Dossier nucléaire : le cas spécifique de l’Iran

L’annonce, le 2 novembre 2025, de la reprise des essais nucléaires par les États-Unis et l’attaque israélo-américaine contre des sites nucléaires et balistiques de l’Iran (13-25 juin) remettent en question la sécurisation du monde, dans un contexte d’affaiblissement du multilatéralisme et du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP), ratifié par 191 pays.
Wendy Ramadan-Alban, déléguée au développement international de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, l’explique dans une note publiée le 26 juin 2025 par la Fondation pour la recherche stratégique.
La crise du nucléaire iranien. En 2019, les États-Unis se sont retirés du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaires (500 km-5.500 km) qu’ils avaient conclu avec l’Union soviétique en 1987. Tous les pays disposant officiellement de l’arme nucléaire (Russie, Chine, France, Grande-Bretagne, Inde, Pakistan et Corée du Nord) modernisent leurs arsenaux. Dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne, le retrait américain incite d’autres pays en Europe et en Asie, pourtant alliés des États-Unis, à se doter d’un armement nucléaire. Quoique membre fondateur du TNP dont il ne s’est pas retiré, l’Iran est parvenu au seuil de la fabrication de l’arme nucléaire en 2022. Une « crise du nucléaire iranien » débute en 2002, lorsqu’un opposant au régime des Mollahs révèle l’existence de deux sites nucléaires en construction non déclarés à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à savoir le réacteur en eau lourde d’Arak et l’usine d’enrichissement de l’uranium de Natanz. Un rapport de l’AIEA, daté de juin 2003, indique que l’Iran dispose alors de 1,8 t de matières nucléaires correspondant à 0,13 kg effectif d’uranium et qu’elles doivent encore être traitées avant d’être utilisables comme produits fissiles. Toutefois, la non-déclaration de la construction du site de Natanz est considérée comme violant le « code modifié 3.1 » des Arrangements subsidiaires aux Accords de garanties généralisées. Introduit dans les années 1990, le code modifié 3.1 requiert que les États soumettent à l’AIEA les informations relatives aux installations nucléaires, dès que la décision de les construire a été prise ou autorisée. L’Iran ne reconnaît pas ce code, alors que l’AIEA le considère comme obligatoire. Dès 2003, l’Allemagne, à l’époque principal partenaire commercial de l’Iran, la France et la Grande-Bretagne unissent leurs efforts diplomatiques envers l’Iran au sujet de son programme nucléaire. En 2006, la Chine, la Russie et les États-Unis les rejoignent pour constituer le « P5 + 1 », à savoir les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne. L’Égypte, dans les années 1980, et la Corée du Sud, en 2004, n’ont pas respecté les Accords de garanties généralisées, mais l’Iran est le seul des pays non-détenteurs de l’arme nucléaire à faire l’objet de résolutions de l’ONU en vertu du chapitre VII à partir de 2006. Ce dernier autorise le Conseil de sécurité à constater l’existence d’une menace contre la paix, d’une rupture de la paix ou d’un acte d’agression et à prendre des mesures militaires et non militaires pour rétablir la paix et la sécurité internationales. Grâce aux Accords de garanties généralisées, l’AIEA définit les modalités précises de sa mission de surveillance pour s’assurer du respect, par les pays non-détenteurs de l’arme nucléaire, des objectifs de non-diversification prévus par le TNP. En 2015, les États-Unis, lors de l’administration Obama (2009-2017), lancent une initiative diplomatique débouchant sur l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, plan d’action global commun connu sous l’acronyme JCPoA en anglais. Cet accord prévoit de garantir le droit à l’Iran d’enrichir de l’uranium sur son sol à un taux de 3,67 %. A titre indicatif, il faut 3 % à 5 % d’uranium 235 pour faire fonctionner une centrale nucléaire civile mais 20 % pour fabriquer une arme. Les États, qui en disposent, enrichissent l’uranium à 90 %. En 2019, les États-Unis se retirent de l’Accord de Vienne sous la première administration Trump (2017-2021). Depuis, l’Iran s’est progressivement affranchi des termes du JPCoA, considéré comme caduc en raison du retrait des États-Unis et de l’incapacité des autres États parties à le réintégrer dans le commerce international. Toutefois, en avril 2025, Téhéran reprend les négociations avec Washington (seconde administration Trump). Les États-Unis demandent alors un démantèlement complet des capacités d’enrichissement de l’uranium et un contrôle de la militarisation potentielle du programme nucléaire, y compris les missiles balistiques. De son côté, l’Iran revendique son droit inaliénable à la maîtrise du cycle complet de l’uranium, de l’extraction du métal à son enrichissement et au retraitement des déchets. Il invoque l’article IV du TNP qui prévoit le soutien de l’AIEA au nucléaire civil pour les pays signataires.
L’État voyou par excellence. Sous le régime impérial du Shah, l’Iran est considéré par les États-Unis comme un État « paria », qui se comporte brutalement vis-à-vis de sa propre population. En 1979, la République islamique d’Iran prend en otage le personnel de l’ambassade américaine à Téhéran pendant 444 jours. L’image du pays se dégrade sur la scène internationale au point que les administrations américaines successives le qualifient d’État « non respectueux des règles » au mieux et d’État « voyou » au pire. Ces termes désignent un État dont les comportements sont jugés menaçants pour la sécurité internationale, s’il poursuit un programme de destruction massive, utilise le terrorisme comme instrument politique ou représente une menace contre les intérêts occidentaux. Selon la doctrine de politique étrangère de l’administration Clinton (1993-2001), deux groupes d’États évoluent sur la scène internationale : les « rationnels » à traiter par la diplomatie et les « agressifs » ou « voyous » à contenir. Parmi ces derniers, figuraient l’Iran, l’Irak, la Corée du Nord et la Libye. En 2003, l’opération internationale « Iraqi Freedom », dirigée par les États-Unis (administration Bush fils) renverse le régime irakien. La Corée du Nord, qui fait l’objet de sanctions diverses, n’a pas de relations diplomatiques avec les États-Unis depuis sa création en 1948. Elle est sortie du TNP en 2003 et a procédé à son premier essai nucléaire souterrain en 2006. La Libye et l’Iran ont réprimé leur population, promu une idéologie révolutionnaire anti-occidentale et utilisé les attentats, en Occident ou à contre des emprises occidentales chez eux, comme instruments de leur politique étrangère. Ils ont fait l’objet de sanctions et subi des attaques militaires par les États-Unis. Tous deux parties au TNP, ils ont développé un programme nucléaire. Toutefois, la Libye a accepté de démanteler le sien en décembre 2003 et normalisé ses relations diplomatiques avec les États-Unis, qui ont levé leurs sanctions en septembre 2004. En outre, elle a signé un mémorandum d’entente avec la France, en 2007, portant sur la coopération dans le domaine des applications pacifiques de l’énergie nucléaire. De son côté et après douze ans de négociations, l’Iran a conclu, en 2015, un accord avec les P5+1 (voir plus haut) visant à limiter son programme nucléaire à des fins civiles en échange de la levée des sanctions. En 2018, quoique l’AIEA ait constaté que l’Iran ait respecté ses engagements, les États-Unis ont rétabli une campagne de pression maximale contre l’Iran. Ils ont justifié leur décision d’abord par la durée trop limitée de certaines restrictions. Ensuite, ils ont estimé que le JPCoA ne traitait pas suffisamment des actions de l’Iran jugées déstabilisatrices dans la région. Il s’agissait du développement du programme de missiles balistiques et du soutien de l’Iran aux mouvements islamistes (Hezbollah au Liban, Hamas dans la bande de Gaza et Houthis au Yémen). Dans les années 2000, les analyses de la prolifération nucléaire se sont concentrées sur la « rationalité » des États et soulignent le caractère « ambigu » du comportement de l’Iran dans ce domaine pour des raisons religieuses.
Loïc Salmon
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