Drones Air et Marine : surveillance, renseignement et… combat

Les drones de surveillance participent à la collecte du renseignement et accélèrent la boucle décisionnelle, en vue d’une intervention aérienne ou navale. Complémentaires des avions et hélicoptères, les drones de combat apportent de nouvelles perspectives opérationnelles.

Les spécificités des besoins de l’armée de l’Air et de la Marine dans ce domaine ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 3 décembre 2012 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Les interventions ont été rassemblées dans un ouvrage publié en 2013 (Prividef Éditions 224 pages 25 €).

Armée de l’Air. Les conflits récents ont montré l’efficacité des drones pour la surveillance et la reconnaissance de cibles fugaces, la surveillance des habitudes de vie sur un théâtre d’opérations et le besoin accru de discrimination des cibles, afin d’éviter les tirs fratricides ou les dommages collatéraux. La neutralisation des cibles à haute valeur ajoutée peut être assurée par les drones de surveillance dotés d’un armement, explique le lieutenant-colonel Virginie Bouquet de l’état-major de l’armée de l’Air. Aujourd’hui, les drones MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) répondent aux divers besoins de surveillance : frontières et approches maritimes ; convois « spéciaux » ; événements particuliers ; feux de forêt ; zones de pêche et de trafic routier ; conditions météorologiques. A l’avenir, le drone de surveillance devra élargir son champ de détection par l’emport de capteurs de localisation de communications ou d’un radar à synthèse d’ouverture, qui traite les données reçues sur une cible mobile pour en améliorer la résolution en azimut. La séquence «  surveillance, détection, reconnaissance et identification » sera achevée avec des capteurs vidéo à champ plus étroit dans l’électro-optique et l’infrarouge. Le drone de combat devrait arriver dans l’armée de l’Air française vers 2030. Les système de drones (vecteurs, liaisons de données et stations au sol) rempliront des missions dans des contextes ennuyeux, pollués ou dangereux. Ils renforceront plusieurs capacités : initiative des armées ; entrée d’une nation en premier sur un théâtre d’opérations ; frappe dans la profondeur tout en préservant la vie humaine pour éviter une exposition diplomatique et médiatique qu’exploiterait l’adversaire. Le vecteur devra pouvoir supprimer ou détruire des défenses aériennes adverses et assurer une reconnaissance stratégique au regard des menaces futures. Il devra renforcer les modes d’action des forces spéciales, grâce à ses furtivités électromagnétique et infrarouge, et larguer une arme d’une grande précision. Suite aux accords-cadres franco-britanniques de 2012, un démonstrateur commun de drones de combat devrait résulter des retours d’expérience des prototypes français « Neuron » et britannique « Taranis ». En outre, des démonstrations technico-opérationnelles se poursuivront jusqu’en 2020, dans le cadre du programme commun sur le système de combat aérien futur. Celui-ci inclura des avions de chasse et/ou des drones de combat. Il s’intégrera à un dispositif comprenant : des drones de surveillance MALE et HALE (Haute Altitude, supérieure à 20.000 m, Longue Endurance) ; des avions ravitailleurs ; un système de détection et de commandement aéroporté (AWACS en anglais), composé d’une station radar montée sur un avion de guet ; des avions de transport tactiques.

Marine nationale. Dans la combinaison drones/aéronefs habités, les premiers sont dédiés à la surveillance et l’identification et les seconds à l’intervention, indique le capitaine de frégate Hervé Chevalier de l’état-major de la Marine. L’absence d’équipage à bord d’un drone permet de l’exposer plus fortement au danger, d’exploiter son endurance et sa vélocité et de réduire les dépenses en ressources humaines (formation, qualification et entraînement). Le drone tactique contribue à la sûreté d’une unité navale, au recueil du renseignement d’intérêt maritime et au soutien de la lutte anti-surface et anti-sous-marine. Il sert aussi comme relais de communications, intercepteur radio/radar et transporteur de petites charges. L’équipage de l’hélicoptère embarqué se concentre sur l’intervention : tir de semonce ; recherche et sauvetage de personnes tombées en mer ; signification à un navire en infraction de se dérouter. La mise en œuvre du système de drone tactique dépendra du type de navire qui devra rester, le plus possible, maître de sa manœuvre. Le porte-avions Charles-de-Gaulle et les bâtiments de projection et de commandement à « pont droit » peuvent embarquer les drones MALE et ceux à voilure tournante à décollage et atterrissage verticaux (VTOL en anglais). Ils effectuent des missions de projection de puissance ou d’une force, de la mer vers la terre et sous escorte de frégates de lutte anti-aérienne, anti-surface ou anti-sous-marine. Équipées d’une plate-forme hélicoptère et capables de remplir des missions de maîtrise de zones opérationnelles, ces frégates peuvent emporter des drones VTOL de 50 kg de charge utile. Chargée de la maîtrise des approches maritimes, les vedettes, avisos et patrouilleurs, dépourvus de pont d’envol, n’emporteront que des minidrones de moins de 25 kg. La réversibilité de la trajectoire du drone VTOL lui permet de choisir l’instant adéquat pour se poser quand la mer est forte, contrairement aux autres drones à trajectoire irréversible. Capable de rester sur zone, il accroît le préavis de détection et donc d’intervention. Ce dernier, de l’ordre de 10 minutes contre un skiff (bateau pirate somalien) repéré à 5-7 milles marins (environ 9-13 km), monte à 30 minutes contre une frégate hostile à 15-20 milles (28-37 km) et 60 minutes contre un navire de commerce en infraction à 25-30 milles (46-56 km). Il dépasse 120 minutes pour des missions de routine contre n’importe quel navire dans une zone de 20 à 30 milles (37 à 56 km) de rayon et située à 40-60 milles (74-111 km) de son bâtiment porteur. Un hélicoptère embarqué sur une frégate ne peut voler que 3 heures par jour… mais son commandant de bord peut prendre l’initiative sur place !

Loïc Salmon

Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR

Marine : « navalisation » d’un drone aérien et test d’un système vidéo embarqué

Opex : enjeux et perspectives des drones militaires

Fin 2013, l’armée de l’Air française a pris livraison de 2 drones américains de surveillance MQ-9 « Reaper » (photo). La loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit la commande de 4 systèmes (12 vecteurs) Reaper avec des systèmes adaptés : liaison de données à vue directe et compatible avec le plan de fréquences français ; capteurs optroniques ou électromagnétiques réalisés en Europe. Voici les caractéristiques du Reaper français : envergure, 20,1 m ; longueur, 11 m ; hauteur, 3,8 m ; poids à pleine charge, 4,76 t ; vitesse maximale, 240 km/h ; plafond, 15.200 m ; rayon d’action, 1.850 km ; endurance, plus de 24 heures. Les armées de l’Air américaine et britannique ont déjà utilisé en Afghanistan la version combat du Reaper qui peut emporter, au choix : 4 missiles air-sol Hellfire ; 2 missiles air-air Stinger ; 2 bombes à guidage laser GBU-12 de 225 kg.  




Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

Les services de renseignement (SR) des pays arabes jouent des rôles sécuritaire, politique et d’ascension sociale. Quoique tout-puissants et omniprésents, ils n’ont pas vu venir les mouvements de contestation populaire de 2011, qu’ils ont tenté de canaliser ensuite.

Le général (2 S) Luc Batigne, ancien attaché de défense en Syrie et en Irak, et Agnès Levallois, consultante et spécialiste du monde arabe, en ont analysé les particularités au cours d’une conférence-débat organisée, le 21 janvier 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

« Sécuritocratie ». Ce terme, utilisé par les chercheurs arabes, souligne les liens étroits des SR avec l’État puis le régime, le clan et enfin la famille dirigeante. Lors de la constitution des États nations, les communautés dominantes ont choisi les domaines politique ou économique et les minorités les armées et surtout les SR, qui ont pris de l’importance en défendant des régimes autoritaires plutôt qu’en travaillant comme leurs homologues occidentaux, explique Agnès Levallois. Détenteurs de pouvoirs exorbitants et jouissant d’une impunité totale et de nombreux privilèges, les SR arabes attirent des gens compétents, mais recrutent aussi à tout va de gros bataillons d’informateurs. La création de l’État d’Israël (1948) a été perçue comme une menace pour les régimes arabes. Chacun a développé ses SR et les a multipliés pour surveiller la population et éviter que l’un d’entre eux ne devienne trop puissant et donc un danger pour le régime. Suivant l’évolution des alliances extérieures au Moyen-Orient et au Maghreb, les SR locaux ont été formés par la France et la Grande-Bretagne, puis l’URSS et enfin les États-Unis, qui ont également équipé les armées et les services de sécurité. Un SR arabe doit d’abord garantir la pérennité du régime par le contrôle de la population. Face aux dangers extérieurs, il doit rechercher des alliances et surveiller les diasporas des mondes anglophone et francophone : opposants exilés, étudiants à recruter, organisations de travailleurs à infiltrer et lieux de culte à bien connaître. Pour influencer l’opinion publique arabe, les divers pays protègent leurs intérêts régionaux en invoquant le grand idéal du « panarabisme » et en défendant des causes « justes » : Palestine, Cachemire et ….Kurdes du pays voisin ! Les SR arabes pratiquent le clientélisme : dans des sociétés minées par la corruption administrative, la « règle du  service rendu » permet de recruter des « obligés », qui suivront immédiatement les directives. Pour effrayer les individus récalcitrants, la violence peut être utilisée, mais avec doigté. Le soutien au terrorisme international a même servi ponctuellement au régime libyen de Kadhafi pour faire passer un message. La manipulation des pays occidentaux est du ressort des SR arabes, qui connaissent bien leurs homologues d’en face. Moins un régime se sent légitime, plus il multiplie les SR, souligne le général Batigne. Il s’ensuit une pléthore de SR en concurrence « où chacun cherche à dire ce qui fait plaisir au chef ». Pour le contrôle intérieur, les SR égyptiens ont mis l’accent sur les moyens humains, qui n’ont guère empêché la contestation de 2011. En revanche, les SR syriens, qui avaient investi dans l’informatique, ont pu réagir immédiatement sur les réseaux sociaux après les événements du Caire.

Exécutants et/ou décideurs. L’armée et le SR militaire, apolitiques, acquièrent une légitimité et constituent un recours, tandis que la police, au contact de la population, reste liée au régime. Pour analyser les relations entre les SR et les régimes en place, Agnès  Levallois et le général Batigne ont classé les pays arabes selon trois critères :  SR outil du pouvoir ; SR centre « de » pouvoir ; SR centre « du » pouvoir. Dans la 1ère catégorie, figurent d’abord les monarchies du golfe Arabo-Persique et la Jordanie, qui contrôlent leurs SR plus qu‘ailleurs. Au Maroc, la monarchie a repris en mains les SR militaires et civils. Dans les Territoires Palestiniens, malgré le contrôle de Gaza par le mouvement islamiste Hamas, les SR travaillent avec leurs homologues occidentaux. En Tunisie, Ben Ali avait confié la sécurité de son régime à la police. Dans la 2ème catégorie, entre d’abord le Yémen où les SR occupent une place importante dans le système tribal. Au Soudan, ils sont aux ordres du régime. En Libye, l’ancien chef des SR de Kadhafi s’est réfugié au Qatar. Depuis, chaque mouvance ou clan dispose de SR qui se font concurrence. Au Liban, un SR n’étant pas considéré comme un organe du régime, chaque communauté veut le sien pour se protéger : un chrétien dirige le SR militaire et un musulman sunnite celui du ministère de l’Intérieur. En Irak, Saddam Hussein avait organisé une concurrence permanente entre ses services. Après l’intervention américaine de 2003, la CIA a créé un SR sunnite. Dans la 3ème catégorie, se trouvent les pays où les armées, très fortes, bénéficient d’une assise économique. En Algérie, pas un fonctionnaire n’est nommé sans le consentement du Département du renseignement et de la sécurité. Mais après la prise d’otages dans le centre gazier d’Imn Amenas en 2013, la sécurité intérieure lui a été retirée et placée sous la tutelle directe de la présidence de la République. Toutefois, l’armée a conservé le service des écoutes. En Égypte, le GIS (Government Intelligence Service), tombé en disgrâce à la chute de Moubarak, a transféré ses dossiers à la Direction du renseignement militaire (ministère de la Défense). En Syrie, les SR ne s’appuient pas sur des clans de l’armée comme en Algérie ou en Égypte. Mal vue par les communautés chiite et sunnite, celle des alaouites a fait carrière dans les armées et les SR et, quoique très minoritaire, dirige le pays.

Coopérations ambigües. Très intéressés par toute ce qui se passe dans la région, les SR israéliens travaillent avec leurs homologues occidentaux pour obtenir en échange des renseignements sur les pays où ils ne peuvent aller. Ils entretiennent des coopérations avec certains homologues arabes : officielles avec ceux de Jordanie et bonnes avec ceux de l’Égypte. Ils gardent aussi des contacts avec les SR palestiniens pour assurer la sécurité de Gaza. En Libye, la CIA américaine et les MI6 et MI5 britanniques ont travaillé avec les SR de Kadhafi pour infiltrer les réseaux islamistes de Grande-Bretagne. Aujourd’hui, les pays arabes coopèrent de façon ambiguë avec l’Occident. Leurs SR travaillent avec leurs homologues pour lutter contre le terrorisme, mais agissent parfois contre les intérêts des pays d’accueil.

Loïc Salmon

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

DCRI : anticiper les menaces futures

Les « printemps arabes » de 2011 n’ont pas eu les mêmes conséquences dans les pays concernés. Les réalités sociales, économiques et militaires sont en effet  différentes au Liban et en Irak, Syrie, Égypte, Tunisie et Algérie. Le changement né de ces « révolutions » préoccupe le Conseil de coopération du Golfe, qui regroupe l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, Koweït, Oman et le Qatar. Ces monarchies, assises sur leurs privilèges et gisements d’hydrocarbures, entendent préserver leurs régimes, maintenir l’Iran et l’Irak à distance et gérer elles-mêmes le cas du Yémen, qui les inquiètent au premier chef.




Armée de Terre : faire plus sur le plan opérationnel avec moins de moyens

L’armée de Terre peut remplir son contrat de déployer durablement 15.000 hommes, dont 7.000 en opérations extérieures, mais n’a pas la capacité d’agir en permanence.

Tel est l’avis de son chef d’état-major, le général Bertrand Ract-Madoux, invité par l’Association des journalistes de défense le 21 janvier 2014 à Paris.

Les opérations. Les engagements au Mali (janvier 2013) et en République Centrafricaine (RCA, décembre 2013) ont mobilisé 66 % du dispositif d’alerte « Guépard ».  Intervenir sur deux théâtres extérieurs reste possible et acceptable, estime le général. « Pour un engagement majeur, je suis prêt à envoyer plus, en bouleversant le mode de fonctionnement actuel, mais pas trop ». Vu que 72 % des personnels sont sous contrat et que 45 % reçoivent le salaire minimum de la fonction publique, « cela risque de faire exploser les familles ». En 2013, l’armée de Terre a perdu 12 hommes au combat, dont 7 au Mali et 2 en RCA. Ces dernières opérations ont confirmé la bonne image de l’institution militaire dans l’opinion, face à des menaces différentes et fluctuantes contre des populations civiles, souligne le général. En outre, elles ont démontré le courage et le discernement des soldats et la qualité du commandement. Les jeunes cadres se trouvent dans des cas d’initiative totale dans la première demi-heure et le commandement doit faire preuve de courage intellectuel et de continuité dans l’action. « On a la chance d’avoir des forces assez modulaires et la capacité de les basculer d’un pays à l’autre ». Un autre déploiement en Afrique dépendra de l’évolution de la menace et des besoins des pays liés à la France par des accords de défense pour des actions à long terme. La durée de l’engagement correspond au contexte local. « Pour rassurer, il faut rester suffisamment longtemps. Si les forces armées (du pays) n’ont pas pris la place de nos soldats, on accroît le risque ». L’intervention d’une force internationale au Mali, qui répondait à une menace contre la population civile, a abouti à un processus politique (élections présidentielles et législatives). En RCA, les autorités françaises ont envoyé 1.600 hommes à Bangui, en raison de la surprise causée par la brutalité et l’ampleur des émeutes des 5 et 6 décembre 2013. Saluant l’évolution politique favorable, le général Ract-Madoux a indiqué que le fond du problème n’est ni religieux ni militaire, mais de l’ordre de la délinquance et du sentiment de haine au fur et à mesure de l’escalade. Malgré la rapidité du déploiement des forces françaises et leurs efforts, il se produit de ci de là des incidents d’origine sociale ou tribale. L’intervention a pour but de faire cesser la violence et d’éviter le risque de guerre civile et de génocide de grande ampleur entre les communautés chrétienne et musulmane. Cependant, il subsiste encore des espaces entiers qui échappent au contrôle des forces de sécurité centrafricaines. En outre, il faudrait constituer un pont aérien et envoyer des forces supplémentaires pour relever le défi humanitaire, car beaucoup de gens se trouvent dans le dénuement. Les interventions dans l’urgence au Mali et en RCA ont été entreprises tout en maintenant les engagements durables au Liban et en Afrique de l’Ouest. Le redéploiement des forces françaises aux frontières de la RCA ne poserait guère de difficultés  dans un milieu connu : « On enchaîne les solutions qui sont les meilleurs compromis ». Interrogé sur l’intervention française au Rwanda (1994) accélérée par le risque génocidaire, le général a rappelé que la mission a été remplie et qu’aucun cadre français n’a été mis en cause avec des faits avérés. « Pour nos soldats, c’est une référence dans laquelle il ne faut pas se retrouver ». Quant à la sortie d’Afghanistan, situation très délicate à gérer, « nous sommes satisfaits du comportement des soldats afghans que nous avons formés et à qui nous avons laissé la mission (sécurisation de la province de Kapisa) ».

Le fonctionnement. L’armée de Terre 2014 est une armée d’emploi avec 7.000 hommes déployables en opérations extérieures qu’il faut relever tous les 4 mois, souligne son chef d’état-major. Elle compte 6 brigades, auxquelles s’ajoute la brigade franco-allemande qui sera envoyée au Mali en mars. Le vote (décembre 2013) de la loi de programmation 2014-2019, indispensable pour les armées et les industriels de l’armement, permet d’engager un « référentiel pour l’équipement des forces ». Toutefois, ajoute son chef d’état-major, l’armée de Terre se trouve sur le fil du rasoir, « sentiment partagé par nos élus qui ont compris le risque de l’érosion programmée de l’effort budgétaire, qui peut rendre à la fin un projet caduc ».  Sont lancés les grands programmes suivants : « Scorpion » avec l’entrée en service du véhicule blindé multi-rôles en 2018 et de l’engin blindé de reconnaissance et de combat en 2020 ; missile antichar moyenne portée pour l’infanterie et la cavalerie pour remplacer les Milan et Eryx en 2018 ; hélicoptères Tigre 2 et NH90 ; nouveaux camions pour la logistique, qui seront envoyés au Mali dans le mois suivant leur livraison ; lance-roquettes unitaire (13 exemplaires livrés en 2014) qui tire à 70 km de distance avec une précision de 5 m par tous les temps ; budget « préparation opérationnelle » pour la conduite de l’entraînement des troupes en outre-mer, en vue d’un engagement extérieur significatif. L’armée de Terre a peu de grands choix stratégiques et connaît ses coûts avec précision. « Son projet est soutenable à condition que les conditions budgétaires soient remplies année après année ». Par ailleurs, la défense subit une déflation d’effectifs importante : 30.000 postes supprimés entre 2009 et 2012 et environ 7.000 en 2013. Cela devrait continuer en 2014 et 2015, alors que l’accompagnement financier a été arrêté en 2013. Entre 2009 et 2018, indique son chef d’état-major, le volume de l’armée de Terre aura été réduit de 66.000 personnels, soit l’équivalent de sa capacité projetable (voir encadré). Pourtant, il reste optimiste : « Il y a une prise de conscience du fait qu’en matière de déflations d’effectifs il ne faut pas aller trop loin dans les économies. C’est un grand réconfort pour les soldats ». Selon un sondage d’opinion, 66 % des personnes interrogées estiment qu’il faut maintenir les effectifs de la défense. En outre, 80 % des jeunes engagés choisissent l’armée de Terre, qui bénéficie d’une image d’utilité. « Depuis 20 ans, le cœur des engagements se passe au sol, là où sont les populations ».

Loïc Salmon

Armée de Terre : professionnalisme et inquiétude

Armée de Terre : un nouveau chef d’état-major

Armée de Terre, capacité opérationnelle et technicité

Selon le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale, les forces terrestres disposeront, à l’horizon 2025, d’unités adaptées à la diversité, à la durée, à la dispersion et au durcissement des opérations. Leur capacité opérationnelle, de l’ordre de 66.000 hommes projetables, comprendra : les forces spéciales terrestres ; 7 brigades interarmes ; des unités d’appui et de soutien ; les unités prépositionnées et celles implantées dans les départements et territoires d’outre-mer. Ces forces disposeront d’environ 200 chars lourds, 250 chars médians, 2.700 véhicules blindés multi-rôles et de combat, 140 hélicoptères de reconnaissance et d’attaque, 115 hélicoptères de manœuvre et d’une trentaine de drones tactiques.




Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

La France développe, en coopérations multiples, une capacité de surveillance de l’espace, de plus en plus menacé, pour y garantir sa liberté d’action et protéger ses intérêts et ses forces militaires déployées, tout en respectant ses engagements internationaux.

Le général de division aérienne Yves Arnaud, commandant le Commandement interarmées de l’espace, a fait le point sur la question au cours d’une conférence-débat organisée, le 17 décembre 2013 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Enjeu de puissance. Aujourd’hui, quelque 50 pays disposent d’une capacité spatiale par l’acquisition de satellites, sans posséder de lanceurs. « Google Earth » réalise des images satellites avec des résolutions inférieures à 50 cm… que peuvent éventuellement se procurer des organisations terroristes. L’espace est devenu un instrument de politique étrangère et un multiplicateur de forces militaires. Grâce au niveau élevé de ses ingénieurs et une volonté de soutien à l’industrie et la recherche, la France est la seule en Europe à mettre en œuvre une capacité spatiale complète : alerte avancée pour détecter le départ de missiles, navigation par satellites (système de positionnement Galileo) et lancement (Ariane Espace et Soyouz depuis la base de Kourou). Sa capacité autonome de situation lui donne son autonomie stratégique. La capacité spatiale permet de remplir les missions militaires. Le Livre blanc 2008 sur la défense et la sécurité nationale précise : « L’espace extra-atmosphérique est devenu un milieu aussi vital pour l’activité économique mondiale et la sécurité internationale que les milieux maritime, aérien et terrestre ». Sur le plan juridique, l’espace n’appartient à personne, mais le Traité de 1967 interdit d’y placer des armes de destruction massive. Toutefois, l’espace est devenu une zone de confrontation, où certains États ont déjà manifesté leur capacité d’agression. Ainsi, la Chine, qui a réalisé en quelques années des progrès remarquables dans le domaine spatial, a tiré en 2007 un missile sur un de ses satellites en orbite. L’année suivante, les États-Unis ont fait de même sur un satellite en orbite plus basse… démontrant ainsi leur propre capacité. Leur système de positionnement GPS, constitué d’une constellation de satellites en orbite à 20.400 km d’altitude, permet de prévoir les précisions de tir sur un théâtre donné. L’autorisation de tir de l’arme dépend en effet de la qualité du signal. En outre, le GPS fournit l’horloge de référence pour toutes les opérations bancaires dans le monde, dont le dysfonctionnement engendrerait un véritable chaos. Mais, leurs propres intérêts les obligent à en garantir l’accès aux services civils. Les petits satellites ont une orbite et une durée de vie inférieures aux gros satellites militaires, qui emportent de lourds moyens optiques performants. Ainsi, les satellites « Pleiades » français pèsent 980 kg et « Hélios » 4,2 t. Ils surveillent les zones où sont déployées les forces et renseignent les autorités politico-militaires. Les études des satellites post-Pleiades et post-Hélios commenceront en 2017.

Surveillance indispensable. Un débris de 1 cm2, qui se déplace dans l’espace à 7 km/s,  détruit un satellite de plusieurs tonnes. Le 10 février 2009, la collision entre le satellite américain « Iridium-33 » de téléphonie mobile et le satellite russe « Cosmos-2251 » a causé plusieurs milliers de débris d’une surface supérieure à 1 cm2 et dispersés sur des orbites de 250 km à 1.300 km. Ces « nuages » de débris menacent notamment les orbites des satellites français « Hélios » (observation optique) et « Elisa » (écoute électromagnétique pour la détection des radars). Une collision similaire polluerait, par une réaction en chaîne, la totalité des orbites basses. Actuellement, 30.000 débris en orbite basse sont « traçables ». Un satellite, dont l’orbite est modifiée, peut éviter une collision, mais au détriment de sa durée de vie. La redondance de ses appareils vitaux, placés à des endroits séparés, augmente sa capacité de survie. En outre, la rentrée d’un satellite dans l’atmosphère représente un risque pour les populations sur terre. Par ailleurs, la menace, intentionnelle et identifiée, contre un satellite en orbite constitue un acte de guerre. La surveillance de l’espace porte donc sur la détection des risques et menaces et la protection des satellites contre collisions et attaques. La France met en œuvre le radar « Graves » (grand réseau adapté à la veille spatiale), conçu pour détecter les objets en orbite de 400 km à 1.000 km, en suit environ 2.400. Les Etats-Unis, la Russie, la Chine et le Japon disposent des mêmes capacités. Les autres moyens français incluent les radars de trajectographie « SATAM » (centres d’essais et champs de tir) et « TIRA » (franco-allemand) et ceux du Monge, bâtiment d’essais et de mesures des tirs de missiles balistiques (dissuasion nucléaire). Les logiciels français « Ciborg » et américain « STK » analysent les données de « Graves ». Depuis 2012, le programme « Oscegeane » permet d’observer depuis la terre les satellites géostationnaires à 36.000 km d’altitude et de suivre les satellites d’écoute de communications.  C’est aussi à partir des données de « Graves » et des radars américains plus performants que le Centre national d’études spatiales élabore les risques de collision. Son centre opérationnel d’orbitographie détecte également des objets d’intérêt militaire en coordination avec le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes.

Coopérations incontournables. Les coopérations opérationnelle et de partage de données avec les États-Unis, diplomatiques au début, sont devenues commerciales. La confidentialité est de règle, car chaque pays connait les orbites fines des satellites de l’autre. Les satellites optiques français complètent les satellites radars allemands et italiens. Une observation optique donne une image réelle…quand le ciel est dégagé. Une observation radar est de moins bonne qualité, mais possible par tous les temps ! Toutefois, son interprétation est plus complexe que celle de l’image optique. Enfin, la coopération franco-allemande (armée de l’Air, CNES et centre allemand GSSAC) constitue le noyau du programme européen de surveillance de l’environnement spatial à l’horizon 2020 (« Galileo » et « Copernicus »).

Loïc Salmon

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Les « géocroiseurs » ou astéroïdes susceptibles de rencontrer la terre y causeraient des dégâts considérables. Les effets des rayons solaires peuvent perturber le fonctionnement ou même endommager les satellites. S’y ajoutent les millions de débris de toutes sortes dans l’espace (photo), dont la durée de vie varie de 6 mois à plus de 10.000 ans selon les orbites. Le Centre national d’études spatiales (CNES) et l’Agence spatiale européenne assurent la météorologie de l’espace. A ce titre, le CNES entretient des relations avec la Russie et la Chine. L’armée de l’Air surveille l’espace pour détecter les collisions possibles et les rentrées à risques dans l’atmosphère. Elle évalue aussi les menaces que représentent les survols de satellites adverses ou le rapprochement de satellites français d’intérêt militaire.




État-major des armées : bilan de l’amiral Édouard Guillaud

Chaque fois que le gouvernement les a sollicitées, les armées ont réagi avec un préavis très court, comme pour les opérations aéroterrestres au Mali et aéromaritime en Libye. En outre, le cyberespace est devenu un nouveau théâtre d’affrontement international et l’espace fournit des renseignements.

C’est ce qu’a déclaré l’amiral Édouard Guillaud, le 27 janvier 2014 à Paris, devant l’Association des journalistes de défense à l’issue de son mandat de chef d’État-major des armées (CEMA).

Les opérations. Les réformes ont accru la réactivité et la modularité des armées, qui ont dépassé les stades de l’interarmes et de l’interarmées. Ainsi en Libye, ont été mobilisés : 1 avion d’alerte avancée AWACS, des ravitailleurs en vol, l’aviation légère de l’armée de Terre, 1 sous-marin, les Forces spéciales ainsi que des Rafale, Mirage 2000 et Super-Étendards Modernisés, dont la trajectoire a été modifiée quand il le fallait. Dans l’ensemble, les relations avec les divers grands commandements américains sont « lucides », précise l’amiral. La coopération en matière de ravitaillement en vol et de renseignement est indispensable à la sécurité des opérations, car « la capacité intellectuelle d’analyse de nos adversaires est extrêmement puissante ». Le Sud de la Libye, où l’État doit se reconstruire, l’Algérie, le Tchad et le Niger sont conscients de la nécessité de sécuriser leurs frontières pour éviter qu’elles deviennent un centre de gravité du terrorisme. Au Sahel, à défaut d’éradiquer le terrorisme des mouvements djihadistes, précise le CEMA, il s’agit de le maintenir à un niveau contrôlable par les gouvernements locaux. Cela passe par l’entraînement de leurs armées, du ressort de la Mission de formation de l’Union européenne au Mali. Avant l’intervention française (2013), les troupes d’Al Qaïda, qui venaient auparavant se reposer au Mali, s’y étaient installées, vu le nombre de caches logistiques et d’armes découvertes. Désormais, « nous voulons empêcher le terrorisme international de reprendre le pays comme sanctuaire ». En République Centrafricaine, pays grand comme la France et la Belgique et peuplé de 4,7 millions d’habitants, il n’y a plus d’État et il est donc facile de vivre de rapines, souligne le CEMA. Chaque jour, quelque 40.000 personnes (le double la nuit) se réfugient à proximité de l’aéroport de Bangui, sécurisé par les troupes françaises. Seuls des moyens militaires peuvent rétablir l’ordre, en raison des niveaux de violence et de l’armement utilisé : « On se fait tirer dessus au RPG (lance-roquettes anti-char) et à la mitrailleuse de 14,7 mm » ! La reconstruction du service public se fera avec les forces de police et de gendarmerie. Les 1.600 soldats français s’y emploient avec l’aide de 6.000 Africains de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique, dont 1.500 sont déployés en province, en attendant l’arrivée d’un contingent européen de 500 hommes (autorisé le 28 janvier 2014 par le Conseil de sécurité de l’ONU). Au Liban où sévit le mouvement chiite Hezbollah qui dispose d’une branche armée, la France dans le cadre de la Force intérimaire des Nations unies au Liban, les États-Unis et certains pays arabes aident l’armée libanaise à réagir dans l’urgence opérationnelle. L’Arabie saoudite va lui fournir 3 Mds$ pour répondre à ses besoins. A la frontière Sud du Liban, Israël se satisfait de la situation face à la Syrie en pleine guerre civile. Par ailleurs, le plan prospectif à 30 ans de la Direction générale de l’armement oriente les recherches pour dégager les besoins futurs des forces. Toutefois, l’amiral Guillaud regrette l’insuffisance du nombre de « think tanks » en France par rapport aux pays anglo-saxons. Ces structures indépendantes de l’État, produisent des rapports d’experts, notamment sur la stratégie. De son côté, le CEMA anticipe des menaces potentielles : détroit de Malacca, où transitent 40 % des exportations européennes ; Yémen, devant lequel circule 40 % du pétrole destiné à l’Europe ; delta du Niger, théâtre de brigandage maritime.

L’évolution des forces. Au cours de son mandat, le CEMA a constaté un grande continuité dans la politique de défense de la France, quel que soit la majorité au pouvoir, le Premier ministre ou le ministre de la Défense. Il a cité deux présidents de la République : « Les armées sont le fer de lance de la politique étrangère » selon l’un ; « Sans armée forte, pas de diplomatie forte », selon l’autre. Interrogé sur l’utilité du porte-avions, il a rappelé que 80 % de la population mondiale se trouve à moins de 500 km de la mer, théâtre potentiel d’opérations. Les autorités politiques décident de l’emploi du Charles-de-Gaulle, à quai 165 jours/an pour entretien. Malgré les restrictions budgétaires, les Etats-Unis restent fidèles à leur stratégie « From the Sea » (à partir de la mer) en maintenant 10 groupes aéronavals en service. Le 18 janvier 2014, la Chine a annoncé la construction d’un 2ème porte-avions, moins de 2 ans après la mise en service du premier. Par ailleurs, la France est la seule nation occidentale, après les Etats-Unis, à disposer de satellites optiques. Toutefois, certains matériels (véhicules de l’avant blindés et Mirage 2000) vieillissent. Une quinzaine d’années s’écoulent entre le lancement d’un nouvel équipement et son entrée en service opérationnel. Trop d’achats à l’étranger conduisent à une dépendance envers les pays fabricants et « l’industrie de défense ne se délocalise pas », souligne le CEMA. La France coopère avec la Grande-Bretagne en matière de recherche et développement, pour le drone Watchkeeper de taille intermédiaire et pour la « force expéditionnaire commune ». Avec l’Allemagne, l’évolution de la classe politique permet de grandes avancées, notamment la participation d’instructeurs à la formation des troupes maliennes. Au terme de son mandat, l’amiral considère indispensable de préserver la sophistication capacitaire des armées (moyens, formation et entraînement). Il reconnaît la fragilité du moral des personnels, apparente après les ratées du logiciel de paie « Louvois », mis en œuvre en 2011 et qui sera remplacé en 2015. Enfin, malgré la limitation de leurs budgets, les armées renouvellent leurs ressources humaines par l’embauche de 18.000 jeunes par an, dont le CEMA a salué la qualité sur les théâtres d’opérations.

Loïc Salmon

Les armées, réforme, budgets et opérations

État-major des armées : changement des deux principaux titulaires

Chef d’état-major des armées (CEMA) depuis le 25 février 2010, l’amiral Édouard Guillaud quitte ses fonctions le 14 février 2014. Conseiller militaire du gouvernement, le CEMA est responsable de l’emploi des forces et assure le commandement des opérations militaires sous l’autorité du président de la République et du gouvernement, sous réserve des dispositions relatives à la dissuasion nucléaire. Il a autorité sur : les chefs d’état-major des armées de Terre de l’Air et de la Marine nationale ; les commandants supérieurs dans les départements d’outre-mer, en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie ; les commandants des forces françaises à l’étranger et leurs états-majors interarmées ; les officiers généraux de zone de défense. II est aussi chargé des relations avec les armées étrangères et les structures militaires de l’Union européenne et de l’OTAN.




Armée de Terre : l’ALAT, indispensable à l’engagement terrestre

Créée en 1954 et engagée dans les guerres d’Indochine et d’Algérie puis en opérations extérieures, l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) a acquis un savoir-faire opérationnel unique dans le combat au sol de basse intensité, en appui de l’infanterie et de l’arme blindée cavalerie.

Elle a fait l’objet d’une présentation à l’Association de journalistes de défense, le 26 novembre 2013 au Cannet-des-Maures (Sud de la France), par le général de brigade Marc Demier, commandant l’École de l’ALAT, et le lieutenant-colonel Stéphane Le Floch, commandant la Base école général Lejay.

« L’aérocombat ». Il s’agit d’envoyer loin une puissance de feu en vue d’un effet tactique, déterminé par le commandement, et de rester sur le terrain au plus près des combattants et dans des conditions très rustiques, explique le général Demier. Seule l’ALAT peut employer des hélicoptères de manœuvre et de combat, véritables « chars volants », à partir de terrains sommairement aménagés, de la mer, en zones montagneuse, urbaine et désertique, par grand froid et de jour comme de nuit. Le ravitaillement en vol d’hélicoptères, très onéreux, est utile pour les forces spéciales mais guère pour les troupes conventionnelles. Un groupement aéromobile peut être projeté de façon autonome à 1.000 km en 18 heures, par voie maritime à 1.500 km en 24 h et par avion à 15.000 km en 24 h. Peu utilisés isolément, les hélicoptères manœuvrent en patrouille (3), escadrille (8 à 12), bataillon et régiment (13 à 36), selon les formats des unités terrestres qu’ils appuient. L’aérocombat consiste à se déplacer en vol de combat, se poster, observer, utiliser ses armes et rendre compte. Quelles que soient les conditions, l’hélicoptère va chercher une cible à 120 km/h et à 150 m du sol. Il doit garder la maîtrise et l’initiative du feu, ascendant moral sur l’adversaire qui croit que le tir a eu lieu au bon endroit. L’efficacité de la procédure d’appui feu donne confiance aux troupes au sol, surtout aux fantassins qui doivent « coller » au barrage de feu aérien. L’ALAT dispose d’un espace de manœuvre qui lui donne une indépendance opérationnelle mais elle doit aussi prendre des risques, notamment pour la reconnaissance : les drones ne peuvent aller partout ! Son commandement s’adapte au contexte politico-militaire : OTAN en Libye, Union européenne en Somalie et français au Mali. Le contrôle national s’exerce directement sur l’action de l’hélicoptère « au contact » sur un objectif de très haute valeur ajoutée. Par contre, dans une grande coalition, chaque composante nationale connaît des restrictions juridiques d’action. Ces « caveat », selon la terminologie OTAN, imposent aux pilotes de prendre la bonne décision sans remettre en cause la légitimité politique de l’intervention.

Les retours d’expériences. « On a joué en 3 ans dans les opérations « Pamir » (Afghanistan), « Licorne » (Côte d’Ivoire) et « Harmattan » (Libye) ce qu’on a appris en 30 ans », souligne le lieutenant-colonel Le Floch. Pour « Harmattan » (2011), la planification a duré 4 mois avant l’embarquement des hélicoptères sur le bâtiment de projection et de commandement Tonnerre. La composante aéromobile tactique, employée dans des actions d’aérocombat au sein d’une campagne aérienne, est placée sous commandement français interarmées à bord du porte-avions Charles-de-Gaulle. Elle dépend également du commandement interalliés (OTAN) à Naples, dont le chef est un Canadien francophone et pilote d’hélicoptère : cela facilite le dialogue ! Elle agit dans le cadre d’opérations littorales en liaison avec une force terrestre tierce, à savoir des unités libyennes rebelles. L’adversaire se cache quand il entend un drone parti identifier des objectifs, obligeant le groupe aéromobile à s’adapter en permanence et à intervenir toujours de nuit. Au cours de 308 sorties entre mai et septembre 2011, ce dernier est intervenu sur 37 opérations contre 550 objectifs, dont 129 sites militaires. « L’ennemi était courageux mais pas valeureux car, sur 40 hélicoptères engagés dans « Harmattan », pas un seul n’a été touché », souligne le lieutenant-colonel Le Floch. Les hélicoptères britanniques, placés uniquement sous le contrôle de l’OTAN et selon une procédure d’engagement plus lourde, n’ont effectué que 22 opérations contre 106 objectifs, dont 49 sites militaires. Avant même le déclenchement de l’opération « Serval » (2013) au Mali, les forces spéciales étaient déjà prépositionnées au Burkina Faso. Puis, en une semaine, 17 transports stratégiques ont acheminé 22 hélicoptères et 250-300 personnels. Ce groupement aéromobile dénommé « Hombori » avait pour missions : l’appui à la manœuvre interarmes (feu, renseignement, logistique et évacuations sanitaires) ; les actions autonomes dans la profondeur ; l’aide à la recherche et au sauvetage de combat. « Il a fallu chercher l’adversaire et le débusquer de son repaire très protégé ». Seul un hélicoptère des forces spéciales a été touché, mais pas abattu.

Les formations. L’Ecole de l’aviation légère de l’armée de terre dispense une formation longue, en vue de fournir, aux forces, des équipages aptes à être engagés d’emblée en opérations. Chaque année en 35.000 heures de vol, plus de 1.000 stagiaires pilotes, chefs de bord, chefs de patrouille, moniteurs et contrôleurs aériens vont se former dans 4 centres situés à Dax (initiation) et au Cannet-des-Maures (combat et formations sur les nouveaux hélicoptères Tigre et Caïman). Environ 150 actions de formation concernent les personnels des Armées de Terre et de l’Air et de la Marine. Le Tigre, hélicoptère développé par la France et l’Allemagne à partir de 1984, a eu pour conséquence la création d’une école binationale au Cannet-des-Maures en 2003. La simulation (16.000 heures par an) permet de vérifier la formation individuelle de base et le niveau opérationnel d’un équipage ou d’une unité d’hélicoptères. Elle représente 63 % de la formation sur Tigre et 84 % de celle sur Caïman, commencée en 2013. Elle rentabilise également la formation en vol : 1 heure de vol coûte 20.000 € sur Gazelle, 4.000 € sur Puma et de 8.000 à 10.000 € sur Tigre et Caïman. En outre, 1 heure de vol sur hélicoptère nécessite ensuite… 7 à 10 heures de maintenance !

Loïc Salmon

Libye : bilan du Groupe aéromobile dans l’opération Harmattan

Marine nationale : Harmattan, les BPC en action

ALAT : essais de « navalisation » de l’hélicoptère d’assaut Caïman

Avec 485 hélicoptères de combat toutes armées confondues, la France se place au 6ème rang mondial derrière les Etats-Unis (5.690), la Russie (854), la Chine (708), le Japon (700) et la Corée du Sud (682). L’Aviation légère de l’armée de terre compte à elle seule 200 hélicoptères de reconnaissance/attaque et manœuvre/assaut, servis par 3.800 personnels : Commandement des forces terrestres, 165 appareils répartis entre 3 régiments d’hélicoptères de combat, 1 détachement à Djibouti et 1 au Gabon ; Commandement des opérations spéciales, 35 appareils regroupés dans 1 régiment d’hélicoptères de combat. Le Caïman (au premier plan sur la photo), qui commence à équiper les forces, peut transporter au choix : 14 à 20 fantassins avec leur équipement « Félin » ; 12 blessés couchés ; 2,8 t de charge intérieure ; 1 véhicule léger ; 1 charge externe de 400 kg.




Opex : enjeux et perspectives des drones militaires

Les drones assurent une surveillance du terrain permanente qui, transmise en temps réel aux troupes au sol, permet de mieux appréhender la situation en opération extérieure (Opex). La technologie des missiles hypersoniques pourrait leur être appliquée demain.

Les enjeux et perspectives des drones ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 3 décembre 2012 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Les interventions ont été rassemblées dans un ouvrage publié en 2013 (Prividef Éditions 224 pages 25 €).

Les opérations terrestres. En France, l’emploi de drones remonte à 1965 pour déceler les mouvements de troupes du Pacte de Varsovie, indique le colonel Aymeric Bonnemaison de l’état-major de l’armée de Terre. Le drone rapide R20 puis, en 1980, le CL89, véritables missiles de reconnaissance, ont fourni un renseignement en temps différé par récupération des films à l’atterrissage. Ensuite, le Mart (Mini-avion de reconnaissance télépiloté), le drone tactique CL289 (successeur du CL 89) et le système d’arme Crécerelle dans les années 1990, puis le SDTi (Système de Drone Tactique intérimaire) et le Drac (Drone de reconnaissance au contact) à la décennie suivante, plus lents, diffusent une information vidéo en temps réel pour offrir une réactivité suffisante aux forces  sur le terrain. Ainsi, le Mart est utilisé pendant la guerre du Golfe (1990-1991), les Crécerelle et CL289 vont en Bosnie et au Kosovo (1996-2002). Leur succèdent le SDTi et le Drac au Kosovo et en Afghanistan (2008-2012). Enfin, un SDTi est déployé au Liban (2006-2007) et un CL289 au Tchad (2008-2009). En 2012, le « concept interarmées sur l’emploi des systèmes de drones aériens » formalise la complémentarité et la segmentation de la panoplie de drones disponibles pour satisfaire le « juste besoin opérationnel », selon la finalité d’emploi, le niveau d’appui attendu, les capacités requises, l’empreinte au sol consentie et le rapport coût/efficacité. Les SDTi (330 kg) appuient les forces du niveau division à brigade, les Drac (<10 kg) de la brigade au groupement tactique interarmes. Les microdrones (<2 kg) constituent les jumelles déportées du combattant au niveau compagnie. Face à l’obsolescence du SDTi et du Drac, l’armée de Terre devra renouveler ses capacités en la matière dans un avenir proche. Toutefois, le futur système de drone devra garantir au chef tactique la réactivité et l’appui direct indispensable à la manœuvre et la sécurité des soldats, lors d’un engagement intense avec l’adversaire. Les progrès technologiques permettront d’élargir les missions de surveillance et de renseignement à celles de logistique et de combat. Le retour d’expérience d’Afghanistan a permis de faire évoluer le système de drone tactique et affiner le besoin opérationnel pour son successeur, explique le colonel Gilles Randreau, commandant le 61ème Régiment d’artillerie (régiment de drones et d’imagerie de l’armée de Terre). Plusieurs améliorations ont été obtenues : fourniture d’un appui image aux forces, grâce aux terminaux vidéo déployés au sol avec des analystes d’images ; optimisation de la logistique et de la maintenance par le développement des capacités de réparation du drone tactique ; gestion du potentiel dans la durée par l’achat de pièces de rechange ; développement des capacités d’interopérabilité et d’optimisation de l’analyse d’images.

L’option hypersonique. Le statoréacteur permet une vitesse « hypersonique », c’est-à-dire plusieurs fois supérieure à celle du son (340 m/s ou Mach 1). Depuis 2009, il équipe le missile ASMP-A (Air Sol Moyenne Portée-Amélioré) à tête nucléaire, en service sur les Rafale de l’armée de l’Air et de la Marine dans le cadre de la dissuasion. Cette technologie pourrait s’appliquer à un drone de reconnaissance pour des missions dans la profondeur ne nécessitant pas une supériorité aérienne préalable sur la zone considérée, propose Laurent Serre, responsable des programmes hypersoniques à l’Office national d’études et de recherches aérospatiales. Ce drone pourrait être tiré du sol, d’avion ou depuis la mer et à une distance supérieure à 600 km pour prendre automatiquement des images radar sur une sélection de sites d’intérêt stratégique. Il retournerait ensuite vers son lieu de récupération à une vitesse redevenant progressivement subsonique. Sa descente freinée par parachute, il serait alors récupéré en vol par un hélicoptère jusqu’à l’infrastructure de base et, pendant ce vol, ses données seraient extraites et disséminées vers les destinataires habilités. Selon Laurent Serre, la mise en œuvre du drone hypersonique à partir du porte-avions Charles-De-Gaulle permettrait de réaliser un système intégré : avion Rafale porteur ; hélicoptère de récupération ; préparation de la mission ; traitement des données ; maintenance ; capacité décisionnelle et, éventuellement, de frappe réactive. La prise d’images à haute résolution (10 à 30 cm) par « radar à synthèse  d’ouverture », qui améliore la résolution en azimut, est possible jour et nuit et indépendante des conditions météorologiques. Les analystes trouvent, dans ces images, des informations invisibles pour des yeux non exercés, car la nature des signaux est très différente de celle des images optiques. Une mission d’une heure peut examiner simultanément 10 zones de 8 km2 réparties sur 250.000 km2 et reconstruire, en 3 dimensions, des sites missiles ou radars fixes ou déplaçables. Elle détermine l’indice d’activité de réseaux de communications terrestres ou fluviaux et celui d’installations sensibles. Elle recense aussi des capacités aériennes ou navales. Un drone hypersonique furtif pourra notamment constituer et mettre à jour un catalogue d’objectifs d’intérêt stratégique, enrichi au fil des missions successives. Pendant sa phase d’intrusion, le recueil du renseignement électronique sollicitera les défenses du système détecté, écoutera ses réactions et laissera peu de temps de réflexion à l’adversaire, qui réagira selon ses principes de base. En outre, l’analyse des réactions automatiques renseignera sur les caractéristiques intimes des systèmes concernés. Des essais de prises d’images radar à synthèse d’ouverture ont déjà été réalisés en vol subsonique sur le drone CL289. L’enjeu porte surtout sur la réalisation d’équipements compacts. Enfin, l’expression du besoin de « renseignement stratégique réactif tout temps » reste à affiner.

Loïc Salmon

Les drones dans les forces terrestres

Le 61ème Régiment d’artillerie (drones et imagerie)

Évoluant à faible et moyenne altitudes et cohérent avec la manœuvre aéroterrestre, le drone apporte d’abord au commandant des forces un appui par le renseignement, grâce à ses capteurs (caméras, radars ou dispositifs de détection électromagnétiques). Toutefois, son emploi impose des contraintes sur le plan opérationnel : intégration et navigabilité dans la circulation aérienne ; législation ; sécurité ; altitude. Il doit aussi surmonter des obstacles d’ordre technique : gestion des pannes en vol et des situations dégradées ; transmission des données ; discrétion ; mode de propulsion ; réactivité automatique et intervention humaine ; entretien, entreposage et maintien en condition opérationnelle ; formation et entraînement des opérateurs.




Armée de Terre : un état-major de forces immédiatement projetable

La France développe sa capacité d’entrer en premier sur un théâtre d’opérations extérieur et celle de nation cadre dans une coalition. Outre des missions sur le territoire national, son système d’état-major de forces lui permet de projeter immédiatement un commandement opérationnel.

Ce système comprenait 4 états-majors de forces (EMF), réduits aujourd’hui à 2 et interchangeables : l’un à Besançon (EMF N°1) et l’autre à Marseille (EMF N°3). Ce dernier est commandé par le général de division Philippe Pontiès, qui l’a présenté, avec son équipe de direction, à l’Association des journalistes de défense le 25 novembre 2013 à Marseille. L’EMF 3 est en posture de projection pendant toute l’année 2014, tandis que l’EMF 1 reste en alerte et en préparation opérationnelle au moyen de divers exercices. Les rôles s’inverseront en 2015.

Opérations extérieures. Tous les personnels des EMF ont participé à des opérations extérieures. Pendant un an, un EMF est en mesure de projeter immédiatement environ 20 % de son effectif en temps ordinaire, chiffre passé à 80 % fin 2013 pour l’EMF 1 en raison de la relève dans l’opération « Serval » au Mali. Pour honorer le contrat opérationnel de l’armée de Terre (voir encadré), il remplit 4 missions : planifier et conduire des opérations interarmées de niveau division de l’OTAN ; assurer la mise sur pied d’un poste de commandement interarmées à dominante terrestre (PC opératif type « Serval ») pour un engagement national limité à 5.000 hommes en alerte « Guépard » ; armer un PC de circonstance dans le cadre de la défense du territoire national ; renforcer un PC interarmées à dominante aérienne ou maritime dans le cadre d’une opération. Il s’agit de s’adapter au contexte d’une guerre et dans l’urgence. L’EMF apporte la capacité de travailler ensemble, à la différence de la juxtaposition de compétences individuelles. La clé de son succès réside dans la cohérence, la connaissance mutuelle, la confiance et les automatismes. « Il faut bien connaître la doctrine pour mieux s’en affranchir », souligne le général Pontiès. L’efficacité repose sur la qualité des combattants, du 2ème classe au général et acquise par la formation, sur celle du dispositif de commandement et de contrôle et sur celle de la préparation opérationnelle. Pour rester à niveau, cette dernière correspond, idéalement, à 90 jours d’entraînement par homme et par an et à 180 heures de vol pour les équipages de l’Aviation légère de l’armée de terre. Des exercices d’EMF avec des pays alliés entretiennent la préparation opérationnelle. Avec le Qatar, cela envoie un signal fort dans la région du Moyen-Orient. Suite aux accords de Lancaster House, 60 personnels d’EMF sont envoyés en Grande-Bretagne dans le cadre de la force expéditionnaire commune. Renseignement. Tous les personnels officiers et sous-officiers viennent de l’École du renseignement de l’armée de terre (Saumur), de la Direction du renseignement militaire (DRM) et de la Direction générale de la sécurité extérieure. Pendant 4 semaines et dans des bâtiments sécurisés, ils se forment à l’outil SAERc (Solution d’aide à l’exploitation du renseignement « convergé »), dont la production est diffusée à toute personne habilitée de la planification et de la conduite des opérations. La chaîne SEARc assure une cohérence bout à bout pour un meilleur partage et une exploitation plus performante du renseignement. Un moteur de recherche dédié stocke des volumes très importants d’informations diverses (textes, images et sons), retrouve des données pertinentes (pays, armement, personnes etc.) et extrait au bon moment et rapidement celles recherchées. Il identifie : les relations entre plusieurs types d’entités dans une même phrase (personnes et mots clés par exemple) ; les principaux thèmes et catégories d’informations à partir d’un corpus documentaire. Il visualise : les relations entre les différentes entités (ébauche de réseau mafieux) ; les redondances dans le temps, coïncidences ou rapprochement entre différents types d’entités (présence dans un attentat d’un individu fiché) ; les entités géolocalisées (réseaux mafieux identifiés). Quelque 60.000 fiches thématiques permettent de faire des analyses statistiques et thématiques, de comprendre l’enchaînement d’événements et d’en déterminer le « centre de gravité ». Pendant la préparation opérationnelle, la cellule renseignement de l’EMF s’entraîne à partir des comptes rendus de situation d’un théâtre d’opération réel provenant de la base de données du Centre de planification et de conduite des opérations à Paris. Lors de la projection de l’EMF, elle assure la veille en relation avec le Système d’information et de commandement des forces.

Environnement opérationnel. Outre la logistique, le renseignement, la planification et  la conduite des opérations, les fonctions de l’EMF incluent les actions sur les perceptions et l’environnement opérationnel : ciblage, opérations d’information, opérations militaires d’influence et actions civilo-militaires. Le ciblage consiste à identifier puis sélectionner des cibles pour agir sur elles avec des moyens létaux ou non, en vue d’obtenir l’effet recherché. Il est assuré par les forces spéciales, la guerre électronique, la cyberdéfense et les opérations d’information. Ces dernières visent à utiliser ou à défendre l’information, les systèmes d’information et les processus décisionnels pour appuyer une stratégie d’influence en respectant les valeurs défendues. Il s’agit d’informer la population et les responsables locaux neutres, de promouvoir les gens favorables à la cause défendue et de discréditer les opposants. Contrairement à la propagande, tout ce qui est diffusé par tracts ou par radio doit être exact et vérifiable. Les opérations militaires d’influence cherchent à obtenir un effet sur les comportements d’individus, de groupes ou d’organisations afin d’atteindre des objectifs politiques et militaires. En Afghanistan, les personnels français chargés des opérations militaires d’influence et des actions civilo-militaires ont été formés à l’OTAN. Après leur départ, le relais a été pris par l’ambassade de France et des organisations non gouvernementales, car l’effet durable se fera sentir… au bout d’une génération !

Loïc Salmon

Coalition 2012 : exercice majeur d’état-major à l’Ecole de guerre

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Selon le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale, l’armée de Terre doit pouvoir disposer de 66.000 personnels projetables à l’horizon 2025, dont : 10.000 sur le territoire national ; 7.000 en tout dans 2 ou 3 opérations de gestion de crises ou 15.000 dans 1 opération de coercition avec préavis et après réarticulation du dispositif engagé en opération ; 1.500 dans un groupement tactique interarmes de la Force interarmées de réaction immédiate (2.300 h) et déployable jusqu’à 3.000 km en 7 jours. L’État-major de forces N°3 (Marseille) compte 291 personnels, dont 107 officiers (3 généraux), 107 sous-officiers et 77 militaires du rang. Il inclut un escadron de quartier général pour le déploiement du système d’information et de commandement et la protection immédiate. S’y ajoutent 128 réservistes et 13 personnels civils.




Service de santé : traumatismes psychiques dans les armées, problème de santé publique

Le traumatisme psychique, qui résulte d’une confrontation à la mort dans la surprise et l’effroi, peut toucher les militaires en opérations, avec des conséquences potentiellement graves pour leurs proches et la population civile de leur lieu de résidence.

Le Service de santé des armées (SSA) a organisé un colloque sur ce sujet le 4 décembre 2013 à Paris, à l’Hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce avec la participation de plusieurs psychiatres et psychologues militaires.

« Serval » et le soutien psychique. Au cours de l’opération « Serval » au Mali en 2013, un dispositif « psy » est mis en place, indiquent le médecin en chef psychiatre Lionel Caillet et la capitaine psychologue Maryse Devaux. Des cellules psychologiques de deux personnels (un psychiatre et un psychologue) sont projetées sur le théâtre lors de la phase « exploitation en profondeur » dans le Nord. Parties de Bamako, elles se rendent à Tessalit (17-20 mars et 22-30 mars), Gao (18-21 mars et 16-22 avril), Tombouctou (3-17 avril) et Ouagadougou au Burkina Faso (5-14 mai). Cette phase de « Serval » est particulièrement meurtrière. Les forces françaises perdent 5 hommes, en raison des combats rapprochés, des zones piégées et de la détermination suicidaire des groupes armés djihadistes. Le personnel en poste fixe à Bamako assure permanence et précocité d’un recours aux soins spécialisés, évalue et prend en charge tous les rapatriés sanitaires. Le personnel mobile suit les groupes les plus exposés. En veille constante, il actualise le renseignement et l’information sur les situations d’expositions potentiellement traumatiques. Il établit un ordre de priorité sur les actions à mener et intervient en fonction de la disponibilité opérationnelle des unités et des moyens de transport. En tout, l’équipe médicopsychologique a procédé à 27 rapatriements sanitaires à la suite de 509 entretiens auprès de 350 militaires : 199 « débriefings » après un stress potentiellement traumatique ; 209 consultations auprès de 70 militaires pris en charge ; 101 « entretiens de liaisons » avec 81 militaires hospitalisés.  Lors d’un combat violent ou du déclenchement d’un engin explosif improvisé, tout se passe de façon détaillée et comme au ralenti pour le militaire exposé qui vit un moment d’éternité, malgré la brièveté du choc traumatique. La perception d’une menace externe temporaire se transforme après en perception interne, douloureuse psychiquement, d’une menace permanente. Il s’agit alors de restaurer un sentiment de sécurité interne chez le blessé psychique.

Soins psychiques pendant « Pamir ». Lors de l’opération « Pamir » en Afghanistan, un dispositif de soins des « états de stress post-traumatique » (ESPT) a été mis en place auprès d’une unité parachutiste particulièrement éprouvée, relatent les médecins en chef Jean Houel et Gilles Tourinel. Sur 531 parachutistes projetés dans la vallée de la Kapisa de mai à novembre 2011, 11,3 % ont été en ESPT et 10,5 % ont présenté d’autres troubles psychologiques. L ‘équipe médicopsychologique de proximité a surtout interrogé les blessés, car les parachutistes consultent difficilement pour de tels troubles. Afin de consolider leur réinsertion, le Service de santé des armées a notamment recommandé une reprise du travail précoce, une adaptation des emplois, la reconnaissance de la blessure psychique et surtout d’éviter les congés de longue durée pour maladie… qui aggravent la « désocialisation » !

Plans d’action. Selon le SSA, en 2009, l’armée de Terre a mis en place à Chypre un « sas de décompression » pour les militaires en opération en Afghanistan et qui a fonctionné pendant les premiers mois de l’opération « Serval » au Mali. En 2011, a été établi un dispositif interarmées externalisé pour les familles et proches de militaires projetés en Afghanistan : numéro d’appel « vert » (voir encadré) et séances d’informations pour les familles avant le départ et le retour des unités en opérations extérieures. Le plan d’action 2013-2015 du SSA vise à : mieux sensibiliser les militaires sur la gestion du stress opérationnel et en prévenir les effets potentiellement délétères ; sensibiliser l’entourage du blessé psychique et coordonner les actions de soutien à ses proches ; coordonner les soins du service public de santé ; garantir une juste réparation des ESPT ; développer le soutien psychologique des forces spéciales, compte tenu de la confidentialité et des spécificités de leurs missions ; profiter de l’expérience des pays alliés et partenaires. Tous les personnels en opérations se trouvent soumis à un stress opérationnel résultant de facteurs complexes, nécessitant des adaptations permanentes et dont l’intensité varie selon les théâtres, le type de mission conduite, la durée et les risques associés. La tension nerveuse continuelle, le manque de sommeil, la fatigue et la rupture avec les repères sociaux et familiaux habituels peuvent affecter rapidement le potentiel opérationnel des militaires. En outre, à la suite d’un traumatisme psychique, des réactions psychopathologiques, observables après quelques heures ou quelques jours, durent souvent de 2 jours à 4 semaines. Ces symptômes peuvent persister et évoluer vers l’ESPT, véritable souffrance chronique. Les manifestations cliniques peuvent se révéler des mois ou même des années après l’événement traumatisant. La qualité du pronostic dépend d’une prise en charge thérapeutique précoce et de la qualité du soutien psychosocial, explique le psychiatre Patrick Devillières, chef du Service médico-psychologique des armées. Or, certains facteurs limitent l’accès aux soins des blessés psychiques : méconnaissance des symptômes, honte, culpabilité, crainte de la stigmatisation et peur de perdre son aptitude. Briser ces tabous nécessite d’écouter, d’informer et d’orienter les blessés psychiques vers les réseaux de soins. Le médecin présent dans les forces détectera les symptômes : cauchemars, irritabilité, insomnies, repli sur soi, changement de comportement, angoisse et sentiment d’oppression. Le parcours de soins du blessé psychique se termine par sa réinsertion dans la société. Enfin, les blessés psychiques sont désormais éligibles pour la médaille des Blessés (physiques).

Loïc Salmon

Blessés psychiques : agir vite, au plus près et de façon continue

Le plan d’action 2013-2015 du Service de santé des armées vise à garantir un soutien médical et psychosocial à tout militaire ou ancien militaire, victime de blessures psychiques du fait du service, ainsi qu’à son entourage. Entre le 20 janvier et le 3 décembre 2013, le numéro vert (appel gratuit et anonyme) 08 08 800 321 a reçu 308 appels dont  72 % correspondaient à une souffrance psychologique et 54 % à un état de stress post-traumatique (ESPT). Parmi les gens appelant pour un ESPT, 58 % étaient des militaires et 5% des appels concernaient des opérations datant de plus de 20 ans. Les 42 % des appels restants venaient de proches de militaires en ESPT, dont la moitié de conjoints et un quart de parents. Une absence de suivi médical au moment de l’appel a été constatée parmi 77 % des sujets en souffrance psychologique et 75 % de ceux en ESPT.

 




« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

L’opération « Serval » s’est caractérisée par sa fulgurance tactique face à des adversaires idéologiquement motivés et aguerris. Elle a nécessité les forces spéciales, le « trinôme de mêlée » (hélicoptères, arme blindée et infanterie), « l’appui autour de l’avant » (génie, artillerie, aviation) et la continuité de la chaîne logistique.

Tel est l’avis exprimé par le général d’armée Bertrand Ract-Madoux, chef d’état-major de l’armée de Terre, au cours d’un colloque organisé le 4 décembre à Paris. Parmi les nombreux intervenants, figurent : l’amiral Édouard Guillaud, chef d’État-major des armées ; le général de corps d’armée Bertrand Clément-Bollée, commandant des Forces terrestres ; le général de brigade Patrick Brethous, chef du Centre de planification et de conduite des opérations.

Le cadre politico-militaire. Le théâtre du Mali, où le rôle de l’armée de Terre est déterminant, constitue une référence comme ceux d’Afghanistan, de Côte d’Ivoire et de Libye, estime l’amiral Guillaud pour qui ils « augurent, d’ici à 2025, des engagements complexes avec une variété de moyens ». A l’instabilité du Maghreb, du Moyen-Orient et de l’Afrique, s’ajoutent la menace NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique), le déni d’accès aéromaritime et la cyberguerre. A court terme, seront mêlés adversaire asymétrique, insurrection, trafics et terrorisme. L’opération « Serval » dégage plusieurs caractéristiques : objectifs clairs et soutenus par une forte détermination politique ; cadre national avec fourniture de l’essentiel des troupes au sol et de la totalité des frappes ; connaissance du milieu africain par le renseignement et le prépositionnement de troupes. La capacité d’intervenir hors de France permet d’exclure les facteurs « chance » et « hasard ». La difficulté des combats et l’élongation du territoire malien ont défini des critères stratégiques : réactivité du processus de décision au plus haut niveau politico-militaire pour une action effective 5 heures plus tard à 5.000 km de Paris ; points d’appui en Côte d’Ivoire et au Tchad ; pertinence des dispositifs d’alertes terrestre « Guépard », aérienne « Rapace » et navale « Tarpon » ; capacité d’engager une force avec son état-major et son soutien ; modèle d’armée complète pour un engagement aéroterrestre et national au Mali, alors qu’il était aéronaval dans le cadre de l’OTAN en Libye ; fulgurance de l’action par la simultanéité des frappes et la prise de risques calculés. Sur le plan opérationnel, « Serval » a montré : l’adaptation du soldat français au terrain, à la population et aux forces armées locales par son engagement quotidien au Sénégal et au Gabon ; la conjugaison de la rusticité et de la technologie pour le renseignement, la protection, la sécurité, le mouvement et la précision du feu ; l’intervention interarmées pour surprendre l’adversaire et le désorganiser en profondeur ; la maîtrise de la force par le renseignement, un processus décisionnel réactif et des règles d’ouverture du feu adaptées. Toutefois, l’amiral Guillaud a mentionné des fragilités dans le transport aérien, la logistique, les communications et le renseignement. Ainsi, 5 avions de surveillance ATL2 sont insuffisants pour assurer une permanence dans la durée. La boucle du renseignement doit être raccourcie pour fournir la bonne information au bon interlocuteur au bon moment, car l’adversaire se déplace vite. Enfin, conclut l’amiral : « C’est au sol que se gagnent les guerres. Réactivité, polyvalence et mobilité sont des atouts ».

Les facteurs de succès en amont. « L ‘épopée Serval restera une référence en matière opérationnelle », déclare le général de corps d’armée Bertrand Clément-Bollée, commandant des Forces terrestres. Ce succès tactique a été  rendu possible par « l’intelligence de situation », explique le général : penser l’action future en utilisant le retour d’expérience, qui actualise l’évolution tactique liée à l’innovation technologique. Les chefs doivent acquérir l’autonomie tactique et les soldats l’aguerrissement, un bon niveau au tir et la capacité de porter les premiers secours. La préparation opérationnelle des troupes, étalée sur 48 mois et adaptée aux besoins, doit mener au plus haut niveau les soldats qui seront amenés à intervenir. Conduite dans des centres spécialisés, elle porte sur l’entraînement interarmes pour les missions de protection du territoire national, des forces de souveraineté (Martinique), des forces de présence (Gabon et Sénégal), de « normalisation » (Bosnie et Côte d’Ivoire), de stabilisation (Liban) et d’intervention (Afghanistan et Mali). L’acquisition et la conservation des savoir-faire de métier s’effectuent en garnison. Toute unité étant éligible aux opérations, elle participe à l’alerte « Guépard ». « Plus que prévoir les engagements futurs, souligne le général Clément-Bollée, il faut les permettre ! Nous serons sans doute parfois surpris, mais jamais démunis ».

La maîtrise du temps opérationnel. Il faut d’abord appréhender le temps politique pour adapter le temps opérationnel, explique le général de brigade Patrick Brethous, chef du Centre de planification et de conduite des opérations de l’État-major des armées. « Il faut agir vite, taper fort et le plus rapidement possible, dit-il, il faut s’adapter en permanence au besoin opérationnel, au terrain et à la réaction de l’adversaire ». L’anticipation stratégique, à savoir planification des opérations, renseignement et relations internationales, a commencé tôt : planification opérationnelle pour le Sahel dès 2009 ; celle pour le massif de l’Adrar en 2010 ; présence sur place des forces spéciales en 2011 et 2012 pour avoir une vision des mouvements djihadistes et identifier les cibles au sol ; positionnement d’un drone Harfang à Niamey en janvier 2013, avant le déclenchement de « Serval ». Après une décision rapide d’engagement, une permanence des échanges politico-militaires s’est instaurée. Enfin, les contraintes logistiques ont dû être maîtrisées : capacités limitées des aéroports de Bamako et Niamey ; transports par air et mer ; recours à des moyens civils ; appui aérien allié.

Loïc Salmon

Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

Armée de Terre : l’arme blindée cavalerie de demain après l’intervention au Mali

L’opération « Serval » (janvier-avril  2013) au Mali a été conçue, planifiée et exécutée en interarmées. Selon le général de corps aérien Thierry Caspar-Fille-Lambie, commandant de la Défense aérienne et des Opérations aériennes, 50 bombes ont été tirées d’avions de chasse lors de la phase de coup d’arrêt des colonnes djihadistes (11-19 janvier), 80 lors de celle de reconquête du Nord-Mali (20 janvier-8 février) et 130 lors de celle de neutralisation des groupes armés djihadistes (9 février-15 avril). A partir des aéroports de Bamako (Mali) et Niamey (Niger) les transports aériens sur le théâtre ont été réalisés à 47 % par les moyens français et à 53 % par ceux des pays partenaires. L’aérolargage de 250 parachutistes et de matériel sur Tombouctou (nuit du 27-28 janvier) a été réalisé en 9 minutes par des avions venus d’Abidjan. L’entrée en premier dans le massif de l’Adrar des Ifoghas (2-3 février) a mobilisé 1 drone Harfang, des avions de surveillance ATL 2 (Marine) ainsi que 2 Rafale et 4 Mirage 2000D qui ont effectué des frappes simultanées en moins d’une minute à 01 h du matin.