Défense : les industriels pendant la crise du Covid-19

Malgré la précarité des chaînes d’approvisionnements, la solidarité entre les grands groupes et leurs sous-traitants ainsi que le dialogue avec les partenaires sociaux ont permis aux industriels de défense de surmonter la crise due à la pandémie du Covid-19.

C’est ce qui ressort d’une visioconférence-débat organisée, le 18 mai 2020 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et animée par Hélène Masson, maître de recherche. Y sont intervenus : Hervé Guillou, président du Groupement des industries de construction et activités navales et du Comité stratégique de filière des industries de la mer ; Jean-Pierre Devaux, président du cabinet conseil en stratégie Inovstra, spécialisé dans l’aéronautique, l’espace, les missiles et l’architecture de systèmes de défense.

Les enseignements. L’industrie a fait preuve d’une résilience exceptionnelle pour soutenir les besoins de souveraineté en matière de défense, souligne Hervé Guillou. Le trépied Etat-major des armées, Direction générale de l’armement (DGA) et industriels a bien fonctionné. La résilience s’est manifestée aussi dans la recherche en France, Allemagne, Grande-Bretagne et Norvège. La politique industrielle de défense repose sur le long terme, que les opérationnels ont tendance à sacrifier en temps de crise, et la confiance préexistante entre direction, syndicats et personnels. Les petites et moyennes entreprises (PME) ont redémarré plus vite que les grands groupes. La DGA a confectionné des masques et réalisé les certifications en une dizaine de jours. Des accords entre les industries de défense et de la métallurgie ont été obtenus en cinq semaines. Toutefois, leurs capacités de délégation de décision ont permis aux entreprises allemandes et polonaises de s’adapter plus rapidement que les françaises. Les commandes de défense permettent une visibilité à 2-3 ans qui rassure les banques, indique Jean-Pierre Devaux. La reprise du dialogue avec les grands maîtres d’œuvre évitera des difficultés de trésorerie aux PME. L’absence de commandes risque de retarder la mise en ligne des chaînes de production. En outre, l’insuffisance de composants électroniques au sein de leurs réseaux européens les rend très dépendantes des fabricants américains.

La relance. La loi de programmation militaire (2019-2025) devrait permettre de combler les « trous » dans les carnets de commandes qui dépendent à 50 % de l’export, estime Hervé Guillou. Russie, Chine, Allemagne et Pays-Bas n’ont pas arrêté leurs productions. Or il s’agit de maintenir les compétences pour ne pas perdre des parts de marché. Cela passe par la revalorisation de la formation professionnelle et une mutualisation des investissements pour faciliter l’arrivée des flux des jeunes techniciens. En outre, l’offre de matériels doit devenir plus numérique et plus écologique, tournant à ne pas manquer face à la concurrence étrangère, et assurer une souveraineté, industrielle. Chine, Corée du Sud et Russie restructurent leur industrie de défense et sont à l’affût d’entreprises françaises ou européennes en difficultés. Selon Jean-Pierre Devaux, les PME doivent atteindre une taille suffisante (200-250 personnes) et maintenir la flexibilité de leurs bureaux d’études pour rester très compétitives. En lien avec la DGA, elles doivent pouvoir sortir de la sous-traitance pour fournir de l’innovation aux grands groupes, car l’autofinancement devient difficile à réaliser. La Chine, où la dette ne pose pas de problème, investit dans la technologie et le rachat de sociétés innovantes. Les Etats-Unis disposent de moyens financiers plus importants.

Loïc Salmon

DGA : une industrie d’armement forte, pilier de la souveraineté

DGA : la révolution numérique et industrielle de l’impression 3D

Armement : exposition virtuelle de 50 ans d’innovations




Marine nationale : SNA Suffren, campagne d’essais à la mer

Le sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) Suffren a appareillé de Cherbourg le 28 avril 2020 pour une campagne d’essais en mer de plusieurs mois, en vue d’une mise en service dans l’année.

Premier d’une série de six unités du programme Barracuda, le Suffren a terminé ses essais à terre visant à vérifier le bon fonctionnement de ses systèmes et équipements, dont le démarrage du réacteur nucléaire de propulsion fin 2019 et la mise à flot en janvier 2020 pour une première évaluation de son étanchéité. Des équipes de Naval Group (construction), de TechnicAtome (réacteur nucléaire) et de la Direction générale de l’armement ont conduit ces opérations en nef d’intégration et au bassin à sec puis en eau. Dès le 16 mars, début de la crise du Covid-19, les mesures de sécurité, notamment nucléaire, ont été validées en lien avec la médecine du travail : port du masque obligatoire et respect des règles d’hygiène et de désinfection.

Validation des installations du bord. Les essais à la mer, auxquels participent également des ingénieurs et techniciens du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, se déroulent en Atlantique et en Méditerranée avec un équipage de la Marine nationale. Tous les personnels embarqués, mis en quatorzaine préventive et testés négatifs au Covid-19, appliquent les mêmes règles de sécurité qu’à quai. Le nombre de personnes embarquées pendant les essais a été réduit de 20 %. Ceux-ci portent sur : l’étanchéité en immersion et la manœuvrabilité du SNA ; les performances du système de combat, des armes tactiques et de tous les équipements embarqués ; les capacités opérationnelles. Naval Group assure la totalité du programme Barracuda : de la conception à la réalisation complète du SNA et de ses systèmes d’information ; fabrication des principaux composants des chaufferies nucléaires ; entretien des sous-marins à la base navale de Toulon.

Saut technologique et capacitaire. Instruments de puissance endurants, les SNA remplissent diverses missions : soutien de la Force océanique stratégique (FOST) pour la dissuasion nucléaire ; protection du groupe aéronaval ; recueil de renseignement ; lutte anti-sous-marine ; lutte antinavire. Sa très grande discrétion et ses capacités accrues de détection garantissent au Suffren sa supériorité acoustique. L’emport de missiles de croisière navals (MdcN), fabriqués par la société européenne MBDA, donne, pour la première fois, une capacité de frappe dans la profondeur à partir d’un sous-marin. Le Suffren dispose d’un « sas nageurs » et peut emporter un hangar de pont pour le déploiement des véhicules sous-marins des commandos, en vue de la mise en œuvre discrète de forces spéciales. Voici ses principales caractéristiques techniques : déplacement en surface, 4.700 t ; déplacement en plongée, 5.200 t ; longueur, 99 m ; diamètre, 8,8 m. Son armement compte : des MdcN d’une portée de 1.400 km ; des torpilles filoguidées F21 (portée supérieure à 50 km) ; 1 missile antinavire Exocet SM39 modernisé (portée de 50 km). Sa propulsion hybride est assurée par : 1 réacteur à eau pressurisée, dérivé des chaufferies équipant le porte-avions Charles-de-Gaulle et les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins du type Le-Triomphant de la FOST ; 2 turbines ; 2 turbo-alternateurs ; 2 moteurs électriques. Disponible à la mer plus de 270 jours par an, le Suffren embarque un équipage de 65 personnes et des commandos. Le programme Barracuda prévoit une entrée en service des autres SNA, Duguay-Trouin, Tourville, De-Grasse, Rubis et Casabianca, avant 2030.

Loïc Salmon

Le sous-marin nucléaire d’attaque : aller loin et durer

Dissuasion : nécessité de la modernisation des forces nucléaires françaises

Forces spéciales : création du commando Ponchardier de la Marine nationale




Défense : opération « Résilience » contre le covid-19

Le ministère des Armées a déclenché l’opération « Résilience » dès le 18 mars 2020, pour contribuer à la lutte quotidienne contre l’épidémie de covid-19 (coronavirus), tout en maintenant ses activités de défense et de sécurité.

Les mesures sanitaires de prévention sont appliquées au sein de chaque unité, direction et service pour limiter la propagation du covid-19 au sein des armées. Les plans de continuité des activités sont déclinés pour assurer la permanence des missions : dissuasion nucléaire, en mer et dans les airs ; lutte contre le terrorisme sur le territoire national (opération « Sentinelle ») et sur les théâtres d’opérations extérieurs (« Barkhane » au Sahel et « Chammal » au Levant) ; protection de l’espace aérien et des satellites ; surveillance et sauvegarde maritimes ; lutte contre les trafics. Les relèves ont lieu tous les 15 jours. Des hélicoptères ont évacué des patients français vers des hôpitaux allemands et suisses.

Moyens déployés. L’opération « Résilience » déploie 40.000 militaires sur le territoire national et en opérations extérieures et met 12.000 pompiers militaires à la disposition du ministère de l’Intérieur. Pendant la semaine du 21 au 27 mars, le Service de santé des armées (SSA) a monté à Mulhouse (département du Haut-Rhin) un « élément militaire de réanimation » avec des équipements médicaux lourds et du personnel soignant venu de toute la France : 30 lits de réanimation pour des patients intubés et ventilés ; 83 personnels du SSA et 8 auxiliaires santé du Régiment médical de l’armée de Terre ; 30 personnes chargées de la logistique ; 182 t de matériel dans 23 conteneurs. En outre, « Résilience » a mobilisé : le porte-hélicoptères amphibie Tonnerre, qui dispose d’un hôpital embarqué avec deux salles d’opération et 69 lits médicalisés ; l’avion polyvalent A330 Phénix, équipé du module MORPHEE (MOdule de Réanimation pour Patient à Haute Elongation d’Evacuation). Ce dernier, basé à Istres (photo), a évacué 6 patients de Mulhouse vers les hôpitaux militaires de Marseille et Toulon, puis 6 autres de Mulhouse vers le centre hospitalo-universitaire (CHU) de Bordeaux et enfin 6 nouveaux patients de Mulhouse vers les CHU de Brest et Quimper. Des moyens logistiques militaires ont acheminé des masques vers des stockages dédiés dans tous les départements de la Région Auvergne-Rhône-Alpes. Parti de Toulon, le Tonnerre a embarqué 12 patients à Ajaccio (Corse) à destination de Marseille pour une prise en charge par les hôpitaux de la Région de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Sur l’île de La Réunion, le Régiment du service militaire adapté à mis en place une structure modulaire d’accueil pour le CHU de Saint-Pierre.

Recherche biomédicale. En janvier, l’Institut de recherche biomédicale des armées (IRBA) participe à la sécurisation du rapatriement des ressortissants français en Chine. Depuis le 11 mars, il met en œuvre une chaîne de diagnostic à grande capacité pour la Force océanique stratégique et le SSA. En outre, les experts de l’IRBA délivrent des formations sur les sites de Creil, de Balard, d’Istres et de l’élément militaire de réanimation de Mulhouse : procédures d’habillage/déshabillage ; délimitation de zones ; port des équipements de protection individuelle. Ils évaluent les procédés de désinfection : rédaction de procédures ; évaluation du risque résiduel ; prélèvements environnementaux analysés par le Centre de maîtrise radiologique, biologique et chimique de la Délégation générale de l’armement.

Loïc Salmon

Service de santé : médecine de guerre, efficacité maximale

Service de santé : renforcement des capacités biomédicales

Opex : la chaîne de santé, une course contre le temps




Marine nationale : s’entraîner pour anticiper le combat futur

Avant son départ, toute unité navale doit avoir obtenu la qualification opérationnelle du navire et de son équipage, ou leur remise à niveau, pour remplir ses missions, militaires ou civiles, d’aujourd’hui et celles de demain.

Le capitaine de vaisseau Jean-Marc Bordier, commandant la division Entraînement de la Force d’action navale l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 4 mars 2020 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Missions diversifiées. L’amiral commandant la Force d’action navale a autorité sur la Force aéronavale nucléaire, centrée sur le porte-avions Charles-de-Gaulle. En outre, il prépare et soutient un réservoir de forces et de compétences pour les missions de tous les navires militaires de surface. Ainsi, la souveraineté dans les espaces maritimes est assurée par des bâtiments de soutien et d’assistance outre-mer et des frégates de surveillance (FS) qui participent aussi à la lutte contre les narcotrafics. La mission « Jeanne d’Arc », composée d’un porte-hélicoptères amphibie (PHA) et d’une frégate furtive (FLF), constitue l’Ecole d’application des officiers de marine. Les bâtiments hydrographique et océanographique mettent à jour les carte marines. La mission « Corymbe », de prévention de la piraterie et de protection de la navigation dans le golfe de Guinée mobilise un PHA, une FS et un aviso A69. Des bâtiments de soutien et d’assistance métropolitains (BSAM) remplissent la mission « Thon rouge » de police des pêches. Des bâtiments-bases de plongeurs démineurs celle de l’action de l’Etat en mer. Les patrouilleurs de haute mer (PHM) participent à la lutte contre l’immigration clandestine. Une frégate multi-missions (FREMM), une frégate de lutte anti-sous-marine (FASM), un aviso A69, un chasseur de mines tripartite (CMT) et un bâtiment remorqueur de sonars participent, autour de Brest, au soutien des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la Force océanique stratégique. Dans le Grand Nord, une FREMM, une FASM et un BSAM contribuent aux missions de connaissance et d’anticipation, comme une FREMM et une FLF en Méditerranée orientale. Une FREMM, un FASM, un PHM, un CMT et un bâtiment de commandement et de ravitaillement (BCR) contribuent à la mission de réassurance OTAN en mer Baltique. FREMM, FASM, FLF et frégates antiaériennes (FAA) et de défense aérienne (FDA) participent à l’opération « Chammal » au Levant. FDA, FAA, FREMM, FLF, FS et BCR sont déployés dans la lutte contre le terrorisme en océan Indien et dans le détroit d’Ormuz. Le Groupe aéronaval se déplace au gré des positionnements et partenariats stratégiques. Une FS remplit des missions de prévention, de connaissance et d’anticipation en mer de Chine et au large de l’Australie. Des CMT participent à des missions de guerre des mines en océan Indien. Une FS et un patrouilleur polaire ravitaillent les Terres australes et antarctiques françaises. Enfin, diverses unités assurent la défense maritime du territoire métropolitain.

Scénarios adaptables. L’entraînement, préalable aux missions, évolue en fonction du contexte international, souligne le capitaine de vaisseau Bordier. Il s’agit de comprendre les menaces émergentes : nouvelles formes de terrorisme ; cyberattaques ; missiles hypersoniques ; brouillage GPS ; déni d’accès aux satellites ; mines électriques et non plus magnétiques. L’entraînement développe les compétences du métier de marin et les spécialités à maintenir à un niveau élevé. Or la Marine emploie des unités ultra-modernes (FREMM) et des bâtiments âgés de plus de 30 ans avec des équipements très différents. La division Entraînement de la Force d’action navale compte 150 marins expérimentés de toutes les spécialités, dont 80 basés à Toulon et 60 à Brest. Sélectionnés pour leur compétence, ils doivent avoir navigué et être crédibles. En conséquence, leur moyenne d’âge atteint 37-38 ans, contre 29 ans pour toute la Marine. Des contrats avec des sociétés civiles permettent de disposer de bateaux cibles ou d’aéronefs, moins onéreux que les moyens militaires. Le plan « Mercator » vise à préparer les combats de demain avec les moyens existants et ceux en développement par les industriels. Il prévoit notamment que, tous les deux ans, un navire doit procéder à des tirs de missiles selon un scénario tactique incluant des incidents à bord. Les simulateurs permettent d’entretenir les savoir-faire de l’équipage à terre : navigation ; manœuvres ; guerre électronique ; cyberdéfense ; situation tactique. Dans 4-5 ans, le simulateur pour avion de patrouille maritime, à Lann-Bihoué, pourra communiquer avec le simulateur pour sous-marin d’attaque, à Toulon, et un poste de commandement tactique.

Entraînements individuel et collectif. Les marins acquièrent en école les 300 savoir-faire indispensables. Toutefois, souligne le capitaine de vaisseau Bordier, l’entraînement répétitif les poussent à leurs limites, car le combat exige de réagir très vite. L’entraînement se répartit entre stages de mise en condition opérationnelle ou remise aux normes opérationnelles, à terre et en mer. Il facilite la mise à jour de la doctrine d’emploi du navire. Ainsi, la préparation opérationnelle d’une frégate se déroule en 80 jours, répartis sur 4 ans. Les commandants entretiennent la qualification individuelle des marins (préparation d’aéronef, chef de quart etc.). La division entraînement de la Force d’action navale suit la qualification opérationnelle de l’unité, évalue son entraînement et la fait progresser. Elle organise des exercices conjoints avec les armées de l’Air (défense aérienne) et de Terre (exercices amphibies). Ensuite, le commandement de la Force aéromaritime de réaction rapide (niveau OTAN) entraîne le Groupe aéronaval ou la Force expéditionnaire amphibie. Le plan « Euterpe » permet d’évaluer les capacités de l’unité en matière de sûreté et de sécurité à quai et en mer.

Loïc Salmon

La Force d’action navale (FAN) compte 97 navires militaires armés par 9.800 marins. Elle comprend : le Groupe aéronaval ; la Force expéditionnaire amphibie ; la composante frégates ; la Force de guerre des mines ; les bâtiments de souveraineté ; les bâtiments de soutien. Son état-major, basé à Toulon, dispose d’implantations à Cherbourg et Brest. La FAN de Cherbourg (165 marins) possède les moyens dédiés aux missions de l’action de l’Etat en mer et de protection des approches maritimes (police des pêches et lutte contre les trafics). La FAN de Brest (2.800 marins) dispose des moyens de projection vers la zone Atlantique et de participation aux missions océaniques et de dissuasion nucléaire de la Marine. A Toulon, la FAN (5.400 marins) concentre les moyens de projection de puissance vers les zones de crises en Méditerranée et en océan Indien. S’y ajoutent : 3 groupes de plongeurs démineurs ; 4 centres d’expertise (renseignement, sécurité, cyberdéfense et météorologie) ; 1 flottille amphibie ; l’état-major de la Force aéromaritime de réaction rapide dans le cadre de l’OTAN, qui prendra l’alerte à Toulon en 2021. La Marine dispose de 6 bases en outre-mer (Guyane, Polynésie française, Martinique, La Réunion, Mayotte et Nouvelle-Calédonie) et de 3 à l’étranger (Sénégal, Djibouti et Emirats arabes unis).

Marine nationale : opération « Agénor » et missions « Foch » et « Jeanne d’Arc »

Marine nationale : l’aéronavale, tournée vers les opérations

Marines : outils politiques et de projection de puissance




Défense : démonstrateur SCAF, missile ANL et futur site du Commandement de l’espace

Deux coopérations internationales se sont concrétisées le 20 février 2020 : contrat du démonstrateur de l’avion du système de combat aérien futur (SCAF) et tir de qualification du missile anti-navire léger (ANL/Sea Venom). Le lendemain, la ministre des Armées a évoqué le Commandement de l’espace.

Le SCAF tripartite. Florence Parly, ministre des Armées, Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre allemande de la Défense, et Angel Olivares Ramirez secrétaire d’Etat auprès de la ministre espagnole de la Défense, ont signé à Paris le contrat du démonstrateur de l’avion de combat du SCAF. Réalisé en coopération entre les trois pays pour un besoin militaire commun, le SCAF (photo) comprend : un avion de combat ; des drones d’accompagnement ; un « cloud » de combat, « système de systèmes » qui leur permet d’être connectés et d’interagir. Les vols d’essai du démonstrateur commenceront en 2026, pour une mise en service opérationnelle du SCAF après 2050.

L’ANL/Sea Venom bipartite. Suite aux tirs de développement effectués en 2017 et 2018, le tir de qualification du missile anti-navire léger franco-britannique a été réalisé avec succès sur le site d’essais de la Direction générale de l’armement, au large de l’île du Levant (Var), à partir d’un hélicoptère. Il s’agit d’un tir à longue portée avec vol du missile à très basse puis moyenne altitude et accrochage automatique de la cible en milieu de course. Pour la première fois, il a permis la mise en œuvre de la capacité du mode « homme dans la boucle ». Ainsi, grâce à la retransmission, à bord de l’hélicoptère, de l’image de la cible observée par le missile, un opérateur, qui s’y trouvait, a pu modifier le point d’impact du missile sur la cible. L’ANL/Sea Venom doit équiper, à terme, les hélicoptères AW-159 Wildcat britanniques et les futurs Guépard français. Le programme de ce missile a été lancé en 2014, dans le cadre de la coopération franco-britannique du traité bilatéral de Lancaster House (2010).

Le Commandement de l’espace. La ministre des Armées, Florence Parly, s’est rendue au Centre national d’études spatiales (CNES) à Paris pour évoquer la future implantation du Commandement de l’espace (CdE) de l’armée de l’Air, qui deviendra « l’armée de l’Air et de l’Espace ». Le CdE sera intégré dans les locaux du CNES jusqu’en 2021 avant de s’installer dans un site temporaire de 200 postes de travail au sein du CNES. Vers 2025, il déménagera à Toulouse dans un bâtiment de 5.000 m2. Ce centre répondra à trois objectifs : renforcement des usages militaires en matière d’observation, de communications et de recueil de renseignement ; extension des capacités de connaissance de la situation spatiale ; développement d’une capacité d’action. Le centre comprendra : 400 postes de travail ; une salle d’opérations organisée autour de toutes les compétences spatiales de surveillance, d’écoute et de repérage ; un laboratoire d’innovation ; un centre de formation ; une salle technique. Ce projet mettra en synergie tous les domaines relatifs au CdE et au CNES : opérations ; formation ; innovation ; infrastructure ; ressources humaines ; domaine juridique. Le CdE doit assurer la préservation et l’intégrité des satellites français et européens. Chaque jour, les citoyens français utilisent entre 10 et 40 satellites, via leurs applications personnelles ou professionnelles. Les opérations militaires françaises nécessitent de grandes capacités d’images et de géolocalisation. Le nombre de satellites en orbite, actuellement de 1.500, devrait passer à 7.000 d’ici à 2030.

Loïc Salmon

Aéronautique militaire : perspectives capacitaires

MBDA : coopération industrielle européenne pour les missiles

Espace : nouveau théâtre des opérations militaires




La Bible des codes secrets

L’art de coder des messages, diplomatiques, militaires ou commerciaux, repose sur une clef (mot, phrase ou nombre), à changer périodiquement, et non sur le secret des méthodes ou des algorithmes.

Ce livre, rédigé par un mathématicien, expose en détail une centaine de codes ou « chiffres » dans leur contexte historique. Le codage et son décryptage sont allés de pair avec le renseignement. Jusqu’à la première guerre mondiale, des générations de généraux ont cru leurs codes inviolables, en raison de leur complexité toujours accrue. Or l’espionnage, les interceptions ou les hasards de la guerre peuvent révéler l’algorithme utilisé. Comme la science, le décryptement progresse de façon inductive, à savoir du particulier au général, la méthode déductive ne servant qu’à contrôler le sens du message final. Ainsi en 1822, le Français Jean-François Champollion (1790-1832) parvient à décrypter les hiéroglyphes égyptiens grâce à la pierre de Rosette, où figuraient des versions en grec et égyptien démotique. Suite à la création du service des postes en France au XVème siècle, le « Cabinet noir » décachète les lettres, pour vérifier qu’elles ne contiennent rien d’outrageant envers le roi, les déchiffre éventuellement et les recachète. Son fondateur, le mathématicien Antoine Rossignol (1600-1682), inspire le « Grand Chiffre » de Louis XIV, qui résistera trois siècles aux assauts des décrypteurs. La dissolution du Cabinet noir par la Révolution contribue à la perte de l’expertise française en cryptographie. Les armées révolutionnaires puis impériales en subissent les conséquences. Les Britanniques emploient des éclaireurs francophones et hispanophones, chargés de guider l’armée, de porter les messages, d’intercepter ceux de l’ennemi et de les décrypter. De leur côté, les services de renseignement russes interceptent et décryptent l’essentiel des dépêches de Napoléon. La bataille la plus meurtrière de la guerre de Sécession se déroule à Shiloh en 1862 avec une offensive surprise des troupes sudistes, qui avaient chiffré leur plan d’attaque…avec le code de Jules César lors de la conquête de la Gaule (58-51 avant JC). En 1914, le croiseur allemand Magdeburg, chargé de poser des mines en mer Baltique, s’échoue sur l’île d’Oldensholm. Il est pris à partie par deux croiseurs russes, qui récupèrent les livres de codes de la Marine allemande et les transmettent à l‘Amirauté britannique, qui les décrypte. Les Allemands ne changent leur code qu’en 1916 après la bataille du Jutland. En 1917, les Britanniques interceptent un télégramme chiffré entre l’ambassadeur d’Allemagne aux Etats-Unis et l’ambassade d’Allemagne au Mexique, via la société internationale de télécommunications Western Union. Cette dépêche, dite « Zimmermann » du nom du ministre allemand des Affaires étrangères et dont le code avait été « cassé » par les Britanniques, annonce une guerre sous-marine totale. Elle propose aussi au Mexique une alliance avec l’Allemagne pour recouvrer le Texas, le Nouveau-Mexique et l’Arizona, annexés par les Etats-Unis en 1845. Ce télégramme va contribuer à l’entrée des Etats-Unis dans la première guerre mondiale. Lors de la seconde, le déchiffrement de la machine de cryptage automatique « Enigma » des forces armées allemandes sera réalisé par les services britanniques (10.000 personnes !), l’espionnage français et trois mathématiciens polonais…grâce à la trahison d’un chiffreur allemand !

Loïc Salmon

« La bible des codes secrets », Hervé Lehning. Editions Flammarion, 464 pages, 25 €.

Les écoutes de la victoire

Renseignement : opérations alliées et ennemies pendant la première guerre mondiale

DRM : des moyens de haute technologie pour le recueil de renseignements




Armée de Terre : le chef tactique dans un combat futur de haute intensité

Dans le combat, probable, de haute intensité de demain, le commandant sur le terrain devra vaincre l’ennemi dans un contexte de chaos humain, matériel et informationnel sur un large spectre et pendant de longues périodes.

Ce thème a été abordé lors du colloque organisé, le 6 février 2020 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’Etat-major des armées (CEMA) ; le général de corps d’armée Bernard Barrera, major général de l’armée de Terre ; le général de division Patrick Bréthous, sous-chef d’état-major opérations aéroterrestres de l’armée de Terre ; le général de brigade Todd Wasmund, adjoint opérations de la 3ème Division américaine d’infanterie.

Haute intensité. Les armées assurent la protection de la France, à savoir ses intérêts ou sa survie en cas de menace existentielle, rappelle le CEMA. Les crises d’aujourd’hui ne correspondent pas à un engagement de haute intensité, mais plutôt à des confrontations intenses comme au Mali. Donner la mort sur ordre de l’Etat, pour atteindre un objectif désigné pour le bien commun, entraîne un taux d’attrition physique mal accepté par une grande nation démocratique. Celle-ci mobilise ses ressources dans tous les champs imaginables. Les moyens spatiaux et cyber démultiplient les effets militaires, pour vaincre l’adversaire sans coups de feu. Dans une guerre menée par des acteurs divers, le chef militaire porte la coordination. Sur le terrain, comme meneur d’hommes formés et entraînés, il favorise la cohésion de son unité, force morale qui donne la supériorité mais fragilise le combat tactique quand elle vacille, prélude à la défaite. La convergence des valeurs républicaines et du bien commun font bénéficier la France d’une attractivité suscitant des vocations militaires, qui font défaut à d’autres pays, indique le CEMA. L’exemplarité du chef et le souci de ses subordonnés lui permettent de garder la cohésion de l’unité dans l’engagement tactique. Exercice de définition, son ordre initial consiste à exposer les motifs des ordres de ses supérieurs en vue de convaincre ses subordonnés, qu’il comprend et connaît bien, et leur expliquer comment atteindre un effet majeur. Dans l’affrontement des volontés, qui caractérise le combat, la capacité d’initiative permet de faire face à l’inattendu, à la surprise du champ de bataille. Forme la plus élaborée de la discipline, l’initiative reste nécessaire au combat. Par ailleurs, le chef tactique doit toujours respecter l’éthique militaire face à la violence. Fort de sa capacité à discerner, il assume la responsabilité de ses choix, qu’il ne doit pas oublier.

Continuité et adaptation. Objet vivant en évolution permanente, la guerre génère de la complexité, estime le général Bréthous. Elle entraîne des dommages matériels, un effort économique, une instabilité politique et, pour les soldats, une perte du sentiment d’humanité. Ceux-ci se tournent vers leur chef tactique, qui peut risquer leur vie si nécessaire et doit contrôler le feu face à l’adversaire, qui n’aura pas toujours les mêmes contraintes éthiques. En conséquence, il suit une formation tout au long de sa carrière avec stages, franchissements de grades, passages sur simulateur avant l’environnement réel et dans le contexte de l’époque. Résistant à la fatigue et à la douleur, le chef maîtrise la technique de ses armes, agit en autonomie sur le plan tactique, suscite l’enthousiasme de ses soldats et les guide, même si certains meurent au combat. Son sens du service, son esprit guerrier, sa culture historique, sa connaissance du pays et du milieu politico-diplomatico-militaire enrichissent son expérience et élargissent sa culture générale. Au combat, il applique ce qu’il a appris, au fond du désert comme en haute montagne. En outre, il s’appuie sur l’intelligence collective de son état-major et permet à chacun de s’exprimer à son niveau. Il bénéficie des apports technologiques et des analyses de ses experts et de chefs alliés. Il n’existe pas de chef unique mais des chefs différents, que la troupe regarde et veut entendre, souligne le général Bréthous. Leur compréhension de la situation tactique leur permet d’apporter les bonnes réponses aux bonnes questions. Au sein d’un état-major, le chef ou son adjoint, qui s’aperçoit de toute dérive éventuelle, s’arrange pour que le « fort » compense le « faible » et maintient la cohésion.

Systèmes d’armes et d’hommes. Il faut se préparer à un conflit majeur, avec des pertes possibles, et à combattre en interarmes et interarmées, souligne le général Barrera. Il pourrait se produire en Europe avec des matériels plus performants que dans les années 1980 (Balkans) et des moyens immatériels (cyber), qui feront la différence. Les chefs tactiques s’y préparent avec les retours d’expérience acquis jusqu’à l’opération « Barkhane » au Sahel. Dans tout conflit futur, le chef continuera à décider au cœur de la bataille, en s’adaptant au contexte. Grâce à son esprit ouvert et curieux, il peut comprendre les complexités du monde et de la menace. Tirant partie de la technologie, il peut agir en mode dégradé face à l’incertitude, grâce à l’intelligence artificielle qui « discrimine les signaux » les plus importants. Il filtre l’information, n’en gardant que l’essentiel, et résiste à la désinformation, déstabilisante pour lui et ses soldats. Il maintient la cohérence de l’outil de combat dans les champs immatériel (cyber) et matériel (armes et équipements), en évitant les technologies trop compliquées, facteurs d’échecs au combat. En temps de stress et pour conserver l’efficacité, il doit éviter les réflexes corporatifs et faire preuve d’agilité intellectuelle. Il doit se montrer apte à s’intégrer et commander en multinational. Outre sa capacité d’éduquer et d’entraîner ses personnels, son autorité repose sur le bon sens. Il connaît ses subordonnés et ne leur donne que des ordres qu’ils soient capables d’exécuter. Il prépare ses ordres, conscient de la prise de risques quand l’enjeu n’en vaut pas la peine. Une troupe qui gagne peut encaisser des pertes et ne pas s’arrêter s’il y en a, estime le génal Barrera. Quand elle se sent en danger, la nation aussi se montre capable d’encaisser le choc. Les pertes ont été mal acceptées en Afghanistan, en raison de la trop longue durée de l’engagement. Ce n’est pas le cas au Sahel, car la lutte contre l’islamisme est bien perçue. La logique du « zéro mort » n’existe plus, conclut le général Barrera.

Loïc Salmon

Selon le général Wasmund, l’éthique du soldat de l’armée de Terre des Etats-Unis se résume en quatre principes : priorité permanente à la mission ; ne jamais accepter la défaite ; ne jamais déserter ; ne jamais abandonner un camarade blessé. Elle s’insère dans la profession de foi suivante : « Je suis un soldat américain ; je suis un guerrier et membre d’une équipe ; je sers le peuple des Etats-Unis et vit les valeurs de l’Armée ; je suis discipliné et solide physiquement et mentalement, entraîné et compétent dans mes tâches et exercices militaires ; j’entretiens toujours mes armes, mon équipement et ma personne ; je suis un expert et un professionnel ; je me tiens prêt à être déployé et engagé pour détruire les ennemis des Etats-Unis en combat rapproché ; je suis un gardien de la liberté et du mode vie américain. »

Défense : durer et vaincre dans un conflit de haute intensité

Guerre : maîtriser la violence humaine et technologique

Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre




De la terreur à la lune

Buts idéologiques, coût exorbitant, réussite scientifique, après de nombreux déboires, caractérisent les armes secrètes allemandes, à l’origine des missiles et des fusées spatiales.

Sur le plan militaire, dès 1232, des Chinois assiégés tirent des fusées improvisées contre les Mongols. L’idée, reprise par les Anglais entre 1802 et 1812, est abandonnée devant les progrès de l’artillerie. Il faut attendre les années 1920 pour que soient théorisé le principe de la fusée par l’Allemand Peter Wegener, à savoir une faible résistance à l’air, la stabilité par des ailerons à volets orientables et une trajectoire contrôlable. De son côté, le physicien américain Robert Goddard met au point une fusée à propergol liquide. Dès 1929, l’armée allemande s’intéresse au potentiel militaire de cet engin, qui lui permettrait de pallier l’absence de canons à longue portée proscrits par le Traité de Versailles (1919). Un centre d’essais de propulsion à réaction et de développement des fusées à combustible liquide est installé à Kummersdorf, dans le plus grand secret. Le savant Wernher von Braun (1912-1977), qui rêve d’exploration spatiale, et l’ingénieur et général Walter Dornberger (1895-1980) travaillent sur les projets d’armes secrètes allemandes, jusqu’à leur reddition aux forces armées américaines en mai 1945. Les recherches sur les fusées deviennent un secret d’Etat en 1933 et les chercheurs indépendants sont contraints d’y participer. L’année suivante, deux fusées atteignent 2.200 m d’altitude. Sont alors construits un site de tir et des infrastructures pour une soufflerie supersonique et un centre de mesures dans le petit port de Peenemünde, dans l’île d’Usedom (Baltique). Opérationnel en 1939, l’ensemble emploie 18.000 ingénieurs, scientifiques et techniciens qui développent, au cours des années suivantes, la « bombe volante V1 », avion sans pilote de la Luftwaffe, et la fusée « V2 » pour la Whermacht. Ces armes, dites de représailles par la propagande nazie, doivent briser le moral de la population britannique après l’échec de la Luftwaffe lors de la bataille d’Angleterre (1940). Les services de renseignement britanniques apprennent l’existence de Peenemünde, confirmée par des vols de reconnaissance qui découvrent, dans le Nord de la France, des structures bétonnées avec des rampes de lancement orientées vers Londres. Les bombardements aériens « Hydra » (britannique) et « Crossbow » (anglo-américaine) sont effectués de 1943 à 1945 contre les installations de V1, dont un grand nombre tombe sur Londres, Anvers et Liège. Dès août 1943, les SS s’approprient les V2, dont la production est assurée, dans une usine souterraine, par les détenus du camp de concentration de Dora dans des conditions inhumaines. A la date du 3 octobre 1944, 156 V2 ont touché 14 villes en Angleterre, France et Belgique pour saper le moral des populations civiles. Après l’arrivée de l’armée américaine à Peenemünde en 1945, des centaines de V2 sont envoyées par trains vers le port d’Anvers puis embarquées sur 16 navires avec 14 tonnes de plans à destination des Etats-Unis…juste avant l’arrivée des troupes soviétiques, car Peenemünde se trouve dans leur zone d’occupation décidée à la conférence de Yalta. Malgré leur impact limité sur l’issue de la guerre, les V1 et V2 vont bouleverser les rapports de forces dans les décennies suivantes, tant sur le plan tactique (missiles de croisière tirés d’avions, de navires ou de sous-marins) qu’au niveau stratégique (missiles balistiques intercontinentaux).

Loïc Salmon

« De la terreur à la lune », Hughes Wenkin. Editions Pierre de Taillac, 232 p, nombreuses illustrations, 29,90 €.

Armes secrètes de l’Allemagne nazie

Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques




Défense : l’innovation numérique à tous les niveaux

L’innovation irrigue notamment les réseaux du ministère des Armées dédiés aux opérations et au renseignement. Elle se décline également dans des pôles de coordination au sein des armées.

Ses enjeux ont été exposés à la presse, le 6 février 2020 à Paris, par le général de corps d’armée Jean-Marc Latapy, directeur central de la Direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information (DIRISI). En outre, le colonel Claude Chary, chargé du numérique et de la coordination de l’innovation à l’état-major de l’armée de Terre, a présenté le dispositif de transformation numérique en cours.

Rôle catalyseur. La DIRISI accompagne la modernisation des infrastructures techniques du ministère et le développement du centre de données sécurisé (« cloud »), explique le général Latapy. Dans le cadre du plan de transformation piloté par la Direction générale du numérique et des systèmes d’information et de communication, il s’agit de renforcer la performance opérationnelle des armées et de faciliter le quotidien du personnel, qui peut ainsi dégager du temps de travail pour se concentrer sur d’autres tâches. La DIRISI compte 7.000 personnes, dont 60 % de militaires et 40 % de civils, pour gérer 180.000 ordinateurs répartis sur 1.400 sites en métropole, en outre-mer et à l’étranger (Sénégal, Côte d’Ivoire, Gabon, Djibouti et Abou Dhabi). Elle dispose d’un budget de 700 M€ pour acheter des systèmes informatiques à quelque 200 petites et moyennes entreprises et industries. La « Fabrique numérique », incubateur des propres startups du ministère, facilite le partenariat entre le porteur de besoin et le producteur d’applications. Certains projets sont déjà réalisés : le portail de recrutement « Civils de la défense » ; l’application ANAIS de la Marine nationale pour la maîtrise de l’espace maritime ; l’application SEPIA de l’armée de l’Air pour celle de l’espace aérien ; l’application ALPPS pour l’Ecole de haute montagne de l’armée de Terre. Tout projet retenu reçoit un budget de 130.000-200.000 € pour aboutir à un résultat opérationnel en six mois, sinon il est abandonné. Déjà, 6 chaînes de fabrication d’applications ont été mises en place en 2019 et 12 nouvelles devraient suivre en 2020.

Innovation participative. La transformation numérique du ministère vise à appuyer la supériorité décisionnelle et réduire la fracture numérique du soldat, rappelle le colonel Chary. Grâce à l’innovation participative, un miliaire peut développer une idée portant sur l’innovation technico-opérationnelle, l’innovation doctrinale et tactique, la transformation numérique ou la simplification. Il la concrétise en lien direct avec le pôle spécifique de l’état-major de l’armée de Terre, qui l’étudie pendant un mois, et en coordination avec la Fabrique numérique. Ainsi, le système « PT3S », complémentaire des GPS militaires américains et compatible avec le système d’information du combat Scorpion et le poste radio PR4G, permet la numérisation et la géolocalisation de tous les véhicules d’une force. La « tablette intradef du cadre » permet aux chefs de section et commandants d’unité d’assurer la gestion au quotidien, le suivi de personnels et la planification de la préparation opérationnelle. Toute l’armée de Terre en sera dotée d’ici à la fin 2020. Avec l’aide de l’intelligence artificielle, les projets « Dedal » et « Icar » facilitent la numérisation du maintien en condition opérationnelle des matériels terrestres, de la saisie des données à leur entrée dans les systèmes d’information de maintenance.

Loïc Salmon

Défense : le numérique et la supériorité opérationnelle

Défense : le ministère des Armées à l’ère du numérique

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation




Marine nationale : l’aéronavale, tournée vers les opérations

Veiller et combattre constituent les missions permanentes des 200 aéronefs et des 5.000 marins du ciel qui, en outre, sauvent 300 vies humaines par an.

Le contre-amiral Guillaume Goutay, commandant la Force de l’aéronautique navale, l’a expliqué au cours d’une conférence organisée, le 29 janvier 2020 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Atouts aériens. Profitant de la liberté de la haute mer pour conduire une opération aéromaritime, les forces navales à la mer utilisent la troisième dimension, qui leur donne un préavis sur l’ennemi, souligne l’amiral. Depuis 1912, l’aéronautique navale française a perdu 1.600 personnels, morts au combat ou en vol d’expérimentation. Les Rafale, équipés du missile ASMPA (air-sol moyenne portée), et les avions de guet aérien Hawkeye du groupe aéronaval (GAN) contribuent à la mise en œuvre de la dissuasion nucléaire. L’avion de patrouille maritime ATL2 et les hélicoptères embarqués sur les frégates empêchent toute intrusion au large de la base de la Force océanique stratégique à Brest. Depuis six ans, l’aviation navale intervient dans toutes les opérations extérieures avec les missions « Arromanches 1,2 et 3 » en Libye et au Levant (2014-2016), « Clemenceau » en Méditerranée et océan Indien (2019) et « Foch » au Levant (2020, encadré). En mer, le GAN effectue 60 sorties aériennes/jour en moyenne pour des missions de renseignement ou de combat jusqu’à 1.000 km à l’intérieur des terres. Le Hawkeye détecte tous les éléments mobiles, sur l’eau et dans les airs, sur une zone équivalente à la superficie de la France. Instrument politique et diplomatique majeur dans la durée et en autonomie, il fait peser sur Daech (Levant) une présence militaire par des cycles d’intervention de 3-4 semaines avec 1 semaine de « régénération ». Adapté aux missions aéroterrestres, un ATL2, déployé en permanence dans l’opération « Barkhane » au Sahel, permet la collecte de renseignements, l’appréciation de la situation ou le guidage de frappes. Par ailleurs, la lutte contre les trafics illicites, l’immigration clandestine et le terrorisme par la mer ou sur les côtes s’intensifie depuis 2014. Un avion Falcon 50 de surveillance maritime est déployé en Méditerranée et un autre dans les départements et territoires d’outre-mer. En complément, un dispositif d’hélicoptères est mis en œuvre, notamment pour la surveillance des 6.000 km de côtes métropolitaines, le sauvetage, les évacuations médicales et l’action de l’Etat en mer. En Asie du Sud-est, en mer de Chine méridionale, en Atlantique et dans le grand Nord, le déploiement d’une frégate et de son hélicoptère embarqué permet de recueillir des renseignements, en vue d’anticiper une crise puis de la prévenir. Depuis 2016, les pilotes d’aéronefs constatent la résurgence de la contestation maritime, en surface et sous la mer, de la part de la Chine, de la Russie et d’organisations non-étatiques. L’amiral Goutay pressent un durcissement des conditions d’engagement en mer avec des préavis plus courts, d’ici à une dizaine d’années.

Ressources humaines limitées. Parmi les 200 aéronefs, 50 des 110 avions sont disponibles quotidiennement, indique l’amiral Goutay. Depuis 2001, les missions opérationnelles représentent 60 % de leur activité, contre 40 % pour l’entraînement. Seules les Marines américaine et française disposent de porte-avions à catapultes et brins d’arrêt. Cette technologie, qui nécessite dix ans pour en acquérir le savoir-faire, crée un niveau élevé de confiance réciproque. Ainsi, lors de la mission « Chesapeake » aux Etats-Unis en 2018, 350 marins, dont 27 pilotes, 1 Hawkeye et 13 Rafale se sont notamment entraînés sur le porte-avions George H.Bush. Depuis les années 1990, une école française de chasse embarquée, installée aux Etats-Unis, forme, pendant 18 mois, 10 pilotes par an, qui obtiennent leur qualification porte-avions à l’issue de 12 appontages. Après une formation initiale de 3 ans pour les missions de renseignement et de bombardement, un pilote de chasse la complète par un perfectionnement de 4 ans pour devenir chef de patrouille. Le passage de l’entraînement à la mission opérationnelle s’avère difficile, car la prise de risques et de décision du pilote de chasse diffère de celle du pilote d’un avion commercial ou d’un ATL2. D’abord marins, tous les personnels de l’aéronavale comprennent la nécessité de l’humilité, de la sécurité des vols et du partage du retour d’expérience entre les équipages, y compris avec ceux de l’armée de l’Air. L’aéronavale française, féminisée à 14 %, compte 500 pilotes pour ses Hawkeye, Rafale, ATL2 et hélicoptères. Elle inclut d’autres familles de métiers : la maintenance des moteurs, de l’avionique et de l’armement ; le contrôle aérien et la préparation des opérations aviation. La moyenne d’âge y atteint 32 ans, contre 29 ans pour l’ensemble de la Marine. Cette dernière, comme l’armée de l’Air et les industriels, doit trouver des compétences et assurer formation et mises à niveau. Pour compenser le départ des anciens, partis poursuivre une carrière civile, elle doit stabiliser les flux d’entrée. Or, avec la remontée en puissance des armées engagée depuis 2015, l’aéronavale peine à recruter des jeunes, dont 25 officiers sous contrat par an, face à la concurrence du secteur privé…et de l’armée de l’Air ! Quoique la formation (14 mois) des techniciens soit mutualisée avec l’armée de l’Air, l’aéronavale perd souvent les siens vers l’âge de 25-27 ans, en raison notamment des contraintes liées au service à la mer.

Perspectives. L’aéronavale va recevoir le Rafale standard F3r équipé du missile Météor (air-sol longue portée), qui sera remplacé par le Rafale standard F4 vers 2025, indique l’amiral Goutay. A cette date, les hélicoptères embarqueront des drones. Vers 2030, le drone MALE (moyenne altitude longue endurance) européen complètera la surveillance maritime avec les satellites. Enfin, le SCAF (système de combat aérien futur) franco-allemand devrait entrer en service ainsi vers 2035 ainsi que les drones embarqués sur le porte-avions de la prochaine génération.

Loïc Salmon

Le groupe aéronaval (GAN) a quitté Toulon le 21 janvier 2020 dans le cadre de la mission « Foch » d’une durée de trois mois. Le premier volet, en Méditerranée orientale, concerne l’appui de l’opération « Chammal », composante française de la coalition internationale contre Daech. Le second, en Atlantique et en mer du Nord, porte surtout sur des exercices de coopération avec les alliés de l’OTAN pour maintenir un haut niveau d’interopérabilité. Au départ, le GAN compte : le porte-avions Charles-de-Gaulle avec 18 Rafale marine, 2 avions de guet aérien E-2C Hawkeye, 1 hélicoptère Caïman marine et 2 hélicoptères Dauphin ; la frégate multi-missions (FREMM) Auvergne ; la frégate de défense aérienne (FDA) Chevalier-Paul ; le bâtiment de commandement et de ravitaillement (BCR) Var ; la frégate grecque Spetsai ; un sous-marin d’attaque. Sont prévus de participer partiellement à la mission « Foch » : les BCR Somme et Marne ; les FREMM Bretagne et Normandie ; la frégate furtive Surcouf ; la frégate anti-sous-marine La-Motte-Piquet ; un avion de patrouille maritime ATL 2 ; différents bâtiments d’Espagne, du Portugal, de Belgique, des Pays-Bas et d’Allemagne.

Marines : le porte-avions, outil militaire et diplomatique pour agir loin

Marine nationale : groupe aérien aux Etats-Unis, modernisation du porte-avions

Aéronautique militaire : technologie, stratégie et concurrence accrue