Ukraine : stabilisation du front, défense sol/air française en Roumanie, vers une adhésion à l’OTAN des Suède et Finlande

Les forces armées russes contrôlent l’Est et le Sud de l’Ukraine. La France fournit un système sol/air Mamba à la Roumanie. Suède et Finlande décident d’adhérer à l’OTAN. La Belgique va acheter 9 canons Caesar à longue portée.

L’Etat-major des armées (EMA) a présenté la situation au 25 mai 2022 (voir carte). Le 19 mai à Paris, il a annoncé le renforcement de la mission « Aigle », déployée en Roumanie. Le 15 mai, la Suède a déposé une demande d’adhésion à l’OTAN et la Finlande le 16 mai. Elles renoncent ainsi à leur neutralité traditionnelle, la première depuis 1814 et la seconde depuis 1948.

Le conflit sur le terrain. La carte de l’EMA présente : en rouge, la zone sous contrôle militaire russe ; en stries rouges, les gains territoriaux russes. Sur le front Est, les forces armées russes tiennent fermement leurs positions au Nord et à l’Est de Kharkiv. En outre, les forces armées ukrainiennes auraient transféré une partie de leurs troupes dans l’Est du Donbass, afin de s’opposer à l’avancée des unités russes (1). Par ailleurs la ville de Lyman subit toujours d’importants tirs d’artillerie, prélude probable à l’assaut russe (2).

La mission « Aigle » renforcée. En 2007, la France a conclu un partenariat stratégique avec la Roumanie, notamment dans la défense sol/air. Le 16 mai 2022, elle y a installé le système Mamba et un centre de management de la défense dans la 3ème dimension. Mis en œuvre par une centaine de militaires de l’armée de l’Air et de l’Espace, le Mamba assure une bulle de protection au profit des forces opérant dans la zone de couverture. Via une liaison de données tactiques, il est connecté et intégré au système de défense aérienne roumain et à celui de l’OTAN. Le Mamba est équipé de 8 missiles Aster 30 montés sur camions. L’Aster 30 compte deux étages et présente les caractéristiques suivantes : vitesse mach 4,5 (5.556 km/h) en 3,5 secondes ; portée supérieure à 100 km ; longueur, 4,90 m ; poids 465 kg. Dans le cadre de la mission « Aigle », des unités françaises ont été déployées en Roumanie le 26 février 202,2 soit deux jours après le déclenchement de l’attaque de la Russie contre l’Ukraine. La France assure le commandement du bataillon d’alerte de la force de réaction rapide de l’OTAN, déployé en urgence à cette occasion. Depuis le 1er mai, ce bataillon multinational, qui inclut une compagnie d’infanterie belge, constitue le « Battle Group forward presence » (BG FP), dont la France est nation-cadre. Basé à terme à Cincu, (centre de la Roumanie), le BG FP intégrera une compagnie belge ou néerlandaise en alternance. En outre, l’OTAN a déployé trois autres bataillons en Slovaquie, Hongrie et Bulgarie pour la défense du flanc oriental de l’Europe.

Des canons Caesar pour la Belgique. Le partenariat stratégique « CaMo » entre la France et la Belgique est entré en vigueur en 2019. Selon le ministère des Armées, la Belgique va acquérir 9 systèmes d’artillerie sol/sol Caesar de 155 mm, montés sur camions et d’une portée de 4,5 km à plus de 50 km. Ces systèmes info-valorisés, livrables en 2027, compléteront la chaîne d’artillerie belge, à savoir les Griffon véhicules d’observations d’artillerie et les Griffon engins poste de commandement, déjà commandés. Le contrat d’acquisition, qui sera notifié dans les prochaines semaines, sera piloté par la Direction générale de l’armement française et la Direction générale des ressources matérielles belge. Le CaMo prévoit des entraînements communs et une formation intégrée entre unités de combat françaises et belges.

Loïc Salmon

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Ukraine : conflit reconfiguré et vu d’Asie et du Moyen-Orient

Baltique : Suède et Finlande, de la neutralité à l’engagement




Exposition « Photographies en guerre » aux Invalides

En figeant l’événement, la photographie véhicule une information. Témoignage d’un conflit, elle suscite la réflexion. Son histoire, commencée lors de la première guerre d’indépendance italienne (1848-1849), continue jusqu’à celle du Donbass en Ukraine (depuis 2014).

Narration et mémoire. Le procédé photographique apparaît dans les années 1820. L’abaissement de ses coûts de production et de diffusion et son adoption par la presse illustrée, dès les années 1890, la transforment en un nouveau médium capable d’assurer un compte rendu objectif des faits. Les premières photographies de guerre, qui remontent au siège de Rome par les troupes françaises (juin-juillet 1849), sont prises à l’aide d’un « calotype » (négatif sur papier permettant plusieurs tirages sous forme de lithographies). La longue guerre de Crimée (1853-1856) favorise l’essor de la photographie de guerre. Dans les années 1860, le « collodion sec » (négatif monochrome argentique), préparé industriellement, facilite la logistique de la prise de vue. La photographie stéréoscopique (deux vues prises sous un angle légèrement différent pour donner l’impression de relief) permet une reproductibilité et donc une diffusion commerciale. Elle constitue une première « médiatisation » de la guerre avec des ruines et des cadavres de soldats. Ainsi, pendant la guerre de Sécession américaine (1860-1865), la photographie contribue à l’écriture de l’histoire des Etats-Unis par sa diffusion dans la presse et par les tirages artistiques destinés à l’édition de coûteux albums. Par ailleurs, la démocratisation de la photographie coïncide avec la conquête et l’expansion des empires coloniaux européens en Afrique et en Asie. Ainsi, la révolte des Cipayes (mercenaires indiens au service de l’armée britannique) menaçant les intérêts de la Compagnie anglaise des Indes orientales en 1857 conduit à la chute de l’Empire moghol et à l’instauration d’un régime colonial. Des photos montrent le massacre de Cipayes en représailles d’exactions commises contre des civils. D’autres présentent des cadavres de combattants français pendant la guerre franco-prussienne (1870) ou des têtes coupées, lors de la conquête du Sénégal (1891). Les progrès de la technique et de la chimie, la réduction du poids et du coût des appareils transforment la photo en enjeu commercial pour la presse, qui publie des suppléments illustrés. Entre 1880 et 1914, ceux-ci propagent dans les foyers les événements de guerre dans les colonies et en Europe, à savoir armements, portraits, paysages dévastés, blessés, prisonniers, cadavres de combattants et réfugiés civils.

Documentation et lien social. Sur les théâtres d’opération, les militaires côtoient les « photoreporters », qui alimentent la presse d’information et les agences photographiques, apparues au début du XXème siècle. Les armées utilisent des nouvelles possibilités de la photographie comme un moyen de renseignement, complémentaire des reconnaissances de terrain et des interrogatoires de prisonniers. L’invention du cinématographe (caméra et projecteur) en 1895 puis de la caméra argentique permettent de réaliser des films muets à des fins commerciales et militaires. Lors de la guerre russo-japonaise (1904-1905), des sociétés de production de plusieurs pays envoient des reporters d’actualités dans les deux camps pour rapporter des images des combats. Lors du premier conflit mondial, la photographie, associée à l’aéroplane, devient un outil opérationnel qui accompagne les manœuvres militaires. Pour contourner la censure étatique, la presse illustrée demande directement aux soldats de fournir des images du front. Outils du souvenir et du témoignage, celles-ci renforcent les liens sociaux et affectifs entre le front et l’arrière et même entre les combattants. Pendant la seconde guerre mondiale, la photographie devient un outil fondamental dans la conduite des opérations et sert de preuve lors des procès de criminels nazis après 1945. Les photos prises clandestinement par des déportés, celles du Service photographique des armées et 25.000 images confisquées aux Allemands révèlent la réalité des ghettos, des camps de concentration et des centres de mises à mort. Dislocation de l’Union soviétique (1991), guerres civiles, conflits asymétriques et terrorisme font surgir de nouveaux motifs photographiques, à savoir ressorts économiques, conséquences sociales, politiques et environnementales ainsi que traumatismes individuels et collectifs.

Communication et propagande. Pour la presse illustrée, les photos prises par les soldats pendant la première guerre mondiale en montrent l’authenticité avec les tranchées, la boue, les camarades, les armes, l’ennemi et la mort. Pour les belligérants, la photographie devient un outil au service de la guerre pour en légitimer les buts, dénoncer les exactions de l’ennemi ou manipuler les opinions publiques. La création de services photographiques officiels appuie la propagande d’Etat, pour mobiliser l’opinion, avec le contrôle de la production et de la diffusion des images. Toutefois, la photographie dite « amateure » permet un récit personnel des conflits et peut contredire les discours officiels par une point de vue de l’intérieur. Avec le retour à la paix, les photos du conflit sont détournées dans un militantisme anti-guerre ou réutilisées comme supports de la mémoire combattante. Pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), le « photojournalisme », engagé dans la défense d’une cause, légitime la presse et s’impose comme le fer de lance des démocraties face au totalitarisme. La seconde guerre mondiale, massivement documentée et photographiée, se double d’une guerre de communication. Parmi les millions d’images des photojournalistes, certaines, fixées dans la mémoire collective, deviennent des symboles universels. Ainsi, deux photographies, diffusées dans le monde entier sur divers supports (affiches, timbres et produits dérivés), construisent le récit de la victoire. Sur l’une, prise en février 1945 et qui inspire un monument à Washington, des soldats hissent le drapeau américain sur le mont Suribachi (île japonaise d’Iwo Jima). Sur l’autre, datant de mai 1945, un soldat soviétique agite le drapeau rouge sur le bâtiment du Reichstag (Parlement) à Berlin. La photo d’enfants fuyant un bombardement au napalm (1972) a été utilisée par les mouvements pacifistes américains et les propagandes de la Chine et de l’URSS contre la guerre au Viêt Nam (1954-1975).

Loïc Salmon

Le musée de l’Armée dispose de 60.000 photos datant du milieu du XIXème siècle aux conflits contemporains. Cette collection compte 30.000 tirages en feuilles, 20.000 photographies sur support verre négatif et positif, 4.000 photos sur support souple, près de 400 albums, quelques calotypes et une dizaine de daguerréotypes (images réalisées sans négatif sur une surface d’argent exposée à la lumière). L’exposition « Photographies en guerre » (6 avril-24 juillet 2022), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente des objets, tableaux, archives photographiques et documents. Concerts, conférences et journées d’études sont aussi prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr.

Photographies en guerre

Henri Gouraud, photographies d’Afrique et d’Orient

Défense : mémoire et culture, véhicules des valeurs militaires




Photographies en guerre

Du photojournalisme à la conquête de l’opinion publique, la guerre se photographie dans tous ses aspects, à savoir militaire, politique, économique, social, culturel et esthétique.

Dès l’origine, les arts représentent la guerre avec ses combats, ses héros et ses horreurs. A la photo argentique prise par le combattant d’hier a succédé la capture d’écran du téléphone portable du soldat, laquelle circule sur les réseaux sociaux avant d’arriver sur les médias traditionnels. Dès le XIXème siècle, la presse envoie ses propres correspondants sur le terrain, où la censure est moins organisée. Dans les années 1980, l’arrivée du numérique bouleverse le marché de l’image car des gens sur place fournissent des instantanés en grandes quantités, peu onéreux et quasi anonymes. Mais à l’époque de la pellicule, le photographe de guerre doit produire des images tout en se protégeant, maîtriser sa technique et s’en remettre au hasard. En effet, l’instantané permet à la photographie de s’installer au cœur des combats, de saisir l’émotion d’un visage ou la douleur d’un blessé. Avec le temps, les guerres sont oubliées ou célébrées, alors que la photographie demeure. Son invention, dans les années 1820-1830, survient au moment où émergent un désir d’exploration du monde, une forme de rationalisme et la notion d’objectivité. Progressivement avec l’évolution technique, la photographie de guerre acquiert un statut de document. Les journalistes, gens de plume, doivent prendre en compte son attrait et son intérêt commercial. Réticents, les militaires s’adaptent selon les guerres et les pays, enclins à un contrôle total ou à une grande liberté de la presse. Peu sensibles à sa valeur informative, les historiens l’ont longtemps ignorée. Aujourd’hui, les moyens numériques permettent d’exploiter massivement les archives mondiales, négligées ou redécouvertes. Parfois la technique photographique va de pair avec celle d’une arme. Pendant la première guerre mondiale, l’armée de l’Air britannique utilise un appareil photographique identique à une mitrailleuse pour l’entraînement au tir à partir d’un avion. Chaque tir, enregistré sur une pellicule en rouleau, permet de valider les performances de l’opérateur. Pendant le second conflit mondial, un dispositif similaire, installé sur les avions américains, se déclenche au moment du tir pour valider les victoires aériennes. Pendant la guerre du Golfe (1990-1991), les caméras embarquées prennent des images destinées à illustrer le discours d’une « guerre propre », réalisée par des « frappes chirurgicales ». Pendant la guerre civile espagnole (1936-1939), les deux camps se battent aussi avec des images de propagande, facilitée par l’emploi d’appareils photographiques moins lourds et plus maniables et l’envoi des images par bélinographe (transmission par circuit téléphonique ou par radio). A partir de 1938, deux idées vont s’imposer : le photographe doit contrôler la publication de ses images et des légendes qui l’accompagnent ; il doit conserver la propriété de ses négatifs. En 1947, elles donnent naissance à l’agence Magnum, première coopérative de photographes. Pendant le conflit du Viêt Nam, considéré comme une guerre d’images influentes, la puissance de la photographie de presse repose sur sa capacité à résumer les événements. Dans les années 2010, les groupes terroristes inspirent la peur en diffusant photos ou vidéos de décapitations directement sur internet.

Loïc Salmon

« Photographies en guerre », ouvrage collectif. Editions Rmn-Grand Palais et Musée de l’Armée Invalides, 328 pages, 320 illustrations, 39 €

Exposition « Photographies en guerre » aux Invalides

Exposition « Images interdites de la Grande Guerre » à Vincennes

Exposition « Picasso et la guerre » aux Invalides




Défense : la MCIC, promouvoir les armées dans le respect de la liberté de création

Outre l’entretien du lien Armées-Nation, la Mission cinéma et industries créatives (MCIC) du ministère des Armées contribue au maintien des vocations et du sentiment d’appartenance de ses personnels ainsi qu’au rayonnement extérieur de la France.

Lors d’un point de presse, le 12 mai 2022 à Paris, sa directrice, Eve-Lise Blanc-Deleuze, l’a présentée et le producteur de la série télévisée « Sentinelles », Antoine Szymalka, a apporté son témoignage.

Accompagnement et expertise. Le ministère des Armées dispose d’un catalogue de 15 millions de photos et de 94.000 heures de films depuis 1842. Etablie en mai 2016, la MCIC étudie plus de 200 projets audiovisuels par an, dont 52 sollicitations sur des fictions de séries télévisées, 49 sur des fictions cinéma, 50 sur des documentaires et 25 tournages dans l’environnement militaire. La fiction permet au grand public de mieux connaître et comprendre le milieu des armées, indique Eve-Lise Blanc-Deleuze. Il ne s’agit pas de faire leur propagande mais d’en montrer la réalité et de lutter contre les représentations caricaturales. La MCIC reste présente tout au long du projet : avant le tournage, par le conseil en écriture, la documentation et l’expertise ; pendant, par la mise à disposition, payante, de matériels non accessibles dans le secteur privé ; après, par un accompagnement en matière de communication. La MCIC invite les professionnels concernés à visiter les établissements d’enseignement militaire, embarquer sur un porte-hélicoptères amphibie ou assister aux présentations des capacités de l’armée de Terre ou de l’armée de l’Air et de l’Espace. Certains films ainsi soutenus ont connu un succès réel, notamment « Le chant du Loup » (2019) et « Notre-Dame brûle » (2022). La série « Le Bureau des légendes » (50 épisodes de 2015 à 2020), vendue dans 15 pays et qui montre le rôle de la Direction générale de la sécurité extérieure de façon plausible, a suscité une vague de candidatures. Une série sur les forces spéciales doit suivre en 2023. D’autres sont à l’étude pour la Marine nationale et l’armée de l’Air et de l’Espace.

Fiction « vraisemblable ». La série « Sentinelles » (7 épisodes diffusés à partir d’avril 2022), soutenue par la MCIC, porte sur l’opération « Barkhane » au Mali. Elle présente une intervention terrestre dans sa véracité, explique Antoine Szymalka. Les différentes rencontres, organisées par la MCIC, ont permis de cibler l’univers militaire. Une formation accélérée de quatre jours dans un régiment a facilité le croisement des regards et des avis pour accroître le réalisme. Les entretiens avec des soldats de retour de « Barkhane » ont aidé à présenter les émotions des militaires sur le terrain. Alors qu’aux Etats-Unis un événement militaire donne rapidement lieu à une série télévisée, il a fallu quatre ans pour réaliser « Sentinelles », après une longue préparation documentaire et des tournages en France mais aussi au Maroc avec ses paysages de désert et ses véhicules de l’avant blindé…âgés.

Bandes dessinées à l’honneur. La MCIC a reçu plus de 90 ouvrages (25 éditeurs) pour la 2ème édition des « Galons de la BD ». Le 10 mai à l’Ecole militaire et en présence de la ministre des Armées Florence Parly, le jury a attribué : le Grand Prix à Madeleine Résistante, (vie de Madeleine Riffaud) ; le Prix Histoire à #J’accuse (l’affaire Dreyfus, traitée par les médias d’aujourd’hui) ; le prix Jeunesse à L’insurgée de Varsovie (Pologne, 1944) ; une mention spéciale à Bob Denard, le dernier mercenaire.

Loïc Salmon

Défense : le cinéma, de la communication à la réalité

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Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère




L’ANCGVM présente à la cérémonie du 8 mai 2022 à l’Arc de Triomphe à Paris

 

Lors de la cérémonie de la commémoration du 77ème anniversaire de la victoire du 8 mai 1945, trois membres du conseil d’administration de l’Association nationale des croix de guerre et de la valeur militaire ont déposé une gerbe sur la tombe du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe : le président national, Michel Bachette-Peyrade, entouré de Franck Galland (à droite), président de la section de Paris, et de Pierre Castillon (à gauche).

Cette année, le drapeau de l’association, présent sous l’Arche, était porté par la jeune secrétaire générale de la section ANCGVM Poitou-Charentes, Faustine Tedoldi-Jotreau.

A l’issue de la cérémonie, Michel Bachette-Peyrade a rappelé au Président de la République, Emmanuel Macron, la citation du Maréchal Juin : « Lorsque dans notre pays on parle de courage et de grandeur, c’est vers les croix de Guerre que se tournent les regards ».




Marine : MCO, de la conception du navire à sa déconstruction

Le maintien en condition opérationnelle (MCO) des navires permet de garantir la composante maritime de la dissuasion nucléaire, la liberté d’action sur et sous la mer, la lutte contre les trafics illicites, la préservation de la zone économique exclusive et la police des pêches.

L’ingénieur général de l’armement Guillaume de Garidel-Thoron, directeur central du Service de soutien de la flotte (SSF) l’a expliqué lors d’un point de presse le 5 mai 2022 à Paris.

Les missions. La disponibilité technique d’un navire, à savoir le nombre de jours où il est capable de naviguer, se monte à 75 %-80 % pour les frégates, plus de 80 % pour les porte-hélicoptères amphibies (PHA) et environ 50 % pour les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA). Pour toute la flotte, l’obsolescence des matériels s’ajoute à la fatigue des structures et à la corrosion. Outre les périodes programmées d’indisponibilité de longue durée du porte-avions et des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, le SSF accueille les nouveaux bâtiments et entretient les plus anciens (remotorisation des usines électriques des frégates de surveillance basées outre-mer). Il assure des réparations exceptionnelles comme l’échange du radôme de la frégate Forbin, frappé par la foudre, ou la soudure, entre décembre 2020 et juin 2021, de l’avant du SNA Saphir (désarmé en 2019) à l’arrière du SNA Perle, endommagé par un incendie. Enfin, il déconstruit les unités retirées du service actif, notamment les sous-marins à propulsion diesel électrique de type Agosta (photo). Les frais d’entretien d’un navire représentent 60 % de son coût de possession (achat et maintenance). Le SSF dispose d’un budget annuel de 1,4 Md€, en moyenne, et d’infrastructures à Brest, Toulon, Cherbourg, en Polynésie française et Nouvelle-Calédonie et à la Martinique, La Réunion et Mayotte. Il gère 12 millions d’articles de rechange embarqués à bord des bâtiments et à terre. Créé en 2000, le SSF compte 250 experts, issus de la Marine nationale ou de la Direction générale de l’armement (DGA) et dont le passage par le SSF valorise la carrière. En contact direct avec les équipages et les chantiers lors des indisponibilités de longue durée, ses ingénieurs bénéficient de l’expertise technique de la DGA et du Commissariat à l’énergie atomique. Le SSF conclut des contrats (paiements à 30 jours) avec des petites et moyennes entreprises portant sur des familles de navires (frégates de tous types, patrouilleurs, chasseurs de mines, bâtiments de commandement et de ravitaillement et PAH), des équipements embarqués ou des capacités spécifiques (chaufferie nucléaire). Le contrat de MCO conclu pour le SNA Suffren, entré en service en 2021, court jusqu’en 2025.

L’innovation. Dès la conception d’un nouveau navire, l’Etat-major de la marine et la DGA prennent le MCO en compte en ce qui concerne la logistique, la documentation technique et la liste des articles de rechange. Outil de gestion des stocks des pièces, le système numérique en service fait déjà l’objet d’une réflexion sur son remplacement dans quatre ou cinq ans. L’installation de capteurs de données sur les moteurs diesel des nouveaux bâtiments permettra d’optimiser la maintenance et de l’assurer à titre préventif. Le MCO initial nécessite un travail de la DGA en amont, pendant les essais à la mer du navire avant son entrée en service. Avec l’aide des ateliers à terre et de drones aériens ou sous-marins, les projets innovants portent sur l’expérimentation, les expertises, les cartographies, la transformation numérique et la télémaintenance avec l’équipage en mer pour démultiplier les capacités.

Loïc Salmon

Marine nationale : SNA Suffren, campagne d’essais à la mer

DGA : l’hydrodynamique, de la faisabilité au suivi du navire

Marines : l’industrie navale, concurrence et innovations




Chine : la logistique militaire dans la lutte contre le Covid-19

La logistique des forces armées chinoises a démontré son niveau élevé de préparation et d’adaptation à un « conflit sanitaire » court et de haute intensité, qui pourrait se transposer dans un affrontement conventionnel.

Telle est la conclusion d’un rapport réalisé en octobre 2020 par Louis Lamiot, titulaire d’une licence de chinois de l’INALCO Paris et étudiant en Master II Histoire à l’Université Montpellier 3.

Montage dans l’urgence. La diffusion rapide du coronavirus, dont le premier cas est recensé début décembre 2019 à Wuhan, est surtout due à la négligence des autorités locales et centrales. Pékin a tenté de se disculper de toute accusation par une réponse énergique avec le concours des forces armées. La réaction des Forces de soutien logistique interarmes (FSLI) à Wuhan s’est établie en trois phases. A partir du 23 janvier 2020, dès lors que le gouvernement central impose des mesures de confinement au Hubei, 66 médecins et 450 infirmiers sont réquisitionnés dans divers établissements hospitaliers, envoyés à Wuhan et pris en charge par le Centre de logistique militaire. Des matériels médicaux, dont 200.000 masques et 10.00 blouses chirurgicales, sont commandés et livrés en dix jours à partir de trois centres logistiques. Au cours des 1er et 2 février, près de 950 infirmiers et 70 tonnes de matériel médical arrivent dans le centre de l’épidémie. Ces personnels ont surtout servi dans l’hôpital militaire de Huoshenshan, construit en une semaine avec des matériaux préfabriqués et pouvant accueillir 1.000 patients. Un troisième envoi de 2.600 médecins militaires, venus de 10 villes pendant les mois de février et mars, permet d’assurer un roulement et de maîtriser progressivement l’épidémie. Au total, près de 4.500 médecins militaires sont intervenus à Wuhan et des milliers de tonnes de matériels sensibles y sont parvenus en 6 semaines depuis 19 villes, principalement par voie aérienne. Il faut également y ajouter les 200.000 miliciens envoyés par train pour assurer la désinfection et livrer l’aide alimentaire à la population confinée. La mise en place d’un pont aérien a permis le transport rapide de personnels et de matériels médicaux. Elle a constitué le premier usage civil de l’avion de transport militaire Y-20, entièrement développé en Chine, et le premier envoi d’avions de grande capacité d’emport pour réaliser des transports à grande échelle. Plusieurs chiffres sont avancés pour démontrer le professionnalisme et l’efficacité des services de santé. Ainsi, l’hôpital militaire de Huoshenshan, déclare comptabiliser 99 % de rémission pour ses patients sans qu’aucun de ses personnels de santé ne soit infecté. Ce chiffre est à mettre en parallèle avec le taux de 20 % d’infection du personnel médical dans les hôpitaux civils. Par ailleurs, l’annonce de l’absence de cas dans les rangs des forces armées chinoises, alors que l’Armée américaine annonce 4.000 cas positifs dans ses rangs, démontre que la pandémie n’a pas mis un terme à leur compétition. Enfin, le Département de soutien logistique a annoncé que les vaccins seraient testés sur les soldats chinois avant une production de masse.

Logistique modernisée. La logistique militaire chinoise a été améliorée à la suite de la réorganisation du Comité militaire central (CMC) visant à renforcer le contrôle du Parti communiste chinois et à rationaliser l’emploi d’un budget sans cesse croissant. Organe suprême des forces armées et dirigé par le président Xi Jinping, le CMC a réparti les diverses responsabilités, auparavant cloisonnées au sein de chaque armée, en une quinzaine de départements, bureaux et commissions interarmes placés sous son contrôle direct. Le Département de logistique générale est devenu le Département de soutien logistique (DSL), chargé du lien civilo-militaire, de l’économie et de l’industrie de défense, des recherches scientifiques et technologiques, des infrastructures de transport, du soutien médical, énergétique et matériel des troupes ainsi que de l’informatisation de leur équipement. Outre la rationalisation des moyens, une meilleure coordination entre les unités est recherchée, objectif dont les Forces de soutien logistique interarmes (FLSI) constituent le fer de lance. Depuis 2016, le territoire chinois est divisé en cinq théâtres d’opérations disposant chacun d’un centre logistique relié à une base centrale à Wuhan. Chaque centre logistique est géré par des représentants des quatre armées (Terre, Air, Mer et Missiles,) qui contrôlent les dépôts répartis sur l’ensemble du territoire et coordonnent les opérations de soutien au niveau stratégique. A la suite de la réforme militaire de 2016, la logistique militaire a été séparée en deux entités, à savoir le Département de soutien logistique (DSL) au niveau stratégique et les FSLI au niveau opérationnel. Ces dernières ayant installé leur base principale à Wuhan, ville d’origine de l’épidémie du Covid-19, leur réaction se devait d’être exemplaire. Même s’il était déjà trop tard pour empêcher la pandémie, les FSLI ont eu la possibilité de démontrer leur efficacité sur le terrain et les avancées de la modernisation militaire chinoise selon des critères de capacités de projection, de coordination interarmes, de commandement centralisé, d’informatisation et de relations avec le secteur privé. La lutte contre la pandémie du Covid19 est devenue une « guerre de l’image » visant à démontrer la capacité de la Chine à retourner les crises à son avantage. La logistique des forces armées se sert de l’assistance sanitaire pour accroître la présence militaire de la Chine à l’étranger.

Capacité de projection extérieure. L’approfondissement des relations militaires chinoises dans la zone Indo-Pacifique et au Moyen-Orient s’est ainsi accompagné d’un volet sanitaire. En mai 2020, les armées d’une douzaine de pays, dont celles de la Birmanie, du Viêt Nam, du Laos, de l’Irak, de l’Iran, du Liban et du Pakistan, ont bénéficié de l’assistance de la Chine, en remerciement de leurs envois de matériels quand la situation sanitaire à Wuhan était critique. Des commissions médicales ont aussi été envoyées en Éthiopie et au Cambodge. Environ une cinquantaine d’armées en ont également bénéficié. Cette assistance vise d’abord à maintenir un contact amical en vue de futures négociations sur, par exemple, l’installation de bases militaires dans ces régions. La poursuite des exercices et démonstrations de force en mer de Chine pendant la crise sanitaire mondiale a développé la constitution de blocs antagonistes. Cela justifie, selon Pékin, la nécessité de disposer d’une capacité de projection militaire au-delà des frontières nationales. Par suite de l’apaisement des tensions avec l’Union soviétique, puis la Russie, et de la fin de la guerre froide (1991), l’opposition aux États-Unis redevient d’actualité. Tirant les enseignements de la guerre du Golfe (1990-1991), notamment la capacité de projection lointaine des forces armées américaines, la nouvelle doctrine militaire chinoise vise d’abord à maintenir les États-Unis à distance, puis, éventuellement, les affronter lors d’un conflit court mais de haute intensité. La modernisation d’unités d’élite équipées des matériels les plus modernes va permettre de développer des forces armées chinoises capables, à terme, de rivaliser avec celles des États-Unis.

Loïc Salmon (avec Louis Lamiot)

Chine : Covid-19, propagande active et une image dégradée

Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »

Chine : ambition hégémonique du Parti communiste




Ukraine : risques nucléaire, biologique et chimique

Menace d’emploi de l’arme nucléaire et risques d’ordres chimique et biologique en Ukraine, quoique réels, font partie de la rhétorique guerrière de la Russie.

En conséquence, le bataillon franco-belge déployé en Roumanie dans le cadre de la mission « Aigle » se prépare à ces scénarios, comme l’a indiqué l’Etat-major des armées (EMA) le 28 avril 2022 à Paris. De son côté, la Fondation pour la recherche stratégique a organisé une conférence-débat sur ces sujets, le 20 avril à Paris, avec Emmanuelle Maitre, chargée de recherche, et Elisande Nexon, maître de recherche.

La mission « Aigle ». Le bataillon d’alerte de la force de réaction rapide de l’OTAN, composé de 500 Français et 200 Belges, participe au renforcement de la posture dissuasive, défensive et non agressive sur le front oriental de l’Europe. La mission « Aigle » a été lancée le 28 février 2022, rappelle le colonel Pascal Ianni, porte-parole de l’EMA. Le bataillon s’entraîne aux gestes et au savoir-faire en cas d’attaques NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) avec des instructeurs du 2ème Régiment de dragons. La formation au combat en atmosphère viciée inclut l’étude des instruments de détection des risques, des protocoles de protection individuelle et des techniques d’attaques ennemies pour les contrer.

L’ombre du nucléaire. La mise en alerte des forces nucléaires russes par le président Vladimir Poutine dès le 27 février, soit trois jours après le déclenchement de l’attaque contre l’Ukraine, a été précédée d’avertissements réguliers de la part des dirigeants russes. Selon Emmanuelle Maitre, la Russie rappelle son statut de puissance nucléaire pour mener des opérations conventionnelles. Elle utilise la peur d’une escalade du conflit vers une confrontation nucléaire, afin de se protéger d’un niveau trop élevé d’intervention de l’Occident. Dans les années 1990 après son indépendance vis-à-vis de l’URSS, l’Ukraine a rétrocédé à la Russie 2.500 armes nucléaires tactiques et 1.000 ogives nucléaires de missiles intercontinentaux. Ses dirigeants avaient renoncé à la possession de l’arme nucléaire en raison de son coût prohibitif, du manque d’infrastructures pour la maintenir en condition opérationnelle et de l’absence de doctrine pour la justifier. En contrepartie, l’Ukraine a bénéficié d’une aide financière et du mémorandum de Budapest (1994), selon lequel les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie s’engagent à respecter sa neutralité et son indépendance. Cet accord, mis à mal par l’annexion de la Crimée en 2014, est remis en cause par le conflit. Selon sa doctrine, la Russie n’utilisera ses armes nucléaires que pour défendre son existence. Les récentes déclarations du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov devraient donc écarter la menace de leur emploi rapide en Ukraine.

Le biologique et le chimique. Depuis 2015, la Russie présente comme « américains » les laboratoires de recherches biologiques et chimiques situés en Ukraine. Depuis les années 2000, les Etats-Unis leur apportent un soutien financier pour éviter leurs contributions à des programmes à vocation offensive et pour renforcer les capacités mondiales de lutte contre les épidémies. Toutefois, les bombardements pourraient endommager leurs infrastructures et libérer accidentellement des produits chimiques dans l’atmosphère. L’interruption de l’alimentation électrique des congélateurs de cellules souches pourrait provoquer une contamination des personnels puis la propagation de maladies infectieuses.

Loïc Salmon

Ukraine : le volet français de la défense du flanc Est de l’Europe

Russie : perception et premier bilan de la guerre en Ukraine

Ukraine : sous-estimations stratégiques de la Russie




Russie : perception et premier bilan de la guerre en Ukraine

« L’opération militaire spéciale » en Ukraine, dont le soutien populaire diminue, souligne le retard de la modernisation de l’armée de Terre par rapport à l’armée de l’Air et la Marine.

Elle a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 20 avril 2022 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont intervenus Isabelle Facon, directrice adjointe de la FRS et Vincent Tourret, chargé de recherche à la FRS.

L’opinion publique. La Russie n’a jamais accepté les « révolutions de couleurs » (soulèvements populaires pacifiques « rose » en Géorgie en 2003 et « orange » en Ukraine en 2004), rappelle Isabelle Facon. Moscou considère l’Ukraine comme un Etat artificiel et admet difficilement son indépendance depuis 1990. Dans la cadre du retour de la Russie au centre des relations internationales, sa population a commencé par soutenir son intervention en Ukraine à 81 % et son dirigeant Vladimir Poutine à 83 %. Mais après les manifestations d’opposants à la guerre, qualifiés par ce dernier de «5ème colonne » et de « traîtres », les pressions au nom de l’intérêt national se sont accrues sur les médias, qui pratiquent l’autocensure sur les violences sur le terrain. Après environ deux mois de guerre, les sociologues russes estiment que 25 % des personnes interrogées veulent la poursuivre jusqu’à la capitulation de l’Ukraine et 29 % souhaitent l’arrêter sous conditions, à savoir la reconnaissance par l’Ukraine de l’annexion de la Crimée et de l’indépendance des Républiques du Donbass (Donets et Lougansk) et sa renonciation à adhérer à l’OTAN. Depuis 2014, la Russie se considère en guerre contre une Ukraine manipulée par l’Occident et où ses soldats meurent pour une cause juste. Le Kremlin estime que l’économie russe va s’adapter aux sanctions internationales et instrumentalise les boycotts sportifs, scientifiques et culturels comme une coalition. Quant à la mise à l’écart de Vladimir Poutine, les experts russes soulignent l’absence de tradition putschiste en Russie. En 1991, les forces armées avaient soutenu le président russe Boris Eltsine contre la tentative de coup d’Etat des ultra-conservateurs.

Les carences militaires. Moscou a commis une erreur sur la réalité de la situation en Ukraine, souligne Vincent Tourret. Les troupes engagées, peu préparées, comptent beaucoup de conscrits et subissent des pertes importantes. L’armée de Terre, qui dispose de peu de sous-officiers, a connu une réduction drastique du nombre d’officiers. L’Etat-major général se trouve débordé, car la mise en service de systèmes d’information et d’aides au commandement performants a pris du retard. Les officiers supérieurs doivent gérer des unités sans coordination. Le dispositif de 160.000 hommes s’avère sous-dimensionné pour faciliter la transition vers un pouvoir prorusse à Kiev. La Russie a dejà déployé 80 % de ses forces terrestres disponibles, insuffisantes pour occuper le territoire ukrainien mais capables d’exercer une pression maximale sur le Donbass. Par ailleurs, la modernisation de l’artillerie terrestre n’a pas été prise en compte lors de la réforme des armées russes de 2010, qui a privilégié l’armée de l’Air, la Marine et les troupes aéroportées, en vue de frappes de précision et d’actions en profondeur. Celles-ci, dirigées contre les aéroports et les structures de commandement, visent à réduire les dommages collatéraux et les capacités de contre-offensive. L’évaluation de la situation en Ukraine a conduit à déclencher une « guerre locale » par une « opération militaire spéciale », comme l’intervention en Syrie (depuis 2015).

Loïc Salmon

Ukraine : conflit reconfiguré et vu d’Asie et du Moyen-Orient

Ukraine : sous-estimations stratégiques de la Russie

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

 




Ukraine : conflit reconfiguré et vu d’Asie et du Moyen-Orient

Après environ deux mois de combats, « l’opération militaire spéciale » russe en Ukraine se recentre sur l’Est et le Sud. Peu de pays d’Asie la condamnent, tandis que ceux du Moyen-Orient restent prudents dans leurs réactions.

L’Etat-major des armées (EMA) à Paris a présenté les opérations en Ukraine au 18 avril 2022. Lors d’une table ronde organisée, le 20 avril à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégiques (FRS), Antoine Bondaz, chargé de recherche, a expliqué comment les pays d’Asie voient la guerre en Ukraine. En outre, Agnès Levallois, maître de recherche, et Georges Clementz, assistant de recherche, ont rédigé une note, publiée le 22 mars à Paris par la FRS, sur l’ambivalence des pays du Moyen-Orient face à la guerre.

Recentrage sur le Donbass. Les troupes russes ont mis fin à leur tentative d’encerclement de Kiev. Toutefois, elles ont élargi leurs gains territoriaux au Nord de la Crimée et à l’Ouest du Donbass (stries rouges sur la carte), en vue de verrouiller l’accès à la mer d’Azov. L’EMA a présenté la situation au 54ème jour du conflit. Sur le front Nord et Ouest, les bombardements russes se poursuivent dans la périphérie de Kiev et à proximité de Lviv (1). Sur le front Est, les bombardements russes continuent dans les secteurs du Donbass et des combats se déroulent dans la région d Severodonetsk (2). Dans la ville de Marioupol, des combats ont lieu autour des dernières poches de résistance ukrainiennes (3). Sur le front Sud, des combats se déroulent dans la région de Zaporizhia (4).

Perceptions variées en Asie. La Chine n’a guère laissé entendre un rôle possible de médiation dans le conflit russo-ukrainien, indique Antoine Bondaz. Elle n’a pas condamné la Russie et se refuse à parler de guerre, d’invasion ou de violation de la souveraineté de l’Ukraine. Elle n’apporte pas de soutien économique massif à la Russie, mais hésite à prendre des sanctions économiques contre elle, notamment concernant la plateforme interbancaire Swift. En 2013, l’Ukraine a conclu un accord avec la Chine portant sur la vente de céréales (30 % de la consommation chinoise de maïs), mais veut éviter qu’elle constitue des stocks trop importants au détriment d’autres pays qui rencontrent des difficultés alimentaires. La Chine partage avec la Russie les mêmes éléments de langage pour critiquer les Etats-Unis depuis 1990, les accusant d’être à l’origine de la pandémie du SRAS par la fuite de produits biologiques d’un laboratoire ou leur reprochant la situation des droits de l’Homme dans leurs prisons. Quoique très dépendante de la Russie en matière d’armement, l’Inde ne veut pas être apparentée au groupe de pays prorusses et s’est contentée, avant la Chine, de mettre en avant la protection des ressortissants ukrainiens. Le Japon a rapidement apporté son soutien à l’Ukraine et accepté d’accueillir une vingtaine de réfugiés ukrainiens. Il a adopté une position plus ferme que lors de l’annexion de la Crimée en 2014, qualifiant cette fois-ci le comportement russe d’inacceptable. En matière d’armement nucléaire, la guerre en Ukraine aura des conséquences stratégiques pour le Japon vis-à-vis de la Russie et de la fiabilité de son alliance avec les Etats-Unis. En raison des enjeux énergétiques (importations de pétrole) et économiques avec la Russie, la Corée du Sud n’a pris que peu de sanctions à son égard. Par ailleurs, elle a besoin du soutien de l’Union européenne au sujet de la situation, parfois tendue, dans la péninsule coréenne. Comme la Biélorussie, la Syrie et l’Erythrée, la Corée du Nord a voté contre la résolution de l’ONU du 2 mars 2022 condamnant l’intervention de la Russie en Ukraine qu’elle estime légitime. En prenant des sanctions contre la Russie, Taïwan renforce sa présence au sein de la communauté internationale. L’Île-Etat a apporté une aide financière de 20 M$ à l’Ukraine, soit dix fois plus que la Chine. Alors que Singapour a apporté rapidement son soutien à l’Ukraine, le Viêt Nam, dépendant de la Russie en matière d’armement, hésite.

Ambivalence au Moyen-Orient. Selon Agnès Levallois et Georges Clementz, la plupart des pays arabes, quoique traditionnellement alliés de l’Occident, ne se sont pas rangés aux côtés de l’Ukraine au début de l’invasion russe. Conséquence du désengagement des Etats-Unis au Moyen-Orient, divergence des alliances et relations particulières de ces pays avec la Russie conduisent à une autonomie de leur politique étrangère. La Syrie a immédiatement soutenu la Russie par rejet de la politique occidentale. Six navires d’assaut amphibie se sont ravitaillés à Tartous, début avril, avant de se diriger vers la mer Noire. Des combattants syriens seraient recrutés pour aller se battre en Ukraine. Comme lors de son intervention en Syrie, la Russie bombarde les villes pour forcer à l’exil la population civile souffrant du froid et du manque d’eau et de nourriture. L’Algérie, très dépendante militairement de la Russie, s’est abstenue de la condamner, comme l’Irak, le Soudan et le Soudan du Sud. Blâmant les Etats-Unis et l’OTAN pour l’escalade des tensions, l’Iran soutient la Russie mais appelle à la retenue et à un cessez-le-feu. Cette crise le concerne en raison des négociations en cours sur le marché de l’énergie et sur l’Accord de Vienne sur le programme nucléaire iranien impliquant les Etats-Unis, la Russie l’Allemagne, la Chine, la France, la Grande-Bretagne et l’Union européenne (UE). En outre, la Russie et l’Iran négocient un accord de libre-échange avec l’Union économique eurasiatique. La Turquie dépend de la Russie pour ses approvisionnements en céréales et en gaz et pour le tourisme. Membre de l’OTAN, elle a vendu à l’Ukraine des drones de combat utilisés contre les chars russes. Fin février, conformément à la Convention de Montreux de 1936 et à la demande de l’Ukraine, elle a décidé de fermer les détroits du Bosphore et des Dardanelles aux navires militaires de tous les pays, riverains ou non de la mer Noire. Le Qatar n’a pas condamné la Russie, mais a appelé au respect de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’Ukraine. Deuxième exportateur mondial de gaz naturel après la Russie, il pourrait profiter de l’arrêt du projet de gazoduc Nord Stream 2 (sous la Baltique entre la Russie et l’Allemagne) et de la volonté de l’UE de réduire sa dépendance du gaz russe des deux tiers d’ici à la fin de 2022. L’Arabie saoudite reproche aux Etats-Unis leur manque de fermeté vis-à-vis de l’Iran et des rebelles Houthis dans sa guerre au Yémen et s’est tournée vers la Russie. Ainsi, Ryad a signé avec Moscou un protocole d’accord portant sur la production d’armements russes en territoire saoudien et négocie la commande de systèmes de défense aérienne S-400 et d’avions de combat Su-35 Flanker-E. En raison de l’importance de la Russie dans la stabilité du marché mondial du pétrole, Ryad s’est proposé comme médiateur en vue d’une désescalade dans le conflit en Ukraine. Les Emirats arabes unis facilitent les actions de la Russie en Libye, en Syrie et au Yémen. Toutefois, ils ont voté pour la résolution de l’ONU demandant l’arrêt de l’invasion russe. Après avoir refusé de vendre son bouclier anti-missiles « Dôme de fer » à l’Ukraine, Israël a finalement condamné l’intervention de la Russie.

Loïc Salmon

Russie : perception et premier bilan de la guerre en Ukraine

Ukraine : sous-estimations stratégiques de la Russie

Ukraine : soutiens OTAN et UE, sanctions contre la Russie