Stratégie : la guerre « hybride », sous le seuil du confit armé ouvert

Afin d’affaiblir durablement un État en exploitant ses failles économiques et sociales, la guerre « hybride » recourt à des moyens militaires ou non (cyberattaques et désinformation), sans déclencher une riposte militaire ni l’intervention des pays alliés dans un environnement numérisé.

Elle a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 19 février 2026 à Paris, par l’association Minerve EMST et l’Institut Synopia. Y sont intervenus : Cyril Gelibter, docteur en histoire et spécialiste des services de renseignement ; Sergueï Jirnov, ancien agent du KGB soviétique, réfugié politique naturalisé français et écrivain. Tous deux interviennent comme consultants sur la chaîne de télévision LCI.

La Russie aujourd’hui. Les archives « Mitrochine », du nom d’un agent du KGB réfugié en Grande-Bretagne en 1992, présentent les mesures prises pour exercer une influence sur la politique étrangère et la situation politique intérieure des pays capitalistes et de leurs alliés du Tiers Monde dans un sens plus favorable à l’Union soviétique, jusqu’à sa disparition en 1991. L’année suivante, indique Cyril Gelibter, une loi russe stipule que la sécurité du pays implique des mesures coordonnées économiques, militaires et politiques. Une autre de 1996 définit le renseignement extérieur comme la collecte et le traitement de l’information. Puis apparaît la doctrine officielle de la guerre hybride avec l’idée récurrente d’innover pour rattraper les États-Unis, notamment par l’ingérence sur internet. Ainsi en 2007, des cyberattaques d’origine russe ont dénié l’accès aux services du Parlement, des banques, des ministères et des journaux de l’Estonie. En conséquence, les États-Unis ont rendu publique une stratégie de sécurité nationale en 2017 avec des sanctions plus sévères contre la Russie que celles de 2015, consécutive à l’invasion de la Crimée en 2014. Pour eux, c’est un levier de la diplomatie économique, comme le cyber l’est pour l’avance technologique. En 2016, la doctrine de sécurité informationnelle contre les cyberattaques et la désinformation, en apparence défensive, peut devenir offensive. En 2018, la Commission interministérielle russe sur la sécurité constate l’intensification de la concurrence et de l’affrontement dans les médias, sur les plans idéologique et informationnel. Les structures étatiques, les réseaux sociaux et les organisations terroristes traitent les questions politiques de la société civile sur des infrastructures informationnelles mondiales. La Commission planifie les activités de renseignement et de guerre hybride avec des objectifs sur les court, moyen et long termes. La « guerre mentale » vise à détruire la conscience de soi, changer la mentalité et même la base civilisationnelle de la société ennemie. En 2025, l’Institut de recherche britannique en relations internationales (ISS en anglais) détaille les actions hybrides russes en Europe (photo). Les risques de sabotages concernent les infrastructures critiques, à savoir les communications, l’énergie, l’eau, les emprises étatiques, la santé, l’industrie, les installations militaires, les transports et les câbles sous-marins. Les critères vont de réellement possible à probable, très probable et presque certain, selon les pays ciblés. Les autres attaques consistent en assassinats (réussis ou tentés), brouillage de GPS, espionnage par des moyens aériens non pilotés, vandalisme, organisation soudaine de réfugiés et terrorisme. La Russie a tenté d’empoisonner l’agent double Sergueï Skipal et sa fille Ioula en Angleterre en 2018. Ses manœuvres d’intimidation testent la détermination des gouvernements européens, mais pas au point de provoquer une riposte militaire armée. L’accumulation des attaques russes contre des cibles physiques et virtuelles, via des opérations informationnelles, vise à saper la résilience des pays occidentaux et à diviser les sociétés européennes. Au début de la guerre en Ukraine, la Russie a perturbé les opérateurs téléphoniques et effacé des données de leurs logiciels de gestion, selon le mode opératoire d’Israël avec le ver informatique Stuxnet (découvert en 2010) contre les centrifugeuses nucléaires de l’Iran. En revanche, les attaques informationnelles s’avèrent plus compliquées, car les Ukrainiens se méfient de la propagande russe. Elles visent des casernes mais aussi des usines, dont les dégâts sont confirmés ou non par des informateurs… rapidement arrêtés, comme l’indique la base de données des tribunaux ukrainiens !

L’héritage soviétique. L’URSS se considérait en guerre en 1984, quand Sergueï Jirnov est entré au KGB. Il souligne que la Russie se considère encore en guerre. En fait, la guerre hybride a commencé dès le premier conflit mondial, quand de faux Deutschemarks ont été imprimés pour ruiner l’économie de l‘Empire allemand. La Guerre froide (1947-1991) était aussi hybride en l’absence de conflit direct entre grandes puissances, qui s’affrontaient par l’intermédiaire de puissances régionales. Le KGB de l‘Union soviétique, quoique ne disposant pas des moyens de la CIA des États-Unis, a recouru à la guerre hybride et s’est montré parfois plus efficace. Il avait prévu des opérations de sabotage loin derrière les lignes ennemies et, pour l’Europe, il aurait employé des « illégaux » (espions envoyés à l’étranger sans couverture diplomatique). Il estimait pouvoir paralyser un pays comme la France avec une équipe de 25 personnes. Dans les années 1960, 25 % de l’électorat français votait communiste. Le KGB, qui disposait déjà des relais du Parti communiste français, a investi dans tous les partis d’opposition, surtout les extrémistes de droite et de gauche. Sergueï Jirnov, premier Soviétique admis à l’École nationale d’administration (1991-1992), avait pour mission de pénétrer ainsi l’élite française, qui comptait des socialistes et même des communistes parmi les anciens élèves. Grâce à la bonne image culturelle de la Russie, l’Union soviétique s’est introduite dans tous les partis et préparée aux changements politiques. Pourtant, le KGB a été dissous en 1991 parce qu’il n’a pas su protéger le Parti communiste, dont il était le bras armé, ni l’Union soviétique pour laquelle il travaillait. La Russie actuelle « pèse » économiquement 15 fois moins que les États-Unis et produit moins que la France, précise Sergueï Jirnov. Son immense territoire de 17 MKm2, peu développé, est grignoté pour moitié dans sa partie sibérienne et extrême-orientale par la Chine, qui loue des terres pour 50 ans. En Asie, 12 millions de Russes et un milliard et demi de Chinois vivent à l’Est de l’Oural. En Asie centrale, l’ex-République soviétique du Kazakhstan a une frontière commune de 7.000 km avec la Russie et un litige territorial comparable à celui de l’Est de l’Ukraine. Sa population, principalement turcophone, compte 20 millions de personnes, dont 3 millions de Russes et de russophones. Sentant le danger, le Kazakhstan s’est rapproché de son voisin chinois, qui…garantit sa sécurité extérieure ! Par ailleurs, l’ancienne République soviétique d’Azerbaïdjan a participé à la guerre hybride contre la France en Nouvelle-Calédonie et a pris contact avec tous les mouvements séparatistes en Europe, notamment basques et espagnols. Sur le plan technique, la guerre hybride profite des rapides progrès des télécommunications. Un jeune hacker du fond de la Russie peut propager une rumeur infondée, prélude à une attaque plus sérieuse. Dans la guerre en Ukraine, la Russie dispose de 100 satellites en orbite contre plus de 8.000 pour l’entreprise privée américaine SpaceX. Par ailleurs, depuis une quinzaine d’années, les missiles russes intègrent des composants électroniques…de l’OTAN ! La Russie ne produit plus de matériels électroniques chez elle mais en achète les composants à d’autres pays producteurs, dont la Chine. Enfin, elle continue ses opérations hybrides partout dans le monde, mais ses matériels militaires vendus à l’étranger ne sont plus aussi performants qu’elle le prétend. Ainsi ses systèmes de défense sol-air acquis par l’Iran, depuis l‘ère soviétique, n’ont pas résisté aux frappes américaines et israéliennes en juin 2025.

Loïc Salmon

Menaces hybrides : belligérance en reconfiguration permanente

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales




Les guerres des mers

La Marine nationale doit pouvoir s’adapter maintenant au niveau de la menace et d’innover au quotidien, sous la direction de son chef d’état-major.

L’amiral Nicolas Vaujour, qui exerce ces fonctions depuis 2023, présente notamment dans ce livre la Russie menaçante et la Chine hyperpuissante.

La Russie. Les protestations internationales contre l’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 et les sanctions économiques n’ont pu empêcher celle de l’Ukraine en 2022. La Russie a conquis quelques territoires mais ses pertes maritimes affecteront sa posture stratégique longtemps. L’absence d’une supériorité aérienne complète accroît la vulnérabilité de ses navires, qui subissent régulièrement les attaques de drones ukrainiens. Elle dispose de bases navales en mer Noire (Sébastopol), en Baltique (Saint-Pétersbourg et l’enclave de Kaliningrad) et au Grand Nord (Mourmansk), mais a dû évacuer en grande partie celle en Syrie (Tartous) en 2024. Les adhésions de la Finlande (2023) et de la Suède (2024) ont renforcé la présence de l’OTAN en Baltique, par où transitent près de 35 % du commerce extérieur de la Russie et 80 % de ses exportations pétrolières. La Russie y exerce des incursions dans l’espace aérien et des manœuvres dangereuses en mer. Pour conserver ses accès maritimes, elle préserve ses relations au Moyen-Orient et tire parti de situations parfois volatiles. Elle développe un réseau d’un millier de navires, dans un état dégradé et changeant de pavillon, pour écouler son pétrole en contournant les sanctions. Sur le plan technologique, elle investit massivement dans les drones, les missiles hypersoniques et les sous-marins nucléaires d’attaque, au détriment d’une cohérence d’ensemble de sa flotte. Ses sous-marins opèrent seuls sans véritable intégration avec les forces aériennes ou les navires de surface. Ceux-ci, mal entretenus et datant souvent de l’ère soviétique terminée en 1991, n’ont bénéficié que de modernisations partielles. Les unités neuves sont produites à un rythme lent dû aux contraintes budgétaires et aux sanctions internationales limitant l’accès aux composants électroniques avancés. S’y ajoutent des lacunes importantes dans l’entraînement et le savoir-faire des équipages.

La Chine. Contrairement à la Russie, la Chine déploie une vision à long terme, méthodique, cohérente et dictée par des impératifs économique, militaire et politique. La légitimité du Parti communiste repose en gande partie sur une croissance économique de 5 % par an. Le programme de la « Nouvelle route de la soie » investit dans des infrastructures portuaires, capables d’accueillir des bateaux militaires, à Singapour, dans le sous-continent indien, au Moyen-Orient, en Afrique, Amérique du Sud et Europe pour sécuriser les approvisionnements en matières premières et en pétrole. La Chine pratique une pêche intensive dans le monde entier pour ses besoins en protéines. Elle a édifié une base de soutien logistique à Djibouti et ses navires traversent l’Arctique d’Est en Ouest. Elle construit des installations portuaires, pistes d’atterrissage et systèmes de défense sur des récifs et îlots en mer de Chine méridionale, en vue de surveiller les transits de navires étrangers et sécuriser une projection de puissance. Ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, basés sur l’île de Hainan, doivent parcourir une longue distance avant d’atteindre des eaux profondes pour remplir leur mission. Dans ces zones, se trouvent le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, les Philippines, l’Indonésie et la Malaisie, dont certains ont conclu des accords de défense avec les États-Unis. Enfin, la Chine tire les leçons de la guerre en Ukraine et en constate les coûts humains, matériels et diplomatiques pour la Russie. Une invasion militaire de Taïwan semble peu probable, vu la complexité du franchissement d’un détroit de 180 km.

Loïc Salmon

« Les guerres des mers », Amiral Nicolas Vaujour. Éditions Tallandier, 240 pages, 20,90 €.

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Marine nationale : coopérations opérationnelles, technicité et esprit d’équipage

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Stratégie : la guerre informationnelle, affaiblir de l’intérieur les démocraties

Composante de tout conflit hybride, la guerre informationnelle permet de maintenir une situation de tension importante en deçà du seuil d’affrontement armé. Les États démocratiques sont ciblés par leurs compétiteurs, dont la Russie.

Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) présente la guerre informationnelle dans une rapport rendu public en septembre 2025.

Les ingérences russes. La guerre informationnelle manipule les émotions, et les perceptions étrangères pour servir des intérêts géopolitiques. Elle exploite le débat démocratique ouvert par la diffusion et l’amplification d’informations déstabilisantes auprès des médias, des entreprises et des populations. En 2024, la Russie a publié 68.000 contenus manipulateurs dans 90 pays via 38.000 canaux de diffusion différents, dont 88 % sur le réseau social « X » (ex-Twitter). Elle a procédé à 42 attaques lors des élections européennes. Ses manipulations et interférences informationnelles ont surtout touché dix pays, selon une répartition croissante : Belgique, 3 % ; Pologne, 3,5 % ; Espagne, 4 % ; États-Unis, 4,5 % ; Burkina Faso, 4,5 % ; Mali, 7,6 % ; Niger, 7,6 % ; Allemagne, 8,1 % ; France, 21,2 % ; Ukraine, 37,4 %. En 2023, la Russie a dépensé 1,6 M$ dans des opérations de guerre informationnelle.

Les manœuvres des pays compétiteurs. A part la Russie, le rapport du MEAE ne nomme pas les autres pays compétiteurs (Chine, Iran et Corée du Nord) des États démocratiques, mais leurs manœuvres sont similaires. Elles visent à sélectionner, isoler et manipuler des faits pour promouvoir une vision de la réalité conforme à leurs intérêts. A part la diffusion accidentelle d’une information inexacte, qualifiée de « mésinformation », deux manœuvres présentent un caractère hostile. L’une, dite « désinformation », consiste à créer et diffuser volontairement des informations fausses dans le but de nuire. L’autre, dite « malinformation » porte sur la manipulation d’une information véridique, diffusée également dans le but de nuire. Les agents du pays compétiteurs cherchent, de façon dissimulée, à investir les cycles électoraux d’un États ciblé, ses drames nationaux et sa mémoire. Sur le plan international, ils mènent des campagnes de grande ampleur en mêlant désinformation et instrumentation de faits véridiques. Leurs manœuvres délibérées amplifient les divisions internes de la population d’un pays, afin d’entraver la capacité de projection internationale de l’État. Ce travail de sape met en danger les emprises diplomatiques, leurs agents et les ressortissants du pays visé résidant à l’étranger. Des acteurs hostiles et organisés cherchent à produire des effets coordonnés par le biais de canaux étatiques et semi-officiels. Les vecteurs officiels incluent les ambassadeurs, porte-paroles, dirigeants politiques et médias d’État. De façon officieuse, des entreprises et des médias, se prétendant indépendants, agissent pour l’État compétiteur ou ses services de renseignement. Pour les compléter, des chaînes d’information et des entreprises, officiellement non-étatiques, montrent des signes systématiques d’alignement sur les politiques de l’État compétiteur.

La « cible » France. Le rapport du MEAE décortique les manœuvres informationnelles utilisées contre la France. Cela commence par une identification opportune des brèches dans la société, afin d’exploiter les clivages existants et les émotions. Ensuite, des mobilisations orchestrées et des actions de sabotage sont organisées pour alimenter une information manipulée. Acteurs officiels, prestataires et relais les diffusent de façon coordonnée et ciblée. La cohésion sociale se trouve alors affaiblie par l’accentuation de la polarisation sur certains thèmes, de la fragmentation sociale et du désordre qui s’ensuit. Sur le plan international, ces méthodes agressives cherchent à diluer les messages de la France, brider ses actions diplomatiques, affaiblir sa réputation et donc la faire passer pour ce qu’elle n’est pas.

Les actions du MEAE. Face à la guerre informationnelle, le MEAE se mobilise pour protéger les ressortissants français à l’étranger, expliquer la politique extérieure de la France, promouvoir une information intègre face au chaos informationnel exploité par les pays compétiteurs et défendre les principes démocratiques. La « Revue nationale stratégique » de 2022, actualisée en 2025, conforte sa montée en gamme en faveur d’un ordre multilatéral au service de la souveraineté des États, du respect du droit international, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de la résolution pacifique des conflits. La France dispose du troisième réseau diplomatique mondial (après la Chine et les États-Unis) avec 163 ambassades, 208 consulats, 101 instituts français et une empreinte numérique de plus de 10 millions d’abonnés multiplateformes sur les comptes des ambassades. Son action dans la guerre informationnelle commence par un démenti officiel, suivi d’une dénonciation des modes opératoires et des réseaux de désinformations étrangers. L’alerte sur une attaque probable est suivie de l’attribution d’une manœuvre à un État tiers. Le groupe audiovisuel extérieur France Médias Monde remplit des missions de service public international pour lutter contre les rumeurs, désinformations et manipulations. Chaque semaine, ses chaînes France24, Radio France International (RFI) et Monte Calo Doualiya (vers le monde arabe) émettent en 21 langues et sont suivies par 254 millions d’auditeurs dans le monde. En 2023, France Média Monde a obtenu la certification de la « Journalism Trust Initiative » (JTI), basée sur la norme internationale ISO pour la transparence, l’éthique et la fiabilité et reconnue par la Commission européenne et Microsoft (l’un des géants américains du numérique). La JTI est portée par l’organisation internationale à but non lucratif « Reporters Sans Frontière », reconnue d’utilité publique en France et dotée d’un statut consultatif auprès de l’ONU, de l’Unesco, du Conseil de l’Europe et de l‘Organisation internationale de la francophonie. La JTI, destinée aux rédactions (100 à 299 collaborateurs) d’entreprises de presse, a apporté sa certification à 1.700 médias dans 85 pays. Par ailleurs, la presse écrite et audiovisuelle subit la concurrence directe de contenus manipulatoires, qui prolifèrent dans l’espace numérique. Dans certains pays, les populations sont ciblées par des campagnes de désinformation, des journalistes sont emprisonnés et des médias indépendants subissent des pressions. C’est pourquoi la France contribue à hauteur de 145 M€ au Fonds international pour les médias d’intérêt public, qui soutient 100 médias dans plus de 30 pays depuis 2022 (début de la guerre de la Russie contre l’Ukraine).

Les ressources documentaires. De son côté, la Délégation à l’information et à la communication de la défense a publié un « Guide de la désinformation » en 2025. Y sont notamment indiqués des sites utiles de vérification des faits : « Les Dessous de l’infox » (RFI) » ; « AFP Factuel » (Agence France Presse) ; « Les Décodeurs » (journal Le Monde) ; « Check News » (quotidien Libération) ; « La vérification » (journal Le Figaro) ; « Vrai ou Faux » (chaîne Franceinfo) ; « Les Vérificateurs » (chaîne TF1) ; « Fake Off » (journal gratuit 20 minutes) ; « Stop Infox » (France Media Monde). Le guide mentionne aussi quelques services spécifiques. Ainsi « Viginum », (Service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères) publie des études, rapports et analyses sur les ingérences étrangères visant la France. Le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information concerne le système éducatif français. L’Union européenne propose aux jeunes un kit pédagogique pour démêler le vrai du faux sur la navigation en ligne. L’Office des publications européennes fait de même pour les enseignants. Enfin, l’OTAN identifie et démantèle des narratifs russes sur le conflit en Ukraine.

Loïc Salmon

Défense : l’information, champ de bataille dans un monde de crises

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Défense : la désinformation, la comprendre puis la contrer




Extrême-Orient : l’axe stratégique Russie-Corée du Nord

L’accord de partenariat stratégique signé en juin 2024 entre Moscou et Pyongyang officialise l’envoi effectif de troupes nord-coréennes en Russie en échange d’une coopération technologique et économique.

Valérie Niquet, maître de recherche, l’explique dans une note publiée, le 7 janvier 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne), par la Fondation pour la recherche stratégique.

Coopération militaire. Pour la Corée du Nord, l’expérience de la guerre remonte à celle de Corée, commencée en 1950 et suspendue par l’armistice de 1953. La participation de soldats et d’officiers aux combats en Ukraine aux côtés des troupes russes lui donne l’opportunité d’évaluer leurs compétences opérationnelles. Les services de renseignement de la Corée du Sud estiment que les effectifs nord-coréens présents dans la région de Koursk en Russie seraient passés de 3.000 hommes à 10.000 au cours de l’année 2024. En septembre 2025, ils évaluent leurs pertes à 2.000 tués sur le front ukrainien. Selon Valérie Niquet, les informations divergent sur le degré d’intégration des troupes et officiers nord-coréens et sur leur niveau d’autonomie opérationnelle. Certaines sources nord-coréennes ont reconnu que six officiers auraient été tués dans une zone sous contrôle russe à l’Est de l’Ukraine. Le partenariat stratégique entre la Russie et la Corée du Nord inclut une clause d’assistance mutuelle. En cas de guerre résultant d’une invasion armée, les deux parties se garantissent une aide militaire, justifiant l’envoi de forces nord-coréennes d’appoint dans la région de Koursk ou dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie. Depuis 2022, début de la guerre en Ukraine, et jusqu’à la fin 2024, la Corée du Nord aurait fourni environ trois millions d’obus et plusieurs dizaines de missiles balistiques à la Russie, de quoi combler les manques de son industrie de défense. L’envoi de troupes nord-coréennes pourrait révéler leurs faiblesses dans leur préparation au combat. En outre, il permet, aux services de renseignement militaires sud-coréens, d’analyser et de mieux comprendre leurs modes opératoires, notamment le rôle des commissaires politiques et des officiers, surtout si ces troupes bénéficient d’une éventuelle autonomie opérationnelle. Il leur serait aussi possible de mener des opérations de guerre psychologique envers des soldats nord-coréens, inexpérimentés et peu motivés, pour les inciter à déserter. La coopération militaire avec la Russie permettrait à la Corée du Nord de tester, en temps de guerre, les performances de ses missiles dont la précision reste encore limitée. Le 30 octobre 2024, la Corée du Nord a tiré un missile intercontinental qui a parcouru 7.000 km, distance supérieure aux tirs précédents et indiquant des progrès dans la motorisation, consécutifs à la coopération avec la Russie. Cette coopération militaire pourrait s’étendre au développement d’un système nord-coréen de surveillance spatiale sous l’égide de la Russie. De son côté, celle-ci, en apportant un soutien militaire renforce la capacité de la Corée du Nord à mener un conflit contre la Corée du Sud. L’ampleur et la nature de cette aide pourraient accélérer le développement du programme balistique et nucléaire de la Corée du Nord et renforcer sa crédibilité. En effet, la Russie, qui a effectué des essais nucléaires dans l’atmosphère, pourrait fournir des informations importantes dans ce domaine à la Corée du Nord, qui n’a procédé qu’à des tirs souterrains. Enfin, l’assistance militaire russe pourrait inclure les capacités de ciblage des missiles et la production d’armes nucléaires tactiques et de torpilles avec une charge nucléaire.

Conséquences diplomatiques. Le partenariat stratégique porte aussi sur les approvisionnements de la Corée du Nord en denrées alimentaires, qui manquent, en charbon, pour le chauffage en hiver, et en pétrole, indispensable au fonctionnement des forces armées. En outre, la Russie aurait accepté de transférer 9 M$ en devises sur un total de 30 M$ gelés dans les banques russes. En effet, depuis 2006, la Corée du Nord reste soumise aux sanctions économiques internationales décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU à la suite du premier essai de son programme nucléaire militaire. Or la survie du régime nord-coréen, devenu héréditaire depuis 1945, dépend en effet des fournitures en nourriture, énergie et devises étrangères. Membre du conseil permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie, qui avaient soutenu ces sanctions, a opposé son veto, en mars 2024, au renouvellement du mandat du groupe d’experts chargés d’en surveiller l’application. Lors de sa visite à Pyongyang en juin 2024 pour la signature du partenariat stratégique, le président russe Vladimir Poutine s’est prononcé en faveur d’une révision du régime de sanctions imposées par le Conseil de sécurité, y compris celles contre la Corée du Nord. Par ailleurs, l’entrée des troupes nord-coréennes sur le théâtre ukrainien peut avoir des conséquences sur la stabilité en Asie. En effet, grâce à son expérience du combat, la Corée du Nord pourrait multiplier les provocations contre la Corée du Sud au risque d’un dérapage. La France, qui renforce ses partenariats dans la zone Indopacifique, a condamné cette participation nord-coréenne. Le 2 mai 2025, le site France Diplomatie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères précise : « Il s’agit d’une escalade dans le soutien militaire massif de la Corée du Nord à la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. Cet acte hostile a des conséquences directes sur la sécurité des Européens et plus généralement sur la sécurité internationale ». Selon Valérie Niquet, l’implication de la Corée du Nord dans ce conflit consolide sa position diplomatique sur la scène internationale et accroît sa marge de manœuvre vis-à-vis de la Russie, du Japon et de la Chine. Pyongyang tente ainsi de retrouver sa position stratégique d’avant la chute de l’URSS (1991), quand la rivalité sino-soviétique permettait un jeu triangulaire plus favorable à ses intérêts. De son côté, la Chine, qui a signé un traité d’assistance mutuelle avec la Corée du Nord en 1961, entretient aujourd’hui un « partenariat sans limites » avec la Russie. Mais les intérêts de ces trois pays divergent en ce qui concerne la péninsule coréenne. La Chine considère la Corée du Nord comme un État tampon face à la Corée du Sud et à la présence américaine. Compte tenu de ses difficultés économiques croissantes et pour maintenir l’absence de tensions non maîtrisées dans on voisinage immédiat, elle s’oppose à tout ce qui pourrait encourager la Corée du Nord à l’escalade dans la péninsule. En revanche, la situation se présente différemment en Ukraine. Une participation accrue des forces nord-coréennes pourrait favoriser un prolongement de la guerre, accentuant la pression sur l’Europe et contribuant à diviser les Alliés, surtout avec le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis (janvier 2025). Une prolongation de la guerre pourrait également détourner l’attention des pays européens sur le maintien de la stabilité dans le détroit de Taïwan. De son côté, le Japon insiste régulièrement sur l’existence d’un lien direct entre la guerre en Ukraine et le risque d’un conflit en Asie, en raison de la coopération renforcée de la Corée du Nord avec la Russie. Outre une confrontation dans la péninsule coréenne, il redoute l’ouverture d’un autre front dans le détroit de Taïwan auquel son alliance avec les États-Unis devrait faire face. Il compte donc renforcer ses capacités militaires, notamment par l’acquisition de moyens de frappe à longue portée, censées avoir un effet dissuasif. Lors du sommet de l’APEC (coopération économique dans l’Asie-Pacifique) en novembre 2024, le Japon, les États-Unis et la Corée du Sud ont réaffirmé l’importance de leur coopération trilatérale dans la durée et rappelé que l’envoi de troupes nord-coréennes en Russie lie la sécurité de l’Europe à celle de l’Asie. Un accord sur l’Ukraine rendrait la Russie moins dépendante de la Chine et permettrait une relation moins tendue avec le Japon, qui revendique les îles Kouriles occupées par la Russie depuis 1945 (carte).

Loïc Salmon

Indopacifique : engagement accru de la Russie

Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

Missile : l’ICBM Hwasongpho-18 (HS-18) de la Corée du Nord




Indopacifique : engagement accru de la Russie

Pour des raisons économiques et stratégiques, la Russie veut réduire l’influence de l’Occident parmi de nombreux pays de la zone Indopacifique, partisans d’un non-alignement dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine.

Dans une note publiée en mars 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne) par la Fondation pour la recherche stratégique, sa directrice adjointe, Isabelle Facon, a présenté le rééquilibrage de la politique étrangère de la Russie dans cette région, entamé depuis dix ans et rendu indispensable après les sanctions internationales consécutives à son attaque contre l’Ukraine en 2022.

Les motivations de la Russie. De nombreux pays asiatiques ont condamné la Russie pour ses atteintes à l’intégrité territoriale de l’Ukraine mais n’ont pas suivi les pays occidentaux sur les sanctions à son encontre ni pour contribuer à son isolement diplomatique. La moitié des pays d’Asie du Sud-Est, la plupart de ceux d’Asie du Sud et toutes les îles du Pacifique n’ont pas participé à la conférence sur la paix en Ukraine tenue en Suisse en juin 2024. L’Inde et le Viêt Nam n’ont pas signé la déclaration conjointe et se sont systématiquement abstenu lors des votes à l’ONU sur la guerre en Ukraine. De son côté, la Corée du Nord a signé un pacte de défense mutuelle avec la Russie en juin 2024. En 2016, « la région Asie-Pacifique » et non pas la « zone Indopacifique » (concept américain) occupait la septième place dans la liste des priorités de la diplomatie russe. En 2023, elle monte à la quatrième. La Russie entend y développer des coopérations économiques, sécuritaires et humanitaires. Depuis près de vingt ans, elle manifeste son opposition aux alliances des États-Unis avec des pays de la région. Ce sentiment s’est renforcé récemment par le rapprochement entre certains pays asiatiques et l’OTAN, le déploiement de systèmes antimissiles américains et le projet de déploiement de missiles balistiques américains de portées intermédiaires (1.000-5.500 km). Le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Singapour et Taïwan sont inscrits sur la liste des pays inamicaux. Par ailleurs, le « Quad », alliance formée en 2007 entre l’Inde, l’Australie, le Japon et les États-Unis, vise à promouvoir la sécurité régionale et la coopération économique dans la zone Indopacifique. Moscou considère le Quad comme un élément de division de la zone en deux blocs selon le modèle de la Guerre froide (1947-1991). Conséquence de son rapprochement continu avec la Chine depuis le milieu des années 1990, la Russie affirme que les stratégies des pays occidentaux dans la zone Indopacifique, qui n’englobent pas l’Afrique orientale ni le golfe Arabo-Persique, visent surtout à contenir l’influence de la Chine. De son côté, Pékin soutient Moscou dans sa volonté d’influence en Europe. Condamnant toutes deux l’élargissement de l’OTAN, Russie et Chine ont notamment créé « l’Organisation de coopération de Shanghai » (OCS) en 2001 avec le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Y ont ensuite adhéré l’Inde et le Pakistan en 2017 et l’Iran en 2023. Mongolie, Biélorussie et Afghanistan ont le statut d’observateurs. En outre, 14 pays non-membres participent aux discussions : Arménie, Turquie, Azerbaïdjan, Égypte, Koweït, Bahreïn Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Népal, Sri Lanka, Maldives, Birmanie et Cambodge. En 2018, l’OCS a affirmé son soutien à la politique chinoise des « Nouvelles routes de la soie » connues en Indopacifique sous le nom de « Belt and Road Initiative » (BRI). L’OCS permet notamment à la Russie de se trouver au cœur des grands équilibres et flux économiques mondiaux et ainsi éviter un déclassement international, consécutif à sa guerre contre l’Ukraine.

Les intérêts de la Russie. Depuis la décennie 2010, la Russie estime que la zone Indopacifique, marquée par la rivalité entre les États-Unis et la Chine, deviendra l’un des théâtres essentiels où se jouera la redéfinition de l’ordre international débarrassé de l’influence dominante de l’Occident. Selon elle, la complexification des rapports de forces dans la région devrait entraîner, à terme, un décrochage des États-Unis de l’Europe, réflexion partagée par les pays européens. De leur côté, les pays asiatiques craignent qu’un « théâtre européen actif » rende les États-Unis moins disponibles dans la zone Indopacifique. En 2012, la Russie crée un ministère dédié à l’Extrême-Orient et, à partir de 2015, organise un forum économique annuel à Vladivostok avec quatre objectifs. Le premier concerne la relance du développement de l’Extrême-Orient russe grâce au dynamisme économique de l’Asie-Pacifique, via l’exportation d’hydrocarbures russes contre des investissements et des achats de technologies avancées. Le deuxième objectif vise à compenser la diminution des liens économiques avec l’Occident, affectés par des sanctions mutuelles après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Le troisième objectif concerne la permanence de l’image de grande puissance de la Russie en pesant politiquement dans l’Asie-Pacifique. Le quatrième consiste à limiter les risques d’une relation économique trop contraignante avec la Chine en développant celles avec le Japon, l’Inde et les dix pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, surtout avec le Viêt Nam et l’Indonésie. En 2016, Moscou évoque l’idée d’un partenariat eurasiatique et de liens entre « l’Union économique eurasiatique », que la Russie domine, et la Chine via son projet BRI (voir plus haut). Il compte aussi sur les perspectives de la « Route maritime du Nord », via l’océan Arctique, pour les communications logistiques avec les pays d’Asie orientale, du Sud et du Sud-Est. Depuis 2022, il devient vital pour la Russie de compenser les effets des sanctions économiques et politiques européennes par un engagement accru en Asie-Pacifique. Elle cherche à y prendre ou consolider des parts de marché et contrer les efforts diplomatiques occidentaux dans la région pour l’isoler. Son discours officiel insiste sur l’union des potentialités de tous les États et des organisations régionales d’Asie-Pacifique, notamment l’ASEAN, l’OCS et l’Union économique eurasiatique.

L’évolution de l’Inde. Le partenariat, déjà ancien, avec l’Inde constitue pour la Russie un élément clé dans sa politique asiatique et un facteur d’équilibre de sa relation avec la Chine. Dès la fin des années 1990, des rencontres régulières entre les ministres des Affaires étrangères de la Russie, de l’Inde et de la Chine ont conduit à soutenir le concept des « BRICS » regroupant, en 2011, le Brésil, la Russie, l’Inde et l’Afrique du Sud. En 2017, l’Inde intègre l’OCS. Or son adhésion au Quad (voir plus haut) la même année est perçue par Moscou comme une manœuvre des États-Unis pour affaiblir la coopération indo-russe et renforcer la pression sur la Chine. Lors du sommet de l’ASEAN en 2019, la Russie déclare que la promotion du concept américain « d’Indopacifique » vise notamment à entraîner l’Inde dans une confrontation avec la Chine. Selon de nombreux politologues russes, la neutralité traditionnelle de l’Inde commence à s’éroder. De son côté, l’Inde cherche à diversifier ses fournitures d’armement mais entend maintenir une coopération avec la Russie dans ce domaine et celui du nucléaire. Elle manifeste aussi son intérêt pour le développement de l’Extrême-Orient russe en proposant un crédit d’un milliard de dollars pour y financer des projets. En outre, Moscou et New Delhi ont conclu un accord sur l’établissement d’une route maritime entre Vladivostok (côte Est de la Russie) et Chennai (côte Est de l’Inde), opérationnelle en 2024, pour favoriser le commerce bilatéral en réduisant la durée de transport entre la route traditionnelle entre Saint-Pétersbourg (côte Ouest) et Mumbai (côte Ouest). Enfin, pour mémoire, les BRIC se sont agrandis en « BRICS+ » avec les adhésions de l’Égypte, des Émirats arabes unis, de l’Éthiopie et de l’Iran en 2024 puis de l’Indonésie en 2025. Actuellement, les BRIC+ représentent 50 % de la population dans le monde et réalisent 35 % du produit intérieur brut mondial.

Loïc Salmon

Stratégie : l’Indopacifique, vision du monde et concept militaire

Indo-Pacifique : les partenariats de sécurité des Etats insulaires

Asie-Pacifique : Inde, Chine et Taïwan, acteurs de la sécurité




OTAN : la « Task Force X » et la surveillance de la Baltique

L’initiative « Task Force X » de l’OTAN préconise les drones pour renforcer la détection d’intrus, face aux menaces maritimes et aux sabotages de câbles et de gazoducs sous-marins en Baltique.

L’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN (ACT en anglais) l’a présentée à la presse le 26 juin 2025 à Paris.

Innovation et industrie. Lors du dernier sommet à La Haye (24-25 juin), les 32 pays membres de l‘OTAN ont décidé de porter leur effort de sécurité à 5 % de leur produit national brut à l’horizon 2035 ainsi réparti : 1,5 % pour la protection des infrastructures critiques et des réseaux et pour la préparation de la société à la résilience ; 3,5 % pour les dépenses militaires et la réalisation d’objectifs capacitaires. Sur ce dernier point, l’ACT avait négocié auparavant les contributions des 32 États. L’accélération de l’innovation technologique dans tous les domaines et sur tous les théâtres d’opérations change la donne et permet d’obtenir un effet de masse d’armements peu chers. Parallèlement, les programmes plus complexes nécessitent recherche, énergie, savoir-faire et moyens industriels. L’ACT, (1.000 personnes) doit organiser la cohabitation entre les deux secteurs. Elle passe les innovations au crible du terrain pour faciliter l’entrée des États membres sur des marchés nouveaux dans une logique d’interopérabilité, notamment pour la surveillance maritime. Il s’agit de mettre les industriels en compétition pour amener les plus performants vers le succès opérationnel. Récemment, l’ACT a loué à une entreprise américaine un service spatial de 200 satellites pour surveiller 18 Mkm2 de Mourmansk à la mer Noire. Chaque passage repère une nouveauté, à savoir tranchée, bâtiment ou gare de triage, qu’un renseignement électromagnétique, humain ou satellitaire à haute résolution permettra de préciser ce qui s’y passe.

Task Force X. En janvier 2025 à la suite du sectionnement d’un câble sous-marin, l’OTAN a lancé la mission « Sentinelle de la Baltique » pour en renforcer la surveillance par des avions, corvettes et bâtiments garde-côtes. Le mois suivant, pour la compléter, l’ACT lance un appel d’offres à des entreprises de construction de drones, retient 10 projets sur 70 et procède ensuite à des essais à Upinniemi (Finlande), Gotland (Suède), Gnieben (Danemark), Ustka (Pologne) et Rostock (Allemagne). Les expérimentations ont vérifié que les flux de données peuvent s’agréger et qu’ensuite il sera possible d’y intégrer de l’intelligence artificielle. Elles ont mobilisé 40 drones de surface et 30 drones aériens ou sous-marins complémentaires. En juin, le Commandement maritime de l’OTAN a ainsi pu disposer de deux flottes de drones de surface et sous-marins, l’une dans le golfe de Finlande et l’autre dans le détroit du Danemark en vue de décider le pistage d’un bateau, selon la situation tactique et en fonction du traitement de nombreuses vidéos. La compilation des détections par des bâtiments de surface (en jaune sur la photo) et des drones (en bleu) ont permis de repérer, fin juin, un pétrolier chinois commandé par un capitaine russe de la « flotte fantôme », utilisée par la Russie pour contourner les sanctions internationales consécutives à son invasion de l’Ukraine. Les Russes ont tenté de brouiller les drones. L’exercice « Dynamic Messenger 2025 », prévu en septembre, vise à réaliser la dimension offensive. L’OTAN n’ayant pas d’armée, des discussions sont en cours sur la mise en place d’une flotte commune de drones de surface par les pays riverains de la Baltique (Norvège, Suède, Finlande, Lettonie, Estonie, Lituanie, Pologne et Allemagne) pour une surveillance permanente et pour militariser les drones, comme le fait l’Ukraine en mer Noire. A titre indicatif, la surveillance en cours de la Baltique avec des frégates et des avions de patrouille maritime coûte environ 4 à 5 M€ par jour. Les expérimentations de la Task force X ont nécessité la location pendant un mois de 40 drones navals pour seulement 10 M€.

Loïc Salmon

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Ukraine : les enseignements de trois ans de guerre

Drones et robots en mer : toujours garder l’homme dans la boucle de décision




Méditerranée : champ d’actions parallèles de la Russie et de la Chine, mais visées différentes

La Russie et la Chine cherchent à contrer l’influence des pays occidentaux en Méditerranée, l’une par le déploiement de moyens militaires importants et l’autre surtout par des échanges commerciaux et des investissements accrus.

Dans une étude publiée en octobre 2024 par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, les chercheuses Céline Marangé, spécialiste de la Russie et de l’Ukraine, et Carine Pina, spécialiste de la Chine, ont présenté les ambitions de Moscou et de Pékin en Méditerranée.

Stratégies divergentes. Depuis une décennie, la Russie place la région méditerranéenne au centre de sa contestation de l’influence occidentale. Elle recourt à des interventions armées et des actions hybrides, s’appuie sur des grands projets énergétiques et d’importants transferts d’armements et cultive des relations privilégiées avec les dirigeants de pays soutenus autrefois par l’Union soviétique. La Chine poursuit son expansion économique en augmentant ses échanges commerciaux et ses investissements dans les entreprises stratégiques et les infrastructures régionales. Afin de protéger ses intérêts matériels et humains dans la région, elle y a développé des capacités sécuritaires et policières. Outre des déploiements navals en Méditerranée, elle y procède à des exercices militaires bilatéraux. Par ailleurs, tout en maintenant un fort potentiel en mer de Chine et dans le détroit de Taïwan, elle démontre sa capacité de projection lointaine de forces en participant à des exercices communs avec des forces armées russes, biélorusses, tanzaniennes et mozambicaines. Toutefois, la sécurité se conçoit différemment en Chine et en Russie. Pour Pékin, le maintien de la sécurité interne et externe nécessite un développement économique et social du territoire national et de celui des partenaires commerciaux. Pour Moscou, la sécurité passe d’abord par le contrôle des pays limitrophes et la puissance s’exprime par la domination. En Méditerranée, Chine et Russie ne connaissent pas de fortes rivalités ni de répartitions tacites des rôles, comme en Asie centrale, susceptibles de déboucher sur une alliance militaire.

Russie, volonté de puissance. La mer permet d’attaquer la terre, rappelle Céline Marangé, mais aussi à démultiplier les moyens de frappe et de dissuader. Les sous-marins lanceurs d’engins russes restent stationnés en mer Blanche pour la dissuasion nucléaire. La présence d’une flotte russe en Méditerranée facilite l’accès aux océans mondiaux et réduit le temps de transfert de forces armées dans la région en cas de conflit. Comme à l’époque soviétique, cela nécessite d’obtenir des facilités portuaires pour protéger le Sud et les eaux territoriales de la Russie et contester la domination des flottes de l’OTAN. En outre, la Marine russe développe ses capacités de dissuasion conventionnelle et de déni d’accès à un théâtre. Présente pendant 30 ans en Méditerranée, la 5ème Escadre soviétique a été démantelée en 1992 puis reconstituée en 2013 sous le nom d’Escadrille de la Méditerranée à partir de bâtiments de surface de la Flotte de la mer Noire et de sous-marins de celle du Nord. L’Escadrille a bénéficié de la modernisation de la Flotte de la mer Noire qui a acquis trois frégates et six sous-marins d’attaque, dont deux étaient stationnés sur la base navale de Tartous (Syrie) avant 2022. Les autres accès à la mer restent difficiles, en raison du sous-développement de l’Extrême-Orient russe et de la complication du passage par la Baltique, peu profonde. Avant l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 et les attaques de drones et missiles ukrainiens, la base navale de Sébastopol (Crimée) constituait un havre plus sûr que celle de Novorossijsk (voir carte), pourtant renforcée depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991. Les sous-marins et navires de surface de la Flotte de la mer Noire sont équipés de missiles de croisière Kalibr d’une portée de 2.000 km. Déployée en Méditerranée, cette flotte a bénéficié de la bulle de défense sol-air des bases de Tartous (navale) et Hmeimim (aérienne). Dix jours avant l’attaque russe contre l’Ukraine, des exercices des forces navales et aériennes russes de Méditerranée ont mobilisé 15 navires et 30 avions, dont un bombardier Tu-22M3, des chasseurs MiG-31K et des systèmes de missiles hypersoniques Kinjal. Ce dispositif visait à parer à toute éventualité en raison du déploiement d’un groupe aéronaval américain en Méditerranée orientale. Le 28 février, au titre de la Convention de Montreux, la Turquie a fermé l’accès des détroits des Dardanelles et du Bosphore aux bâtiments de guerre russes. Ceux présents à Tartous ont été ravitaillés par des navires civils venus de la mer Noire puis envoyés en Baltique. Depuis, les forces ukrainiennes ont coulé 28 bâtiments russes, dont le croiseur Moskva. En janvier 2023, la flotte russe en Méditerranée comptait 10 navires, dont 5 armés de missiles Kalibr. Fin 2023, le dernier sous-marin équipé de Kalibr a quitté Tartous pour la Baltique. Tous les bâtiments stationnés en Crimée ont rejoint Novorossijsk. La guerre en Ukraine affecte la posture russe en mer Noire et en Méditerranée, car la construction navale russe subit les effets des sanctions occidentales. Sans l’annexion de la Crimée en 2014 et son soutien à l’armée syrienne pendant la guerre civile en 2015, la Russie n’aurait pu accroître sa puissance en Méditerranée. Depuis 2022, elle chercherait à obtenir des facilités portuaires à Tobrouk (Libye), l’île de Djerba (Tunisie) et Mers el-Kébir (Algérie).

Chine, rayonnement mondial. Depuis le lancement du projet « Nouvelles Routes de la Soie » en 2013, la Chine a développé sa flotte maritime de commerce, qui totalise 249,2 millions de tonnes de jauge brute en 2023 et transporte 15,9 % du trafic mondial. En outre, indique Carine Pina, elle investit dans les ports concernés par ce projet pour en améliorer les services logistiques. Ses entreprises publiques Cosco, China Merchant Port et Hutchison Port Holdings détiennent des parts importantes dans les infrastructures des ports de Malte, du Pirée (Grèce), de Valence (Espagne), de Gênes, Savone, Trieste et Naples (Italie), de Fos (France), de Sines (Portugal), de Cherchell (Algérie), de Port-Saïd et Alexandrie (Égypte), d’Ashdod et de Haïfa (Israël), d’Istanbul Ambarli (Turquie) et de Tanger (Maroc). La Chine a aussi construit la voie ferrée rapide entre le Pirée, Belgrade (Serbie) et Budapest (Hongrie). Par ailleurs, Huawei Marine Networks a investi dans le câble sous-marin Hannibal, entre la Tunisie et l’Italie, et dans le câble Peace entre le Pakistan, l’Est de l’Afrique, le détroit de Bab el-Mandeb et la zone économique et commerciale de Teda au bord du canal de Suez. Des entreprises chinoises ont construit ou pris des participations dans neuf autres câbles sous-marins desservant le Moyen-Orient. Les exportations de la Chine vers les pays méditerranéens ont progressé grâce aux Nouvelles Routes de la Soie, sauf vers Chypre, Malte et la Syrie : France, 42.094 M$ en 2023 contre 28.975 M$ en 2014 ; Espagne, 39.661 M$ (21.501 M$) ; Italie, 44.536 M$ (28.759 M$) ; Portugal, 5.794 M$ (3.137 M$) ; Grèce, 12.798 M$ (4.185 M$) ; Turquie, 38.919 M$ (19.305 M$) ; Algérie, 9.498 M$ (7.395 M$) ; Libye, 3.917 M$ (2.157 M$) ; Maroc, 6.477 M$ (2.963 M$) ; Tunisie, 2.024 M$ (1.235 M$) ; Égypte, 14.980 M$ (10.460 M$) ; Israël, 15.023 M$ (7.739 M$) ; Liban, 2.389 M$ (2.604 M$). Parallèlement et depuis vingt ans, la Chine développe sa « diplomatie militaire » par la projection de forces navales avec des escales en Algérie, au Maroc, en Tunisie, au Portugal, en Grèce, en Italie et en Turquie. Ses navires ont participé à des exercices avec la Marine égyptienne. En 2015, deux frégates et un pétrolier-ravitailleur chinois, qui participaient à la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden, ont rejoint six bâtiments russes pour des manœuvres. En 2017 et 2018, des bâtiments chinois ont franchi le canal de Suez et traversé la Méditerranée pour participer à des exercices avec la Marine russe en Baltique.

Loïc Salmon

Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

Asie centrale : enjeu sécuritaire pour la Chine et la Russie

Chine : une stratégie de plus en plus mondiale




CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

La Russie, l’Iran et la Chine, principaux pays compétiteurs de la France, constituent des menaces périphériques sur le respect de ses engagements, à savoir la fiabilité de ses positionnements, en Europe, au Moyen-Orient et dans la zone Indopacifique.

Le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’État-major des armées (CEMA), l’a expliqué au cours d’une conférence de presse, tenue le 11 juillet 2025 à Paris.

La Russie. Puissance conventionnelle et nucléaire, la Russie constitue la menace la plus proche et la plus durable de la France, qu’elle a qualifiée officiellement d’adversaire principal en Europe. Par sa mentalité d’État totalitaire et ses efforts colossaux pour construire son système de forces, elle se positionne en puissance de nuisance. Elle dispose d’un modèle d’armée complet avec des capacités de brouillage, de guerre électronique, de défense sol-air et d’artillerie à longue portée. L’étagement de l’engagement de ses forces conventionnelles s’agrège à la guerre informationnelle. Sa dissuasion nucléaire repose sur des vecteurs terrestres, sous-marins et aériens à long rayon d’action et des armes stratégiques et tactiques avec une doctrine et une chaîne de commandement robuste et testée. La Russie dispose d’un grande profondeur stratégique caractérisée par sa superficie, qui s’étend sur 11 fuseaux horaires et lui permet de tenir économiquement, et la capacité d’endurance de sa population, renforcée par un endoctrinement de la jeunesse remis en œuvre depuis les années 2000. Vis-à-vis de la France, les actions de la Russie s’exercent sous la forme de la guerre hybride, multi-milieux et multi-champs. Dans le champ informationnel, qui s’étend aux pays occidentaux, elles visent, via des agents tiers utilisables qu’une fois, à dénigrer l’image de la France en Afrique et à déstabiliser la cohésion de sa population sur le territoire national. Dans le cyber, la Russie a déjà recouru à des sous-traitants pour saboter des entreprises d’armement allemandes. Des satellites russes manœuvrent pour gêner les trajectoires de satellites français ou s’approcher d’eux pour les brouiller ou les espionner. Des indices portent à croire que la Russie pourrait mettre en orbite des satellites spécialisés, qui seraient un peu en dehors des règles du Droit de non-militarisation de l’espace. Sous les mers, des sous-marins nucléaires d’attaque russes pénètrent régulièrement en Atlantique Nord près de la Grande-Bretagne, s’approchent même des côtes américaines et vont parfois jusqu’en Méditerranée surveiller des zones importantes pour la France. En surface, le navire océanographique Yantar, collecteur de renseignements, embarque des robots sous-marins autonomes capables de couper des câbles sous-marins à 6.000 m de profondeur. Les bombardiers à long rayon d’action, basés au Nord de la Russie et capables d’emporter des armes nucléaires, contournent la Norvège et passent au-delà de la Grande-Bretagne pour rechercher les groupes de porte-avions américains et alliés. Enfin, la Russie a conduit des opérations offensives sous une forme de couverture nucléaire pour dissuader les autres pays d’aider l’Ukraine. Sa dissuasion nucléaire, défensive, y a perdu un peu de sa crédibilité et de sa clarté d’emploi.

L’Iran. Par la détention d’otages, l’Iran pratique le terrorisme d’État et mène des actions déstabilisatrices aux Proche et Moyen-Orient. Il apporte son soutien aux organisations terroristes Hamas à Gaza et Hezbollah au Liban ainsi qu’aux Houthis au Yémen. Outre sa menace récurrente de fermer le détroit d’Ormuz, il tente de relancer son programme nucléaire militaire en dehors de toute surveillance.

La Chine. Dans sa compétition systémique avec les États-Unis, la Chine n’épargne pas la France dans les domaines économique et technologique, en pratiquant l’espionnage et le dénigrement. Elle remet en cause la liberté de circulation en mer de Chine méridionale et agit directement pour influer sur les modes de gouvernance des États de l’Asie du Sud-Est.

Loïc Salmon

Russie : la BITD s’adapte pendant la guerre contre l’Ukraine

Moyen-Orient : la confrontation Israël-Iran de juin 2025

Chine : capacité militaire accrue et puissance perturbatrice




Drones : retour d’expérience de la guerre en Ukraine

L’expérimentation et le perfectionnement des drones et de leurs doctrines d’emploi dans le conflit russo-ukrainien permettent de conserver l’ascendant et d’obliger l’adversaire à trouver vite la parade.

Le général de division aérienne Vincent Breton, directeur du Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations, l’a expliqué à la presse le 5 juin 2025 à Paris, à la suite de l’opération spéciale ukrainienne « Toile d’araignée » durant la nuit du 31 mai au 1er juin. Celle-ci a consisté en frappes coordonnées de 117 drones, dont des petits FPV (photo) transportés cachés dans des camions, contre 5 bases aériennes russes et qui ont détruit ou endommagé 41 appareils, dont des bombardiers nucléaires stratégiques à long rayon d’action Tu-95 (8) et Tu-22M (4) effectivement détruits ainsi qu’un avion de détection et de contrôle aérien A-50 touché.

Drones en opérations. Les deux belligérants utilisent des drones terrestres, navals et aériens. Les drones terrestres sont armés ou servent au transport du ravitaillement ou des blessés. Leur emploi reste limité par les terrains très accidentés, aux abords du front, et leur vulnérabilité face aux drones aériens. Les drones navals kamikazes, qui se font exploser sur la coque des navires, ou armés de missiles anti-aériens, pour la défense côtière, ont permis à l’Ukraine, dépourvue de Marine de guerre depuis 2022, de chasser les bâtiments tusses de la partie occidentale de la mer Noire. La Marine russe en a perdu une vingtaine et a dû quitter ses ports en Crimée pour se replier plus à l’Est. Les drones aériens se répartissent en plusieurs catégories. Les drones MAME (moyenne latitude moyenne endurance) et MALE (moyenne altitude longue endurance) Bayraktar TB2 (1 t) d’origine turque, capables de rester plusieurs dizaines d’heures sur zone, ont permis à l’Ukraine de détruire des colonnes blindées russes au début de la guerre. Devenus vulnérables à la défense anti-aérienne, ils restent éloignés du front et surveillent la mer Noire. La Russie emploie des drones d’attaque à sens unique préprogrammés Shahed 136 d’origine iranienne, mais aujourd’hui fabriqués sur place et capables parcourir plus de 300 km pour frapper des sites militaires ou des usines. Peu manœouvrants, ils sont neutralisés à près de 90 % en vol. Mais, leur coût peu élevé facilitent des tirs (2.500 à 4.000 par mois depuis janvier 2025) en salves, qui dissimulent des missiles de croisière supersoniques ou hypersoniques, plus performants mais plus chers. Les drones à bas coût saturent les défenses ukrainiennes pour que ceux de haute technologie atteignent leurs cibles. Les micro et mini drones (25 kg à 50 kg), au contact du front, remplissent diverses missions. Les drones de surveillance et d’observation rendent le champ de bataille transparent sur une profondeur de 10-20 km. Les drones bombardiers et FPV ukrainiens, qui subissent 75 % d’attrition, intègrent des briques d’intelligence artificielle pour un guidage automatique sur la phase terminale de l’attaque, face au brouillage électromagnétique. Les drones filoguidés par une bobine de fibre optique de 10-15 km y sont insensibles. Les véhicules blindés et les chars russes ne se déplacent presque plus et restent camouflés pour tenir leurs positions. Outre les drones lance-flammes, poseurs de mines ou chasseurs de drones ou d’hélicoptères, il existe des drones « mères » porteurs de relais radio et de drones FPV, par grappes de deux pour augmenter leur rayon d’action. Les forces armées ukrainiennes doivent recevoir plus de quatre millions de drones, surtout de contact, en prévision d’une consommation de 10.000 par jour.

Facteurs de succès. Les micro et mini drones permettent de produire des effets militaires en masse et à très bas coût (de 500 € à 3.000 € pièce). Considérés consommables comme les munitions, ils nécessitent aussi des mises à jour de leurs fonctions de communication et de navigation toutes les 6 à 12 semaines.

Loïc Salmon

Armée de Terre : le « Battle Lab Terre », catalyseur d’innovations

Ukraine : les enseignements de trois ans de guerre

Russie : la BITD s’adapte pendant la guerre contre l’Ukraine




Russie : menaces informationnelles contre l’Ukraine et les pays occidentaux

L’ingérence numérique russe en Ukraine et dans les pays occidentaux se manifeste par la diffusion de narratifs négatifs pour influencer leurs opinions publiques, en réagissant à l’actualité et en discréditant leurs dirigeants et leurs institutions.

Viginum, service rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, le démontre dans un rapport rendu public à Paris en mai 2025.

Ciblage. Entre août 2023 et mars 2025, « Storm-1516 », mode opératoire informationnel russe, a attaqué l’Ukraine, les États-Unis, la Commission européenne, la France et l’Allemagne au cours de 77 opérations. L’Ukraine a été visée par 35 d’entre elles via le recyclage de narratifs employés par la Russie depuis la Révolution ukrainienne de Maïdan en février 2O14, qui avait entraîné la destitution du président pro-russe Viktor Ianoukovitch et l’annexion de la Crimée. Après le déclenchement de la nouvelle agression russe contre l’Ukraine en 2022, Storm-1516 cherche à la discréditer auprès des audiences occidentales, afin de saper le soutien des populations européennes à l’assistance fournie par leurs gouvernements. Par exemple, ses narratifs accusent l’Ukraine de complicité de terrorisme, en recrutant des membres de l’État islamique pour venir combattre chez elle, ou en organisant des entraînements communs entre des membres de l’organisation palestinienne Hamas (Gaza) et du bataillon Azov (volontaires ukrainiens nazis et ultra-nationalistes). Mais les 14 attaques les plus virulentes sont dirigées contre le président ukrainien Volodymyr Zelensky et ses proches, accusés de détourner l’aide financière occidentale à leur profit personnel. Pendant la période analysée par Viginum, 42 attaques informationnelles ciblent directement l’Occident par des narratifs adaptés à des contextes politiques variés pour affecter durablement les audiences européennes et nord-américaines. Ainsi avant les élections présidentielles aux États-Unis en 2024, les opérateurs de Storm-1516 propagent les théories conspirationnistes comme la mise sur écoutes d’une des propriétés du candidat républicain Donald Trump par le FBI, l’implication de l’ex-président démocrate Barack Obama dans la tentative d’assassinat de ce dernier le 13 juillet 2024 ou encore le financement de l’opposition russe par Washington. Entre avril et novembre 2024, 12 opérations informationnelles ciblent le processus électoral lui-même, dont certaines ont été attribuées au gouvernement russe par les autorités américaines. En Europe, Storm-1516 choisit des thématiques clivantes, liées à l’immigration, ou anxiogènes, relatives au terrorisme (menaces d’attentats du Hamas pendant les Jeux olympiques de Paris). En outre, 20 opérations ont visé les élections européennes de juin 2024, les élections législatives françaises anticipées de juillet 2024 et les élections fédérales allemandes de février 2025. Elles ont cherché à dénigrer un candidat à des élections nationales, soutenir des candidats de partis favorables à Moscou et au positionnement « antisystème » ou remettre en cause l’intégrité du scrutin. Dès le 26 mai 2024, , Storm-1516 a diffusé sur You Tube une vidéo accusant Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, d’avoir aidé une entreprise métallurgique russe à contourner les sanctions de l’Union européenne imposées à la Russie après son attaque contre l’Ukraine en février 2022. Cette vidéo, où apparaît une fausse activiste du parti écologiste allemand Die Grünen, a été amplifiée par des comptes à fortes audiences sur le réseau social X (ex-Twitter). La France est ciblée après l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin 2024. Le 19 juin, les opérateurs de Storm-1516 enregistrent le nom de domaine « ensemble-24.fr» en usurpant l’identité graphique du site officiel de la coalition « Ensemble ». Le faux site « ensemble24.fr » propose aux électeurs une prime de 100 € en échange de leur voix, à condition d’envoyer leur numéro de sécurité sociale à une adresse officielle du parti Renaissance. L’Allemagne est ciblée dès la chute de la coalition du chancelier Olaf Scholz mi-novembre 2024, entraînant la dissolution du Bundestag et des élections législatives le 23 février 2025. Entre le 19 novembre 2024 et le 5 janvier 2025, plus d’une centaine de noms de domaines sont enregistrés et exploités par les opérateurs de Storm-1516.

Falsifications. Depuis février 2024, les opérateurs de Storm-1516 utilisent des outils capables de générer artificiellement des voix ou des images pour rendre crédibles les profils de « lanceurs d’alerte », en mettant en scène des individus à visage découvert, et pour usurper l’identité de personnalités politiques et d’internautes sans lien avec les narratifs. Selon la communauté américaine du renseignement, citée en mai 2024 par le quotidien New York Times, la vidéo accusant la CIA de conduire à Kiev des « fermes à trolls » (internautes, voire hackers, diffusant des messages provocateurs pour susciter une polémique), en faveur du candidat démocrate Joe Biden, contient une voix réalisée de manière synthétique. En octobre, des opérateurs de Storm-1516 publient un faux témoignage mettant en cause Timothy Walz, colistier de la candidate démocrate Kamala Harris. Le même mois et à partir d’un document d’un service de renseignement (SR) européen, le journal Washington Post révèle que le SR militaire russe GRU a aidé un opérateur de Storm-1516 à obtenir un serveur générateur de vidéos et de textes falsifiés par l’intelligence artificielle. Le 31 décembre, le ministère américain du Trésor corrobore cette information par l’annonce de sanctions à l’encontre de plusieurs opérateurs de Storm-1516. Pour rendre crédibles ses narratifs, Storm-1516 y inclut des montages photos et vidéos pour contrefaire logos de médias, affiches de films, registres publics, documents étatiques, factures, articles de presse ou captures d’écran de réseaux sociaux. Il en utilise pour prouver la prétendue existence de transactions compromettantes ou de malversations relatives à des personnalités politiques ukrainiennes. Dans la moitié de ses opérations, les opérateurs de Storm-1516 emploient des acteurs, recrutés en Russie et à l’étranger, pour enregistrer des voix en « off », jouer les lanceurs d’alerte ou intervenir dans une mise en scène.

Diffusion. En analysant 77 opérations informationnelles de Storm-1516, Viginum en a reconstitué les cinq étapes et les principaux vecteurs. La première étape porte sur la planification, qui inclut la conception des narratifs, le recrutement d’acteurs amateurs, la génération de vidéos falsifiées et le montage de photos, audios et vidéos. La deuxième étape ou primo-diffusion concerne les sites internet dédiés, les comptes de réseaux sociaux, les comptes de tierces personnes rémunérées, les comptes X liés au « projet Lakhta » (opération de manipulation et d’influence favorable à la Russie) et des comptes anonymes « jetables », créés pour les besoins d’une seule opération. Les opérateurs de Storm-1516 ont diffusé leurs contenus sur les plateformes You Tube, Instagram, Facebook, TikTok et Rumble mais dont peu de faux comptes, pourtant identifiés comme liés à lui, ont été suspendus. La troisième étape porte sur le « blanchiment » des narratifs, via des médias étrangers rémunérés et des comptes de réseaux sociaux rémunérés. La quatrième étape concerne l’amplification des informations fallacieuses sur de faux sites locaux, des comptes rémunérés, des comptes X liés au projet Lakhta, les chaînes Telegram et les influenceurs BJA et FCI. Les étapes 2, 3 et 4 sont réalisées sur le réseau d’influence russe CopyCop, qui utilise l’intelligence artificielle générative. La cinquième étape porte sur les reprises des contenus falsifiés par d’autres modes opératoires informationnels, le réseau diplomatique russe, les médias liés aux SR russes, les médias d’État russes, les médias biélorusses et les écosystèmes occidentaux favorables à la Russie.

Loïc Salmon

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