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Asie centrale : enjeu sécuritaire pour la Chine et la Russie

Depuis la prise du pouvoir des talibans en Afghanistan en août 2021, Chine et Russie renforcent leur présence en Asie centrale pour en limiter l’instabilité et y repousser l’influence de l’Occident.

C’est ce qui ressort de la note publiée le 3 mai 2022 à Paris par Anastasia Protassov, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

Instabilités internes. Outre la fragilité des régimes, surtout autocratiques et même dictatoriaux pour certains, les pays d’Asie centrale se caractérisent par une grande faiblesse économique, une corruption endémique, une composition ethnique complexe et une incapacité à affronter seuls des groupes armés terroristes. Ainsi du 2 au 11 janvier 2022, la hausse soudaine des prix du carburant au Kazakhstan a provoqué une grave crise sociale. Les manifestations dans la ville pétrolière de Janaozen se sont étendues à d’autres villes et ont dégénéré en émeutes. Après la démission de son gouvernement, le président Kassym-Jomart Tokaïev n’a pu reprendre le contrôle du pays qu’avec l’aide de l’Organisation du traité de sécurité collective. Celle-ci, créée en 2002 avec son siège à Moscou et à vocation politico-militaire, regroupe l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et la Russie. Par ailleurs, dans la perspective d’un « ordre international multipolaire » préconisé par Moscou et Pékin, l’Inde et le Pakistan ont rejoint, en 2017, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Celle-ci vise à stabiliser la région en luttant contre les mouvements fondamentalistes et séparatistes et en développant une coopération économique et commerciale, qui inclut développement et lutte contre la contrebande. Fondée en 2001 avec son siège à Pékin, elle regroupe la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et la Russie et, à titre d’observateurs, la Biélorussie l’Afghanistan, l’Iran et la Mongolie.

Intérêts communs russo-chinois. Depuis des années, Pékin et Moscou sont préoccupés par le risque de terrorisme en Asie centrale, le besoin de contenir l’instabilité émanant d’Afghanistan et la volonté de garder les Etats-Unis hors de la région. Cependant, tous deux voyaient la présence américaine en Afghanistan comme une moyen efficace de la lutte contre le terrorisme. Or avec le retrait progressif de l’Occident en 2014 et surtout en 2021, la perception de cette menace a changé et poussé Pékin et Moscou à renforcer leur action sécuritaire avec la participation des puissances régionales. La logique anti-occidentale et en particulier anti-américaine fait partie de leur coopération bilatérale. D’une façon générale, les élites russes ont toujours perçu l’ordre mondial à travers le prisme anti-occidental. Pour la Chine, la coopération interétatique apparaît comme essentielle au maintien de la stabilité dans le monde. Pour la Russie, la présence chinoise dans son voisinage proche ne se présente pas comme une ambition hégémonique en matière de sécurité, mais plutôt comme un renforcement. En effet, elle a pris conscience qu’elle ne peut assurer seule la sécurité dans une région aussi vaste que l’Asie centrale et propice à l’instabilité. Globalement depuis 2016, les relations bilatérales entre la Chine et les différents pays de la région se développent plus intensément qu’avec la Russie. Selon une division du travail tacite, Moscou apparaît comme le garant de la sécurité dans la région et Pékin comme le principal acteur économique.

Zone tampon pour la Chine. Conformément à la doctrine chinoise qui lie étroitement développement économique et stabilité sociale, celle de l’Asie centrale est indispensable à la réalisation du projet chinois des « Nouvelles Routes de la Soie » vers l’Europe. En outre, Pékin redoute que des militants séparatistes ouïghours installent des camps d’entraînement dans la région, après le retrait d’Afghanistan de l’OTAN en 2014. Par ailleurs, une attaque terroriste contre son ambassade à Bichkek (capitale du Tadjikistan) en 2016 l’a conduit à y renforcer la présence de sa Police armée du peuple, organisation paramilitaire, qui partage des informations et mène des exercices conjoints de lutte anti-terroristes avec les forces de sécurité locales. Selon un accord conclu la même année, la Chine finance la construction, l’entretien et le fonctionnement de 30 à 40 postes du côté tadjik de la frontière avec l’Afghanistan. En outre, elle a édifié un avant-poste, géré par les forces spéciales tadjikes, à proximité de la ville de Shaymak et à l’intersection de l’Est du Gorno-Badakhchan (Tadjikistan), du Nord-Est du Xinjiang (Chine) et du Badakhchan (Afghanistan). Puis, elle a apporté une contribution de 8,5 M$ à la construction d’un second à Vakhon en octobre 2021. Ces deux avant-postes, situés dans les montagnes du Pamir, surplombent le corridor du Wakhan, vallée de 350 km de long et de 13 km à 65 km de large. Ils permettent d’observer les différents passages et activités émanant d’Afghanistan vers la Chine. Des patrouilles conjointes des forces armées chinoises et tadjikes visent à éviter que ce corridor devienne une voie de sortie de trafics (armes, drogue et êtres humains) et d’activités déstabilisatrices à partir de l’Afghanistan. Des exercices conjoints de lutte anti-terroriste ont eu lieu en 2016, 2019 et 2021. Au cours des cinq dernières années, la Chine a assuré 18 % des livraisons d’armes dans la région, contre 1,5 % entre 2010 et 2014. En plus des achats et des dons directs, l’Ouzbékistan et le Turkménistan pratiquent le troc du pétrole et de ses dérivés contre des équipements militaires chinois. Ainsi l’Ouzbékistan a reçu des drones Wing Loong-I dès 2014, puis des systèmes de défense sol/air portatifs QW-18 en 2019. En 2020, le Tadjikistan a investi 80 M$ dans sa défense, contre 130 M$ pour le Kirghizistan et 10 Mds pour le Pakistan. La Chine est devenue le 2ème fournisseur d’armes au Turkménistan, après la Turquie et devant la Russie.

Prédominance de la Russie. Depuis la disparition de l’URSS (1991), la Russie reste le principal fournisseur d’armes du Kazakhstan pour environ 85 M$ entre 2014 et 2018 (5 M$ pour la Chine), du Kirghizistan pour 95 M$ (5 M$) et du Tadjikistan pour 88 M$ (10 M$). En 2019, l’ensemble de l’Asie centrale a importé pour 750 M$ d’armements russes, contre 400 M$ d’armements chinois. Outre ses propres bases au Kirghizistan et au Tadjikistan, la Russie conserve l’accès à des installations militaires de ces deux pays et au Kazakhstan, à savoir base de lancements spatiaux, stations radar et sites d’essais. Elle demeure la puissance qui organise le plus d’exercices conjoints dans la région, dans un cadre bilatéral ou via l’Organisation du traité de sécurité collective. Lors des émeutes au Kazakhstan en janvier 2022 (voir plus haut), elle avait rapidement envoyé 3.000 soldats, contre une dizaine pour chacun des autres pays membres. Par ailleurs, la Russie forme, en partie, plus de la moitié de l’armée kazakhe et 1.500 spécialistes tadjiks. Elle a repris récemment le programme de formation des officiers ouzbeks, suspendu en 2012. Toutefois, les Etats d’Asie centrale restent prudents vis-à-vis de Moscou, à cause de ses interventions en Géorgie et en Ukraine, et de Pékin, en raison de la répression contre les Ouïghours.

Loïc Salmon

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Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes




Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations

La connaissance des fonds marins jusqu’à 6.000 m permettra à la France de mieux les connaître, en vue de garantir sa liberté d’action de ses forces, de protéger les zones d’intérêt national et, éventuellement, d’agir militairement.

Le 14 février 2022 à Paris, Florence Parly, ministre des Armées, et le général Thierry Burkhard, chef d’Etat-major des Armées (CEMA), ont présenté ce projet stratégique et sa feuille de route.

Les enjeux. La ministre a rappelé que, pour les besoins industriels, des drones et robots télé-opérés sont capables de mener des opérations militaires à plusieurs kilomètres de profondeur. La compétition dans les grands fonds marins résulte d’abord de la raréfaction des ressources terrestres en pétrole et gaz et métaux rares pour les technologies numériques, laquelle pousse à en rechercher au fond des mers. Il s’ensuit des tensions géopolitiques, notamment en mer de Chine méridionale et en Méditerranée. En outre, de grandes puissances militaires et les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), explorent les fonds marins avec une certaine ambivalence des objectifs, civils ou militaires, en raison de l’emploi de moyens à double usage. Enfin, le droit de la mer se trouve contourné par la conjugaison d’activités secrètes, commerciales, scientifiques et militaires, avec des actions au seuil de la conflictualité, difficiles à caractériser et attribuer. Par ailleurs, les 450 câbles sous-marins véhiculant 99 % des données numériques constituent des infrastructures sensibles que certaines nations pourraient surveiller ou dégrader. L’absence de surveillance incite tôt ou tard à piller ou contester. Selon Florence Parly, il s’agit de garantir la liberté d’action des armées, protéger les infrastructures sous-marines et faire peser une menace crédible sur les pays tentés de s’en prendre aux intérêts de la France, dans son espace maritime, ou de ses partenaires stratégiques. La doctrine dans ce domaine évoluera au gré des avancées technologiques et des préoccupations des pays alliés et de l’OTAN, conclut la ministre des Armées.

Les opérations. Face à la stratégie hybride d’actions difficilement attribuable, explique le CEMA, il faut pouvoir peser sur le rapport de force pour éviter le fait accompli. Cela implique d’anticiper et de faire connaître sa capacité à réagir de façon indépendante avec les ressources nécessaires. Les moyens de surveillance de la Marine nationale, de la surface à quelques centaines de mètres actuellement, seront portés à 6.000 m de profondeur. Le système de lutte anti-mines marine futur (SLAMF, voir plus loin) utilisera l’intelligence artificielle, les drones et les robots. En synergie avec la Direction générale de l’armement (DGA), le Service hydrographique et océanographique de la Marine (Shom) utilisera les données des sous-marins et des navires de surface pour améliorer la cartographie des fonds destinée aux forces navales. En 2023, la Marine nationale disposera d’une capacité d’exploration des grands fonds par le couple drone-robot. La future doctrine interarmées, interalliés et avec les industriels visera à : protéger les approches des eaux territoriales et les zones économiques exclusives (ZEE) ; maintenir la souveraineté dans les Outre-mer ; disposer de moyens projetables et aérotransportables pour renforcer la défense des côtes.

L’environnement. Selon le ministère des Armées, les sous-marins étrangers doivent naviguer en surface dans les eaux territoriales. Des entreprises étrangères peuvent poser des câbles et des pipelines dans les ZEE. Au-delà de 6.000 m de profondeur (17 % des fonds marins), la « zone hadale » se trouve dans l’obscurité totale et le froid. La pression de l’eau équivaut à 1 t/cm2. Les ondes acoustiques y passent, mais pas les ondes électromagnétiques. Les GAFAM financent 50 % des câbles de communication par internet. Les fonds marins intéressent également la Chine, la Russie, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie, l’Italie, l’Inde et le Japon. Dans son Plan d’investissement 2020-2030, la France prévoit 300 M€ pour mieux les connaître et les exploiter. Elle dispose du Shom, de l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) et de la capacité d’archéologie sous-marine. Elle coopère avec les pays étrangers pour l’échange d’informations et de technologie, en vue d’améliorer les moyens existants. Le ministère des Armées s’appuie sur les technologies civiles qui bénéficient d’investissements très importants. Un amiral assurera la coordination des actions dans ce domaine. A l’Etat-major des armées, un groupe de travail réunit des représentants du Shom, de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie, de la DGA et des services de renseignement. L’épave du sous-marin Minerve, disparu en Méditerranée en1968, a été retrouvée en 2019 en cinq jours à 2.350 m de profondeur par un navire norvégien de travaux sous-marins. En décembre 2021, un avion de chasse britannique F-35B, abîmé en Méditerranée, a été récupéré en trois semaines. Un F-35C américain, qui s’est écrasé en mer de Chine en janvier 2022, fait l’objet de recherches.

Les moyens techniques. La guerre des mines nécessite navires de surface, sonars remorqués robots télé-opérés et plongeurs démineurs et, demain, des drones de surface pilotés depuis la terre ou la mer et des drones sous-marins autonomes. Le bâtiment de guerre des mines prépare la mission et engage les moyens. Trois groupes de plongeurs démineurs (40-60 hommes), basés à Cherbourg, Brest et Toulon avec leur bâtiment base, peuvent agir jusqu’ à 80 m. Les sonars remorqués détectent, classifient et localisent les mines. Les robots télé-opérés les identifient et les neutralisent jusqu’à 150 m. Le centre de commandement traite les images par l’intelligence artificielle. Le SLAMF (système de lutte anti-mines futur) inclura des « bâtiments-mères » mettant en œuvre : un drone de surface pour envoyer des informations en temps réel ; un drone sous-marin pour des images haute résolution et multi-angles jusqu’à 300 m. La Marine nationale dispose du robot Ulisse qui descend jusqu’à 1.000 m et du robot Diomede jusqu’à 2.000 m. En 2023, le ministère des Armées devrait acquérir deux « couples robots-drones » civils, capables d’atteindre des profondeurs de 3.000 à 6.000 m. D’ici à 2030, La DGA et les industriels français auront développé des unités capables de très grandes précision et rapidité de transmission.

Loïc Salmon

Les fonds marins s’étendent sur 361 Mkm2 à une profondeur moyenne de 3.800 m. La connaissance métrique ne porte que sur 2 % de leur surface. Environ 75 % de ce fonds se situent à des profondeurs supérieures à 3.000 m. Des moyens d’intervention et de surveillance jusqu’à 6.000 m de fond permettront de les rendre accessibles à 97 %. Selon la Convention de Montego Bay en vigueur depuis 1994, la souveraineté des Etats, de la surface au sous-sol marin s’étend à 22,22 km (12 milles marins) et la zone économique exclusive (ZEE) à des fins d’exploitation à 370,4 km (200 milles) avec possibilité d’extension dans la continuité du plateau continental jusqu’à 500 km, après arbitrage international. Au-delà des ZEE, les eaux internationales sont définies comme le patrimoine commun de l’humanité.

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Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Afrique : golfe de Guinée, zone de coopération stratégique

Présence de Marines non africaines et montée en puissance des capacités navales des pays riverains assurent la liberté de la navigation dans le golfe de Guinée, espace riche, à risques et sujet à une instabilité politique endémique.

La situation dans cette zone a été présentée au cours de deux interventions à Paris : le 4 novembre 2021 devant la presse, par le vice-amiral d’escadre Olivier Lebas, préfet maritime et commandant de la zone et de l’arrondissement maritime Atlantique (CECLANT) ; le 24 novembre, par le contre-amiral Xavier Petit, en charge des opérations de la Marine, lors d’une conférence organisée par le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Intérêt international croissant. Outre la présence navale de la France par l’opération « Corymbe » depuis les années 1990, indique l’amiral Lebas, le golfe de Guinée est régulièrement fréquenté par des bâtiments militaires de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, de la Grande-Bretagne, du Danemark, du Brésil, des Etats-Unis et, récemment, de la Turquie et de la Russie. D’une superficie de 2,35 Mkm2, le golfe de Guinée se trouve en effet à la croisée des grandes routes maritimes et abrite d’importantes ressources pétrolières, halieutiques et minérales (voir encadré). Enjeu majeur pour l’Afrique de l’Ouest, la pêche illicite constitue la première menace de la zone. De plus, les actes de brigandage, dans les ports, et de piraterie, en haute mer, peuvent perturber la navigation commerciale et mettre en danger la vie des équipages et des passagers. Par ailleurs, le terrorisme, qui sévit dans le Nord, n’a aucun lien avec le brigandage et la piraterie des côtes. Les pirates s’équipent grâce aux recettes des trafics d’armes et de drogue et aux rançons versées par les armateurs. Surtout originaires du Nigeria, ils se replient jusqu’à 200 milles marins (370 km) vers le Sud, car l’adaptation de l’arsenal juridique à la piraterie réduit l’impunité et rend cette activité plus difficile. La coopération internationale doit permettre d’éradiquer cette menace.

Drogue, flux migratoires et piraterie. Selon l’amiral Petit, l’Afrique est devenue une zone de transit des narcotrafics de l’Amérique du Sud vers l’Europe et subit une forte consommation locale. Parti de Colombie, de Bolivie, du Pérou et du Brésil, le trafic de cocaïne circule par le Nigeria, le Bénin, le Togo, le Ghana, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Sénégal, le Mali, le Niger, la Mauritanie, l’Algérie et la Libye. Les saisies de cocaïne en mer sont passées de 3,3 t (157 kg pour l’Afrique de l’Ouest) en 2017 à 5,6 t (278 kg) en 2018 et 20 t (16 t) en 2019. Les flux migratoires de l’Afrique, qui déstabilisent les Etats locaux, ont été multipliés par huit en six ans. Même si 90 %, soit 7,6 millions de personnes en 2020, restent internes, ceux vers l’Europe augmentent globalement. Les flux par terre sont tombés de 11.624 personnes en 2015 à 1.535 en 2020, mais ceux par mer sont passés de 5.312 personnes en 2015 à 40.326 en 2020. Quoiqu’en décroissance, les actes de piraterie et de brigandage se poursuivent. Selon le MICA Center, 200 actes de piraterie et de brigandage ont été signalés dans le monde en 2020. Le nombre de navires piratés dans le golfe de Guinée se monte à 71 (35 % du total), à savoir 42 au Nigeria, 16 au Ghana et 13 au Bénin. En 2020, ont été signalés : 45 vols dans les ports ; 114 actes de piraterie (approches, attaques et navires piratés) ; 142 enlèvements en mer (90 % du total mondial). Les pirates, armés de fusils d’assaut AK47, modifient leur mode d’action selon les saisons et disposent de moyens de ravitaillement pour agir au large. Quoique violents, ils prennent vite la fuite. La sécurité maritime repose sur la stratégie commune de l’architecture interrégionale de Yaoundé de 2013.

Concentration des moyens de lutte. Dans le golfe de Guinée, la France dispose des deux entités militaires pour le soutien logistique des opérations « Barkhane » et « Takuba » (opération européenne) au Sahel, à savoir les Forces françaises en Côte d’Ivoire (950 militaires) et les Eléments français au Sénégal (400 militaires et civils). Sur le plan maritime, indique l’amiral Lebas, CECLANT déploie, selon les cas, un patrouilleur de haute mer, un porte-hélicoptères amphibie, une frégate de surveillance ou un avion de surveillance maritime Falcon 50 M basé à Dakar. Dans le cadre de « Corymbe », la Marine nationale aura effectué, en 2021, de 20 à 30 patrouilles opérationnelles dites « Sagne » avec des bâtiments de surface, et près de 50 avec le Falcon 50 M, en coopération avec les Marines riveraines et les centres nationaux des opérations maritimes. L’année 2021 aura donné lieu à 25 exercices : 1 GANO (Grand African Nemo) ; 2 African Nemo (plus restreints) ; 4 Euromarsec (exercices européens de sécurité maritime) ; 18 Passex (exercices navals bilatéraux). Pour l’analyse et l’évaluation de la situation sécuritaire maritime, les centres britannique UKMTO et français MICA Center mettent en œuvre, depuis 2016, le mécanisme de signalement et d’alerte « MDAT-GoG » au profit des navires marchands qui le souhaitent. Depuis 2015, la France organise un symposium annuel des chefs d’état-major des Marine du golfe de Guinée pour le partage des retours d’expérience et de bonnes pratiques. Elle soutient l’Institut de sécurité maritime interrégional d’Abidjan (Côte d’Ivoire) et l’Ecole nationale à vocation régionale de Tica (Guinée équatoriale). Le 10 juin 2021, avec la Côte d’Ivoire, elle a inauguré l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme. Avec l’Union européenne (UE), la France participe au mécanisme « Présences maritimes coordonnées » concernant les moyens navals déployés et les actions de coopération. Dans le cadre de l’Initiative européenne d’intervention, le Danemark a lancé, en 2020, un groupe de travail sur la coopération opérationnelle entre les pays européens impliqués dans la région, en dehors du cadre de la Politique de défense et de sécurité commune. Enfin, le forum international « G7++ Friends of the Gulf of Guinea », composé de l’UE et des 19 Etats riverains, met en œuvre la coordination des actions internationales dans la région. La France et le Ghana l’ont présidé en 2019, suivis des Etats-Unis et du Gabon en 2020 et de la Grande-Bretagne et du Sénégal en 2021.

Loïc Salmon

Les routes maritimes du golfe de Guinée acheminent 10 % de la production mondiale de marchandises, 15 % du pétrole et 30 % de l’uranium. Elles permettent 90 % des échanges des 19 Etats riverains par des trafics mêlant haute mer et cabotage sur 5.700 km de côtes. Le golfe de Guinée dispose de 4.000 milliards de m3 de réserve de gaz naturel et abrite environ 50 % de la production pétrolière du continent africain (10 % du total mondial), dont 40.000 barils/jour sont perdus à cause des actes illicites. Chaque année, la pêche se monte à 1 million de tonnes, dont 40 % proviennent de la pêche illicite représentant une perte 1,5 Md$ pour les Etats de la zone. Le golfe de Guinée abrite 80.000 ressortissants français (en progression de 5 % à 10 % depuis 2010) et 400.000 Européens, surtout des personnels des grandes entreprises des secteurs pétrolier, bancaire, des télécommunications et de l’audiovisuel. Y transitent 12 % du pétrole importé en France et 10 % à 12 % de celui destiné à l’Union européenne.

Afrique : exercice majeur sur la sécurité maritime régionale

Golfe de Guinée : sécurité et sûreté en mer et à terre

Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention




Technologie : une plateforme nationale de calcul quantique

Enjeu majeur pour la souveraineté et la supériorité stratégique de la France, le calcul quantique s’appuie sur des propriétés de la matière n’existant qu’à l’échelle de l’infiniment petit.

La nouvelle plateforme nationale de calcul quantique a été annoncée, le 4 janvier 2022 à Paris, par Florence Parly, ministre des Armées, Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, et Cédric O, secrétaire d’Etat chargé de la Transition numérique.

Caractéristiques. A pleine maturité, le calcul quantique devrait pouvoir effectuer des opérations complexes 1 milliard de fois plus vite que les supercalculateurs en service. Il permettra de traiter des problèmes impossibles à résoudre actuellement dans le temps humain. Le calcul quantique faciliterait la modélisation fine de nouveaux systèmes, la simulation précise de phénomènes physiques ou le traitement massif de données. Dans les vingt prochaines années, le calcul quantique pourrait enclencher révolutions technologiques et avancées majeures applicables aux domaines civils et militaires : observation de la Terre et anticipation de catastrophes naturelles ; modélisation d’un agent infectieux et de remèdes médicaux adaptés ; meilleure compréhension de la photosynthèse pour mieux capter l’énergie solaire et le gaz carbonique atmosphérique. Capable d’interconnecter systèmes classiques et ordinateurs quantiques, la plateforme nationale sera mise à la disposition d’une communauté internationale de laboratoires, de startups et d’industriels, afin d’identifier, de développer et d’expérimenter de nouveaux usages.

Applic ations militaires. Les capteurs militaires en service mesurent le temps, la gravité ou le champ magnétique avec de très grandes précisions. Trois domaines du calcul quantique, spécifiques aux armées, ont été identifiés par Florence Parly lors du lancement de la plateforme. D’abord, les capteurs quantiques permettront : d’améliorer considérablement les performances de détection des systèmes d’armes ; de disposer de systèmes de navigation ne dépendant plus des signaux des satellites, grâce aux mesures des infimes variations de la gravité terrestre. Ensuite, une grande attention est portée aux communications et à la cryptographie quantique et post-quantique. Pour empêcher un futur ordinateur quantique de « casser » les algorithmes de chiffrement, des équipements de très haut niveau de sécurité sont développés pour protéger les données, stockées ou échangées, pendant plusieurs dizaines d’années. Enfin, la capacité de calcul quantique prolongera les travaux dans le domaine de la dissuasion nucléaire. Elle traitera très vite des milliards de données à des fins de renseignement, optimisera les trajectoires de milliers de véhicules ou de satellites, modélisera finement la géométrie d’une antenne ou simulera l’évolution d’un système dynamique.

Financement. La stratégie nationale dans le domaine quantique vise 16.000 emplois d’ici à 2030. Pour la période 2021-2025, elle disposera de 1,8 Md€, dont 1 Md€ de la part de l’Etat, pour le développement des technologies quantiques. Le Programme (public) d’investissements d’avenir a effectué un premier versement de 70 M€ sur un total de 170M€. Soutenue par l’Institut national de recherche en informatique et en automatique, la plateforme sera hébergée dans le « Très Grand Centre de Calcul », implanté au Sud de Paris à la Direction des applications militaires du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies renouvelables.

Loïc Salmon

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Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle

 




Union Européenne : présidence française, les enjeux de défense

Le renforcement de l’autonomie stratégique de l’Union européenne (UE) constitue une priorité de la présidence de la France au premier semestre 2022.

Alice Guitton, directrice générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées, et Hervé Grandjean, porte-parole du ministère, l’ont expliqué en conférence de presse le 16 décembre 2021 à Paris.

« Boussole stratégique ». Afin d’éviter un déclassement stratégique, l’UE doit renforcer sa cohésion et sa capacité d’action, souligne Alice Guitton. La présidence française va porter ses efforts sur cinq axes : hausse de l’ambition opérationnelle ; contribution au droit international et préservation de l’accès aux espaces communs contestés ; résilience et solidarité face aux influences extérieures ; souveraineté technologique et industrielle ; rôle mondial par des relations équilibrées et mutuellement bénéfiques. La « Boussole stratégique », initiée sous la présidence allemande (second semestre 2020), qui fixe une vision à l’horizon 2030, a été endossée par les chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres. En outre, elle dispose d’un mécanisme de suivi de sa mise en œuvre par le Conseil européen (composé de la présidence en cours, des dirigeants des 27 Etats membres et de la présidente de la Commission européenne). Ses propositions visent à agir, sécuriser, investir et coopérer. Conformément à l’article 44 du traité de l’UE (1992), il s’agit d’abord d’assouplir le mécanisme de déclenchement des opérations de l’UE concernant les missions de formation et le déploiement rapide d’unités militaires. Un document, examiné en novembre 2021 pendant la présidence slovène du Conseil européen de l’UE, mentionne des forces modulaires jusqu’à 5.000 militaires d’ici à 2025 et l’engagement d’investissement dans les technologies de rupture. Selon Alice Guitton, la sécurisation des espaces maritime, aérien, extra-atmosphérique et cyber se concrétisera par l’élaboration d’une stratégie spatiale d’ici à 2023, le développement d’une cyberdéfense, l’expérimentation de la « Présence maritime coordonnée » et la modernisation de la stratégie maritime de 2014. Pour réduire la dépendance extérieure en matière de technologies et de matériels, l’innovation sera renforcée par la création d’une plateforme dédiée au sein de l’Agence européenne de défense. La coopération avec l’OTAN implique interopérabilité et complémentarité avec celle au sein de l’UE pour appuyer une montée en puissance de la capacité européenne. S’y ajoutent : des partenariats avec des pays d’Afrique et de la zone indopacifique, dont le Japon ; le dialogue avec les pays tiers ; une politique migratoire.

Participations militaires françaises. Le ministère des Armées, rappelle Hervé Grandjean, participe à 50 des 60 projets de la « Coopération structurée permanente », destinée à éviter la duplication des moyens ou des structures dans l’UE. Il a joué un rôle décisif dans le lancement de « l’Initiative européenne d’intervention » et le format de la « task force Takuba » (forces spéciales) au Sahel. De plus, la France participe à deux opérations européennes : « Irini » pour le respect de l’embargo sur les livraisons d’armes à la Libye ; « Atalanta » pour dissuader et réprimer la piraterie au large de la Somalie. Elle s’implique aussi dans des programmes industriels : Système de combat aérien du futur avec l’Allemagne et l’Espagne ; projet terrestre CaMo avec la Belgique ; construction des frégates multi-missions et de la flotte logistique avec l’Italie ; Constellation spatiale optique avec l’Allemagne et la Suède.

Loïc Salmon

Stratégie : éviter le déclassement de l’Europe

Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »

Union européenne : une diplomatie en progression lente




Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

La mondialisation a développé considérablement la puissance économique de la Chine et consolidé l’influence du Parti communiste chinois (PCC), qui tente d’imposer ses normes, valeurs et institutions au monde.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » à l’IRSEM.

Le concept de « Front uni ». Le PCC cherche à éliminer ses adversaires intérieurs et extérieurs, contrôler les groupes susceptibles de défier son autorité, construire une coalition pour servir ses intérêts et projeter son influence à l’étranger. Il s’agit de vaincre sans combattre en constituant un environnement étranger favorable à la Chine et défavorable à ses adversaires. Dès le temps de paix, trois guerres doivent donc être menées simultanément. La première, celle de l’opinion publique, vise à rallier les publics cibles, modeler les esprits des masses populaires en excitant leurs émotions et contraignant leur comportement. La deuxième guerre, à savoir psychologique, vise à : démoraliser les forces adverses ; les dissuader ; distiller le doute sur leur action, quitte à les terroriser pour miner leur capacité et leur volonté de combattre ; briser le lien de confiance entre gouvernants et gouvernés ; perturber le processus décisionnel du pays ennemi. La troisième guerre consiste à utiliser le droit pour dissuader, attaquer, contre-attaquer, contraindre et sanctionner. Ainsi le PCC a émis une nouvelle interprétation du droit de la mer et promulgué une loi sur la sécurité nationale de Hong Kong en 2020. Au moyen de procédures financièrement dissuasives, il entame des poursuites judiciaires contre quiconque s’oppose à ses intérêts en l’accusant de diffamation. En outre, certaines opérations portent sur le contrôle des capacités cognitives de l’ennemi et de prise de décision en manipulant ses valeurs, son éthique nationale, ses idéologies, traditions culturelles ou croyances historiques de son pays, en vue de l’inciter à abandonner son système social et sa voie de développement. S’y ajoutent les mesures actives inspirées de l’Union soviétique : désinformation ; contrefaçons ; sabotage ; discrédit et déstabilisation de gouvernements étrangers ; provocations ; opérations de fragilisation de la cohésion sociale ; recrutement « d’idiots utiles » (admirateurs naïfs de la Chine) ; assassinats et actions terroristes. Les opérations d’influence sont mises en œuvre par des entités relevant du PCC, de l’Etat, de l’Armée populaire de libération et des entreprises.

Le PCC. A lui seul, le PCC dispose de cinq organismes dédiés. Le département de la propagande contrôle tous les médias et la production culturelle, afin de restreindre la liberté d’expression et l’esprit critique. Il oriente l’opinion publique, défend les intérêts de la Chine, justifie ses actions et la présente sous son meilleur jour. Son vaste réseau s’étend à l’étranger, où il se montre de plus en plus agressif. Le département du « Travail du Front uni » dispose d’une douzaine de bureaux pour cibler : les partis politiques ; les minorités ethniques ; les entreprises privées ; les intellectuels non membres du PCC ; les nouvelles classes sociales ; Hong Kong ; Macao ; Taïwan ; le Tibet ; le Xinjiang, où se trouve la minorité ouïgoure ; les Chinois d’outre-mer ; les affaires religieuses. Le département des liaisons internationales s’occupe de la « diplomatie de parti », à savoir les relations avec les partis politiques étrangers pour accroître le nombre d’amis de la Chine, servir de plateforme d’observation et d’analyse et collecter des renseignements. La Ligue de la jeunesse communiste compte 80 millions de membres âgés de 14 à 28 ans. Elle sert de courroie de transmission vers les jeunes, de pépinière de futurs cadres du PCC et de force mobilisable en cas de besoin (les jeunes « gardes rouges » avaient lancé la « Révolution culturelle » de 1966-1976). Avec ses propres moyens de propagande en chinois et en anglais, elle accroît sa présence sur les réseaux sociaux pour promouvoir le PCC et la Chine et critiquer les Etats-Unis par l’humour et le sarcasme. Le Bureau 610 regroupe 15.000 personnes en Chine et à l’étranger pour éradiquer, en dehors de tout cadre légal, le mouvement Falun Gong créé en 1992 et prônant la méditation et le travail sur soi. Chaque mission diplomatique compte un membre du Bureau 610, chargé d’en détecter les adeptes, les ficher et les intimider. En outre, il s’efforce de dissuader les gouvernements étrangers d’entretenir des relations avec eux.

L’Etat. Principale agence civile de renseignement, le ministère de la Sécurité d’Etat mène des opérations à l’étranger avec un peu moins de vingt directions ou bureaux, dont l’un se dissimule sous le nom de « Bureau de coopération scientifique avec Taïwan, Hong Kong et Macao » de l’Académie des sciences. Le Bureau des affaires taïwanaises surveille divers médias pour distiller la propagande vers Taïwan.

L’Armée populaire de libération (APL). Bras armé du PCC, l’APL inclut la Force de soutien stratégique, dont le département des systèmes de réseaux s’occupe des domaines cyber, électromagnétique et informationnel. La Base 311 centralise l’action psychologique contre Taïwan et mène des recherches sur l’environnement informationnel aux Etats-Unis. Composée essentiellement de chercheurs et d’ingénieurs, la Base 311 s’intéresse aux technologies, dont l’intelligence artificielle, pour agir sur l’opinion publique. Elle gère des entreprises comme Voice of the Strait, China Huayi Braodcasting Corporation et la maison d’éditions Haifeng pour exercer une influence via la radio, la télévision, les réseaux sociaux ou les livres. Elle contrôle la plateforme-relais China Association for International Friendly Contact, chargée des relations avec les élites de pays étrangers.

Les entreprises. Privées ou publiques, les entreprises collectent des données par l’espionnage, le piratage, la construction d’infrastructures ou les nouvelles technologies pour servir à des fins militaires. L’article 7 de la loi sur le renseignement les contraint ainsi que tout citoyen à soutenir, aider et coopérer aux efforts nationaux dans ce domaine. En matière d’infrastructures, des entreprises chinoises ont construit ou rénové 186 bâtiments étatiques en Afrique, dont le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, et créé au moins 14 réseaux gouvernementaux sensibles de télécommunications, dont les systèmes informatiques pourraient être équipés de « portes dérobées » destinées à capter tous les échanges. Cela permettrait de recruter des agents potentiels, compromettre et contraindre certains dirigeants et faciliter les opérations d’influence. Il en est de même pour les câbles sous-marins, l’une des priorités des « routes numériques de la soie ». S’y ajoutent les plateformes WeChat, Weibo et TikTok ainsi que le système de navigation Beidou. Enfin, la société Huawei (électronique grand public) entretiendrait des relations avec les services de sécurité et l’APL.

Loïc Salmon

Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

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Défense : lutte informatique d’influence et respect du droit

Face aux campagnes de désinformation déstabilisantes, la supériorité opérationnelle sur un théâtre nécessite de maîtriser le champ informationnel pour appuyer l’action militaire, mais dans le cadre du droit international.

Florence Parly, ministre des Armées, et le général Thierry Burkhard, chef d’Etat-major des Armées (CEMA), l’ont expliqué, le 20 octobre 2021 à Paris, lors de la publication de la doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2I), complément de celles relatives à la lutte informatique défensive (LID, 2018) et la lutte informatique offensive (LIO, 2019).

Lieu de compétition stratégique. Gagner la bataille idéologique de la guerre froide (1947-1991) passait par la faculté d’agir sur la perception des populations et impliquait d’utiliser l’information comme une arme, indique Florence Parly. Mais la nouveauté réside dans la vitesse de circulation de l’information (voir encadré). Daech s’est révélé d’une très grande efficacité par sa capacité à mobiliser et recruter sur les réseaux sociaux dans les années 2010. Son expansion territoriale est allée de pair avec la professionnalisation de ses opérations informationnelles (46.000 comptes recensés en 2014). La neutralisation des cadres qui les organisaient a contribué au déclin de l’organisation et à la fin de sa domination territoriale. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a été réalisée autant par la manipulation d’informations et la désinformation que par les manœuvres militaires. Aujourd’hui, les principales puissances mondiales (Etats-Unis, Chine et Russie) sont engagées dans la course aux armements et dans celle des technologies de l’information. Mais il existe une asymétrie entre les démocraties libérales et les Etats autoritaires. En matière de cyberdéfense, la France se défend, attaque et influence. « Concrètement, souligne la ministre des Armées, cela signifie que, sur les théâtres d’opérations où elles agissent, les armées françaises conduisent des actions informationnelles, afin de lutter contre la propagande terroriste et contre la manipulation de l’information ». En liaison avec le ministère de l’Intérieur et les principaux pays alliés, elles surveillent les réseaux sociaux pour contrer, notamment, les activités numériques de Daech, d’Al Qaïda et des organisations affilées. Elles en exploitent les renseignements recueillis et en dénoncent les comptes liés à leurs propagandes. Vu le caractère sensible du terme « influence », la ministre des Armées précise que « les armées françaises ne conduiront pas d’opération informationnelle sur le territoire national. Les armées françaises ne déstabiliseront pas un Etat étranger à travers des actions informationnelles qui viseraient, par exemple, ses processus électoraux. » La cyberdéfense, considérée comme prioritaire par la Loi de programmation militaire 2019-2025, va donner lieu à l’embauche d’informaticiens, de linguistes, de psychologues, de sociologues et de spécialistes de l’environnement informationnel et cognitif.

Capacités militaires. Les actions d’influence obéissent, notamment, au maintien de l’initiative face à l’adversaire. « L’enjeu, indique le général Burkhard, est donc d’être capable de communiquer vite et juste. A la contrainte de la vitesse, se combine une obligation d’exactitude, ce qui rend l’exercice parfois difficile ». Il s’agit de proposer un narratif sincère et convaincant et de disposer d’informations vérifiées, dont la diffusion appuie les opérations militaires. L’influence vise à devancer les « fake news » (informations tronquées ou fausses) ou les contrer en rétablissant les faits. L’action du Comcyber (commandant de la cyberdéfense) dans le champ informationnel est coordonnée avec l’ensemble des actions en cours. La manœuvre s’articule autour de la recherche permanente de la synchronisation des effets. Pour cela, précise le CEMA, il faut recueillir du renseignement, étudier l’adversaire, choisir des modes d’action et prévoir les cas non conformes. La L2I s’appuie sur un ensemble de modes d’action, qui se combinent. Manœuvrer implique aussi d’accepter une part d’incertitude et de prendre des risques, à réduire au minimum, car l’ensemble des variables dans l’analyse et l’action n’est jamais maîtrisable. « Seule l’audace permet de saisir les opportunités et d’imposer un rapport de forces favorables, souligne le général Burkhard. Il faut se préparer à un conflit de haute intensité, même si la L2I contribue à gagner la guerre avant qu’elle se déclenche. Sa doctrine a pour objet de donner aux cyber-combattants des règles d’engagement claires pour agir efficacement, conclut le CEMA, qui s’appuie sur le Comcyber et des unités spécialisées pour la mettre en œuvre.

Renseigner, défendre et agir. Le document « Eléments publics de doctrine militaire de lutte informatique d’influence » en présente les objectifs et les types d’opérations militaires. En matière de renseignement, il faut : connaître l’environnement international d’une coopération militaire ; détecter et caractériser les attaques informationnelles adverses ; connaître les intentions et les dispositifs militaires adverses. Outre la veille numérique, il s’agit d’induire l’adversaire en erreur pour lui faire dévoiler ses intentions ou son dispositif. En matière de défense, pour faire cesser les attaques informationnelles adverses ou en atténuer les effets, il faut les dénoncer, contenir, affaiblir ou discréditer, y compris par la ruse. La L2I valorise l’action des forces armées dans leur zone d’action, affaiblit la légitimité de l’adversaire et appuie les opérations menées dans le champ physique par des manœuvres de diversion. Ses opérations consistent à : promouvoir l’action des forces armées sur les médias sociaux ; convaincre les acteurs d’une crise d’agir dans le sens souhaité ; dénoncer les incohérences ou mensonges de l’adversaire ; faire des opérations de « déception » (tromperie).

Loïc Salmon

Selon le ministère des Armées, les réseaux sociaux débitent en 60 secondes : 1,3 million de connexions et 360 nouveaux inscrits sur Facebook ; 19 millions de SMS envoyés ; 4,7 millions de vues sur YouTube ; 400.000 applications téléchargées sur Google Play ; 694.444 visites sur Instagram ; 194.444 tweets ; 190 millions de courriels envoyés ; 1.400 vidéos postées sur Tik Tok ; 305 commandes vocales « intelligentes » ; 2,5 millions d’images vues sur Imgur ; 59 millions de messages instantanés envoyés sur Facebook Messenger ; 2,5 millions de publications sur Snapchat ;  4,1 millions de requêtes sur Google ; 1,1 million de dollars dépensés. La couche informationnelle du cyberespace comporte six caractéristiques : contraction du temps et de l’espace par l’immédiateté de l’information, diffusée à très grande échelle et favorisant l’interactivité ; possibilité de dissimuler les sources d’information ou d’en falsifier l’origine par la maîtrise des technologies ; information difficile à effacer, car facilement dupliquée ou stockée ailleurs ; grande liberté des comportements individuels pour diffuser de l’information, vraie ou fausse, sans aucun contrôle éditorial ; innovations technologiques continues en matière de création, stockage et diffusion d’informations ; espace modelé par les grands opérateurs du numérique, qui imposent leur propre réglementation.

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

 




Armée de Terre : prête dans un contexte stratégique incertain

Anticiper l’évolution technologique et conserver au soldat son esprit guerrier en développant ses forces morales constituent les fondamentaux de l’armée de Terre. Celle-ci est amenée à intervenir dans tout type de conflit.

Son chef d’état-major, le général d’armée Pierre Schill, l’a expliqué le 7 octobre 2021 lors de sa présentation annuelle au camp de Satory.

Interopérabilités. L’édition 2021 a mis en valeur quatre particularités : l’intégration des robots, dont le projet Vulcain imagine l’emploi de systèmes automatisés en 2040 ; l’importance croissante des drones, qui modifient la manière de combattre et dont le parc atteindra 3.000 unités en 2023 ; la dimension interarmées avec les participations de l’armée de l’Air et de l’espace et des partenaires allemands et belges ; l’accompagnement des blessés avec un stand de la Cabat (Cellule d’aide aux blessés de l’armée de Terre). En 2020, l’armée de Terre a déploré 16 morts et 33 blessés sur des théâtres d’opération. La perspective d’un engagement majeur ne peut s’envisager que dans le cadre d’une alliance ou d’une coalition. Afin d’y tenir le rôle de nation-cadre, la France développe une interopérabilité opérationnelle et capacitaire avec ses Alliés. Ainsi au Sahel, elle joue un rôle moteur au sein de la force « Takuba » composée de forces spéciales de plusieurs pays européens. En outre, un sous-groupement tactique interarmes français participe à l’opération « Lynx » de l’OTAN en Estonie.

Contexte stratégique. Les dépenses militaires mondiales ont totalisé 2.000 Mds$ en 2020, soit le montant le plus élevé depuis la fin de la guerre froide (1991), indique le général Schill. En octobre 2020, l’affrontement entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie s’apparente à un conflit de haute intensité, comparable à celui dans le Donbass entre l’Ukraine et la Russie en 2014. En mai 2021, les hostilités entre l’armée israélienne et les groupes armés de Gaza révèlent la puissance militaire du Hamas, organisation palestinienne non étatique. En août 2021, la dissolution de l’armée afghane et la chute du gouvernement de Kaboul face aux talibans modifient l’équilibre régional et mettent en doute les assurances des alliances de la France. Le déploiement possible de groupes paramilitaires en Afrique (dont la société militaire privée russe Wagner) illustre les modalités de la compétition entre Etats, maintenue au-dessous de l’affrontement. Par l’instrumentalisation des conflits périphériques, certains Etats (dont la Russie et la Chine) cherchent à créer des situations de faits acquis ou des contournements par des procédés d’influence et des offensives effectives, y compris cyber. Les armées, souligne le général Schill, doivent se préparer aux conflits qui se dérouleront dans les zones « grises », face à des stratégies d’opérateurs de plus en plus hybrides.

Moyens. Suite à la revue stratégique de 2017 puis actualisée début 2021, l’armée de Terre remonte en puissance. Elle dispose actuellement de 6.578 blindés, dont 222 chars de combat, 137 véhicules à chenilles et 6.219 blindés à roues. Son artillerie compte 119 canons de 155 mm, 132 mortiers de 120 mm et 13 lance-roquettes unitaires. Ses 283 hélicoptères se répartissent en 86 Gazelle, 67 Tigre, 32 Puma SA 330, 24 Cougar, 8 Caracal, 48 Caïman HH90 et 18 Fennec AS555. Ses 893 drones se répartissent en 30 systèmes SMDR, 579 nano-drones, 278 micro-drones et 6 Drogen (mini-drones pour le génie). L’arsenal est complété par 1.260 systèmes d’armes anti-char, 196 systèmes d’armes sol-air et 23.075 équipements du combattant Félin.

Loïc Salmon

Armée de Terre : de la gestion de crise à la guerre future

Armée de Terre : l’imprévisibilité, facteur de succès sur l’adversaire

Armée de Terre : le chef tactique dans un combat futur de haute intensité




Grèce : partenariat stratégique et achat de trois frégates FDI

Le 28 septembre 2021, la Grèce a conclu avec la France un partenariat en matière de défense et de sécurité, incluant l’acquisition de trois frégates de défense et d’intervention (FDI) et une en option.

Hervé Grandjean, porte-parole du ministère des Armées, l’a expliqué à la presse le même jour à Paris.

Le partenariat. Les ministres des Armées et des Affaires étrangères des deux pays ont signé un accord pour l’établissement d’un partenariat stratégique. L’article 2 spécifie : « Les parties se portent mutuellement aide et assistance par tous les moyens appropriés et, si besoin, l’emploi de la force armée, si elles constatent conjointement qu’une agression armée survient contre le territoire de l’une d’entre elles. » Il est conforme à l’article 51 de la charte de l’ONU (1945), au traité de l’OTAN (1949) et à celui de l’Union européenne (1993). Cette clause souligne la profondeur et la densité des relations de la France et de la Grèce en matière de sécurité et de défense. Les deux pays avaient déjà publié une déclaration commune sur la sécurité et la défense en 2008, puis signé un texte en 2015. Dans le cadre de ce partenariat stratégique, le 28 septembre et en présence de la ministre française des Armées, le ministre grec de la Défense et les présidents-directeurs généraux des entreprises françaises Naval Group et MBDA (missiles) ont signé un « Memorandum of Understanding » (protocole d’entente). Celui-ci porte sur l’acquisition, par la Marine grecque, de trois FDI construites en France avec une quatrième en option ainsi que leur maintenance et les armements associés. Cette commande fait suite à celles de 24 avions de chasse polyvalents Rafale pour l’armée de l’Air grecque. Une première commande, d’un montant de 2,5 Mds€ et conclue le 29 janvier 2021, porte sur 18 avions, dont 6 neufs et 12 d’occasion prélevés sur le parc de l’armée française de l’Air et de l’Espace. Celle-ci a alors bénéficié d’une commande de 12 appareils neufs à Dassault Aviation pour une livraison en 2025. Une deuxième commande grecque, annoncée le 12 septembre, porte sur 6 Rafale supplémentaires, dont le contrat est en cours de discussions.

Les frégates. Exportée pour la première fois, la FDI est très résiliente aux cyberattaques. Elle déplace 4.650 t et emporte : 32 missiles Aster 30 d’une portée de 3 à 120 km contre avion et de 30 km contre missile de croisière ou antinavire ; des missiles antinavires Exocet, d’une altitude de croisière de 2 m et d’une portée de 42 à 180 km selon les versions ; des torpilles Mu 90, portée de 12 à 23 km selon la vitesse ; des leurres anti-torpilles ; un radar multifonctions Sea Fire à antenne active. La commande grecque, d’un montant d’environ 3 Mds€, n’inclut pas la fourniture d’hélicoptères ni de drones. Naval Group et MBDA assurent les parties navire et armement ainsi que le maintien en condition opérationnelle sur trois ans. Les FDI seront construites à Lorient, avec six « ensembles » sous-traités en Grèce. Le contrat devrait être signé à la fin de l’année, après une étude détaillée de trois mois entre Naval Group et une centaine d’entreprises grecques. Deux FDI seront livrées en 2025 et la 3ème suivra en 2026. Cette commande s’intercale entre celles de 5 FDI, prévues par la loi de programmation militaire pour la Marine française d’ici à 2029. Le calendrier des livraisons, avec quelques mois de retard pour certaines, s’établit ainsi : FDI N°1 en 2024 ; FDI N°2, 2026 ; FDI N°3, 2027 ; FDI N°4, 2028 ; FDI N°5, 2029. Le format des frégates de premier rang reste fixé à 15 unités en 2030 avec les frégates de type La-Fayette rénovées.

Loïc Salmon

Marine : technologie de pointe pour combattre partout

Aviation militaire : les Rafale F3-R en service opérationnel

MBDA : coopération industrielle européenne pour les missiles




Stratégie : espace et BITD, nécessité d’anticiper

Face aux nouvelles menaces, le maintien de la souveraineté nationale dépend de la capacité d’agir dans l’espace et de la possession d’une base industrielle et technologique de défense (BITD).

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé en visioconférence, le 17 juin 2021 à Paris, par l’association 3AED-IHEDN en partenariat avec l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Patrick Destremau, directeur de l’IHEDN ; Emmanuel Chiva, directeur de l’Agence de l’innovation de défense ; Philippe Pelipenko, Centre national d’études spatiales ; Saad Aqejjaj, groupe d’ingénierie industrielle Ausy.

Nouvelles alliances. L’industrie de défense s’inscrit dans un affrontement de puissances et dans un jeu d’alliances en compétition, indique le général Destremau. Pour des raisons de puissance, de sécurité et de prestige, les Etats exercent des contrôles directs et indirects sur leurs territoires et populations. Celles-ci ne vivent pas dans le cyberespace, domaine d’échanges et de combats hybrides. Même s’il permet de prendre l’ascendant sur l’adversaire, ce domaine ne constitue pas le centre principal d’affrontement. La Chine étend sa sphère d’influence en Asie du Sud-Est et sur la péninsule coréenne…à proximité du Japon, allié des Etats-Unis. Si ceux-ci entrent en guerre, la question se pose de savoir jusqu’où ira la solidarité entre Alliés. Par ailleurs, le concept de « territorialisation » de la mer (que pratique la Chine en mer de Chine méridionale), reste à définir dans le droit international, d’autant plus que l’océan Arctique devient lui aussi un champ d’affrontement stratégique.

Nouvelles conflictualités. La défense doit prendre en compte plusieurs domaines de « rupture », explique Emmanuel Chiva. Une tendance à « l’arsenalisation » de l’espace apparaît avec 60.000 satellites en orbite et les prototypes de « gardiens » de satellites géostationnaires. La guerre des mines va être menée sous les pôles et contre les câbles sous-marins de télécommunications. La manipulation de l’information se développe avec l’intelligence artificielle. La Chine a monté, sur camions, des radars « quantiques », capables de détecter les avions « furtifs » (à faibles signatures radar et infrarouge) et de leurrer les dispositifs adverses.

Conflits dans l’espace. Les doctrines américaine et chinoise comptent sur l’espace pour dominer les champs de bataille futurs, indique un rapport de l’association 3AED-IHEDN présenté par Philippe Pelipenko. Toute action offensive dans l’espace entraînera une riposte avec un impact au sol pour les belligérants et les autres nations, en raison des dégâts collatéraux, pas toujours réversibles. Ainsi, la perte de certains satellites par rayonnement ou débris d’objets en orbite, affectera tous les services offerts par ces satellites. Déjà, plus de 50 Etats disposent de satellites lancés par des pays ou acteurs tiers. Les conflits dans l’espace pourraient prendre une forme asymétrique. En effet, pour s’assurer une possibilité d’intervention mondiale, les Etats-Unis, l’Union européenne et la Russie dépendent des moyens spatiaux, facteurs de vulnérabilité. Cela pourrait inciter d’autres acteurs, mineurs mais technologiquement avancés, à les attaquer. De très petits acteurs peuvent même accuser des pays tiers d’ingérence à leur souveraineté en cas de dommages aux symboles de leurs progrès scientifiques ou aux services donnés à leurs populations. Par ailleurs, l’attribution d’une attaque s’avère difficile au-delà de la proximité physique de deux plates-formes, qui emploient laser, brouillage, cyberattaques et autres moyens. La guerre dans l’espace repose surtout sur des éléments d’information, de communication et de leur « séquencement » (suite ordonnée). Le mode de déclenchement d’un tel conflit correspond à des dimensions politique, militaire, économico-sociale et informationnelle de la souveraineté. Selon le « think tank » Rand Corporation, les moyens militaires des Etats-Unis dépendent à 30 % de l’espace. Le risque de déclenchement accidentel d’un conflit existe si un système satellitaire est rendu inopérant par une météorite, un débris ou une panne non détectée. L’affaire peut devenir réellement politique dans le cas de l’Inde et du Pakistan ou avec une forte probabilité dans celui de la Chine et les Etats-Unis. Le déclenchement peut provenir d’une « gesticulation » dans le but de communiquer, sur les plans militaire et politique, son aptitude à rendre réellement ou potentiellement un système satellitaire inopérant. Cela s’est produit pendant la guerre froide, entre les Etats-Unis et l’URSS, et récemment du fait de la Russie à l’encontre de satellites géostationnaires commerciaux. Un déclenchement offensif et identifiable répond à des objectifs précis politiques, militaires ou d’information. Déjà vingt pays disposent de lanceurs capables d’opérations simples et dix autres de moyens cyber. Aucun traité international ne couvre encore ce mode de déclenchement, sauf celui sur l’interdiction d’armes nucléaires dans l’espace. Des neutralisations localisées ont déjà eu lieu, comme l’aveuglement de satellites d’alerte américains, lors de manœuvres russes au Moyen-Orient, ou le brouillage russe du système GPS, pendant des exercices OTAN en Laponie.

BITD à l’horizon 2035. La construction et le maintien d’une BITD pour sécuriser les systèmes de défense nécessitent de remplir plusieurs conditions, indique Saad Aqejjaj. Celle-ci implique de disposer d’un réseau de personnels scientifiques, d’ingénieurs et de techniciens et aussi d’une capacité financière constante pour soutenir les commandes publiques sur une longue durée. La capacité de recherches indépendantes repose d’abord sur le transfert de technologies en vue de développer une industrie autonome. Déjà, la Chine et la Corée du Sud concurrencent, en qualité, les pays occidentaux dans leurs propres sphères d’influence. En 2021, plusieurs pays émergents développent leur BITD. Celle de l’Afrique du Sud, solide du temps de l’apartheid, met l’accent sur les ressources humaines. Le Brésil maîtrise tous les éléments, mais ne reçoit pas de financements publics suffisants. La Turquie souhaite exporter des matériels de défense et prospecte parmi les pays de la mouvance islamique. Soumis à un embargo sur les armes, l’Iran a construit une industrie de défense avec, notamment, l’aide de la Corée du Nord. L’Inde recherche des capitaux étatiques et des investissements privés. La Corée du Sud progresse considérablement sur le plan technologique et pénètre les marchés de l’Indonésie, de la Turquie et de la Thaïlande. La BITD de l’Indonésie, résultat d’une volonté politique, développe des équipements navals et aériens avec la Turquie, l’Inde et la Corée du Sud. Singapour suit l’exemple d’Israël pour ses besoins terrestres et navals. L’Arabie saoudite, le Qatar et les Emirats arabes unis disposent des moyens financiers, mais manquent de ressources humaines. En 2035, les Etats-Unis, la Russie, la Chine et Israël maintiendront une BITD de pointe, mais l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et l’Italie affronteront la concurrence des pays émergents. L’Australie devra avoir développé la sienne, face à la menace chinoise.

Loïc Salmon

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