Dossier nucléaire : le cas spécifique de l’Iran

L’annonce, le 2 novembre 2025, de la reprise des essais nucléaires par les États-Unis et l’attaque israélo-américaine contre des sites nucléaires et balistiques de l’Iran (13-25 juin) remettent en question la sécurisation du monde, dans un contexte d’affaiblissement du multilatéralisme et du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP), ratifié par 191 pays.

Wendy Ramadan-Alban, déléguée au développement international de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, l’explique dans une note publiée le 26 juin 2025 par la Fondation pour la recherche stratégique.

La crise du nucléaire iranien. En 2019, les États-Unis se sont retirés du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaires (500 km-5.500 km) qu’ils avaient conclu avec l’Union soviétique en 1987. Tous les pays disposant officiellement de l’arme nucléaire (Russie, Chine, France, Grande-Bretagne, Inde, Pakistan et Corée du Nord) modernisent leurs arsenaux. Dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne, le retrait américain incite d’autres pays en Europe et en Asie, pourtant alliés des États-Unis, à se doter d’un armement nucléaire. Quoique membre fondateur du TNP dont il ne s’est pas retiré, l’Iran est parvenu au seuil de la fabrication de l’arme nucléaire en 2022. Une « crise du nucléaire iranien » débute en 2002, lorsqu’un opposant au régime des Mollahs révèle l’existence de deux sites nucléaires en construction non déclarés à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à savoir le réacteur en eau lourde d’Arak et l’usine d’enrichissement de l’uranium de Natanz. Un rapport de l’AIEA, daté de juin 2003, indique que l’Iran dispose alors de 1,8 t de matières nucléaires correspondant à 0,13 kg effectif d’uranium et qu’elles doivent encore être traitées avant d’être utilisables comme produits fissiles. Toutefois, la non-déclaration de la construction du site de Natanz est considérée comme violant le « code modifié 3.1 » des Arrangements subsidiaires aux Accords de garanties généralisées. Introduit dans les années 1990, le code modifié 3.1 requiert que les États soumettent à l’AIEA les informations relatives aux installations nucléaires, dès que la décision de les construire a été prise ou autorisée. L’Iran ne reconnaît pas ce code, alors que l’AIEA le considère comme obligatoire. Dès 2003, l’Allemagne, à l’époque principal partenaire commercial de l’Iran, la France et la Grande-Bretagne unissent leurs efforts diplomatiques envers l’Iran au sujet de son programme nucléaire. En 2006, la Chine, la Russie et les États-Unis les rejoignent pour constituer le « P5 + 1 », à savoir les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne. L’Égypte, dans les années 1980, et la Corée du Sud, en 2004, n’ont pas respecté les Accords de garanties généralisées, mais l’Iran est le seul des pays non-détenteurs de l’arme nucléaire à faire l’objet de résolutions de l’ONU en vertu du chapitre VII à partir de 2006. Ce dernier autorise le Conseil de sécurité à constater l’existence d’une menace contre la paix, d’une rupture de la paix ou d’un acte d’agression et à prendre des mesures militaires et non militaires pour rétablir la paix et la sécurité internationales. Grâce aux Accords de garanties généralisées, l’AIEA définit les modalités précises de sa mission de surveillance pour s’assurer du respect, par les pays non-détenteurs de l’arme nucléaire, des objectifs de non-diversification prévus par le TNP. En 2015, les États-Unis, lors de l’administration Obama (2009-2017), lancent une initiative diplomatique débouchant sur l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, plan d’action global commun connu sous l’acronyme JCPoA en anglais. Cet accord prévoit de garantir le droit à l’Iran d’enrichir de l’uranium sur son sol à un taux de 3,67 %. A titre indicatif, il faut 3 % à 5 % d’uranium 235 pour faire fonctionner une centrale nucléaire civile mais 20 % pour fabriquer une arme. Les États, qui en disposent, enrichissent l’uranium à 90 %. En 2019, les États-Unis se retirent de l’Accord de Vienne sous la première administration Trump (2017-2021). Depuis, l’Iran s’est progressivement affranchi des termes du JPCoA, considéré comme caduc en raison du retrait des États-Unis et de l’incapacité des autres États parties à le réintégrer dans le commerce international. Toutefois, en avril 2025, Téhéran reprend les négociations avec Washington (seconde administration Trump). Les États-Unis demandent alors un démantèlement complet des capacités d’enrichissement de l’uranium et un contrôle de la militarisation potentielle du programme nucléaire, y compris les missiles balistiques. De son côté, l’Iran revendique son droit inaliénable à la maîtrise du cycle complet de l’uranium, de l’extraction du métal à son enrichissement et au retraitement des déchets. Il invoque l’article IV du TNP qui prévoit le soutien de l’AIEA au nucléaire civil pour les pays signataires.

L’État voyou par excellence. Sous le régime impérial du Shah, l’Iran est considéré par les États-Unis comme un État « paria », qui se comporte brutalement vis-à-vis de sa propre population. En 1979, la République islamique d’Iran prend en otage le personnel de l’ambassade américaine à Téhéran pendant 444 jours. L’image du pays se dégrade sur la scène internationale au point que les administrations américaines successives le qualifient d’État « non respectueux des règles » au mieux et d’État « voyou » au pire. Ces termes désignent un État dont les comportements sont jugés menaçants pour la sécurité internationale, s’il poursuit un programme de destruction massive, utilise le terrorisme comme instrument politique ou représente une menace contre les intérêts occidentaux. Selon la doctrine de politique étrangère de l’administration Clinton (1993-2001), deux groupes d’États évoluent sur la scène internationale : les « rationnels » à traiter par la diplomatie et les « agressifs » ou « voyous » à contenir. Parmi ces derniers, figuraient l’Iran, l’Irak, la Corée du Nord et la Libye. En 2003, l’opération internationale « Iraqi Freedom », dirigée par les États-Unis (administration Bush fils) renverse le régime irakien. La Corée du Nord, qui fait l’objet de sanctions diverses, n’a pas de relations diplomatiques avec les États-Unis depuis sa création en 1948. Elle est sortie du TNP en 2003 et a procédé à son premier essai nucléaire souterrain en 2006. La Libye et l’Iran ont réprimé leur population, promu une idéologie révolutionnaire anti-occidentale et utilisé les attentats, en Occident ou à contre des emprises occidentales chez eux, comme instruments de leur politique étrangère. Ils ont fait l’objet de sanctions et subi des attaques militaires par les États-Unis. Tous deux parties au TNP, ils ont développé un programme nucléaire. Toutefois, la Libye a accepté de démanteler le sien en décembre 2003 et normalisé ses relations diplomatiques avec les États-Unis, qui ont levé leurs sanctions en septembre 2004. En outre, elle a signé un mémorandum d’entente avec la France, en 2007, portant sur la coopération dans le domaine des applications pacifiques de l’énergie nucléaire. De son côté et après douze ans de négociations, l’Iran a conclu, en 2015, un accord avec les P5+1 (voir plus haut) visant à limiter son programme nucléaire à des fins civiles en échange de la levée des sanctions. En 2018, quoique l’AIEA ait constaté que l’Iran ait respecté ses engagements, les États-Unis ont rétabli une campagne de pression maximale contre l’Iran. Ils ont justifié leur décision d’abord par la durée trop limitée de certaines restrictions. Ensuite, ils ont estimé que le JPCoA ne traitait pas suffisamment des actions de l’Iran jugées déstabilisatrices dans la région. Il s’agissait du développement du programme de missiles balistiques et du soutien de l’Iran aux mouvements islamistes (Hezbollah au Liban, Hamas dans la bande de Gaza et Houthis au Yémen). Dans les années 2000, les analyses de la prolifération nucléaire se sont concentrées sur la « rationalité » des États et soulignent le caractère « ambigu » du comportement de l’Iran dans ce domaine pour des raisons religieuses.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : la confrontation Israël-Iran de juin 2025

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie




Chine : désinformation et guerre informationnelle

Champ de bataille dans la compétition géopolitique, la désinformation apporte des avantages stratégiques aux régimes totalitaires, sans recourir au conflit militaire. La Chine y investit massivement mais son image s’est profondément dégradée en Occident…qu’elle cible !

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 février 2025 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont notamment intervenus : Valérie Niquet, maître de recherche à la FRS ; Paul Charon, directeur influence et renseignement à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire.

L’influence et l’ingérence. Dans une note publiée par la FRS le même jour, Valérie Niquet souligne la nécessité, pour les nations démocratiques de mettre en place des stratégies globales et coordonnées pour lutter contre la désinformation, afin de sauvegarder leurs intérêts. Cela nécessite de renforcer l’éducation aux médias et la sensibilisation au numérique pour reconnaître et rejeter les fausses informations et les stratégies de manipulation. Sinon, la désinformation continuera d’être utilisée comme une arme pour affaiblir la confiance des populations des pays démocratiques et accroître les risques de déstabilisation. Des acteurs, étatiques ou non, exploitent les plateformes des médias sociaux pour diffuser de fausses informations exacerbant les divisions au sein des sociétés ou entre les États. Aujourd’hui, grâce aux technologies du cyber, l’ampleur et la rapidité de diffusion de la désinformation la rendent de plus en plus difficile à combattre. En effet, celle-ci se propage six fois plus vite que l’information factuelle. Selon des études, l’efficacité de la vérification des faits nécessite de diffuser des corrections dans un délai d’une à deux heures après l’émission des fausses informations. La prolifération incontrôlée de ces dernières augmente depuis que le média social américain Meta (ex-Facebook), également propriétaire d’Instagram (photos et vidéos), a décidé de mettre fin à la vérification en 2025. De plus, les changements apportés à la politique de modération des contenus ont entraîné une hausse du nombre d’informations fausses et non vérifiées sur X (ex-Twitter). Cependant, mêmes disponibles, les vérifications des faits ne convainquent pas les gens les plus sensible aux opérations de désinformation. En effet, elles peuvent parfois renforcer leurs fausses croyances, au lieu de les corriger, car ces personnes les perçoivent comme motivées par des considérations politiques. Ainsi aux États-Unis, les partisans du président Donald Trump les estiment biaisées et peuvent engager des poursuites judiciaires contre les agences de vérifications des faits et les chercheurs, perçus comme ciblant sélectivement des groupes politiques spécifiques. Cela érode la confiance du public, dont profitent les propagateurs de fausses informations. Par ailleurs, les acteurs étrangers utilisent de plus en plus la désinformation pour peser sur les processus démocratiques des sociétés ouvertes en tentant de manipuler les résultats électoraux. Ainsi, lors des élections présidentielles américaines du 5 novembre 2024, l’opération d’influence « Spamouflage », lancée par la Chine et montée en puissance en octobre, a ciblé les membres du Congrès favorables à Taïwan et prônant une position dure face à Pékin. Des campagnes similaires menées par la Russie, directement ou indirectement, se sont intensifiées dès septembre. Toutes visaient à miner la confiance dans les institutions dans la durée.

La guerre informationnelle. L’ouvrage « L’art de la guerre » du général chinois Sun Tzu (VIème siècle avant J.-C.) fait partie du programme des académies militaires de la Chine depuis les années 1980, indique Valérie Niquet. Outre la tromperie, la guerre de l’information est un principe fondamental de la pensée stratégique chinoise. Sur le plan intérieur, elle vise à renforcer la légitimité du Parti communiste par la censure et la propagande. Sur le plan international, elle façonne les perceptions en vue d’atteindre des objectifs géopolitiques. Elle se décompose en trois : guerre psychologique pour démoraliser l’adversaire par une désinformation et une propagande ciblée ; guerre médiatique par l’emploi des médias de l’État et des plateformes numériques pour façonner des perceptions en faveur de la Chine ; guerre juridique par la manipulation des lois et des normes internationales pour justifier les actions de Pékin en délégitimant ses détracteurs. Aujourd’hui, le recours à l’intelligence artificielle permet de contourner l’obstacle d’une langue orientale rare. La guerre de l’information se manifeste par des campagnes concrètes pour influencer l’opinion publique mondiale et affaiblir la confiance dans les gouvernements démocratiques au niveau régional. Ainsi, en 2023, les médias étatiques chinois ont propagé de fausses allégations sur le rejet des eaux traitées de la centrale nucléaire japonaise de Fukushima et les risques de ressources marines dans tout le Pacifique. Fin 2024, un porte-parole du ministère chinois de la Défense a accusé les forces américaines stationnées au Japon d’actes criminels, pour alimenter le sentiment anti-américain et affaiblir l’alliance entre le Japon et les États-Unis dans le contexte d’un conflit éventuel avec Taïwan.

Les ambitions chinoises. Depuis l’époque soviétique, la Chine continue d’emprunter le répertoire d’actions des services de renseignement de la Russie, indique Paul Charon. Elle veut retirer toute légitimité à l’Occident et en particulier aux États-Unis en contestant l’universalisme de leurs valeurs, qui ne peuvent s’appliquer telles quelles au monde entier. Le gouvernement chinois a décidé de hisser cinq médias au niveau international des chaînes de télévisions CNN (États-Unis) et Al-Jazeera (Qatar) : l’agence de presse Xin hua (services en anglais et en français) ; les quotidiens Global Times(chinois et anglais) et China Daily (anglais) ; Radio Chine Internationale (plusieurs langues) ; la chaîne de télévision CGTN (anglais, français, arabe, espagnol et russe). Il entend aussi contrôler tous les médias en langue chinoise à l’étranger, qui s’adressent aux diasporas chinoises désireuses de s’informer sur leur pays d’origine. China Watch, supplément de huit pages d’articles rédigés par le Parti communiste et mélangeant information et publicité, est proposé à la publication et avec une rémunération à de grands quotidiens, notamment les Wall Street Journal et Los Angeles Timesaméricains, le Times britannique et Le Figaro français. Malgré son peu d’effet direct sur leur lectorat, il crée une dépendance financière qui les incitent à ne pas écrire ce qui pourrait fâcher Pékin. S’y ajoute la diffusion gratuite ou à prix modiques d’articles auprès de médias étrangers, dont l’agence sénégalaise Seneweb, principal média francophone d’Afrique. Outre le rachat de médias étrangers dont le Diario de Noticias et le Jornal de Noticias portugais, la Chine propose des formations de journalisme à des étudiants étrangers pour les encourager à écrire des articles positifs à son égard. Elle forme des Chinois pour influencer les médias sociaux étrangers et recrute aussi des influenceurs étrangers. Par ailleurs, elle construit un pouvoir « discursif », basé sur des techniques de communication pour persuader ou influencer un auditoire. Ainsi, la satire détourne les contes populaires de l’Occident en le ridiculisant avec humour. La caricature par dessins animés s’attaque aux grands symboles de l’Occident pour les discréditer. Ses valeurs sont présentées comme des mystifications destinées à étendre ses intérêts partout dans le monde. La Chine cherche à acquérir une position dominante sur les plans moral et civilisationnel, non pas pour servir de modèle à des pays mais pour les inspirer. Afin de redessiner l’ordre international, médias, intellectuels et universitaires chinois utilisent le concept de « guerre totale » en ce qui concerne la propagande par la création de centres internationaux, au niveau des provinces en Chine, avec la participation d’étudiants étrangers.

Loïc Salmon

Russie : menaces informationnelles contre l’Ukraine et les pays occidentaux

Chine : ingérence et « guerre politique » croissantes

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan




Afrique : perspectives économiques et nouveaux risques

Riche en métaux stratégiques, atouts majeurs pour son développement, l’Afrique doit faire face aux risques de conflits pour les ressources et de migrations massives liées au dérèglement climatique.

Ce thème a été traité lors d’un colloque organisé, le 3 octobre 2024 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont notamment intervenus : Émilie Normand, spécialiste de la géopolitique de l’énergie et des minerais critiques ; Alain Antil, chercheur et directeur du Centre Afrique subsaharienne à l’Institut français des relations internationales ; Mathieu Mérino, chercheur Afrique de l’Ouest/bande saharo-sahélienne à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire.

Ruée vers les métaux critiques. D’après l’Agence internationale de l’énergie, la demande mondiale de cobalt devrait être multipliée par 2 et celle de lithium par 7,3 en 2050, surtout pour les technologies vertes, indique Émilie Normand. De son côté, le ministère américain de l’Énergie a publié une étude sur les risques d’approvisionnement des métaux dits critiques pour la période 2020-2025. Ils sont élevés pour le dysprosium, le cobalt, le gallium, le graphite, l’iridium et le terbium, moyens pour le lithium, le nickel, le magnésium, le platine et l’uranium, mais faibles pour le cuivre, le titanium, le silicium, le manganèse, le phosphore et l’aluminium. Selon diverses sources, l’Afrique produit 82,6 % du platine en 2022, 73 % du cobalt, 69,2 % du tantale, 65 % du manganèse, 56,3 % du chrome, 26,5 % des bauxite/aluminium, 16,4 % du graphite et 15,7 % du cuivre, mais seulement 3,4 % du nickel, 1 % du lithium et 0,9 % des terres rares. La République démocratique du Congo dispose d’importantes réserves de cobalt et l’Afrique du Sud de platine, mais attirent moins d‘investissements pour la prospection, lesquels se diversifient avec l’ouverture de mines dans une trentaine d’autres pays africains avec une prédominance de l’or, du cuivre et du diamant et une montée en puissance de l’intérêt pour les « nouveaux » minerais comme le lithium, les terres rares, le nickel et le graphite. Quoique sans expérience minière, certains pays émergent, notamment le Mali, la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Sur la période 2009-2019, le secteur minier, artisanal à 80 %, représente 8,3 % du produit intérieur brut de l’Afrique et 51,2 % de ses exportations. Il ne génère que 8,1 % de ses revenus en raison des insuffisances de la politique fiscale, de l’administration étatique mal adaptée à la réalité du terrain pour la mise en œuvre de régimes fiscaux. De leur côté, les entreprises multinationales recourent à des experts de l’optimisation fiscale. Enfin, l’Afrique reçoit 31,7 % des investissements directs étrangers, surtout des États-Unis, de la Grande-Bretagne, du Canada, de l’Australie…et de la Chine ! Par ailleurs, souligne Émilie Normand, l’activité minière s’accompagne d’impacts sur le tissu économique et social. Les usines emploient surtout des personnels formés, binationaux ou venant d’autres régions, et mieux rémunérés que les riverains, entraînant inflation et cherté du marché immobilier urbain. Au déplacement des populations, s’ajoutent les pollutions diverses, le recul des activités traditionnelles, l’émergence du chômage et la montée des inégalités. La filière minière se décompose en extraction du minerai, concentration du minerai, transformation en produit de base, conversion en produit final et fabrication du produit fini. Actuellement concentrés sur l’amont de la chaîne, les pays africains veulent désormais développer la transformation en aval. Ils doivent alors pallier les insuffisances en énergie et infrastructures de transports et remédier à l’absence de marchés locaux.

Urbanisation et éducation. La croissance démographique a rapidement transformé le continent africain à tous les niveaux, souligne Alain Antil. Sa population aura doublé entre 2020 et 2050 et aura été multipliée par dix depuis 1950. En 2055, l’urbanisation africaine sera supérieure à celles de l’Europe et de la Russie réunies en 2024. A titre indicatif, la Mauritanie abrite 4,5 millions de personnes sur 1 Mkm2 mais sa capitale Nouakchott, née à la fin de la colonisation française, compte plus d’habitants en 2024 que tout le pays lors de son indépendance en 1960. Cette urbanisation générale va transformer les économies de divers pays, leurs domaines foncier et immobilier et le capitalisme africain. L’Afrique compte 54 pays et 8 communautés économiques régionales reconnues par l’Union africaine : Union du Maghreb arabe ; Marché commun de l’Afrique orientale et australe ; Communauté des États sahélo-sahariens ; Communauté d’Afrique de l’Est ; Communauté économique des États de l’Afrique centrale ; Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ; Autorité inter-gouvernementale sur le développement ; Communauté de développement de l’Afrique australe. En outre, un contraste énorme existe entre la République centrafricaine, État failli, et l’Afrique du Sud, État beaucoup plus développé que la moyenne régionale. Il en est de même entre les espaces urbains et ruraux pour l’éducation. Les familles citadines ayant moins d’enfants, les municipalités investissent davantage dans ce domaine, avec des grandes différences entre la capitale et les autres villes. Dans les années 1980, de nombreux pays d’Afrique ont développé l’enseignement scolaire, secondaire et supérieur. Ils disposent aujourd’hui de plus en plus de diplômés (ingénieurs et docteurs) des meilleures universités dans le monde et donc aux mêmes niveaux que leurs homologues européens, américains et asiatiques. Toutefois, la scolarité de masse a été réalisée au détriment de la qualité de l’enseignement, faute de professeurs en nombre suffisant. Même si les entreprises recrutent des personnels très diplômés pour des postes de haut niveau, souvent des binationaux ou venus de pays voisins, le manque de techniciens, par exemple des électriciens, se manifeste. Enfin, l’Afrique subsaharienne «  décroche » par rapport à l’Asie du Sud et l’Amérique latine, zones également en développement.

Sécurité de l’environnement. La vulnérabilité de l’Afrique au changement climatique résulte de la complexité de son système climatique avec des conséquences socio-économiques, explique Mathieu Mérino. Cela menace la croissance économique et le développement durable, empêche la réduction de la pauvreté et provoque de l’insécurité. Parmi les dix pays les plus pauvres du monde, neuf se trouvent en Afrique, dont le produit intérieur brut par habitant est en moyenne près de 10 fois inférieur à celui de l’Occident et dont 40 % de la population vit en dessous du seuil international de pauvreté. Parmi les douze conflits en cours dans le monde, quatre se déroulent dans des zones de tensions en Afrique. L’État post-colonial africain soufre en général de la faiblesse de ses institutions et de son contrôle territorial. Les politiques publiques de prévention et de gestion du changement climatique s’avèrent inefficaces, notamment au Sahel, en Afrique de l’Est et dans la Corne de l’Afrique. S’y ajoute un degré élevé d’incertitude climatique. En 2050, le réchauffement climatique y sera 1,5 fois plus rapide que dans le reste du monde, rendra l’accès à l’eau plus difficile et entraînera davantage de sècheresses, d’inondations, de cyclones, de tempêtes de sable et de feux de forêts. Près d’un tiers de la superficie en Afrique est menacée de désertification et 10 % des terres sont déjà considérées comme dégradées. Entre 2010 et 2015, 14 millions d’hectares de forêts ont disparu sur le continent, notamment en République démocratique du Congo, en Tanzanie et au Zimbabwe. En outre, l’Afrique abrite le quart des 730 millions de personnes souffrant de la faim dans le monde. L’équilibre entre agriculture, sécurité alimentaire et protection de l’environnement reste inatteignable. Les pays africains hésitent à s’engager sur la dernière, estimant qu’elle occulte les réponses à apporter au développement.

Loïc Salmon

Afrique : mutations et enjeux stratégiques

Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

Afrique : zone d’intérêt stratégique accru pour la Chine




Afrique : mutations et enjeux stratégiques

Les coups d’État militaires en Guinée et aux Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, Gabon et Soudan entre 2020 et 2023 s’inscrivent dans un cadre géopolitique plus large, où apparaissent de nouveaux acteurs.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 3 octobre 2024 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont notamment intervenus : Niagalé Bakayoko, responsable du programme Afrique à la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques ; Élisa Domingues dos Santos, chercheuse à l’Institut français des relations internationales ; Sonia le Gouriellec, maîtresse de conférences à l’Université catholique de Lille ; Jonathan Guiffard, expert à l’Institut Montaigne.

Les échecs d’acteurs extérieurs. Le événements des quinze dernières années démontrent le peu de prise des acteurs multilatéraux sur les évolutions de l’Afrique, estime Niagalé Bakayoko. Leurs échecs portent sur les opérations de maintien de la paix, les programmes d’ingénierie institutionnelles et la politique de développement. Comme la France avec l’opération « Barkhane » au Sahel, la Russie éprouve des difficultés à changer, militairement, la situation sur le terrain au Mali, en Libye et au Mozambique, et, politiquement, à Madagascar. Toutefois, elle manifeste son efficacité en matière informationnelle partout dans le monde. Les pays ouest-européens et nord-américains semblent découvrir une réalité qu’ils n’ont pas voulu voir émerger. Les exercices navals multinationaux participent aux stratégies d’influences de la Chine et de l’Occident. Or, tout dépend du positionnement des acteurs africains. En matière de politique étrangère, souligne Niagalé Bakayoko, la stratégie consiste à s’adapter à un environnement et non pas à y venir pour y imposer un ordre.

Le poids de la Turquie. Dès les années 1990, de petites et moyennes entreprises turques ont recherché des débouchés en Afrique subsaharienne, où des réseaux privés et religieux se sont développés, indique Élisa Domingues dos Santos. Puis, au début des années 2000, le gouvernement turc met en œuvre un plan d’institutionnalisation des relations avec le continent africain. Le nombre d’ambassades est passé de 12 en 2002 à 44 en 2024. Sur le plan économique, le volume des échanges commerciaux de l’Afrique, de 5 Mds$ avec la Turquie en 2003, a atteint 30,7 Mds$ en 2021, contre 58 Mds$ avec la France, 288 Mds$ avec l’Union européenne, 230 Mds$ avec la Chine, 89,5 Mds$ avec l’Inde et seulement 17,7 Mds$ avec la Russie. En outre, la Turquie implante des instituts culturels, construit des hôpitaux et finance des organisations humanitaires. Ainsi, lors de la famine de 2011 en Somalie, Ankara apporte une aide humanitaire puis une assistance technique pour renforcer les capacités de l’État et a y inauguré un centre de formation militaire en 2017. La Turquie investit aussi dans les infrastructures portuaires, aéroportuaires et ferroviaires africaines. Au Sénégal, elle va participer à la construction d’un chemin de fer entre Dakar et la ville nouvelle de Damniadio avec des entreprises françaises et locales. Elle développe aussi des partenariats de sécurité avec une vingtaine de pays africains, incluant formation, équipements et ventes d’armements (drones, avions, hélicoptères et véhicules blindés). Toutefois, la trop grande présence turque suscite des réticences dans certains pays d’Afrique, dont l’Algérie dans le secteur du fer et de l’acier et le Soudan pour une affaire de corruption. Par ailleurs, de nombreux Africains se rendent en Turquie pour des activités commerciales, ou des études. Quelque 60.000 étudiants africains sont formés dans les universités turques et ensuite, généralement, employés dans des entreprises transnationales entre la Turquie et leur pays d’origine. Mais depuis 2023, le resserrement de la politique d’immigration en Turquie dégrade leurs conditions de vie. Les contrôles, arrestations, expulsions et campagnes de discriminations sur les réseaux sociaux ternissent l’image de la Turquie parmi les populations africaines.

L’importance de la Corne de l’Afrique. La mer Rouge et le golfe d’Aden constituent le flanc Ouest d’un nouveau théâtre de compétition entre les grandes puissances dans l’océan Indien, indique Sonia le Gouriellec. Entre 16.000 et 18.000 navires y transitent chaque année, soit plus de 10 % du fret mondial. La Chine, le Japon, la Corée du Sud, l‘Inde, l’Afrique du Nord et l’Europe dépendent des échanges commerciaux qui y passent, dont le pétrole des pays du golfe Arabo-Persique. Environ 34 % du commerce extérieur de Djibouti et du Soudan transite par le canal de Suez. La région est traversée par un réseau de 17 câbles sous-marins représentant 90 % des capacités de bandes passantes entre l’Asie et l’Union européenne, dont la maintenance paraît difficile en cas d’attaque en mer. La liberté de navigation va de pair avec la protection du commerce maritime et de la mer Rouge. Djibouti accueille des contingents militaires français, allemand italien, espagnol, chinois, japonais et américain. Cette présence permet de sécuriser les flux commerciaux, menacés récemment par les attaques des rebelles Houthis au Yémen, et de lutter contre le terrorisme et les trafics de drogues et d’êtres humains. L’Arabie saoudite possède six ports de commerce, dont la moitié est gérée par des sociétés des Émirats arabes unis. Ces derniers contrôlent une grande partie des ports de la mer Rouge et jouent un rôle politique important dans la Corne de l’Afrique. Ils ont rejoint les « BRICS » en janvier 2024, comme l’Égypte, l’Éthiopie, l’Arabie saoudite et l’Iran qui occupent une place cruciale sur le littoral de la mer Rouge. L’organisation des BRICS, qui regroupait à l’origine le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, conteste l’hégémonie des puissances occidentales, notamment celle des États-Unis dont le dollar domine le commerce mondial. De son côté, la Chine développe plusieurs projets d’infrastructures dans la région, dans le cadre de son projet des « Nouvelles Routes de la Soie » lancé en 2013.

L’influence française. La France se désengage des pays francophones de l’Afrique de l’Ouest et Centrale pour se délester du poids de l’histoire coloniale, estime Jonathan Guiffard. Cela implique de cesser de rendre coup pour coup aux attaques d’influence d’adversaires politiques stratégiques, notamment la Russie et ses alliés locaux. Or, les intérêts français et européens restent très forts en Afrique de l’Ouest. Sur le plan sécuritaire, la situation au Sahel s’est dégradée et se fragmente durablement avec des territoires qui seront contrôlés par des forces variées incapables de s’imposer les unes aux autres. Les bases militaires françaises en Côte d’Ivoire et aux Sénégal, Gabon et Tchad, devraient voir leurs effectifs diminuer et leurs missions changer. Les pays du golfe de Guinée, touchés par la menace djihadiste, deviennent les priorités de l’assistance militaire française. En outre, la France semble s’investir plutôt dans les domaines économiques et culturel. Par ailleurs, un sommet France-Afrique doit se tenir en 2026 au Kenya, manifestant ainsi une volonté de développer la coopération avec les pays l’Afrique de l’Est, où la France n’aura pas à gérer de passé colonial ni de problèmes sécuritaires. La coopération économique visera à poursuivre les échanges, notamment l’agriculture, le pétrole, les minerais, les terres rares et les nouvelles technologies, en Ouganda et en République démocratique du Congo et les développer avec le Kenya. Toutefois, le terrorisme djihadiste persiste au Nigeria, en République démocratique du Congo, en Ouganda et en Tanzanie. L’influence de la Russie se fait sentir en Ouganda, au Soudan et en Afrique du Sud. Sur le plan politique, les régimes sont contestés au Mali, au Soudan, au Kenya et au Mozambique. Selon Jonathan Guiffard, la difficulté réside dans l’impossibilité de faire abstraction des valeurs et du modèle démocratique européens face aux réalités sécuritaire et politique des pays d’Afrique de Est. Le risque existe de manquer de cohérence entre les valeurs annoncées et les actions concrètes pour des objectifs économiques.

Loïc Salmon

Afrique : golfe de Guinée, zone de coopération stratégique

Mer Rouge : trafic maritime international perturbé, riposte américano-britannique

Russie : partenariats en Afrique, son principal marché d’exportation d’armement

Turquie : recherche de puissance militaire et diplomatique




Stratégie : l’Indopacifique, vision du monde et concept militaire

Face à la montée en puissance de la Chine, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud l’Inde, l’Australie et la France, seule nation de l’Union européenne présente, considèrent l’Indopacifique comme un espace libre et ouvert à sécuriser. Taïwan, la Corée du Nord et la tension indo-pakistanaise constituent des points chauds.

L’Indopacifique a fait l’objet d’un colloque organisé, le 12 juin 2024 à Paris, par l’association 3AED-IHEDN en partenariat avec l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont notamment intervenus : Christian Lechervy, ancien ambassadeur pour le Pacifique au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ; le capitaine de vaisseau Samuel Quéré, chargé de l’anticipation et de la synthèse, notamment pour le Proche-Orient et le Pacifique, à l’État-major des armées. A cette occasion, 3AED-IHEDN a publié un rapport intitulé « L’influence, pilier de la puissance au XXe siècle », dont une partie traite des aspects stratégiques de Taïwan et de l’Australie.

Le contexte géostratégique. Pour contenir la volonté d’expansion de la Chine, indique l’ambassadeur Lechervy, les États-Unis veulent associer l’Inde, puissance démocratique et maritime, à leur politique en Indopacifique, similaire à celle au Proche et Moyen-Orient avec Israël et les Émirats arabes unis, afin de contrôler la mer d’Arabie et le détroit d’Ormuz. Ce mécanisme, informel, ressemble à celui que la Russie a créé avec l’Iran, la Chine et la Corée du Nord pour soutenir son effort de guerre contre l’Ukraine. Aux importantes implantations de la Chine en océan Indien correspond la présence de l’Inde aux Maldives (29.000 médecins, infirmières, enseignants, ingénieurs et gestionnaires y travaillent). De son côté, la Chine a mis en place une plateforme de dialogue avec l’Afghanistan, le Népal et le Boutan, mais qui exclut l’Inde. Par ailleurs, la politique américaine s’intéresse aussi au Nord du Pacifique, théâtre possible d’une confrontation nucléaire. En outre, la sécurité de Taïwan, l’un des rares sujets consensuels entre les partis Démocrate et Républicain, s’inscrit dans la perspective d’un conflit avec la Chine. Actuellement environ 50.000 soldats américains sont répartis entre le Japon et la Corée du Sud. Par suite de la modernisation des arsenaux de la Chine et de la Corée du Nord, les États-Unis développent une coopération opérationnelle avec des pays constituant des points d’appui aériens. Ce soutien aéroportuaire s’étend du Pacifique insulaire à l’Asie du Sud-Est et à l’Afrique. Pour empêcher un blocus de Taïwan par la Chine, les États-Unis renforcent leurs moyens d’intervention aux Philippines, avec qui existe un traité de défense mutuelle (comme avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Thaïlande). Les missiles balistiques nord-coréens étant susceptibles de frapper leur territoire, les États-Unis concentrent le tiers de la capacité de leurs sous-marins nucléaires lanceurs d’engins dans la région. De son côté, la France poursuit le dialogue avec des pays de l’Indopacifique qui ne veulent pas d’alliance totale avec les États-Unis ni de partenariat stratégique avec la Chine. Ce mécanisme inclut des rencontres annuelles avec les ministres des Affaires étrangères des États membres de l’Union européenne. Par ailleurs, la Nouvelle Calédonie et la Polynésie française se trouvent au centre du câblage sous-marin entre l’Asie du Sud-Est et l’Amérique du Sud, enjeu militaire et industriel majeur pour le transit des données et la protection des télécommunications. Ces projets nécessitent des financements publics multilatéraux, notamment français et européens. Or Google, grand producteur américain privé de services informatiques, y est devenu le principal investisseur.

L’action de la France. En 2024, la zone Indopacifique, centre de gravité du monde, représente 60 % de sa population et 60 % de son produit inséreur brut, rappelle le capitaine de vaisseau Quéré. Les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et détenteurs reconnus de l’arme nucléaire, y maintiennent une présence, à savoir les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et la Grande-Bretagne (île de Diego Garcia). S’y ajoutent l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord, également détenteurs de l’arme nucléaire. La stratégie de la France se décline de manière régionale avec quatre sous-régions : le Nord de l’océan Indien ; le Sud de l’océan Indien ; le Pacifique-Sud ; le Nord-Est de la mer de Chine avec Taïwan. Elle vise à protéger ses territoires d’outre-mer, ses ressortissants (1,6 million), ses voies de communication, y compris numériques (câbles sous-marins). Elle contribue à la liberté de navigation maritime et aérienne ainsi qu’à la lutte contre la prolifération d’armes de destruction massive. La France a entamé des négociations avec le Japon, l’Indonésie et l’Inde sur l’accès réciproque aux ports et aéroports permettant un soutien aux forces armées. Les visites ministérielles, le dialogue stratégique, les réunions des états-majors et surtout l’activité de ses forces crédibilise la stratégie d’influence de la France, perçue comme une puissance légitime d’équilibre et d’initiatives en Indopacifique. Dans un contexte de rivalité sino-américaine, de risque de montée rapide aux extrêmes et de possibilité importante d’être instrumentalisée, la France développe ses capacités d’appréciation autonome de la situation par une présence régulière dans la zone pour pouvoir sentir l’ambiance et voir comment les dynamiques évoluent. Cela nécessite des moyens de renseignement et justifie des points d’appui réguliers dans la zone. Il convient de suivre les évolutions des crises en cours, notamment les guerres en Ukraine et au Proche-Orient, qui donneront plus ou moins la liberté d’intervenir éventuellement et selon un cadre juridique à définir. Outre les essais de son troisième porte-avions, la Chine a montré sa capacité de grands déploiements par des exercices navals et aériens autour de Taïwan, notamment lors de l’investiture du nouveau président Lai Tching-té en mai 2024. La France ne pourrait résoudre une crise seule, mais ses moyens aériens, amphibies et terrestres restent crédibles pour protéger ses intérêts et sa souveraineté et aussi rassurer ses partenaires dans des zones d’instabilité. Avec l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Australie, le Canada, la Coré du Sud, le Japon et la Nouvelle-Zélande, elle participe à la mission de l’ONU sur l’embargo contre la Corée du Nord en identifiant les manœuvres d’approvisionnement à couple entre navires marchands suspects et navires nord-coréens, quand les quotas d’importation de pétrole, de charbon et d’acier sont dépassés. Enfin, la mission annuelle « Pégase » de l’armée de l’Air et de l’Espace en Indopacifique complète les déploiements ponctuels du Groupe aéronaval ou de la mission « Jeanne d’Arc » (porte-hélicoptères amphibie et frégate) de la Marine nationale en Indopacifique.

Taïwan et l’Australie. Selon le rapport de 3AED-IHEDN, la Chine pourrait déployer ses forces armées vers le Pacifique à partir de l’île de Taïwan. Déjà, elle parvient à susciter l’intérêt des micro-États en Océanie, afin de limiter les influences de la France et de l’Australie et constituer un front anti-Taïwan dans le Pacifique-Sud. Dans la perspective d’un affrontement avec la Chine en cas de tentative de reconquête de Taïwan par la force, les États-Unis ont signé, en 2021, l’accord de coopération militaire « ANKUS » avec la Grande-Bretagne et l’Australie. Cet accord permettra à l’Australie de se doter de sous-marins à propulsion nucléaire (mais sans armes nucléaires) à long rayon d’action et très discrets. L’Australie pourra alors jouer un rôle plus actif dans la région avec les autres pays membres du « QUAD », à savoir un dialogue quadrilatéral pour la sécurité entre l’Inde, le Japon, les États-Unis et l’Australie. L’AUKUS vise ainsi à empêcher une hégémonie régionale de la Chine. Celle-ci annexe des îlots et des hauts-fonds en mer de Chine méridionale, pour les transformer en bases militaires, accroître sa zone économique exclusive, au détriment de la Malaisie, de Brunei, du Viêt Nam et des Philippines, et enfin étendre son influence jusqu’au détroit de Malacca.

Loïc Salmon

Stratégie : l’action de la France dans la zone indopacifique

Armée de l’Air et de l’Espace : « Pégase 24 » en Indopacifique

Grande-Bretagne : coopération militaire avec la France malgré le « Brexit » et l’AUKUS




Stratégie : influence et puissance

Fonction stratégique, l’influence d’une nation consiste à promouvoir ses atouts auprès des autres pays et ainsi les convaincre de sa puissance. Elle repose sur des acteurs, des techniques et des vecteurs dans le champ des perceptions.

Ce concept complexe a fait l’objet d’un colloque organisé, le 12 juin 2024 à Paris, par l’association 3AED-IHEDN en partenariat avec l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Bruno Durieux, président de l’Académie de défense de l’École militaire ; le général de brigade (2S) François Chauvancy, rédacteur en chef de la revue Défense de l’Union des associations de l’IHEDN ; Charles Thépaut, diplomate spécialisé sur la région Afrique du Nord-Moyen-Orient au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

Tentatives de définition. L’influence vise à amener les autres à faire, refuser de faire ou les empêcher de faire quelque chose, explique le général Durieux. Elle consiste à infléchir leur comportement sans contrainte et sans qu’ils en aient conscience. Il faut donc bien les connaître, notamment pour les exportations d’armement. Dans ce domaine, les déboires résultent probablement d’une mauvaise compréhension du marché, du client et de son contexte. Les auditeurs de l’IHEDN réfléchissent sur la défense nationale à travers quatre cercles concentriques. Le premier concerne la défense militaire, à savoir la contrainte physique et l’effort de volonté, domaine de la guerre et de la paix où l’influence n’y joue pas un rôle clé. Le deuxième cercle, plus large que celui de la défense nationale et qui intègre le premier, consiste à protéger la population contre toutes les menaces, militaires ou non, qui portent atteinte aux intérêts de la France en tant que puissance dans les domaines de l’économie, de la société, par la subversion, et de la diplomatie. La défense nationale, souligne le général Durieux, ne vise pas à afficher sa volonté mais à affaiblir la puissance de l’adversaire ou, éventuellement, infléchir son influence. Le troisième cercle, qui englobe les deux précédents, porte sur la sécurité nationale et, en ajoutant les risques liés par le champ d’influence, s’étend à la sécurité internationale. Aujourd’hui, le champ politique international a perdu de sa visibilité du temps de la guerre froide (1947-1991) et ouvre un champ plus vaste à l’influence. Il va s’agir de créer des coalitions de circonstance, de rallier des partenaires, y compris dans le champ industriel. En outre, depuis quelques années, la place du secteur privé, à savoir individus, groupes ou grandes entreprises, s’agrandit. Toutefois, le rôle des États conserve son importance primordiale avec des moyens d’influence, qui incluent l’usage du numérique. Il s’agit de savoir comment et pourquoi une influence s’exerce. Cela repose d’abord sur la compréhension de la situation, la connaissance de l’environnement et celle de la « cible ». Ensuite, il faut la volonté d’agir, par exemple en communiquant, et, surtout, de bien élaborer le message à faire passer. C’est vrai dans le débat démocratique, le champ d’influence et celui de la compétition internationale. Il s’agit d’être capable de distinguer la guerre de la paix, les faits de l’opinion sur les faits, l’intérieur de la nation de l’extérieur. Le développement de la pensée stratégique, estime le général Durieux, repose sur une vision à long à terme et la connaissance précise des objectifs à atteindre contre quoi ou vis-à-vis de qui.

Rapports de force. Les États n’ont que des intérêts qu’ils doivent défendre, rappelle le général Chauvancy. Le monde connaît à nouveau la réalité de la guerre, à savoir celle de l’Ukraine contre la Russie depuis le 22 février 2022 et celle d’Israël contre l’organisation islamiste Hamas à Gaza depuis le 7 octobre 2023, ainsi qu’une forme d’insurrection internationale contre l’Occident. Ce discours anti-occidental, comparable à celui de la guerre froide et fortement renouvelé, réactive la guerre informationnelle, stratégie des États communistes pour contourner la lutte armée. Ce bouleversement implique deux impératifs concomitants. Le premier concerne la conception et la promotion des idées et des valeurs de l’Occident ainsi que son action politico-militaire. Le second investit le champ des perceptions sur les plans des valeurs et des émotions pour soutenir la parole publique, tout en participant à la déconstruction des narratifs des pays compétiteurs. L’influence, sixième fonction stratégique après la connaissance-compréhension-anticipation, la dissuasion, la protection-résilience, la prévention et l’intervention, se décline selon quatre axes majeurs. Le premier consiste à concevoir et expliquer les positions politico-militaires énoncées par les autorités étatiques. Le deuxième axe mobilise les différents cercles militaires pour construire des coalitions au sein de l’OTAN ou de l’Initiative européenne d’intervention. Le troisième garantit la circulation de l’information sur l’action en cours et la récupération des analyses des pays partenaires. Il entretient le dialogue avec les pays compétiteurs et les groupes infra-étatiques qui passent par des États tiers. L’influence se diffuse par des réseaux institutionnels, dont les attachés de défense face à la déstabilisation de la France à l’étranger, au sein des organisations internationales et via la recherche stratégique par la connaissance académique. L’influence d’un pays reflète sa puissance, constituée par une économie capable d’infliger des sanctions à l’adversaire, un outil militaire crédible, une culture, résultant d’une langue et d’une histoire communes, et enfin des institutions solides non remises en cause. Il convient d’agir avec détermination et une force mesurée, en évitant de donner des leçons. La guerre redevient une option, notamment contre l’agression des frontières nationales, après une longue période de diplomatie.

Contre-ingérence. Activités hostiles, agressions et polémiques d’origines étrangères dans les pays démocratiques constituent les symptômes de la transformation du champ informationnel au cours des dix dernières années et ouvre des espaces de conflictualité, indique Charles Thépaut. La stratégie d’influence montre la capacité de « rendre des coups », à savoir comprendre la situation puis proposer des options de réponses pertinentes et susceptibles d’exercer des effets dans le champ médiatique. Le ministère des Affaires étrangères a renforcé ses réseaux de veille existantes pour obtenir des remontées beaucoup plus rapides sur les signaux faibles et les dynamiques possibles dans des écosystèmes étrangers, afin d’informer les autorités politiques de ce qui se prépare à l’étranger et risquant de bousculer l’ordre public international. Dénoncer une ingérence étrangère nécessite la connaissance de la menace et la possession de leviers de communication, pour élaborer une explication vis-à-vis de la presse, et non pas des manœuvres de réponses aux contenus erronés sur les réseaux sociaux. Il ne s’agit pas de casser la « viralité » (diffusion rapide et imprévisible de photos et vidéos sur internet) d’une information authentique, mais de partager avec le public un niveau de connaissance de réseaux sociaux qui vont l’induire en erreur ou le manipuler. La seule parole de l’État ne suffit pas à créer de la crédibilité et de la confiance. Mais le partage de données brutes sur des valeurs démocratiques pendant plusieurs semaines permet de valider, de manière indépendante par d’autres États, l’enquête qui sera rendue publique par l’autorité politique. Ainsi dès octobre 2021, les États-Unis ont sensibilisé l’opinion publique internationale par le partage d’analyses et de renseignements sur l’attaque probable de la Russie contre l’Ukraine en 2022. La Commission européenne a élaboré un règlement sur les services numériques, entré en vigueur en août 2023, pour réagir aux menaces et lutter contre la désinformation. Toutefois, la mobilisation dans le champ informationnel, renforcée techniquement par l’intelligence artificielle, ne réduit pas la négociation diplomatique.

Loïc Salmon

Défense : lutte informatique d’influence et respect du droit

Cyber : champ de lutte informatique et d’influence

Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère




La Colombie : un pays en quête de paix et de justice

En Colombie, des zones pacifiées et prospères côtoient des territoires aux conditions de sécurité et de développement économique fortement dégradées. Les militaires doivent y combattre les groupes dissidents des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et les narco-trafiquants.

Une douzaine de membres de l’Association des auditeurs de l’Institut national des hautes études de défense nationale l’ont constaté lors d’un voyage d’études du 19 au 29 mai 2024 et au cours de rencontres avec des responsables civils et militaires, des journalistes et des diplomates.

Une histoire unique en Amérique latine. La constitution de 1991, particulièrement progressiste et adoptée par référendum, se voulait un « modèle », mais le pays n’a pas eu les moyens de ses ambitions. La réforme agraire n’a pas été promulguée, l’éducation gratuite et l’amélioration du système de santé restent à l’état de promesses. Pourtant, la population aspire à vivre et travailler en paix. Depuis son indépendance de l’Espagne en 1819, la Colombie n’a pas connu de coups d’État militaires, sauf pendant quatre ans dans les années 1950. La population, instruite, est attachée à la démocratie et les militaires doivent uniquement protéger le territoire et la nation. Le fonctionnement institutionnel et le développement économique se fondent sur des principes démocratiques stables, où le respect de l’état de droit a toujours été recherché. Toutefois, une recrudescence des actes criminels, sans pourtant de référence idéologique systématique, est constatée et à laquelle s’ajoute le narcotrafic, source inépuisable de revenus.

Le combat contre le narcotrafic. La Colombie ne dispose pas de cadastre, la terre appartenant à de grands propriétaires. Le gouvernement actuel s’est engagé à distribuer 16 millions d’hectares de terre aux paysans, afin de les inciter à produire et commercialiser autre chose que la seule feuille de coca. Cette réforme, jugée trop lente et insuffisante, permettrait de réduire le narcotrafic et la guérilla…qui y trouve une partie de son financement !

Les responsabilités des armées. Configuration inédite, les forces armées colombienne sont parmi les rares au monde à combattre sur leur propre territoire depuis plusieurs décennies. L’armée de Terre assume l’essentiel de la sécurité intérieure sur l’ensemble du territoire, en sus de sa mission fondamentale de défense des intérêts souverains et vitaux du pays vis-à-vis de menaces extérieures. La police relevant du ministère de la Défense, l’armée de Terre assure donc les missions de sécurité extérieure et intérieure, notamment dans les nombreuses zones isolées et/ou en état de guerre. Selon un général, « les priorités sont d’assurer la sécurité de la population, de réduire la menace, de protéger les instances de gouvernance de l’État et également de renforcer les moyens nécessaires aux forces armées ». De son côté, la Marine doit assurer la sécurité extérieure et intérieure sur 2.900 km de côtes sur l’océan Pacifique et la mer des Caraïbes, un million de km² de la Zone économique exclusive et 2.000 km de fleuves et rivières. A la protection du territoire maritime et des infrastructures critiques du pays, s’ajoutent des actions auprès d’autres acteurs de l’État et de la société, à savoir pouvoirs publics centraux et locaux, services étatiques, entreprises publiques et privées, organisations sociales non gouvernementales (communautés religieuses, fondations et associations).

La construction de la paix. En 2016, les accords conclus avec les FARC et d’autres organisations armées prévoyaient plusieurs étapes jusqu’au cessez-le-feu définitif et au désarmement de toutes les forces non-gouvernementales. Cependant, la société civile a rejeté ces accords. En 2018, les activités violentes des factions dissidentes des FARC et celles, illégales, des groupes mafieux alimentés par le trafic de drogue ont repris. La crise sanitaire du Covid-19 a réduit l’efficacité des actions de l’Etat et des opérations militaires et a favorisé une remontée en puissance des groupes armés, plus nombreux et plus déterminés. Le trafic de drogue, celui de migrants et l’extraction illégale de l’or génèrent des sommes importantes et donnent aux trafiquants un grand pouvoir d’intimidation et de coercition. Mais ces diverses activités permettent de donner du travail aux populations locales, qui se soumettent à la loi du plus fort. Au cours des cinq premiers mois de l’année 2024, 210 tonnes de cocaïne ont été saisies, soit une hausse de 36 % par rapport à la même période en 2023. Cependant, le processus de construction de la paix reste au centre de la vie politique colombienne depuis de nombreuses années. Les accords de paix de 2016, malgré des difficultés d’application, constituent la base du projet actuel de reconstruction de la société colombienne. La nouvelle présidence de 2022 s’est engagée à faire appliquer les accords de paix de 2016 sur six points : réforme agraire complète ; participation de tous à la vie politique ; fin du conflit ; solution au problème des drogues illicites ; accord sur les victimes du conflit ; mécanismes de vérification des plaintes mettant en place la « Juridiction spéciale pour la paix ». Trois institutions composent le « Système intégré pour la vérité », car sans elle, il n’y a pas de réconciliation possible et le risque d’une reprise des combats par les FARC persiste. Pendant quatre ans, une commission, dite de la « vérité », a recueilli les témoignages de 30.000 personnes et étudié 1.236 dossiers de diverses organisations pour comprendre les faits et les motifs d’une guerre de près de 60 ans. Son rapport final de 900 pages, publié en juin 2022, met en évidence les principales caractéristiques du conflit et formule des recommandations pour un avenir plus serein. Il est divisé en 10 volumes : 6 à caractère général sur les droits de l’Homme, le droit international humanitaire et le droit de la Guerre appliqués à la Colombie ; 4 sur les ethnies, les jeunes (garçons et filles), les femmes et l’exil. La Commission estime à 700.000 les homicides sur un total de 9 millions de morts dus au conflit entre 1964 et 2019, dont 80 % de civils non-combattants. En outre, la « Juridiction spéciale pour la Paix », instance judiciaire, vise à redonner confiance dans les institutions. Elle diffère de la « Commission de la Vérité » et de « l’Unité de recherche des disparus », processus extrajudiciaires à caractère humanitaire. Il s’agit en effet d’un tribunal colombien autonome et non d’une juridiction internationale. Elle doit satisfaire les droits des victimes et dispose de 38 juges et d’une unité d’enquête. Même les auteurs des crimes participent à la recherche grâce à la justice transitionnelle, dite « restaurative » et qui établit un dialogue entre les accusés et les victimes. Par ailleurs, conformément à l’article 6.3.3 de l’accord de paix de 2016, le conseil de sécurité de l’ONU a mis en place une « Mission de vérification des nations unies en Colombie » avec un mandat initial de 12 mois, renouvelable tous les trois ans et dont le dernier remonte à octobre 2023. En outre, le 29 juin 2024, le chef de l’État Gustavo Petro et le groupe dissident des FARC « Segunda Marquetalia» ont signé un accord sur un cessez-le-feu unilatéral dès l’entrée en vigueur du décret présidentiel sur les opérations militaires offensives. Les deux parties doivent établir le calendrier de la désescalade et l’identification des projets sociaux. Le lien entre amélioration socio-économique et stabilisation politico-militaire y est à nouveau souligné. Une véritable réforme agraire avec une répartition équitable des terres, accompagnée de projets de développement menés par l’Etat dans toutes les parties du territoire, permettrait une reconstruction du lien social et diminuerait l’emprise des trafiquants. En dépit de longues années de guerre civile, la Colombie a réussi à préserver ses institutions, basées sur des principes démocratiques et une diversité de partis politiques. Malgré les difficultés restant à surmonter, une pacification totale et la reconstruction d’une Colombie stable et réconciliée apparaît comme un projet ambitieux mais pas utopique.

Hélène Mazeran

Mexique : ambition économique mais violence récurrente

Guyane : zone stratégique sur le continent sud-américain

Lutte contre le trafic de drogue : réponse internationale




Afrique : zone d’intérêt stratégique accru pour la Chine

Le continent africain constitue une cible privilégiée dans la stratégie mondiale de la Chine dans les domaines économique, de sécurité élargie et d’influence.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence organisée, le 7 juin 2023 à Paris, par l’association 3 AED- IHEDN. Le colonel Frédéric Gauthier, sous-directeur « Afrique » de la Direction de la coopération de sécurité et de défense au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, est intervenu. Le même jour, 3 AED-IHEDN a rendu public un rapport intitulé « Renouveau des puissances, quelle défense ? », dont un chapitre présente les ambitions de la Chine en Afrique.

Le nouveau contexte stratégique. L’annonce, en 2022, de l’évolution de la politique et du dispositif militaire de la France en Afrique francophone, à l’issue de l’opération « Barkhane » au Sahel, a changé la donne stratégique, estime le colonel Gauthier. La Chine a alors proposé aux pays africains francophones de coopérer davantage à leur développement à la place de la France. Cela a décidé les États-Unis à s’y impliquer aussi. Jusqu’alors, ils aidaient la France dans ses opérations dans la région par du renseignement et de la logistique. Ils se contentaient de dialoguer avec les pays anglophones, notamment le Ghana, le Nigeria, l’Ouganda, le Kenya et l’Afrique du Sud, et avaient une compréhension de l’Afrique différente de celle de la France et des pays d’Asie. Par ailleurs, le positionnement des pays africains sur la guerre en Ukraine et son évolution donne des indications sur ce qui pourrait arriver en cas de durcissement du conflit. A l’ONU, ils ont manifesté, en majorité, une neutralité quant à l’agression de la Russie contre l’Ukraine, mais en subissent directement deux conséquences, à savoir la forte hausse des coûts des denrées agricoles au sens large et la diminution massive de l’aide européenne. Auparavant, l’Afrique qui bénéficiait de 80 % de celle-ci, n’en reçoit plus que 20 %. En revanche, l’Ukraine reçoit une aide considérable de la communauté internationale, tandis que certains pays en Afrique, dont la Namibie, le Burkina Faso et ceux des Grands Lacs confrontés à des difficultés, certes différentes, en reçoivent beaucoup moins. Ce discours de double standard continue d’empoisonner les relations entre certains pays d’Afrique et les États occidentaux. De son côté, à part l’intervention de la société militaire privée Wagner en Afrique francophone, la Russie, agit dans le champ informationnel sur les réseaux sociaux, essentiellement pour dénigrer la France. Or les populations africaines, hyperconnectées au monde, voient ce qui est diffusé sur les réseaux sociaux. En outre, la Russie dispose de moyens considérables de formation dans le cadre de coopérations dans les domaines militaire, sanitaire et agricole. Par exemple, quand la France forme un spécialiste africain, la Russie en forme 300. De son côté, la Chinepropose une coopération industrielle en finançant des grands projets d’infrastructures, mais également en vue d’obtenir les ressources et les denrées qui lui manquent. Selon le colonel Gauthier, la Russie et la Chine mettent en œuvre la même politique de prédation des ressources naturelles en Afrique et, de préférence, des matières premières brutes exportées hors douane Ainsi, les pays africains disposant de réserves de bauxite, dont la Guinée, n’encaissent que le prix de la bauxite brute à la tonne au lieu d’exporter de l’aluminium produit localement. Aujourd’hui, la France veut établir un nouveau partenariat avec ses partenaires africains, tout en conservant ses valeurs au cœur des relations, ce qu’excluent la Russie et la Chine. Or, même les pays anglo-saxons placent leurs intérêts devant leurs valeurs, souligne le colonel.

L’emprise économique chinoise. La Chine exploite des gisements de pétrole et de gaz, des mines, des forêts et des terres agricoles en Afrique pour ses besoins en matières premières, indique le rapport de 3AED-IHEDN. Elle importe de la bauxite de Guinée, du Ghana et de Sierra Leone, de l’uranium et du thorium de Namibie, du cuivre, du nickel, du cobalt et du manganèse d’autres pays. L’Angola lui fournit 70 % de sa production pétrolière. En 2000, la Chine a créé le Forum de la coopération sino-africaine (FCSA), où 53 pays africains et l’Union africaine sont représentés. Elle leur propose des prêts importants pour la construction de leurs infrastructures. Avec ces fonds, des entreprises chinoises ont modernisé et construit plus de 10.000 km de voies ferrées, environ 1.000 ponts, 100 ports et 66.000 km de lignes de transmission et de distribution d’électricité. Elles ont participé à la construction de moyens de production d’électricité de 120 millions de kW, d’un réseau de communication de base de 150.000 km et d’un service de réseaux couvrant près de 700 millions de terminaux d’utilisateurs. Un plan de 2020 prévoit la construction de 30.000 km de routes d’ici à 2030. Elle a établi 25 zones de coopération économique et commerciale dans 16 pays d’Afrique. En une vingtaine d’années, elle est devenue le premier pays pourvoyeur de prêts à l’Afrique subsaharienne, dont la dette envers la Chine est passée de 3,1 % de leur dette totale en 2000 à 62,1 % en 2020. Sur la période 2000-2019, les prêts les plus importants ont été attribués à l’Angola, à l’Éthiopie, à la Zambie, au Kenya, au Nigeria, au Cameroun et au Soudan. Selon le Fonds monétaire international (FMI), la Chine détenait 15 % de la dette extérieure de l’Afrique en 2021 et lui a accordé environs les deux tiers des nouveaux prêts au cours des années 2020-2022. Cela lui permet d’orienter des décisions politiques favorables aux intérêts chinois et d’exercer une influence, voire des pressions, sur le pays emprunteur. Par ailleurs, une partie significative de ces prêts n’est pas signalée au FMI ni à la Banque mondiale. Les entreprises chinoises chargées de réaliser les projets ainsi financés reçoivent les fonds directement, sans qu’ils transitent par le pays africain concerné.

La sécurité chinoise élargie. Depuis 2009, la Chine s’intéresse à la défense de ses intérêts hors du territoire national et à la sécurité en mer, indique le rapport de 3 AED-IHEDN. Sa stratégie maritime, dite du « collier de perles », consiste à installer des points d’appui commerciaux et miliaires pour ses marines marchande et militaire. En 2018, le FCSA a reconnu les objectifs de la Chine en matière de sécurité sur le continent africain. Il s’agit d’abord d’assurer la protection des milliers de travailleurs chinois employés dans les constructions d’infrastructures, financées par Pékin, et de 10.000 entreprises chinoises réparties le long des nouvelles « Routes de la soie » entre la Chine et l’Europe. Ensuite, il convient de lutter contre le terrorisme et la piraterie. Cette stratégie de défense élargie se réalise surtout dans un cadre bilatéral avec une coopération militaire approfondie dans plusieurs domaines. Toutefois, il ne semble pas y avoir d’accords formels de sécurité avec des pays africains. Enfin, une loi de 2017 oblige les entreprises chinoises à collecter du renseignement à l‘étranger dans le cadre du « pilier civilo-militaire ». Ce dernier permet au monde civil et aux armées d’utiliser en commun des technologies, procédés de fabrication, équipements, personnels et installations.

Les opérations d’influence chinoises. Le FCSA cadre l’action diplomatique de la Chine en Afrique : non-ingérence dans les affaires intérieures ; solidarité Sud-Sud ; coopération sans conditions sociétales préalables. Les 61 Instituts Confucius, promeuvent la culture et la langue chinoise et, indique le rapport 3 AED-IHEDN, pratiqueraient l’espionnage et l’influence auprès des décideurs politiques et économiques, opérations facilitées par la faiblesse des structures administratives et la corruption élevée en Afrique. Enfin, la Chine a accordé, aux médias d’Afrique subsaharienne, des financements pour les technologies de l’information et de la communication supérieurs à l’ensemble de ceux des agences multilatérales et des principales démocraties réunies. Elle leur fournit aussi gratuitement des articles sur les thématiques sino-africaines.

Loïc Salmon

Chine : l’instrumentalisation de l’Afrique et ses conséquences

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

Russie : partenariats en Afrique, son principal marché d’exportation d’armement




Corée du Sud : BITD performante, quasi-autosuffisance en armement et succès à l’exportation

Recherche et développement, autonomie industrielle, partenariats internationaux et soutien à l’exportation permettent à la Corée du Sud de produire des matériels militaires de technologies moyennes mais de hautes qualités et à des prix compétitifs.

Patrick Michon, ingénieur général de l’armement retraité devenu consultant, a présenté la base industrielle et technologique de défense (BITD) de la Corée du Sud au cours d’une visioconférence organisée, le16 mai 2023 à Paris, par l’association 3AED-IHEDN et l’Association de l’armement terrestre.

Les forces armées. L’armée de Terre sud-coréenne a entamé sa numérisation et met en place un système de recueil du renseignement électromagnétique. Elle dispose de 400 chars K1A1 de 54 t, version améliorée du K1 (51 t), et de 68 canons automoteurs K9 Thunder de 155 mm. Elle a mis en service le char K2 Black Panther (56 t), de nouveaux systèmes antiaériens et des missiles à courte et moyenne portée. L’armée de l’Air a commandé une quarantaine de chasseurs F-35 et 4 AWACS (systèmes de détection et de commandement aéroportés) aux États-Unis. Avec l’assistance technique de l’avionneur américain Lockheed, la Corée du Sud a développé et produit les avions de chasse légers et d’entraînement TA-50 et FA-50 Golden Eagle. Elle a fait de même avec le constructeur européen Airbus Helicopters pour l’hélicoptère de transport tactique Surion et l’hélicoptère d’attaque léger LAH. En partenariat avec l’Indonésie, elle développe l’avion de combat multi-rôles de 5ème génération KF-21 Boramae, dont le prototype a effectué son premier vol en 2022. L’entrée en service du Boramae, prévue en 2026, permettra de remplacer ses F-4 Phantom II et F-5E/F Tiger II américains. La Marine dispose de 3 sous-marins à propulsion diesel-électrique avec une capacité de lancement de missiles mer-sol, 5 destroyers KDX-2 de 4.000 t, 3 destroyers KDX-3 de 7.000 t et de 3 porte-hélicoptères de 13.000 t. Elle a sélectionné le chantier sud-coréen Daewoo Shipbuilding pour la conception et la construction de trois « navires arsenaux » Joint Firepower Ships transportant chacun plus de 80 missiles balistiques nouveaux.

L’industrie d’armement. Outre le soutien de la BITD par tous les gouvernements depuis 1976 (encadré), la Corée du Sud augmente régulièrement son budget pour la recherche et le développement, passé de 4 % de son produit intérieur brut en 2018 à 5 % en 2020. En 2006, Le ministère de la Défense, qui disposait de huit agences d’acquisition d’équipements militaires, les a remplacées par la DARPA (Defense Acquisition Program Administration), inspirée de la Délégation générale de l’armement française avec un budget annuel de 10 Mds$. En outre, dans le domaine spatial, le KARI (Institut coréen de recherche aérospatiale), fondé en 1989, correspond à la NASA américaine ou, en France, à l’Office national d’études et de recherches aérospatiales et au Centre national d’études spatiales réunis. Ses premières activités ont porté sur les fusées KSR-1 et KSR-2 à un ou deux étages puis sur le développement d’un moteur à oxygène liquide et kérosène. Pour accélérer le processus, il s’est associé à des partenaires russes pour réaliser la fusée KSLV, inspirée du lanceur russe Angara, mais dont les deux tirs ont échoué. Toutefois, le KARI a développé divers satellites : KOMPSAT Arirang (observation de la terre) ; COMS (météorologie) ; STSAT (expérimentations scientifiques).

La politique d’exportation. La Corée du Sud, qui a déjà gagné des contrats d’armements importants à l’exportation, vise 5 % du marché mondial d’ici à 2030. Ainsi, elle a réussi à vendre à la Malaisie des véhicules de combat d’infanterie KIFV (dérivés du M113 américain), mais pas de chars K1. Elle a vendu la licence du canon automoteur K9 Thunder à la Turquie et lui a transféré les technologies du char K2 Black Panther pour le développement du nouveau char turc Altay. Elle a conclu des options d’achats avec la Pologne se montant à 14 Mds€ et incluant une coopération industrielle et des transferts de technologies dont : 2,5 Mds€ pour la commande de 48 avions FA-50 Golden Eagle ; 2,25 Mds€ pour 180 chars K2 Black Panther avec une option sur 400 unités supplémentaires d’ici à 2030 ; 3 Mds€ pour 670 châssis de canons K9 Thunder. Ce dernier (ou sa licence de fabrication) a été aussi vendu à l’Australie, l’Inde, l’Égypte, l’Estonie, la Finlande et la Norvège. Dans le domaine naval, outre la construction d’une frégate de 2.300 t pour le Bengladesh, la Corée du Sud a vendu : plusieurs patrouilleurs côtiers à la Malaisie ; un bâtiment amphibie et un pétrolier-ravitailleur au Venezuela ; des chasseurs de mines à l’Inde avec une compétition en cours pour des sous-marins ; plusieurs bâtiments amphibies et 3 sous-marins avec une option sur 3 de plus à l’Indonésie. Dans le domaine aéronautique, la Corée du Sud a vendu : des avions d’entraînement KT1 et TA-50 à l’Indonésie ; des TA-50 version attaque au sol aux Philippines ; 40 KT1 à la Turquie ; 10 KT1 au Pérou. S’y ajoutent des commandes de FA-50 pour la Colombie, l’Irak et les Émirats arabes unis et de TA-50 pour le Sénégal, qui lui a acheté des KT1. Elle ne vend pas à des pays en guerre.

L’acquisition de connaissances. En 2023, la Corée du Sud dispose de bases industrielles civile, spatiale et de défense. En une cinquantaine d’années, elle est presque parvenue à la souveraineté dans ces domaines, dont elle maîtrise les technologies. Selon Patrick Michon, ces succès reposent sur l’éducation de masse et le confucianisme, qui régit les relations sociales et où la copie d’un « bon » maître est encouragée. Ainsi, le projet de réalisation « nationale » d’un sous-marin d’attaque à propulsion diesel-électrique en constitue une application. L’Inde puis la Corée du Sud ont décidé de le réaliser, à partir de la technologie du submersible allemand de la classe 209. La Corée du Sud y est parvenue en 2020, mais l’Inde pas encore. Tout commence en 1981, quand la Marine indienne achète quatre sous-marins 209/1500, dont deux sont construits au chantier allemand HDW et deux au chantier indien MDL dans le cadre d’un transfert de technologie, et les met en service entre 1986 et 1994 sous le nom de la classe Shishumar. A la suite de l’accord de 2005 avec la France, la Marine indienne a commandé six sous-marins conventionnels Scorpène (2.000 t en plongée), livrables entre 2017 et 2023, au chantier Naval Group. En 2022, ce dernier se retire de l’appel d’offres de la Marine indienne portant sur la construction, par MDL, de six unités anaérobies (autonomie de plongée accrue par rapport au unités conventionnelles grâce à la pile à combustibles), plus grandes que le Scorpène mais avec un nouveau transfert de technologie destiné au projet indien 75-i. De son côté mais en 1987, la Corée du Sud a acheté à l’Allemagne trois sous-marins 209/1300 (reclassés Chang Bogo). Ensuite, en 1993, la Marine sud-coréenne a commandé neuf sous-marins Chang Bogo construits sous licence au chantier sud-coréen Daewoo, tous livrés en 2001. Le programme national sud-coréen, lancé en 2007, porte sur la construction de neuf sous-marins de 3.000 t entre 2021 et 2029.

Loïc Salmon

La base industrielle et technologique de défense de la Corée du Sud repose sur des entreprises spécialisées, filiales des grands groupes industriels dénommés « Chaebols »  : domaine naval, Hyundai Heavy Industries, Hanjin Heavy Heavy Industries, Daewoo Shipbuilding et Wia ; aéronautique, Korean Aerospace Industries (KAI), Korean Air Lines (KAL), Hanwha Defence et Wia ; équipements terrestres, Hanwha Defence, Doosan, Rotem et Wia ; missiles, KAI, Hanwha Defence, Next One Future, Hanwha (pour les explosifs) et Poogham (munitions) ; électronique pour les trois armées, Hanhwa Defence et Next One Future ; drones, KAL, Uconsystem (RemoEye, drone léger à usages civil et militaire) et KAI (drone Night Intruder 300 pour l’observation, la reconnaissance et la surveillance du territoire). Enfin, STX Engine développe des moteurs pour les navires et les véhicules terrestres.

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Russie : partenariats en Afrique, son principal marché d’exportation d’armement

La coopération entre la Russie et les pays africains porte sur la sécurité, la défense et les ressources stratégiques. Elle s’inscrit dans une opposition commune aux pays occidentaux soupçonnés de « néo-colonialisme », notamment lors des coups d’État militaires au Mali (2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023).

Les relations russo-africaines ont fait l’objet de deux notes d’analyse : l’une sur la coopération proprement dite, publiée en juillet 2023 à Paris par Djenabou Cisse, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique ; l’autre intitulée « Ventes d’armes russes en Afrique, les effets contrariés des sanctions occidentales », publiée le 31 mai 2023 à Bruxelles par Agatha Verdebout du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP).

Partenariats anciens réactivés. Dès la fin du XVIIIème siècle, la Russie ouvre deux consulats en Égypte (Alexandrie et Le Caire), rappelle Djenabou Cisse. En 1898, elle établit des relations diplomatiques avec l’Éthiopie et la République sud-africaine (Transvaal) et ouvre un consulat général au Maroc. Après la révolution bolchévique de 1917, la Russie attire de nombreux activistes africains, désireux d’y acquérir une formation politique. Pendant la guerre froide (1947-1991), l’Union soviétique soutient les mouvements indépendantistes contre les puissances coloniales occidentales, à savoir en Guinée et au Mali contre la France et au Ghana contre la Grande-Bretagne. Dans les années 1970, elle signe des accords de coopération avec l’Algérie, la Libye, le Mali, le Kenya et la Somalie. Outre la vente d’armes, elle apporte une assistance économique, sous formes de prêts, crédits et programmes de bourses d’études, et forme des milliers d’Africains dans ses universités, académies politiques et écoles militaires. Toutefois, Moscou n’est pas parvenu à transformer la plupart de ses partenariats africains en alliances stratégiques solides, en raison du nombre croissant d’États africains non-alignés. La dissolution de l’URSS, fin 1991, entraîne la fermeture de ses points d’appui militaires et de certaines représentations diplomatiques et culturelles en Afrique. La Russie abandonne même son projet d’aide au complexe sidérurgique d’Ajaokuta au Nigeria, pourtant construit à à 98 %. En 1993, la part africaine des échanges est tombée à 2 % de son commerce extérieur. Le retour de la Russie en Afrique, amorcé entre 2004 et 2008, s’accélère après son annexion de la Crimée en 2014, début des tensions avec l’Occident. Sa nouvelle politique d’influence met en avant son absence de passé colonial en Afrique et inclut l’offre de son expérience opérationnelle, acquise lors de son intervention en Syrie à partir de septembre 2015. Depuis 2017, Moscou a signé une vingtaine d’accords bilatéraux de défense, avec des pays africains (voir encadré). Un premier sommet entre la Russie et une quarantaine de pays africains est organisé à Sotchi, au bord de la mer Noire, en octobre 2019. En Centrafrique et au Mali, la Russie est devenue le principal partenaire de sécurité des régimes en place, isolés sur la scène internationale. De leur côté, les pays africains veulent diversifier leurs partenariats pour réduire leurs dépendances à certains alliés occidentaux, dans un contexte de réduction de l’aide publique européenne depuis plusieurs décennies. Actuellement, de nombreux pays africains maintiennent une coopération avec la Russie, mais aussi avec la Chine et quelques pays occidentaux.

Sécurité contre ressources stratégiques. La Russie, indique Djenabou Cisse, ne dispose pas de base militaire permanente en Afrique mais a conclu, avec le Soudan en 2020, un projet de construction d’un « point d’appui technique et matériel » à Port-Soudan, qui lui offrira un accès au golfe d’Aden et à la mer Rouge. Conformément à sa doctrine de non-ingérence dans les affaires intérieures des États souverains, la Russie ne déploie pas de forces armées régulières en Afrique mais recourt à des sociétés militaires privées, dont le groupe Wagner. La République centrafricaine (RCA) a servi de laboratoire à Wagner, qui assure la sécurité du régime en place en échange d’un accès direct aux ressources minières (diamants et or). Le groupe se déploie dans les pays où la Russie a des intérêts et où une crise politique et sécuritaire survient. Son intervention en Libye, en 2019, permet à la Russie de pérenniser sa présence au Soudan et en RCA. Au Mali, la junte militaire a sollicité Wagner pour lutter contre les groupes armés terroristes, après le départ des troupes françaises en 2016, et lui fournit des moyens logistiques (vivres, carburant et matériels). Actif dans l’orpaillage artisanal, Wagner y a créé deux sociétés minières en vue d’exploiter les mines d’or du pays, pour pallier les difficultés de paiement de la junte malienne. En outre, Wagner participe à la guerre informationnelle de la Russie en Afrique, basée sur une rhétorique anticoloniale, anti-occidentale et panafricaniste. Au réseau diplomatique et de coopération internationale de la Russie, s’ajoutent les médias Sputnik et Russia Today à l’audience significative dans de nombreux pays. Par ailleurs, l’entreprise d’exploration géologique russe Rosgeo a conclu un mémorandum d’accord avec le ministère malgache des Mines, de l’Industrie et du Pétrole en 2018. Dans le nucléaire civil, la Russie a signé des protocoles d’accord avec 18 pays africains, dont l’Éthiopie, le Nigeria, le Rwanda et la Zambie. En juin 2022, l’entreprise publique russe Rosatom a commencé la construction de la première centrale nucléaire d’Égypte pour un coût de 30 Mds$, financé à 85 % par un prêt russe.

Effets des sanctions occidentales. Selon Agatha Verdebout, la portée géographique des sanctions contre la Russie, prises à la suite de son attaque contre l’Ukraine en 2022, reste limitée. La Russie les contourne par des mécanismes d’importation via des pays tiers, de réexportation directe ou indirecte, de revente en cours de route ou de faux transits, notamment en Arménie et au Kazakhstan. En quelques mois, elle a ainsi rétabli ses approvisionnements en micro-puces et semi-conducteurs, indispensables à son industrie militaire. Elle en a aussi acquis en Chine, son principal fournisseur avant la guerre, et a lancé, en avril 2022, un plan massif d’investissement dans la production locale (38,6 Mds$ sur 8 ans). En outre, dans le cadre de son projet d’un ordre mondial multipolaire et pour briser son isolement économique et diplomatique, la Russie a réitéré ses propositions de ventes d’armement aux pays africains…qui disposent de 54 sièges à l’ONU ! Toutefois, souligne Agatha Verdebout, les États africains entendent maintenir une neutralité sur la question ukrainienne et préserver leurs intérêts stratégiques par des achats d’armement aux pays leur offrant les conditions les plus favorables.

Loïc Salmon

Selon l’Institut international de Stockholm de recherche sur la paix et pour la période 2018-2022, 40 % des importations africaines d’armes lourdes proviennent de la Russie, 16 % des États-Unis, 9,8 % de la Chine et 7,6 % de la France. La Russie vend des armes à 18 pays, dont l’Algérie, l’Égypte et l’Angola. En Afrique sub-saharienne, la part russe est passée de 23 % en 2013-2017 à 26 % en 2018-2022. Fournisseur des flottes aériennes de plusieurs pays africains depuis les années 1970, la Russie leur propose de réparer ou de remplacer leurs avions. Depuis 2017, elle a livré au Mali des hélicoptères de combat Mi-35, Mi-171 et Mi-8 ainsi que des avions de combat Su-25 et d’entraînement Albatros L-39. En 2019, elle a vendu 12 chasseurs Su-30K d’un montant d’un milliard de dollars à l’Angola, qui souhaite pouvoir assembler des matériels russes sur son territoire. Par ailleurs, selon le GRIP, la Russie a signé ou renouvelé des accords de coopération : en 2017 avec le Tchad, le Niger, le Nigeria, la Zambie et le Mozambique ; en 2018 avec la Guinée, le Soudan, l’Éthiopie, la Centrafrique, la République démocratique du Congo, le Botswana et Madagascar ; en 2019 avec le Mali, le Congo et l’Angola ; en 2021 avec la Mauritanie et le Gabon.

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