajectographie des menaces balistiques et hypersoniques. Par ailleurs, la Corée du Nord maîtrise le stockage de missiles balistiques, indispensable pour en protéger le propergol et l’électronique vis-à-vis des variations climatiques et en raccourcir le délai de préparation au tir. La technologie HS-18 sera appliquée à la Force océanique stratégique en cours de développement.

Loïc Salmon

Missiles : amélioration de la technologie de la Corée du Nord

Missiles balistiques : limitation, mais prolifération quand même

Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations