Stratégie : l’anxiété géopolitique, enjeu de la lutte d’influence

Dans un monde incertain et surmédiatisé, la compréhension de l’anxiété due aux événements internationaux et sa prise en compte par un État lui donnent un avantage décisionnel.

Le professeur Mathieu Guidère, directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), l’a expliqué au cours d’une conférence, organisée le 17 mars 2026 à Paris, par l’association AED/SNC-IHEDN.

Le renseignement médico-sanitaire. La pandémie du Covid-19 et ses conséquences sur la santé publique deviennent un enjeu de souveraineté et prennent une dimension géopolitique avec la compétition des États pour acquérir des vaccins. Le renseignement médico-sanitaire, qui commence en 2020, vise trois objectifs. Le premier porte sur les vulnérabilités d’un État dans ses infrastructures sanitaires, ses chaînes logistiques d’approvisionnement et ses ressources humaines pour cartographier les capacités de production des vaccins, les stocks d’antivirus, les laboratoires ainsi que la capacité de résilience du pays. Le deuxième concerne l’anticipation de crises sanitaires et les menaces, accidentelles ou délibérées. Le troisième vise à protéger ou capter innovations pharmaceutiques et brevets et à sécuriser les infrastructures de santé. Le renseignement médico-sanitaire connaît un tournant en 2022 avec la guerre en Ukraine, survenue deux ans après la pandémie qui avait fragilisée la santé mentale des populations en raison du confinement et de la peur d’un virus potentiellement mortel. S’y est ajoutée la peur que la guerre ne s’étende à tout le continent européen, début de l’anxiété géopolitique. Celle-ci s’est exacerbée avec les opérations d’Israël à Gaza, en Iran et au Liban, sans compter les guerres aux Yémen, Soudan, Sahel, Nigeria et Pakistan ainsi qu’en Birmanie et Afghanistan. Toutefois la guerre en Ukraine a conduit à une militarisation de la santé mentale, à savoir que la Russie, la Chine et les États-Unis envisagent d’intégrer renseignement sanitaire et santé mentale dans leurs actions de guerre « hybride ». L’anxiété géopolitique pourrait se définir comme un état d’inquiétude ou de peur provoqué par l’instabilité des relations internationales et comme la perception de menaces globales hors de contrôle et soumise au bon vouloir de quelques dirigeants. Alors que le stress dépend d’un événement personnel ponctuel, l’anxiété s’installe dans la durée à la suite d’une cause non maîtrisée avec des effets psychologiques et physiologiques, notamment des troubles du métabolisme et du sommeil. L’anxiété géopolitique se manifeste selon trois types. Le premier consiste en un sentiment d’impuissance avec l‘impression d’être un spectateur passif de décisions prises par les grands dirigeants dont les conséquences (guerre, crise, inflation et pénurie) impactent la vie quotidienne. Le deuxième type porte sur la perte de repères stables sur les relations internationales et l’ordre mondial, jusqu’alors garanti par le Conseil de sécurité de l’ONU, où s’entremêlent conflits armés, menaces terroristes, cyberattaques et crises énergétiques. Le troisième type consiste en la perception d’une menace sur la survie du modèle de société, en raison de la menace nucléaire (de la Russie), de l’effondrement des alliances (notamment avec les États-Unis) et du déclassement socio-économique. A la suite d’une étude d’une masse de données obtenues sur les réseaux sociaux et leur analyse par l’intelligence artificielle concernant la population française d’aujourd’hui, l’IRSEM a défini quatre déclencheurs principaux de l’anxiété géopolitique et leurs impacts psychologiques. Les conflits de haute intensité d’Ukraine et d’Iran réactivent le traumatisme de la guerre mondiale avec la peur d’une escalade incontrôlable. La guerre hybride provoque un sentiment permanent d’insécurité dû à la désinformation et aux piratages de données, intrusions et attaques à la souveraineté. Depuis 2020, la prise de conscience de la dépendance économique entraîne une peur de la coupure technologique (interdiction d’accès aux services de Google, d’Amazon, de Facebook, d’Apple et de Microsoft sur ordre du gouvernement américain) et la crainte d’une pénurie alimentaire ou énergétique due à des tensions lointaines. La surexposition médiatique par les téléphones portables et les chaînes d’informations en continu, provoque une saturation cognitive qui affaiblit les capacités de résilience émotionnelle et d’évaluation rationnelle.

Les stratégies cognitives. Le degré d’inquiétude d’une population sur la situation dans le monde ou indice d’anxiété géopolitique est suivi par différents États en raison de son importance stratégique. L’IRSEM a établi des tendances en collaboration avec dix pays. La France arrive en tête avec 87 % de personnes éprouvant une peur de guerre mondiale et de déclassement. Cet indice passe à 85 % en Israël avec la peur d’un second attentat terroriste du 7 octobre 2023 et d’un état d’hypervigilance. Il atteint 79 % en Ukraine avec la peur de la Russie et l’anxiété d’annexion. Il se monte à 76 % en Corée du Sud avec la peur de la Corée du Nord et l’anxiété de performance (ne pas être capable de résilience en cas d’agression). Il atteint 68 % à Taïwan avec la peur de la Chine et l’anxiété d’annexion. Il se monte à 65 % aux Émirats arabes unis avec la peur de l’Iran et l’anxiété de la guerre régionale. Il atteint 63 % au Qatar avec la peur de l’Iran et l’anxiété de la guerre régionale. Il se monte à 61 % au Liban avec la peur d’Israël et l’anxiété de l’occupation ou de l’annexion. Il descend à 58 % au Japon avec la peur de la Chine et l’anxiété de la performance comme en Corée du Sud. Enfin, il tombe à 55 % en Allemagne avec la peur de l’administration américaine actuelle et l’anxiété de déclassement. Théorisé aux États-Unis, le « pessimisme armé » consiste à mesurer régulièrement le degré de négativité d’un peuple et d’avancer ses intérêts dans ce domaine-là. Des algorithmes vont transformer une déprime nationale en une déstabilisation stratégique. Ainsi, si une population croit qu’elle a déjà perdu une guerre possible, elle ne se battra pas. L’IRSEM a analysé le degré de démotivation et de démobilisation en Europe par la mesure du pourcentage de la population prête à se battre pour leur pays : 74 % en Finlande ; 62 % en Ukraine ; 58 % en Russie ;48 % en Pologne ; 38 % en Roumanie ; 27 % en Espagne ; 25 % en Allemagne ; 25 % en Italie ; 22 % en Grande-Bretagne ; 18 % en France. Les États-Unis, qui disposent des mêmes données, en concluent que l’Europe n’est pas capable de défendre son territoire et qu’ils ne peuvent compter sur elle. L’intelligence artificielle (IA) ouvre l’ère de la « révolution cognitive », où la production massive du langage écrit, depuis l’invention de l’imprimerie en Occident, ne dépend plus de l’homme. En 2025, le nombre d’écrits générés par l’IA a dépassé celui produit par des humains. Le centre de gravité de la guerre se déplace du domaine physique vers le cognitif. Il s’agit d’altérer, voire d’orienter, la manière dont la personne perçoit la réalité et prend ses décisions via des technologies, dont ChatGPT et autres. La saturation cognitive, utilisée par la Russie en Ukraine consiste à injecter, via l’IA, des millions d’hypertrucages, de vidéos et d’ordres pour saturer la phase d’observation du commandement adverse. Des agents conversationnels par IA ont ciblé les familles de militaires ukrainiens et les réseaux sociaux avec des rumeurs dénigrant leurs dirigeants pour déstabiliser la population. La guerre cognitive est pratiquée par la Chine contre Taïwan et l’Iran contre les pays du golfe.

La défense cognitive. Se prémunir contre la guerre cognitive nécessite un aguerrissement psychologique face aux menaces hybrides. La neutralisation des agents cognitifs repose sur l’analyse du profil de la population concernée. La protection nationale des systèmes de production de la connaissance reste à élaborer, car celle-ci est produite à 99 % avec des outils d’abonnement où toutes les données sont gérées aux États-Unis.

Loïc Salmon

Médias : réseaux sociaux, désinformation et manipulation

Stratégie : la guerre « hybride », sous le seuil du confit armé ouvert

Défense : la lutte contre la manipulation de l’information

 




CEMA : la défense nationale se construit dans le temps long

La paix en Europe depuis 1945 a fait oublier que les États employaient la force dans leur politique étrangère. Les répercussions des décisions en matière de défense, prises en périodes de crises, se feront sentir 15 ou 20 ans plus tard.

Telle est l’opinion du chef d’état-major des armées (CEMA), le général d’armée aérienne Fabien Mandon, qui s’est exprimé devant 1.000 participants en ligne en plus des présents à une conférence-débat organisée, le 22 juin 2026 à Paris, par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Les grands changements. Les crises se multiplient de façon simultanée avec une intensité acrue. La dégradation massive de l’environnement géopolitique se double d’une forte contestation des valeurs portées par la France. Des puissances frappent et discutent après, en espérant obtenir des gains qu’elles auraient normalement obtenus par la diplomatie. Les règles internationales sont contestées par certaines et même non respectées par d’autres. Les institutions, dont l’ONU, crées après plusieurs conflits mondiaux pour réguler la paix entre États et permettre, par le dialogue, d’éviter d’en arriver à la force, se trouvent paralysées. Après la guerre froide (1947-1991), les États-Unis, devenus une hyperpuissance qui a beaucoup forgé les relations en termes de défense dans le monde, sont aujourd’hui contestés. Le 3 septembre 2025, la Chine a organisé à Pékin un défilé militaire de grande ampleur pour montrer sa détermination en termes de volume de forces armées et de qualité d’équipements. Elle a pris de l’avance dans de très nombreux domaines technologiques, dont le numérique et l’intelligence artificielle. Les États-Unis se désengagent de l’Europe et de l’Afrique par nécessité, afin de garantir leurs priorités sur tout le continent américain et financer leur « Golden Dome » (bouclier contre les missiles balistiques, hypersoniques et de croisière). Après l’attentat terroriste du Hamas (2023), Israël a étendu sa riposte à Gaza, en Cisjordanie, en Iran avec les États-Unis et au Liban où la France déploie 800 soldats. Outre son programme nucléaire, l’Iran a entrepris la modernisation de son arsenal balistique, dont certains missiles peuvent atteindre la France. En outre, il encourage des groupes armés pour étendre son influence au Proche et Moyen-Orient et le déstabiliser. L’attaque israélo-américaine de 2026 aura des conséquences de longue durée dans la région avec des approches différentes entre les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Syrie qui tente de recouvrir sa souveraineté et l’Irak en pleine recomposition politique. Un déséquilibre similaire se produit en Afrique, notamment au Sahel où la présence militaire de la France s’est réduite considérablement à la suite des coups d’État aux Mali (2021), Burkina Faso (2022) et Niger (2023), alors qu’elle était intervenue (opérations « Serval », 2013-2014, puis « Barkhane », 2014-2022) à la demande des autorités locales pour lutter contre les groupes djihadistes. Malgré les discours diffusés sur les réseaux sociaux, les groupes terroristes gagnent beaucoup de terrain en 2026, jusqu’à la côte Est de l’Afrique avec des effets sur le long terme. Aux déséquilibres géopolitiques s’ajoute la « désinhibition » dans les actes, quand les États-Unis coulent (depuis 2025) des embarcations de trafiquants de drogue en l’absence de tout cadre juridique alors que la France, via ses forces armées aux Antilles, coopère avec eux dans la lutte contre les narcotrafics. En outre, la désinhibition dans les discours, y compris entre Alliés, fragilise la solidarité dans les échanges entre les militaires. Toutefois, souligne le CEMA, la France manifeste une très grande détermination à affirmer, sans compromission, les valeurs sur lesquelles elle fonde sa défense.

Les transformations essentielles. Quatre pays, à savoir la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, ont constitué, non pas une alliance comme l’OTAN ou une solidarité comme l’Union européenne, mais une convergence d’intérêts. Pendant la guerre en Ukraine, l’Iran a appris à la Russie comment utiliser les drones puis à en fabriquer chez elle sous licence. De plus en 2025, la Corée du Nord a fourni des obus et les trois quarts de l’artillerie de la Russie. En outre, des milliers de soldats nord-coréens se battent en Ukraine aux côtés de ses soldats. Certaines entreprises privées chinoises ont contribué à alimenter les équipements déployés en Ukraine et en Iran. Dans la guerre (2026) entre Israël, les États-Unis et l’Iran, la Russie et la Corée du Nord ont aidé l’Iran. Sur un plan plus général, plusieurs pays ne se reconnaissent pas dans l‘ordre établi par d’autres au XXème siècle, selon des règles favorables aux pays occidentaux. La Russie, qui en a fait partie avant d’en être exclue, anime une dynamique d’alternative aux puissances occidentales, en y associant un discours sur leur déclin en vue de contester l’ordre international et de poser des règles de gouvernance différentes. Malgré des histoires et des modèles de société légèrement différents, les pays européens partagent la même géographie. Leur liberté, gage de souveraineté, a un coût à assumer pour défendre leurs intérêts qui divergent de ceux de la Chine et des États-Unis. Selon le CEMA, la défense de l’Europe se construit toujours au sein de l’OTAN avec sa promesse de solidarité (article V). La France dispose d’une défense pour se protéger le jour où le besoin s’en fera sentir. La continuité de sa souveraineté absolue sur sa dissuasion nucléaire n’exclut pas des discussions avec d’autres pays européens face aux rivaux stratégiques, mais elle ne suffit pas pour garantir leur sécurité. L’idée d’une armée européenne désincarnée des États est prématurée. Chaque chef d’État ou de gouvernement assume la responsabilité de la protection de son pays devant ses concitoyens. Cette souveraineté n’est pas incompatible avec une plus grande coordination et des réflexions communes sur la défense entre pays européens, via des Livres blancs et des exercices militaires. Les rivaux stratégiques exploitent tout le potentiel de la guerre hybride, qui rend difficile la compréhension de la situation d’une zone aux frontières floues, freine le processus décisionnel et ralentit les réactions. Récemment, la Russie a adopté une loi lui permettant d’intervenir militairement à l’étranger pour protéger une communauté russophone qui serait maltraitée, notamment dans les pays baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie). Elle interviendrait avec des forces de sécurité intérieures, de généreux moyens de secours et une campagne médiatique très relayée dans les sociétés occidentales. Déjà, des chutes de drones dans les pays baltes ont conduit à l’arrêt de cours dans toutes les écoles. Début 2026, la Russie produit 7 millions de drones par an et l’Ukraine 10 millions avec un objectif de 20 millions à la fin de l’année. Malgré le bombardement intensif de ses défenses sol-air et de ses centres névralgiques par Israël et les États-Unis, l’Iran a pratiqué la guerre d’usure par l’envoi, dans toute la région, d’énormes quantités de drones stockés dans des tunnels depuis des années. L’intelligence artificielle va se cumuler avec la « dronisation » du champ de bataille. Enfin, la propagande sur les réseaux sociaux, organisée par l’intelligence artificielle, vise à fragiliser les sociétés des pays européens.

La stratégie de la France. Le CEMA veut développer la réactivité des armées françaises sur des scénarios de guerre hybride. Outre les chars, avions et bateaux, la manœuvre militaire inclut l’informationnel, l’espace et le cyber. Toutefois, alors que les trois quarts du renseignement technique israélien proviennent du cyber, celui-ci n’a pu confirmer les alertes d’origine humaine sur les mouvements du Hamas. Demain, la défense dépendra de la connectivité qui passe par l’espace. Vu que les grands compétiteurs mondiaux investissent beaucoup dans le spatial pour neutraliser les satellites qui les dérangeront, la France a élaboré une stratégie spatiale en 2019. Elle ne décidera pas la guerre, souligne le CEMA, mais en cas d’attaque contre un pays allié, les jeunes de ses armées iront l’aider…par solidarité !

Loïc Salmon

« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Armée de l’Air et de l’Espace : capacité spatiale opérationnelle




Les guerres napoléoniennes dans l’Histoire

L’audace des grands généraux vient d’un système d’opérations et de bataille très élaboré, dont ils attendent la victoire avec confiance. Tous ont dû improviser une solution sur des renseignements incertains et souvent contradictoires.

Cette conclusion du général Camon, professeur à l’École d’application de l’artillerie et du génie de 1900 à 1904, résulte de son étude des campagnes napoléoniennes de 1805, 1806, 1807, 1814 et 1815. En l’absence d’une supériorité réelle sur un théâtre principal, l’Empereur divise les forces adverses ou profite de leur séparation initiale pour prendre entre elles une position centrale, d’où il manœuvre pour les battre successivement. Le général et théoricien militaire prussien Clausewitz (1780-1831), témoin de ses campagnes, le qualifie de « dieu de la guerre ». Nommé général en 1793, Bonaparte hérite d’une armée façonnée par l’Ancien régime puis la Révolution selon quatre axes majeurs : la mobilité, grâce à l’appui de petites unités tactiquement indépendantes ; le rôle fondamental de l’artillerie de campagne, elle aussi mobile ; la concentration des forces en un point décisif ; la standardisation du matériel, de la platine du fusil aux calibres des canons. Sa campagne d’Italie (1796-1797) constitue un champ d’expérimentations tactique et stratégique et l’école du feu des jeunes officiers issus du rang et des batillons de volontaires. Les diplomates français en Italie avaient mis en place des réseaux d’espionnage et transmis de précieux renseignements sur l’état des forteresses et des routes de chaque côté du Pô. Bonaparte dispose de meneurs d’hommes expérimentés comme Masséna et Augereau, futurs maréchaux, et de la collaboration de l’ingénieur-géographe Berthier, traducteur de ses ordres et créateur d’un outil efficace de coordination des mouvements complexes de l’armée française à travers les Alpes et les régions marécageuses de la plaine du Pô. Sa stratégie s’intègre dans l’affrontement entre la France et l’Angleterre pour le contrôle de la Méditerranée. Grâce à ses agents en Italie, l’amiral anglais Nelson, qui détruira la flotte française à Aboukir en 1798 pendant la campagne d’Égypte, suit les progrès de celle d’Italie au jour le jour, qu’il juge « extraordinaire ». Sa victoire sur la flotte franco-espagnole à Trafalgar le 21 octobre 1805, où il sera tué, obligera Napoléon à renoncer à un débarquement en Angleterre pour se diriger vers l’Europe centrale et remporter la victoire d’Austerlitz, le 2 décembre suivant, contre les armées austro-russes, entraînant la dissolution du Saint-Empire romain germanique et la création de l’Empire d’Autriche et de la Confédération du Rhin qui deviendra, après diverses péripéties, l’Empire allemand en 1871 sous l’égide la Prusse. Premier consul, Bonaparte confie sa sécurité personnelle à la Garde consulaire en 1800, devenue impériale en 1804 et qui sera engagée dans onze batailles avec des pertes allant de 2,9 % à Austerlitz à 90 % à Krasnoï (Russie, 1812). Outre la création de la Légion d’honneur à titre individuel, Napoléon fait de l’emblème (aigle, étendard ou drapeau) d’une unité l’incarnation de sa gloire, à l’origine de l’esprit de corps d’aujourd’hui. La période de 1792 à 1815 est marquée par de nombreuses guerres « asymétriques » opposant une armée régulière à un mouvement insurrectionnel populaire, impliquant la plupart des pays européens. Les enseignements tirés de cette époque et de la lutte contre-insurrectionnelle expliquent l’expansion foudroyante des empires coloniaux en Afrique et en Asie au XIXème siècle. En s’efforçant d’établir l’hégémonie de la France en Europe, Napoléon devint, indirectement, l’architecte de l’indépendance de l’Amérique du Sud. Il remodela le Moyen-Orient, affermit les ambitions impérialistes de la Grande-Bretagne et contribua à l’essor de la puissance américaine.

Loïc Salmon

« Les guerres napoléoniennes dans l’Histoire », ouvrage collectif. Éditions Pierre de Taillac, 352 pages, 26,90 €.

Campagne d’Italie, 1796-1797

Exposition « Napoléon stratège » aux Invalides

Exposition « Napoléon et l’Europe » aux Invalides




Explorations, une affaire d’État ?

Collectives, les explorations dépendent d’abord de l’État, qui y trouve le moyen d’approfondir la connaissance du monde, une occasion d’enrichissement scientifique, intellectuel et artistique et une condition nécessaire de sa souveraineté.

Celle entreprises par la France, au milieu du XVIIIème siècle, ont impliqué un processus de professionnalisation pour transformer les militaires en explorateurs et les explorateurs civils en militaires. Le militaire se distingue du civil notamment par des obligations, des compétences techniques et des cultures professionnelles multiples. Au cours du XIXème siècle, exploration et cartographie deviennent étroitement liées. Dans une première phase, les missions militaires restent très proches des voyages d’exploration. Dans une deuxième phase, elles consistent en interventions militaires et conquêtes coloniales. Après la période des conflits, la troisième phase correspond à l’administration et la mise en valeur des territoires conquis. La cartographie d’exploration se transforme en cartographie de reconnaissance puis en cartographie régulière. Dans le dernier tiers du XIXème siècle et le contexte de l’expansion coloniale de l’Europe, des civils interviennent dans l’organisation et la préparation des missions, les travaux menés sur le terrain, l’exploitation et la diffusion des résultats. Fondée en 1821 et reconnue d’utilité publique en 1827, la Société de Géographie a décerné des grands prix à autant de civils que de militaires. Dans les années 1880, les savoirs disponibles sur l’Afrique apparaissent insuffisants, car réalisés par des explorateurs peu équipés et moins bien formés que les officiers sortis de Saint-Cyr ou de l’École navale. Sur ce continent, les liens entre exploration et conquête diffèrent d’une région à l’autre. Dans sa partie occidentale, l’exploration à vocation scientifique, menée par des savants, des officiers ou des individus non affilés à une institution, précède la pénétration coloniale de plusieurs dizaines d’années. Il s’agit de reprendre les travaux géographiques précédents, selon de nouveaux objectifs, et de prendre contact avec les chefs des nouveaux États formés dans l’intervalle. En Afrique centrale, exploration et appropriation se confondent presque. Des officiers géodésiens et topographes participent à l’expédition militaire de 1894-1895, en vue de produire une cartographie systématique de la « Grande Île ». La pose des premiers câbles télégraphiques sous-marins, commencée au XIXème siècle, impose la connaissance des fonds marins pour des raisons économiques et militaires. Aujourd’hui, les câbles en fibre optique assurent 98 % des échanges numériques intercontinentaux. Depuis le « Brexit », la France est devenue le carrefour numérique de l’ensemble des États membres de l’Union européenne. Longtemps, la principale menace venait des coupures accidentelles par les ancres des navires. Certaines peuvent se révéler volontaires, notamment en mer Baltique, par des bateaux de pêche ou de commerce, et donc difficilement attribuables à un État (la Russie). Outre leurs ressources et les gazoducs, oléoducs et câbles électriques qui les parcourent, les fonds marins constituent un enjeu stratégique majeur. Depuis les années 2000, une nouvelle dynamique profite à la connaissance géographique, à savoir l’intégration multi-milieux et la fusion des données géolocalisées multi-capteurs. Comme dans les siècles passés, il s’agit de maîtriser les milieux géographiques à partir des récentes technologies et de penser différemment les espaces matériels (terre, mer, air et espace) et immatériels (réseaux sociaux et environnements numérique, électromagnétique et informationnel). Il s’agit de répondre aux besoins immédiats de connaissance opérationnelle des armées et, pour le monde civil, de mieux exploiter les informations géographiques.

Loïc Salmon

« Explorations, une affaire d’État ? », ouvrage collectif. Éditions Locus Solus/Musée de l’Armée, 320 pages, 310 illustrations. 35 €

Exposition « Explorations : une affaire d’État ? » aux Invalides

Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations




Stratégie : la guerre « hybride », sous le seuil du confit armé ouvert

Afin d’affaiblir durablement un État en exploitant ses failles économiques et sociales, la guerre « hybride » recourt à des moyens militaires ou non (cyberattaques et désinformation), sans déclencher une riposte militaire ni l’intervention des pays alliés dans un environnement numérisé.

Elle a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 19 février 2026 à Paris, par l’association Minerve EMST et l’Institut Synopia. Y sont intervenus : Cyril Gelibter, docteur en histoire et spécialiste des services de renseignement ; Sergueï Jirnov, ancien agent du KGB soviétique, réfugié politique naturalisé français et écrivain. Tous deux interviennent comme consultants sur la chaîne de télévision LCI.

La Russie aujourd’hui. Les archives « Mitrochine », du nom d’un agent du KGB réfugié en Grande-Bretagne en 1992, présentent les mesures prises pour exercer une influence sur la politique étrangère et la situation politique intérieure des pays capitalistes et de leurs alliés du Tiers Monde dans un sens plus favorable à l’Union soviétique, jusqu’à sa disparition en 1991. L’année suivante, indique Cyril Gelibter, une loi russe stipule que la sécurité du pays implique des mesures coordonnées économiques, militaires et politiques. Une autre de 1996 définit le renseignement extérieur comme la collecte et le traitement de l’information. Puis apparaît la doctrine officielle de la guerre hybride avec l’idée récurrente d’innover pour rattraper les États-Unis, notamment par l’ingérence sur internet. Ainsi en 2007, des cyberattaques d’origine russe ont dénié l’accès aux services du Parlement, des banques, des ministères et des journaux de l’Estonie. En conséquence, les États-Unis ont rendu publique une stratégie de sécurité nationale en 2017 avec des sanctions plus sévères contre la Russie que celles de 2015, consécutive à l’invasion de la Crimée en 2014. Pour eux, c’est un levier de la diplomatie économique, comme le cyber l’est pour l’avance technologique. En 2016, la doctrine de sécurité informationnelle contre les cyberattaques et la désinformation, en apparence défensive, peut devenir offensive. En 2018, la Commission interministérielle russe sur la sécurité constate l’intensification de la concurrence et de l’affrontement dans les médias, sur les plans idéologique et informationnel. Les structures étatiques, les réseaux sociaux et les organisations terroristes traitent les questions politiques de la société civile sur des infrastructures informationnelles mondiales. La Commission planifie les activités de renseignement et de guerre hybride avec des objectifs sur les court, moyen et long termes. La « guerre mentale » vise à détruire la conscience de soi, changer la mentalité et même la base civilisationnelle de la société ennemie. En 2025, l’Institut de recherche britannique en relations internationales (ISS en anglais) détaille les actions hybrides russes en Europe (photo). Les risques de sabotages concernent les infrastructures critiques, à savoir les communications, l’énergie, l’eau, les emprises étatiques, la santé, l’industrie, les installations militaires, les transports et les câbles sous-marins. Les critères vont de réellement possible à probable, très probable et presque certain, selon les pays ciblés. Les autres attaques consistent en assassinats (réussis ou tentés), brouillage de GPS, espionnage par des moyens aériens non pilotés, vandalisme, organisation soudaine de réfugiés et terrorisme. La Russie a tenté d’empoisonner l’agent double Sergueï Skipal et sa fille Ioula en Angleterre en 2018. Ses manœuvres d’intimidation testent la détermination des gouvernements européens, mais pas au point de provoquer une riposte militaire armée. L’accumulation des attaques russes contre des cibles physiques et virtuelles, via des opérations informationnelles, vise à saper la résilience des pays occidentaux et à diviser les sociétés européennes. Au début de la guerre en Ukraine, la Russie a perturbé les opérateurs téléphoniques et effacé des données de leurs logiciels de gestion, selon le mode opératoire d’Israël avec le ver informatique Stuxnet (découvert en 2010) contre les centrifugeuses nucléaires de l’Iran. En revanche, les attaques informationnelles s’avèrent plus compliquées, car les Ukrainiens se méfient de la propagande russe. Elles visent des casernes mais aussi des usines, dont les dégâts sont confirmés ou non par des informateurs… rapidement arrêtés, comme l’indique la base de données des tribunaux ukrainiens !

L’héritage soviétique. L’URSS se considérait en guerre en 1984, quand Sergueï Jirnov est entré au KGB. Il souligne que la Russie se considère encore en guerre. En fait, la guerre hybride a commencé dès le premier conflit mondial, quand de faux Deutschemarks ont été imprimés pour ruiner l’économie de l‘Empire allemand. La Guerre froide (1947-1991) était aussi hybride en l’absence de conflit direct entre grandes puissances, qui s’affrontaient par l’intermédiaire de puissances régionales. Le KGB de l‘Union soviétique, quoique ne disposant pas des moyens de la CIA des États-Unis, a recouru à la guerre hybride et s’est montré parfois plus efficace. Il avait prévu des opérations de sabotage loin derrière les lignes ennemies et, pour l’Europe, il aurait employé des « illégaux » (espions envoyés à l’étranger sans couverture diplomatique). Il estimait pouvoir paralyser un pays comme la France avec une équipe de 25 personnes. Dans les années 1960, 25 % de l’électorat français votait communiste. Le KGB, qui disposait déjà des relais du Parti communiste français, a investi dans tous les partis d’opposition, surtout les extrémistes de droite et de gauche. Sergueï Jirnov, premier Soviétique admis à l’École nationale d’administration (1991-1992), avait pour mission de pénétrer ainsi l’élite française, qui comptait des socialistes et même des communistes parmi les anciens élèves. Grâce à la bonne image culturelle de la Russie, l’Union soviétique s’est introduite dans tous les partis et préparée aux changements politiques. Pourtant, le KGB a été dissous en 1991 parce qu’il n’a pas su protéger le Parti communiste, dont il était le bras armé, ni l’Union soviétique pour laquelle il travaillait. La Russie actuelle « pèse » économiquement 15 fois moins que les États-Unis et produit moins que la France, précise Sergueï Jirnov. Son immense territoire de 17 MKm2, peu développé, est grignoté pour moitié dans sa partie sibérienne et extrême-orientale par la Chine, qui loue des terres pour 50 ans. En Asie, 12 millions de Russes et un milliard et demi de Chinois vivent à l’Est de l’Oural. En Asie centrale, l’ex-République soviétique du Kazakhstan a une frontière commune de 7.000 km avec la Russie et un litige territorial comparable à celui de l’Est de l’Ukraine. Sa population, principalement turcophone, compte 20 millions de personnes, dont 3 millions de Russes et de russophones. Sentant le danger, le Kazakhstan s’est rapproché de son voisin chinois, qui…garantit sa sécurité extérieure ! Par ailleurs, l’ancienne République soviétique d’Azerbaïdjan a participé à la guerre hybride contre la France en Nouvelle-Calédonie et a pris contact avec tous les mouvements séparatistes en Europe, notamment basques et espagnols. Sur le plan technique, la guerre hybride profite des rapides progrès des télécommunications. Un jeune hacker du fond de la Russie peut propager une rumeur infondée, prélude à une attaque plus sérieuse. Dans la guerre en Ukraine, la Russie dispose de 100 satellites en orbite contre plus de 8.000 pour l’entreprise privée américaine SpaceX. Par ailleurs, depuis une quinzaine d’années, les missiles russes intègrent des composants électroniques…de l’OTAN ! La Russie ne produit plus de matériels électroniques chez elle mais en achète les composants à d’autres pays producteurs, dont la Chine. Enfin, elle continue ses opérations hybrides partout dans le monde, mais ses matériels militaires vendus à l’étranger ne sont plus aussi performants qu’elle le prétend. Ainsi ses systèmes de défense sol-air acquis par l’Iran, depuis l‘ère soviétique, n’ont pas résisté aux frappes américaines et israéliennes en juin 2025.

Loïc Salmon

Menaces hybrides : belligérance en reconfiguration permanente

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales




Nucléaire : dissuasion française renforcée et avancée

La France va augmenter le nombre de têtes nucléaires de sa dissuasion, complémentaire de celle de l’OTAN, et l’élargir dans la profondeur de l’Europe. Seul le président de la République, légitimé par le suffrage universel direct, décide de l’emploi de l’arme nucléaire.

Le chef de l’État, Emmanuel Macron, l’a précisé le 2 mars 2026 à l’Île-Longue, base des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la Force océanique stratégique.

Les menaces. La Russie, qui dispose d’un arsenal nucléaire pléthorique, développe des missiles nucléaires hypersoniques, d’autres à propulsion nucléaire censés voler sans limite, des torpilles nucléaires et des armes nucléaires dans l’espace. Dans sa guerre contre l’Ukraine, elle agite des menaces d’emploi d’armes nucléaires et procède à des tirs, à proximité des frontières européennes, du missile balistique Orechnik à têtes multiples, susceptibles d’emporter des charges conventionnelles ou nucléaires. La Chine fabrique aujourd’hui plus d’armes que n’importe quel pays. Elle développe des systèmes de protection de son territoire comme la Russie et les États-Unis (« Golden Dome »). L’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord accroissent leurs arsenaux ou leurs forces nucléaires stratégiques. Dans le contexte mondial actuel, le risque que les conflits conventionnels franchissent le seuil nucléaire se renforce. La conflictualité sous ce seuil s’intensifie avec pour acteurs l’Inde, le Pakistan, Israël et l’Iran. Par ailleurs, les traités internationaux sur la maîtrise des armements perdent leur efficacité, depuis que les États-Unis et la Russie ont mis fin à divers traités sur les arsenaux et forces nucléaires.

Les moyens. Pour contrer ces menaces, il faut disposer d’une alerte avancée pour les détecter, d’une défense aérienne élargie pour s’en prémunir et d’une frappe dans la profondeur pour agir sur le plan offensif. Déjà le SNLE Le-Téméraireemporte une puissance de frappe équivalent à la totalité des bombes sur l’Europe pendant la seconde guerre mondiale et à mille fois la bombe atomique sur Hiroshima en 1945. Le premier SNLE de nouvelle génération, dénommé L’Invincible, naviguera en 2036. Ceux en service vont recevoir le missile balistique M51.3 avec une tête optimisée pour pénétrer toutes les défenses adverses. La Force aérienne stratégique et la Force aéronavale nucléaire disposent de missiles de croisière nucléaires rénovés. Le programme de missiles stratégiques hypersonique et manœuvrants, qui sera lancé en 2026, équipera les avions de combat et le futur porte-avions dans la prochaine décennie. La crédibilité de la dissuasion nucléaire repose sur sa modernisation, parallèlement à celle de l’armement conventionnel pour éviter le contournement de la dissuasion.

L’élargissement. Un dialogue sur la sécurité européenne sur les plans conventionnel et nucléaire s’est déjà instauré entre la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. Il porte sur l’appréciation de la menace, le renseignement, les moyens de communication spécifiques et la compréhension des ressorts de l’escalade. Pour gérer celle-ci sous le seuil nucléaire, il faut combiner satellites et radars, élargir défense aérienne et protections anti-missiles et anti-drones et pouvoir frapper dans la profondeur. Les pays partenaires pourront participer, sur le plan conventionnel, aux exercices de la dissuasion. La dispersion de forces aérienne stratégiques françaises sur le continent européen compliquera le calcul des adversaires.

Loïc Salmon

« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

DGA : crédibilité et modernité de la dissuasion nucléaire

Dissuasion nucléaire : FAS, en alerte permanente depuis 1964




Stratégie : les missions de défense, outils complémentaires de l’action diplomatique

Les Missions de défense (MDD) auprès des ambassades françaises à l’étranger permettent de construire des dialogues entre les autorités de défense des pays d’accueil dans la durée et de constituer l’expertise indispensable à la conduite politico-diplomatique.

Le colonel Frédéric Guillou, département « présence française à l’étranger » de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), et le colonel André Sanchez, département « liaisons avec les missions étrangères en France », les ont présentées à la presse, le 18 décembre 2025 à Paris.

Un réseau mondial. Le ministère des Armées déploie 93 MDD couvrant 165 pays, soit le troisième réseau diplomatique de défense dans le monde après ceux des États-Unis et de la Chine, souligne le colonel Guillou. Elles se répartissent par zone géographique : 24 en Europe occidentale ; 7 en Russie-Europe orientale, Asie centrale et Caucase ; 25 en Afrique sub-saharienne mais pas au Mali ni au Burkina Faso ni au Niger, en raison de l’évolution de la situation diplomatique ; 15 en Afrique du Nord et Moyen-Orient mais pas en Syrie ni en Iran ; 13 en Asie-Océanie mais pas en Corée du Nord ; 9 sur le continent américain mais pas à Cuba ni au Honduras ni au Nicaragua. En 2024, des MDD ont été ouvertes en Moldavie et aux Philippines. Ce réseau est complété par des représentations auprès de l’ONU, de l’OTAN, de l’Union européenne, de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, de l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires et de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Ce réseau totalise 364 militaires et 170 réservistes (100 « réservistes citoyens »). Ces derniers, recrutés localement ou constitués d’anciens militaires installés à l’étranger, permettent de renforcer ponctuellement une mission de défense dans le cadre d’une activité accrue. Depuis l’instruction ministérielle du 16 octobre 2015, l’attaché de défense doit contribuer à la préservation, au développement et à la promotion des intérêts français, dans son pays d’accréditation en relayant les initiatives de la ministre des Armées. Placé localement sous l’autorité de l’ambassadeur, il le conseille pour la compréhension de certains dossiers locaux ou nationaux. Il accompagne les travaux de l’ambassade en matière de sécurité des équipes locales et des ressortissants français dans le cadre d’évacuations, comme au Soudan en 2023 (opération « Sagittaire »). Il contribue à la promotion de l’industrie française d’armement et au contrôle de ses exportations dans le cadre défini par la Délégation générale de l’armement (DGA), qui dispose d’une trentaine d’attachés dans 10 % du réseau, notamment en Inde et en Grèce.

Les missions étrangères. Lieu stratégique pour le dialogue militaire et la coopération internationale de défense, Paris accueille 103 MDD étrangères, indique le colonel Sanchez. Elles comptent 178 attachés militaires ou civils, dont 91 de défense et 87 spécialisés (Terre, Marine, Air et Armement), placés sous statut diplomatique. Ce réseau compte 32 officiers généraux et 136 officiers supérieurs. Il permet le maintien des canaux de communication en période de tension et jouent un rôle essentiel dans les relations bilatérales de défense et la compréhension mutuelle des doctrines. Les attachés de défense restent en poste trois ans en moyenne et leur accréditation relève de la DGRIS, du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et des Services de renseignement. Interlocuteurs des directions internationales de l’État-major des armées, de la DGA, de la Marine et des armées de Terre et de l’Air, ils reçoivent chaque année un programme et un calendrier d’activités (visites et conférences). La liaison avec l’attaché de défense russe est actuellement réduite au minimum, mais peut être relancée par la DGRIS pour faire passer un message.

Loïc Salmon

Défense : les attachés militaires, soldats et diplomates

Renseignement : la DRSD, renseigner pour protéger

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs




Stratégie : la guerre informationnelle, affaiblir de l’intérieur les démocraties

Composante de tout conflit hybride, la guerre informationnelle permet de maintenir une situation de tension importante en deçà du seuil d’affrontement armé. Les États démocratiques sont ciblés par leurs compétiteurs, dont la Russie.

Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) présente la guerre informationnelle dans une rapport rendu public en septembre 2025.

Les ingérences russes. La guerre informationnelle manipule les émotions, et les perceptions étrangères pour servir des intérêts géopolitiques. Elle exploite le débat démocratique ouvert par la diffusion et l’amplification d’informations déstabilisantes auprès des médias, des entreprises et des populations. En 2024, la Russie a publié 68.000 contenus manipulateurs dans 90 pays via 38.000 canaux de diffusion différents, dont 88 % sur le réseau social « X » (ex-Twitter). Elle a procédé à 42 attaques lors des élections européennes. Ses manipulations et interférences informationnelles ont surtout touché dix pays, selon une répartition croissante : Belgique, 3 % ; Pologne, 3,5 % ; Espagne, 4 % ; États-Unis, 4,5 % ; Burkina Faso, 4,5 % ; Mali, 7,6 % ; Niger, 7,6 % ; Allemagne, 8,1 % ; France, 21,2 % ; Ukraine, 37,4 %. En 2023, la Russie a dépensé 1,6 M$ dans des opérations de guerre informationnelle.

Les manœuvres des pays compétiteurs. A part la Russie, le rapport du MEAE ne nomme pas les autres pays compétiteurs (Chine, Iran et Corée du Nord) des États démocratiques, mais leurs manœuvres sont similaires. Elles visent à sélectionner, isoler et manipuler des faits pour promouvoir une vision de la réalité conforme à leurs intérêts. A part la diffusion accidentelle d’une information inexacte, qualifiée de « mésinformation », deux manœuvres présentent un caractère hostile. L’une, dite « désinformation », consiste à créer et diffuser volontairement des informations fausses dans le but de nuire. L’autre, dite « malinformation » porte sur la manipulation d’une information véridique, diffusée également dans le but de nuire. Les agents du pays compétiteurs cherchent, de façon dissimulée, à investir les cycles électoraux d’un États ciblé, ses drames nationaux et sa mémoire. Sur le plan international, ils mènent des campagnes de grande ampleur en mêlant désinformation et instrumentation de faits véridiques. Leurs manœuvres délibérées amplifient les divisions internes de la population d’un pays, afin d’entraver la capacité de projection internationale de l’État. Ce travail de sape met en danger les emprises diplomatiques, leurs agents et les ressortissants du pays visé résidant à l’étranger. Des acteurs hostiles et organisés cherchent à produire des effets coordonnés par le biais de canaux étatiques et semi-officiels. Les vecteurs officiels incluent les ambassadeurs, porte-paroles, dirigeants politiques et médias d’État. De façon officieuse, des entreprises et des médias, se prétendant indépendants, agissent pour l’État compétiteur ou ses services de renseignement. Pour les compléter, des chaînes d’information et des entreprises, officiellement non-étatiques, montrent des signes systématiques d’alignement sur les politiques de l’État compétiteur.

La « cible » France. Le rapport du MEAE décortique les manœuvres informationnelles utilisées contre la France. Cela commence par une identification opportune des brèches dans la société, afin d’exploiter les clivages existants et les émotions. Ensuite, des mobilisations orchestrées et des actions de sabotage sont organisées pour alimenter une information manipulée. Acteurs officiels, prestataires et relais les diffusent de façon coordonnée et ciblée. La cohésion sociale se trouve alors affaiblie par l’accentuation de la polarisation sur certains thèmes, de la fragmentation sociale et du désordre qui s’ensuit. Sur le plan international, ces méthodes agressives cherchent à diluer les messages de la France, brider ses actions diplomatiques, affaiblir sa réputation et donc la faire passer pour ce qu’elle n’est pas.

Les actions du MEAE. Face à la guerre informationnelle, le MEAE se mobilise pour protéger les ressortissants français à l’étranger, expliquer la politique extérieure de la France, promouvoir une information intègre face au chaos informationnel exploité par les pays compétiteurs et défendre les principes démocratiques. La « Revue nationale stratégique » de 2022, actualisée en 2025, conforte sa montée en gamme en faveur d’un ordre multilatéral au service de la souveraineté des États, du respect du droit international, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de la résolution pacifique des conflits. La France dispose du troisième réseau diplomatique mondial (après la Chine et les États-Unis) avec 163 ambassades, 208 consulats, 101 instituts français et une empreinte numérique de plus de 10 millions d’abonnés multiplateformes sur les comptes des ambassades. Son action dans la guerre informationnelle commence par un démenti officiel, suivi d’une dénonciation des modes opératoires et des réseaux de désinformations étrangers. L’alerte sur une attaque probable est suivie de l’attribution d’une manœuvre à un État tiers. Le groupe audiovisuel extérieur France Médias Monde remplit des missions de service public international pour lutter contre les rumeurs, désinformations et manipulations. Chaque semaine, ses chaînes France24, Radio France International (RFI) et Monte Calo Doualiya (vers le monde arabe) émettent en 21 langues et sont suivies par 254 millions d’auditeurs dans le monde. En 2023, France Média Monde a obtenu la certification de la « Journalism Trust Initiative » (JTI), basée sur la norme internationale ISO pour la transparence, l’éthique et la fiabilité et reconnue par la Commission européenne et Microsoft (l’un des géants américains du numérique). La JTI est portée par l’organisation internationale à but non lucratif « Reporters Sans Frontière », reconnue d’utilité publique en France et dotée d’un statut consultatif auprès de l’ONU, de l’Unesco, du Conseil de l’Europe et de l‘Organisation internationale de la francophonie. La JTI, destinée aux rédactions (100 à 299 collaborateurs) d’entreprises de presse, a apporté sa certification à 1.700 médias dans 85 pays. Par ailleurs, la presse écrite et audiovisuelle subit la concurrence directe de contenus manipulatoires, qui prolifèrent dans l’espace numérique. Dans certains pays, les populations sont ciblées par des campagnes de désinformation, des journalistes sont emprisonnés et des médias indépendants subissent des pressions. C’est pourquoi la France contribue à hauteur de 145 M€ au Fonds international pour les médias d’intérêt public, qui soutient 100 médias dans plus de 30 pays depuis 2022 (début de la guerre de la Russie contre l’Ukraine).

Les ressources documentaires. De son côté, la Délégation à l’information et à la communication de la défense a publié un « Guide de la désinformation » en 2025. Y sont notamment indiqués des sites utiles de vérification des faits : « Les Dessous de l’infox » (RFI) » ; « AFP Factuel » (Agence France Presse) ; « Les Décodeurs » (journal Le Monde) ; « Check News » (quotidien Libération) ; « La vérification » (journal Le Figaro) ; « Vrai ou Faux » (chaîne Franceinfo) ; « Les Vérificateurs » (chaîne TF1) ; « Fake Off » (journal gratuit 20 minutes) ; « Stop Infox » (France Media Monde). Le guide mentionne aussi quelques services spécifiques. Ainsi « Viginum », (Service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères) publie des études, rapports et analyses sur les ingérences étrangères visant la France. Le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information concerne le système éducatif français. L’Union européenne propose aux jeunes un kit pédagogique pour démêler le vrai du faux sur la navigation en ligne. L’Office des publications européennes fait de même pour les enseignants. Enfin, l’OTAN identifie et démantèle des narratifs russes sur le conflit en Ukraine.

Loïc Salmon

Défense : l’information, champ de bataille dans un monde de crises

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Défense : la désinformation, la comprendre puis la contrer




Extrême-Orient : l’axe stratégique Russie-Corée du Nord

L’accord de partenariat stratégique signé en juin 2024 entre Moscou et Pyongyang officialise l’envoi effectif de troupes nord-coréennes en Russie en échange d’une coopération technologique et économique.

Valérie Niquet, maître de recherche, l’explique dans une note publiée, le 7 janvier 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne), par la Fondation pour la recherche stratégique.

Coopération militaire. Pour la Corée du Nord, l’expérience de la guerre remonte à celle de Corée, commencée en 1950 et suspendue par l’armistice de 1953. La participation de soldats et d’officiers aux combats en Ukraine aux côtés des troupes russes lui donne l’opportunité d’évaluer leurs compétences opérationnelles. Les services de renseignement de la Corée du Sud estiment que les effectifs nord-coréens présents dans la région de Koursk en Russie seraient passés de 3.000 hommes à 10.000 au cours de l’année 2024. En septembre 2025, ils évaluent leurs pertes à 2.000 tués sur le front ukrainien. Selon Valérie Niquet, les informations divergent sur le degré d’intégration des troupes et officiers nord-coréens et sur leur niveau d’autonomie opérationnelle. Certaines sources nord-coréennes ont reconnu que six officiers auraient été tués dans une zone sous contrôle russe à l’Est de l’Ukraine. Le partenariat stratégique entre la Russie et la Corée du Nord inclut une clause d’assistance mutuelle. En cas de guerre résultant d’une invasion armée, les deux parties se garantissent une aide militaire, justifiant l’envoi de forces nord-coréennes d’appoint dans la région de Koursk ou dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie. Depuis 2022, début de la guerre en Ukraine, et jusqu’à la fin 2024, la Corée du Nord aurait fourni environ trois millions d’obus et plusieurs dizaines de missiles balistiques à la Russie, de quoi combler les manques de son industrie de défense. L’envoi de troupes nord-coréennes pourrait révéler leurs faiblesses dans leur préparation au combat. En outre, il permet, aux services de renseignement militaires sud-coréens, d’analyser et de mieux comprendre leurs modes opératoires, notamment le rôle des commissaires politiques et des officiers, surtout si ces troupes bénéficient d’une éventuelle autonomie opérationnelle. Il leur serait aussi possible de mener des opérations de guerre psychologique envers des soldats nord-coréens, inexpérimentés et peu motivés, pour les inciter à déserter. La coopération militaire avec la Russie permettrait à la Corée du Nord de tester, en temps de guerre, les performances de ses missiles dont la précision reste encore limitée. Le 30 octobre 2024, la Corée du Nord a tiré un missile intercontinental qui a parcouru 7.000 km, distance supérieure aux tirs précédents et indiquant des progrès dans la motorisation, consécutifs à la coopération avec la Russie. Cette coopération militaire pourrait s’étendre au développement d’un système nord-coréen de surveillance spatiale sous l’égide de la Russie. De son côté, celle-ci, en apportant un soutien militaire renforce la capacité de la Corée du Nord à mener un conflit contre la Corée du Sud. L’ampleur et la nature de cette aide pourraient accélérer le développement du programme balistique et nucléaire de la Corée du Nord et renforcer sa crédibilité. En effet, la Russie, qui a effectué des essais nucléaires dans l’atmosphère, pourrait fournir des informations importantes dans ce domaine à la Corée du Nord, qui n’a procédé qu’à des tirs souterrains. Enfin, l’assistance militaire russe pourrait inclure les capacités de ciblage des missiles et la production d’armes nucléaires tactiques et de torpilles avec une charge nucléaire.

Conséquences diplomatiques. Le partenariat stratégique porte aussi sur les approvisionnements de la Corée du Nord en denrées alimentaires, qui manquent, en charbon, pour le chauffage en hiver, et en pétrole, indispensable au fonctionnement des forces armées. En outre, la Russie aurait accepté de transférer 9 M$ en devises sur un total de 30 M$ gelés dans les banques russes. En effet, depuis 2006, la Corée du Nord reste soumise aux sanctions économiques internationales décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU à la suite du premier essai de son programme nucléaire militaire. Or la survie du régime nord-coréen, devenu héréditaire depuis 1945, dépend en effet des fournitures en nourriture, énergie et devises étrangères. Membre du conseil permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie, qui avaient soutenu ces sanctions, a opposé son veto, en mars 2024, au renouvellement du mandat du groupe d’experts chargés d’en surveiller l’application. Lors de sa visite à Pyongyang en juin 2024 pour la signature du partenariat stratégique, le président russe Vladimir Poutine s’est prononcé en faveur d’une révision du régime de sanctions imposées par le Conseil de sécurité, y compris celles contre la Corée du Nord. Par ailleurs, l’entrée des troupes nord-coréennes sur le théâtre ukrainien peut avoir des conséquences sur la stabilité en Asie. En effet, grâce à son expérience du combat, la Corée du Nord pourrait multiplier les provocations contre la Corée du Sud au risque d’un dérapage. La France, qui renforce ses partenariats dans la zone Indopacifique, a condamné cette participation nord-coréenne. Le 2 mai 2025, le site France Diplomatie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères précise : « Il s’agit d’une escalade dans le soutien militaire massif de la Corée du Nord à la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. Cet acte hostile a des conséquences directes sur la sécurité des Européens et plus généralement sur la sécurité internationale ». Selon Valérie Niquet, l’implication de la Corée du Nord dans ce conflit consolide sa position diplomatique sur la scène internationale et accroît sa marge de manœuvre vis-à-vis de la Russie, du Japon et de la Chine. Pyongyang tente ainsi de retrouver sa position stratégique d’avant la chute de l’URSS (1991), quand la rivalité sino-soviétique permettait un jeu triangulaire plus favorable à ses intérêts. De son côté, la Chine, qui a signé un traité d’assistance mutuelle avec la Corée du Nord en 1961, entretient aujourd’hui un « partenariat sans limites » avec la Russie. Mais les intérêts de ces trois pays divergent en ce qui concerne la péninsule coréenne. La Chine considère la Corée du Nord comme un État tampon face à la Corée du Sud et à la présence américaine. Compte tenu de ses difficultés économiques croissantes et pour maintenir l’absence de tensions non maîtrisées dans on voisinage immédiat, elle s’oppose à tout ce qui pourrait encourager la Corée du Nord à l’escalade dans la péninsule. En revanche, la situation se présente différemment en Ukraine. Une participation accrue des forces nord-coréennes pourrait favoriser un prolongement de la guerre, accentuant la pression sur l’Europe et contribuant à diviser les Alliés, surtout avec le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis (janvier 2025). Une prolongation de la guerre pourrait également détourner l’attention des pays européens sur le maintien de la stabilité dans le détroit de Taïwan. De son côté, le Japon insiste régulièrement sur l’existence d’un lien direct entre la guerre en Ukraine et le risque d’un conflit en Asie, en raison de la coopération renforcée de la Corée du Nord avec la Russie. Outre une confrontation dans la péninsule coréenne, il redoute l’ouverture d’un autre front dans le détroit de Taïwan auquel son alliance avec les États-Unis devrait faire face. Il compte donc renforcer ses capacités militaires, notamment par l’acquisition de moyens de frappe à longue portée, censées avoir un effet dissuasif. Lors du sommet de l’APEC (coopération économique dans l’Asie-Pacifique) en novembre 2024, le Japon, les États-Unis et la Corée du Sud ont réaffirmé l’importance de leur coopération trilatérale dans la durée et rappelé que l’envoi de troupes nord-coréennes en Russie lie la sécurité de l’Europe à celle de l’Asie. Un accord sur l’Ukraine rendrait la Russie moins dépendante de la Chine et permettrait une relation moins tendue avec le Japon, qui revendique les îles Kouriles occupées par la Russie depuis 1945 (carte).

Loïc Salmon

Indopacifique : engagement accru de la Russie

Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

Missile : l’ICBM Hwasongpho-18 (HS-18) de la Corée du Nord




« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

Le resserrement des liens entre la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord augmente le risque de propagation des conflits dans le monde. La France se prépare à des attaques hybrides, parallèlement à une éventuelle guerre de haute intensité proche de l’Europe à l’horizon 2027-2030.

Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale l’explique dans le document « Revue nationale stratégique 2025 » (RNS 2025), rendu public à l’occasion de la fête nationale du 14 juillet.

Menaces. La Russie désigne régulièrement la France et l’Europe comme ennemies. Cette hostilité, au nom de la « Russie éternelle » en lutte contre « l’Occident décadent », laisse envisager une guerre contre l’Europe après celle en Ukraine. Cette bataille des idées met en œuvre certaines convergences idéologiques de la Russie, de l’Iran et de la Corée du Nord, matérialisées par de votes communs à l’ONU ciblant le modèle de démocratie libérale et d’humanisme de l’Europe. La Russie prétend exercer une tutelle sur les territoires où vivent des Russes ou des russophones et pourrait lancer des offensives en Moldavie, dans les Balkans ou contre des pays membres de l’OTAN (Pologne, Finlande, Estonie, Lettonie et Lituanie) pour tester la cohésion de l’Alliance atlantique. La poursuite du soutien militaire à l’Ukraine préserve les intérêts immédiats de l’Europe, dont la sécurité future dépendra des modalités d’une paix durable fondée sur le droit international. Une nouvelle agression russe en Europe pourrait se produire en même temps qu’une opération majeure sur un autre théâtre dans le monde entraînant une diversion des forces armées américaines. Les hypothèses d’une gestion de crise ou d’un conflit avec un soutien très réduit des États-Unis deviennent possibles. La France, seul État membre de l’Union européenne à disposer de l’arme nucléaire et d’une doctrine adaptée, apporte une contribution majeure à la sécurité de l’Europe, joue un rôle moteur dans son réarmement stratégique et pourrait ouvrir le débat sur la protection des Alliés européens par sa dissuasion nucléaire. Par sa crédibilité, ses structures, ses mécanismes et sa légitimité, l’OTAN demeure la seule organisation capable de faire face collectivement à un conflit majeur sur le continent européen. Or l’hypothèse d’un retrait significatif des capacités américaines en Europe impose aux Alliés européens de construire des capacités crédibles. Cela implique une montée en responsabilité des pays européens dans l’OTAN, une coordination entre l’Union européenne et l’OTAN et une convergence stratégique entre les pays européens volontaires. Des partenariats permettraient de monter des coalitions adaptées à des d’objectifs stratégiques, capacitaires, migratoires, démographiques, économiques et climatiques.

Risques sécuritaires. Outre la persistance de la menace terroriste djihadiste, les démocraties se trouvent fragilisées par l’accumulation de crises : effondrement de la biodiversité, changement climatique, pandémies, crises alimentaires, amplification des migrations et vieillissement des populations. La résonnance immédiate de crises extérieures sur la scène intérieure nécessite une réponse globale des services de l’État pour préserver les intérêts fondamentaux d’une nation. Ces derniers sont menacés par le crime organisé, l’insécurité, la santé publique, la corruption ou l’atteinte à l’État de droit. Ces risques se renforcent par les collusions entre le crime organisé, les réseaux terroristes et les groupes non étatiques engagés dans des stratégies hybrides. Facteurs de déstabilisation pour la France et ses partenaires, ils portent atteinte à l’économie, la solidarité et la cohésion nationales. Les champs de conflictualité s’entremêlent à ceux de la compétition avec la manipulation de l’information et les cyberattaques. La sécurité nationale inclut des aspects politique, économique, intérieur, diplomatique et militaire. Sa dimension juridique permet de contrer les manœuvres des pays compétiteurs de la France et de protéger ses intérêts. Pour les pays européens, la multiplication des attaques hybrides, avec une importante dimension subversive, souligne la nécessité de renforcer leur capacité de protection et d’en imposer un coût à l’adversaire.

Guerres technologique et économique. Les États-Unis et la Chine investissent massivement dans les technologies de défense, dont l’évolution s’accélère. Tout retard pourrait entraîner un déclassement stratégique majeur pour la France et les pays européens, notamment en matière d’intelligence artificielle appliquée à l’appui aux opérations. Une base industrielle et technologique de défense européenne devient nécessaire pour produire en masse, tout en innovant dans l’intelligence artificielle, les systèmes autonomes, les capteurs, le quantique, la guerre électronique, l’hypervélocité et l’énergie dirigée. Elle implique d’appliquer la préférence européenne pour la conception, la production et l’achat, afin de la rendre agile, résiliente et performante sur le long germe. Les industries française et européennes se trouvent fragilisées par leur dépendance des grands acteurs américains du numérique, dont les capacités (Cloud et l’intelligence artificielle) sont indispensables pour suivre le rythme des innovations. Leurs chercheurs doivent maintenir l’accès aux bases de données américaines, qui rassemblent de nombreuses données internationales. Cette course technologique renforce les contraintes sur les industries française et européenne et nécessitent une stratégie de long terme pour protéger leurs actifs matériels et immatériels sensibles par des investissements publics ou privés. Pour garantir leur souveraineté, la France et l’Europe doivent sécuriser l’accès aux énergies fossiles, terres et minerais rares. Les dépendances stratégiques imposent d’anticiper les risques économiques induits par un conflit potentiel, notamment dans le cas de Taïwan, principal fournisseur de semi-conducteurs. Enfin, les perspectives d’autonomie stratégique et de souveraineté industrielle européenne se trouvent fragilisées par les efforts de certains pays (Chine et États-Unis) pour imposer de nouveaux standards dans le cadre normatif international applicable.

Objectifs stratégiques. La France se réarme et se fixe 11 objectifs stratégiques à atteindre d’ici à 2030. Le 1er concerne sa dissuasion nucléaire indépendante et souveraine, dont la crédibilité politique, opérationnelle et technique se fonde sur le renouvellement des composantes aéroportée et océanique. Le 2ème porte sur la résilience pour faire face, simultanément, à des crises intérieures et des actions hybrides adverses sur le territoire national et participer à un engagement majeur extérieur, grâce aux forces morales de la nation. Le 3ème concerne le soutien économique et industriel par des efforts budgétaires et la maîtrise de la dette publique. Le 4ème porte sur la résilience cyber pour rendre les cyberattaques très coûteuses pour les attaquants. Le 5ème concerne la défense de l’Europe dans le cadre d’un pilier européen renforcé et équilibré de l’OTAN. Le 6ème concerne la résilience de l’Europe dans les domaines capacitaire, technologique, énergétique et opérationnel pour se défendre de manière autonome. Le 7ème porte sur un nouveau partenariat de la France en Afrique, la consolidation de son engagement au Proche et Moyen-Orient, la contribution à la stabilité en Méditerranée et en mer Rouge, le renforcement de la coopération en Indopacifique et la promotion du multilatéralisme. Le 8ème concerne le renforcement des capacités de renseignement, de l’anticipation interministérielle et de la pensée stratégique. Le 9ème porte sur les capacités de réponse dans les champs hybrides (cyberespace, sphère informationnelle, opérations militaires, droit et économie). Le 10ème concerne la poursuite et l’accélération du réarmement militaire à l’horizon 2030. Le 11ème concerne l’excellence académique, scientifique et technologique au service de la souveraineté française et européenne.

Loïc Salmon

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Ukraine : les enseignements de trois ans de guerre

Défense : « Revue nationale stratégique 2022 »