Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations

La défense antimissiles balistiques (DAMB) est un outil défensif face aux armes de destruction massive, qui constituent une capacité crédible de projection de puissance à bas coût pour certains pays capables d’en fabriquer.

Le colonel (Air) Loïc Rullière, chef du bureau Prospective technologique et industrielle de la Délégation aux affaires stratégiques, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 6 mars 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’institut des hautes études de défense nationale.

Menaces concrètes. La prolifération balistique reste une préoccupation majeure de la communauté internationale. Toutefois, la Chine, l’Inde, la Russie et les États-Unis continuent de financer recherches et développements dans ce domaine. En outre, des échanges de technologie ont lieu entre pays proliférants ainsi que des ventes de matériels susceptibles d’entrer dans la composition d’un missile. La Chine a effectué le plus grand nombre de tirs de missiles depuis 2007. La Turquie, à la recherche d’une capacité spatiale, investit massivement dans les lanceurs, dont la technologie s’applique aux missiles. Déjà, les missiles de la Corée du Nord peuvent atteindre la Corée du Sud, le Japon, Taïwan et les bases américaines qui s’y trouvent. L’Iran développe des missiles à courte et moyenne portées, en vue d’actions régionales. Il ne menace pas encore les États-Unis, mais n’a pas besoin de missiles à longue portée pour atteindre les pays européens. Des acteurs non étatiques pourront bientôt intervenir. Ainsi, le mouvement chiite libanais Hezbollah et les groupuscules palestiniens disposent de roquettes de plus en plus lourdes. La Marine israélienne a intercepté récemment un cargo contenant des roquettes de 60 km de portée, capables de frapper au centre de l’État hébreu.

Défis opérationnels. Souvent mais pas uniquement porteurs d’armes de destruction massive (nucléaire, chimique, radiologique ou biologique), les missiles balistiques sont constitués de plusieurs étages pour augmenter leur portée, l’ogive contenant la charge militaire se séparant à partir de 600 km de la cible. Les types de propulsion possèdent des propriétés différentes. Le carburant liquide permet de contrôler la poussée et de faire varier la portée. Mais, son entreposage à température fixe exige de remplir les réservoirs du missile au dernier moment. Le carburant solide, plus facile à stocker, permet de transporter le missile dans son silo par camion, de le positionner et de le déplacer ailleurs après le tir. Pendant la guerre du Golfe (1991), les forces américaines ont rencontré des difficultés pour retrouver les bases de lancement des Scud irakiens. Les missiles balistiques à portées moyenne et intermédiaire visent les villes en raison de leur précision limitée par le manque de guidage terminal, technologiquement difficile aux vitesses de rentrée dans l’atmosphère, de l’ordre de plusieurs km/s. La possession de missiles à longue portée implique des étapes difficiles et incontournables : tête séparable ; séparation des étages ; aide à la pénétration ; ogives à têtes multiples à trajectoire unique sur une seule cible ; ogives à têtes multiples à trajectoires indépendantes, qui produisent le maximum d’effet sur des objectifs différents de la même zone.

Défis technologiques. Les trajectoires de ces missiles, situées en grande partie hors de l’atmosphère, sont prévisibles, principe sur lequel reposent les capacités d’interception, indique le colonel Rullière. La DAMB dite « passive » limite l’impact du missile, tandis que celle dite « active » l’empêche d’atteindre sa cible. La composante spatiale de la DAMB constitue l’alerte avancée pour déterminer le point de lancement et ainsi identifier l’agresseur. La détection, par infrarouge, de la chaleur dégagée par le missile permet de connaître l’axe et l’altitude de sa trajectoire, de préciser sa catégorie et localiser la région d’impact. Ensuite, les radars de très longue portée (5.000 km) à basses fréquences effectuent une recherche en « nappe », où chaque antenne regarde dans une direction donnée (« sectorisée ») pour affiner la zone d’impact et alerter les systèmes d’interception. Déplaçables et installés à proximité des pays « menaçants », ces radars aident à la contre-prolifération en reconstituant les données sur les caractéristiques des missiles. Les renseignements d’origine humaine permettent de savoir quels sont les pays capables de les munir de charges conventionnelles ou nucléaires. Le relais passe aux radars de veille et de trajectographie, qui portent jusqu’à 1.500 km et assurent une veille de 360 ° ou sectorisée. Les radars de conduite de tir prennent la main pour raccourcir le plus possible la chaîne d’engagement dans le temps, notamment dans les basses couches de l’atmosphère, où le trajet dure moins d’une minute. L’interception en dehors de l’atmosphère étant autorisée, le « véhicule tueur » va chercher le missile assaillant avec son radar auto-directeur, en vue d’un impact direct à 80-120 km d’altitude. Si l’interception échoue, le missile pourra aller n’importe où. En cas de succès, les débris s‘éparpilleront, causant peu de dégâts collatéraux sur l’immensité presque vide de l’Amérique du Nord protégée par le système NORAD, mais beaucoup plus sur le territoire européen, à forte densité de population. Russie, Chine, États-Unis et Israël disposent d’intercepteurs montés sur camions. Les  systèmes THAAD américain et Aster 30 franco-italien sont installés sur des navires.

Défis politiques. La DAMB coûte très cher, avec un taux de réussite de 50 % et un système de commandement et de contrôle (C2) étalé sur 4.000 km. « On ne pourra pas tout protéger, il faudra faire des choix sur certaines parties du territoire, l’une des grosses difficultés de l’OTAN », souligne le colonel Rullière. En fait, 88 % des missiles balistiques sont à courte portée pour exercer des menaces régionales. L’Union européenne investit donc dans la défense de théâtre pour protéger surtout les forces armées et moins les territoires. Les négociations entre l’OTAN et la Russie sont interrompues. Celle-ci cherche à obtenir un accord contraignant pour les États-Unis, qui ont pris une avance technologique et la maîtrise. Pour la France, indique le colonel, la DAMB reste un outil capable de faire face à une attaque simple et limitée. Elle complète la dissuasion, mais ne peut s’y substituer.

Loïc Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Les missiles balistiques stratégiques, dotés d’une charge non conventionnelle, jouent un rôle dissuasif par leur capacité à frapper les intérêts adverses sans réelle possibilité d’interception. Parmi les missiles à courte portée (jusqu’à 1.000 km), se trouvent les Iskander-E russes (vendus à l’exportation), Shaheen I pakistanais, Scud soviétiques et Pershing américains. Parmi les missiles à moyenne portée (1.000 à 3.000 km), figurent les Shahab-3 M et Ashura iraniens, Nodong-1 nord-coréens, Shaheen 2 pakistanais, Agni II indiens et Jericho-II israéliens. Parmi les missiles à portée intermédiaire (3.000 à 5.500 km), se trouvent les Agni III et IV indiens. Parmi les missiles à longue portée (5.500 à 13.000 km) figurent les Taepodong 2 nord-coréens et les Topol-M et SS-18 russes.




« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

Organisations indépendantes, les « Think Tanks » (« réservoirs de pensée ») effectuent des recherches sur les questions d’actualité intéressant le bien commun, en vue d’influencer les décideurs, de préférence publics.

L’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) a organisé, le 4 février à Paris, un échange de points de vues sur le rôle et l’influence des « think tanks » (TT) dans les débats stratégiques internationaux. Sont notamment intervenus : Pascal Boniface, directeur de l’IRIS ; François-Bernard Huyghe, consultant et chercheur ; Michel Foucher, ancien directeur des études de l’Institut des hautes études de défense nationale ; François Clemenceau, rédacteur en chef du Journal du Dimanche.

Laboratoire d’idées. Spécifiquement occidental à l’origine, le TT est devenu un phénomène mondial. Les pays anglo-saxons arrivent en tête, mais la Chine et l’Inde montent en puissance, indique François-Bernard Huyghe. Quelque 25.000 intellectuels, qui fréquentent les élites, travaillent collectivement pour changer le monde. Les TT accueillent aussi d’anciens dirigeants politiques et ambassadeurs, fins connaisseurs des relations internationales. Ce mode de recrutement contribue à la circulation des élites. Ainsi, aux États-Unis, il est courant de passer du service de l’État au secteur privé et dans les TT. Ces derniers, dont le statut varie de pourvoyeur d’idées à club politique, élaborent des argumentaires pour les partis ou des candidats de partis. « Conseillers du prince », ils rassemblent aussi des compétences au service d’une personnalité. Ainsi, les plus prestigieuses de ces institutions typiquement « White Anglo-Saxon Protestant » (anglo-saxonne blanche et protestante), qui ont pignon sur rue dans le « triangle d’or » de Washington, sont réputées pour la qualité de leur production intellectuelle, mise au profit des partis Républicain et Démocrate. Outre les questions internationales, elles sont sollicitées pour résoudre des problèmes d’ordre social, militaire ou… budgétaire ! Cela correspond à un besoin de l’État, dépassé par la complexité de la situation du moment. Certains TT passent de la recherche pure à la communication et tentent de répandre des stéréotypes. Dans les années 1970, estimant que les universités américaines étaient trop influencées par les hippies fumeurs de marijuana et opposés à la guerre au Viêt Nam, des intellectuels conservateurs décident de reconquérir de l’influence par le biais de TT. L’idéologie libérale des années 1980 résulte de la volonté des néoconservateurs américains d’exercer une influence internationale. En parallèle aux TT, les organisations non gouvernementales, qui rassemblent des experts de la société civile, pèsent face aux décideurs politiques, contraints à des choix simples à cause du temps limité (échéances électorales) et de la complexité des problèmes.

Combat diplomatique. Le Centre d’analyse et de prévision du ministère français des Affaires étrangères, qu’a dirigé Michel Foucher de 1999 à 2002, assure l’interface entre la recherche et les analyses des diplomates. Il a constaté que le classement des pays par la Banque mondiale favorise le système juridique anglo-saxon « common law » au détriment du droit romain. « Le classement devient un champ de bataille ». Cela fait partie de la diplomatie d’influence, où l’idée s’est transformée en action politique. Pour son premier voyage à l’étranger (juin 2012), le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian a participé au 11ème dialogue de Shangri-La à Singapour, qui a réuni responsables militaires et experts de 28 pays. Ce sommet sur la sécurité en Asie-Pacifique était organisé… par le TT britannique International Institute for Strategic Studies (IISS). Selon Michel Foucher, un TT remet en cause les données conventionnelles, façonne la politique étrangère et explore des voies nouvelles pour garantir les intérêts nationaux sur le long terme. Toutefois, « l’expert dépend de celui qui l’a nommé ou qui lui donne les crédits ». Ainsi, le Center for American Progress travaille pour l’administration Obama, qui a aussi recruté des experts de la Brookings Institution. La Rand Corporation, véritable laboratoire d’idées du Pentagone, a élaboré la doctrine de dissuasion nucléaire américaine, la futurologie et la guerre sur Internet. Outre l’IISS, la Grande-Bretagne abrite le Royal Institute for International Affairs, plus connu sous le nom de Chatam House et qui a mis au point les accords financiers internationaux de Bretton Woods en 1944, pendant la 2ème guerre mondiale. En Allemagne, chaque parti dispose de sa propre fondation, dont le budget est voté par le Parlement. Le DGAP, émanation du ministère des Affaires étrangères, et un autre TT financé par la Chancellerie, très actifs en Afrique et en Asie, élaborent la nouvelle politique extérieure du pays : « nouvelle puissance, nouvelles responsabilités dans un monde qui change ». En outre, la Chine recycle ses militaires dans l’École centrale du parti communiste et… les TT ! La Russie fait de même avec ses agents de renseignement et l’Inde avec ses diplomates.

L’impact médiatique. Pour faire comprendre la complexité d’une situation internationale, les journalistes, qui présentent les faits, ne peuvent se contenter de la seule parole officielle, explique François Clemenceau. Ils ont recours aux experts qui voyagent, prennent du recul et font preuve de pédagogie. « Personne ne peut se contenter d’une tribune libre ou d’un interview ». Le dialogue avec un expert consiste à faire preuve de pédagogie. En adéquation avec l’actualité, il répond aux besoins de décryptage et de confrontation de points de vue dans un article de fond. Ancien correspondant de la chaîne de radio Europe 1 à Washington, François Clemenceau estime qu’en France un haut fonctionnaire, un ministre et un élu parlementaire se passent d’analyses extérieures. En revanche, un élu américain en a besoin, car l’administration n’est pas partout. Cela explique l’importance des « grass roots », ces associations de citoyens issus de la base et qui veulent se faire entendre. De son côté, Michel Foucher souligne que les État fédéraux, comme l’Allemagne et les États-Unis, plus faibles que les États centralisés, ont besoin d’une écoute extérieure. Enfin, il rappelle que les experts des administrations françaises n’ont pas le droit de s’exprimer en public, mais peuvent informer les journalistes sous couvert d’anonymat.

Loïc Salmon

Guerre de l’information et information de guerre

Fruit d’une initiative privée, l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) est une association reconnue d’utilité publique. Il couvre un spectre très large de questions géostratégiques pour le compte d’entreprises privées et surtout d’organismes publics : ministères, institutions européennes, Parlement et organisations internationales. Il est organisé autour de 4 pôles : recherche, publication, formation et organisation d’événements. « Think Tank » reconnu, l’IRIS a été classé 18ème sur 6603 en 2012 pour la catégorie « questions internationales et de sécurité » du « Global Go-To Think Tanks » de l’Université de Pennsylvanie (États-Unis).




Europe de la défense : ça avance à petits pas

Dans un environnement international plus difficile, l’Union européenne (UE) peine à se focaliser sur sa défense, alors que les États-Unis se tournent vers l’Asie pour faire face à la Chine. Pourtant, des avancées sont possibles, à condition qu’elle s’en donne les moyens.

François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 23 janvier 2014 à Paris, par les associations « Forum du futur » et « Minerve EMST ».

Contexte international. L’Europe de la défense a été relancée lors du sommet franco-britannique de Saint-Malo en 1998, puis a connu deux coups d’arrêt : l’intervention de la Grande-Bretagne en Irak avec les États-Unis (2003) et le rejet du projet de constitution européenne par référendum populaire aux Pays-Bas et en France (2005). Toutefois, l’UE s’est engagée avec succès dans l’opération « Artémis » (2003) pour éviter un génocide au Congo. Avec l’opération « Atalante » de lutte contre la piraterie, elle affirme sa présence en océan indien depuis décembre 2008, aux côtés des Marines de la Russie, de la Chine, de la Corée du Sud, du Japon… et des États-Unis dans le cadre de l’OTAN. Par le traité de Lisbonne (2009), l’UE s’est dotée d’un Service d’action extérieure, dirigé par un haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et également vice-président de la Commission européenne. Cet outil, qui lui permet d’avoir une lecture commune d’une situation stratégique dans un endroit donné à un moment donné, assure une production d’analyses partagées, essentielles pour la sécurité. Ainsi, au Moyen-Orient, indique François Heisbourg, les révolutions arabes ont débouché sur l’incertitude, l’instabilité et la conflictualité. « En Libye, on est parti en guerre et en Syrie, on a failli partir en guerre ». Il ajoute que la guerre civile redémarre en Irak, que la situation en Arabie saoudite est sclérosée sur les plans social et politique et que la Russie s’affirme davantage. Au Mali, la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les États-Unis coopèrent en matière de renseignement (partage et fusion des données). La Chine, dont le produit intérieur brut a cumulé ceux de l’Allemagne et du Japon en 2013, et l’UE sont les premières partenaires commerciales l’une de l’autre. Il s’ensuit un risque de conflit politique et stratégique avec les États-Unis dans la région Asie-Pacifique, que l’UE gèrerait difficilement, du fait qu’elle dépend des États-Unis pour ses capacités militaires. Seule région du monde à dégager une croissance économique nulle en 7 ans, l’UE, a diminué ses dépenses de défense de 15 % depuis 2008, soit 30 Md€ de moins en 5 ans ! Or, par suite du plafonnement du budget de la défense aux États-Unis, les entreprises américaines d’armement, qui ont un besoin vital d’exporter, vont tenter d’absorber ce qui reste de l’industrie de défense dans l’UE, en commençant par les pays les plus faibles.

Intérêts nationaux. « La Grande-Bretagne s’intéresse à la défense, mais peu à l’Europe, l’Allemagne s’intéresse à l’Europe mais peu à la défense et la France ne sait à quel saint se vouer », estime François Heisbourg. Il rappelle qu’une grande partie de l’opinion publique britannique est passée de « l’euroscepticisme » à « l’europhobie ». Si la majorité actuelle est reconduite après les élections générales de 2015, elle organisera un référendum en 2017 sur l’appartenance du pays à l’UE. En conséquence, il n’y a guère de progrès à attendre sur la défense européenne de la part de la Grande-Bretagne. En outre en 2009-2010, par souci d’économies, celle-ci a sacrifié son aviation de patrouille maritime… composante qui s’est révélée indispensable en Libye en 2011. De son côté, l’Allemagne ne se détermine plus par rapport aux positions des autres pays dans les domaines militaire et international. Pendant la guerre froide, qu’elle vivait mal, elle ne s’engageait qu’au sein de l’OTAN et contre l’URSS. Après la chute du mur de Berlin en 1989, elle a participé à des opérations extérieures en coalition et sous drapeau de l’ONU : service de santé au Cambodge et en Somalie, puis troupes combattantes au Kosovo. Mais en 2003, elle s’est émancipée de la tutelle des États-Unis en refusant de participer à leur intervention en Irak. En revanche, elle a décidé d’envoyer en Afghanistan, sous l’égide de l’OTAN, un contingent qui s’y trouve encore 7 ans plus tard. Quoique ses régiments d’infanterie de marine soient intervenus souvent en Afrique subsaharienne, la France a sous-estimé les difficultés en Centrafrique par insuffisance de renseignement, indique François Heisbourg : «  Ce n’est plus l’efficacité des réseaux Foccart » (la « Françafrique ») et « la garde présidentielle n‘est plus gérée par le Service action de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) ». Aujourd’hui, il s’agit de « ne pas apparaître comme néocolonial ». Par ailleurs, tout en réduisant le format de ses armées, la France a préféré en conserver toutes les capacités plutôt que de perdre des savoir-faire : «  Un Rafale détruit plus de cibles à coup sûr que 1.000 bombardiers pendant la seconde guerre mondiale ». Désormais, les recherches porteront surtout sur la technologie de l’information, dont la capacité de traitement double tous les 18 mois.

Perspectives communautaires.

Le Commandement européen du transport aérien militaire fonctionne bien et permet de réaliser des économies substantielles. Mais, pendant l’intervention au Mali, l’Agence européenne de défense a pu mobiliser 50 avions de ravitaillement en vol… dont la plupart n’étaient pas certifiés pour ravitailler tous les types d’avions de l’UE ! En raison de l’urgence opérationnelle, il a fallu effectuer les certifications très rapidement, processus désormais systématique. Les directives européennes sur l’ouverture des marchés publics de la défense ont été transposées dans les droits nationaux des États membres, mais il reste des failles en matière de transfert de technologies, estime François Heisbourg. De plus, l’UE dispose d’une pléthore de moyens d’essais, héritage historique très onéreux, mais une rationalisation nécessiterait une mise de fonds très importante. Enfin, l’interopérabilité des drones européens implique une formation commune préalable des utilisateurs.

Loïc Salmon

Jean-Yves Le Drian : relancer l’Europe de la défense

Opération européenne « Atalante » : piraterie contenue en océan Indien

L’AED : vision stratégique, recherche et technologie

La Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), partie intégrante de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC), donne à l’Union européenne (UE) la possibilité d’utiliser des moyens civils et/ou militaires dans le but de prévenir des conflits et gérer les crises internationales. Composé d’ambassadeurs des États membres de l’UE, le Comité politique et de sécurité (COPS) assure le suivi de la situation internationale dans les domaines relevant de la PSDC et émet des propositions d’objectifs politiques et recommandations d’options stratégiques à l’intention du Conseil européen (chefs d’État et de gouvernement). Le Comité militaire (représentants permanents des chefs d’État-major) fournit au COPS des recommandations et avis sur toutes les questions militaires et évalue les options stratégiques de gestion des crises et de développement des capacités définies par l’État-major de l’UE, auquel il donne ses directives.




Exposition « Le voyage de l’obélisque » au musée de la Marine

Cette exposition retrace le transport  de l’obélisque du temple de Louxor (Égypte) à la place de la Concorde à Paris. Cette aventure, où il a fallu tout inventer, a duré 7 ans (1829-1836), mobilisé 121 hommes pendant l’expédition et coûté 1,3 million de francs-or de l’époque.

Contexte historique. Lors de la campagne d’Égypte (1798-1801), le commandant en chef, le jeune général Napoléon Bonaparte (29 ans !), emmène avec lui 167 savants et artistes, cautions culturelles des opérations militaires. L’ensemble de leurs travaux est publié sous le nom de « Description de l’Égypte » en 9 volumes et 11 atlas de planches entre 1809 et 1819. Trois ans plus tard, Jean-François Champollion déchiffre les hiéroglyphes, dont le sens s’était perdu depuis la fin de l’Empire romain. En 1829, le vice-roi d’Égypte, Méhémet Ali, qui emploie des officiers et ingénieurs français et britanniques pour moderniser le pays, propose de donner les deux obélisques d’Alexandrie à la France. De son côté, le consul britannique tente de les obtenir pour son pays. Champollion se rend à Louxor, dont les 2 obélisques, dédiés au dieu Amon et au pharaon Ramsès II, sont mieux conservés, mais situés au bord du Nil à 750 km en amont d’Alexandrie. Il fait à Méhémet Ali la proposition suivante : les 2 obélisques de Louxor et 1 obélisque d’Alexandrie pour la France et, pour la Grande-Bretagne, 1 obélisque d’Alexandrie et 1 obélisque du temple de Karnak. Ce dernier est plus grand que ceux de Louxor… mais plus lourd et donc plus difficile à transporter ! Néanmoins, le consul britannique accepte. Survient la Révolution de 1830 (29 juillet-9 août), qui chasse Charles X, dernier roi de France, et met sur le trône Louis-Philippe, le « roi des Français ». En 1836, les difficultés du transport du premier obélisque de Louxor ont été telles qu’il n’est plus question d’aller chercher le second ni celui d’Alexandrie. Louis-Philippe choisit de l’installer place de la Concorde à Paris pour faire oublier les souvenirs sanglants de la Révolution. En effet, cet endroit, autrefois « Place Louis XV », avait été renommé « Place de la Révolution ». C’est là qu’avait été guillotiné le roi Louis XVI, dont la condamnation à mort avait été votée notamment… par Louis-Philippe d’Orléans, dit Philippe-Égalité, son propre cousin et père de Louis-Philippe ! Le don des obélisques, cadeau diplomatique de gouvernement à gouvernement, a été officialisé par les signatures des deux parties en 1830. L’obélisque de la Concorde a été déclaré monument historique en 1937 et coiffé d’un « pyramidion » en bronze doré en 1998, à l’imitation de celui en électrum (alliage naturel d’or et d’argent) du temps de sa vie antique. Le second obélisque de Louxor, qu’aucun gouvernement français n’a envisagé sérieusement de récupérer, a été officiellement « restitué » à l’Égypte en septembre 1981.

Défis techniques. En février 1830, le ministère de la Marine, chargé du transfert des obélisques, fait voter un premier financement des opérations de 300.000 francs par le Parlement. Du 25 mai au 5 juillet, a lieu l’expédition d’Alger, début de la conquête de ce qui deviendra l’Algérie. La Marine profite de l’occasion pour faire construire, à l’arsenal de Toulon, un navire spécifique pour le transport du premier obélisque et dénommé Luxor.  Mis à l’eau le 26 juillet, ce trois-mâts, long de 42 m, est à fond plat et équipé de 5 quilles. Il doit pouvoir naviguer en haute mer jusqu’à Cherbourg, ne pas dépasser 2 m de tirant d’eau pour évoluer sur le Nil, ni 9 m de large pour passer entre les arches des ponts sur la Seine. A l’issue de la difficile traversée de la Méditerranée jusqu’à Alexandrie, le commandant du Luxor fait part au ministre de la Marine de la nécessité d’un navire à vapeur pour le remorquer lors du voyage du retour. Grâce à la crue du Nil, le Luxor atteint Louxor le 14 août 1831. Entre-temps, 400 ouvriers locaux ont commencé à creuser une chaussée de 400 m de long entre l’obélisque et la rive du Nil. Il s’agit ensuite de dégager du sable ce monolithe de 23 m de haut et pesant 230 t, de le recouvrir d’un coffrage de bois et de l’abattre (voir photo de la maquette). Plus de 200 hommes vont manœuvrer les appareils de halage et de retenue. Finalement, le 19 décembre 1831, l’obélisque est chargé à bord du Luxor, démâté et dont l’avant a été scié et enlevé. Le piédestal de l’obélisque, trop abîmé, ne sera pas emporté, à l’exception d’une partie représentant un groupe de  « babouins adorant le soleil », jugé trop impudique pour figurer place de la Concorde et qui terminera son voyage… dans la galerie des antiquités égyptiennes au Louvre. Après diverses péripéties sur le Nil, le Luxor arrive à Alexandrie le 2 janvier 1833. Il est pris en remorque par le Sphinx, première corvette à voiles et à vapeur de la Marine française construite à l’arsenal de Rochefort (1829). Parti le 1er avril d’Alexandrie le convoi arrive à Cherbourg le 12 août, après des escales à Rhodes, Corfou, Toulon, Gibraltar, Cap Saint Vincent et La Corogne. Un mois plus tard, il atteint le Havre, où le Luxor est pris en remorque par le navire à vapeur civil Héva jusqu’à Rouen. Là, le Luxor est démâté pour passer sous les ponts de la Seine et halé par 14 puis 28 chevaux jusqu’à Paris, où il arrive le 23 décembre 1833. Le voyage de 12.000 km du Luxor aura duré 2 ans et 9 mois. L’érection de l’obélisque, par 350 soldats, a lieu le 25 octobre 1836, place de la Concorde, devant le roi et 200.000 Parisiens.

Les autres obélisques. La récupération par la Grande-Bretagne de l’obélisque couché d’Alexandrie, dénommé « aiguille de Cléopâtre », n’a lieu qu’en 1876… et grâce à une initiative privée ! Le monolithe est mis dans un caisson étanche, transformé en embarcation avec un mât et remorqué par un bateau à vapeur. Au cours d’une tempête, la remorque se casse et le caisson dérive plusieurs jours avant d’être retrouvé. Il est érigé le 12 septembre 1878 sur le quai Victoria à Londres, à l’aide d’une machine à vapeur. La France ayant renoncé à son obélisque d’Alexandrie, celui-ci est proposé aux États-Unis en 1869. Lui aussi doit son transfert à un financement privé. Abattu le 5 décembre 1879 à l’aide d’une machine hydromécanique, il effectue un voyage difficile de 112 jours jusqu’à New York, où il est érigé à Central Park le 22 janvier 1881. Aujourd’hui, à part ces 3 obélisques, il est possible d’en voir encore 4 à Rome, 1 à Istanbul et… seulement 4 en Égypte : 1 à Héliopolis, 1 à Louxor et 2 à Karnak, dont celui que les Britanniques ont finalement renoncé à transporter.

Loïc Salmon

L’exposition « Le voyage de l’obélisque » (12 février-6 juillet 2014) se tient au musée de la Marine à Paris. Elle rassemble sur 350 m2 une centaine de tableaux, plans originaux, dessins, maquettes, dioramas des différentes opérations, objets archéologiques et documents qui illustrent les moments forts du transport de l’obélisque égyptien du temple de Louxor à Paris. Outre un album de l’exposition, sont programmés : des conférences (27 mars, 10 avril et en mai) ; un film de 52 minutes (France 5, 16 mars) ; une rencontre avec l’auteur-réalisateur (5 juin). Renseignements : www.musee-marine.fr




Sûreté des transports : enjeu majeur pour les entreprises et certains secteurs stratégiques

Vols, perturbations du trafic par suite de délinquances, sécurité des personnes et dégradation de la réputation de l’entreprise menacent tous les moyens de transports urbain, terrestre, aérien et maritime. La sûreté cumule mesures de protection et coopération avec les forces de police et de gendarmerie.

Jean-Marc Novaro (RATP), Arnaud Conrad (Exapaq), Charles Yvinec (Air France) et Simon Delfau (CMA-CGM) ont présenté la situation, au cours d’une conférence-débat organisée, le 29 janvier 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale et l’ASIS International France.

Transport urbain. La Régie autonome des transports parisiens (RATP) exploite un réseau de 16 lignes de métro, 2 lignes de RER, 5 lignes de tramway et 350 lignes d’autobus, totalisant plusieurs centaines de km dans Paris et sa banlieue. Selon Jean-Marc Novaro, tout passager se trouve en état de vulnérabilité, car il est en dehors de son environnement le plus familier et dans une position d’inconfort et un état d’esprit particulier. Plusieurs menaces concernent la RATP : incivilités ou comportements incorrects dénoncés périodiquement par voie d’affiches dans le métro ; vols à la tire (pickpockets) ; terrorisme NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) ; vols de câbles métalliques par des bandes organisées avec des risques d’effets dramatiques pour la circulation et les voyageurs ; graffitis qui occasionnent un coût énorme de remise en état des matériels. S’y ajoutent les risques liés à la sécurité : suicides de voyageurs ; découvertes de colis ou produits suspects, qui immobilisent les trains et gênent les passagers. La RATP dispose d’un corps de 1.200 agents de sécurité d’entreprise, assermentés, en uniforme et… armés (bombe gazeuse et revolver). Formés en interne, ils doivent remplir de bonnes conditions physique et psychologique et effectuent des patrouilles en coordination avec la police. Les données de géolocalisation sont utilisables en direct par le PC de la Brigade des réseaux ferrés d’Ile-de-France, situé à proximité de celui de la RATP. Un système de vidéosurveillance gère la circulation des trains et la protection des personnes et du matériel : 9.400 caméras dans les stations et installations fixes des différents moyens de transport ; 24.100 caméras à l’intérieur des autobus, trams, RER et métro. Enfin, la RATP organise des exercices de gestion de crises. En cas d’attentat NRBC, la remise en état du réseau nécessiterait un long travail de décontamination.

Transport routier. La crise favorise la multiplication des vols de marchandises, notamment dans les aires de stationnement d’autoroute et les entrepôts, explique Arnaud Conrad. Environ 1.500 vols par an, d’une valeur de 30 M€, se produisent en France, surtout dans le Sillon rhodanien, le Nord et le Sud de la France. Ils se répartissent essentiellement entre les alcools (16,3 %), l’alimentation (14,8 %), l’habillement (13,4 %) et les matériaux de construction, industriels et pièces d’automobiles (12,8%). Plus de 6 vols à main armée sur 10 ont lieu en Région parisienne. Tout incident est signalé aux forces de l’ordre, réparties sur le territoire : gendarmes dans les campagnes (80 %) et policiers dans les villes (20 %). Le « milieu » classique et les gangs de banlieue français sont à l’origine de 75 % des faits. Les organisations étrangères s’attribuent le reste : mafias italiennes et organisations criminelles de l’ex-URSS et des Balkans. Ces dernières font surtout du trafic d’armes pour le grand banditisme. Ainsi, un fusil automatique « kalachnikov », acheté 450 € en Serbie, est revendu 2.500 € en France. S’y ajoute la sécurité des personnes : accidents de la route et agressions des chauffeurs pendant les déchargements et chargements. La coopération avec les forces de l’ordre permet de se constituer partie civile, en vue de réclamer des dommages et intérêts, et d’évaluer les risques pour prendre des mesures préventives, comme la surveillance (humaine et électronique) et la traçabilité des produits transportés.

Transport aérien. Depuis 1931, il y a eu près de 1.500 actes terroristes, détournements, attaques contre un avion commercial, des passagers et des installations dans le monde, indique Charles Ivinec. Après une augmentation régulière entre 1945 et 1967, le nombre de détournements d’avions a bondi à 38 en 1968 et 82 l’année suivante. Chaque nouvel attentat conduit à de nouvelles mesures. Ainsi, ceux par avions suicides de septembre 2001 aux États-Unis ont eu pour conséquences le renforcement des portes du cockpit, le contrôle d’accès au cockpit et l’élaboration d’une liste d’articles prohibés. Outre l’application des règlements nationaux et internationaux, Air France dispose d’un programme de sûreté et forme ses personnels au sol et navigants. L’évaluation des niveaux de menace par cotation des escales à risques se fait par une veille événementielle à partir des médias, institutions gouvernementales, entreprises, instituts de recherche, réseaux de transport aérien et liaisons quotidiennes avec les expatriés, agents en déplacement et navigants. Chaque année, Air France dépense 70.000 € pour la sûreté.

Transports maritimes. Le groupe CMA-CGM exploite 430 navires qui transportent par an 11 millions de conteneurs équivalents 20 pieds (unité internationale de fret), scellés, par an dans 400 ports dans le monde, souligne Simon Delfau. Elle coopère totalement avec les autorités internationales et nationales en cas de découverte de trafics illicites : marchandises sous embargo ; espèces animales protégées ; explosifs et armes non déclarées. Les marchandises dangereuses sont ségréguées pour éviter les réactions chimiques intempestives. Clients et entités suspects figurent dans la propre base de données de CMA-CGM. A l’encontre des passagers clandestins, des mesures sont prises à bord dans les ports à risques : contrôle d’accès au navire renforcé ; éclairage ; rondes ; fouille du navire avant le départ. Des gardiens supplémentaires sont employés sur le quai et des scellés posés sur les conteneurs vides avant leur embarquement. Contre la piraterie, CMA-CGM a élaboré des mesures de protection passive : moyens de protection physique, vitesses adaptées, routes prédéfinies, zones d’exclusion, suivi permanent des navires, lignes de communications d’urgence et exercices. Enfin, des hommes armés embarquent à bord des navires les plus vulnérables transitant par l’Afrique de l’Est.

Loïc Salmon

Milipol 2013 : innovations technologiques pour la sécurité

Sûreté : élément stratégique des entreprises internationales

Sécurité : gestion des expatriés français en cas de crise

De gauche à droite : Simon Delfau, responsable sûreté à la compagnie maritime CMA-CGM ; Arnaud Conrad, responsable national sécurité sûreté  dans la société de transport terrestre Exapaq ; François Mattens, président de l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale ; Jean-Marc Novaro, directeur de la sécurité à la RATP ; Charles Yvinec, directeur de la sûreté à Air France. Pour trois de ces responsables, la sûreté en entreprise constitue une seconde carrière : l’un était contrôleur général de la police, un autre commissaire divisionnaire et un troisième avait servi dans la Légion étrangère.




Drones Air et Marine : surveillance, renseignement et… combat

Les drones de surveillance participent à la collecte du renseignement et accélèrent la boucle décisionnelle, en vue d’une intervention aérienne ou navale. Complémentaires des avions et hélicoptères, les drones de combat apportent de nouvelles perspectives opérationnelles.

Les spécificités des besoins de l’armée de l’Air et de la Marine dans ce domaine ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 3 décembre 2012 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Les interventions ont été rassemblées dans un ouvrage publié en 2013 (Prividef Éditions 224 pages 25 €).

Armée de l’Air. Les conflits récents ont montré l’efficacité des drones pour la surveillance et la reconnaissance de cibles fugaces, la surveillance des habitudes de vie sur un théâtre d’opérations et le besoin accru de discrimination des cibles, afin d’éviter les tirs fratricides ou les dommages collatéraux. La neutralisation des cibles à haute valeur ajoutée peut être assurée par les drones de surveillance dotés d’un armement, explique le lieutenant-colonel Virginie Bouquet de l’état-major de l’armée de l’Air. Aujourd’hui, les drones MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) répondent aux divers besoins de surveillance : frontières et approches maritimes ; convois « spéciaux » ; événements particuliers ; feux de forêt ; zones de pêche et de trafic routier ; conditions météorologiques. A l’avenir, le drone de surveillance devra élargir son champ de détection par l’emport de capteurs de localisation de communications ou d’un radar à synthèse d’ouverture, qui traite les données reçues sur une cible mobile pour en améliorer la résolution en azimut. La séquence «  surveillance, détection, reconnaissance et identification » sera achevée avec des capteurs vidéo à champ plus étroit dans l’électro-optique et l’infrarouge. Le drone de combat devrait arriver dans l’armée de l’Air française vers 2030. Les système de drones (vecteurs, liaisons de données et stations au sol) rempliront des missions dans des contextes ennuyeux, pollués ou dangereux. Ils renforceront plusieurs capacités : initiative des armées ; entrée d’une nation en premier sur un théâtre d’opérations ; frappe dans la profondeur tout en préservant la vie humaine pour éviter une exposition diplomatique et médiatique qu’exploiterait l’adversaire. Le vecteur devra pouvoir supprimer ou détruire des défenses aériennes adverses et assurer une reconnaissance stratégique au regard des menaces futures. Il devra renforcer les modes d’action des forces spéciales, grâce à ses furtivités électromagnétique et infrarouge, et larguer une arme d’une grande précision. Suite aux accords-cadres franco-britanniques de 2012, un démonstrateur commun de drones de combat devrait résulter des retours d’expérience des prototypes français « Neuron » et britannique « Taranis ». En outre, des démonstrations technico-opérationnelles se poursuivront jusqu’en 2020, dans le cadre du programme commun sur le système de combat aérien futur. Celui-ci inclura des avions de chasse et/ou des drones de combat. Il s’intégrera à un dispositif comprenant : des drones de surveillance MALE et HALE (Haute Altitude, supérieure à 20.000 m, Longue Endurance) ; des avions ravitailleurs ; un système de détection et de commandement aéroporté (AWACS en anglais), composé d’une station radar montée sur un avion de guet ; des avions de transport tactiques.

Marine nationale. Dans la combinaison drones/aéronefs habités, les premiers sont dédiés à la surveillance et l’identification et les seconds à l’intervention, indique le capitaine de frégate Hervé Chevalier de l’état-major de la Marine. L’absence d’équipage à bord d’un drone permet de l’exposer plus fortement au danger, d’exploiter son endurance et sa vélocité et de réduire les dépenses en ressources humaines (formation, qualification et entraînement). Le drone tactique contribue à la sûreté d’une unité navale, au recueil du renseignement d’intérêt maritime et au soutien de la lutte anti-surface et anti-sous-marine. Il sert aussi comme relais de communications, intercepteur radio/radar et transporteur de petites charges. L’équipage de l’hélicoptère embarqué se concentre sur l’intervention : tir de semonce ; recherche et sauvetage de personnes tombées en mer ; signification à un navire en infraction de se dérouter. La mise en œuvre du système de drone tactique dépendra du type de navire qui devra rester, le plus possible, maître de sa manœuvre. Le porte-avions Charles-de-Gaulle et les bâtiments de projection et de commandement à « pont droit » peuvent embarquer les drones MALE et ceux à voilure tournante à décollage et atterrissage verticaux (VTOL en anglais). Ils effectuent des missions de projection de puissance ou d’une force, de la mer vers la terre et sous escorte de frégates de lutte anti-aérienne, anti-surface ou anti-sous-marine. Équipées d’une plate-forme hélicoptère et capables de remplir des missions de maîtrise de zones opérationnelles, ces frégates peuvent emporter des drones VTOL de 50 kg de charge utile. Chargée de la maîtrise des approches maritimes, les vedettes, avisos et patrouilleurs, dépourvus de pont d’envol, n’emporteront que des minidrones de moins de 25 kg. La réversibilité de la trajectoire du drone VTOL lui permet de choisir l’instant adéquat pour se poser quand la mer est forte, contrairement aux autres drones à trajectoire irréversible. Capable de rester sur zone, il accroît le préavis de détection et donc d’intervention. Ce dernier, de l’ordre de 10 minutes contre un skiff (bateau pirate somalien) repéré à 5-7 milles marins (environ 9-13 km), monte à 30 minutes contre une frégate hostile à 15-20 milles (28-37 km) et 60 minutes contre un navire de commerce en infraction à 25-30 milles (46-56 km). Il dépasse 120 minutes pour des missions de routine contre n’importe quel navire dans une zone de 20 à 30 milles (37 à 56 km) de rayon et située à 40-60 milles (74-111 km) de son bâtiment porteur. Un hélicoptère embarqué sur une frégate ne peut voler que 3 heures par jour… mais son commandant de bord peut prendre l’initiative sur place !

Loïc Salmon

Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR

Marine : « navalisation » d’un drone aérien et test d’un système vidéo embarqué

Opex : enjeux et perspectives des drones militaires

Fin 2013, l’armée de l’Air française a pris livraison de 2 drones américains de surveillance MQ-9 « Reaper » (photo). La loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit la commande de 4 systèmes (12 vecteurs) Reaper avec des systèmes adaptés : liaison de données à vue directe et compatible avec le plan de fréquences français ; capteurs optroniques ou électromagnétiques réalisés en Europe. Voici les caractéristiques du Reaper français : envergure, 20,1 m ; longueur, 11 m ; hauteur, 3,8 m ; poids à pleine charge, 4,76 t ; vitesse maximale, 240 km/h ; plafond, 15.200 m ; rayon d’action, 1.850 km ; endurance, plus de 24 heures. Les armées de l’Air américaine et britannique ont déjà utilisé en Afghanistan la version combat du Reaper qui peut emporter, au choix : 4 missiles air-sol Hellfire ; 2 missiles air-air Stinger ; 2 bombes à guidage laser GBU-12 de 225 kg.  




Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

Les services de renseignement (SR) des pays arabes jouent des rôles sécuritaire, politique et d’ascension sociale. Quoique tout-puissants et omniprésents, ils n’ont pas vu venir les mouvements de contestation populaire de 2011, qu’ils ont tenté de canaliser ensuite.

Le général (2 S) Luc Batigne, ancien attaché de défense en Syrie et en Irak, et Agnès Levallois, consultante et spécialiste du monde arabe, en ont analysé les particularités au cours d’une conférence-débat organisée, le 21 janvier 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

« Sécuritocratie ». Ce terme, utilisé par les chercheurs arabes, souligne les liens étroits des SR avec l’État puis le régime, le clan et enfin la famille dirigeante. Lors de la constitution des États nations, les communautés dominantes ont choisi les domaines politique ou économique et les minorités les armées et surtout les SR, qui ont pris de l’importance en défendant des régimes autoritaires plutôt qu’en travaillant comme leurs homologues occidentaux, explique Agnès Levallois. Détenteurs de pouvoirs exorbitants et jouissant d’une impunité totale et de nombreux privilèges, les SR arabes attirent des gens compétents, mais recrutent aussi à tout va de gros bataillons d’informateurs. La création de l’État d’Israël (1948) a été perçue comme une menace pour les régimes arabes. Chacun a développé ses SR et les a multipliés pour surveiller la population et éviter que l’un d’entre eux ne devienne trop puissant et donc un danger pour le régime. Suivant l’évolution des alliances extérieures au Moyen-Orient et au Maghreb, les SR locaux ont été formés par la France et la Grande-Bretagne, puis l’URSS et enfin les États-Unis, qui ont également équipé les armées et les services de sécurité. Un SR arabe doit d’abord garantir la pérennité du régime par le contrôle de la population. Face aux dangers extérieurs, il doit rechercher des alliances et surveiller les diasporas des mondes anglophone et francophone : opposants exilés, étudiants à recruter, organisations de travailleurs à infiltrer et lieux de culte à bien connaître. Pour influencer l’opinion publique arabe, les divers pays protègent leurs intérêts régionaux en invoquant le grand idéal du « panarabisme » et en défendant des causes « justes » : Palestine, Cachemire et ….Kurdes du pays voisin ! Les SR arabes pratiquent le clientélisme : dans des sociétés minées par la corruption administrative, la « règle du  service rendu » permet de recruter des « obligés », qui suivront immédiatement les directives. Pour effrayer les individus récalcitrants, la violence peut être utilisée, mais avec doigté. Le soutien au terrorisme international a même servi ponctuellement au régime libyen de Kadhafi pour faire passer un message. La manipulation des pays occidentaux est du ressort des SR arabes, qui connaissent bien leurs homologues d’en face. Moins un régime se sent légitime, plus il multiplie les SR, souligne le général Batigne. Il s’ensuit une pléthore de SR en concurrence « où chacun cherche à dire ce qui fait plaisir au chef ». Pour le contrôle intérieur, les SR égyptiens ont mis l’accent sur les moyens humains, qui n’ont guère empêché la contestation de 2011. En revanche, les SR syriens, qui avaient investi dans l’informatique, ont pu réagir immédiatement sur les réseaux sociaux après les événements du Caire.

Exécutants et/ou décideurs. L’armée et le SR militaire, apolitiques, acquièrent une légitimité et constituent un recours, tandis que la police, au contact de la population, reste liée au régime. Pour analyser les relations entre les SR et les régimes en place, Agnès  Levallois et le général Batigne ont classé les pays arabes selon trois critères :  SR outil du pouvoir ; SR centre « de » pouvoir ; SR centre « du » pouvoir. Dans la 1ère catégorie, figurent d’abord les monarchies du golfe Arabo-Persique et la Jordanie, qui contrôlent leurs SR plus qu‘ailleurs. Au Maroc, la monarchie a repris en mains les SR militaires et civils. Dans les Territoires Palestiniens, malgré le contrôle de Gaza par le mouvement islamiste Hamas, les SR travaillent avec leurs homologues occidentaux. En Tunisie, Ben Ali avait confié la sécurité de son régime à la police. Dans la 2ème catégorie, entre d’abord le Yémen où les SR occupent une place importante dans le système tribal. Au Soudan, ils sont aux ordres du régime. En Libye, l’ancien chef des SR de Kadhafi s’est réfugié au Qatar. Depuis, chaque mouvance ou clan dispose de SR qui se font concurrence. Au Liban, un SR n’étant pas considéré comme un organe du régime, chaque communauté veut le sien pour se protéger : un chrétien dirige le SR militaire et un musulman sunnite celui du ministère de l’Intérieur. En Irak, Saddam Hussein avait organisé une concurrence permanente entre ses services. Après l’intervention américaine de 2003, la CIA a créé un SR sunnite. Dans la 3ème catégorie, se trouvent les pays où les armées, très fortes, bénéficient d’une assise économique. En Algérie, pas un fonctionnaire n’est nommé sans le consentement du Département du renseignement et de la sécurité. Mais après la prise d’otages dans le centre gazier d’Imn Amenas en 2013, la sécurité intérieure lui a été retirée et placée sous la tutelle directe de la présidence de la République. Toutefois, l’armée a conservé le service des écoutes. En Égypte, le GIS (Government Intelligence Service), tombé en disgrâce à la chute de Moubarak, a transféré ses dossiers à la Direction du renseignement militaire (ministère de la Défense). En Syrie, les SR ne s’appuient pas sur des clans de l’armée comme en Algérie ou en Égypte. Mal vue par les communautés chiite et sunnite, celle des alaouites a fait carrière dans les armées et les SR et, quoique très minoritaire, dirige le pays.

Coopérations ambigües. Très intéressés par toute ce qui se passe dans la région, les SR israéliens travaillent avec leurs homologues occidentaux pour obtenir en échange des renseignements sur les pays où ils ne peuvent aller. Ils entretiennent des coopérations avec certains homologues arabes : officielles avec ceux de Jordanie et bonnes avec ceux de l’Égypte. Ils gardent aussi des contacts avec les SR palestiniens pour assurer la sécurité de Gaza. En Libye, la CIA américaine et les MI6 et MI5 britanniques ont travaillé avec les SR de Kadhafi pour infiltrer les réseaux islamistes de Grande-Bretagne. Aujourd’hui, les pays arabes coopèrent de façon ambiguë avec l’Occident. Leurs SR travaillent avec leurs homologues pour lutter contre le terrorisme, mais agissent parfois contre les intérêts des pays d’accueil.

Loïc Salmon

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

DCRI : anticiper les menaces futures

Les « printemps arabes » de 2011 n’ont pas eu les mêmes conséquences dans les pays concernés. Les réalités sociales, économiques et militaires sont en effet  différentes au Liban et en Irak, Syrie, Égypte, Tunisie et Algérie. Le changement né de ces « révolutions » préoccupe le Conseil de coopération du Golfe, qui regroupe l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, Koweït, Oman et le Qatar. Ces monarchies, assises sur leurs privilèges et gisements d’hydrocarbures, entendent préserver leurs régimes, maintenir l’Iran et l’Irak à distance et gérer elles-mêmes le cas du Yémen, qui les inquiètent au premier chef.




Armée de Terre : faire plus sur le plan opérationnel avec moins de moyens

L’armée de Terre peut remplir son contrat de déployer durablement 15.000 hommes, dont 7.000 en opérations extérieures, mais n’a pas la capacité d’agir en permanence.

Tel est l’avis de son chef d’état-major, le général Bertrand Ract-Madoux, invité par l’Association des journalistes de défense le 21 janvier 2014 à Paris.

Les opérations. Les engagements au Mali (janvier 2013) et en République Centrafricaine (RCA, décembre 2013) ont mobilisé 66 % du dispositif d’alerte « Guépard ».  Intervenir sur deux théâtres extérieurs reste possible et acceptable, estime le général. « Pour un engagement majeur, je suis prêt à envoyer plus, en bouleversant le mode de fonctionnement actuel, mais pas trop ». Vu que 72 % des personnels sont sous contrat et que 45 % reçoivent le salaire minimum de la fonction publique, « cela risque de faire exploser les familles ». En 2013, l’armée de Terre a perdu 12 hommes au combat, dont 7 au Mali et 2 en RCA. Ces dernières opérations ont confirmé la bonne image de l’institution militaire dans l’opinion, face à des menaces différentes et fluctuantes contre des populations civiles, souligne le général. En outre, elles ont démontré le courage et le discernement des soldats et la qualité du commandement. Les jeunes cadres se trouvent dans des cas d’initiative totale dans la première demi-heure et le commandement doit faire preuve de courage intellectuel et de continuité dans l’action. « On a la chance d’avoir des forces assez modulaires et la capacité de les basculer d’un pays à l’autre ». Un autre déploiement en Afrique dépendra de l’évolution de la menace et des besoins des pays liés à la France par des accords de défense pour des actions à long terme. La durée de l’engagement correspond au contexte local. « Pour rassurer, il faut rester suffisamment longtemps. Si les forces armées (du pays) n’ont pas pris la place de nos soldats, on accroît le risque ». L’intervention d’une force internationale au Mali, qui répondait à une menace contre la population civile, a abouti à un processus politique (élections présidentielles et législatives). En RCA, les autorités françaises ont envoyé 1.600 hommes à Bangui, en raison de la surprise causée par la brutalité et l’ampleur des émeutes des 5 et 6 décembre 2013. Saluant l’évolution politique favorable, le général Ract-Madoux a indiqué que le fond du problème n’est ni religieux ni militaire, mais de l’ordre de la délinquance et du sentiment de haine au fur et à mesure de l’escalade. Malgré la rapidité du déploiement des forces françaises et leurs efforts, il se produit de ci de là des incidents d’origine sociale ou tribale. L’intervention a pour but de faire cesser la violence et d’éviter le risque de guerre civile et de génocide de grande ampleur entre les communautés chrétienne et musulmane. Cependant, il subsiste encore des espaces entiers qui échappent au contrôle des forces de sécurité centrafricaines. En outre, il faudrait constituer un pont aérien et envoyer des forces supplémentaires pour relever le défi humanitaire, car beaucoup de gens se trouvent dans le dénuement. Les interventions dans l’urgence au Mali et en RCA ont été entreprises tout en maintenant les engagements durables au Liban et en Afrique de l’Ouest. Le redéploiement des forces françaises aux frontières de la RCA ne poserait guère de difficultés  dans un milieu connu : « On enchaîne les solutions qui sont les meilleurs compromis ». Interrogé sur l’intervention française au Rwanda (1994) accélérée par le risque génocidaire, le général a rappelé que la mission a été remplie et qu’aucun cadre français n’a été mis en cause avec des faits avérés. « Pour nos soldats, c’est une référence dans laquelle il ne faut pas se retrouver ». Quant à la sortie d’Afghanistan, situation très délicate à gérer, « nous sommes satisfaits du comportement des soldats afghans que nous avons formés et à qui nous avons laissé la mission (sécurisation de la province de Kapisa) ».

Le fonctionnement. L’armée de Terre 2014 est une armée d’emploi avec 7.000 hommes déployables en opérations extérieures qu’il faut relever tous les 4 mois, souligne son chef d’état-major. Elle compte 6 brigades, auxquelles s’ajoute la brigade franco-allemande qui sera envoyée au Mali en mars. Le vote (décembre 2013) de la loi de programmation 2014-2019, indispensable pour les armées et les industriels de l’armement, permet d’engager un « référentiel pour l’équipement des forces ». Toutefois, ajoute son chef d’état-major, l’armée de Terre se trouve sur le fil du rasoir, « sentiment partagé par nos élus qui ont compris le risque de l’érosion programmée de l’effort budgétaire, qui peut rendre à la fin un projet caduc ».  Sont lancés les grands programmes suivants : « Scorpion » avec l’entrée en service du véhicule blindé multi-rôles en 2018 et de l’engin blindé de reconnaissance et de combat en 2020 ; missile antichar moyenne portée pour l’infanterie et la cavalerie pour remplacer les Milan et Eryx en 2018 ; hélicoptères Tigre 2 et NH90 ; nouveaux camions pour la logistique, qui seront envoyés au Mali dans le mois suivant leur livraison ; lance-roquettes unitaire (13 exemplaires livrés en 2014) qui tire à 70 km de distance avec une précision de 5 m par tous les temps ; budget « préparation opérationnelle » pour la conduite de l’entraînement des troupes en outre-mer, en vue d’un engagement extérieur significatif. L’armée de Terre a peu de grands choix stratégiques et connaît ses coûts avec précision. « Son projet est soutenable à condition que les conditions budgétaires soient remplies année après année ». Par ailleurs, la défense subit une déflation d’effectifs importante : 30.000 postes supprimés entre 2009 et 2012 et environ 7.000 en 2013. Cela devrait continuer en 2014 et 2015, alors que l’accompagnement financier a été arrêté en 2013. Entre 2009 et 2018, indique son chef d’état-major, le volume de l’armée de Terre aura été réduit de 66.000 personnels, soit l’équivalent de sa capacité projetable (voir encadré). Pourtant, il reste optimiste : « Il y a une prise de conscience du fait qu’en matière de déflations d’effectifs il ne faut pas aller trop loin dans les économies. C’est un grand réconfort pour les soldats ». Selon un sondage d’opinion, 66 % des personnes interrogées estiment qu’il faut maintenir les effectifs de la défense. En outre, 80 % des jeunes engagés choisissent l’armée de Terre, qui bénéficie d’une image d’utilité. « Depuis 20 ans, le cœur des engagements se passe au sol, là où sont les populations ».

Loïc Salmon

Armée de Terre : professionnalisme et inquiétude

Armée de Terre : un nouveau chef d’état-major

Armée de Terre, capacité opérationnelle et technicité

Selon le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale, les forces terrestres disposeront, à l’horizon 2025, d’unités adaptées à la diversité, à la durée, à la dispersion et au durcissement des opérations. Leur capacité opérationnelle, de l’ordre de 66.000 hommes projetables, comprendra : les forces spéciales terrestres ; 7 brigades interarmes ; des unités d’appui et de soutien ; les unités prépositionnées et celles implantées dans les départements et territoires d’outre-mer. Ces forces disposeront d’environ 200 chars lourds, 250 chars médians, 2.700 véhicules blindés multi-rôles et de combat, 140 hélicoptères de reconnaissance et d’attaque, 115 hélicoptères de manœuvre et d’une trentaine de drones tactiques.




Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

La France développe, en coopérations multiples, une capacité de surveillance de l’espace, de plus en plus menacé, pour y garantir sa liberté d’action et protéger ses intérêts et ses forces militaires déployées, tout en respectant ses engagements internationaux.

Le général de division aérienne Yves Arnaud, commandant le Commandement interarmées de l’espace, a fait le point sur la question au cours d’une conférence-débat organisée, le 17 décembre 2013 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Enjeu de puissance. Aujourd’hui, quelque 50 pays disposent d’une capacité spatiale par l’acquisition de satellites, sans posséder de lanceurs. « Google Earth » réalise des images satellites avec des résolutions inférieures à 50 cm… que peuvent éventuellement se procurer des organisations terroristes. L’espace est devenu un instrument de politique étrangère et un multiplicateur de forces militaires. Grâce au niveau élevé de ses ingénieurs et une volonté de soutien à l’industrie et la recherche, la France est la seule en Europe à mettre en œuvre une capacité spatiale complète : alerte avancée pour détecter le départ de missiles, navigation par satellites (système de positionnement Galileo) et lancement (Ariane Espace et Soyouz depuis la base de Kourou). Sa capacité autonome de situation lui donne son autonomie stratégique. La capacité spatiale permet de remplir les missions militaires. Le Livre blanc 2008 sur la défense et la sécurité nationale précise : « L’espace extra-atmosphérique est devenu un milieu aussi vital pour l’activité économique mondiale et la sécurité internationale que les milieux maritime, aérien et terrestre ». Sur le plan juridique, l’espace n’appartient à personne, mais le Traité de 1967 interdit d’y placer des armes de destruction massive. Toutefois, l’espace est devenu une zone de confrontation, où certains États ont déjà manifesté leur capacité d’agression. Ainsi, la Chine, qui a réalisé en quelques années des progrès remarquables dans le domaine spatial, a tiré en 2007 un missile sur un de ses satellites en orbite. L’année suivante, les États-Unis ont fait de même sur un satellite en orbite plus basse… démontrant ainsi leur propre capacité. Leur système de positionnement GPS, constitué d’une constellation de satellites en orbite à 20.400 km d’altitude, permet de prévoir les précisions de tir sur un théâtre donné. L’autorisation de tir de l’arme dépend en effet de la qualité du signal. En outre, le GPS fournit l’horloge de référence pour toutes les opérations bancaires dans le monde, dont le dysfonctionnement engendrerait un véritable chaos. Mais, leurs propres intérêts les obligent à en garantir l’accès aux services civils. Les petits satellites ont une orbite et une durée de vie inférieures aux gros satellites militaires, qui emportent de lourds moyens optiques performants. Ainsi, les satellites « Pleiades » français pèsent 980 kg et « Hélios » 4,2 t. Ils surveillent les zones où sont déployées les forces et renseignent les autorités politico-militaires. Les études des satellites post-Pleiades et post-Hélios commenceront en 2017.

Surveillance indispensable. Un débris de 1 cm2, qui se déplace dans l’espace à 7 km/s,  détruit un satellite de plusieurs tonnes. Le 10 février 2009, la collision entre le satellite américain « Iridium-33 » de téléphonie mobile et le satellite russe « Cosmos-2251 » a causé plusieurs milliers de débris d’une surface supérieure à 1 cm2 et dispersés sur des orbites de 250 km à 1.300 km. Ces « nuages » de débris menacent notamment les orbites des satellites français « Hélios » (observation optique) et « Elisa » (écoute électromagnétique pour la détection des radars). Une collision similaire polluerait, par une réaction en chaîne, la totalité des orbites basses. Actuellement, 30.000 débris en orbite basse sont « traçables ». Un satellite, dont l’orbite est modifiée, peut éviter une collision, mais au détriment de sa durée de vie. La redondance de ses appareils vitaux, placés à des endroits séparés, augmente sa capacité de survie. En outre, la rentrée d’un satellite dans l’atmosphère représente un risque pour les populations sur terre. Par ailleurs, la menace, intentionnelle et identifiée, contre un satellite en orbite constitue un acte de guerre. La surveillance de l’espace porte donc sur la détection des risques et menaces et la protection des satellites contre collisions et attaques. La France met en œuvre le radar « Graves » (grand réseau adapté à la veille spatiale), conçu pour détecter les objets en orbite de 400 km à 1.000 km, en suit environ 2.400. Les Etats-Unis, la Russie, la Chine et le Japon disposent des mêmes capacités. Les autres moyens français incluent les radars de trajectographie « SATAM » (centres d’essais et champs de tir) et « TIRA » (franco-allemand) et ceux du Monge, bâtiment d’essais et de mesures des tirs de missiles balistiques (dissuasion nucléaire). Les logiciels français « Ciborg » et américain « STK » analysent les données de « Graves ». Depuis 2012, le programme « Oscegeane » permet d’observer depuis la terre les satellites géostationnaires à 36.000 km d’altitude et de suivre les satellites d’écoute de communications.  C’est aussi à partir des données de « Graves » et des radars américains plus performants que le Centre national d’études spatiales élabore les risques de collision. Son centre opérationnel d’orbitographie détecte également des objets d’intérêt militaire en coordination avec le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes.

Coopérations incontournables. Les coopérations opérationnelle et de partage de données avec les États-Unis, diplomatiques au début, sont devenues commerciales. La confidentialité est de règle, car chaque pays connait les orbites fines des satellites de l’autre. Les satellites optiques français complètent les satellites radars allemands et italiens. Une observation optique donne une image réelle…quand le ciel est dégagé. Une observation radar est de moins bonne qualité, mais possible par tous les temps ! Toutefois, son interprétation est plus complexe que celle de l’image optique. Enfin, la coopération franco-allemande (armée de l’Air, CNES et centre allemand GSSAC) constitue le noyau du programme européen de surveillance de l’environnement spatial à l’horizon 2020 (« Galileo » et « Copernicus »).

Loïc Salmon

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Les « géocroiseurs » ou astéroïdes susceptibles de rencontrer la terre y causeraient des dégâts considérables. Les effets des rayons solaires peuvent perturber le fonctionnement ou même endommager les satellites. S’y ajoutent les millions de débris de toutes sortes dans l’espace (photo), dont la durée de vie varie de 6 mois à plus de 10.000 ans selon les orbites. Le Centre national d’études spatiales (CNES) et l’Agence spatiale européenne assurent la météorologie de l’espace. A ce titre, le CNES entretient des relations avec la Russie et la Chine. L’armée de l’Air surveille l’espace pour détecter les collisions possibles et les rentrées à risques dans l’atmosphère. Elle évalue aussi les menaces que représentent les survols de satellites adverses ou le rapprochement de satellites français d’intérêt militaire.




État-major des armées : bilan de l’amiral Édouard Guillaud

Chaque fois que le gouvernement les a sollicitées, les armées ont réagi avec un préavis très court, comme pour les opérations aéroterrestres au Mali et aéromaritime en Libye. En outre, le cyberespace est devenu un nouveau théâtre d’affrontement international et l’espace fournit des renseignements.

C’est ce qu’a déclaré l’amiral Édouard Guillaud, le 27 janvier 2014 à Paris, devant l’Association des journalistes de défense à l’issue de son mandat de chef d’État-major des armées (CEMA).

Les opérations. Les réformes ont accru la réactivité et la modularité des armées, qui ont dépassé les stades de l’interarmes et de l’interarmées. Ainsi en Libye, ont été mobilisés : 1 avion d’alerte avancée AWACS, des ravitailleurs en vol, l’aviation légère de l’armée de Terre, 1 sous-marin, les Forces spéciales ainsi que des Rafale, Mirage 2000 et Super-Étendards Modernisés, dont la trajectoire a été modifiée quand il le fallait. Dans l’ensemble, les relations avec les divers grands commandements américains sont « lucides », précise l’amiral. La coopération en matière de ravitaillement en vol et de renseignement est indispensable à la sécurité des opérations, car « la capacité intellectuelle d’analyse de nos adversaires est extrêmement puissante ». Le Sud de la Libye, où l’État doit se reconstruire, l’Algérie, le Tchad et le Niger sont conscients de la nécessité de sécuriser leurs frontières pour éviter qu’elles deviennent un centre de gravité du terrorisme. Au Sahel, à défaut d’éradiquer le terrorisme des mouvements djihadistes, précise le CEMA, il s’agit de le maintenir à un niveau contrôlable par les gouvernements locaux. Cela passe par l’entraînement de leurs armées, du ressort de la Mission de formation de l’Union européenne au Mali. Avant l’intervention française (2013), les troupes d’Al Qaïda, qui venaient auparavant se reposer au Mali, s’y étaient installées, vu le nombre de caches logistiques et d’armes découvertes. Désormais, « nous voulons empêcher le terrorisme international de reprendre le pays comme sanctuaire ». En République Centrafricaine, pays grand comme la France et la Belgique et peuplé de 4,7 millions d’habitants, il n’y a plus d’État et il est donc facile de vivre de rapines, souligne le CEMA. Chaque jour, quelque 40.000 personnes (le double la nuit) se réfugient à proximité de l’aéroport de Bangui, sécurisé par les troupes françaises. Seuls des moyens militaires peuvent rétablir l’ordre, en raison des niveaux de violence et de l’armement utilisé : « On se fait tirer dessus au RPG (lance-roquettes anti-char) et à la mitrailleuse de 14,7 mm » ! La reconstruction du service public se fera avec les forces de police et de gendarmerie. Les 1.600 soldats français s’y emploient avec l’aide de 6.000 Africains de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique, dont 1.500 sont déployés en province, en attendant l’arrivée d’un contingent européen de 500 hommes (autorisé le 28 janvier 2014 par le Conseil de sécurité de l’ONU). Au Liban où sévit le mouvement chiite Hezbollah qui dispose d’une branche armée, la France dans le cadre de la Force intérimaire des Nations unies au Liban, les États-Unis et certains pays arabes aident l’armée libanaise à réagir dans l’urgence opérationnelle. L’Arabie saoudite va lui fournir 3 Mds$ pour répondre à ses besoins. A la frontière Sud du Liban, Israël se satisfait de la situation face à la Syrie en pleine guerre civile. Par ailleurs, le plan prospectif à 30 ans de la Direction générale de l’armement oriente les recherches pour dégager les besoins futurs des forces. Toutefois, l’amiral Guillaud regrette l’insuffisance du nombre de « think tanks » en France par rapport aux pays anglo-saxons. Ces structures indépendantes de l’État, produisent des rapports d’experts, notamment sur la stratégie. De son côté, le CEMA anticipe des menaces potentielles : détroit de Malacca, où transitent 40 % des exportations européennes ; Yémen, devant lequel circule 40 % du pétrole destiné à l’Europe ; delta du Niger, théâtre de brigandage maritime.

L’évolution des forces. Au cours de son mandat, le CEMA a constaté un grande continuité dans la politique de défense de la France, quel que soit la majorité au pouvoir, le Premier ministre ou le ministre de la Défense. Il a cité deux présidents de la République : « Les armées sont le fer de lance de la politique étrangère » selon l’un ; « Sans armée forte, pas de diplomatie forte », selon l’autre. Interrogé sur l’utilité du porte-avions, il a rappelé que 80 % de la population mondiale se trouve à moins de 500 km de la mer, théâtre potentiel d’opérations. Les autorités politiques décident de l’emploi du Charles-de-Gaulle, à quai 165 jours/an pour entretien. Malgré les restrictions budgétaires, les Etats-Unis restent fidèles à leur stratégie « From the Sea » (à partir de la mer) en maintenant 10 groupes aéronavals en service. Le 18 janvier 2014, la Chine a annoncé la construction d’un 2ème porte-avions, moins de 2 ans après la mise en service du premier. Par ailleurs, la France est la seule nation occidentale, après les Etats-Unis, à disposer de satellites optiques. Toutefois, certains matériels (véhicules de l’avant blindés et Mirage 2000) vieillissent. Une quinzaine d’années s’écoulent entre le lancement d’un nouvel équipement et son entrée en service opérationnel. Trop d’achats à l’étranger conduisent à une dépendance envers les pays fabricants et « l’industrie de défense ne se délocalise pas », souligne le CEMA. La France coopère avec la Grande-Bretagne en matière de recherche et développement, pour le drone Watchkeeper de taille intermédiaire et pour la « force expéditionnaire commune ». Avec l’Allemagne, l’évolution de la classe politique permet de grandes avancées, notamment la participation d’instructeurs à la formation des troupes maliennes. Au terme de son mandat, l’amiral considère indispensable de préserver la sophistication capacitaire des armées (moyens, formation et entraînement). Il reconnaît la fragilité du moral des personnels, apparente après les ratées du logiciel de paie « Louvois », mis en œuvre en 2011 et qui sera remplacé en 2015. Enfin, malgré la limitation de leurs budgets, les armées renouvellent leurs ressources humaines par l’embauche de 18.000 jeunes par an, dont le CEMA a salué la qualité sur les théâtres d’opérations.

Loïc Salmon

Les armées, réforme, budgets et opérations

État-major des armées : changement des deux principaux titulaires

Chef d’état-major des armées (CEMA) depuis le 25 février 2010, l’amiral Édouard Guillaud quitte ses fonctions le 14 février 2014. Conseiller militaire du gouvernement, le CEMA est responsable de l’emploi des forces et assure le commandement des opérations militaires sous l’autorité du président de la République et du gouvernement, sous réserve des dispositions relatives à la dissuasion nucléaire. Il a autorité sur : les chefs d’état-major des armées de Terre de l’Air et de la Marine nationale ; les commandants supérieurs dans les départements d’outre-mer, en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie ; les commandants des forces françaises à l’étranger et leurs états-majors interarmées ; les officiers généraux de zone de défense. II est aussi chargé des relations avec les armées étrangères et les structures militaires de l’Union européenne et de l’OTAN.