Stratégie : la guerre « hybride », sous le seuil du confit armé ouvert

Afin d’affaiblir durablement un État en exploitant ses failles économiques et sociales, la guerre « hybride » recourt à des moyens militaires ou non (cyberattaques et désinformation), sans déclencher une riposte militaire ni l’intervention des pays alliés dans un environnement numérisé.

Elle a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 19 février 2026 à Paris, par l’association Minerve EMST et l’Institut Synopia. Y sont intervenus : Cyril Gelibter, docteur en histoire et spécialiste des services de renseignement ; Sergueï Jirnov, ancien agent du KGB soviétique, réfugié politique naturalisé français et écrivain. Tous deux interviennent comme consultants sur la chaîne de télévision LCI.

La Russie aujourd’hui. Les archives « Mitrochine », du nom d’un agent du KGB réfugié en Grande-Bretagne en 1992, présentent les mesures prises pour exercer une influence sur la politique étrangère et la situation politique intérieure des pays capitalistes et de leurs alliés du Tiers Monde dans un sens plus favorable à l’Union soviétique, jusqu’à sa disparition en 1991. L’année suivante, indique Cyril Gelibter, une loi russe stipule que la sécurité du pays implique des mesures coordonnées économiques, militaires et politiques. Une autre de 1996 définit le renseignement extérieur comme la collecte et le traitement de l’information. Puis apparaît la doctrine officielle de la guerre hybride avec l’idée récurrente d’innover pour rattraper les États-Unis, notamment par l’ingérence sur internet. Ainsi en 2007, des cyberattaques d’origine russe ont dénié l’accès aux services du Parlement, des banques, des ministères et des journaux de l’Estonie. En conséquence, les États-Unis ont rendu publique une stratégie de sécurité nationale en 2017 avec des sanctions plus sévères contre la Russie que celles de 2015, consécutive à l’invasion de la Crimée en 2014. Pour eux, c’est un levier de la diplomatie économique, comme le cyber l’est pour l’avance technologique. En 2016, la doctrine de sécurité informationnelle contre les cyberattaques et la désinformation, en apparence défensive, peut devenir offensive. En 2018, la Commission interministérielle russe sur la sécurité constate l’intensification de la concurrence et de l’affrontement dans les médias, sur les plans idéologique et informationnel. Les structures étatiques, les réseaux sociaux et les organisations terroristes traitent les questions politiques de la société civile sur des infrastructures informationnelles mondiales. La Commission planifie les activités de renseignement et de guerre hybride avec des objectifs sur les court, moyen et long termes. La « guerre mentale » vise à détruire la conscience de soi, changer la mentalité et même la base civilisationnelle de la société ennemie. En 2025, l’Institut de recherche britannique en relations internationales (ISS en anglais) détaille les actions hybrides russes en Europe (photo). Les risques de sabotages concernent les infrastructures critiques, à savoir les communications, l’énergie, l’eau, les emprises étatiques, la santé, l’industrie, les installations militaires, les transports et les câbles sous-marins. Les critères vont de réellement possible à probable, très probable et presque certain, selon les pays ciblés. Les autres attaques consistent en assassinats (réussis ou tentés), brouillage de GPS, espionnage par des moyens aériens non pilotés, vandalisme, organisation soudaine de réfugiés et terrorisme. La Russie a tenté d’empoisonner l’agent double Sergueï Skipal et sa fille Ioula en Angleterre en 2018. Ses manœuvres d’intimidation testent la détermination des gouvernements européens, mais pas au point de provoquer une riposte militaire armée. L’accumulation des attaques russes contre des cibles physiques et virtuelles, via des opérations informationnelles, vise à saper la résilience des pays occidentaux et à diviser les sociétés européennes. Au début de la guerre en Ukraine, la Russie a perturbé les opérateurs téléphoniques et effacé des données de leurs logiciels de gestion, selon le mode opératoire d’Israël avec le ver informatique Stuxnet (découvert en 2010) contre les centrifugeuses nucléaires de l’Iran. En revanche, les attaques informationnelles s’avèrent plus compliquées, car les Ukrainiens se méfient de la propagande russe. Elles visent des casernes mais aussi des usines, dont les dégâts sont confirmés ou non par des informateurs… rapidement arrêtés, comme l’indique la base de données des tribunaux ukrainiens !

L’héritage soviétique. L’URSS se considérait en guerre en 1984, quand Sergueï Jirnov est entré au KGB. Il souligne que la Russie se considère encore en guerre. En fait, la guerre hybride a commencé dès le premier conflit mondial, quand de faux Deutschemarks ont été imprimés pour ruiner l’économie de l‘Empire allemand. La Guerre froide (1947-1991) était aussi hybride en l’absence de conflit direct entre grandes puissances, qui s’affrontaient par l’intermédiaire de puissances régionales. Le KGB de l‘Union soviétique, quoique ne disposant pas des moyens de la CIA des États-Unis, a recouru à la guerre hybride et s’est montré parfois plus efficace. Il avait prévu des opérations de sabotage loin derrière les lignes ennemies et, pour l’Europe, il aurait employé des « illégaux » (espions envoyés à l’étranger sans couverture diplomatique). Il estimait pouvoir paralyser un pays comme la France avec une équipe de 25 personnes. Dans les années 1960, 25 % de l’électorat français votait communiste. Le KGB, qui disposait déjà des relais du Parti communiste français, a investi dans tous les partis d’opposition, surtout les extrémistes de droite et de gauche. Sergueï Jirnov, premier Soviétique admis à l’École nationale d’administration (1991-1992), avait pour mission de pénétrer ainsi l’élite française, qui comptait des socialistes et même des communistes parmi les anciens élèves. Grâce à la bonne image culturelle de la Russie, l’Union soviétique s’est introduite dans tous les partis et préparée aux changements politiques. Pourtant, le KGB a été dissous en 1991 parce qu’il n’a pas su protéger le Parti communiste, dont il était le bras armé, ni l’Union soviétique pour laquelle il travaillait. La Russie actuelle « pèse » économiquement 15 fois moins que les États-Unis et produit moins que la France, précise Sergueï Jirnov. Son immense territoire de 17 MKm2, peu développé, est grignoté pour moitié dans sa partie sibérienne et extrême-orientale par la Chine, qui loue des terres pour 50 ans. En Asie, 12 millions de Russes et un milliard et demi de Chinois vivent à l’Est de l’Oural. En Asie centrale, l’ex-République soviétique du Kazakhstan a une frontière commune de 7.000 km avec la Russie et un litige territorial comparable à celui de l’Est de l’Ukraine. Sa population, principalement turcophone, compte 20 millions de personnes, dont 3 millions de Russes et de russophones. Sentant le danger, le Kazakhstan s’est rapproché de son voisin chinois, qui…garantit sa sécurité extérieure ! Par ailleurs, l’ancienne République soviétique d’Azerbaïdjan a participé à la guerre hybride contre la France en Nouvelle-Calédonie et a pris contact avec tous les mouvements séparatistes en Europe, notamment basques et espagnols. Sur le plan technique, la guerre hybride profite des rapides progrès des télécommunications. Un jeune hacker du fond de la Russie peut propager une rumeur infondée, prélude à une attaque plus sérieuse. Dans la guerre en Ukraine, la Russie dispose de 100 satellites en orbite contre plus de 8.000 pour l’entreprise privée américaine SpaceX. Par ailleurs, depuis une quinzaine d’années, les missiles russes intègrent des composants électroniques…de l’OTAN ! La Russie ne produit plus de matériels électroniques chez elle mais en achète les composants à d’autres pays producteurs, dont la Chine. Enfin, elle continue ses opérations hybrides partout dans le monde, mais ses matériels militaires vendus à l’étranger ne sont plus aussi performants qu’elle le prétend. Ainsi ses systèmes de défense sol-air acquis par l’Iran, depuis l‘ère soviétique, n’ont pas résisté aux frappes américaines et israéliennes en juin 2025.

Loïc Salmon

Menaces hybrides : belligérance en reconfiguration permanente

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Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales




Nucléaire : dissuasion française renforcée et avancée

La France va augmenter le nombre de têtes nucléaires de sa dissuasion, complémentaire de celle de l’OTAN, et l’élargir dans la profondeur de l’Europe. Seul le président de la République, légitimé par le suffrage universel direct, décide de l’emploi de l’arme nucléaire.

Le chef de l’État, Emmanuel Macron, l’a précisé le 2 mars 2026 à l’Île-Longue, base des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la Force océanique stratégique.

Les menaces. La Russie, qui dispose d’un arsenal nucléaire pléthorique, développe des missiles nucléaires hypersoniques, d’autres à propulsion nucléaire censés voler sans limite, des torpilles nucléaires et des armes nucléaires dans l’espace. Dans sa guerre contre l’Ukraine, elle agite des menaces d’emploi d’armes nucléaires et procède à des tirs, à proximité des frontières européennes, du missile balistique Orechnik à têtes multiples, susceptibles d’emporter des charges conventionnelles ou nucléaires. La Chine fabrique aujourd’hui plus d’armes que n’importe quel pays. Elle développe des systèmes de protection de son territoire comme la Russie et les États-Unis (« Golden Dome »). L’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord accroissent leurs arsenaux ou leurs forces nucléaires stratégiques. Dans le contexte mondial actuel, le risque que les conflits conventionnels franchissent le seuil nucléaire se renforce. La conflictualité sous ce seuil s’intensifie avec pour acteurs l’Inde, le Pakistan, Israël et l’Iran. Par ailleurs, les traités internationaux sur la maîtrise des armements perdent leur efficacité, depuis que les États-Unis et la Russie ont mis fin à divers traités sur les arsenaux et forces nucléaires.

Les moyens. Pour contrer ces menaces, il faut disposer d’une alerte avancée pour les détecter, d’une défense aérienne élargie pour s’en prémunir et d’une frappe dans la profondeur pour agir sur le plan offensif. Déjà le SNLE Le-Téméraireemporte une puissance de frappe équivalent à la totalité des bombes sur l’Europe pendant la seconde guerre mondiale et à mille fois la bombe atomique sur Hiroshima en 1945. Le premier SNLE de nouvelle génération, dénommé L’Invincible, naviguera en 2036. Ceux en service vont recevoir le missile balistique M51.3 avec une tête optimisée pour pénétrer toutes les défenses adverses. La Force aérienne stratégique et la Force aéronavale nucléaire disposent de missiles de croisière nucléaires rénovés. Le programme de missiles stratégiques hypersonique et manœuvrants, qui sera lancé en 2026, équipera les avions de combat et le futur porte-avions dans la prochaine décennie. La crédibilité de la dissuasion nucléaire repose sur sa modernisation, parallèlement à celle de l’armement conventionnel pour éviter le contournement de la dissuasion.

L’élargissement. Un dialogue sur la sécurité européenne sur les plans conventionnel et nucléaire s’est déjà instauré entre la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. Il porte sur l’appréciation de la menace, le renseignement, les moyens de communication spécifiques et la compréhension des ressorts de l’escalade. Pour gérer celle-ci sous le seuil nucléaire, il faut combiner satellites et radars, élargir défense aérienne et protections anti-missiles et anti-drones et pouvoir frapper dans la profondeur. Les pays partenaires pourront participer, sur le plan conventionnel, aux exercices de la dissuasion. La dispersion de forces aérienne stratégiques françaises sur le continent européen compliquera le calcul des adversaires.

Loïc Salmon

« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

DGA : crédibilité et modernité de la dissuasion nucléaire

Dissuasion nucléaire : FAS, en alerte permanente depuis 1964




Stratégie : les missions de défense, outils complémentaires de l’action diplomatique

Les Missions de défense (MDD) auprès des ambassades françaises à l’étranger permettent de construire des dialogues entre les autorités de défense des pays d’accueil dans la durée et de constituer l’expertise indispensable à la conduite politico-diplomatique.

Le colonel Frédéric Guillou, département « présence française à l’étranger » de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), et le colonel André Sanchez, département « liaisons avec les missions étrangères en France », les ont présentées à la presse, le 18 décembre 2025 à Paris.

Un réseau mondial. Le ministère des Armées déploie 93 MDD couvrant 165 pays, soit le troisième réseau diplomatique de défense dans le monde après ceux des États-Unis et de la Chine, souligne le colonel Guillou. Elles se répartissent par zone géographique : 24 en Europe occidentale ; 7 en Russie-Europe orientale, Asie centrale et Caucase ; 25 en Afrique sub-saharienne mais pas au Mali ni au Burkina Faso ni au Niger, en raison de l’évolution de la situation diplomatique ; 15 en Afrique du Nord et Moyen-Orient mais pas en Syrie ni en Iran ; 13 en Asie-Océanie mais pas en Corée du Nord ; 9 sur le continent américain mais pas à Cuba ni au Honduras ni au Nicaragua. En 2024, des MDD ont été ouvertes en Moldavie et aux Philippines. Ce réseau est complété par des représentations auprès de l’ONU, de l’OTAN, de l’Union européenne, de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, de l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires et de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Ce réseau totalise 364 militaires et 170 réservistes (100 « réservistes citoyens »). Ces derniers, recrutés localement ou constitués d’anciens militaires installés à l’étranger, permettent de renforcer ponctuellement une mission de défense dans le cadre d’une activité accrue. Depuis l’instruction ministérielle du 16 octobre 2015, l’attaché de défense doit contribuer à la préservation, au développement et à la promotion des intérêts français, dans son pays d’accréditation en relayant les initiatives de la ministre des Armées. Placé localement sous l’autorité de l’ambassadeur, il le conseille pour la compréhension de certains dossiers locaux ou nationaux. Il accompagne les travaux de l’ambassade en matière de sécurité des équipes locales et des ressortissants français dans le cadre d’évacuations, comme au Soudan en 2023 (opération « Sagittaire »). Il contribue à la promotion de l’industrie française d’armement et au contrôle de ses exportations dans le cadre défini par la Délégation générale de l’armement (DGA), qui dispose d’une trentaine d’attachés dans 10 % du réseau, notamment en Inde et en Grèce.

Les missions étrangères. Lieu stratégique pour le dialogue militaire et la coopération internationale de défense, Paris accueille 103 MDD étrangères, indique le colonel Sanchez. Elles comptent 178 attachés militaires ou civils, dont 91 de défense et 87 spécialisés (Terre, Marine, Air et Armement), placés sous statut diplomatique. Ce réseau compte 32 officiers généraux et 136 officiers supérieurs. Il permet le maintien des canaux de communication en période de tension et jouent un rôle essentiel dans les relations bilatérales de défense et la compréhension mutuelle des doctrines. Les attachés de défense restent en poste trois ans en moyenne et leur accréditation relève de la DGRIS, du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et des Services de renseignement. Interlocuteurs des directions internationales de l’État-major des armées, de la DGA, de la Marine et des armées de Terre et de l’Air, ils reçoivent chaque année un programme et un calendrier d’activités (visites et conférences). La liaison avec l’attaché de défense russe est actuellement réduite au minimum, mais peut être relancée par la DGRIS pour faire passer un message.

Loïc Salmon

Défense : les attachés militaires, soldats et diplomates

Renseignement : la DRSD, renseigner pour protéger

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs




Stratégie : la guerre informationnelle, affaiblir de l’intérieur les démocraties

Composante de tout conflit hybride, la guerre informationnelle permet de maintenir une situation de tension importante en deçà du seuil d’affrontement armé. Les États démocratiques sont ciblés par leurs compétiteurs, dont la Russie.

Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) présente la guerre informationnelle dans une rapport rendu public en septembre 2025.

Les ingérences russes. La guerre informationnelle manipule les émotions, et les perceptions étrangères pour servir des intérêts géopolitiques. Elle exploite le débat démocratique ouvert par la diffusion et l’amplification d’informations déstabilisantes auprès des médias, des entreprises et des populations. En 2024, la Russie a publié 68.000 contenus manipulateurs dans 90 pays via 38.000 canaux de diffusion différents, dont 88 % sur le réseau social « X » (ex-Twitter). Elle a procédé à 42 attaques lors des élections européennes. Ses manipulations et interférences informationnelles ont surtout touché dix pays, selon une répartition croissante : Belgique, 3 % ; Pologne, 3,5 % ; Espagne, 4 % ; États-Unis, 4,5 % ; Burkina Faso, 4,5 % ; Mali, 7,6 % ; Niger, 7,6 % ; Allemagne, 8,1 % ; France, 21,2 % ; Ukraine, 37,4 %. En 2023, la Russie a dépensé 1,6 M$ dans des opérations de guerre informationnelle.

Les manœuvres des pays compétiteurs. A part la Russie, le rapport du MEAE ne nomme pas les autres pays compétiteurs (Chine, Iran et Corée du Nord) des États démocratiques, mais leurs manœuvres sont similaires. Elles visent à sélectionner, isoler et manipuler des faits pour promouvoir une vision de la réalité conforme à leurs intérêts. A part la diffusion accidentelle d’une information inexacte, qualifiée de « mésinformation », deux manœuvres présentent un caractère hostile. L’une, dite « désinformation », consiste à créer et diffuser volontairement des informations fausses dans le but de nuire. L’autre, dite « malinformation » porte sur la manipulation d’une information véridique, diffusée également dans le but de nuire. Les agents du pays compétiteurs cherchent, de façon dissimulée, à investir les cycles électoraux d’un États ciblé, ses drames nationaux et sa mémoire. Sur le plan international, ils mènent des campagnes de grande ampleur en mêlant désinformation et instrumentation de faits véridiques. Leurs manœuvres délibérées amplifient les divisions internes de la population d’un pays, afin d’entraver la capacité de projection internationale de l’État. Ce travail de sape met en danger les emprises diplomatiques, leurs agents et les ressortissants du pays visé résidant à l’étranger. Des acteurs hostiles et organisés cherchent à produire des effets coordonnés par le biais de canaux étatiques et semi-officiels. Les vecteurs officiels incluent les ambassadeurs, porte-paroles, dirigeants politiques et médias d’État. De façon officieuse, des entreprises et des médias, se prétendant indépendants, agissent pour l’État compétiteur ou ses services de renseignement. Pour les compléter, des chaînes d’information et des entreprises, officiellement non-étatiques, montrent des signes systématiques d’alignement sur les politiques de l’État compétiteur.

La « cible » France. Le rapport du MEAE décortique les manœuvres informationnelles utilisées contre la France. Cela commence par une identification opportune des brèches dans la société, afin d’exploiter les clivages existants et les émotions. Ensuite, des mobilisations orchestrées et des actions de sabotage sont organisées pour alimenter une information manipulée. Acteurs officiels, prestataires et relais les diffusent de façon coordonnée et ciblée. La cohésion sociale se trouve alors affaiblie par l’accentuation de la polarisation sur certains thèmes, de la fragmentation sociale et du désordre qui s’ensuit. Sur le plan international, ces méthodes agressives cherchent à diluer les messages de la France, brider ses actions diplomatiques, affaiblir sa réputation et donc la faire passer pour ce qu’elle n’est pas.

Les actions du MEAE. Face à la guerre informationnelle, le MEAE se mobilise pour protéger les ressortissants français à l’étranger, expliquer la politique extérieure de la France, promouvoir une information intègre face au chaos informationnel exploité par les pays compétiteurs et défendre les principes démocratiques. La « Revue nationale stratégique » de 2022, actualisée en 2025, conforte sa montée en gamme en faveur d’un ordre multilatéral au service de la souveraineté des États, du respect du droit international, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de la résolution pacifique des conflits. La France dispose du troisième réseau diplomatique mondial (après la Chine et les États-Unis) avec 163 ambassades, 208 consulats, 101 instituts français et une empreinte numérique de plus de 10 millions d’abonnés multiplateformes sur les comptes des ambassades. Son action dans la guerre informationnelle commence par un démenti officiel, suivi d’une dénonciation des modes opératoires et des réseaux de désinformations étrangers. L’alerte sur une attaque probable est suivie de l’attribution d’une manœuvre à un État tiers. Le groupe audiovisuel extérieur France Médias Monde remplit des missions de service public international pour lutter contre les rumeurs, désinformations et manipulations. Chaque semaine, ses chaînes France24, Radio France International (RFI) et Monte Calo Doualiya (vers le monde arabe) émettent en 21 langues et sont suivies par 254 millions d’auditeurs dans le monde. En 2023, France Média Monde a obtenu la certification de la « Journalism Trust Initiative » (JTI), basée sur la norme internationale ISO pour la transparence, l’éthique et la fiabilité et reconnue par la Commission européenne et Microsoft (l’un des géants américains du numérique). La JTI est portée par l’organisation internationale à but non lucratif « Reporters Sans Frontière », reconnue d’utilité publique en France et dotée d’un statut consultatif auprès de l’ONU, de l’Unesco, du Conseil de l’Europe et de l‘Organisation internationale de la francophonie. La JTI, destinée aux rédactions (100 à 299 collaborateurs) d’entreprises de presse, a apporté sa certification à 1.700 médias dans 85 pays. Par ailleurs, la presse écrite et audiovisuelle subit la concurrence directe de contenus manipulatoires, qui prolifèrent dans l’espace numérique. Dans certains pays, les populations sont ciblées par des campagnes de désinformation, des journalistes sont emprisonnés et des médias indépendants subissent des pressions. C’est pourquoi la France contribue à hauteur de 145 M€ au Fonds international pour les médias d’intérêt public, qui soutient 100 médias dans plus de 30 pays depuis 2022 (début de la guerre de la Russie contre l’Ukraine).

Les ressources documentaires. De son côté, la Délégation à l’information et à la communication de la défense a publié un « Guide de la désinformation » en 2025. Y sont notamment indiqués des sites utiles de vérification des faits : « Les Dessous de l’infox » (RFI) » ; « AFP Factuel » (Agence France Presse) ; « Les Décodeurs » (journal Le Monde) ; « Check News » (quotidien Libération) ; « La vérification » (journal Le Figaro) ; « Vrai ou Faux » (chaîne Franceinfo) ; « Les Vérificateurs » (chaîne TF1) ; « Fake Off » (journal gratuit 20 minutes) ; « Stop Infox » (France Media Monde). Le guide mentionne aussi quelques services spécifiques. Ainsi « Viginum », (Service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères) publie des études, rapports et analyses sur les ingérences étrangères visant la France. Le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information concerne le système éducatif français. L’Union européenne propose aux jeunes un kit pédagogique pour démêler le vrai du faux sur la navigation en ligne. L’Office des publications européennes fait de même pour les enseignants. Enfin, l’OTAN identifie et démantèle des narratifs russes sur le conflit en Ukraine.

Loïc Salmon

Défense : l’information, champ de bataille dans un monde de crises

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Défense : la désinformation, la comprendre puis la contrer




Extrême-Orient : l’axe stratégique Russie-Corée du Nord

L’accord de partenariat stratégique signé en juin 2024 entre Moscou et Pyongyang officialise l’envoi effectif de troupes nord-coréennes en Russie en échange d’une coopération technologique et économique.

Valérie Niquet, maître de recherche, l’explique dans une note publiée, le 7 janvier 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne), par la Fondation pour la recherche stratégique.

Coopération militaire. Pour la Corée du Nord, l’expérience de la guerre remonte à celle de Corée, commencée en 1950 et suspendue par l’armistice de 1953. La participation de soldats et d’officiers aux combats en Ukraine aux côtés des troupes russes lui donne l’opportunité d’évaluer leurs compétences opérationnelles. Les services de renseignement de la Corée du Sud estiment que les effectifs nord-coréens présents dans la région de Koursk en Russie seraient passés de 3.000 hommes à 10.000 au cours de l’année 2024. En septembre 2025, ils évaluent leurs pertes à 2.000 tués sur le front ukrainien. Selon Valérie Niquet, les informations divergent sur le degré d’intégration des troupes et officiers nord-coréens et sur leur niveau d’autonomie opérationnelle. Certaines sources nord-coréennes ont reconnu que six officiers auraient été tués dans une zone sous contrôle russe à l’Est de l’Ukraine. Le partenariat stratégique entre la Russie et la Corée du Nord inclut une clause d’assistance mutuelle. En cas de guerre résultant d’une invasion armée, les deux parties se garantissent une aide militaire, justifiant l’envoi de forces nord-coréennes d’appoint dans la région de Koursk ou dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie. Depuis 2022, début de la guerre en Ukraine, et jusqu’à la fin 2024, la Corée du Nord aurait fourni environ trois millions d’obus et plusieurs dizaines de missiles balistiques à la Russie, de quoi combler les manques de son industrie de défense. L’envoi de troupes nord-coréennes pourrait révéler leurs faiblesses dans leur préparation au combat. En outre, il permet, aux services de renseignement militaires sud-coréens, d’analyser et de mieux comprendre leurs modes opératoires, notamment le rôle des commissaires politiques et des officiers, surtout si ces troupes bénéficient d’une éventuelle autonomie opérationnelle. Il leur serait aussi possible de mener des opérations de guerre psychologique envers des soldats nord-coréens, inexpérimentés et peu motivés, pour les inciter à déserter. La coopération militaire avec la Russie permettrait à la Corée du Nord de tester, en temps de guerre, les performances de ses missiles dont la précision reste encore limitée. Le 30 octobre 2024, la Corée du Nord a tiré un missile intercontinental qui a parcouru 7.000 km, distance supérieure aux tirs précédents et indiquant des progrès dans la motorisation, consécutifs à la coopération avec la Russie. Cette coopération militaire pourrait s’étendre au développement d’un système nord-coréen de surveillance spatiale sous l’égide de la Russie. De son côté, celle-ci, en apportant un soutien militaire renforce la capacité de la Corée du Nord à mener un conflit contre la Corée du Sud. L’ampleur et la nature de cette aide pourraient accélérer le développement du programme balistique et nucléaire de la Corée du Nord et renforcer sa crédibilité. En effet, la Russie, qui a effectué des essais nucléaires dans l’atmosphère, pourrait fournir des informations importantes dans ce domaine à la Corée du Nord, qui n’a procédé qu’à des tirs souterrains. Enfin, l’assistance militaire russe pourrait inclure les capacités de ciblage des missiles et la production d’armes nucléaires tactiques et de torpilles avec une charge nucléaire.

Conséquences diplomatiques. Le partenariat stratégique porte aussi sur les approvisionnements de la Corée du Nord en denrées alimentaires, qui manquent, en charbon, pour le chauffage en hiver, et en pétrole, indispensable au fonctionnement des forces armées. En outre, la Russie aurait accepté de transférer 9 M$ en devises sur un total de 30 M$ gelés dans les banques russes. En effet, depuis 2006, la Corée du Nord reste soumise aux sanctions économiques internationales décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU à la suite du premier essai de son programme nucléaire militaire. Or la survie du régime nord-coréen, devenu héréditaire depuis 1945, dépend en effet des fournitures en nourriture, énergie et devises étrangères. Membre du conseil permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie, qui avaient soutenu ces sanctions, a opposé son veto, en mars 2024, au renouvellement du mandat du groupe d’experts chargés d’en surveiller l’application. Lors de sa visite à Pyongyang en juin 2024 pour la signature du partenariat stratégique, le président russe Vladimir Poutine s’est prononcé en faveur d’une révision du régime de sanctions imposées par le Conseil de sécurité, y compris celles contre la Corée du Nord. Par ailleurs, l’entrée des troupes nord-coréennes sur le théâtre ukrainien peut avoir des conséquences sur la stabilité en Asie. En effet, grâce à son expérience du combat, la Corée du Nord pourrait multiplier les provocations contre la Corée du Sud au risque d’un dérapage. La France, qui renforce ses partenariats dans la zone Indopacifique, a condamné cette participation nord-coréenne. Le 2 mai 2025, le site France Diplomatie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères précise : « Il s’agit d’une escalade dans le soutien militaire massif de la Corée du Nord à la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. Cet acte hostile a des conséquences directes sur la sécurité des Européens et plus généralement sur la sécurité internationale ». Selon Valérie Niquet, l’implication de la Corée du Nord dans ce conflit consolide sa position diplomatique sur la scène internationale et accroît sa marge de manœuvre vis-à-vis de la Russie, du Japon et de la Chine. Pyongyang tente ainsi de retrouver sa position stratégique d’avant la chute de l’URSS (1991), quand la rivalité sino-soviétique permettait un jeu triangulaire plus favorable à ses intérêts. De son côté, la Chine, qui a signé un traité d’assistance mutuelle avec la Corée du Nord en 1961, entretient aujourd’hui un « partenariat sans limites » avec la Russie. Mais les intérêts de ces trois pays divergent en ce qui concerne la péninsule coréenne. La Chine considère la Corée du Nord comme un État tampon face à la Corée du Sud et à la présence américaine. Compte tenu de ses difficultés économiques croissantes et pour maintenir l’absence de tensions non maîtrisées dans on voisinage immédiat, elle s’oppose à tout ce qui pourrait encourager la Corée du Nord à l’escalade dans la péninsule. En revanche, la situation se présente différemment en Ukraine. Une participation accrue des forces nord-coréennes pourrait favoriser un prolongement de la guerre, accentuant la pression sur l’Europe et contribuant à diviser les Alliés, surtout avec le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis (janvier 2025). Une prolongation de la guerre pourrait également détourner l’attention des pays européens sur le maintien de la stabilité dans le détroit de Taïwan. De son côté, le Japon insiste régulièrement sur l’existence d’un lien direct entre la guerre en Ukraine et le risque d’un conflit en Asie, en raison de la coopération renforcée de la Corée du Nord avec la Russie. Outre une confrontation dans la péninsule coréenne, il redoute l’ouverture d’un autre front dans le détroit de Taïwan auquel son alliance avec les États-Unis devrait faire face. Il compte donc renforcer ses capacités militaires, notamment par l’acquisition de moyens de frappe à longue portée, censées avoir un effet dissuasif. Lors du sommet de l’APEC (coopération économique dans l’Asie-Pacifique) en novembre 2024, le Japon, les États-Unis et la Corée du Sud ont réaffirmé l’importance de leur coopération trilatérale dans la durée et rappelé que l’envoi de troupes nord-coréennes en Russie lie la sécurité de l’Europe à celle de l’Asie. Un accord sur l’Ukraine rendrait la Russie moins dépendante de la Chine et permettrait une relation moins tendue avec le Japon, qui revendique les îles Kouriles occupées par la Russie depuis 1945 (carte).

Loïc Salmon

Indopacifique : engagement accru de la Russie

Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

Missile : l’ICBM Hwasongpho-18 (HS-18) de la Corée du Nord




« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

Le resserrement des liens entre la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord augmente le risque de propagation des conflits dans le monde. La France se prépare à des attaques hybrides, parallèlement à une éventuelle guerre de haute intensité proche de l’Europe à l’horizon 2027-2030.

Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale l’explique dans le document « Revue nationale stratégique 2025 » (RNS 2025), rendu public à l’occasion de la fête nationale du 14 juillet.

Menaces. La Russie désigne régulièrement la France et l’Europe comme ennemies. Cette hostilité, au nom de la « Russie éternelle » en lutte contre « l’Occident décadent », laisse envisager une guerre contre l’Europe après celle en Ukraine. Cette bataille des idées met en œuvre certaines convergences idéologiques de la Russie, de l’Iran et de la Corée du Nord, matérialisées par de votes communs à l’ONU ciblant le modèle de démocratie libérale et d’humanisme de l’Europe. La Russie prétend exercer une tutelle sur les territoires où vivent des Russes ou des russophones et pourrait lancer des offensives en Moldavie, dans les Balkans ou contre des pays membres de l’OTAN (Pologne, Finlande, Estonie, Lettonie et Lituanie) pour tester la cohésion de l’Alliance atlantique. La poursuite du soutien militaire à l’Ukraine préserve les intérêts immédiats de l’Europe, dont la sécurité future dépendra des modalités d’une paix durable fondée sur le droit international. Une nouvelle agression russe en Europe pourrait se produire en même temps qu’une opération majeure sur un autre théâtre dans le monde entraînant une diversion des forces armées américaines. Les hypothèses d’une gestion de crise ou d’un conflit avec un soutien très réduit des États-Unis deviennent possibles. La France, seul État membre de l’Union européenne à disposer de l’arme nucléaire et d’une doctrine adaptée, apporte une contribution majeure à la sécurité de l’Europe, joue un rôle moteur dans son réarmement stratégique et pourrait ouvrir le débat sur la protection des Alliés européens par sa dissuasion nucléaire. Par sa crédibilité, ses structures, ses mécanismes et sa légitimité, l’OTAN demeure la seule organisation capable de faire face collectivement à un conflit majeur sur le continent européen. Or l’hypothèse d’un retrait significatif des capacités américaines en Europe impose aux Alliés européens de construire des capacités crédibles. Cela implique une montée en responsabilité des pays européens dans l’OTAN, une coordination entre l’Union européenne et l’OTAN et une convergence stratégique entre les pays européens volontaires. Des partenariats permettraient de monter des coalitions adaptées à des d’objectifs stratégiques, capacitaires, migratoires, démographiques, économiques et climatiques.

Risques sécuritaires. Outre la persistance de la menace terroriste djihadiste, les démocraties se trouvent fragilisées par l’accumulation de crises : effondrement de la biodiversité, changement climatique, pandémies, crises alimentaires, amplification des migrations et vieillissement des populations. La résonnance immédiate de crises extérieures sur la scène intérieure nécessite une réponse globale des services de l’État pour préserver les intérêts fondamentaux d’une nation. Ces derniers sont menacés par le crime organisé, l’insécurité, la santé publique, la corruption ou l’atteinte à l’État de droit. Ces risques se renforcent par les collusions entre le crime organisé, les réseaux terroristes et les groupes non étatiques engagés dans des stratégies hybrides. Facteurs de déstabilisation pour la France et ses partenaires, ils portent atteinte à l’économie, la solidarité et la cohésion nationales. Les champs de conflictualité s’entremêlent à ceux de la compétition avec la manipulation de l’information et les cyberattaques. La sécurité nationale inclut des aspects politique, économique, intérieur, diplomatique et militaire. Sa dimension juridique permet de contrer les manœuvres des pays compétiteurs de la France et de protéger ses intérêts. Pour les pays européens, la multiplication des attaques hybrides, avec une importante dimension subversive, souligne la nécessité de renforcer leur capacité de protection et d’en imposer un coût à l’adversaire.

Guerres technologique et économique. Les États-Unis et la Chine investissent massivement dans les technologies de défense, dont l’évolution s’accélère. Tout retard pourrait entraîner un déclassement stratégique majeur pour la France et les pays européens, notamment en matière d’intelligence artificielle appliquée à l’appui aux opérations. Une base industrielle et technologique de défense européenne devient nécessaire pour produire en masse, tout en innovant dans l’intelligence artificielle, les systèmes autonomes, les capteurs, le quantique, la guerre électronique, l’hypervélocité et l’énergie dirigée. Elle implique d’appliquer la préférence européenne pour la conception, la production et l’achat, afin de la rendre agile, résiliente et performante sur le long germe. Les industries française et européennes se trouvent fragilisées par leur dépendance des grands acteurs américains du numérique, dont les capacités (Cloud et l’intelligence artificielle) sont indispensables pour suivre le rythme des innovations. Leurs chercheurs doivent maintenir l’accès aux bases de données américaines, qui rassemblent de nombreuses données internationales. Cette course technologique renforce les contraintes sur les industries française et européenne et nécessitent une stratégie de long terme pour protéger leurs actifs matériels et immatériels sensibles par des investissements publics ou privés. Pour garantir leur souveraineté, la France et l’Europe doivent sécuriser l’accès aux énergies fossiles, terres et minerais rares. Les dépendances stratégiques imposent d’anticiper les risques économiques induits par un conflit potentiel, notamment dans le cas de Taïwan, principal fournisseur de semi-conducteurs. Enfin, les perspectives d’autonomie stratégique et de souveraineté industrielle européenne se trouvent fragilisées par les efforts de certains pays (Chine et États-Unis) pour imposer de nouveaux standards dans le cadre normatif international applicable.

Objectifs stratégiques. La France se réarme et se fixe 11 objectifs stratégiques à atteindre d’ici à 2030. Le 1er concerne sa dissuasion nucléaire indépendante et souveraine, dont la crédibilité politique, opérationnelle et technique se fonde sur le renouvellement des composantes aéroportée et océanique. Le 2ème porte sur la résilience pour faire face, simultanément, à des crises intérieures et des actions hybrides adverses sur le territoire national et participer à un engagement majeur extérieur, grâce aux forces morales de la nation. Le 3ème concerne le soutien économique et industriel par des efforts budgétaires et la maîtrise de la dette publique. Le 4ème porte sur la résilience cyber pour rendre les cyberattaques très coûteuses pour les attaquants. Le 5ème concerne la défense de l’Europe dans le cadre d’un pilier européen renforcé et équilibré de l’OTAN. Le 6ème concerne la résilience de l’Europe dans les domaines capacitaire, technologique, énergétique et opérationnel pour se défendre de manière autonome. Le 7ème porte sur un nouveau partenariat de la France en Afrique, la consolidation de son engagement au Proche et Moyen-Orient, la contribution à la stabilité en Méditerranée et en mer Rouge, le renforcement de la coopération en Indopacifique et la promotion du multilatéralisme. Le 8ème concerne le renforcement des capacités de renseignement, de l’anticipation interministérielle et de la pensée stratégique. Le 9ème porte sur les capacités de réponse dans les champs hybrides (cyberespace, sphère informationnelle, opérations militaires, droit et économie). Le 10ème concerne la poursuite et l’accélération du réarmement militaire à l’horizon 2030. Le 11ème concerne l’excellence académique, scientifique et technologique au service de la souveraineté française et européenne.

Loïc Salmon

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Ukraine : les enseignements de trois ans de guerre

Défense : « Revue nationale stratégique 2022 »

 

 

 




Défense : enjeux du changement climatique pour les armées

Préservation de l’environnement et développement durable visent à améliorer la résilience du ministère des Armées. En outre, les forces armées prennent en compte le dérèglement climatique dans l’accomplissement de leurs missions.

Sylviane Bourguet, directrice des territoires, de l’immobilier et de l’environnement du Secrétariat général pour l’administration, et l’ingénieur général de 2ème classe Sylvain Hilairet, chef de la division infrastructure et énergie opérationnelle de l’État-major des armées, ont présenté à la presse, le 18 septembre 2025 à Paris, la stratégie de défense durable de 2016, réactualisée en 2024.

Soutenabilité de l’outil de défense. Le ministère des Armées utilise 275.000 ha de terrain, dont 80 % présentent un intérêt important en matière de biodiversité, indique Sylviane Bourguet. Chaque année, il consomme 10,8 térawattheures (milliards de kilowattheures), soit 0,8 % de la consommation nationale, et produit 154.000 t de déchets. Déjà, 815 officiers généraux et cadres supérieurs civils ont été formés à la transition écologique. Un plan d’extension à l’ensemble des militaires et personnels civils est en cours de finalisation. Le ministère des Armées a conclu ou renouvelé des partenariats avec des organismes experts, notamment avec le Muséum national d’Histoire naturelle, pour la préservation de la biodiversité, et avec le Bureau de recherche géologique et minière, pour l’identifier des sites et des sols pollués. Cinquante emprises assurent un suivi écologique sur 100.000 ha d’espace naturel, soit près d’un tiers des terrains du ministère des Armées. Au-delà des normes déjà en vigueur, ce dernier améliore sa connaissance et son organisation en matière de prévention des risques, pollutions et nuisances. Depuis deux ans, le Fonds d’intervention pour la transition écologique aide 76 projets innovants.

Actions militaires. L’impact du changement climatique sur les engagements opérationnels des armées s’accroît, souligne l’ingénieur général Hilairet. Il est considéré comme un facteur de chaos dans l’environnement stratégique, au même titre que le retour de l’usage de la force (Ukraine et Moyen-Orient), le rejet du modèle occidental et la guerre informationnelle. Les dégradations climatiques peuvent déstabiliser les conditions de subsistance de certains territoires (conflits entre éleveurs et agriculteurs au Sahel), favoriser l’essor de groupes criminels ou exacerber le terrorisme (Somalie). En France, orages violents, sècheresses et incendies nécessitent les interventions fréquentes des forces armés. La stratégie « Climat et Défense » porte d’abord sur l’anticipation par la diffusion de la connaissance des phénomènes de changement climatique (600 personnes sensibilisées depuis 2022) pour l’intégrer à la prise de décision opérationnelle. Elle identifie les risques sécuritaires et opérationnels induits, dont ceux consécutifs à l’accélération de la fonte des glaces en Arctique. Elle implique l’adaptation de tenues des combattants aux zones extrêmes (désert, grand froid, milieux chaud et humide). Des études technico-opérationnelles analysent les conséquences des variations climatiques sur la résilience des infrastructures et les performances des hélicoptères (variations de la température sur la portance de l’air et donc sur les capacités d’emport et d’élongation), avions, bâtiments de surface (cartographie, température, salinité, portées des radars et des sonars) et sous-marins, afin d’adapter leur développement futur. Un effort d’atténuation de l’impact du changement climatique est déjà engagé. L’armée de l’Air et de l’Espace consomme 50 % des besoins énergétiques du ministère, la Marine 30 % et l’armée de Terre 5 %. La guerre russo-ukrainienne démontre l’importance du renseignement énergétique et de la lutte énergétique défensive (accès des armées à l’électricité et aux carburants). Un partage de bonnes pratiques se développe au sein de l’Union européenne et de l’OTAN.

Loïc Salmon

Environnement : conséquences du changement climatique sur la sécurité internationale

Menaces hybrides : belligérance en reconfiguration permanente

Arctique : espace de confrontation potentielle, stratégie de la France




Arctique : espace de confrontation potentielle, stratégie de la France

Espace d’expression de puissance pour plusieurs pays, la région arctique représente un espace d’intérêt stratégique croissant avec des enjeux climatique, économique, géopolitique et militaire.

Tristan Claret-Trentelivres, chef du département prospective et contre-prolifération à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie, l’a expliqué lors d’une conférence de presse tenue le 10 juillet 2025 à Paris.

Contexte stratégique. Le réchauffement climatique de la zone arctique est deux fois plus rapide qu’ailleurs. Le dégel progressif rend accessibles des ressources minières et énergétiques sous-marines. Selon l’ONU, la région dispose de 13 % des réserves de pétrole et 30 % des réserves de gaz non encore découvertes ainsi que 130 Mt de terres rares et de métaux critiques, surtout en Russie, au Sud du Canada et au Groenland. Le retrait progressif de la calotte glaciaire, en été, ouvre progressivement la voie maritime du Nord-Est entre l’Europe et l’Asie, via les eaux russes. En 2050, cette route réduirait de 40 % la durée du trajet avec des gains logistiques et économiques. Selon sa doctrine navale de 2022, la Russie considère la région comme un intérêt vital en raison de la présence de sa Force océanique stratégique. Elle y déploie un dispositif complet pour agir dans tous les champs de conflictualité. Depuis 2018, la Chine se positionne comme un pays proche de l’Arctique et une puissance polaire. Elle cherche à y légitimer sa présence, développer son expertise scientifique et renforcer ses capacités commerciales. Elle investit dans les infrastructures portuaires, la construction de brise-glace et les télécommunications. En 2024, la Russie et la Chine ont signé un mémorandum de coopération entre leurs forces de sécurité intérieures et organisent des patrouilles conjointes de garde-côtes. Depuis 2019, les États-Unis ont signé des accords avec les pays scandinaves en vue d’élargir leurs installations logistiques et d’ouvrir de nouveaux sites d’entraînements militaires dans la région. En 2023, la Grande-Bretagne a annoncé l’ouverture d’une base militaire dans le Nord de la Norvège et mène des missions aériennes de renseignement, de surveillance et de reconnaissance à la frontière finlando-russe. Le Canada, la Norvège, la Finlande et la Suède modernisent leurs flottes de garde-côte, renforcent leurs infrastructures et accroissent leurs partenariats locaux. Ottawa développe ses capacités militaires et civiles depuis 2024, pour mieux contrôler le passage du Nord-Est, et Oslo a relevé le niveau d’alerte de ses forces armées en 2022. L’OTAN y a renforcé sa présence avec l’intégration effective de la Finlande et de la Suède en 2023.

Enjeux pour la France. Son appartenance à l’OTAN et à l’Union européenne (UE) lie stratégiquement la France à 7 des 8 pays membres du Conseil de l’Arctique, à savoir le Canada, le Danemark, les États-Unis, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède, le huitième étant…la Russie ! Cela implique la mise en œuvre des clauses de défense collective conformément à l’article 5 du traité de l’Atlantique-Nord ou l’article 42 de celui de l’UE. Les bouleversements géographiques rapprochant l’Europe du Pacifique imposent à la France de préserver sa capacité de projection et d’action militaires en Arctique. Celle-ci doit sécuriser ses approvisionnements en ressources énergétiques et garantir la protection des personnes et des biens français et européens. Le ministère des Armés peut y assurer des missions de recherche et de sauvetage, de lutte contre la pollution accidentelle et d’appui logistique dans un environnement extrême. Outre le dialogue politico-militaire et la coopération (renseignement, logistique et entraînements conjoints) entre les pays alliés, le pilier capacitaire nécessite des moyens spatiaux spécifiques (surveillance maritime, télécommunications et exploitation des orbites polaires), la mise en place de senseurs et le renforcement des systèmes de protection existants.

Loïc Salmon

L’océan Arctique : atouts économiques, guerre froide larvée

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Marine nationale : un BSAH autour du monde, via l’Arctique




Marine nationale : acquérir la maîtrise des grands fonds marins

Avec 10 Mkm2 dont 97 % dans les Outre-mer, la France dispose de la deuxième zone économique exclusive après les États-Unis et devant l’Australie et la Russie. Elle développe sa connaissance des grands fonds marins pour y défendre ses intérêts.

Le 13 février 2025 à Paris, le contre-amiral Cédric Chetaille, adjoint à l’amiral commandant les opérations et coordonnateur central pour la maîtrise des fonds marins, a présenté à la presse un premier bilan sur trois ans, depuis la décision de la ministre de la Défense Florence Parly en février 2022.

Connaître. Lieu de ressources considérables, le domaine des grandes profondeurs marines, quasiment inviolé, est un milieu pour les infrastructures indispensable aux flux énergétiques (oléoducs et gazoducs) et transocéaniques (câbles de communications). Il pourrait donc devenir un nouveau théâtre de conflictualité. La grande profondeur échappe à la plongée humaine, la guerre des mines et l’activité des sous-marins. Depuis trois ans, la Marine nationale a entrepris dix opérations « Calliope » de connaissance des fonds marins, soit 120 jours de mer, en collaboration avec la Direction des affaires juridiques du ministère des Armées, la Direction du renseignement milliaire, l’Agence de l’innovation de défense et la Direction générale des relations internationales et de la stratégie. La connaissance des fonds marins et de leur environnement inclut la bathymétrie pour la topographie du sol de la mer, la gravimétrie pour les centrales inertielles embarquées sur les navires de surface et les sous-marins, la nature des sédiments pour la propagation des ondes acoustiques et enfin les variations de température. Le Service hydrographique et océanographique de la marine met en œuvre les bâtiments Beautemps-Beaupré et Pourquoi-Pas et va recevoir le drone autonome sous-marin Ulyx capable de plonger à 6.000 m, alors que les engins de prospections pétrolières ne dépassent pas 3.000 m. L’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer développe des capteurs pour perfectionner les données numériques (modélisation de masses d’eau chaudes et froides ou simulation de courants dans le détroit de Gibraltar) pour vaincre l’opacité du milieu marin profond. Le développement capacitaire porte sur la livraison de robots téléopérés en 2026 et autonomes en 2027. Les données collectées seront traitées par l’intelligence artificielle.

Surveiller. Des réflexions sont en cours entre la Marine et la Direction générale de l’armement pour assurer une surveillance des infrastructures « sensibles » (câbles et répéteurs sous-marins) et de l’activité dans l’espace océanique avec des capteurs fixes, semi-fixes ou mobiles pour en contrôler l‘intégrité. Ainsi en septembre 2023, une inspection, par un drone sous-marin A18 Exail, a été lancée à la suite de la découverte d’une avarie jugée douteuse, suspecte ou inexpliquée par les opérateurs du câble transatlantique entre la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Il s’agissait de relever des indices, avant que l’opérateur intervienne lui-même, pour conclure à un acte de sabotage ou…une cause naturelle ! Ce câble se trouve à 4.000 m de fond, alors que les capteurs les plus perfectionnés ne voient que des objets de plus de 200 m depuis 4.000 m de distance. Or un objet d’un mètre de long n’est visible qu’à 40 m au-dessus du fond.

Agir. Afin de préserver la liberté d’action des forces navales et de protéger les intérêts nationaux, il faut pouvoir agir, en réaction ou par anticipation, par une opération planifiée, ouvertement ou en toute discrétion. Un robot téléopéré (photo) depuis la surface peut récupérer un objet « sensible », une munition tirée ou le composant stratégique d’un appareil perdu en mer. Outre la neutralisation ou la destruction de cibles adverses, des options offensives sont développées et proposées au chef d’État-major des armées. Enfin, les exercices majeurs « Polaris 2025 » et « Orion 2026 » incluent des scénarios de maîtrise des fonds marins.

Loïc Salmon

Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations

Marine nationale : l’application de l’IA à l’acoustique sous-marine

Défense : l’IA pour décupler les performances des systèmes opérationnels des armées




Marine nationale : la mission « Clemenceau 2025 » du GAN dans l’océan Pacifique

Outil d’agilité stratégique de projection de puissance, le Groupe aéronaval (GAN) constitue un instrument essentiel de la défense nationale et contribue à la sécurité et la coopération internationale. L’édition 2025 de sa mission « Clemenceau », qui durera plus de quatre mois, le conduira dans l’océan Pacifique, via la mer Rouge.

« Clemenceau 2025 » a été présentée à la presse, le 8 novembre 2024 à Paris, par le contre-amiral Jacques Mallard, commandant la Force aéromaritime française de réaction rapide, constituée du GAN et des forces de surface, amphibie et de guerre des mines. Après une période d’entretien, le porte-avions Charles-de-Gaulle a repris la mer en septembre pour requalifier son équipage et qualifier les jeunes pilotes du groupe aérien embarqué, à savoir une vingtaine de chasseurs Rafale et deux avions de guet aérien Hawkeye.

Missions. Transporteur de l’arme nucléaire, le GAN contribue à la dissuasion, comme les Forces aériennes stratégiques et les sous-marins lanceurs d’engins de la Force océanique stratégique. Capable de durer sur un théâtre d’opérations et parcourir 1.000 km par jour, il permet de délivrer un message de pression ou de réassurance pendant de longues périodes, afin d’appuyer une manœuvre diplomatique. Il peut s’intégrer dans des forces interalliées comme lors de la mission « Aquila » (avril 2024), où ses avions ont été placés sous commandement de l’OTAN. « Clemenceau 2025 » contribue également aux opérations nationales et européennes de renforcement de la sécurité maritime en mer Rouge et en océan Indien. Elle permet de développer l’interopérabilité avec les Marines des pays partenaires et alliés dans les océans Indien et Pacifique. Ce déploiement promeut un espace de navigation libre et ouvert dans le cadre du droit international et contribue à la protection des populations et des intérêts français dans la zone. Présidente du Symposium naval de l’océan Indien en 2021-2022, destiné à améliorer la coopération entre les Marines des pays riverains, la France reprendra cette fonction en 2026-2027.

Moyens. Outil offensif, le GAN voit et comprend la situation dans les airs, sur et sous la mer, le champ électromagnétique, celui des perceptions et le cyber. Outre ses Rafale et Hawkeye, le Charles-de-Gaulle embarque cinq hélicoptères et un état-major. Son escorte compte : un bâtiment ravitailleur pour le soutien logistique ; un sous-marin nucléaire d’attaque pour l’usage de la force ou la protection rapprochée ; un avion de patrouille maritime, stationné sur des points d’appui tout au long de son parcours et destiné à apporter un certain préavis pour les luttes antinavires et anti-sous-marine ; trois frégates françaises pour les défenses anti-aérienne et anti-sous-marine. Afin de maintenir l’interopérabilité avec les Marines alliées, effective depuis une dizaine d’années, cette escorte sera renforcée par des bâtiments de combat grec, portugais, italien, marocain, britannique, australien, canadien, japonais et américain. Après le transit en Méditerranée et en mer Rouge, le GAN participera à divers exercices : « Varuna » avec la Marine indienne ; « La Pérouse » pour la sécurité maritime avec les Marines des pays riverains de l’archipel indonésien ; « Pacific Steller » avec la VIIème Flotte américaine.

Laboratoire d’innovations. « Clemenceau 2025 » va utiliser massivement la donnée. Plusieurs « datacenters », mis en œuvre par des réservistes spécialisés, vont collecter, exploiter et partager les données des senseurs pour augmenter la capacité d’analyse, au sein de la force et via des échanges avec les Marines alliées. Ces données seront mises en commun avec celles de l’historique du théâtre pour une analyse plus pertinente. L’ascendant informationnel libèrera du temps pour des prises de décision plus rapides et plus efficaces par l’état-major embarqué et les commandants des bâtiments de combat.

Loïc Salmon

Mer Rouge : trafic maritime international perturbé, riposte américano-britannique

Marine nationale : la mission « Akila » du GAN en Méditerranée

Stratégie : l’Indopacifique, vision du monde et concept militaire