Armement : l’influence des SALA sur la conflictualité future

Le développement des systèmes d’armes létaux autonomes (SALA), dont l’efficacité se renforce avec l’intelligence artificielle (IA), fait l’objet de négociations internationales sur le « permis de tuer » susceptible d’être ainsi délégué à un robot.

Fabien Gouttefarde et Claude de Ganay, membres de la commission de la Défense nationale et des forces armées de l‘Assemblée nationale, ont rédigé un rapport sur les SALA, présenté à la presse le 22 juillet 2020 à Paris.

Vigilance de rigueur. D’après les deux députés, de nombreux spécialistes estiment qu’un SALA respecte le droit humanitaire grâce à sa précision, mais le chef militaire engage sa responsabilité devant la justice pénale internationale. L’Etat-major des armées françaises ne voit aucun intérêt au développement d’armes totalement autonomes. Les industriels français, en l’occurrence MBDA (espace et systèmes de missiles) et Dassault (aéronautique), cherchent à développer des équipements de reconnaissance et de décision, donnant à l’homme quelques secondes pour réagir. La France dispose du missile de croisière Scalp (arme de précision tirée à grande distance), mais a pris du retard en matière de robotisation, comme le char inhabité avec une tourelle capable d’effectuer les mêmes mouvements que le fantassin. A titre indicatif, la Direction générale de l’armement (DGA) consacre 100 M€ par an aux études sur l’IA, contre 3 Mds$/an par la DARPA, son homologue américaine.

Stratégie de la France. Selon le rapport parlementaire, la France s’appuie sur la réputation internationale de son école de mathématiques, sur son expertise dans l’informatique, le calcul et le développement de logiciels et sur sa base industrielle et technologique de défense. Sa stratégie repose sur quatre principes : conserver la liberté d’action et l’interopérabilité avec ses alliés ; s’appuyer sur une IA de confiance, maîtrisée et responsable ; maintenir la résilience et l’évolutivité des systèmes ; préserver un cœur de souveraineté. Les efforts portent dans sept domaines : l’aide à la décision des chefs militaires et à la planification ; le renseignement pour l’autonomie stratégique ; le combat collaboratif avec une connectivité croissante des systèmes ; la robotique pour concentrer les ressources humaines sur les tâches les plus sensibles ; le cyber pour augmenter la capacité d’anticipation et de réactivité ; la logistique, la maintenance et le soutien pour gagner en efficacité ; l’administration et la santé des personnels. L’IA interviendra en grande partie dans les combats collaboratifs terrestres, navals et aériens. Pour l’armée de Terre, elle apportera au programme Scorpion des capacités en termes de situations tactiques amies ou ennemies, de protection, de fusion multi-capteurs et d’optimisation des itinéraires de combat. Pour la Marine, l’IA apportera au programme SLAM-F la détection automatique des mines dans des images sonars ou la mise en œuvre de drones sous-marins et de surface avec des capacités de guidage et d’évitement d’obstacles. Pour l’armée de l’Air et de l’Espace (nouvelle appellation depuis le 11 septembre 2020), l’IA apportera au programme SCAF une gestion assistée des capteurs et des effecteurs, la connectivité intelligente et la coopération entre aéronefs habités et drones. La cyberdéfense et le renseignement utiliseront l’IA pour la détection automatique d’anomalies sur les réseaux et dans les connexions informatiques, la compression des données et la détection assistée d’objets dans des images satellites. La stratégie française sur l’IA de défense a été élaborée dans une approche transverse entre les différents services concernés du ministère des Armées : DGA ; Agence de l’innovation de défense ; Inspection générale des armées ; Contrôle général des armées ; Secrétariat pour l’administration ; Direction des affaires juridiques ; Direction du renseignement militaire ; Direction générale de la sécurité extérieure. Elle a débouché sur la création, en janvier 2020, d’un comité d’éthique, composé de 18 personnalités des armées et du monde civil, pour analyser l’évolution des recherches sur le soldat augmenté et…les SALA !

Compétition internationale. Le rapport parlementaire souligne le lien entre l’autonomie des systèmes d’armes et l’essor de l’IA. Grâce à celle-ci, une machine peut opérer 24 h sur 24 sans la fatigue et l’inattention inhérentes au combattant. Aux Etats-Unis, le navire Sea-Hunter de 60 m de long, autonome et dédié à la lutte anti-sous-marine, a réussi à franchir 4.500 km entre Hawaï et San Diego (côte Ouest) en s’adaptant aux règles de la navigation dans les eaux internationales. Le programme LUSV en prévoit un autre de 90 m et 2.000 t, capable d’effectuer des missions « sales », « ennuyeuses » et « dangereuses ». La Chine développe le petit robot sous-marins HSU001, en vue de mailler les océans. Elle s’appuie sur ses réseaux sociaux (Baida, Alibaba, Tencent et Xiaomi) pour exploiter les données de sa nombreuse population (1,4 milliard d’habitants en 2018), afin d’accélérer les systèmes d’apprentissage. Des études portent sur des robots et drones programmables pour des attaques-suicides autonomes. Toutefois, le manque d’expérience du combat freine l’élaboration d’une doctrine d’emploi. Outre une coopération renforcée avec la Chine, la Russie met en place un centre national de l’IA militaire et un consortium technologique militaro-industriel d’IA et de mégadonnées. Elle profite des retours d’expérience rapides en opérations pour compenser ses capacités d’investissement moindres. Son engagement en Syrie lui permet d’expérimenter de nouveaux matériels en condition de guerre. Elle y a déployé des chars URAN-9, très automatisés. La plate-forme Marker, constituée d’un petit char robotisé qui tire sur la même cible que le soldat qu’il accompagne, y a été testée pour réduire des poches de résistance islamistes. Ce système devrait entrer en service dans les unités russes en 2021. La Corée du Sud, qui utilise la plate-forme de tir automatique SGR-A1 à sa frontière avec la Corée du Nord, envisage une unité complète de SALA pour la surveillance et l’alerte.

Loïc Salmon

Les rapporteurs définissent les SALA comme des systèmes d’armes capables de choisir et d’engager seuls une cible, sans intervention humaine et dans un environnement changeant. Cette autonomie totale exclut les systèmes semi-autonomes ou télé-opérés comme les drones. Avant tout engagement sur un théâtre d’opérations, le chef militaire doit pouvoir reprendre la main sur une machine à tout moment pour lui donner de nouveaux ordres, annuler les précédents ou fixer de nouvelles règles. Sinon, il ne pourrait pas évaluer la menace en fonction de sa connaissance du milieu, des règles d’engagement et de la situation tactique d’ensemble. En conclusion de leur rapport sur les SALA, les députés Fabien Gouttefarde et Claude de Ganay recommandent de : poursuivre les négociations dans le cadre multilatéral de la Convention sur certaines armes classiques, afin d’assurer le respect du droit international humanitaire ; conforter les efforts engagés, aux niveaux national et européen, sur l’intelligence artificielle de défense pour éviter un déclassement technologique, industriel et stratégique.

Défense : la place de l’homme dans les systèmes d’armes létales autonomes

Défense : l’IA, facteur décisif de supériorité opérationnelle

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Dictionnaire renseigné de l’espionnage

L’espionnage inspire fiction et « coups tordus », tandis que le renseignement constitue une activité officielle, indispensable à la sécurité de la nation.

Autrefois, les espions, traîtres ou héros selon les cas, une fois démasqués, étaient punis de mort. Aujourd’hui, ce crime, imprescriptible, conduit encore à l’exécution, sous les régimes totalitaires, ou à l’emprisonnement, dans les nations démocratiques. Sur un mur blanc du siège de la CIA à Washington, plus de 130 croix représentent ses morts en service commandé. Toutefois, l’échange d’agents fait aussi partie de la guerre secrète. La « taupe », à savoir un membre d’un service de renseignement (SR) recruté par un SR étranger pour lui fournir des informations cruciales, cause toujours une perte de confiance en interne mais aussi à l’extérieur. Le cloisonnement, garantie du secret, se répercute au niveau administratif par le « besoin d’en connaître ». Il permet de limiter les dégâts causés par une taupe ou…par imprudence ! Sur le plan technique, la « cryptanalyse », qui consiste à déchiffrer les codes secrets de l’adversaire, mobilise 11.500 personnes, dont des mathématiciens et des linguistes des prestigieuses universités d’Oxford et de Cambridge, sur divers sites en Angleterre en 1943. Dans l’un d’eux, Bentley Park, converti aujourd’hui en musée, ont été « cassés » les codes « Enigma » des Wehrmacht, Luftwaffe et Kriegsmarine allemandes. Dès les années 1940, le programme américano-britannique « Venona » a permis aux Alliés de déchiffrer les messages des SR soviétiques et d’évaluer ensuite l’ampleur de leur pénétration en Occident. Il a servi à démasquer les physiciens nucléaires ayant transmis des informations sur la bombe américaine et quelques taupes britanniques. L’une d’elles, Kim Philby (1912-1988), qui a envoyé à la mort, sans le moindre remord, de nombreux agents infiltrés en URSS, a été honoré par la ville de Moscou, qui a renommé une place à son nom…en 2018 ! L’agent double britannique George Blake (né en 1922, réfugié en Russie), découvert grâce à un « défecteur » polonais, a cru naïvement que les Soviétiques tiendraient leurs promesses de ne pas exécuter les agents dont il avait donné les noms. De son côté, la CIA a dû demander l’aide du FBI (renseignement intérieur) pour démasquer la taupe en son sein, en l’occurrence Aldrich Ames (né en 1941, emprisonné à vie), arrêté en 1994. Outre la vente pendant dix ans d’informations confidentielles au KGB soviétique, il a compromis une centaine d’opérations de la CIA et du MI6 (SR britannique) et contribué à l’exécution d’une dizaine de militaires et agents russes, travaillant pour les pays de l’Ouest, et à l’emprisonnement de beaucoup d’autres. Alors que l’argent motive surtout en Occident, la perte de foi dans le régime de l’URSS, même si elle cachait parfois des entraves à la carrière ou des déboires domestiques, a souvent été évoquée pour expliquer la défection de membres de haut niveau de ses SR. Par ailleurs, dans un livre, un ex-directeur de la CIA conseille à ses successeurs « d’être circonspects lorsqu’ils présentent aux décideurs des renseignements liés à leurs objectifs politiques ». Enfin, le mythe de « l’espionne fatale », incarnée par la Néerlandaise Mata Hari (1876-1917) jugée « nulle » par les SR allemands mais fusillée pour l’exemple, perdure avec la Russe Anna Chapman (née Kouchtchenko en 1982), échangée une dizaine de jours après son arrestation à New York en 2010.

Loïc Salmon

« Dictionnaire renseigné de l’espionnage », Michel Guérin. Mareuil Éditions, 272 pages. 19 €

Lève-toi et tue le premier

Renseignement : l’affrontement des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Renseignement : opérations alliées et ennemies pendant la première guerre mondiale

 




Renseignement : anticiper la surprise stratégique

La compréhension de l’environnement, en vue d’anticiper son évolution, nécessite la configuration de scénarios possibles et susceptibles de déboucher sur une crise, une attaque militaire ou un événement déstabilisant la société.

Paul Charon, directeur adjoint de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 24 février 2020 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les échecs. La recherche universitaire relative à l’anticipation stratégique provient surtout des Etats-Unis, de Grande-Bretagne et d’Israël (voir encadré), souligne Paul Charon.

L’attaque surprise de l’aviation japonaise contre la base navale américaine de Pearl Harbor en 1941 a déclenché ensuite des études en ce sens, au sein des services de renseignement (SR) et du monde universitaire. Les SR américains ont été surpris par : l’intervention de la Chine pendant la guerre de Corée (1950) ; l’offensive nord-vietnamienne du Têt (1968) pendant celle du Viêt Nam ; les attentats terroristes du 11 septembre aux Etats-Unis (2001) ; l’annexion de la Crimée par la Russie (2014). Dans l’illusion de son invulnérabilité après la guerre des Six-Jours (1967), Israël a relâché sa vigilance et n’a pas tenu compte des manœuvres de duperie de l’Egypte (22 exercices militaires à la frontière du Sinaï), préalables à celle du Kippour (1973). La surprise stratégique ne se renouvelle jamais de la même façon, car le contexte évolue en permanence avec le risque de mener une guerre de retard. Ses formes varient : diplomatie avec les politiques de puissance de la Russie, de la Chine, de la Corée du Nord, de l’Iran et de la Turquie ; apparition d’acteurs non étatiques comme les organisations terroristes ; technologies nouvelles ; doctrines employant différemment des moyens existants. Le travail d’anticipation prépare la résilience d’une société face à une agression. Un analyste, expert sur un pays, en maîtrise la langue avec ses nuances, qui lui permettent d’en mieux comprendre les évolutions et de les anticiper. Mais il manque de sens tactique et n’est guère entendu par les décideurs des pays démocratiques, obsédés par le court terme. En revanche, l’analyste de renseignement tactique parvient à les alerter. D’ordinaire généraliste sans connaissances approfondies, il passe d’une hypothèse à l’autre, capacité qui fait défaut à l’expert.

Les facteurs intrinsèques. Selon Paul Charon, les SR se trouvent parfois submergés par la quantité de « bruits », à trier pour détecter le signal opportun (cas de Pearl Harbor). S’y ajoutent une incapacité à mettre en commun des renseignements trop éparpillés et un manque de discernement entre niveaux stratégique et tactique. Ainsi, la CIA savait qu’Al Qaïda préparait des attentats aux Etats-Unis, mais ignorait où, quand et comment. La focalisation sur une source jugée excellente (« haut placée ») conduit à la surestimer au détriment des autres, avec le risque d’une erreur ou d’avoir affaire à un agent double. Concentrer son attention sur une seule analyse, considérée comme indiscutable, élimine tous les points de vue différents. Les analystes interprètent, de façon consciente ou non, les « signaux faibles » à partir de « grilles » qui risquent d’en écarter comme scénarios improbables. Une stratégie trop explicite peut résulter d’une ruse, visant à abaisser le niveau de vigilance (cas de la guerre du Kippour). Il en est de même pour une attaque improbable, malgré le « bruit » alarmant qui l’entoure, comme crier « au loup » (danger) trop souvent. Le facteur « cognitif » consiste à traiter une information à partir d’expériences mémorisées ou de préjugés et non par raisonnement. Le cerveau sélectionne ce qu’il estime la meilleure interprétation et écarte les informations infirmant l’hypothèse de départ.

Les dysfonctionnements. Des décisions erronées résultent aussi du poids des SR, indique Paul Charon. L’action sur le terrain se trouvant soumise à des procédures, ceux-ci tendent à proposer, des plans tout prêts en cas d’urgence, pour satisfaire les décideurs politiques. Par ailleurs, ils évitent le partage des informations pour s’en servir comme leviers, lors des compétitions internes en matière de budget et de personnels. Ils doivent parfois répondre aux besoins des décideurs, dont la perception de la menace s’éloigne de celle définie par l’organisme de coordination du renseignement. Par exemple, la réalité de la menace du terrorisme, en nombre de victimes par an, ne remet pas en cause le rang de la France dans le monde ni ne contrarie la remontée en puissance de la Russie ou de la Chine. Les SR évaluent leurs propres analystes. En effet, un bon analyste de renseignement tactique fera un piètre analyste d’anticipation, or ce sont souvent les mêmes personnes, indique Paul Charon.

Les pistes possibles. Il convient aussi d’étudier les succès et de construire une théorie de la surprise, souligne Paul Charon. Alors que le « puzzle » permet de répondre à une question précise (tactique), le « mystère » nécessite une analyse plus approfondie (stratégique). Aux Etats-Unis et au Canada, des équipes mixtes d’analystes et de chercheurs prennent en compte les analyses alternatives. L’imagination permet d’anticiper de nouvelles formes d’agressions. La création d’une filière d’analystes, aux profils diversifiés, permettrait d’approfondir leurs capacités. Un échange accru avec le monde universitaire, qui voit les choses différemment, met à l’épreuve les méthodes des SR. Ainsi, un analyste rédige une dépêche qui, relue par un expert, passe à l’échelon supérieur pour diffusion selon l’opportunité politique, convertissant une anticipation stratégique en renseignement tactique.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, la Direction du renseignement national a autorité sur 16 services employant 100.000 personnes : la CIA (renseignement extérieur et opérations clandestines), indépendante du gouvernement fédéral, et les agences des divers ministères fédéraux ou « départements ». Ainsi, le département de la Défense dispose de 9 agences : celle de l’armée de Terre ; celle de la Marine ; celle de l’armée de l’Air ; celle du Corps des marines ; DIA (renseignement à l’étranger) ; NGA (renseignement géospatial) ; NRO (reconnaissance satellitaire) ; NSA (renseignement électronique) ; DCHC (contre-espionnage et renseignement humain). Le département de l’Energie est doté du Bureau de renseignement et de contre-espionnage. Le département de la Sécurité intérieure dispose du Bureau de renseignement et d’analyse ainsi que du CGI (garde côtière). Le département de la Justice recourt au FBI (police judiciaire et renseignement intérieur) et à la DEA (lutte anti-drogue). Le département d’Etat (Affaires étrangères) dispose du Bureau de renseignement et de recherche. Le département du Trésor possède son Bureau de renseignement et d’analyse. La Grande-Bretagne utilise trois services employant environ 13.000 personnes : MI 5 (renseignement intérieur et lutte anti-terroriste) ; MI 6 (renseignement extérieur) ; GCHQ (renseignement électronique). Israël emploie trois services : Mossad (renseignement extérieur, opérations spéciales et lutte anti-terroriste), rattaché directement au Premier ministre ; Shin Beth (sécurité intérieure) ; Aman (sécurité militaire).

Recherche stratégique : connaître et comprendre chaque région du monde

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère




Armes nucléaires : vérifier pour lutter contre la prolifération

La vérification du non-détournement des usages pacifiques de l’énergie nucléaire à des fins militaires repose sur la neutralité des experts inspecteurs.

Cette question a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 5 février 2020 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire, à l’occasion du réexamen du Traité de non-prolifération nucléaire en 2020. Y sont intervenus : Emmanuelle Maître, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique ; Alexandre Quinet, chargé de la mission non-prolifération et désarmement à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées.

Enjeux stratégiques. La vérification se trouve liée à la maîtrise des armements nucléaires, explique Emmanuelle Maître. Aucun pays doté d’armes nucléaires ne peut s’en défaire sans contrôler que les autres parties feront de même. Dès 1967, les négociations entre les Etats-Unis et l’URSS portent sur l’expérimentation d’un contrôle sur les armes en processus de démantèlement avec la certitude, par le partage d’informations, qu’il s’agit bien d’armes nucléaires sans avoir directement accès à celles-ci. Les traités bilatéraux START I (1991), START II (1993) et New START (2010), sur la réduction des armes stratégiques (missiles balistiques intercontinentaux), ainsi que FNI, sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (500-5.500 km), concernent uniquement le démantèlement de missiles, sans certitude sur celui des têtes nucléaires. L’Agence internationale de l’énergie atomique doit s’assurer que le plutonium de qualité militaire ne puisse plus produire d’arme, avec le risque de diffusion d’informations cruciales pour la fabrication d’armes nucléaires à des pays tiers. Des explications ont été fournies sur les procédures de transport et de manipulation d’armes nucléaires. Il s’agit de faire partager une vision commune à 14 Etats et de s’assurer que les armes déclarées n’ont pas été déplacées, en vérifiant si elles entrent et sortent du site de démantèlement.

L’action de la France. En matière d’armement nucléaire, la France a rendu public son arsenal en 2017 : moins de 300 têtes nucléaires ; 210 détonations entre 1960 et 1996 ; 48 missiles balistiques M51 sur les sous-marins de la Force océanique stratégique ; 54 missiles de croisière air-sol moyenne portée améliorés (500 km, précision inférieure à 10 m). Selon Alexandre Quinet, ses priorités portent sur le lancement des négociations pour un traité interdisant la production de matières fissiles et la réduction des deux plus grands arsenaux, à savoir ceux des Etats-Unis et de la Russie qui se sont retirés du traité FNI en 2019. La France milite pour la participation de la Russie et de la Chine au processus de vérification du désarmement nucléaire, qu’elles refusent comme étant une idée des pays occidentaux. Depuis 2015, les experts d’une trentaine d’Etats, dotés ou non de l’arme nucléaire, travaillent sur des procédures et des technologies dans le cadre de l’IPNDV (partenariat international pour la vérification du désarment nucléaire). Ainsi, la France et l’Allemagne ont procédé à l’exercice NuDiVe sur le site allemand de recherche nucléaire de Jülich le 25 septembre 2019 et qui a rassemblé 21 participants de 11 pays, dont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. L’arsenal d’un Etat fictif, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, comptait 1.000 têtes dont 830 déployées : 140 sur missiles de croisière, 140 sur sous-marins et 550 sur missiles balistiques sol-sol intercontinentaux. NuDiVe a validé les hypothèses de l’IPNDV.

Loïc Salmon

Forces nucléaires : incertitude sur leur maîtrise à terme

Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Dissuasion nucléaire : assurer à la France son indépendance




Géopolitique de la Russie

La puissance de la Russie repose sur son vaste territoire, sa richesse énergétique et son appareil militaire modernisé.

D’une superficie de 17 Mkm2 sur 11 fuseaux horaires, la Fédération de Russie compte 144,5 millions d’habitants répartis en 160 ethnies et 194 nationalités. La partie asiatique occupe 75 % du territoire avec seulement 20 % de sa population, ce qui explique la culture principalement européenne de la Russie. Les ventes de pétrole et de gaz, qui constituent 68 % de ses exportations, représentent 29 % de son produit intérieur brut. Le reste provient de l’industrie, de l’agriculture et de la technologie, à la suite d’investissements massifs dans la recherche et le développement…pour moins dépendre des hydrocarbures. La Russie exporte 85 % de son gaz vers l’Union européenne (UE), qui assure ainsi 30 % de ses importations de gaz à égalité avec ses achats à la Norvège. Les ports baltes, qui constituaient l’unique débouché du pétrole russe par la Baltique en 1999, sont remplacés, en 2020, par quatre ports russes ainsi que trois oléoducs en construction. En se brouillant avec la Russie, l’Ukraine a perdu l’accès à un gaz bon marché et est approvisionnée par l’Europe de l’Ouest avec du gaz..acheté en Russie ! Elle a aussi perdu le charbon bon marché extrait du Donbass, où la sécurité des populations des deux Républiques auto-proclamées est garantie par…la Russie. Celle-ci attend que l’écroulement économique et politique de l’Ukraine fasse comprendre à sa population qu’elle n’a rien attendre de l’Occident, peu enclin à mobiliser ses forces pour permettre à l’Ukraine de remporter une hypothétique victoire à l’Est. A la destitution du président ukrainien pro-russe, dénoncée comme un coup d’Etat par Moscou, succède, en 2014, un referendum en Crimée. Les électeurs se prononcent à 96,77 % pour son rattachement à la Russie. Pour assurer sa sécurité et son influence dans l’espace eurasiatique, celle-ci veut conserver la Crimée, conquise au XVIIIème siècle et dont le port militaire de Sébastopol héberge sa flotte de la mer Noire. Elle entend arrêter l’expansion géopolitique et idéologique de l’Occident, amorcée par l’intégration à l’UE et à l’OTAN des anciens Etats satellites de l’URSS, malgré les promesses faites à Moscou peu avant la chute de l’empire soviétique (1991). La campagne militaire occidentale du Kosovo (1998-1999) contribue à l’affaiblissement de la nouvelle Russie. En 2008, celle-ci réagit militairement contre la Géorgie (destruction de 90 % de sa flotte), jugée trop proche des Etats-Unis et de l’UE. Son multiculturalisme (18 millions de musulmans russes), facilite son action diplomatique au Moyen-Orient. Devant la menace terroriste d’Al Qaïda et pour maintenir l’unité fédérale, la Russie soutient les classes politiques ralliées en Tchétchénie et au Daghestan. En 2015, elle intervient en Syrie contre Daech, qui compte 7.000 combattants venus des ex-Républiques soviétiques et dont beaucoup ont été formés en Afghanistan et au Pakistan. Elle se rapproche de la Turquie après la tentative de putsch (2016), vraisemblablement soutenue par la CIA, et le risque, pour Ankara, de voir les Kurdes disposer d’un sanctuaire militarisé en Syrie. Cela se concrétise par la construction du gazoduc Turkish Stream, pour alimenter l’UE, et la commande de missiles anti-aériens S400 russes par la Turquie…membre de l’OTAN. Enfin, la Russie augmente son budget militaire de 4 % par an depuis 2011, notamment pour remplacer ses missiles balistiques stratégiques en 2022 et reconstruire sa Marine.

Loïc Salmon

« Géopolitique de la Russie », ouvrage collectif. Editions SPM, 384 p. 33 €.

Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

Cyber : instrument de la puissance russe en Baltique

 




CEMA : assurer la capacité de la France à assumer son rang

Disposer d’armées prêtes à l’engagement sans délai et préserver la singularité militaire constituent les priorités du général François Lecointre, chef d’Etat-major des armées (CEMA).

Il l’a expliqué lors d’une réunion organisée, le 22 janvier 2020 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

L’engagement au Sahel. L’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne vise à éviter la contagion du terrorisme et à maintenir le cloisonnement entre les groupes armés d’Afrique de l’Ouest, du Centre et de l’Est, qui prospèrent sur les confrontations ethniques et religieuses. Ces groupes disposent d’une technologie des engins explosifs improvisés de plus en plus sophistiquée et emploient des drones avec efficacité. Ils se réfèrent à « l’Etat islamique dans le Grand Sahara », aligné sur Daech qui se maintient par la propagande. La force « Barkhane », soit 4.500 hommes renforcés récemment par 220 personnels, concentre ses efforts sur la zone des trois frontières entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Elle bénéficie de l’appui des troupes françaises en Côte d’Ivoire et va recevoir, à l’automne 2020, celui d’un contingent de forces spéciales européennes (Estonie, Belgique, République tchèque, Finlande, Norvège et Suède) de l’unité « Takuba », qui assurera la reconstruction des armées locales, leur préparation opérationnelle et le contrôle de la sécurité. La Mauritanie protège la zone à l’Ouest. Un bataillon sénégalais est déployé sur le fuseau Ouest, un bataillon malien sur le fuseau Centre et un bataillon nigérien sur le fuseau Est. La force « Barkhane » est parvenue à maintenir la violence au niveau le plus bas possible, malgré la propagande anti-française alimentée par des factions politiques locales, mais ne peut pas continuer seule, souligne le général Lecointre. Lors du sommet de Pau (13 janvier 2020), le président de la République, Emmanuel Macron, a rappelé les pertes de soldats français et nigériens fin 2019 à ses homologues du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) pour qu’ils mettent à profit les efforts tactiques des armées pour restaurer l’autorité de l’Etat dans leur pays et y assurent la sécurité, clé du développement, par les efforts budgétaires nécessaires.

D’autres acteurs. La force « Barkhane » ne dispose pas de moyens suffisants pour surveiller toute la bande sahélo-saharienne, aussi vaste que l’Europe. Elle dépend des moyens de transport stratégique, de renseignement d’origine électromagnétique et de ravitaillement en vol et des drones américains. Selon le CEMA, les Etats-Unis comprennent que la France ne peut agir seule dans cette région et que le retrait de leurs forces serait contre-productif. Par ailleurs, les relations avec la Russie ont repris, notamment aux niveaux de la Direction du renseignement militaire et de l’armée de Terre. Le CEMA dispose d’une ligne téléphonique directe avec son homologue russe, le général Valery Gerasimov. Des entretiens ont eu lieu sur le terrorisme et l’emploi de l’arme chimique en Syrie. Il s’agit d’éviter une confrontation militaire au Levant et une déstabilisation en Centrafrique.

La spécificité militaire. Selon le CEMA, le haut commandement souhaite conserver des armées jeunes, garanties de leur efficacité et de leurs forces morales et physiques, en facilitant les flux sortants. Les officiers et sous-officiers bénéficient de la jouissance immédiate de leur retraite, avec des points de bonification en fonction de leurs engagements dans certaines opérations et des primes liées à leurs spécialités. Les opérations sont conduites selon le code de la défense.

Loïc Salmon

Sahel : l’opération « Barkhane », un effet d’entraînement fort

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

Guerre : complexité des approches politique et militaire




Armée de Terre : retours d’expériences et interculturalité

Le monde militaire et celui des entreprises multinationales, confrontés tous deux à l’interculturalité, y adaptent leur formation en permanence.

Cette question a été abordée au cours d’un colloque organisé, le 27 novembre 2019 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Patrick Destremau, directeur de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et de l’Enseignement militaire supérieur ; Alain Juillet, président de l’Académie d’intelligence économique ; Pascal Monpetit, consultant international ; Marie Serre, anthropologue.

Les enjeux stratégiques. L’interculturalité se trouve au cœur de nos pratiques et engagements, où la connaissance de l’autre accroît l’efficacité, souligne le général Destremau. Reconnaître la particularité d’un point de vue différent du nôtre constitue un avantage. Ainsi, par le dialogue entre civils et militaires, l’IHEDN intègre les différences, constantes et régularités pour saisir la relativité de son propre point de vue. Il favorise les échanges entre les cultures des secteurs privé et public, entreprises, administrations, associations et mouvements politiques qui s’ignorent. La règle de « Chatham House » (échange d’informations sous réserve d’un anonymat total) permet de découvrir un monde inédit et de travailler ensemble dans un but commun. Les différentes cultures déterminent des manières de vivre et d’agir, qui ne se réduisent pas aux différences des religions. Les spécificités d’un ministère font prendre conscience de la nécessité de l’action interministérielle. Dans le domaine académique, l’interdisciplinarité, indispensable pour la crédibilité, apparaît difficile à mettre en œuvre. Il s’agit de rapprocher des mondes, qui habituellement ne se parlent pas. La prospective de défense globale nécessite de connaître la situation internationale, enjeu majeur de la culture stratégique. La thèse de l’autonomie stratégique européenne recourt à l’interculturalité pour transcender les particularités de chaque pays, en vue d’une défense commune. Un accord sur les moyens nécessite de s’entendre pour garantir l’indépendance. L’erreur de l’Union européenne a été de construire l’Europe des marchés et non celle des citoyens. Dans la perspective d’une défense européenne, la France doit comprendre les perceptions qu’elle suscite. Face à l’internationalisation des confrontations, la diplomatie recherche les coopérations pour ajuster les forces, afin de résoudre les conflits. Les opérations interalliées se trouvent au cœur des engagements diplomatiques et de la réflexion stratégique. L’intérêt commun exige un lien solidaire pour conduire une opération en commun sur la base d’une culture stratégique commune. Cela implique agilité, souplesse et adaptation aux circonstances, car l’art de la guerre ne se réduit jamais à une mécanique.

Les « multinationales ». Les grands groupes, qui absorbent des entreprises dans le monde entier, doivent en fédérer les personnels, pour les faire adhérer à des objectifs qui n’étaient pas les leurs, explique Alain Juillet. Ils y parviennent par : des objectifs partagés et non pas imposés ; l’expertise des salariés ; un regard objectif sur l’entreprise rachetée. L’alliance entre Volvo (Suède) et Renault (France) a échoué en 1993 dans sa tentative de constituer un constructeur automobile de taille mondiale, en raison des comportements trop différents des personnels. Il convient de connaître l’histoire de l’autre pour bâtir une histoire commune, par exemple un dirigeant génial ou une spécialité unique. L’emploi d’une langue de travail commune, en général l’anglais, facilite la qualité des échanges. Or il semble difficile d’imposer l’anglais dans les grandes entreprises françaises. L’altérité (« aimer l’autre ») consiste à respecter chaque salarié, pour qu’il croit avoir une perspective de carrière par une égalité de traitement. Mais souvent, le recrutement de dirigeants par leur origine commune provoque la perte de cadres moyens très compétents…qui partent avec leur expertise ! La solution passe d’abord par l’apprentissage du travail en groupe, souligne Alain Juillet. En France, le classement de sortie d’une grande école crée des rangs qui ont tendance à se maintenir à vie. Aux Etats-Unis et en Chine, les cadres sont jugés sur leur capacité à travailler en groupes interchangeables. Pour une mission donnée, des personnels issus de différents services et métiers sont regroupés pour partager réflexions et résultats. Avant une expatriation, les cadres et leur famille devraient suivre une formation spécifique sur le pays d’accueil pour en connaître les codes. Par exemple, au Japon, la décision au sein d’une entreprise part d’en bas, alors qu’elle vient d’en haut aux Etats-Unis. Dans l’ensemble, lors de négociations, les Extrême-Orientaux disent toujours « oui » pour ne pas perdre la face. Le chef ne parle pratiquement pas, pour ne pas se trouver en porte à faux avec ses subordonnés. L’astuce consiste alors à demander une suspension de séance, au cours de laquelle les interprètes respectifs se concertent sur la signification réelle du « oui » à la question posée. Seule une bonne culture locale permet de bien comprendre ses interlocuteurs. Il s’agit de créer, par la formation, une communauté de valeurs pour fédérer des gens de cultures d’entreprise différentes. Enfin, l’absence de respect des spécialistes peut entraîner des problèmes internes considérables et conduire à la disparition d’entreprises.

Les défis interculturels. Les entreprises multinationales doivent adapter leur manière de communiquer et bien comprendre le processus de décision, estime Pascal Monpetit. En matière de communication, celle-ci apparaît conflictuelle et de façon explicite en Russie et implicite en France. Elle prend une forme d’évitement et de façon explicite aux Etats-Unis, mais implicite en Chine et en Suède. Au sein d’une entreprise, la décision se prend en équipe aux Etats-Unis, au niveau des spécialistes au milieu de l’organisation en Allemagne et au Japon, par une cascade de délégations en France et de façon autocratique en Russie… qui n’a pu créer d’entreprise multinationale en 30 ans !

Loïc Salmon

L’interculturalité nécessite un travail sur soi pour rencontrer l’altérité, explique Marie Serre (photo). Il existe un décalage dans le temps entre l’identité (moi) qui s’oppose à l’altérité (eux) et ne partage pas la même vision du monde ni le jeu des rapports sociaux de classe et de race (fait historique). De la représentation de l’autre et de soi s’ensuit une inégalité dans les relations internationales, où les objectifs peuvent diverger ou converger. L’ethnocentrisme privilégie les codes et croyances du groupe d’appartenance. Sa déconstruction, qui change le mode de pensée, implique de réfléchir à des questions comme « Pourquoi je pense ça ? », « Pourquoi j’agis comme ça ? » ou « Pourquoi je ressens ça ? ». Le dialogue permet de coopérer par le partage de croyances et d’expériences. Trop peu d’informations conduit à remplir les caractéristiques manquantes à partir de stéréotypes, généralités et préjugés personnels. Mais trop d’informations concentre l’attention sur les détails qui confirment les croyances antérieures.

Armée de Terre : opérations et relations internationales

Défense : se réapproprier la question militaire

Sûreté : élément stratégique des entreprises internationales




Europe : défense future, la dimension militaire

Parallèlement aux menaces cyber, hybride et terroriste islamiste, les dépenses militaires s’accroissent dans le monde. La Chine et la Russie contestent la suprématie de l’Occident dans un nouveau rapport de forces.

Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 8 novembre 2019 à Paris, par la Fondation Robert Schuman et l’association Eurodéfense-France. Y sont notamment intervenus : le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’Etat-major des armées (2002-2006) et ex-président du comité militaire de l’Union européenne (2006-2009) ; le général (2S) Jean-Paul Perruche, ex-directeur général de l’état-major militaire de l’Union européenne ; Pierre Delsaux, directeur général adjoint à la Commission européenne pour le marché intérieur, l’industrie, l’entreprenariat et les petites et moyennes entreprises ; Françoise Grossetête, ex-députée européenne (1994-2019) et rapporteur du règlement sur le Fonds européen de défense ; l’ambassadeur de France Alain Le Roy, ex-secrétaire général exécutif du Service européen pour l’action extérieure (2015-2016).

Vulnérabilités. Le recul du multilatéralisme met en échec la gouvernance mondiale, estime le général Bentégeat. Le retour du nationalisme, en Russie, aux Etats-Unis, en Chine et peut-être en Grande-Bretagne, va de pair avec la résurgence du radicalisme qui exerce un impact sur l’Union européenne (UE) depuis cinq ans. La montée en puissance du militarisme suit l’augmentation des dépenses de défense, sauf en Europe à peu de choses près. L’accès au numérique et à l’espace accroît la montée en puissance militaire. Le réchauffement climatique et le déséquilibre démographique augmentent l’instabilité. La dissuasion nucléaire, facteur stabilisateur depuis 1949, se trouve remise en cause dans les opinions publiques depuis que le Traité d’interdiction des essais nucléaires a été signé par 120 Etats. L’UE accumule les vulnérabilités : « Brexit » britannique et irrédentismes régionaux (Catalogne) ; dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie et du Moyen-Orient ; dépendance technologique vis-à-vis des Etats-Unis et demain de la Chine ; « eldorado » pour les migrants africains. Selon un sondage réalisé sur la menace dans l’UE en 2015, 11 Etats de l’Est nomment la Russie et 13 du Centre et du Sud le terrorisme islamiste et le Sud de la Méditerranée. Une reprise de la guerre civile dans les Balkans et l’impact d’un conflit régional extérieur sur les approvisionnements et la soumission à des chantages apparaissent probables. Toutefois, une agression extérieure serait précédée par des cyberattaques au sein de l’UE et par la neutralisation des systèmes satellitaires. Ces deux menaces structurelles sont déjà à l’œuvre en Ukraine et au Moyen-Orient. La constante restera la « surprise », dans l’évolution sociale ou des actes analogues aux attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Selon le général Bentégeat, il s’agit donc de s’y préparer par l’agilité intellectuelle et de développer des capacités qui n’existent pas dans l’UE ni dans l’OTAN. Une agression sur un Etat membre aura une influence sur les autres et aucun ne pourra y résister seul. Enfin, malgré le « Brexit », la Grande-Bretagne et l’UE devront rester des partenaires majeurs.

Recherche et développement. Selon Pierre Delsaux, la Commission européenne et le Service européen pour l’action extérieure ont adopté un plan d’action en deux volets pour contrer la « cybermenace » : coopération pour mieux détecter une attaque ; redondance des mécanismes de fourniture d’énergie ou de moyens de transport au pays attaqué, par d’autres Etats membres. Il existe déjà un plan d’action au niveau OTAN contre les menaces cyber et dans l’espace. Ainsi, 10 % de l’économie française dépendent de satellites à protéger. Ces derniers sont surveillés par des satellites lancés par les Etats-Unis, l’Inde, la Chine et le Japon. Leur protection dépend des informations fournies, ou non, par les Etats-Unis. La capacité satellitaire européenne a donc été développée. Le système de positionnement Galileo, plus précis que le GPS américain, donne une autonomie stratégique pour les opérations militaires. Le programme d’observation de la terre Copernicus permet de surveiller les frontières et la Méditerranée. Les satellites sont mis sur orbite par des lanceurs européens ou russes en cas d’indisponibilité. Par ailleurs, la fragmentation de son industrie de défense (voir encadré) fait perdre 25 Md$/an à l’UE. Le Fonds européen de la défense (FED) a alors été mis sur pied pour financer des projets collectifs, développer des capacités nouvelles et orienter les recherches, dont les priorités seront définies par les Etats membres. Pour 2020, le FED a lancé 9 appels d’offres qui ont reçu une quarantaine de réponses de groupements d’entreprises. En 2021, il va proposer 13 Md€ sur 7 ans pour développer les technologies de « rupture », indispensables à l’avenir. La participation de pays tiers, par l’intermédiaire de leurs filiales européennes, n’est pas encore décidée. Des entreprises américaines tentent ainsi de bénéficier du financement du FED pour leurs propres recherches, de quoi mettre à mal l’autonomie de la stratégie européenne, souligne Françoise Grossetête.

Alliances. Après la seconde guerre mondiale, une nouvelle menace apparaît à l’Est de l’Europe, car l’URSS n’a pas démobilisé ses troupes, rappelle le général Perruche. La création de l’Union de l’Europe occidentale estimée insuffisante pour résister à une invasion, le recours aux Etats-Unis et donc à l’OTAN devient indispensable. La disparition de cette menace en 1991 conduit à l’adaptation sécuritaire de l’OTAN, qui sera déployée au Kosovo (1998-1999) et en Afghanistan (2001-2014). Parallèlement, par le traité de Maastricht (1992) l’UE instaure une « Politique étrangère et de sécurité commune », qui sera révisée en « Politique de sécurité et de défense commune » par ceux de Nice (2001) et de Lisbonne (2009). Ainsi, l’UE pourrait prendre le relais de l’OTAN en cas de crise à proximité du territoire d’un Etat membre. Toutefois, seules la France et la Grande-Bretagne se montrent capables d’intervenir sur un théâtre d’opération. Les difficultés pour définir les capacités et les volumes nécessaires des armées des Etats membres, pour un engagement à un niveau supra national, impliquent alors le recours à l’OTAN comme pendant la guerre froide (1947-1991). Mais, la garantie sécuritaire des Etats-Unis devient incertaine en 2019, après l’annonce par Washington de l’abandon de ses alliés kurdes au Moyen-Orient.

Loïc Salmon

Selon l’ambassadeur Le Roy, sur un total mondial de dépenses militaires de 1.800 Md$ en 2018, la part des Etats-Unis atteint 650 Md$, contre 340 Md$ pour l’Union européenne (UE), 250 Md$ pour la Chine, 61 Md$ pour la Russie et 64 Md$ pour la France. L’UE dispose de 12,5 millions de soldats, 10.000 chars et 2.500 avions, mais n’en déploie que 3 % hors de ses frontières. Elle utilise 17 types de chars, 19 types de frégates et 20 types d’hélicoptères de transport. Elle consacre 10 Md$ pour l’aide aux réfugiés syriens. Quoique considérée comme un « bouc émissaire facile » par certains Etats membres, l’UE, donne l’impression de fonctionner, estime l’ambassadeur.

Europe : défense future, la dimension géopolitique

Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention

Europe : une défense commune par des réalisations progressives et protéiformes




Europe : défense future, la dimension géopolitique

La chute du mur de Berlin (1989) et la fin de l’antagonisme Etats-Unis-URSS ont finalement conduit au retour du jeu traditionnel des puissances, à la baisse du multilatéralisme et à la diminution de la sécurité collective en Europe.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 8 novembre 2019 à Paris, par la Fondation Robert Schuman et l’association EuroDéfense-France. Y sont notamment intervenus : Christian Cambon, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat ; l’ambassadeur de France Alain Le Roy, ancien secrétaire général exécutif du Service européen pour l’action extérieure (2015-2016) ; Michel Foucher, géographe et diplomate ; Jacques Rupnik, directeur de recherches à l’Institut d’études politiques de Paris ; Nadia Arbatova, Institut pour l’économie mondiale et les relations internationales, Académie des sciences de Russie.

Prise de conscience. La chute du mur de Berlin a laissé croire que la démocratie libérale et l’économie de marché avaient vocation à mettre fin à la guerre, rappelle Christian Cambon. Or les conflits du Golfe (1990-1991) et des Balkans (1991-2001) n’ont trouvé d’issues qu’avec l’intervention des Etats-Unis, soulignant l’incapacité des pays européens à assurer leur défense, sauf la Grande-Bretagne et la France qui disposent de l’arme nucléaire. Le concept français de l’autonomie stratégique, opposé à toute idée de vassalité et destiné à défendre ses intérêts vitaux, est de mieux en mieux compris en Europe. La Russie manifeste sa puissance en Crimée, dans le Donbass ukrainien et dans ses tentatives d’influencer les élections en Occident. Les Etats-Unis ont redéfini leur priorité en faveur du Pacifique, au détriment de l’Europe et du Moyen-Orient, région où ils laissent la main à la Russie. Le terrorisme islamique, qui déstabilise le Moyen-Orient et l’Afrique, constitue une menace pour tous les pays européens et provoque des flux migratoires. En 2013, l’administration Obama a refusé de condamner l’emploi de l’arme chimique en Syrie et, en 2019, l’administration Trump retire ses troupes de Syrie, offrant à la Turquie l’opportunité d’intervenir dans le Nord-Est syrien. Les Etats-Unis ont démontré : l’abandon de leur alliés kurdes, loyaux et efficaces, sans préavis ni consultation ; leur peu de souci de la menace de Daech en Europe ; leur désintérêt pour l’OTAN, avec des conséquences sur les relations entre l’UE et la Turquie. De son côté, la France a renoué le dialogue avec la Russie pour promouvoir la sécurité collective, souligne Christian Cambon.

Risque de fragmentation. L’Europe a inventé « l’Etat-nation » grâce à une communauté de langue, rappelle Michel Foucher. Après l’effondrement de l’URSS en 1991, les nouveaux Etats, qui en sont issus, veulent les attributs de l’indépendance. Les frontières de l’Europe d’aujourd’hui correspondent à 72 % des tracés institués au XXème siècle. L’OTAN, garante de la sécurité et de l’équilibre en Europe, s’affaiblit du côté des Etats-Unis. La sécurité en Europe centrale se trouve menacée par deux puissances hostiles, à savoir la Russie et la Grande-Bretagne. Après le « Brexit », celle-ci devrait revenir à sa diplomatie traditionnelle de surveillance et de manipulation en Europe centrale, mais de façon limitée pour assurer sa propre sécurité. Après les conflits en Transnistrie (Etat reconnu par la Russie mais qualifié de « Région autonome de Moldavie » par l’ONU) en 1991-1992, Géorgie (2008) et Ukraine (depuis 2013), la Russie subit 876 sanctions de la part de l’Union européenne (UE), mais n’acceptera jamais que Sébastopol (Crimée) devienne un port militaire de l’OTAN. Selon Michel Foucher, la tendance au repli sur eux-mêmes des Etats-Unis devrait se poursuivre en 2030. Elle débute par l’abandon de ses alliés du Sud Viêt Nam (1975), puis d’Egypte (2011) et des Kurdes (2019). De fait, l’administration Trump exprime l’opinion d’une partie importante de la société américaine, qui ne veut plus de dépenses militaires à ses dépens, se méfie des affaires européennes et n’oublie pas ses millions de morts et de blessés dans des guerres extérieures.

Evolution à l’Est. En 1989, les frontières disparaissent entre les Europes de l’Ouest et de l’Est, entre Russie et Tchécoslovaquie, Pologne et Tchécoslovaquie et Russie et Hongrie, rappelle Jacques Rupnik. Alors que l’Europe du Centre et de l’Est se décloisonne, la Yougoslavie éclate. Après la dissolution du Pacte de Varsovie (1955-1991), la géopolitique se déplace vers l’Ouest et l’UE et l’OTAN vers l’Est, pour aboutir à des convergences économiques (rattrapage des pays de l’Est) et politiques (institutions et modes de vie), puis des clivages Nord-Sud, consécutifs à la crise de la dette de la zone euro (depuis 2010) et aux flux migratoires. Les pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie), qui n’ont pas connu les migrations des ressortissants des anciennes colonies des pays de l’Europe de l’Ouest, refusent les quotas de migrants instaurés par l’UE. Ils ont voulu adhérer à l’OTAN pour se protéger de l’Allemagne et de la Russie. La volonté des Etats-Unis de changer l’OTAN a incité la Pologne à conclure un accord bilatéral avec eux, portant sur le financement (2 Md$) de l’installation d’une base américaine sur son territoire.

Vision russe. Après la dislocation de l’URSS, la Russie, quoiqu’européenne par sa culture, n’a pas trouvé sa place sur le continent européen, indique Nadia Arbatova. Dépourvue de passé démocratique, son identité se fonde sur l’autocratie et la convergence entre pouvoir politique et puissance militaire. La Russie a cru que l’élargissement de l’UE, non considérée comme une rivale, serait une alternative à l’OTAN. Or, l’insistance des dirigeants occidentaux sur leur complémentarité se trouve à l’origine de la crise russo-ukrainienne. L’intégration de la Crimée à son territoire l’ayant exclue de tous les forums internationaux, elle s’est tournée vers le Sud de la Méditerranée. Par ailleurs, elle vend son gaz à bas prix pour garantir la stabilité politique à ses frontières. Le doute au sein de l’UE, qui y voit une volonté de restaurer l’empire des tsars, est perçu par la Russie comme une tentative de celle-ci pour empêcher son développement économique.

Loïc Salmon

Selon l’ambassadeur Le Roy, le poids démographique de l’Union européenne (UE), actuellement de 510 millions d’habitants (Mh) devrait rester le même en 2030, alors que la population mondiale devrait passer de 7,6 milliards d’habitants (Mdh) à 8,6 Mdh. Les projections 2030 s’établissent à 330 Mh pour les Etats-Unis, 140 Mh pour la Russie et 1,7 Mdh pour l’Afrique. En 2018, l’âge moyen atteint 42,8 ans au sein de l’UE, 38,1 ans aux Etats-Unis, 39,6 ans en Russie, 47,3 ans au Japon et 30,4 ans en Afrique. Dès 2014, le produit intérieur brut en parité de pouvoir d’achat de la Chine a dépassé ceux de l’UE et des Etats-Unis. Avec 1.830 Md$, le produit intérieur brut de la Russie reste inférieur à celui de l’Italie. Sur le plan commercial, la Chine « pèse » 2 Md$, l’UE 1,8 Md$ et les Etats-Unis 1,4 Md$. L’UE dépense 150 Md$ pour l’aide au développement et les Etats-Unis 34 Md$. Sur le plan monétaire, l’euro représente 21 % des réserves mondiales et le yuan chinois moins de 2 %. Premier investisseur étranger en Russie, l’UE reste son principal partenaire commercial et est considérée comme tel par la Chine.

Quel projet demain pour l’Union européenne d’aujourd’hui ?

Russie, alliance vitale

Chine : montée en puissance régionale et internationale




Arctique : enjeux stratégiques pour la France

Les nouvelles routes commerciales, maritimes et aériennes, et l’appétence de nouveaux acteurs pour l’exploitation de ses ressources pourraient faire de l’Arctique un espace de confrontation.

Cette conséquence du réchauffement climatique est prise en compte par la France, comme l’indique un document rendu public par le ministère des Armées en septembre 2019.

Intérêt stratégique croissant. La surface de la banquise arctique est passée de 14.000 km2 en 2003 à 7.000 km2 en 2011. Malgré des conditions climatiques encore très contraignantes, le passage par le Nord-Est relie l’Europe à l’Asie en longeant les côtes de la Russie pendant l’été. La distance se réduit à 14.000 km, contre 16.000 km par le passage du Nord-Ouest, 21.000 km via le canal de Suez et le détroit de Malacca et 23.000 km via le canal de Panama. Le projet chinois des « nouvelles routes de la soie » inclut une voie maritime par l’océan Arctique. Depuis le début des années 2000, les progrès technologiques permettent aux compagnies aériennes de développer leurs routes polaires, réduisant de 20 % la durée de vol entre l’Amérique du Nord et l’Asie et entre l’Asie et le Moyen-Orient. En conséquence, la Russie modernise ses infrastructures aéroportuaires. Par ailleurs, l’Arctique constitue un enjeu pour l’Union européenne (UE), car : 50 % de la population de la zone est européenne ; 24 % de sa consommation d’hydrocarbures en provient ; elle y a investi 200 M€ dans la recherche depuis 2002. En effet, sur le plan énergétique, 30 % des réserves de gaz et 20 % de celles de pétrole non encore découvertes dans le monde s’y trouveraient. En outre, 25 % des réserves de terres rares, utilisées dans les matériels électroniques, ont été localisées en Russie et au Groenland. Ces perspectives économiques, la remilitarisation de sa côte Nord par la Russie et les investissements de la Chine entraînent une affirmation de la souveraineté des Etats riverains. Canada, Chine, Etats-Unis, Russie, UE, Allemagne, Danemark, Norvège, Grande-Bretagne et Suède ont publié leur stratégie arctique. Depuis 2016, la France s’est dotée d’une feuille de route nationale sur l’Arctique.

Activités et présence. Le groupe Total possède 20 % du capital de la compagnie russe Yamal LNG, en vue d’une production de 16,5 Mt/an de gaz naturel liquéfié (GNL) dans la péninsule de Yamal, et a pris une participation de 10 % dans le consortium international Arctic 2, pour une production de 19,8 Mt de GNL dans celle, russe, de Gydan. Leurs recherches scientifiques ont donné aux Pays-Bas, à la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la Pologne, la Grande-Bretagne et la Suisse le statut d’observateur au Conseil de l’Arctique (Canada, Danemark-Groenland, Etats-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Suède et Russie). Dans ce cadre, ont été conclus des accords de coopération pour la recherche et le sauvetage en mer et d’intervention en cas de pollution par hydrocarbures. La France participe à la gouvernance de la zone dans le cadre de l’OTAN et de l’UE.

Participations militaires. Pour assurer la sécurisation de la zone arctique, la France déploie des missions de défense en Alaska, au Canada, au Groenland, en Islande, Norvège, Suède, Finlande et Russie. En 2018, le bâtiment de soutien et d’assistance hauturier Rhône a emprunté le passage du Nord-Est, sans l’aide de brise-glace. La même année, la France, 2ème contributrice, a engagé 2.700 militaires de la Marine nationale et des armées de l’Air et de Terre dans l’exercice OTAN « Trident Juncture 18 » (51.000 militaires de 31 pays) en Norvège, Islande et Atlantique Nord.

Loïc Salmon

L’océan Arctique : atouts économiques, guerre froide larvée

Chine : routes de la soie, un contexte stratégique global

Marine nationale : un BSAH autour du monde, via l’Arctique