Chine : capacité militaire accrue et puissance perturbatrice

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La Chine affirme sa puissance militaire en termes de masse mais avec des lacunes sur le plan qualitatif. Sa volonté expansionniste inquiète la région et l’intégration pacifique de Taïwan s’avère complexe.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 février 2025 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont notamment intervenus : Marc Julienne, directeur du Centre Asie à l’Institut français des relations internationales ; Mathieu Duchâtel, directeur des études internationales à l’Institut Montaigne.

Capacités militaires. Élu président de la République en 2013 puis réélu en 2018 et 2023, Xi Jinping avait lancé des réflexions sur la réorganisation de l’Armée populaire de libération (APL) dès 2012 après son élection comme secrétaire général du Parti communiste, indique Marc Julienne. Aujourd’hui, il assure aussi les fonctions de président de la Commission militaire centrale (CMC) et de commandant des opérations interarmées, après le limogeage de dirigeants pour corruption ou incompétence. La réforme de 2016 renforce les prérogatives et missions de la CMC, organe suprême de commandement de l’APL. La Force de seconde artillerie, à savoir les missiles de théâtre d’opération, qui a pris en compte les missiles balistiques emportant une charge conventionnelle ou nucléaire, a été renommée armée des Missiles et placée au même rang que la Marine et les armées de Terre et de l’Air. La Force de soutien stratégique, créée en 2016 pour traiter l’espace et le cyber, a été dissoute en 2024 puis scindée en Force aérospatiale, Force Cyber et Force de soutien à l’information. La réforme de 2016 répartit le territoire national en cinq théâtres de commandement et crée le Centre de commandement des opérations interarmées. La CMC exerce une autorité directe sur la Police armée du peuple. Cette force paramilitaire, instituée dans les années 1980 et mises sous les tutelles des ministères de la Sécurité publique et de la Défense, a été totalement militarisée en 2018 et ne remplit plus les missions de lutte contre le feu et de protection des forêts et des ressources hydriques. Elle a pris le contrôle des garde-côtes, auparavant civils, et de la milice maritime, composée de bateaux de pêche au service du Parti communiste. Cette police maritime joue un rôle dans les revendications de Pékin en mer de Chine méridionale, dans le détroit, autour de Taïwan et en mer de Chine de l’Est. Dès les années 1950 et 1960 et malgré les désastres économiques, la Chine a maintenu les budgets dédiés au développement des missiles de tous types, qu’ils soient antinavires, balistiques ou hypersoniques. Depuis une quinzaine d’années, elle augmente considérablement sa Marine en tonnage de navires équipés de systèmes de plus en plus performants. En 2025, elle dispose notamment de trois porte-avions : l’un datant de l’époque de l’Union soviétique et racheté à l’Ukraine ; le deuxième construit en Chine ; le troisième également construit sur place mais encore plus moderne (photo).

Dissuasion nucléaire. Outre une dissuasion crédible et efficace pour protéger le territoire chinois, la possession d’un arsenal nucléaire doit, selon Xi Jinping, « apporter un soutien stratégique au statut de grande puissance de la Chine. » L’armée des Missiles fournit des lanceurs de plus en plus nombreux et modernise les vecteurs balistiques. D’après des images satellitaires américaines, elle dispose, en 2024, de plus de 300 silos de missiles balistiques intercontinentaux et de 600 ogives nucléaires, soit un doublement de l’arsenal en cinq ans.     Enfin, le centre d‘essai de Lop Nor dans la partie désertique du Xinjiang (Ouest de la Chine), inactif depuis plusieurs décennies, est en cours de modernisation.

Lacunes à combler. La stratégie de « défense active » du territoire n’a pas évolué depuis la publication du dernier Livre Blanc de 2019. Elle se manifeste par la construction d’une Marine de haute mer capable d’une projection de forces, de mener un combat naval et de denier l’accès jusqu’à la deuxième chaînes d’îles autour de la Chine continentale. Pourtant, l’APL pourrait difficilement mener des opérations de grande ampleur, estime Marc Julienne. Elle ne possède pas suffisamment d’avions ravitailleurs (photo) pour soutenir le raid lointain d’une escadre de chasse. Ses sous-marins sont très bruyants et la lutte anti-sous-marine, malgré des progrès certains, doit être améliorée. Sur le plan humain, l’APL doit réduire ses effectifs pléthoriques, notamment dans l’armée de Terre. Pour armer ses bâtiments de plus en plus nombreux, la Marine doit recruter des personnels qualifiés dont la formation dure plusieurs années et combler le déficit d’expérience maritime des officiers mariniers et des officiers. Depuis 2008, elle maintient une permanence à la mer dans l’océan Indien et le golfe d’Aden pour lutter contre la piraterie. En outre, l’APL procède à des exercices interarmées de grande ampleur autour de Taïwan pour améliorer l’interopérabilité entre ses moyens navals, aériens et cyber ainsi que les communications spatiales.

Scénarios sur Taïwan. Les politiques de modernisation des forces armées de la Chine et de Taïwan se sont ajustées aux enseignements tirés de la guerre russo-ukrainienne, indique Mathieu Duchâtel. Actuellement, la Chine dispose d’une supériorité aérienne, capable de mener des frappes contre les centres de commandement et de décision politiques de Taïwan, ainsi que d’une capacité cyber pour des opérations de neutralisation par des forces spéciales. Ces atouts accréditent l’hypothèse d’une capitulation de Taïwan en quelques jours. Or, en mer Noire, les Ukrainiens ont paralysé la flotte russe avec des missiles antinavires, empêchant toute opération amphibie contre les ports d’Odessa et de Kherson, hypothèse tout aussi plausible dans le détroit de Taïwan et présentant une prise de risque démesurée. Par ailleurs, les relations économiques entre les deux pays se sont développées à partir de 1987. Mais les investissements taïwanais en Chine continentale, de l’ordre de 10 Mds$ en 2017 sont tombés ensuite à 5 Mds$ par an. Cette perte d’attractivité de l’économie chinoise par Taïwan s’accompagne d’une tendance lourde de l’identité nationale parmi la population de l’île. Selon Pékin, le « principe d’une seule Chine » (Chine continentale et insulaire) légitime des opérations ou des actes présentés comme du maintien de l’ordre dans une escalade de faits accomplis policiers. Ainsi en mer de Chine du Sud, la Chine construit des îles artificielles ou envoie des garde-côtes dans des zones où se trouvent des atolls revendiqués par le Japon (Senkaku), les Philippines (Banc Second Thomas dans l’archipel des Spratleys) ou d’autres par le Viêt Nam et la Malaisie. Elle y teste un mode opératoire vis-à-vis de Taïwan, où ses exercices navals ou opérations d’intimidation ne franchissent jamais la limite de 12 milles marins (22 km) des eaux territoriales et l’espace aérien de l’île, respectant tacitement sa souveraineté. En revanche, elle intensifie la « guerre par le droit », notamment par la loi de sécurité nationale de Hong Kong, qui réprime les actes de sécession, de subversion, de collusion avec un État étranger et d’extraterritorialité pour des actes commis hors de Hong Kong. Au nom du « principe d’une seule Chine », les articles concernant la subversion pourraient nourrir la fiction d’un exercice de la souveraineté de la République populaire de Chine sur Taïwan. Ceux sur la collusion pourraient s’appliquer à la présence de Taïwan sur les réseaux sociaux américains. Afin d’initier un découplage entre Taïwan et la communauté internationale non étatique, la Chine tente de compliquer les activités politiques taïwanaises en pays tiers, en créant un risque d’extradition, et pour dissuader des entreprises étrangères d’opérer à Taïwan. Celles qui auraient aussi des intérêts en Chine pourraient constituer des cibles pour des sanctions. Des réponses désordonnées de leur part et une perception excessive ou erronée des risques pourraient accélérer les effets recherchés par la Chine.

Loïc Salmon

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