Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

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Dans son volet terrestre, l’intervention française au Mali a comporté quatre phases : course en avant pour arrêter le raid djihadiste sur Bamako ; établissement d’une tête de pont sur le fleuve Niger ; mise en place de points d’appui à Gao, Tessalit et Ménaka ; réduction des « sanctuaires » ennemis.

Le général de brigade Bernard Barrera, qui a commandé la brigade « Serval » pendant l’opération du même nom, et le colonel Pierre Esnault, chef de division au Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), ont présenté un premier retour d’expérience de l’armée de Terre au Mali, le 30 septembre 2013, devant l’Association des journalistes de défense.

Les combats. Début février, après les prises de Gao et Tessalit, l’ennemi a disparu. Aucun coup de feu n’a été tiré à Tombouctou et Ménaka. Puis le 10 février, 3 combattants suicides se manifestent dans un commissariat et, le 19, la violence se déchaîne simultanément à Tessalit et dans le massif de l’Adrar. Le 21, les djihadistes attaquent les forces françaises et maliennes. Le 22, ils affrontent durement les Tchadiens (26 morts et 70 blessés) qui appliquent la tactique du « rezzou » en fonçant  sur eux avec leurs pick-up, sirènes hurlantes. Les forces spéciales aident ponctuellement en amont la brigade Serval pour la prise de points d’appui et lui fournissent des renseignements. Ensuite, la guerre d’usure commence, avec des infiltrations de djihadistes de nuit à Gao et Tombouctou. Lors des opérations « Panthère » de nettoyage, les légionnaires avancent d’environ 1 km/jour pour éviter de se trouver imbriqués dans les lignes adverses. Les djihadistes se trouvent en effet à des distances variant de 300 m … à 10 m ! Drogués, ils sont prêts à se faire tuer plutôt que de quitter leurs « sanctuaires ». Par comparaison, les talibans d’Afghanistan tirent à 800 m et préfèrent sauver leur vie. Les ordres de repli des djihadistes seront connus par les renseignements collectés par les Tchadiens, écoutes radio et petits drones. Les djihadistes du Nord parlent français et ceux du Sud le même dialecte que les Tchadiens. Début avril, tous ont été chassés des emplacements qu’ils tenaient depuis février et évitent tout combat. En outre, leurs « fantassins de base », n’étant plus payés ni commandés par l’organisation terroriste Aqmi, ont disparu. Par ailleurs, les militaires français ne s’attendaient guère à rencontrer des enfants soldats. Des villageois ont déclaré que leurs enfants leur avaient été « volés » et qu’ils risquaient d’avoir les mains coupées s’ils refusaient de les laisser partir. « Il n’y a pas d’exemple de Français qui aient tiré sur des enfants soldats », indique le général Barrera.  Des enfants, blessés par des éclats d’obus, ont pu être sauvés. Si certains servaient comme porteurs, d’autres âgés de 12-13 ans avaient reçu un entraînement militaire. Capturés, ils ont été envoyés à Bamako et remis à la Mission des Nations unies au Mali. Par ailleurs, des groupements français de perception opérationnelle, équipés de haut-parleurs, se déplaçaient le jour en première ligne pour inciter les villageois assoiffés à se rendre et, la nuit, leur transmettaient des messages. Favorable à l’intervention franco-africaine, la population renseignait sur l’adversaire et les caches de munitions. Toutefois, précise le général, il n’y a pas eu d’opération dite « d’influence » (psychologique).

Le bilan. Les pertes djihadistes se montent à environ 600 tués et 600 blessés, dont certains évacués à dos de dromadaire ou sur des mobylettes. La brigade Serval a tiré 34.000 munitions d’armes légères, 58 missiles anti-char, 753 obus d’artillerie, 80 obus de 105 m/m et 3.502 obus de 30 m/m. Elle a neutralisé 50 véhicules, 60 engins explosifs improvisés (EEI) et 20 vestes bourrées d’explosifs pour combattants suicides. Elle a découvert 150 t de munitions, provenant de stocks maliens ou libyens, de nombreux lance-roquettes anti-char (RPG), moyens de communications et GPS. Les hélicoptères français ont été pris à partie par des mitrailleuses et des RPG mais pas par des missiles sol/air, dont les djihadistes ne savaient pas se servir et qui se détériorent vite en milieu désertique s’ils ne sont pas entretenus. La chaîne logistique ennemie a été disloquée. Un « sanctuaire » conquis dans l’Adrar s’est révélé une véritable base terroriste avec des casemates pour les bombes destinées à la fabrication d’EEI, des ordinateurs et de faux passeports égyptiens et canadiens. Le Sud du Mali, où vivent des ethnies noires et arabes, constitue la plaque tournante des trafics de stupéfiants et d’êtres humains. « Les narco-trafiquants ont habillé leurs actions terroristes avec une connotation religieuse », estime le général.

Les enseignements. Sans attendre les rapports de fin de mission, le CDEF a tiré les premières leçons du succès de l’opération Serval, dont l’analyse se poursuit : entraînement spécifique de la brigade au combat interarmes et interarmées depuis 18 mois ; performance des matériels et équipements ; boucle décisionnelle courte ; rusticité et endurance de la troupe après 20 ans d’opérations extérieures ; audace et volonté du commandement. Au départ, il y avait une forte volonté politique, avec acceptation d’une campagne à risques (pertes de soldats), explique le général Barrera : il fallait libérer d’urgence le pays, détruire les « terroristes » et retrouver les otages français détenus par l’Aqmi. Après discussion entre Paris et le commandement sur le terrain, il a été décidé très vite de reprendre Tombouctou, site emblématique depuis l’explorateur français René Caillé (1799-1838), et Gao qui contrôle la boucle du Niger. Les véhicules blindés du combat d’infanterie, canons Caesar et hélicoptères Tigre ont donné toute satisfaction en matière de mobilité, puissance de feu et précision des tirs. En revanche, les véhicules de l’avant blindé, véhicules blindés légers et engins blindés de reconnaissance feu (AMX 10-RC) accusent leur âge. Des efforts restent à faire sur les matériels radio. Lors de leur passage au « sas de décompression » à Chypre, les troupes paraissaient plus éprouvées que celles de retour d’Afghanistan. Par ailleurs, de l’avis de plusieurs ministres de la Défense, si le Mali tombait, toute la bande sahélienne cédait. Enfin, conclut le général, « si l’ennemi avait gagné, il aurait mis en échec l’armée française ! »

Loïc Salmon

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Le Mali s’étend sur 1,24 Mkm2. Sa température varie entre 30° et 40° C toute l’année et sa population compte 18 ethnies différentes. L’opération « Serval » s’est déroulée dans les champs de dunes d’Araouane, la brousse du Gourma, le massif montagneux de l’Adrar des Ifoghas  et la région des grands oueds. Du 11 au 31 janvier 2013, la montée en puissance a mobilisé 2.159 hommes du dispositif de déploiement d’urgence « Guépard », venus de métropole, et 422 soldats des forces prépositionnées, dont 162 de la force « Licorne » en Côte d’Ivoire et 260 de la force « Épervier » au Tchad. En mars, Serval comptait 4.500 soldats, 206 véhicules blindés, 21 chars, 4 canons Caesar et 21 hélicoptères. Les pertes françaises s’élèvent à 6 morts : 4 au combat et 2 par engins explosifs improvisés. L’effectif sera réduit à 2.000 hommes en novembre, puis à 1.000 fin janvier 2014.

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