Renseignement : la DRSD, renseigner pour protéger

La Direction du renseignement et de la sécurité de défense (DRSD) détecte les vulnérabilités des personnels du ministère des Armées, des entreprises et des laboratoires de recherche liés à la défense, afin d’assurer leur protection.

Son directeur, le général de corps d’armée Philippe Susnjara, l’a expliqué à la presse le 10 avril 2025 à Paris. Dans le cadre de la fonction stratégique « connaissance et anticipation », la contre-ingérence militaire, composante du renseignement, tente de prévenir tout acte hostile visant à porter atteinte aux intérêts de la France ainsi qu’à sa défense et son secret, autrement que par la confrontation directe.

Les menaces. Vulnérabilités et menaces sont croisées sous le signe « TESCO » pour terrorisme, espionnage, sabotage, subversion et crime organisé. Le contexte sécuritaire se caractérise d’abord par la radicalisation de la société avec des mouvements et des groupuscules de plus en plus violents liés à l’islam radical et aux tentatives d’attentats terroristes ou à ceux qui ont réussi. Cette tendance touche tous les mouvements religieux, idéologiques (complotistes) ou politiques (ultra-droite, ultra-gauche et écologistes radicaux). Ces différents types de lutte tendent à converger, notamment les groupuscules antimilitaristes et les mouvements propalestiniens ciblant des entreprises de la Base industrielle et technologique de défense (BITD). Par ailleurs, le retour des États puissances se manifeste par leur désinhibition générale pour agir et s’intéresser particulièrement à l’organisation de la défense de la France et ses capacités militaires et aux technologies de rupture, dont l’intelligence artificielle et le quantique (nanotechnologies). Certains agissent pour conserver leur avance, d’autres pour rattraper leur retard. Tous les États font l’objet d’ingérence, surtout dans le domaine économique. Toutefois, le niveau d’agressivité et les modes d’action varient. Cela va de l’intrusion de nuit dans un local fermé, pour y photocopier des documents confidentiels, à l’application de lois extraterritoriales (États-Unis et Chine). La révolution technologique exacerbe ces menaces, car le cyber, devenu espace de confrontation, offre de nouveaux modes d’actions en tant que caisse de résonnance de l’émotion et de la réputation. Cela va du logiciel (israélien) Pegasus, pour espionner les smartphones, à « l’ingénierie sociale » via les réseaux sociaux. Ainsi, une veille assidue sur Instagram (américain) permet de connaître l’adresse personnelle d’un internaute, son lieu de travail, sa famille, ses habitudes, ses activités de loisirs et ses prédilections de voyages. Par ailleurs, la guerre en Ukraine (depuis février 2022), les tensions et conflits chroniques aux Proche et Moyen-Orient ainsi que la compétition économique accrue, avant même la guerre commerciale déclenchée par la nouvelle administration américaine (depuis avril 2025), intensifient d’autres menaces. L’espionnage classique consiste en survols d’endroits sensibles par des drones, vols d’ordinateurs ou de téléphones portables et intrusions. Le regroupement de multiples petites informations donne des renseignements sérieux. Ainsi, la Russie s’intéresse à tout ce qui touche à la formation des Ukrainiens dans les pays occidentaux, aux grands exercices de l’OTAN et aux salons internationaux d’armement. En outre, la subversion vise à briser le lien de confiance entre l’État et son armée, entre l’armée et les citoyens, entre les autorités politiques et militaires, entre le soldat et ses matériels. Les mouvements extrémistes, cités plus haut, s’attaquent à la réputation par des actions symboliques (tags sur les murs ou tracts autocollants). Au niveau étatique, la Russie riposte par des actions d’influence à toute annonce considérée comme hostile dans le cadre du conflit en Ukraine. Elle bloque l’accès au portail internet d’entreprises associées à l’Ukraine ou en dénie les services. Sa société paramilitaire privée Wagner a procédé à des attaques informationnelles contre la France au Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger) durant l’opération « Barkhane » (terminée en 2022). Des actes de sabotage contre des entreprises de défense ont été revendiqués sur les réseaux sociaux.

La BITD ciblée. Le domaine spatial, l’aéronautique et les technologies de rupture représentent plus de 50 % des domaines qui intéressent les pays compétiteurs de la France. Parmi les technologies de rupture figurent la lutte anti-mines et l’étude des grands fonds marins, futurs théâtres possibles d’affrontement. Les industries duales, souvent réalisées dans l’écosystème des startups, suscitent aussi beaucoup d’intérêt à l’étranger et sont donc suivies par la DRSD et la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Il en est de même pour les salons internationaux du Bourget, pour l’aéronautique et l’espace, Euronaval et Eurosatory. La volonté d’agents étrangers de capter des informations s’y manifeste par les prises de vues de maquettes ou des questions trop précises sur les caractéristiques des produits et leurs modes de fabrication.

Les armées. Dans tous les pays occidentaux et surtout en Grande-Bretagne et en France, des cadres militaires spécialisés ayant quitté les armées ont été embauchés par la Chine comme instructeurs. En 2022, aucun pays membre de l’OTAN ne disposait d’outils réglementaires ou législatifs pour les en empêcher. En France, à l’issue de travaux de réflexions, l’article 42 de la loi de programmation militaire 2024-2030 empêche la transmission de savoirs stratégiques dans les domaines d’excellence françaises à des puissances étrangères. Il permet au ministre des Armées de s’opposer à ce qu’un militaire ou un expert civil exerce une activité au profit d’une puissance étrangère. Les personnes ayant exercé des fonctions sensibles doivent, après les avoir cessées, faire une déclaration de leurs activités pendant dix ans. Lors des grands déplacements de l’armée de l’Air et de l’Espace (missions « Pégase ») et du groupe aéronaval (missions « Clemenceau »), la DRSD sensibilise les personnels et le commandement à la contre-ingérence et prépare les escales en amont avec l’ambassade de France et les acteurs portuaires pour évaluer les zones sensibles et les vulnérabilités particulières. Enfin, pour protéger les forces armées, la DRSD poursuit ses échanges avec les services des renseignement étrangers, prioritairement européens dont ceux d’Europe de l’Est (Pologne, Estonie et Roumanie), où sont stationnées des forces françaises.

L’action de la DRSD. L’effectif de la DRSD, qui se monte à 1.600 personnes en 2025, doit passer à 1.700 en 2O30 et son budget de 25 M€ à environ 30 M€. Les analystes du renseignement sont recrutés parmi les juristes, les diplômés en sciences politiques ou intelligence économique et les techniciens parmi les développeurs en informatique et autres métiers originaux. Ainsi avant chaque réunion confidentielle de défense, le « dépoussiéreur » vérifie que la salle n’est pas truffée de micros, caméras ou traceurs GPS dans les murs, faux plafonds, ampoules ou prises électriques. Par ailleurs, l’intelligence artificielle et les outils combinatoires croisent des informations pour détecter des signaux faibles et des comportements atypiques, afin d’anticiper une menace future. La meilleure protection nécessite de lever toute barrière entre le physique, le cyber, le droit et l’informationnel. Par exemple, derrière une simple caméra de surveillance (physique), se trouve un logiciel d’exploitation (cyber). En lien avec la DGSI et la Préfecture de police, la DRSD entretient des relations régulières avec les entreprises, afin de sensibiliser les exposants des salons d’armement aux ingérences étrangères. Elle procède à toutes les enquêtes administratives pour les habilitations « secret » et « très secret défense » (500.000 par an) pour l‘accès aux zones protégées ou réservées et sur le besoin d’en connaître, afin de détecter les vulnérabilités éventuelles des personnes concernées. Enfin, sa base de données est régulièrement contrôlée par la Commission nationale de l’informatique et des libertés.

Loïc Salmon

Marine nationale : acquérir la maîtrise des grands fonds marins

Renseignement : anticiper la surprise stratégique

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins




Union européenne : Livre blanc de la Défense à l’horizon 2030

Dans un Livre Blanc accompagné d’un train de mesures sur quatre ans, la Commission européenne a présenté ses objectifs et ses moyens pour combler le sous-investissement chronique de l’Union européenne en matière de Défense.

Ces documents, publiés le 19 mars 2025 à Bruxelles, ont fait l’objet d’une note de la commission des Affaires européennes de l’Assemblée nationale française le 20 mars. Ils visent à accélérer la transformation de la défense, renforcer la frontière terrestre avec la Russie et la Biélorussie et développer les partenariats avec d’autres pays partageant les mêmes valeurs.

Contexte stratégique. Le voisinage direct de l’Union européenne (UE) se trouve déstabilisé par les tensions croissantes dans les Balkans occidentaux, l’influence de la Russie en Géorgie, Moldavie et Arménie, et l’incertitude permanente en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, affectés par les guerres, le terrorisme, les migrations et les effets du changement climatique. S’y ajoutent les menaces hybrides, à savoir les cyberattaques massives, la désinformation à grande échelle, l’espionnage industriel et l’instrumentalisation des migrations. Quoique alliés de l’UE, les États-Unis réorientent leur attention stratégique vers l’Asie. La Chine poursuit une montée en puissance militaire, rapide et opaque, avec des visées hégémoniques en Indopacifique menaçant le détroit de Taïwan. La Russie consacre 40 % de son budget à ses forces armées avec une posture nucléaire agressive, notamment par le déploiement d’armes nucléaires en Biélorussie. L’UE prévoit d’augmenter son soutien militaire à l’Ukraine, même dans l’hypothèse d’une cessation des combats, par un approvisionnement annuel d’au moins deux millions d’obus, la fourniture de drones et de systèmes de défense aérienne avec un soutien au renforcement de ses capacités. Le Livre blanc prévoit des corridors de transport rapide d’équipements vers Ukraine et l’intégration de son retour d’expérience de la guerre de haute intensité dans les programmes européens de recherche et développement.

Montée en puissance. Le Livre blanc spécifie les déficiences à traiter en priorité pour restaurer une crédibilité militaire : défense aérienne et antimissile intégrée contre les missiles balistiques, systèmes hypersoniques et drones ; artillerie et systèmes de frappe longue portée en assurant un approvisionnement suffisant en munitions et missiles ; drones et systèmes anti-drones pour développer une capacité autonome de surveillance et de riposte. La mobilité militaire sera renfoncée par une circulation rapide et efficace de troupes et de matériels à travers l’UE par des investissements urgents dans les infrastructures critiques (ponts, tunnels, terminaux portuaires et aéroportuaires), la suppression des obstacles administratifs (harmonisation des règles douanières, logistiques et de circulation transfrontalière) et l’accès prioritaire des forces armées aux réseaux de transport. Les capacités avancées seront développées, notamment en intelligence artificielle, technologies quantiques, guerre électronique et cybersécurité. Les infrastructures stratégiques seront protégées par la sécurisation des réseaux logistiques, des systèmes de communication et des capacités spatiales. Les chaînes d’approvisionnement en matières premières critiques et composants essentiels seront sécurisées par leur production ou leur acquisition au sein de l’UE ou via des mécanismes d’achat commun. En outre, il s’agit de garantir visibilité et prévisibilité aux industriels par des commandes publiques pluriannuelles, structurées autour de la commande groupée entre États membres. Un mécanisme de ventes européennes vise à réduire les délais de livraison. L’instrument financier SAFE, qui exclut implicitement la Grande-Bretagne, sera doté de 150 Mds€ de prêts pour soutenir les investissements militaires conjoints, réaliser des économies d’échelle importantes et renforcer l’interopérabilité des systèmes militaires.

Loïc Salmon

Europe : réarmement, épreuves technologiques et industrielles

Russie : la BITD s’adapte pendant la guerre contre l’Ukraine

Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »




Europe : réarmement, épreuves technologiques et industrielles

L’Europe a engagé son réarmement en 2014, après l’annexion de la Crimée par la Russie, lequel s’est accéléré en 2022 après l’attaque contre l’Ukraine. Le 6 mars 2025, les pays membres de l’Union européenne ont approuvé un investissement de 800 Mds€ pour la défense, en raison des risques de désengagement militaire et de guerre commerciale des États-Unis.

Hélène Masson, maître de recherche, a présenté la situation actuelle dans une note publiée le 7 mars 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne) par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

Les domaines capacitaires. Pour tous les pays européens, ces guerres ont souligné l’urgence de moderniser leurs moyens de défense, accentuée par l’aide qu’ils ont accordée à l’Ukraine (blindés, systèmes d’artillerie, munitions, et systèmes de missiles), et de reconstituer leurs stocks d’équipements et de munitions. Le réarmement européen se déroule en deux phases. La première, entre 2014 et 2021, concerne l’engagement de l’OTAN à disposer d’une brigade opérationnelle en 2026. Elle inclut : la remise à niveau des véhicules blindés légers (à roues), médians (à chenilles) et lourds (chars) et des camions pour la logistique ; les systèmes d’artillerie constitués par les mortiers sous tourelle, systèmes d’artillerie à roues ou à chenilles, systèmes antichars et lance-roquettes multiples ; les équipements du combattant, armes légères et de petit calibre, fusils d’assaut et leurs munitions ; systèmes de drones de reconnaissance ; systèmes de communications et radars. La composante aérienne comprend les hélicoptères et les avions de combat, d’entraînement et de transport. Outre la défense antimissile, la composante missile inclut les roquettes guidées et les systèmes de missiles air-air, sol-air, antichars et antinavires. La deuxième phase du réarmement européen, commencée en 2022, prend en compte le retour d’expérience de la guerre en Ukraine et augmente les investissements dans divers domaines : drones aériens, terrestres et navals (sous-marins et de surface) pour le renseignement, la surveillance et la frappe avec les technologies contre les leurres ou le brouillage du système de navigation ; lutte anti-drones par la détection, l’identification et la neutralisation ; munitions téléopérées (drones kamikazes) ; défense à portées courte (15 km), moyenne (plusieurs centaines de km) et longue (jusqu’à 3.000 km) ; défense antiaérienne ; défense côtière par missiles antinavires, batteries et radars ; guerre électronique (cyber et espace) ; emploi de l’intelligence artificielle pour améliorer la protection des systèmes d’armes. Par ailleurs, un réarmement naval se manifeste au niveau européen mais aussi mondial, par suite des tensions résultant des ambitions de puissance en mer Baltique, Atlantique Nord, Méditerranée, golfe de Guinée, mer Rouge, océan Indien et Indopacifique (rivalité Chine-États-Unis). La nécessité de protéger les oléoducs, gazoducs et câbles sous-marins incitent les États à augmenter leurs capacités en frégates, patrouilleurs, sous-marins et robots téléopérés en grande profondeur.

Les ambitions industrielles. Les producteurs et exportateurs d’armement européens se répartissent en trois cercles. Le premier et le plus ancien regroupe la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Suède. Le deuxième rassemble les Pays-Bas, la Finlande, la Norvège et la Belgique. Le troisième cercle est constitué par les pays issus du bloc de l’Est après la dislocation de l’Union soviétique en 1991, à savoir Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Roumanie, Bulgarie, Lettonie, Estonie et Lituanie. Certains États ont constitué des partenariats en bilatéral ou multilatéral, reposant sur des coopérations industrielles et technologiques avec des accompagnements financiers (crédits et/ou aides) pour lutter contre la concurrence des États-Unis, d’Israël, de la Corée du Sud, du Brésil et de la Turquie. La croissance de la demande d’équipements intervient dans un contexte sécuritaire marqué par l’urgence opérationnelle. Les dirigeants européens demandent aux industriels d’augmenter la cadence de production et de réduire les délais de livraison. Or ces exigences se manifestent juste après la crise consécutive à la pandémie du Covid-19 et en même temps que la reprise du marché aéronautique civil. Les industriels de défense doivent, très vite, adapter leur chaîne d’approvisionnement dans une période de tensions sur le marché mondial des matières premières, de renchérissement du coût de l’énergie et de difficultés à recruter du personnel hautement qualifié.

Les efforts budgétaires. Lors du sommet de l’OTAN à Vilnius en juillet 2023, les dirigeants des pays membres se sont engagés à consacrer 2 % de leur produit intérieur brut (PIB) à l’effort de défense chaque année. Selon les statistiques de l’OTAN, 23 États sur 32 y sont parvenus en 2024, contre 3 en 2014, 7 en 2022 et 12 en 2023. La Croatie, le Portugal, l’Italie, le Canada, la Belgique, le Luxembourg, la Slovénie et l’Espagne ne l’ont pas encore atteint. Voici les pourcentages calculés par l’OTAN et les annonces gouvernementales de chaque pays relatives aux dépenses de défense, par ordre décroissant : Pologne, 4,12 % du PIB en 2024 et un budget de 43 Mds€ en 2025 ; Estonie, 3,43 % (1,3 Mds€) du PIB en 2024 avec des objectifs de 3,7 % en 2026 et, à terme, de 5 % (objectif de l’administration américaine) ; Lettonie, 3,15 % du PIB en 2024 et un budget de 1,56 Mds€ pour 2025, soit 3,45 % du PIB, puis un objectif de 3,7 % les deux années suivantes ; Grèce, 3,08 % du PIB en 2024 et un budget de 6,1 Mds€ en 2025 (le double de celui de 2019) ; Lituanie, 2,85 % du PIB en 2024 avec un budget de 3,3 Mds€ pour 2025 et l’objectif de 5,5 % du PIB entre 2026 et 2030 ; Finlande, 2,41 % du PIB en 2024 avec un budget de 6,5 Mds€ en 2025 avec l’objectif de 3,3 % du PIB d’ici à 2032 ; Danemark, 2,37 % du PIB en 2024 avec un financement supplémentaire de 1,9 Md€ pour la défense de l’Arctique, afin d’y renforcer la présence militaire, et la création d’un fonds de 6,8 Mds€ en 2025 et 2026 pour atteindre 3,2 % du PIB ; Grande-Bretagne, 2,33 % du PIB en 2024 avec un budget de 59,8 Mds€ pour l’exercice 2025-2026, des hausses annuelles de 6 Mds€ pour atteindre 2,5 % du PIB d’ici à 2027 et la publication d’un nouveau Livre blanc sur la Défense (« Strategic Defence Review ») ; Roumanie, 2,25 % du PIB en 2024 avec l’objectif de 3 % du PIB sur la période 2025-2029 ; Norvège, 2,20 % du PIB en 2024 avec un budget de 9,3 % Mds€ pour 2025 et l’objectif de 15,6 Mds€ en 2036 ; Bulgarie, 2,18 % du PIB et l’objectif de s’y tenir jusqu’en 2032 ; Suède, 2,14 % du PIB en 2024 avec un budget de 12Mds€ en  2025 et l’objectif de 2,6 % du PIB en 2030 ; Allemagne, 2,12 % du PIB avec un budget de 53,2 Mds€ en 2025 grâce à une exemption du désendettement du pays ; Hongrie, 2,11 % du PIB en 2024 avec un budget 4,2 Mds€ en 2025 ; République tchèque, 2,10 % du PIB en 2024 avec un budget de 6,85 Mds€ en 2025 ; France, 2,06 % du PIB en 2024, un budget de 50,54 Mds€ en 2025 et des réflexions en cours sur de nouveaux leviers de financements, publics et privés, supplémentaires ; Pays-Bas, 2,05 % du PIB en 2024, un budget de 2,4 Mds€ en 2025 et l’objectif d’inscrire les 2 % dans la loi ; Slovaquie, 2 % du PIB en 2024 mais avec une baisse à 1,8 % à partir de 2027 ; Croatie, 1,81% du PIB en 2024 et un budget de 1,5 Md€ en 2025 ; Portugal, 1,55 % du PIB en 2024 et l’objectif de 2 % en 2029 ; Italie, 1,49 % du PIB en 2024 avec l’objectif de 2 % en 2028 ; Belgique, 1,30 % du PIB en 2024 avec les objectifs de 1,5 % en 2030 et de 2 % en 2035 ; Luxembourg, 1,29 % du PIB en 2024 avec un budget de 798 € en 2025 ; Slovénie, 1,29 % du PIB en 2024 et l’objectif de 2 % en 2030 ; Espagne, 1,28 % du PIB en 2024 avec l’objectif de 2 % en 2029. La liste de la FRS inclut trois pays non-membres de l’OTAN : Autriche, 1,07 % du PIB en 2024 avec l’objectif de 1,5 % en 2027 ; Chypre, budget de 563 M€ en 2024 avec l’objectif de 2 % du PIB en 2029 ; Irlande, budgets de 1,35 Md€ en 2025 et de 1,5 Mds€ en 2028 ; Malte, 0,56 % du PIB en 2023.

Loïc Salmon

Ukraine : les enseignements de trois ans de guerre

Europe : vers une nouvelle stratégie énergétique

Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »




DGA : bilan de deux ans d’économie de guerre

La Direction générale de l’armement (DGA) a mis en place un outil économique et productif résistant aux crises majeures afin de fournir, dans la durée, les équipements nécessaires aux armées en cas de guerre.

Le bilan 2022-2024 a été rendu public dans un document le 9 décembre 2024 à Paris.

Cadences et capacités de production. Les mesures normatives de priorisation des commandes dans le cadre la loi de programmation militaire 2024-2030, l’introduction de nouvelles technologies de production, la renégociation des contrats et l’accompagnement des entreprises de la Base industrielle et technologique de défense ont permis de produire plus et plus vite pour conserver l’autonomie stratégique. Ainsi, le temps de production chez le groupe électronique de défense Thales est passé de 18 à 6 mois. L’accélération de la production des missiles Aster permettra d’en livrer six fois plus que prévu en 2025. La production de canons Caesar (photo) chez KNDS a triplé avec une réduction du délai entre la commande et la livraison, passé de 30 à 15 mois. Celle des bombes AASM (armement air-sol modulaire) a doublé. La production d’obus de 155 mm a été multipliée par 60. La cadence de fabrication de missiles Mistral (air-sol très courte portée) de MBDA aura été multipliée par 4 entre 2022 et 2025. Face aux accélérations, les industriels ont anticipé leurs approvisionnements pour améliorer leur réactivité. Des clauses d’accélération de production ont été introduites dans la commande globale de MPP (missiles de moyenne portée) passée en 2023. Alors qu’il s’élevait chaque année à 9,5 Mds€ entre 2012 et 2016, le montant des commandes a atteint 20 Mds€ en 2023. A titre indicatif, voici les montants des commandes en attente de livraisons au 31 décembre 2023 : Thales, 6 Mds€ ; Airbus Defense and Space, 5 Mds€ ; Airbus Helicopters, 5 Mds€ ; Dassault Aviation, 5 Mds€ ; Naval Group, 4 Mds€ ; MBDA, 3 Mds€ ; Safran (équipements aéronautiques), 2 Mds€ ; chantiers navals hors Naval Group, 1,5 Md€ ; KNDS, 1,5Md€ ; Arquus (véhicules terrestres), 1 Md€. En 2023, près de 25 % des commandes ont été attribuées à 21.000 entreprises petites, moyennes, intermédiaires et start-ups, soit 6,8 Mds€.

Expertise et essais. D’un coût de 40 M€, les principaux essais effectués par la DGA ont nécessité 6,9 millions d’heures d’ingénierie en 2023. Deux tirs d’exercice et deux tirs au banc du propulseur ont concerné le planeur hypersonique VMAX et les missiles balistiques de la Force océanique stratégique. De nombreux essais, notamment de lutte anti-drones, ont été effectués pour la préparation opérationnelle des forces armées. Des essais qualifiants ont eu lieu pour le système d’autoprotection guerre électronique Spectra F4 du Rafale. A la suite d’essais sur le segment spatial Syracuse, le satellite de communications Syr4B a été lancé du site guyanais. Le transport aérien du missile Aster par avion A400M a été testé pour ravitailler la frégate multi-missions Languedoc. Les forces armées ont reçu 185 outils cyber. Des expertises et des essais ont été effectués pour améliorer les performances des équipements de protection individuelle NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) en service. Pour le sous-marin nucléaire lanceur d’engins de 3ème génération, des calculs numériques et des essais au grand tunnel hydrodynamique du propulseur ont été effectués pour évaluer les caractéristiques propulsives et acoustiques. Des essais d’acceptation ont eu lieu sur le Dugay-Trouin, 2ème sous-marin de la classe Suffren. La frégate Aconit de type La Fayette est en rénovation à mi-vie avec des essais d’acceptation. Les premiers essais sur des munitions téléopérées actives ont été entrepris. Des essais sur la protection du porte-avions nucléaire de nouvelle génération ont eu lieu. D’autres ont validé la sûreté de fonctionnement des logiciels autorisant le déploiement du drone armé Reaper Block5 en métropole.

Loïc Salmon

DGA : crédibilité et modernité de la dissuasion nucléaire

Armement : les commandes majeures de 2023

Marine nationale : le PA-Ng, programmer sa construction et la formation de l’équipage

 




Moyen-Orient : armement et politique en péninsule arabique

Grands importateurs d’armements, l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis utilisent ce marché comme levier de leurs politiques intérieure et étrangère.

Emma Soubrier, chercheuse à l’Université Nice-Côte d’Azur, l’a expliqué lors d’une visioconférence, organisée le 22 octobre 2024 par l’association 3AED-IHEDN.

Un grand marché. Le Conseil de coopération du Golfe (CGC) comprend l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), le Qatar, le Koweït, Oman et Bahreïn. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, ses dépenses militaires sont passées de 10 % du marché mondial d’armement pour la période de 1989 à 1993 à 22 % pour celle de 2019 à 2023 avec un « pic » de 15 % en 1996. Après une baisse à 3 % en 2001, elles connaissent des remontées à 12 % en 2005, 20 % en 2016, 24 % en 2019 et 28 % en 2022. Quatre membres du CGC se classent parmi les 15 premiers pays importateurs d’armements sur les périodes 2014-2018 et 2019-2023. L’Arabie saoudite occupe la 2ème place avec 11 % puis 8,4 %, derrière l’Inde (9,1 % puis 9,8 %) et suivi immédiatement du Qatar avec 1,5 % puis 7,6 %. Le Koweït atteint la 12ème avec 1 % puis 2,7 %, derrière les États-Unis (1,6 % puis 2,8 %). Les EAU se trouvent à la 14ème avec 3,3 % puis 2,4 %, derrière la Grande-Bretagne (1,6 % puis 2,4 %) et devant Israël (2 % puis 2,1 %). Sur la période 2019-2023, les achats d’armements se répartissent ainsi : Arabie saoudite, 75 % aux États-Unis, 7,6 % à la France et 7 % à l’Espagne ; Qatar, 45 % aux États-Unis, 25 % à la France et 5 % à l’Italie ; Koweït, 70 % aux États-Unis, 20 % à l’Italie et 8,6 % à la France ; EAU, 57 % aux États-Unis, 9,9 % à la Turquie et 9,2 % à la France. Globalement, le Moyen-Orient reste la troisième zone d’importation d’armements avec 33 % du marché mondial en 2014-2018 et 30 % en 2019-2023, derrière l’Asie-Océanie avec respectivement 41 % et 37 % mais devant l’Europe, dont la part passe de 11 % en 2014-2018 à 21 % en 2019-2023, par suite du début de la guerre de la Russie contre l’Ukraine en 2022.

Des dynamiques traditionnelles. Située stratégiquement entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe, la péninsule arabique abrite des réserves considérables de pétrole et de gaz, rappelle Emma Soubrier. Elle présente un fort risque de conflits par suite de la rivalité avec l’Iran mais aussi au sein même du CGC, notamment entre l’Arabie saoudite et les EAU vis-à-vis du Qatar. Dans ce contexte, tous ces États acheteurs d’armements veulent logiquement augmenter leurs capacités de défense et de dissuasion. De leur côté, leurs fournisseurs souhaitent sécuriser une région potentiellement instable pour préserver leurs intérêts économiques. Par ailleurs, pour les pays du golfe Arabo-Persique, l’achat d’armements constitue un élément important pour leur prestige. Leurs dirigeants veulent des équipements ultra-modernes et les plus efficaces possibles, même s’ils ne correspondent pas vraiment à leurs besoins capacitaires. Sur le plan intérieur, cela leur permet de renforcer l’identité nationale, notamment pour le Qatar, sous tutelle britannique entre 1915 et 1971, et les EAU de 1892 à 1971. En outre, les achats d’armements participent au « pacte social » des États de la péninsule, dont les retombées de la rente pétrolière permettent d’éviter toute contestation politique. Leurs demandes aux sociétés étrangères de s’implanter sur leurs territoires, sous forme de coentreprises avec des partenaires locaux, participent au développement de l’économie nationale. Dès le début des années 1990, les EAU organisent des salons d’armements pour renforcer leur crédibilité internationale. Politique étrangère, politique de défense et achats d’armements s’imbriquent dans la formule « pétrole contre sécurité ». Celle-ci remonte au Pacte du Quincy, conclu en 1945 entre les États-Unis et l’Arabie et portant sur la protection du royaume saoudien contre la livraison de pétrole à bas prix et des investissements massifs dans l’industrie d’armement américaine, facilitant le recyclage des « pétrodollars » par la suite et consolidant le pacte. Or, dans les années 1990, après la guerre du Golfe (1991) consécutive à l’invasion du Koweït par l’Irak, les petits États membres du CGC ont pris conscience de l’insuffisance de l’alliance avec l’Arabie saoudite pour garantir leur sécurité. Le Qatar et les EAU ont alors signé des accords de défense bilatéraux avec les États-Unis mais aussi avec la France et la Grande-Bretagne, également membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU.

Évolution des tendances. La crise économique et financière de 2008-2009 s’est répercutée sur les dynamiques de puissance et d’influence entre les pays du Golfe et leurs partenaires traditionnels. Ces derniers, manquant de liquidités, ont dû exporter davantage de matériels militaires en raison de la réduction de leurs besoins nationaux. Cela a eu pour effet de renforcer l’influence croissante des États clients. En 2011, les « printemps arabes », révoltes populaires ayant notamment provoqué le renversement des chefs d’État de Tunisie, d’Égypte et du Yémen, ont pesé sur deux dimensions de la sécurité des pays du Golfe. La première concerne l’intégrité de leur territoire et la protection de leur population et la seconde la stabilité de leur régime. S’y est ajoutée la crainte d’un certain désengagement des États-Unis, qui ont « lâché » le régime égyptien, leur allié de longue date. En conséquence, l’Arabie saoudite, le Qatar et les EAU ont décidé de diversifier leur économie, de préparer un « après pétrole » et de développer une industrie de défense locale. Celle-ci implique de réduire les importations de systèmes « sur étagère » et de se montrer plus exigeant sur leurs caractéristiques techniques, les contrats de coentreprises, les transferts de technologie et d’autres compensations. Ces bases industrielles de technologie et de défense devraient permettre aux trois pays cités de devenir des compétiteurs sur certains segments du marché de l’armement. Par ailleurs, ils diversifient leurs partenariats stratégiques dans un monde de plus en plus multipolaire. Or leurs intérêts propres n’étant pas toujours compatibles avec ceux de leurs fournisseurs traditionnels, ils tendent à constituer une sorte de « mouvement non aligné », fondé non pas sur l’idéologie mais le pragmatisme. Selon Emma Soubrier, l’Arabie saoudite et les EAU utilisent le commerce des armes en application de la théorie de l’État rentier pour acheter le silence de leurs partenaires occidentaux sur certains aspects de leur politique intérieure ou extérieure. Ainsi, malgré les demandes répétées des États-Unis et des pays européens, ils ont refusé d’appliquer des sanctions contre la Russie, après son attaque contre l’Ukraine en 2022 pour préserver leurs intérêts économiques.

Autonomisation difficile. Pour les États du Golfe, la menace la plus crédible vient des groupes armés soutenus par l’Iran, rappelle Emma Soubrier. Or les États-Unis disposent de bases militaires au Koweït et au Qatar. S’ils ne parviennent pas à convaincre Israël de s’en tenir à des cibles militaires, l’Iran pourrait frapper des infrastructures civiles dans la région. Par ailleurs l’implantation de bases militaires, par les États-Unis, garanties de sécurité, ont accru considérablement les achats d’armements américains, contrairement à la France jusqu’à l’exportation du Rafale. Les États-Unis ont refusé de vendre des drones armés à l’Arabie saoudite et aux EAU lors de leurs interventions au Yémen et en Libye. Ces derniers se sont alors tournés vers la Chine et la Turquie pour en acquérir et aussi pour intégrer de l’intelligence artificielle dans les systèmes d’armes. Il s’ensuit une course aux armements, car un État trop armé par rapport à ses besoins est perçu comme une menace potentielle. Les projets de l’Arabie saoudite, du Qatar et des EAU de constituer des bases industrielles et technologiques de défense nécessitent de disposer, au préalable, d’un savoir-faire et de ressources humaines dans le domaine civil. De leur côté, les groupes d’armement étrangers préfèrent désormais y implanter des filiales plutôt que des coentreprises.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : vers des guerres d’usure sans perspective de victoire stratégique

Moyen-Orient : Turquie et Arabie saoudite, vers la détente

Ukraine : conflit reconfiguré et vu d’Asie et du Moyen-Orient




Technologie : futurs drones de combat au sein du SCAF

L’avenir des capacités aériennes se construit autour du système de combat aérien futur (SCAF), combinant des avions pilotés de plus en plus performants et onéreux avec des drones moins chers. Tous vont évoluer dans un environnement de haute intensité, où les défenses antiaériennes améliorent leur efficacité.

Ce thème a fait l’objet d’un rapport publié, en avril 2024 à Levallois-Perret (banlieue parisienne), par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et rédigé par Philippe Gros, maître de recherche à la FRS, et Jean-Jacques Patry, ancien fonctionnaire au ministère des Armées.

Anticipation des évolutions. Les drones sont passés du statut de capteurs d’appoint à celui de pilier du renseignement puis de capteurs et effecteurs au cours des guerres récentes en Lybie (2011) et en Ukraine (depuis 2022). La robotisation du combat aérien se poursuit. Face à l’évolution de la menace, l’emploi des drones doit s’intégrer dans le concept d’opérations « multi-milieux et multi-champs », afin d’optimiser les synergies entre les plateformes ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance), les plateformes effectrices aériennes, navales et terrestres ainsi que les munitions et autres charges utiles. Cela influe sur la doctrine tactique du C2 (commandement et contrôle) pour la mise en œuvre des drones, l’évolution des fonctions des chefs de patrouille, du commandement de la mission et de la gestion du combat aérien, mais aussi de la fonction C2 à l’échelle interarmées. Sur le plan opérationnel, les drones peuvent transformer toutes les missions. Pour celles de renseignement, ils fournissent des réseaux de capteurs pénétrants étendant la couverture ISR. Pour la supériorité aérienne, ils fournissent des capacités déportées de leurrage, de brouillage, de ciblage et d’engagement, en collaboration avec les chasseurs maintenus en arrière. Ils permettent des modes d’action de désorientation et de saturation, indispensables à l‘aveuglement et à la désintégration des défenses antiaériennes adverses, et créent des ciblages d’opportunité dans le temps long et dans un environnement d’intensité moyenne. Pour la supériorité terrestre, ils accroissent la masse pénétrante en début de campagne puis maintiennent plus longtemps le dispositif couvrant de grandes zones et ainsi démultiplier les capacités de ciblage d’opportunité nécessaires à l’appui aérien rapproché. Enfin, grâce à la fourniture de réseaux de capteurs avancés et de relais de transmission, les drones augmentent la portée et la robustesse de la fonction « gestion du champ bataille (échange d’informations sur le terrain), commandement et contrôle ». Par ailleurs, l’intelligence artificielle facilitera des évolutions technologiques : systèmes partiellement autonomes ; « cloud tactique » (réseau pour la distribution de données et le partage d’informations) permettant la décentralisation, au niveau des plateformes, des capacités de décision actuellement réservées à des postes de commandement à distance, voire hors théâtre ; services collaboratifs entre les systèmes de mission de diverses plateformes ; miniaturisation des équipement et armements. Enfin, la simulation nécessite moins d’heures de vol réelles pour la préparation opérationnelle. Par ailleurs, le combat collaboratif entre avions et drones nécessite un « « cloud de combat », dont la création, pour une coalition, dépend de la réalisation du projet de réseau multi-senseurs et multi-effecteurs et pose la question de l’interopérabilité. Or depuis la guerre du Golfe (1991), les dispositifs aériens de coalition s’accommodent mal des zones de responsabilité nationale. L’évaluation commune de la situation tactique exige de prendre en compte l’interopérabilité entre les systèmes américain NGAD, français SCAF, britannique GCAP et les autres dès leur conception, afin de développer des liaisons de données, des outils de traduction et surtout des procédures de partage du C2, comme pour la gestion de combat actuelle avec les avions de chasse.

Projet américain. Après des années d’atermoiements, l’armée de l’Air et la Marine américaines développent l’aéronef de combat collaboratif (CCA en anglais) pour renforcer leurs flottes aériennes de combat, considérée comme insuffisantes face à une agression chinoise. Ces CCA s’intégreront dans le système de systèmes dénommé « dominante aérienne de nouvelle génération » (NGDA) centré sur un avion de chasse. Cette vaste architecture de combat collaboratif doit permettre d’acquérir la supériorité aérienne en remplissant diverses missions, dont la chasse, la neutralisation des défenses antiaériennes ennemies, le déni d’accès, l’appui aérien rapproché et le relais de communications. Deux projets sont en cours de réalisation et concernent surtout des engins récupérables basés à terre, à savoir le drone de combat furtif XQ-58, fabriqué par Kratos, et le drone furtif multi-rôles, construit par Boeing. L’armée de l’Air devrait acquérir au moins mille exemplaires du modèle retenu, destinés à opérer avec l’avion furtif multi-rôles F-35, puis le chasseur NGAD. Ces futurs systèmes reposeront sur une architecture ouverte modulaire et sur le drone Skyborg, piloté par l’intelligence artificielle et déjà mis au point. Des travaux sont aussi en cours sur des drones consommables aérolargués.

Projet français. Les réflexions d’Airbus et de MBDA sur le SCAF français rejoignent celles sur le NGAD américain. Selon la trajectoire fixée par la loi de programmation militaire 2024-2030, le SCAF devrait bénéficier de multiples avancées capacitaires, notamment pour réaliser le chasseur de nouvelle génération, successeur du Rafale. En matière de drones, il s’agira de réduire le « coût par effet » en utilisant des systèmes consommables ou récupérables avec des mises à poste variées. Cela implique de développer : des équipements et des munitions spécifiques ; l’architecture de connectivité ; des solutions d’autonomie pour la plateforme habitée, dont l’équipage gérera les missions des drones, et pour les drones ailiers eux-mêmes mais selon des règles d’engagement très strictes. Tout dépendra du contexte opérationnel, notamment de l’environnement électromagnétique plus ou moins déconnecté ou intermittent et qui affecte le fonctionnement du « cloud de combat ».

Projets d’autres pays. La Grande-Bretagne développe le programme de combat aérien global (GCAP). BAE Systems met au point deux types de drones, lancés depuis le sol et récupérables mais avec des niveaux technologiques différents. L’Australie coopère avec Boeing pour la fabrication du drone furtif multi-rôles MQ-28 Ghost Bat, selon un concept similaire à l’aéronef de combat collaboratif américain. La Corée du Sud s’en inspire aussi pour développer un drone ailier pour accompagner les nouvelles versions de son chasseur polyvalent KF-21 Boramae. Avec l’aide des États-Unis, le Japon développe un drone capable d’opérer avec son futur chasseur F-X dans les années 2030. De son côté, la Russie développe le drone ailier S-70 Okhotnik, lourd (25 t) et furtif, et le Kronshadt Grom destiné à opérer avec l’avion de défense aérienne Su-35 et le chasseur furtif multi-rôles Su-57. Toutefois, ces programmes sont ralentis en raison des sanctions de pays occidentaux et de l’absence de solution quant au mode de propulsion. La Chine développe une famille de systèmes de combat aérien collaboratif avec le chasseur J-20, le drone FH-95 Feihung, dédié à l’ISR et à la guerre électronique, et le drone de combat FH-97, tous deux proches des modèles américains récupérables. L’Inde développe le système de systèmes CATS de Hindoustan Aeronautics Limited, comprenant le chasseur Tejas et plusieurs drones, dont le CATS Warrior, proche des MQ-28 et XQ-58 américains, et un drone de type missile de croisière récupérable, ainsi que des munitions rôdeuses (drones suicides) Alfa. La Turquie développe son propre chasseur F-X Kaan, le drone supersonique Kizilelma, le drone furtif Anka-3 et les drones consommables Super Simsek et Autonomous Wingman Concept.

Loïc Salmon

Défense : démonstrateur SCAF, missile ANL et futur site du Commandement de l’espace

Drones : applications à la guerre d’aujourd’hui et de demain

Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle

 




Russie : la BITD s’adapte pendant la guerre contre l’Ukraine

Par suite de la raréfaction des livraisons d’armes occidentales, la base industrielle de technologie et de défense (BITD) russe se prépare à un affrontement de longue durée et organise ses approvisionnements à l’étranger.

Isabelle Facon, directrice adjointe de la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans le numéro de juin 2024 de la revue Défense & Industries.

Tâtonnements et reprise. En septembre 2022, après la mobilisation de 300.000 hommes, le président russe Vladimir Poutine ordonne à l’industrie d’armement de concentrer ses efforts sur les besoins des forces armée engagées sur le front ukrainien. Or la BITD souffre de coûts élevés de fonctionnement et du manque de personnels qualifiés. Loin d’en améliorer l’efficacité, la création de grands groupes industriels, au milieu des années 2000, a favorisé la corruption et le népotisme. Devant l’insuffisance des rythmes de production, des négociations portent sur des achats massifs de drones iraniens et la fourniture de munitions par la Corée du Nord. En outre, des pièces de rechange de chars et de missiles sont rachetées dans l’urgence à l’Inde et à la Birmanie. Rien qu’en décembre 2022, 24 M$ ont été dépensés pour racheter 6.000 télescopes de visée et 200 caméras pour moderniser les chars T-72 en stock. Un missilier russe a racheté au ministère indien de la Défense ses propres composants pour missiles anti-aériens au prix de 150.000 $. Puis, à l’automne 2023, les entreprises russes d’armement accroissent la production de systèmes, d’obus, de lance-roquettes multiples et de munitions guidées. Le budget de la défense passe de 3,9 % du produit intérieur brut en 2023 à 6,7 % en 2024. Pour pallier le manque de personnel qualifié, estimé à 160.000 personnes, de nouveaux recrutés sont formés avant d’être employés sur les chaînes de production. L’économie russe profite des dépenses de l’État pour satisfaire les demandes de l’industrie d’armement, notamment d’acier, de matériels informatiques et électroniques, d’instruments de navigation et d’équipements électriques. La production globale de 2023, supérieure à celle de 2022, inclut les équipements issus des stocks, à savoir chars, pièces d’artillerie et blindés de transport de troupes réparés ou modernisés. Celles des missiles Iskander et Kalibr continuent. Celles des drones de diverses catégories ont considérablement augmenté ainsi que celles des munitions d’artillerie de différents calibres. Selon certains économistes, la Russie peut produire des matériels peu sophistiqués en grandes quantités et sans limite de temps. En revanche, elle subit les conséquences des sanctions occidentales et de la faiblesse de l’électronique nationale pour les équipements plus complexes. Environ 80 % des besoins des forces armées russes sur le front ukrainien sont assurés par le groupe Rosteckh, qui emploie 660.000 personnes et inclut notamment l’entreprise aéronautique OAK, les fabricants de moteurs, la société Hélicoptères de Russie et la centrale d’exportation d’armement Rosoboronexport. Selon le président-directeur général de Rostekh, Seguei Tchermezov, le ministère de la Défense tente de faire baisser les prix d’achat en rognant sur les marges des industriels, qui ne sont plus motivés pour améliorer leur productivité. En outre, la présence des agents de la Sécurité intérieure s’affirme de plus en plus sur les sites industriels. Ceux de la Sécurité extérieure s’efforcent de reconstituer des chaînes d’approvisionnement de matériels de haute technologie et de contourner les restrictions occidentales.

Dépendance mais bonnes connexions. Après l’invasion de la Crimée en 2014 et les premières sanctions occidentales, la BITD russe avait dû élaborer des programmes de substitution de centaines de pièces de rechange et de composants achetés dans les pays occidentaux et en Ukraine. Depuis l’invasion de celle-ci en 2022, le démontage de matériels russes récupérés sur le champ de bataille atteste de l’emploi massif de composants étrangers. La Chine en est devenue le premier fournisseur, y compris pour les machines-outils utilisées. D’autres technologies et matériels, construits en Europe ou aux États-Unis, sont réexportés en Russie par des pays qui ne se considèrent pas tenus de respecter les sanctions occidentales contre la Russie. L’accès aux composants militaires faisant l’objet de contrôles plus sévères, il s’agit en général de produits civils ou à double usage. Ainsi certains d’entre eux, considérés comme « hautement prioritaires » par les pays occidentaux, ont été découverts dans les missiles Kalibr, les missiles de croisière aériens Kh-101, les drones Orlan-10, les munitions rôdeuses Lancet et les hélicoptères Ka-52 Alligator. En 2023, leur nombre aurait à nouveau atteint celui d’avant l’invasion de l’Ukraine en février 2022, avantageant considérablement la Russie dans sa guerre d’attrition contre elle. Par ailleurs, la Russie s’inspire des expériences de l’Iran et de la Corée du Nord, qui parviennent à produire des armements malgré les sanctions internationales de longue durée à leur encontre. La centrale Rosoboronexport anticipe une montée en puissance des partenariats technologiques pour la réalisation de matériels militaires, susceptibles de couvrir jusqu’à 40 % du marché mondial d’ici à 2030. Le partage de technologies et de compétences pour la production d’armements à l’étranger devrait permettre aux pays partenaires de développer leur propre BITD et aux entreprises russes de se concentrer sur la satisfaction des besoins des forces armées nationales. Cela souligne la détermination de Moscou à restaurer, à terme, la place occupée précédemment par sa BITD sur le marché mondial de l’armement. Indépendamment de la guerre en Ukraine, les entreprises russes d’armement anticipent des commandes importantes dans la prochaine décennie, en vue de reconstituer les stocks dans la perspective d’une confrontation militaro-politique de longue durée ave l’OTAN.

Perspectives à l’exportation. La guerre en Ukraine a fortement ralenti l’exportation d’armements russes, dont le montant moyen annuel est passé de 15 Mds$, depuis plusieurs années, à 8 Mds$ en 2022, baisse poursuivie en 2023. Toutefois, Rosoboronexport continue de prospecter à l’étranger en vue de l’après-guerre. Selon elle, l’expérience ainsi acquise stimule l’innovation et l’élaboration de nouvelles solutions techniques pour améliorer les performances des matériels militaires. Comme lors des opérations russes en Syrie (depuis 2015) ou d’exercices nationaux, des équipements ont été expérimentés sur le champ de bataille en Ukraine et modifiés en fonction du retour d’expérience. Selon la presse russe, plusieurs armées étrangères ont signalé leur intérêt pour les matériels suivants, après leur emploi en conditions réelles de combat : drones ; munitions rôdeuses Lancet et Kub ; équipements anti-drones ; missiles aériens, dont missiles antiradars ; hélicoptères de reconnaissance et d’attaque Ka-52 et MI-28N et leurs moyens antichars utilisables à distance du champ de bataille ; missiles Vikhr ; systèmes de protection contre les  « manpads » (systèmes portatifs de défense anti-aérienne) ; véhicules de soutien du char Terminator ; véhicules de soutien d’infanterie ; systèmes anti-aériens ; fusils d’assaut AK-12 ; systèmes Tor contre les munitions de Himars (lance-roquettes multiples américains) ; toute la gamme des moyens d’artillerie jusqu’aux missiles balistiques Iskander à courte et moyenne portées. Malgré le conflit ukrainien, des contrats auraient été signés avec des clients étrangers, en toute confidentialité pour éviter des sanctions ultérieures américaines. En outre, pour contourner les sanctions occidentales sur les institutions bancaires, de nouveaux schémas de paiement sont utilisés ou à l’étude, comme les paiements en monnaies nationales hors dollar et euro, le troc et la cryptomonnaie. Ainsi, la BITD russe disposerait d’un carnet stable de commandes, réalisables après la guerre, estimé à 50-55 Mds$.

Loïc Salmon

Russie : confit en Ukraine, mobilisation partielle et fragilités

Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

OTAN : 75ème anniversaire, soutien accru à l’Ukraine et partenariats extérieurs

 




Ukraine : accélération de l’innovation en temps de guerre

Très dépendante de l’URSS jusqu’à son implosion en 1991, l’Ukraine a ensuite développé sa propre base industrielle et technologique de défense (BITD). L’innovation à faible coût s’est accélérée dès l’invasion russe de la Crimée en 2014 puis davantage depuis l’attaque de 2022.

Xavier Tytelman, consultant aéronautique et défense, l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 4 avril 2024 à Paris, par l’association 3AED-IHEDN.

L’héritage soviétique. En 1991, l’Ukraine dispose du tiers de l’industrie de défense de l’URSS, soit 1.810 entreprises, 750 usines et 140 institutions scientifiques et techniques qui emploient un million de personnes. Elle va pouvoir exporter 6.500 chars, 700 véhicules de combat, 7.200 pièces d’artillerie, 500 navires et 1.000 aéronefs. Vingt-cinq ans plus tard, l’industrie de défense ukrainienne n’emploie plus que 250.000 personnes et sa production est exportée à 90 % pour un montant d’environ 1,5 Md€ par an, grâce à des prix très compétitifs. Entre 2005 et 2014, ces ventes portent sur plus de 200 avions de chasse, 230 hélicoptères, 700 véhicules blindés et 800 chars. Pour la période 2008-2012, selon l’Institut de recherche sur la paix de Stockholm, l’Ukraine se classe à la 9ème position mondiale des pays exportateurs d’armes entre Israël et l’Italie et devant la Corée du Sud. Elle a notamment vendu le char T-84 (dérivé du char T-80 soviétique) à la Thaïlande et à l’Angola. Équipé d’une mitrailleuse de 7,62 mm modernisée, de systèmes de protection et de capteurs, le T-84 existe en version « soviétique » avec un canon de 135 mm et en version « OTAN » avec un canon de 120 mm. Outre un prix d’achat de 5 M$, considéré comme abordable, le T-84 bénéficie d’un coût d’exploitation très bas grâce à une maintenance réalisée dans des usines de tracteurs au Pakistan et en Thaïlande.

La réorientation. Après l’invasion de la Crimée, l’Ukraine puise dans ses stocks d’armes pléthoriques et en améliore les systèmes. Plutôt que de développer des systèmes onéreux, les forces armées achètent ce qui existe sur le marché civil à bas prix (environ 100 €), comme les caissons pour caméras de surveillance. Sur la période 2013-2017, les composants externes représentent 85 % des ventes à l’export, notamment des moteurs de navires à destination de la Russie. Mais dès 2015, l’Ukraine suspend ses exportations vers la Russie, très dépendante pour 184 types de systèmes ukrainiens pour ses navires, chars et avions Celle-ci, atteinte par les sanctions internationales à son encontre, a dû retarder ou annuler des programmes d’armement. De son côté, la BITD ukrainienne a réorienté sa production vers ses besoins nationaux en raison de la poursuite de la guerre avec la Russie. Son chiffre d’affaires à l’export a alors beaucoup diminué. La Russie lui avait commandé 60 avions de transport opérationnel Antonov An-70 livrables à partir de 2015. L’Allemagne s’apprêtait à les racheter, mais a finalement choisi l’A400M européen. Des négociations ultérieures avec l’Inde, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite n’ont pas abouti. Puis, à partir de 2018, l’Ukraine cesse d’exporter de l’armement, à l’exception de 12 chars T-84 à la Thaïlande.

L’accélération. Dès 2014, la BITD ukrainienne commence à développer ses propres armements à partir de ceux, soviétiques, dont elle disposait. Ainsi, son missile longue portée R-360 Neptune a coulé le croiseur russe Moskva en mer noire en 2022. Il s’agit d’un modèle équipant une batterie de défense côtière mais dont tous les composants ont été modifiés. Son développement a duré environ deux ans et a coûté 40 M$. Son nouvel altmètre lui permet de voler très bas, de sorte que les radars de défense aérienne russes ne voient pas la différence avec les vagues. Son système de navigation inertielle, dont le GPS résiste au brouillage. Le missile Neptune, présenté au salon ukrainien de l’armement en 2015, effectue un premier tir en 2017 et valide un essai à plus de 100 km l’année suivante. En 2019, est annoncée une version capable voler au-dessus de la mer et de frapper une cible à terre. Or la technologie de désignation d’une cible terrestre s’avère plus compliquée qu’un navire, facilement repéré dès l’allumage du radar peu avant la fin du vol. En 2023, une version modernisée a détruit deux batteries russes de défense antiaérienne S400 en Crimée, pourtant très protégées. En 2013, la BITD ukrainienne modernise le système sol-air russe S200 (portée 300 km), retiré du service deux ans plus tôt, et allonge sa portée à 600 km…avec succès selon des sources russes ! Le système sol-air ukrainien FrankenSAM, équipé d’un radar S300 russe d’une portée limitée, a été associé à un missile d’une allonge très supérieure. En février 2024, il a abattu un avion de surveillance aérienne A50 au-dessus du territoire russe. En effet, estimant le radar S200 obsolète, les pilotes russes volaient à une distance considérée comme suffisante pour leur sécurité. Par ailleurs, la BITD ukrainienne a réalisé deux prototypes de missile balistique sol-sol en 2019 et 2020 et lancé la production de masse en 2023, à raison d’un ou deux missiles par mois. Cet engin, d’une portée de 500 km, est dérivé de l’OTR-21 Tochka soviétique (portée 120 km), transporté sur un tracteur puis positionné à la verticale pour son lancement. Enfin, une coopération a été lancée avec la Turquie sur la motorisation des drones et sur l’avionique, notamment celle du futur avion de chasse de 5ème génération que la Turquie prévoit de réaliser à la fin de la décennie.

L’adaptation. Lors de l’indépendance de l’Ukraine en 1991, plus de 80 % de la population du Donbass parle russe, mais ne se sent pas russe, et l’unique usine ukrainienne de munitions s’y trouve. Le gouvernement décide alors de déplacer une grande partie de la production d’armement et les bureaux d’études dans d’autres villes vers l’Ouest. En 2014, seule la production de matériels consommables reste près du front. Il n’existe pas de centre unique pour les dizaines d’usines différentes de production de drones navals et le développement de nouveaux missiles est organisé à plus de 2.000 km de la portée des missiles de croisière russes. Dès le début des bombardements russes, les ingénieurs privilégient le télétravail et ne se rencontrent que lors des essais dans une soufflerie souterraine, en vue d’une mise en service opérationnelle rapide. A Kharkiv (près de la frontière orientale), les forces armées russes ont bombardé les usines des chars et de véhicules blindés et miné le terrain. A l’exception de l’usine de fabrication d’obus située en zone occupée, l’Ukraine est parvenue à reconstruire une capacité de production d’armement en zone sécurisée. L’État finance le développement des grands projets, comme le missile balistique à courte portée Hrim-2 et l’évolution des missiles soviétiques. Par ailleurs, les jeunes officiers de 2014 ont, depuis, acquis l’expérience de dix ans de guerre et atteint des grades élevés et des postes de haute responsabilité à 35 ans. Ils connaissent la doctrine militaire russe et, pour la contourner, élaborent des systèmes de commandement (C2) grâce aux grandes quantités de données traitées par l’intelligence artificielle. La population civile coopère dans le domaine des C2 et, pour le reste, développe elle-même des innovations avec les moyens du bord. De son côté, la Russie rattrape son retard dans le domaine des drones grâce aux composants fournis par la Chine. Mais les techniciens, mobilisés pour travailler dans les usines d’armement, ne s’intéressent guère aux innovations. En outre, peu d’étudiants russes tentent d’en imaginer chez eux, le soir ou pendant les weekends. En revanche, l’Ukraine a bénéficié de l’arrivée de 500.000 volontaires proposant leurs idées d’innovations et certains avec des drones civils, financés par leurs parents et amis, pour le largage de grenades. Après deux ans de guerre de haute intensité, la maintenance des équipements hétéroclites de l’Ukraine s’avère difficile et les avions de chasse russes Sukhoï-34 manquent de bombes plus intelligentes et de systèmes de navigation plus performants.

Loïc Salmon

Ukraine : les enseignements de deux ans de guerre

Armement : la coalition « Artillerie pour l’Ukraine »

Ukraine : les drones, symboles de la résistance pour Kiev




Défense : renforcement industriel en armement et munitions

Les commandes d’armement aux industriels ont atteint 20 Mds€ en 2023. Les livraisons de missiles et d’obus, prévues pour 2024-2030 s’échelonneront entre l’été 2024 et le 2ème semestre 2025.

Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, les a annoncées au cours d’une conférence de presse, organisée le 26 mars 2024 à Paris, en présence des hautes autorités militaires et civiles, dont le chef d’État-major des armées, le général d’armée Thierry Burkhard, et le délégué général pour l’armement, Emmanuel Chiva (photo).

Accélération des commandes. Le montant de 20 Mds€ des commandes effectives de 2023 dépassent d’un tiers celui de la moyenne de 15 Mds€ sur la période 2017-2022 et de plus du double celui de la moyenne de 9,5 Mds€ sur la période 2012-2016. Cela donne beaucoup de visibilité aux industriels de l’armement, explique le ministre, qui reconnaît des segments en tension dont les missiles Aster 30. Ces derniers équipent le dispositif sol-air Mamba, installé en Roumanie dans le cadre des missions OTAN de réassurance à l’Ukraine. Ce besoin de missiles concerne aussi la France. Ainsi, les frégates déployées en mer Rouge pour sécuriser le trafic maritime, ont tiré 22 missiles Aster 15 et 30 contre les drones et missiles balistiques lancés par les rebelles Houthis en réponse à l’offensive d’Israël à Gaza. Les commandes de divers types de missiles sol-air s’accélèrent. La livraison prévue en 2026 de 200 missiles longue portée Aster, commande d’un montant de 900 M€, aura lieu au 2ème semestre 2024. Celle de 1.500 missiles antichars MMP (400 M€) prévue fin 2024, sera avancée à l’été 2024, comme celle de 300 missiles courte portée Mistral (150 M€). Celle de 500 missiles air-air Mica-NG (700 M€), prévue fin 2026, aura lieu au 2ème semestre 2025. La livraison de 55.000 obus de 155 mm (600 M€) pour le canon Caesar, prévue de 2024 à 2030, sera avancée à l’été 2024. En outre, le ministre annoncé une commande anticipée de 200 missiles Aster, portant le montant total à 2 Mds€ et une autre similaire pour le Mica-NG. Au 31 décembre 2023, les principales commandes se répartissent ainsi : MBDA (missiles), 3 Md€ ; Naval Group (construction navale), 4 Mds€ ; Thalès (électronique), 6 Mds€ ; Arquus (véhicules terrestres), 1 Md€ ; Nexter (systémier terrestre), 1,5 Md€ ; Safran (aéronautique et espace), 2 Mds€. A l’export, le succès des canons Caesar offerts à l’Ukraine suscite de l’intérêt au Moyen Orient et en Europe, de même que les radars GM200 ou GM400. Toutefois, certains contrats n’ont pu aboutir en raison de délais de livraison trop longs.

Économie de guerre. Il s’agit de produire plus vite et en plus grande quantité, souligne le ministre, en s’appuyant sur une base industrielle et technologique de défense complètement autonome et performante à l’exportation. Les difficultés résultent de la diminution des crédits budgétaires et de contrats opérationnels, notamment au Sahel, ne nécessitant pas la même masse d’équipements ou de munitions qu’un conflit de haute intensité. Les industriels ont alors investi dans l’innovation et le développement d’armes nouvelles pour ne pas perdre des avancées technologiques. Toutefois, la production faisant la différence sur le terrain opérationnel, des travaux sont en cours sur les simplifications administratives et le financement, notamment au niveau de l’Union européenne. Enfin, le ministère des Armées va investir 10 M€ dans une usine de fabrication de poudre, filière perdue depuis 2007, pour produire l’équivalent à terme de 150.000 obus de 155 mm par an.

Aide à l’Ukraine. En deux ans de guerre, la France a livré environ 30.000 obus de 155 mm à l’Ukraine et lui en fournira 80.000 en 2024 ainsi que 78 canons Caesar (financement international bouclé). La France et l’Allemagne lui ont livré 400 équipements, qui auront besoin de maintenance. Un dialogue se poursuit avec les partenaires anglo-saxons pour adapter des bombes françaises A2SM sur les avions américains F16 destinés à l’Ukraine.

Loïc Salmon

Armement : produire plus et plus vite en temps de guerre

Ukraine : les enseignements de deux ans de guerre

Armement : la coalition « Artillerie pour l’Ukraine »




Europe : industrie de défense et forum stratégique à Paris

Simultanément à la publication par la Commission européenne d’une stratégie pour l’industrie de défense et d’une proposition de programme pour l’investissement de défense, l’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM) organise, à Paris les 13 et 14 mars 2024, un forum international sur l’Europe.

Le 7 mars 2024, le ministère des Armées a publié un communiqué sur l’industrie de défense européenne et le général de corps d’armée Benoît Durieux, président de l’ACADEM, a présenté le forum à la presse.

Industrie de défense européenne. Le document de la Commission européenne sur la « Stratégie européenne pour l’industrie de défense » présente une vision à l’horizon 2035 selon cinq axes : investir mieux, ensemble et entre Européens ; assurer une meilleure disponibilité des équipements de défense ; un volet financement ; consolider une culture de préparation à la défense ; un volet partenariats, principalement avec l’Ukraine et l’OTAN. Le ministère français des Armées prend en compte ce qui sera défini comme « produit européen », à savoir conçu et fabriqué sur le sol européen. Il rappelle que l’industrie de défense doit répondre aux besoins des armées de chaque pays et que la vente d’équipements dépend de mesures définies au niveau national. Par ailleurs, la Commission européenne propose la création d’un Programme européen pour l’investissement de défense avec une enveloppe budgétaire de 1,5 Md€.

Contexte international tendu. Le général Durieux souligne que la Russie apparaît objectivement comme un péril pour l’Europe dans un monde où le repères se brouillent. Ainsi, l’ex-président des États-Unis Donald Trump (2017-2021), à nouveau candidat en 2024, a laissé entendre, le 10 février, que l’intervention des États-Unis ne serait pas automatique en cas d’attaque de la Russie contre un pays membre de l’OTAN. Il a répondu à un président d’un État membre : « Non je ne vous protégerai pas. En fait, je les encouragerai à faire ce qu’ils veulent ». Vous devez payer vos dettes ». Il faisait allusion aux pays membres qui ne consacrent pas encore 2 % de leur produit intérieur brut à la défense, pourcentage qui devrait être atteint par 18 pays membres (dont la France) sur 31 en 2024. Par ailleurs, le général Durieux a rappelé que de nombreux pays trouvent normal de ne pas condamner l’agression russe en Ukraine, que la violence politique se banalise et que l’organisation islamiste palestinienne a lancé une attaque terroriste contre Israël (7 octobre 2023), sans oublier les tensions en mer de Chine et les nombreuses attaques cyber récurrentes.

Forum international stratégique. Selon l’ACADEM, 2.600 personnes se sont inscrites au forum, qui réunit 215 conférenciers autour de 38 tables rondes et 3 ateliers continus. Parmi les invités, 68 nationalités sont représentées, dont : 80 personnes de la délégation franco-lituanienne (président lituanien et plusieurs ministres) ; 82 diplomates (22 ambassadeurs en poste) ; 41 parlementaires français et étrangers ; 39 attachés de Défense (42 attachés de. Défense adjoints) ; 26 officiers généraux étrangers (hors attachés de Défense) ; 128 officiers généraux français (59 en activité) ; 22 présidents-directeurs généraux de la base industrielle et technologique de défense. Le premier thème porte sur les architectures de défense et de sécurité de l’Europe, en raison de la proximité géographique de la guerre. Celle-ci appelle à accompagner l’innovation de rupture technologique, en tenant compte du changement climatique et de l’efficacité énergétique. Le deuxième thème aborde la géopolitique à l’Est, en mer Baltique, en Méditerranée, en Afrique et dans la zone indopacifique, où les ambitions territoriales de la Chine impliquent une « négociation coercitive entre États ». Le troisième thème concerne les milieux terrestre, maritime, aérien, spatial, cyber et informationnel, l’influence et le nucléaire.

Loïc Salmon

Ukraine : les enseignements de deux ans de guerre

Défense : l’ACADEM, rayonnement de la pensée stratégique française

Technologie : guerre électronique, cyber et renseignement