Les Services renseignement (SR) israéliens ont sous-estimé les capacités du Hamas à Gaza (7 octobre 2023) par défaillance dans la collecte, biais d’analyse et dysfonctionnements dans la prise de décision. Mais ils ont remporté des succès majeurs contre le Hezbollah au Liban (septembre 2024) et en Iran (juin 2025).
Clément Renault, chercheur « Renseignement, guerre et stratégie » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, l’explique dans une étude publiée à Paris en octobre 2025.
Les SR israéliens. Israël dispose de trois SR complémentaires, à savoir le Mossad, le Shin Bet (également dénommé Shabak) et l’Aman, spécialisés selon les zones géographiques et les types de menace. Le Mossad opère hors du territoire national, collecte des renseignements par des moyens clandestins et conduit des opérations secrètes à des fins d’entrave et d’influence. Ses officiers traitants, déclarés auprès des autorités locales, ne bénéficient pas de soutien diplomatique direct. Ils recrutent des sources humaines et établissent des montages économiques et financiers et des structures de « couverture » de longue durée pour s’insérer dans les milieux visés. Parfois, ils préparent des opérations offensives. Ainsi, leurs réseaux ont permis l’opération contre les bipeurs et les talkies-walkies du Hezbollah et la précision des frappes contre les cadres des Gardiens de la révolution iranienne. Le Mossad dispose de capacités de renseignement électromagnétique pour l’interception de communications à l’étranger contre les adversaires directs d’Israël. Il a investi massivement dans le cyber-renseignement offensif et réalisé l‘opération « Stuxnet » (2005) de piratage informatique des centrifugeuses du programme nucléaire iranien, avec l’aide des agences américaines NSA et CIA. Enfin, il surveille la diplomatie secrète du Hamas et entretient des relations clandestines avec lui et les États qui ont suspendu ou rompu leurs relations diplomatiques avec Israël. Le Shin Bet assure le contre-espionnage, la protection des infrastructures sensibles, la surveillance des groupes radicaux (arabes et juifs), la sécurité du gouvernement et des institutions nationales et la lutte contre le terrorisme intérieur. En ce qui concerne Gaza, il suit les infrastructures clandestines, les chaînes de commandement et l’identification des cadres opérationnels du Hamas et du Jihad islamique palestinien. Ses moyens de renseignement électromagnétique interceptent les communications (téléphones, écoutes radio, courriels et messages instantanés) en Cisjordanie et dans la bande de Gaza pour identifier des profils précis de suspects et anticiper des menaces émergentes. Le Shin Bet détecte les signaux faibles, localise les « cellules dormantes », surveille les réseaux logistiques des groupes armés et appuie les opérations de ciblage. Ainsi en novembre 2012, la frappe contre Ahmed Jabari, chef de la branche militaire du Hamas, résulte d’une étroite coordination entre le Shin Bet, l’Aman et Tsahal (Forces armées israéliennes). L’Aman suit les menaces militaires conventionnelles et asymétriques, participe à la planification opérationnelle et coordonne le renseignement interarmées. Il dispose de capacités d’imagerie satellitaire et de renseignement d’origine électromagnétique. Son unité 8200 assure la collecte de données électroniques et cybernétiques, dont l’interception de communications, le suivi des réseaux numériques et la cartographie des infrastructures des groupes armés. Elle pratique la lutte informatique offensive contre le Hamas, en neutralisant ses systèmes de communication ou en manipulant des informations pour perturber la coordination de ses opérations. Il agit notamment avec les forces spéciales. Mossad, Shin Bet et Aman dépendent directement du Premier ministre pour favoriser l’efficacité opérationnelle et la réactivité, mais avec les risques de logiques concurrentielles, de cloisonnements administratifs et de vulnérabilités aux ingérences politiques.
Les capacités opérationnelles du Hamas. Le Hamas s’est adapté à la supériorité militaire et technologique d’Israël et l’a contournée. Depuis les années 1990, il est devenu un partenaire de l’Iran dans sa politique d’hostilité à l’égard d’Israël et un moyen d’influence dans la région. L’Iran lui a fourni des missiles antichars Kornet, des roquettes à moyenne et longue portées Fajr-5 et des drones armés pour menacer directement les villes israéliennes. Il a facilité l’acheminement clandestin de composants via la Jordanie, la Syrie ou le Soudan. Le Hamas a aussi profité de stages de formation en Iran, au Liban (Hezbollah) et en Syrie (du temps du régime Assad), portant sur la guérilla urbaine, l’usage d’explosifs improvisés, le sabotage, la guerre électronique et l’emploi tactique de drones. L’aide financière de l’Iran, évaluée à plusieurs dizaines de millions de dollars par an, a permis de construire des réseaux de tunnels, d’acheter des matériels et de maintenir les structures de commandement et de communication. Le Hamas a investi dans la production locale d’armement pour assurer son autonomie militaire et garantir la continuité de ses opérations. Il a établi des lignes de fabrication souterraines, dispersées et difficilement localisables, avec des matériaux dérivés de produits civils ou d’origine étrangère. Ainsi ses missiles M-75, R-160 ou J-80 ont pu frapper Tel-Aviv et Haïfa depuis Gaza. Recrutés pour leur engagement idéologique et leur aptitude physique, les membres des commandos Nukhba sont entraînés aux simulations d’attaques coordonnées, d’infiltrations frontalières et d’enlèvements de soldats israéliens. Ils sont préparés à des missions-suicides et à un engagement prolongé sous terre. Pour le renseignement humain, le Hamas a ciblé la minorité arabe musulmane israélienne pouvant se déplacer au Liban, en Jordanie ou en Arabie saoudite. Il utilise aussi les réseaux sociaux, les messageries sécurisées et l’usage systématique des sources ouvertes : bases de données gouvernementales israéliennes ; publications universitaires ; images satellitaires commerciales ; communications mal maîtrisées des réseaux sociaux de Tsahal. Il a développé des logiciels malveillants pour infecter les applications mobiles populaires en Israël. Une compréhension fine des vulnérabilités israéliennes lui a assuré le succès de son attaque surprise du 7 octobre 2023.
La stratégie israélienne face au Hamas. Depuis la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en 2007, Israël a configuré son approche sécuritaire par la dissuasion, le confinement, les assassinats ciblés et l’exploitation des divisions intra-palestiniennes. Ces certitudes de protection se sont effondrées le 7 octobre. La dissuasion a été disqualifiée par la violence de l’attaque planifiée de grande ampleur, le confinement rendu caduc par la pénétration simultanée de plusieurs milliers de combattants sur terre et par les airs, le ciblage démontré comme insuffisant à prévenir ou désorganiser l’attaque et l’exploitation des divisions intra-palestiniennes rendue partiellement inopérante par la coordination tactique entre les différentes factions armées. La brutalité de l’attaque a provoqué un choc considérable en Israël, une peur collective et une crise institutionnelle. Des fuites dans la presse ont fait état d’alertes ignorées ou reléguées à un rang subalterne dans la hiérarchie décisionnelle. Le Shin Bet et l’Aman ont reconnu des erreurs majeures d’évaluation dans des rapports rendus partiellement publics. De son côté, le gouvernement a refusé d’instaurer une commission d’enquête indépendante sur les causes de l’échec des SR en 2023. Enfin, les opérations de ciblage contre les moyens de communication et les hauts responsables du Hezbollah (2024) ou contre les infrastructures nucléaires iraniennes (2025) ont confirmé la performance technique et la capacité de frappe du Mossad et de l’Aman et rétabli leur crédibilité, dans une certaine mesure.
Loïc Salmon
Moyen-Orient : la confrontation Israël-Iran de juin 2025
Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza




