1

Les agents secrets du Général, 1940-1944

Sur les 1.038 compagnons de la Libération, 174 se sont engagés dans les services secrets de la France libre, dont trois des six femmes compagnons. Parmi eux, 60 sont morts pendant la guerre.

A partir de 1941, ces services secrets, en exil en Grande-Bretagne, assurent la liaison avec les autres mouvements de résistance, dont « Libération », « Combat », « Franc-tireur » et « l’Organisation civile et militaire ». Dans le domaine militaire, ils participent à l’organisation de « l’Armée secrète » et des maquis, tout en maintenant la liaison avec l’Etat-major allié basé à Londres. Malgré le cloisonnement de rigueur, des agents clandestins ont souvent effectué des missions ne relevant pas de leur spécialité. Les plus jeunes deviennent opérateurs radio, saboteurs ou officiers des opérations aériennes et maritimes. Les plus diplômés reçoivent des missions d’organisation ou de représentation (politique et/ou militaire) auprès des résistants de l’intérieur. Issus des rangs des pionniers de la France libre et de la Résistance, 58 % de ces compagnons sont recrutés en Grande-Bretagne et formés dans les centres d’instruction britanniques avant d’être envoyés en France. Les 42 % restants, enrôlés en métropole, se formeront sur le tas sans aller en Angleterre. Infiltrés depuis Londres, surtout par parachutage, 102 compagnons accomplissent 151 missions. En raison du développement progressif de l’action clandestine, les deux tiers d’entre elles se déroulent pendant les 18 derniers mois de l’Occupation, entre janvier 1943 et l’été 1944. Le taux de tués dans l’action clandestine, 34,5 %, excède de loin celui des autres forces militaires de la France libre. La guerre en a emporté 60 : 17 ont été fusillés, dont les deux premiers morts du Bureau de renseignement et d’action (BCRA) Honoré d’Estienne d’Orves et Jan Doornik ; 12 se sont suicidés ; 12 ont été abattus, souvent lors de leur arrestation ; 10 ne sont pas rentrés des camps de déportés ; 8 ont disparu accidentellement ; 1, Jean Moulin, est décédé des suites des tortures subies. Le premier compagnon de la Libération, Gilbert Renault alias le colonel Rémy, est nommé par le général de Gaulle en mars 1942 au retour de sa deuxième mission. Henri Labit, le deuxième mais aussi le premier à titre posthume, l’est au mois de juillet suivant. Proposés par le colonel Passy, chef du BCRA, Pierre Brossolette et Jean Moulin le deviennent le 17 octobre. Les autres nominations de membres du BCRA interviendront en 1944 et 1945 à la sortie de la clandestinité. Par ailleurs, outre la libération du territoire, il s’agit de permettre à la France de conserver son rang et donc de ramener la nation dans une guerre abandonnée par le gouvernement de Vichy. Les interventions à la BBC (radio britannique) contribuent à faire valoir ces buts auprès de la population française. Pour traiter avec les responsables de la Résistance ou des personnalités syndicales ou politiques, une « section non-militaire » est créée au sein du BCRA, seul service français capable d’infiltrer ou d’exfiltrer des agents et de recueillir des rapports venant du terrain. Ainsi Jean Moulin remplit deux missions en zone Sud : l’une militaire par la création de l’Armée secrète ; l’autre politique par l’instauration et le financement du Conseil national de la Résistance. Avant-dernier compagnon et le dernier issu du BCRA, Daniel Cordier, est décédé en 1920, un an avant Hubert Germain.

Loïc Salmon

« Les agents secrets du Général, 1940-1944 », ouvrage collectif. Editions Hermann et Musée de l’Ordre de la Libération, 184 p., illustrations, 22 €

Exposition « Les agents secrets du Général » aux Invalides

Parachutée au clair de lune

Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides




Toute une histoire !

Dédié à l’armée de Terre lors de sa création en 1905 aux Invalides à Paris, le musée de l’Armée s’engage dans une mission interarmées. La guerre y est évoquée sous son aspect militaire.

Ses collections, d’environ 500.000 objets, incluent armures, uniformes, armes blanches et à feu, pièces d’artillerie, emblèmes, décorations, figurines historiques, trophées et même objets de la vie quotidienne du soldat. S’y ajoutent : un fonds de peintures, d’estampes, de dessins, de photographies et de sculptures ; une bibliothèque de manuscrits, de livres, de périodiques et d’archives privées ; des pièces ethnographiques dépassant le cadre européen et celui de l’ancien empire colonial français. Le musée de l’Armée a hérité des collections du Garde-Meuble de la Couronne, des saisies révolutionnaires, des campagnes militaires des XVIIIème et XIXème siècles et du musée de l’Artillerie. Pendant son mandat, le directeur du musée reçoit l’appellation de « gardien du tombeau de l’Empereur », car l’Hôtel national des Invalides abrite la sépulture de Napoléon 1er depuis 1840. Conformément à une politique scientifique et cohérente, les collections s’enrichissent par des achats, commandes, dons, legs, « dations » (remplacements exceptionnels de droits de succession) et collectes. Ensuite, une longue procédure les rend inaliénables, imprescriptibles et insaisissables, en vue de leur exposition au public. Déjà, près de 1.000 actes d’achats ont complété les cessions à titre gracieux de plus de 6.000 personnes, associations, sociétés, établissements et ministères. Toutefois, les aléas de l’histoire militaire ont gravement affecté les collections. La fin des guerres napoléoniennes conduit au pillage du musée de l’Artillerie en 1815. C’est pourquoi, dès le début de la guerre de 1870, la partie la plus riche des collections a été évacuée en province. En 1921, les dispositions du traité de Versailles suscitent l’afflux d’objets issus des guerres de 1870-1871 et de 1914-1918. Les mêmes événements se reproduisent en 1940 et 1949. Le musée a aussi connu des pertes par vols, demandes des restitutions, accidents ou destructions volontaires. Ainsi le 30 mars 1814, le maréchal Sérurier, gouverneur des Invalides depuis 1803, ordonne de brûler les drapeaux conquis par la France, pour éviter leur remise à l’ennemi. En 1938, un incendie a ravagé la façade Nord de l’Hôtel des Invalides et détruit le décor du Grand Salon. Parmi les pièces rares, rescapées de toutes ces péripéties, figurent deux armures japonaises datant de 1580-1590, cadeaux d’une ambassade nippone à la Couronne d’Espagne. Puis le roi Charles III les a offertes à la Cour de France lors du mariage de sa fille Anne à Louis XIII en 1615. Le musée possède les bâtons de maréchalat de quatre généraux de la seconde guerre mondiale, à savoir Leclerc, de Lattre de Tassigny et Kœnig à titre posthume et Juin de son vivant. De Gaulle a refusé cette dignité, prestigieuse sous l’Ancien régime, abolie pendant la Révolution et rétablie sous le Premier Empire. « L’Historial Charles de Gaulle », réalisé entre 2003 et 2008, a été intégré au programme de modernisation du musée (1994-2010), dénommé ATHENA (Armes, Technique, Histoire, Emblématique, Nation, Armée). Son expérience sert au projet MINERVE (Mémoire, Invalides, Engagement, Recherche, Visite évolutive). En 2025, trois nouveaux parcours concerneront l’histoire de la colonisation et de la décolonisation, l’histoire militaire de la France après 1945 et l’actualité des engagements militaires français.

Loïc Salmon

 « Toute une histoire ! », ouvrage collectif. Éditions Gallimard/Musée de l’Armée, 256 p., 197 illustrations, 32 €.

Défense : mémoire et culture, véhicules des valeurs militaires

Exposition « Dans la peau d’un soldat » aux Invalides

Invalides : 350 ans de mémoire de la France combattante




S’engager ! De l’Antiquité au XXIème siècle

Au cours de l’Histoire, les armées professionnelles n’ont jamais suffi pour défendre un pays en cas de menace directe. Les circonstances ont imposé le recours aux réserves fournies par la conscription, pas toujours universelle.

Dans la Grèce antique, remplir ses obligations militaires à 18 ans donne au jeune homme accès aux droits civiques. Les conquêtes et le développement du commerce favorisent le recours aux mercenaires. Sous la République romaine, tout citoyen est mobilisable dès 17 ans. Au IIIème siècle, la défense de l’Empire ne repose plus que sur une armée de métier et surtout les tribus barbares alliées…qui finiront par provoquer sa chute en 476. En Gaule, en contrepartie de terres, la dynastie mérovingienne institue le « ban », forme embryonnaire du service militaire pour les nobles. Pendant la féodalité, celui-ci devient « l’ost », où la garantie de l’Etat en Grèce et à Rome est remplacée par une relation d’assistance mutuelle entre le vassal et son seigneur. Charlemagne impose à ces derniers l’obligation de fournir le dixième de leurs serfs pour assurer la logistique de l’ost. La guerre ne se pratique qu’au printemps. En 1303, Philippe le Bel convoque exceptionnellement le ban pour quatre mois au lieu de trois. Dès le Xème siècle, certaines villes constituent des milices pour se défendre. Par ailleurs, les nobles subissent la concurrence des bourgeois au sein du ban, qui se dévalorise avec l’apparition d’une armée royale de soldats de métier soldés par la « taille », impôt permanent. Cette armée, bien organisée, mieux entraînée et immédiatement disponible, se diversifie en infanterie, cavalerie et artillerie au cours de la guerre dite de Cent Ans (1337-1453). A partir du XVIIème siècle, la fonction militaire devient une profession à part entière, où l’éducation initiale et le perfectionnement des connaissances supplantent le respect des traditions ancestrales. L’entrée de la France dans la guerre de Trente Ans (1618-1648) et la disparition du mercenariat conduisent à un recrutement des troupes, pendant l’hiver, par les sous-officiers et les « bas-officiers » qui assurent la continuité de l’encadrement et du commandement. Les nobles, colonels ou capitaines propriétaires de leur unité, ne sont militaires que pendant les périodes de combat puis se retirent dans leurs terres. Les ordonnances royales améliorent la condition du soldat, notamment par la constitution d’un cops d’inspecteurs des troupes et de leur matériel (1667) et la construction de l’Hôtel royal des Invalides (1675). Pour compléter les effectifs, Louis XIV institue, au sein des paroisses, la milice royale, fondement du devoir militaire des sujets du roi par tirage au sort mais avec des exemptions possibles. La désertion, passible de la peine de mort depuis l’ordonnance de 1635, se trouve, dans les faits, commuée en condamnation aux galères de la Marine royale. Devant la menace d’invasion de la France par les armées européennes l’Assemblée nationale déclare la patrie en danger en 1793 et décrète la levée en masse des volontaires. La conscription, officialisée par la loi Jourdan-Delbrel de 1798, perdure, avec le retour des exemptions et du tirage au sort, pendant les guerres napoléoniennes et après. Les deux conflits mondiaux nécessitent la mobilisation générale. Pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), 80 % des soldats déployés sont des « appelés ». Depuis 2002, la conscription, suspendue mais pas supprimée, concerne aussi les filles.

Loïc Salmon

« S’engager ! De l’Antiquité au XXIème siècle », Matthieu Chillaud. Editions Pierre de Taillac, 200 pages, illustrations, 29,90 €.

Soldats de Napoléon

Défense : durer et vaincre dans un conflit de haute

intensité

Faut-il recréer un service national ?




Renseignement et espionnage du Premier Empire à l’affaire Dreyfus (XIXe siècle)

Reconnus par les autorités politiques au cours du XIXème siècle, les services de renseignement montent en puissance en effectifs et sur les plans structurel, cryptographique et technique.

Entre 1792 et 1815, la France et la Grande-Bretagne s’affrontent, directement ou non, sur les champs de bataille et dans une guerre de l’ombre. La première s’appuie sur les réseaux irlandais et la seconde sur les émigrés sur son sol et les réseaux royalistes en France. La Couronne britannique bénéficie aussi de la collaboration du service de renseignement de la banque Rothschild présente à Londres, Paris, Francfort, Vienne et Naples. Grâce aux réseaux diplomatiques, Napoléon dispose d’un éventail de sources pour le renseignement de documentation de niveau politique, à savoir la menace, la connaissance du milieu et l’évaluation des vulnérabilités adverses Pour préparer les interventions militaires depuis Paris, le renseignement de situation sur le futur théâtre d’opérations recherche les indices permettant d’estimer où et quand aura lieu l’événement. En outre, le « cabinet noir » ouvre la correspondance des diplomates et des suspects déjà surveillés. Un autre service se spécialise dans le décryptage des codes adverses. Enfin, le Dépôt de la guerre, à l’origine de l’Institut géographique national, réalise des cartes sur toute l’Europe. A l’époque, la torture n’est pas de mise entre armées régulières. L’interrogatoire des prisonniers nécessite la maîtrise d’une technique basée sur la logique, la déduction, la vivacité d’esprit et une certaine dose d’empathie. Après 1815, la monarchie congédie tous les agents secrets ayant servi la République et l’Empire, désorganisant durablement le renseignement français jusqu’à la défaite de 1870. A partir de la seconde moitié du XIXème siècle, les révolutions industrielles et les conquêtes coloniales décuplent les besoins en renseignement des Etats européens, rivaux sur les plans politique, économique et militaire. La Prusse prend l’initiative d’un service de renseignement permanent et formalise progressive les règles du métier. La guerre de Crimée (1853-1856) ayant démontré l’insuffisance du renseignement extérieur reposant uniquement sur la Marine et le ministère des Affaires étrangères, l’Armée britannique crée le Département de topographie et de statistiques en 1855. Puis un service de renseignement permanent, rattaché à l’état-major général, voit le jour en 1873. Il se structure dans les activités d’espionnage et de contre-espionnage en 1909, sous le nom de « Secret Service Bureau », après les deux guerres « irrégulières » des Boers (1880-1881 et 1899-1902). Pendant le Second Empire (1852-1870), la concertation entre Paris et Londres sur les affaires internationales vise à empêcher l’un de prendre un avantage majeur sur l’autre, notamment sur mer. Dans les ambassades, l’attaché naval, en l’occurrence un officier de Marine, évalue les opportunités de coopération, observe les progrès techniques et cherche à comprendre les intentions de l’Amirauté du pays d’accréditation. Commencé en Grande-Bretagne en 1860, le réseau français se développe selon la modernisation ou la montée en puissance des Marines, à savoir en Italie et Russie en 1886, en Allemagne (1895), au Japon et aux Etats-Unis (1899). Il totalise 10 postes d’attachés résidents et 9 postes de non-résidents en 1913.

Loïc Salmon

« Renseignement et espionnage du Premier Empire à l’affaire Dreyfus (XIXe siècle) », ouvrage collectif. Editions Cf2R Ellipses, 480 p., 29,50 €.

Renseignement et espionnage de la Renaissance à la Révolution (XVe-XVIIIe siècles)

Renseignement et espionnage pendant l’Antiquité et le Moyen-Âge

La nouvelle guerre secrète




Photographies en guerre

Du photojournalisme à la conquête de l’opinion publique, la guerre se photographie dans tous ses aspects, à savoir militaire, politique, économique, social, culturel et esthétique.

Dès l’origine, les arts représentent la guerre avec ses combats, ses héros et ses horreurs. A la photo argentique prise par le combattant d’hier a succédé la capture d’écran du téléphone portable du soldat, laquelle circule sur les réseaux sociaux avant d’arriver sur les médias traditionnels. Dès le XIXème siècle, la presse envoie ses propres correspondants sur le terrain, où la censure est moins organisée. Dans les années 1980, l’arrivée du numérique bouleverse le marché de l’image car des gens sur place fournissent des instantanés en grandes quantités, peu onéreux et quasi anonymes. Mais à l’époque de la pellicule, le photographe de guerre doit produire des images tout en se protégeant, maîtriser sa technique et s’en remettre au hasard. En effet, l’instantané permet à la photographie de s’installer au cœur des combats, de saisir l’émotion d’un visage ou la douleur d’un blessé. Avec le temps, les guerres sont oubliées ou célébrées, alors que la photographie demeure. Son invention, dans les années 1820-1830, survient au moment où émergent un désir d’exploration du monde, une forme de rationalisme et la notion d’objectivité. Progressivement avec l’évolution technique, la photographie de guerre acquiert un statut de document. Les journalistes, gens de plume, doivent prendre en compte son attrait et son intérêt commercial. Réticents, les militaires s’adaptent selon les guerres et les pays, enclins à un contrôle total ou à une grande liberté de la presse. Peu sensibles à sa valeur informative, les historiens l’ont longtemps ignorée. Aujourd’hui, les moyens numériques permettent d’exploiter massivement les archives mondiales, négligées ou redécouvertes. Parfois la technique photographique va de pair avec celle d’une arme. Pendant la première guerre mondiale, l’armée de l’Air britannique utilise un appareil photographique identique à une mitrailleuse pour l’entraînement au tir à partir d’un avion. Chaque tir, enregistré sur une pellicule en rouleau, permet de valider les performances de l’opérateur. Pendant le second conflit mondial, un dispositif similaire, installé sur les avions américains, se déclenche au moment du tir pour valider les victoires aériennes. Pendant la guerre du Golfe (1990-1991), les caméras embarquées prennent des images destinées à illustrer le discours d’une « guerre propre », réalisée par des « frappes chirurgicales ». Pendant la guerre civile espagnole (1936-1939), les deux camps se battent aussi avec des images de propagande, facilitée par l’emploi d’appareils photographiques moins lourds et plus maniables et l’envoi des images par bélinographe (transmission par circuit téléphonique ou par radio). A partir de 1938, deux idées vont s’imposer : le photographe doit contrôler la publication de ses images et des légendes qui l’accompagnent ; il doit conserver la propriété de ses négatifs. En 1947, elles donnent naissance à l’agence Magnum, première coopérative de photographes. Pendant le conflit du Viêt Nam, considéré comme une guerre d’images influentes, la puissance de la photographie de presse repose sur sa capacité à résumer les événements. Dans les années 2010, les groupes terroristes inspirent la peur en diffusant photos ou vidéos de décapitations directement sur internet.

Loïc Salmon

« Photographies en guerre », ouvrage collectif. Editions Rmn-Grand Palais et Musée de l’Armée Invalides, 328 pages, 320 illustrations, 39 €

Exposition « Photographies en guerre » aux Invalides

Exposition « Images interdites de la Grande Guerre » à Vincennes

Exposition « Picasso et la guerre » aux Invalides




Les diplomates

Représenter la France à l’étranger constitue un métier mais aussi un art, exercé par des personnels de talent dans leur ensemble. Cela n’empêche pas certaines dérives ou négligences, couvertes souvent par la loi du silence, sauf en cas de gravité exceptionnelle.

C’est ce qui ressort de cette enquête très fouillée auprès de sources internes au ministère des Affaires étrangères (MAE), mais aussi extérieures, à savoir parlementaires, universitaires ou même judiciaires. Alors que les grandes lignes de la politique étrangère se décident à l’Elysée, le Quai d’Orsay et son réseau diplomatique, le 2ème du monde après celui des Etats-Unis, doivent composer avec un discours à l’ambition planétaire, contredit par des moyens budgétaires régulièrement réduits. En effet au nom de la rigueur comptable, le ministère de l’Economie et des Finances dénonce le laxisme du MAE, soupçonné de cultiver les mœurs aristocratiques de ses origines. Si le poids des anciens de l’Ecole nationale d’administration (ENA) reste quantitativement limité parmi les chefs de missions à l’étranger, il se fait sentir dans les ambassades les plus prestigieuses (Washington, Pékin, Berlin, Moscou, Londres, Tokyo, Rome et Madrid), qui influencent la politique de la France et constituent des tremplins pour les postes majeurs de secrétaire général du Quai d’Orsay, directeur du cabinet du ministre ou conseiller diplomatique du président de la République ou du Premier ministre. Les autres ambassades sont surtout dirigées par les lauréats des concours de conseiller et de secrétaire des Affaires étrangères, dits du « cadre d’Orient » car diplômés de l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris. Cette double filière suscite deux visions de la fonction diplomatique, l’une plus technocratique et interministérielle (ENA) et l’autre plus traditionnelle valorisant le contact avec le terrain (cadre d’Orient). S’y ajoutent des nominations « politiques » du gouvernement en place soucieux de recaser des recalés du suffrage universel, des ex-permanents de partis politiques…ou des « amis ». Toutefois, le métier de diplomate ne se réduit pas aux réceptions mondaines. En effet, environ trois millions de Français, y compris le binationaux, séjournent à l’étranger et tous ne s’enregistrent pas aux consulats de France. Si la plus grande partie se concentre en Europe occidentale et en Amérique du Nord, certains vivent dans des « pays à risques » au Proche-Orient, en Afrique ou en Amérique latine. Le centre de crise du MAE doit alors procéder, dans l’urgence, à des rapatriements de ressortissants en cas de révolution, guerre, catastrophe naturelle ou épidémie, sans compter les prises d’otages. Si les fonctionnaires expatriés ne font que passer quelques années dans une ambassade, les agents recrutés localement sur des compétences spécifiques (ressortissants du pays hôte ou Français y résidant) en constituent la mémoire, très importante, alors que leur fonction, dévalorisée, sert souvent de variable d’ajustement budgétaire. De son côté, un diplomate peut être rappelé en France à la demande du pouvoir politique du pays hôte, pour des raisons diverses, ou voir sa carrière compromise à la suite d’un incident lors d’une visite officielle. Une autre réalité, mal vécue par les personnels d’encadrement supérieur du MAE, consiste à se trouver sans affectation ou à des postes sans rapport avec leur qualification, parcours professionnel, grade ou expérience. D’autres, disposant d’un solide carnet d’adresses, entrent dans des cabinets d’avocats ou des sociétés de conseil.

Loïc Salmon

« Les diplomates », Franck Renaud. nouveau monde éditions, 520 p, 9 €.

Les diplomates, acteurs de la politique étrangère et représentants de la France

Ethnographie du Quai d’Orsay

Défense : les attachés militaires, soldats et diplomates




La nouvelle guerre secrète

Lutte contre le terrorisme et guerre hybride ont conduit la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et Israël à recourir à des interventions secrètes par des unités militaires spécialisées ou même des sociétés militaires privées.

Ces unités, souvent dérivées des forces spéciales et entourées du secret le plus strict, opèrent sur le territoire national (sauf aux Etats-Unis) en étroite relation avec les forces de sécurité et à l’étranger avec les forces armées et les services de renseignement extérieur. Les groupes terroristes, cloisonnés en petites cellules difficiles à infiltrer, connaissent le mode de fonctionnement militaire et le rôle des médias et de l’opinion publique dans les pays occidentaux. Ces derniers doivent alors anticiper leurs opérations, identifier les cibles visées pour les protéger et localiser les cellules adverses pour les détruire. Cela nécessite des renseignements opérationnels très précis, d’origines humaine, électromagnétique et optique, en vue d’une attaque de drones, d’une frappe aérienne ou d’une intervention par une équipe spécialisée. Quoique surtout issus des forces spéciales, les personnels passent par une sélection drastique et suivent un entraînement rigoureux. Certaines unités changent de nom ou disparaissent en raison des circonstances. Leur budget est dissimulé et leur existence cachée. Créées à l’insu du contrôle parlementaire ou pour le contourner, elles ont démontré leur efficacité sans pour autant permettre, par leur seule action, de l’emporter dans un conflit. Toutes, en totalité ou via certains de leurs membres, ont abusé de leur autonomie d’action pour sortir de leur cadre initial avec, pour conséquences, des dégâts collatéraux lors d’assassinats ciblés, la torture (physique et/ou psychologique) de suspects ou des tractations financières illégales. L’expérience des actions clandestines pendant la seconde guerre mondiale, les conflits de la décolonisation et en Irlande du Nord a permis aux unités spécialisées britanniques de s’adapter puis d’intervenir à Londres, en Irak, Afghanistan, Pakistan, Libye, Yémen, Somalie et Iran. Grâce aux enseignements britanniques, les services spéciaux des Etats-Unis entament, contre l’Allemagne et le Japon (1941-1945), des opérations clandestines et une action psychologique qu’ils vont ensuite développer dans de nombreux pays. La CIA, civile et chargée de déstabiliser le bloc communiste dès 1947, se concentre sur le niveau stratégique. Créé 1980, le « Joint Special Operations Command » (Commandement interarmées des opérations spéciales) monte en puissance après 2001 et coopère désormais avec la CIA, autrefois sa rivale. Depuis la guerre conventionnelle de 1973, Israël est devenu la cible de menaces asymétriques accrues sur son territoire, ses frontières et à l’étranger. Les services de renseignement Shin Bet (intérieur), Aman (sécurité militaire) et Mossad (pays étrangers) ont considérablement développé leurs propres unités spécialisées. La France dispose de la Gendarmerie au niveau national, du Commandement des opérations spéciales et, pour les opérations clandestines, du service Action de la Direction générale de la sécurité extérieure. Enfin, une « remilitarisation » du renseignement se manifeste en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Israël. En effet, le développement des unités spécialisées et des moyens de renseignement de toutes origines assure aux forces armées la prééminence sur les agences civiles.

Loïc Salmon

« La nouvelle guerre secrète », par Eric Denécé et Alain-Pierre Laclotte. Mareuil Éditions, 432 pages. 19,90 €

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

Lève-toi et tue le premier

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles




Histoire de l’IHEDN

Liberté de ton, originalité de la pensée et brassage civilo-militaire ont conduit à un consensus national sur la défense de la France et à la diffusion de l’esprit de défense parmi sa population.

Ces caractéristiques de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) résultent d’expérimentations, d’études et de réflexions depuis…1936 ! Après l’effondrement du Second Empire en 1870, le « gouvernement de la Défense nationale » inspire un nouveau concept appelé à se développer. La crise de Fachoda (Afrique de l’Est,1898), entre la France et la Grande-Bretagne, souligne l’absence d’un organe de coordination politico-stratégique, mais il faut attendre 1932 pour la constitution d’un ministère de la Défense nationale remplaçant, temporairement, les ministères dédiés à chaque armée. En 1911, pour préparer le recrutement du haut commandement, le Centre des hautes études militaires (CHEM) vient compléter l’Ecole de Guerre (1880) et l’Ecole supérieure de Marine (1893). Le décret de 1921 transforme celle-ci en Ecole de guerre navale et lui adjoint le Centre des hautes études navales (CHEN), dont le directeur, en 1928, n’est autre que le contre-amiral Raoul Castex, futur fondateur de l’IHEDN. Tirant l’expérience de la première guerre mondiale, la Grande-Bretagne innove en 1926 avec l’instauration de « l’Imperial Defence College » pour former un corps d’officiers et de fonctionnaires civils à la stratégie impériale sous son aspect le plus large. Dix ans plus tard, la France s’en inspire avec le Collège des hautes études de défense nationale (CHEDN) pour les officiers du grade de lieutenant-colonel ou équivalent, admis sans concours mais ayant suivi le CHEM ou le CHEN, et de hauts fonctionnaires civils. Son directeur, l’amiral Castex conçoit un programme sur la défense nationale avec ses aspects politique, financier, militaire (terre, mer et air), économique, colonial et diplomatique, incluant visites, discussions et restitutions de travaux collectifs. Lors de la première session, le lieutenant-colonel Charles de Gaulle, écrivain militaire reconnu, y prononce une conférence sur l’organisation politico-militaire de la défense de la nation en temps de guerre, traduite en acte à l’été 1940 et annonciatrice de sa future ordonnance de…1959 ! Une logique de réseaux des anciens auditeurs se met en place jusqu’à la fermeture du CHEDN en septembre 1939. Il est rouvert en 1948 sous le nom d’Institut des hautes études de défense nationale, d’une durée d’une année universitaire et dont la méthodologie de travail, empruntée à « l’Imperial Defence College » et au « National War College » américain, se pérennise pendant une dizaine d’années. Progressivement, le caractère civilo-militaire s’accentue avec la règle, encore en vigueur, des trois tiers : militaires, fonctionnaires civils et membres du secteur privé. Dès 1948, se crée l’Association des anciens auditeurs et cadres de l’IHEDN, dénommée AA-IHEDN. Dès 1959, les officiers du CHEM suivent la session nationale. Les femmes y accèdent en 1956 et les étrangers en 1999. Présidents de la République et Premiers ministres s’y expriment. Par la suite, l’IHEDN évolue avec l’ouverture de sessions beaucoup plus courtes en province, à l’international (auditeurs d’Afrique, d’Europe, du Moyen-Orient, d’Asie du Sud-Est et d’Amérique latine) et aux « jeunes » et instaure des sessions thématiques. L’Union-IHEDN, fondée en 1975, fédère les associations des anciens. Entre 1948 et 2020, l’IHEDN a formé 25.000 auditeurs, dont plus d’un tiers au sein des sessions nationales.

Loïc Salmon

« Histoire de l’IHEDN », Philippe Vial et Guillaume Denglos. Editions Tallandier, 208 pages, 29 €.

IHEDN : vision présidentielle de la défense et de ses moyens

Défense : se réapproprier la question militaire

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain




Corps et âme

Confronté à la violence, le soldat qui peut porter la mort au risque d’y laisser sa vie au nom de la sécurité et des intérêts de son pays, connaît l’angoisse. L’écoute et un regard extérieur deviennent alors sources d’inspiration.

Un médecin militaire témoigne. Aux côtés des forces spéciales en opérations en Guyane, au Sahel, en Afghanistan et en Irak, il a vécu des périodes de stress, où tous les repères semblent s’effondrer dans la complexité de certaines situations. Après une mission périlleuse, un moment convivial peut se partager autour d’un verre ou d’un repas à la « popote » (armée de Terre), au « carré » (Marine nationale) ou au « bar » (armée de l’Air et de l’Espace). Ces endroits constituent un thermomètre assez précis de la cohésion d’un groupe, facteur-clé du succès en opération et au combat. La force morale du soldat résulte d’un entraînement difficile, d’une bonne compréhension de la situation dans toutes ses dimensions, d’une solide culture générale, d’une réflexion personnelle et d’un soutien indéfectible de ses chefs et…de la société dont il défend les valeurs ! La haute technologie préserve des pertes, jugées aujourd’hui inacceptables, pour son armée et donne une image d’invulnérabilité aux yeux de l’adversaire. Mais elle n’a pas atténué l’horreur de la guerre. Quels que soient son apport et la violence de la première frappe, souvent aérienne, les combats se terminent au sol. En 1807, l’hécatombe de la bataille d’Eylau avait conduit Napoléon à organiser des bases de soutien médical avec les barons Larrey et Percy. A Clamart (banlieue parisienne) dans l’hôpital d’instruction des armées qui porte son nom, une plaque rappelle l’instruction de 1811 du chirurgien en chef Percy : « Allez où la patrie et l’humanité vous appellent, soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre et, s’il le faut, sachez imiter ceux de vos généreux compagnons qui, au même poste, sont morts martyrs de leur dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de foi des hommes de notre état. » La grandeur de la cause qu’elle défend soude la grande famille des médecins militaires, par l’humilité dont ils doivent faire preuve et par le service des armées. Pour les malades et les blessés, le temps, l’écoute et les mots justes complètent les médicaments indispensables. Par ailleurs, les retours de missions constituent des périodes difficiles, en raison de la fatigue opérationnelle, de la persistance d’une forme de stress ou même de l’apparition de troubles psychiques. Entre juin 1942 et juin 1945, l’armée américaine a démobilisé 457.000 soldats pour raison psychiatrique. L’armée israélienne a reconnu 60 % de « pertes psychiques » pendante la guerre du Kippour (1973), chiffre exceptionnel par rapport aux 30 % constatés pendant la guerre du Viêt Nam (1955-1975) et celles d’Afghanistan de l’armée soviétique (1979-1989) et de la coalition internationale (2001-2021). Toutefois, le stress opérationnel ne se réduit pas au « syndrome post-traumatique » et inclut manifestations dépressives, conduites agressives et dérapages moraux. Aujourd’hui, la blessure et la mort, pourtant intégrées dans l’univers guerrier, apparaissent comme anormales, voire scandaleuses. Le chef, confronté à la même violence que le soldat, lui donne l’ordre de tuer. Les douleurs que peut ressentir ce dernier se trouvent liées à cette violence, vécue directement ou par procuration, à savoir la blessure ou la mort d’un camarade à laquelle il n’a pas assisté. Alors, il va d’abord confier ses états d’âme à l’aumônier ou…au médecin militaire.

Loïc Salmon

« Corps et âme », Nicolas Zeller. Editions Tallandier, 250 pages, 19,50 €.

Défense : la mort, au cœur de la singularité militaire

Défense : la laïcité, facteur de cohésion dans les armées

Armée de l’Air : 9 morts, mais la vie de soldat continue après la « malchance technologique »




Renseignement et espionnage de la Renaissance à la Révolution (XVe-XVIIIe siècles)

La nécessité du secret croît avec la puissance du souverain, qui s’entoure de personnes chargées de gagner des batailles à ne pas livrer. Recours à la psychologie et appropriation des savoir-faire étrangers annoncent la professionnalisation de cette activité.

En trois siècles, le renseignement va profiter d’événements importants. La naissance de l’imprimerie, qui révolutionne l’information, transforme le rapport au savoir et à la connaissance. La mise en place de services postaux royaux accélère la transmission de renseignements, qui va de pair avec le perfectionnement de la cryptographie. Les grands conflits internationaux renforcent la nécessité du renseignement militaire, du contre-espionnage et du développement de réseau d’agents chez l’adversaire pour anticiper et perturber son action. Les grandes découvertes, qui repoussent les limites du monde connu, entraînent des rivalités politiques et commerciales. Le renseignement porte sur la surveillance des concurrents, la cartographie, les techniques de construction navale et les instruments de navigation. Suite à l’essor de l’activité marchande, les banques misent sur le renseignement économique, à savoir les capacités des emprunteurs, mais aussi politique pour prévoir les événements pouvant influer sur les cours des monnaies et les marchandises. Toutefois, le renseignement extérieur ne se différencie pas encore de la diplomatie et la reconnaissance militaire ne dure que le temps de la campagne. Parfois, les activités de renseignement extérieur et intérieur relèvent de la même structure, souvent liée à un homme ou à une organisation temporaire, créée pour un objectif particulier. Enfin, la révolution industrielle déclenche une nouvelle compétition caractérisée par l’espionnage technologique. Le statut des professionnels du renseignement varie selon les critères sociaux en vigueur. Ainsi, alors que la Grande-Bretagne les considère égaux et partenaires des diplomates, la France les situe en dessous, dans le monde, interlope mais nécessaire, des policiers et des militaires. Puissance commerciale majeure aux XVIème et XVIIème siècles, la République de Venise dispose de services de renseignements permanents, efficaces et compétitifs par rapport aux monarchies européennes. Quoique dépourvue d’un service spécifique, la papauté profite de la collecte d’informations dans le monde entier, assurée par les prêtres et les ordres religieux. En raison de son ambition de puissance mondiale, l’Espagne finance un service secret dirigé contre l’Empire ottoman, mais aussi contre la France et l’Angleterre. La décision de la France de fonder une colonie de peuplement au Canada est en effet perçue comme une menace pour celles de l’Espagne en Amérique centrale, en cas de conflit entre les deux pays. Pour rétablir le catholicisme en Angleterre et exiger des dédommagements à la piraterie contre ses galions, Madrid tente une invasion navale, qui échoue grâce à une tempête et à l’efficacité du service de renseignement britannique. Par la suite, ce dernier contribue au rattrapage technologique du pays dans le domaine maritime. En France, Louis XI tisse un réseau d’agents secrets dans toute l’Europe. Louis XV crée le « Secret du Roi », en parallèle à la diplomatie officielle. Dès 1797, Talleyrand, ministre des Relations extérieures, anime un service secret…pendant plus de dix ans !

Loïc Salmon

« Renseignement et espionnage de la Renaissance à la Révolution (XVe-XVIIIe siècles) », ouvrage collectif. Editions Cf2R Ellipses, 500 p., 29,50 € ;

Renseignement et espionnage pendant l’Antiquité et le Moyen-Âge

Les espions du Vatican

Histoire secrète du XXème siècle, mémoires d’espions