Armée de l’Air et de l’Espace : enjeux de la très haute altitude

Des technologies, arrivées à maturité en 2035, permettront de conserver la liberté d’appréciation, d’accès et d’action par des opérations militaires dans l’espace aérien compris entre 20 km et 100 km d’altitude.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 9 janvier 2023 à Paris, par le Centre d’études stratégiques aérospatiales. Y sont notamment intervenus : le général de corps aérien Frédéric Parisot, major général de l’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE) ; Hervé Derrey, Thales Alenia Space ; Marc Vales, Dassault Aviation ; Stéphane Vesval, Airbus Defense and Space ; Nicolas Multan, société Hemeria ; l’ingénieur en chef Jean-Baptiste Paing, Direction générale de l’armement ; le général de corps aérien Philippe Morales, commandant la défense aérienne et les opérations aériennes ; Frank Lefevre, Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA) ; Bertrand Le Meur, Direction générale des relations internationales et de la stratégie.

L’espace aérien supérieur. Entre 20 km et 100 km d’altitude, l’atmosphère est raréfiée. Dans cette couche, les ballons stratosphériques et planeurs hypersoniques stationnent ou se déplacent mais ne gravitent pas. Cet espace aérien supérieur constitue le lieu de passage des missiles balistiques et de certains moyens pour les opérations spéciales, rappelle le général Frédéric Parisot. L’accès des plateformes, civiles ou militaires, qui y circuleront, sera moins onéreux que celui à l’espace. Certaines nations et organisations pourraient donc se doter de ballons stratosphériques (photo) géostationnaires pendant plusieurs mois au-dessus du territoire national et y compromettre certaines activités. Sur les plans défensif et offensif, l’AAE doit affirmer sa présence dans les milieux aérien, stratosphérique et spatial avec un équilibre entre les trois. L’aérien étant déjà régi par la Convention de Chicago de 1944 et l’espace par le traité de 1967, il reste à définir les règles pour les trajectoires, entrées et sorties dans le stratosphérique. Il s’agit de connaître ce milieu, de le surveiller et de l’exploiter au titre de la souveraineté nationale pour la protection du territoire et des populations et aussi pour les opérations militaires, en cas de perturbations des activités aériennes et spatiales. Pour la défense antimissile, des ballons pourraient, par exemple, surveiller les activités balistiques de la Corée du Nord ou assurer des détections vers le sol et l’espace. La défense aérienne dans la très haute altitude prend en compte la fugacité des objets, leur vitesse et leur persistance. Contrer la menace d’armes hypersoniques volant au-delà de Mach 5 (6.174 km/h) va nécessiter des capteurs d’une allonge suffisante pour conserver la capacité de préavis. A l’été 2023, l’AAE disposera d’une feuille de route pour définir les missions et les moyens dans la très haute altitude. Celle-ci est le domaine des vitesses supersonique et hypersonique avec des applications aux missiles de croisière ou à des planeurs, explique Frank Lefevre. Entre 1960 et 1970, l’ONERA a effectué 400 tirs de fusées-sondes dans la stratosphère pour réaliser le missile nucléaire aéroporté supersonique, auquel succédera un missile hypersonique. A cette vitesse, le mobile crée une onde de choc suivie d’une température de 1.000 °C. L’ONERA travaille en laboratoire sur les matériaux de protection « numériques » d’un véhicule et sur sa navigation, son guidage, sa précision et son aérodynamique dans des souffleries jusqu’à Mach 12 (14.817 km/h).

Les projets en cours. Les « avions spatiaux » peuvent atteindre la vitesse de 8 km/seconde avec des moteurs de fusées et doivent évoluer dans l’atmosphère sans se transformer en boule de feu, indique Marc Vales. Complémentaires des lanceurs et des satellites, ils apportent une réutilisation, une souplesse d’emploi et une fiabilité héritée de l’aéronautique. Dassault Aviation a réalisé le démonstrateur Space Rider qui a volé en 2015. En association avec des partenaires dont Thales Alenia Space, il développe une famille de véhicules hypersoniques (drones ou habités), destinée à l’Union européenne spatiale civile et, sur le plan militaire, pour la surveillance stratégique de son territoire, de l’Afrique et du Moyen-Orient. De son côté, Thalès Alenia Space propose le Stratobus, dirigeable gonflé à l’hélium, géostationnaire dans la stratosphère et sélectionné fin 2022 par le Fonds européen de défense. Selon Hervé Derrey, il sera placé à 19 km d’altitude pour couvrir une zone d’un diamètre de 1.000 km pendant un an. Équipé d’une propulsion électrique alimentée par l’énergie solaire, il pourra emporter des charges utiles de 250 kg et 5 kW de puissance, notamment des radars à longue portée et des moyens de télécommunications civiles ou militaires ou encore des antennes étendues pour la guerre électronique. Réalisé avec coopération avec l’Espagne, un démonstrateur du Stratobus devrait voler au-dessus des Canaries en 2025 avec des démonstrateurs allemand et italien. Airbus Defense and Space, qui a développé le projet Balman avec Hemeria (photo), a fait voler le drone stratosphérique Zéphyr 8 pendant 64 jours en 2022. Selon Stéphane Vesval, Balman et Zéphyr 8 ont vocation à servir en réseau entre eux et avec des systèmes spatiaux. Capable de pénétrer des espaces aériens interdits grâce à sa faible signature radar, Zéphyr 8 transmet, par laser optique, une observation imagerie et vidéo sur 1 km2 avec une résolution de 18 cm. Pour anticiper les investissements dans la stratosphère, la Direction générale de l’armement a procédé à des études technico-opérationnelles dès 2018. Selon Jean-Baptiste Paing, elle a choisi le ballon manœuvrant et le dirigeable pour disposer d’une observation radar pendant une longue durée et indépendante des conditions météorologiques et des effets jour et nuit. Il reste à relever les défis technologiques portant sur les capacités industrielles en termes de matériaux des structures et de qualité des capteurs.

Stratégie de défense. L’espace aérien supérieur, en plein développement, présente les mêmes caractéristiques que les grands fonds marins avec de nouvelles technologies, des enjeux de compétition et une lisibilité assez faible, estime Bertrand Le Meur. La surveillance des objets hypersoniques ou à déplacement lent va nécessiter une capacité globale, car ils pourront venir de n’importe où. Des partenariats internationaux permettraient de développer des moyens défensifs et éventuellement offensifs. De son côté, le général Philippe Morales anticipe une certaine forme d’« arsenalisation » de l’espace aérien supérieur, consécutive à la démocratisation de son accès et à la compétition stratégique accrue. Il faut d’abord développer les connaissances des objets qui y évoluent : caractéristiques ; autonomie ; performances ; d’où et comment ils partent ; nature militaire, civile ou duale. Il faut ensuite identifier, caractériser et attribuer une action suspecte, inamicale, illégale, dangereuse ou hostile. Ensuite, il faut disposer de moyens d’interdiction proportionnels aux actes suspects, à savoir contre-mesures, actions de rétorsion ou neutralisation des vecteurs eux-mêmes. Cet espace est utilisable pour les opérations de défense contre tout ennemi potentiel ou pour la projection de puissance. Drones et ballons stratosphériques permettront d’améliorer la surveillance d’un théâtre d’opérations plus vaste que celui de l’Ukraine, sachant qu’un ennemi potentiel fera de même. Déjà le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes et le Commandement de l’espace établissent des scénarios avec des questions et réponses pour un entraînement coordonné.

Loïc Salmon

Selon son directeur général Nicolas Multan, la société Hemeria produit une gamme de 10 ballons gonflés à l’hélium pour des missions scientifiques du Centre national d’études spatiales depuis 25 ans. Grâce à son expérience des opérations en vol, elle développe le programme « Balman », ballon stratosphérique manœuvrant en orbite (photo). Capable de rester stable sur zone pendant plusieurs mois, Balman pourrait remplir des missions civiles ou militaires à partir de 2026.

Armée de l’Air et de l’Espace : complémentarité des moyens d’action et modernisationé des moyens d’action et modernisation

Armée de l’Air : CDAOA, permanence et réactivité

Armée de l’Air et de l’Espace : imaginer et mettre en œuvre une défense spatiale




Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

Les services de renseignement (SR) des pays arabes jouent des rôles sécuritaire, politique et d’ascension sociale. Quoique tout-puissants et omniprésents, ils n’ont pas vu venir les mouvements de contestation populaire de 2011, qu’ils ont tenté de canaliser ensuite.

Le général (2 S) Luc Batigne, ancien attaché de défense en Syrie et en Irak, et Agnès Levallois, consultante et spécialiste du monde arabe, en ont analysé les particularités au cours d’une conférence-débat organisée, le 21 janvier 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

« Sécuritocratie ». Ce terme, utilisé par les chercheurs arabes, souligne les liens étroits des SR avec l’État puis le régime, le clan et enfin la famille dirigeante. Lors de la constitution des États nations, les communautés dominantes ont choisi les domaines politique ou économique et les minorités les armées et surtout les SR, qui ont pris de l’importance en défendant des régimes autoritaires plutôt qu’en travaillant comme leurs homologues occidentaux, explique Agnès Levallois. Détenteurs de pouvoirs exorbitants et jouissant d’une impunité totale et de nombreux privilèges, les SR arabes attirent des gens compétents, mais recrutent aussi à tout va de gros bataillons d’informateurs. La création de l’État d’Israël (1948) a été perçue comme une menace pour les régimes arabes. Chacun a développé ses SR et les a multipliés pour surveiller la population et éviter que l’un d’entre eux ne devienne trop puissant et donc un danger pour le régime. Suivant l’évolution des alliances extérieures au Moyen-Orient et au Maghreb, les SR locaux ont été formés par la France et la Grande-Bretagne, puis l’URSS et enfin les États-Unis, qui ont également équipé les armées et les services de sécurité. Un SR arabe doit d’abord garantir la pérennité du régime par le contrôle de la population. Face aux dangers extérieurs, il doit rechercher des alliances et surveiller les diasporas des mondes anglophone et francophone : opposants exilés, étudiants à recruter, organisations de travailleurs à infiltrer et lieux de culte à bien connaître. Pour influencer l’opinion publique arabe, les divers pays protègent leurs intérêts régionaux en invoquant le grand idéal du « panarabisme » et en défendant des causes « justes » : Palestine, Cachemire et ….Kurdes du pays voisin ! Les SR arabes pratiquent le clientélisme : dans des sociétés minées par la corruption administrative, la « règle du  service rendu » permet de recruter des « obligés », qui suivront immédiatement les directives. Pour effrayer les individus récalcitrants, la violence peut être utilisée, mais avec doigté. Le soutien au terrorisme international a même servi ponctuellement au régime libyen de Kadhafi pour faire passer un message. La manipulation des pays occidentaux est du ressort des SR arabes, qui connaissent bien leurs homologues d’en face. Moins un régime se sent légitime, plus il multiplie les SR, souligne le général Batigne. Il s’ensuit une pléthore de SR en concurrence « où chacun cherche à dire ce qui fait plaisir au chef ». Pour le contrôle intérieur, les SR égyptiens ont mis l’accent sur les moyens humains, qui n’ont guère empêché la contestation de 2011. En revanche, les SR syriens, qui avaient investi dans l’informatique, ont pu réagir immédiatement sur les réseaux sociaux après les événements du Caire.

Exécutants et/ou décideurs. L’armée et le SR militaire, apolitiques, acquièrent une légitimité et constituent un recours, tandis que la police, au contact de la population, reste liée au régime. Pour analyser les relations entre les SR et les régimes en place, Agnès  Levallois et le général Batigne ont classé les pays arabes selon trois critères :  SR outil du pouvoir ; SR centre « de » pouvoir ; SR centre « du » pouvoir. Dans la 1ère catégorie, figurent d’abord les monarchies du golfe Arabo-Persique et la Jordanie, qui contrôlent leurs SR plus qu‘ailleurs. Au Maroc, la monarchie a repris en mains les SR militaires et civils. Dans les Territoires Palestiniens, malgré le contrôle de Gaza par le mouvement islamiste Hamas, les SR travaillent avec leurs homologues occidentaux. En Tunisie, Ben Ali avait confié la sécurité de son régime à la police. Dans la 2ème catégorie, entre d’abord le Yémen où les SR occupent une place importante dans le système tribal. Au Soudan, ils sont aux ordres du régime. En Libye, l’ancien chef des SR de Kadhafi s’est réfugié au Qatar. Depuis, chaque mouvance ou clan dispose de SR qui se font concurrence. Au Liban, un SR n’étant pas considéré comme un organe du régime, chaque communauté veut le sien pour se protéger : un chrétien dirige le SR militaire et un musulman sunnite celui du ministère de l’Intérieur. En Irak, Saddam Hussein avait organisé une concurrence permanente entre ses services. Après l’intervention américaine de 2003, la CIA a créé un SR sunnite. Dans la 3ème catégorie, se trouvent les pays où les armées, très fortes, bénéficient d’une assise économique. En Algérie, pas un fonctionnaire n’est nommé sans le consentement du Département du renseignement et de la sécurité. Mais après la prise d’otages dans le centre gazier d’Imn Amenas en 2013, la sécurité intérieure lui a été retirée et placée sous la tutelle directe de la présidence de la République. Toutefois, l’armée a conservé le service des écoutes. En Égypte, le GIS (Government Intelligence Service), tombé en disgrâce à la chute de Moubarak, a transféré ses dossiers à la Direction du renseignement militaire (ministère de la Défense). En Syrie, les SR ne s’appuient pas sur des clans de l’armée comme en Algérie ou en Égypte. Mal vue par les communautés chiite et sunnite, celle des alaouites a fait carrière dans les armées et les SR et, quoique très minoritaire, dirige le pays.

Coopérations ambigües. Très intéressés par toute ce qui se passe dans la région, les SR israéliens travaillent avec leurs homologues occidentaux pour obtenir en échange des renseignements sur les pays où ils ne peuvent aller. Ils entretiennent des coopérations avec certains homologues arabes : officielles avec ceux de Jordanie et bonnes avec ceux de l’Égypte. Ils gardent aussi des contacts avec les SR palestiniens pour assurer la sécurité de Gaza. En Libye, la CIA américaine et les MI6 et MI5 britanniques ont travaillé avec les SR de Kadhafi pour infiltrer les réseaux islamistes de Grande-Bretagne. Aujourd’hui, les pays arabes coopèrent de façon ambiguë avec l’Occident. Leurs SR travaillent avec leurs homologues pour lutter contre le terrorisme, mais agissent parfois contre les intérêts des pays d’accueil.

Loïc Salmon

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

DCRI : anticiper les menaces futures

Les « printemps arabes » de 2011 n’ont pas eu les mêmes conséquences dans les pays concernés. Les réalités sociales, économiques et militaires sont en effet  différentes au Liban et en Irak, Syrie, Égypte, Tunisie et Algérie. Le changement né de ces « révolutions » préoccupe le Conseil de coopération du Golfe, qui regroupe l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, Koweït, Oman et le Qatar. Ces monarchies, assises sur leurs privilèges et gisements d’hydrocarbures, entendent préserver leurs régimes, maintenir l’Iran et l’Irak à distance et gérer elles-mêmes le cas du Yémen, qui les inquiètent au premier chef.




Avions espions

Dès l’origine, tous les avions armés puis de nombreux appareils civils ont recueilli des renseignements d’ordre tactique ou stratégique (photos et fréquences radar). Satellites et drones les complètent sans les remplacer.

En 1794 à Fleurus, l’observation par ballon a contribué à la victoire de l’armée française sur les troupes autrichiennes. Puis, cet avantage militaire tombe dans l’oubli jusqu’au développement de la photo aérienne au début du XXème siècle. Le premier « avion espion » est mis en service en 1911 par l’armée italienne pour la reconnaissance, en vue d’un bombardement aérien, réussi, contre des troupes et positions turques en Tripolitaine et Cyrénaïque (Libye actuelle). Pendant la première guerre mondiale, l’analyse des prises de vues aériennes de mouvements de troupes ou de navires conduit à la nécessité de la « maîtrise des airs », avant d’engager le combat. Les avions de chasse ont d’abord été conçus pour détruire…les appareils de reconnaissance adverses ! Dans les années1930, une organisation allemande pratique « clandestinement » la photographie aérienne au-dessus des Pologne, France, Grande-Bretagne, Tchécoslovaquie et Union soviétique. De leur côté, les services de renseignement français et britanniques recourent à une société civile pour faire de même au-dessus de l’Allemagne, de l’Italie et de la Libye. Pendant le second conflit mondial, l’Allemagne utilise des bombardiers modifiés pour les vols de reconnaissance à haute altitude (12.800 m !) au-dessus de l’URSS, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. La Grande-Bretagne met en œuvre les avions de reconnaissance photo Mosquito, fabriqués en grande partie en contreplaqué, à long rayon d’action et dont la vitesse et l’altitude leur permettent d’échapper aux chasseurs ennemis. Des hydravions japonais survolent clandestinement les îles britanniques du Pacifique, la Malaisie, Guam, les Philippines, l’île de Wake, les Indes néerlandaises et, peut-être, Hawaii. La Grande-Bretagne utilise l’avion pour les missions de renseignement électronique en appui des raids de bombardement contre l’Allemagne. L’armée de l’Air américaine l’emploie dans le Pacifique et au-dessus du Japon pour ouvrir la voie aux raids « atomiques » sur Hiroshima et Nagasaki (1945). En outre, l’interception des communications air-sol et air-air ennemies en Europe et dans le Pacifique réduisent les pertes en bombardiers. Dès le début de la guerre froide (1945-1991), les Etats-Unis accroissent les reconnaissances par des avions, de la Baltique à la mer Egée et dans les « couloirs » de Berlin à travers l’Allemagne de l’Est, et par des hydravions en Baltique, Méditerranée, mer du Japon et dans le Pacifique Nord. En 1949, l’analyse de la collecte d’échantillons d’air à haute altitude, entre le Japon et l’Alaska, conclut à l’explosion effective du premier engin nucléaire soviétique. En 1952, grâce à des ravitaillements en vol au-dessus de l’Allemagne de l’Ouest et du Danemark à l’aller et au retour, trois avions britanniques RB-45 C pénètrent en URSS au-dessus des pays baltes, de Moscou et de l’Ukraine pour tester les radars…sans être interceptés par les chasseurs soviétiques ! Pendant la guerre de Corée (1950-1955), des avions espions américains pénètrent jusqu’à 300 km en Chine. En 1960, après la frappe d’un avion U2 par des missiles et la capture de son pilote, les Etats-Unis renoncent au survol de l’URSS. A cette date, les satellites espions entrent en scène.

Loïc Salmon

« Avions espions » par Norman Polmar et John Bessette. Éditions E-T-A-I, 240 pages, 300 photos, 55 €.

Avions de combat

Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR




Marine Nationale : 40 bâtiments en permanence à la mer

Les missions opérationnelles et de présence de la Marine nécessitent de combler le manque de patrouilleurs de haute mer, de pétroliers-ravitailleurs et d’hélicoptères légers, d’accroître la flotte et de fidéliser un personnel d’experts.

Son chef d’état-major, l’amiral Christophe Prazuck, l’a expliqué, le 4 décembre 2017 à Paris, au cours d’une rencontre avec l’Association des journalistes de défense.

Engagement intense. La Force océanique stratégique déploie au moins un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) depuis 1972. En Méditerranée, une frégate participe à l’opération européenne « Sophia » de lutte contre les trafics de migrants. Au large de la Syrie, l’opération « Chammal » mobilise une frégate pour la surveillance et un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) pour le recueil de renseignements. En raison de l’augmentation du nombre de sous-marins dans le monde, notamment en Atlantique depuis trois ans, les SNA (5 en patrouille sur 6) ont effectué en tout environ 1.000 jours de mer en 2017, soit le taux d’activité le plus élevé depuis le début de l’action sous-marine. La Marine russe est de retour. La Chine développe sa puissance océanique avec la construction de 80 navires de combat en quatre ans et d’une base navale à Djibouti. Elle affirme sa présence en Méditerranée et surtout en océan Indien dans la lutte contre la piraterie. Dans le cadre de la « Task Force 150 » de la lutte contre le terrorisme en océan Indien et d’autres missions, la frégate française Jean-Bart est restée 187 jours en mer en 2017. Une frégate assure la sécurité navale dans le golfe de Guinée (opération « Corymbe ») et d’autres navires de passage participent à l’entraînement « Nemo » des Marines riveraines pour l’intervention en mer. La pêche industrielle fait en effet courir un risque alimentaire à cette région. Au large de la Guyane, la pêche illégale, pratiquée par des bateaux brésiliens et du Surinam, atteint un niveau élevé de violence. La présence de bateaux de pêche vietnamiens près de la Nouvelle -Calédonie nécessite une coopération internationale. Fin novembre, le bâtiment de projection et de commandement Tonnerre et la frégate Chevalier-Paul sont partis soutenir les forces françaises engagées en Méditerranée et en océan Indien et s’entraîner avec la Marine américaine (exercice « Bois Belleau 100 ») au large du golfe Arabo-Persique.

Compétences à fidéliser. L’âge moyen d’un équipage, tous navires confondus, est de 30 ans, contre 35 ans pour les autres armées. Cette jeunesse s’explique par le service en 3×8 à bord, l’éloignement de longue durée et la préparation permanente au combat. La réduction des équipages sur les nouveaux navires implique polyvalence et responsabilités personnelles accrues. Recrutés à 20 ans, les personnels non officiers acquièrent une expertise technique pendant 15 ans et quittent la Marine à 40 ans. Pour éviter qu’ils ne partent trop tôt (vers 30-35 ans) dans le monde civil qui les convoite, le commandement doit prendre en compte leur rémunération mais aussi la conciliation de leur métier avec leur vie privée : logement, emploi du conjoint et garde d’enfants. La féminisation atteint 14,7 % (9 % à la mer) avec 64 bâtiments adaptés et 36 femmes ayant déjà commandé à la mer. Mais les femmes partent vers 32 ans pour fonder une famille. Un SNLE doit bientôt partir en patrouille avec 4 officiers féminins disposant d’une chambre individuelle : 1 médecin, 1 chef de quart, 1 expert nucléaire et 1 spécialiste en mécanique, électricité et sécurité plongée.

Loïc Salmon

Afrique : coopération française en matière de sécurité maritime

Marine nationale : motiver, fidéliser et accompagner

Défense : le « plan famille » de fidélisation des militaires




Espace : lancement réussi des 3 satellites militaires CERES

Une constellation de trois satellites militaires CERES (CapacitE de Renseignement Electromagnétique Spatiale) a été lancée le 16 novembre 2021 depuis le centre spatial guyanais.

Capacités. Opérationnel en permanence, de jour comme de nuit, CERES peut recueillir du renseignement électromagnétique partout, en en tout temps et quelle que soit la couverture nuageuse. Ses trois satellites, positionnés à 700 km d’altitude, sont destinés à collecter des données sur des zones inaccessibles aux capteurs terrestres, maritimes ou aéroportés, en vue d’apporter aux armées françaises une meilleure connaissance des capacités et des intentions adverses. Ils permettront de détecter et localiser des radars et moyens radio ou de communication et de fournir leurs caractéristiques techniques. Grâce à la qualité et la précision des informations fournies, les forces armées pourront notamment cartographier les points d’intérêt dans différentes zones du monde et ainsi adapter les scénarios d’engagement opérationnel. Selon le droit spatial, CERES peut survoler le monde entier en toute souveraineté. Cette constellation accroît l’autonomie d’appréciation de situation et de décision de la France. Le lancement a été effectué par Arianespace et la maîtrise d’œuvre industrielle assurée par le groupement Airbus Defence & Space et Thales. Le programme CERES a coûté 450 M€. Conformément à la loi de programmation 2019-2025, le ministère des Armées aura investi 4,3 Mds€ dans le domaine spatial d’ici à 2025.

Lutte antisatellite. Les essais préliminaires à une éventuelle guerre dans l’espace ont commencé pendant la Guerre froide (1947-1991). De 1968 à 1982, l’Union soviétique a lancé des « satellites tueurs » destinés à exploser à proximité de leur cible. Le 13 septembre 1985, les Etats-Unis ont neutralisé le satellite scientifique Solwind P178-1, devenu obsolète, par l’impact direct d’un missile lancé depuis un avion de chasse F-15. De son côté, la Chine, considérant l’espace comme un champ possible de confrontation, a détruit un de ses satellites météorologiques en orbite de 800 km, au moyen d’un missile lancé le 11 janvier 2007. Le 21 février 2008, les Etats-Unis ont alors tiré un missile sur un de leurs vieux satellites à 247 km d’altitude. Le 27 mars 2019, l’Inde a détruit par missile un de ses satellites, lancé le 24 janvier précédent en orbite basse de 300 km. Plus de 6.500 débris de taille supérieure à 0,5 cm ont été ainsi générés, mais la plupart sont trop petits pour être repérés. En 2014, la Russie a lancé le satellite Kosmos 2499, soupçonné d’être un nouveau tueur, et déclaré opérationnel le missile Nudol en 2016. Selon la NASA américaine, ce dernier a détruit, le 15 novembre 2021, le satellite russe Kosmos 1408, spécialisé dans le renseignement électronique et mis en orbite en 1982. Des débris ont menacé la station spatiale internationale et polluent l’espace pendant des années, avec le risque d’endommager des satellites placés sur des orbites très utilisées. Selon l’Etat-major français des armées, leurs trajectoires seront surveillées pour prévenir tout risque de collision. La France dispose du système GRAVES (Grand Réseau Adapté à la Veille Spatiale), d’une portée de 1.000 km et mis en service en 2005. Ce dernier a déjà détecté plus de 9.000 objets d’une taille supérieure à 10 cm. Parmi les 800 satellites repérés, une trentaine serait des satellites espions américains et chinois non répertoriés. Seuls les Etats-Unis, la Russie et la France disposent d’une telle capacité autonome de surveillance de l’espace.

Loïc Salmon

Espace : lancement réussi du satellite militaire Syracuse 4A

Espace : CSO, renouvellement des moyens militaires français

Espace : sécurisation en question et dissuasion nucléaire

 




Défense : le numérique et la supériorité opérationnelle

Les technologies numériques, civiles et militaires, intégrées permettront la souplesse nécessaire aux armées, pour leur mobilité sur les théâtres d’opérations étendus, tout en leur garantissant résilience et robustesse.

Cet aspect de la maîtrise de l’information en opération extérieure est abordé dans le document Ambition numérique du ministère des Armées, rendu public le 24 janvier 2019.

Architectures opérationnelles. Les futures architectures des systèmes opérationnels contribueront à améliorer la continuité et la coordination entre les milieux terrestre, maritime, aérien, spatial et cyber, grâce à la modernisation en cours des réseaux de communication. Evolutives, elles seront structurées autour de la « donnée », captée, sécurisée, traitée, transmise et stockée, en vue de sa valorisation à des fins opérationnelles. Le réseau d’infrastructure « Descartes » assure l’irrigation du territoire métropolitain. Celui de télécommunication par satellite « Syracuse IV » concerne l’élongation des théâtres extérieurs et celui de radiocommunication tactique « Contact » porte sur le soutien de la connectivité des forces au combat. Le programme « Système d’information des armées » modernise en profondeur des systèmes d’information, en vue d’une meilleure interopérabilité interarmées. Le « Système d’information et de combat Scorpion » porte sur le combat de contact terrestre. Le programme de « Cybersécurité » développera des produits de sécurité et de chiffrement pour le « Système d’opérations de la lutte informatique défensive ». Les technologies numériques seront intégrées aux systèmes de commandement, aux systèmes d’armes et aux plateformes de combat des différentes armées. Elles vont améliorer la collaboration numérique à tous les niveaux, des états-majors stratégiques aux unités tactiques, pour échanger des données, souvent en temps réel, ainsi que des images et des vidéos.

Domaines concernés. La transformation numérique touche les principaux métiers, interdépendants, des armées. Le renseignement, qui capte et exploite des données, y compris en source ouverte, implique d’en automatiser l’analyse, également sur les systèmes embarqués, et de proposer de nouvelles interfaces visuelles aux décideurs. Les technologies innovantes permettront de disposer de traitements automatisés ou semi-automatisés d’images (reconnaissance d’objets), de la vidéo (reconnaissance de situation), du langage (transcription et traduction) et du signal (détection de cibles furtives). Pour les états-majors, l’aide augmentée à la décision et à l’anticipation permettra de mieux exploiter la masse croissante de données venues de multiples sources, afin de détecter les signaux faibles. L’interopérabilité numérique sécurisée, indispensable aux opérations, nécessite de renforcer la connectivité de toutes les plateformes, des combattants entre eux et des forces alliées pour partager l’information jusqu’aux échelons tactiques (« shared consciousness »). Il s’agit d’optimiser la délégation d’exécution (« empowered execution ») pour favoriser, en temps réel, la saisie des opportunités, face à un adversaire semant la complexité et le chaos. Le numérique permettra une plus grande interactivité entre les échelons de commandement. Le recours aux moyens de « virtualisation-simulation » et de réalité augmentée sera généralisé pour la formation et l’entraînement Enfin, le ministère des Armées va favoriser l’émergence de campus numériques aux ressources pédagogiques accessibles en tout lieu.

Loïc Salmon

Défense : le ministère des Armées à l’ère du numérique

Armée de Terre : « Scorpion » et le combat aéroterrestre futur

DRM : intégrateur du renseignement militaire




Défense : la MCIC, promouvoir les armées dans le respect de la liberté de création

Outre l’entretien du lien Armées-Nation, la Mission cinéma et industries créatives (MCIC) du ministère des Armées contribue au maintien des vocations et du sentiment d’appartenance de ses personnels ainsi qu’au rayonnement extérieur de la France.

Lors d’un point de presse, le 12 mai 2022 à Paris, sa directrice, Eve-Lise Blanc-Deleuze, l’a présentée et le producteur de la série télévisée « Sentinelles », Antoine Szymalka, a apporté son témoignage.

Accompagnement et expertise. Le ministère des Armées dispose d’un catalogue de 15 millions de photos et de 94.000 heures de films depuis 1842. Etablie en mai 2016, la MCIC étudie plus de 200 projets audiovisuels par an, dont 52 sollicitations sur des fictions de séries télévisées, 49 sur des fictions cinéma, 50 sur des documentaires et 25 tournages dans l’environnement militaire. La fiction permet au grand public de mieux connaître et comprendre le milieu des armées, indique Eve-Lise Blanc-Deleuze. Il ne s’agit pas de faire leur propagande mais d’en montrer la réalité et de lutter contre les représentations caricaturales. La MCIC reste présente tout au long du projet : avant le tournage, par le conseil en écriture, la documentation et l’expertise ; pendant, par la mise à disposition, payante, de matériels non accessibles dans le secteur privé ; après, par un accompagnement en matière de communication. La MCIC invite les professionnels concernés à visiter les établissements d’enseignement militaire, embarquer sur un porte-hélicoptères amphibie ou assister aux présentations des capacités de l’armée de Terre ou de l’armée de l’Air et de l’Espace. Certains films ainsi soutenus ont connu un succès réel, notamment « Le chant du Loup » (2019) et « Notre-Dame brûle » (2022). La série « Le Bureau des légendes » (50 épisodes de 2015 à 2020), vendue dans 15 pays et qui montre le rôle de la Direction générale de la sécurité extérieure de façon plausible, a suscité une vague de candidatures. Une série sur les forces spéciales doit suivre en 2023. D’autres sont à l’étude pour la Marine nationale et l’armée de l’Air et de l’Espace.

Fiction « vraisemblable ». La série « Sentinelles » (7 épisodes diffusés à partir d’avril 2022), soutenue par la MCIC, porte sur l’opération « Barkhane » au Mali. Elle présente une intervention terrestre dans sa véracité, explique Antoine Szymalka. Les différentes rencontres, organisées par la MCIC, ont permis de cibler l’univers militaire. Une formation accélérée de quatre jours dans un régiment a facilité le croisement des regards et des avis pour accroître le réalisme. Les entretiens avec des soldats de retour de « Barkhane » ont aidé à présenter les émotions des militaires sur le terrain. Alors qu’aux Etats-Unis un événement militaire donne rapidement lieu à une série télévisée, il a fallu quatre ans pour réaliser « Sentinelles », après une longue préparation documentaire et des tournages en France mais aussi au Maroc avec ses paysages de désert et ses véhicules de l’avant blindé…âgés.

Bandes dessinées à l’honneur. La MCIC a reçu plus de 90 ouvrages (25 éditeurs) pour la 2ème édition des « Galons de la BD ». Le 10 mai à l’Ecole militaire et en présence de la ministre des Armées Florence Parly, le jury a attribué : le Grand Prix à Madeleine Résistante, (vie de Madeleine Riffaud) ; le Prix Histoire à #J’accuse (l’affaire Dreyfus, traitée par les médias d’aujourd’hui) ; le prix Jeunesse à L’insurgée de Varsovie (Pologne, 1944) ; une mention spéciale à Bob Denard, le dernier mercenaire.

Loïc Salmon

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Sécurité : corruption et évasion fiscale, conséquences lourdes

Elément à part entière des relations économiques locales et internationales, l’argent « sale », issu de la corruption ou de l’évitement de l’impôt, sert à financer le terrorisme et les activités criminelles.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 20 mars 2018 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : le magistrat Eric Alt, vice-président de l’association Anticor ; Carole Gomez, chercheuse à l’IRIS et co-auteure du livre « Argent sale. A qui profite le crime ? » ; Eric Vernier, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste du blanchiment de capitaux.

Complexification croissante. La définition de l’argent « sale » varie, car, même gagné de façon légale, il peut être considéré comme « noir » ou « gris » selon les pays et les époques, explique Carole Gomez. Cela permet de dissimuler l’origine des fonds à réinjecter dans les circuits économiques licites (blanchiment). Depuis l’Antiquité, les pouvoirs publics veulent gommer l’origine peu recommandable de certains fonds, afin de les faire rentrer dans les caisses de l’Etat. Ainsi, l’empereur romain Vespasien (9-79 après JC) avait taxé la collecte d’urine, qui servait à fixer la peinture. A son fils, le futur empereur Titus, qui s’en étonnait, il avait répondu : « L’argent n’a pas d’odeur ». Au Moyen-Age et à la Renaissance, les dirigeants politiques ont tenté de lutter contre la corruption, sans grand succès. Au XXème siècle et jusque dans les années 1990, les pots-de-vin versés pour emporter un marché étaient déductibles du chiffre d’affaires de l’entreprise concernée. L’argent sale provient des partis politiques, des groupes criminels, de la contrefaçon ou de trafics divers (drogue, prostitution et racket) pour alimenter des activités illégales. Transparency International, organisation non gouvernementale allemande anti-corruption étatique, établit des classements par pays mais selon des critères peu pertinents, précise Carole Gomez. Ainsi, certains pays comme le Soudan et la Syrie sont toujours mal traités et d’autres très bien, comme les pays scandinaves…dont certaines personnalités politiques ont pourtant placé des fonds dans les paradis fiscaux ! Ces derniers, qui permettent d’échapper à l’impôt, déresponsabilisent les particuliers qui en ignorent les dangers sous-jacents. Les flux d’argent sale se sont accrus avec la mondialisation et le développement de la technologie : la « crypto-monnaie » (argent électronique) a vu le jour en 1997. Les Etats et organisations internationales se sont rendus compte du danger, mais avec retard. Par ailleurs, les média renforcent l’idée de l’augmentation des flux en jeu. Toutefois, la crise économique persistante a rendu la société civile moins tolérante. La connaissance approfondie de ses mécanismes constitue un outil efficace contre l’argent sale. Mais les mesures de prévention et les actions des « lanceurs d’alerte » auront toujours un temps de retard.

Du « sale » au « propre ». Le blanchiment d’argent n’est jamais abordé dans les réunions du G-20 (19 pays et l’Union européenne), souligne Eric Vernier. L’argent du crime est estimé à 2.000 Mds$, soit autant que le produit intérieur brut du continent africain, et dont la moitié passe par les circuits bancaires. Le GAFI (Groupe d’action financière contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme) établit une liste de pays non coopératifs, mais qui se vide au cours des années et n’inquiète guère la Russie, la Chine, Israël, le Liban, Singapour, Hong Kong ou l’Etat américain du Delaware. Selon des organisations non gouvernementales (ONG), seulement 1 % des avoirs des anciens dictateurs est retrouvé. Ainsi, des avocats recherchant ceux du colonel Kadhafi après sa chute (2011) en ont trouvé 800 M$ dans une banque sud-africaine. Les paradis fiscaux ne profitent qu’aux non-résidents, la France en étant un pour les riches Qataris, estime Eric Vernier. Les ONG spécialisées en dénombrent une soixantaine dans le monde. L’Union européenne (UE) a établi une liste de 17 pays, réduite à 7 après la publication des « Panama Papers » en avril 2016. Cette liste exclut une vingtaine d’Etats européens, dont les Pays-Bas, Malte, Chypre, Gibraltar, la Belgique et la Suisse. Les pays en développement qui acceptent des entreprises multinationales chez eux n’y figurent pas. Depuis, des sociétés extraterritoriales et tout à fait légales sont parvenues à des « arrangements ». Ainsi la société suisse de services financiers UBS a payé 2 Mds$ pour éviter une enquête sur le blanchiment d’argent. La Suisse doit donner les noms de 40.000 clients à la France…qui ne les réclame pas. Barons de la drogue d de la Colombie et du Mexique, hommes politiques et chefs d’entreprises de divers pays ont bénéficié des mêmes montages et avantages financiers. La publication des « Paradise Papers » (novembre 2017) a mis au jour un véritable « système de fraude fiscale », souligne Eric Vernier. Par exemple, un sportif français de haut niveau peut acheter légalement un bateau à Malte sans avoir à payer la taxe à la valeur ajoutée en France. Grâce à des montages sophistiqués, une société française, ayant pignon sur rue, aide des petites entreprises de commerçants ou d’artisans à s’installer en Grande-Bretagne pour éviter l’impôt. Dans le même but, l’agence de location de logements AirBnB propose à des particuliers d’ouvrir un « compte parabancaire » (non soumis aux obligations des banques) à Gibraltar, lequel ne sera pas déclaré aux autorités françaises. Les locations à Paris atteignent plusieurs centaines de millions d’euros par an. Selon Eric Vernier, les nouvelles technologies permettent aux marchés financiers supranationaux d’augmenter les fraudes, mais aussi de lutter contre.

Riposte possible. Au sein même de l’UE, certains Etats proposent des « optimisations fiscales » aux ressortissants des autres pays membres, rappelle Eric Alt. Toutefois, la coopération entre société civile et législateur a conduit à une loi sur la vigilance des sociétés mères et de leurs filiales. Des ONG comme Transparency International, Sherpa et Anticor ont obtenu l’agrément de se porter partie civile. Enfin, le parquet financier compte des personnalités qui prennent des décisions courageuses, conclut Eric Alt.

Loïc Salmon

Le service de renseignement « Tracfin » dépend du ministère des Finances. La cellule d’analyse stratégique exploite les informations disponibles, en vue d’identifier les tendances en matière de blanchiment des capitaux et de financement du terrorisme. Le département d’analyse, du renseignement et de l’information suit les déclarations relatives au soupçon et assure les relations internationales. Le département des enquêtes effectue les investigations approfondies sur tous les types de blanchiment. Le pôle juridique et judiciaire remplit des missions d’expertise et de conseil pour caractériser des faits susceptibles de constituer une infraction. Il travaille en liaison avec la Police nationale, la Gendarmerie nationale et l’Office de répression de la grande délinquance financière. La mission des systèmes d’information s’occupe du fonctionnement et de l’évolution des moyens informatiques de Tracfin.

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Renseignement et espionnage pendant l’Antiquité et le Moyen-Âge

Instrument indispensable à la conquête militaire extérieure et à la sécurité intérieure de l’Etat, le renseignement, tactique, stratégique et intérieur, a été organisé par tous les grands empires de l’Antiquité, puis perfectionné en Europe après la chute de Rome puis de Byzance.

Résultat d’une démarche délibérée, il doit fournir la bonne réponse au bon destinataire, dans les délais impartis et sous une forme intelligible pour lui. Malgré l’évolution technique, les méthodes restent les mêmes : rapports réguliers ; information de première main ; plusieurs niveaux de traitement de l’information ; protection des informations ; actions clandestines ; guerre psychologique. En Mésopotamie, les marchands peuvent circuler librement à l’abri des conflits, moyennant l’échange d’informations. Par ailleurs les devins jouent un rôle fondamental dans les affaires politiques et militaires, grâce à leur savoir préscientifique qui offre une grille de lecture interprétative à tous les échelons du pouvoir, local ou central. Quoique protégée par un désert aride, l’Egypte envoie des missions, mêlant diplomatie, commerce et renseignement, vers les pays voisins. Les pharaons doivent aussi se prémunir contre les conspirations et…les intrigues de harem ! L’Empire perse crée un système complexe de renseignement, décrit comme « les yeux et les oreilles du Grand Roi ». L’Empire indien des Gupta dispose d’un vaste réseau « d’itinérants » de tous acabits, déployés à l’étranger pour commettre éventuellement des vols et des assassinats ciblés. Fins connaisseurs des axes commerciaux transfrontaliers, les contrebandiers fournissent des renseignements tactiques. Des espionnes, de la citoyenne ordinaire à la belle concubine de harem, recueillent les paroles d’étrangers et… de l’entourage du roi. L’Empire chinois récupère l’héritage des guerres civiles antérieures : divination, transfuges, assassinats, corruption et contre-espionnage. S’il permet d’éviter l’affrontement militaire de grande ampleur comme l’a théorisé Sun Tzu (« L’art de la guerre »), le renseignement alimente aussi la compétition politique intérieure. Les « opérations spéciales », spécialités grecques depuis le cheval de Troie, quoique peu privilégiées par les Romains, se perpétuent quand même dans l’Empire romain d’Orient puis byzantin. Pour ce dernier, la diplomatie, moins chère que la guerre, aussi efficace et fondée sur le renseignement, utilise persuasion, corruption et subversion pour briser les alliances hostiles, affaiblir des Etats ennemis et détourner les invasions étrangères. Après sa chute, ses experts apporteront leur savoir-faire…à la Russie ! En Europe du Nord, les Vikings, quand ils ne commercent pas, effectuent des raids audacieux, sans pertes et basés sur l’effet de surprise, grâce à l’envoi d’éclaireurs et à l’espionnage organisé pour dresser cartes, itinéraires et inventaire des richesses de la région ciblée. Les Normands procèdent à des opérations clandestines en Angleterre, avant la conquête effective, ainsi qu’en Italie, en Sicile ou pendant les Croisades. Les princes et les grandes villes d’Europe s’appuient sur un plan de recherche de renseignements et entretiennent un réseau varié d’agents compétents. En France, Louis XI, « l’Universelle Aragne » (Grande Araignée), a ainsi élaboré une politique d’évaluation des situations, alliée à son sens aigu de l’anticipation.

Loïc Salmon

« Renseignement et espionnage pendant l’Antiquité et le Moyen-Âge », ouvrage collectif. Editions Cf2R Ellipses, 520 pages, 28€. Format numérique, 21,99 € 

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Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR

En matière de renseignements d’origine électromagnétique (« sigint » et « comint ») et par imagerie les drones complètent les aéronefs légers de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR), selon les critères de missions définis par leurs utilisateurs.

Certains aéronefs (avions, drones, hélicoptères et dirigeables) peuvent opérer avec ou sans pilote. Leur « dronisation » a fait l’objet d’un colloque organisé le 30 septembre 2013 à Paris, par le Club Participation et Progrès, le magazine Air et Cosmos et la revue Défense nationale.

Systèmes et emplois. En 2008, le secrétaire américain à la Défense Robert Gates, ancien directeur de la CIA, lance le programme « Liberty » de plate-forme ISR pour les opérations en Irak et en Afghanistan en vue de dresser des cartes de renseignement sans intervention des troupes au sol, explique le lieutenant-colonel Eric Tantet de l’état-major de l’armée de l’Air. « Liberty » a récupéré un avion civil à faible coût de maintien en condition opérationnelle. Le cahier des charges varie selon la taille du vecteur et le nombre de capteurs installés. La plate-forme emporte divers types de charges utiles dont notamment: la boule optronique (imagerie) à « champ étroit » ; le radar à « champ moyen », indicateur de cibles mobiles et utilisable tous temps ; le capteur de communications à « champ large » pour localiser des émetteurs dans des zones désertiques ; la télédétection par laser ; la caméra hyper-spectrale ; le système américain « Gorgon Stare » (5 caméras électro-optiques et 4 autres infrarouges) pour couvrir le maximum de terrain ; le système de fusionnement des informations des capteurs. Le concept d’emploi de l’avion léger de surveillance et de reconnaissance (ALSR) s’articule ainsi : « champ large » pour la recherche de cibles sur la zone d’intérêt définie ; « champ moyen » pour la détection et la localisation des cibles ;  « champ étroit » pour leur identification ; production et transmission des renseignements vers les autorités politico-militaires ou les éléments terminaux de la chaîne d’action (troupes au sol, bâtiments et aéronefs de combat) ; poursuite éventuelle de la cible ou surveillance de la zone. Dans le cadre d’une crise émergente, l’ALSR peut être utilisé sous faible préavis pour renforcer les moyens de recueil déployés sur un théâtre extérieur. Sur le territoire national, il peut participer à un dispositif de sûreté du ministère de la Défense ou en appui d’autres ministères pour la lutte anti-drogue, la sécurité intérieure, la lutte contre la piraterie, l’anti-terrorisme et l’évaluation rapide de la situation après une catastrophe naturelle ou technologique. Divers ALSR sont en service dans les armées de Terre et de l’Air aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne et dans les forces aériennes du Canada, d’Israël et d’Algérie. D’autres sont déjà commandés par celles d’Irak et de Singapour.

Comparaison et perspectives. Guillaume Steuer (Air et Cosmos) a dressé un tableau comparatif entre le drone moyenne altitude longue endurance (Male) et l’ALSR. Tous deux se valent en discrétion moyenne. Le drone Male l’emporte pour l’endurance (plus de 24 h sur zone contre 6-8 h pour l’ALSR) et l’armement éventuel. L’ALSR présente des avantages en termes de flexibilité d’emploi, d’évolution dans l’espace aérien civil, d’acquisition (offres multiples) et d’autoprotection. L’armée de l’Air américaine (USAF) dispose de 160 drones armés MQ-1 B « Predator » mis en service opérationnel en 2005, 100 drones de combat MQ-9 « Reaper » (2007) et 42 ALSR MC-12 W « Liberty » (2009). Le Commandement des opérations spéciales de l’USAF déploie des MQ-1B « Predator » sur 6 orbites permanentes et des MQ-9 « Reaper » sur 4. Il emploie aussi 36 petits avions Pilatus PC-12/U-28 capables d’utiliser des pistes sommairement aménagées et en a commandé 18 exemplaires pour les forces spéciales afghanes. Outre ces trois types de vecteurs, la CIA possède des DHC6 « Twin Otter » équipés de roues, de skis ou de flotteurs. Depuis sa base de Waddington, l’armée de l’Air britannique déploie 10 MQ-9 « Reaper » et 6 petits avions « King Air 350 » équipés de multicapteurs. En France, indique Guillaume Steuer, les drones Male sont peu nombreux et peu adaptés aux besoins : optronique obsolète et absence de capacité « sigint ». En outre, les capacités ISR aéroportées sont éparpillées entre les avions de transport tactiques « Transall » et « Hercules », les avions de patrouille maritime « Atlantique 2 »  et le C-160 « Gabriel » de guerre électronique. Le projet de loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit des vecteurs aéroportés complémentaires des renseignements d’origine image. Finalement, les drones Male devraient être affectés d’abord au soutien des forces et les ALSR au Commandement des opérations spéciales, à la Direction du renseignement militaire (DRM) et à la Direction générale de la sécurité extérieure.

« Dronisation » et complémentarité. Malgré le développement du drone, l’ALSR rebondit en raison de son moindre coût et du savoir-faire venu du monde civil, indique le général de corps aérien (2S) Jean-Patrick Gaviard, ancien sous-chef opérations de l’État-major des armées. Mais, il ne fonctionne qu’avec la supériorité aérienne, comme pour les interventions en Libye (2011) et au Mali (2013). En temps de crise, les « sigint » et « comint », captés aussi par les sous-marins et navires de surface, constituent les renseignements initiaux, que doivent compléter l’imagerie et l’infrarouge pour l’identification des cibles. « Même pour les théâtres africains, ça commence par là ». Le successeur de l’avion C-160 « Gabriel » devra disposer d’une capacité « sigint » plus importante pour informer la DRM et les forces sur le théâtre des bandes d’émissions à brouiller. Une réflexion est en cours sur la reconstitution d’une escadre de reconnaissance, basée dans le centre de la France et incluant les drones, les ALSR et du personnel hautement qualifié. De son côté, le général de corps aérien (2S) Michel Asencio, ingénieur consultant en technologies nouvelles, rappelle la vulnérabilité des moyens de transmissions des renseignements des drones. Ainsi informé début août 2013, le mouvement chiite Hezbollah avait pu piéger le passage de commandos israéliens en territoire libanais, faisant plusieurs blessés.

Loïc Salmon

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

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La guerre électronique : nouvel art de la guerre

Le drone français (mode piloté en option) « Patroller » peut croiser sur zone à 25.000 pieds (7.620 m) d’altitude plus de 20 heures et même jusqu’à 30 heures dans sa configuration capteur optronique jour/nuit avec deux réservoirs sous voilure. Il emporte des caméras TV (couleurs ou noir et blanc) et infrarouges, des radars météorologiques, de détection NBC (nucléaire, chimique et biologique) et à synthèse d’ouverture et un télémètre laser. Il transmet directement des images aux personnels au sol ou aux véhicules d’intervention via un terminal tactique vidéo portable. Aéronef à décollage et atterrissage automatiques, le « Patroller » est aérotransportable par avion-cargo. Son rayon d’action varie de 200 km (liaison de données à portée optique) à 2.000 km (liaison satellite).