Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales

Exercices navals chinois de grande ampleur à proximité de Taïwan et sabotages de ses câbles sous-marins tentent de réduire la capacité de résilience de l’île avec des conséquences dans la zone Indopacifique et au-delà.

Benjamin Blandin, chercheur à l’Institut sud-coréen de stratégie maritime (KIMS) et au Conseil des études sur l’Asie-pacifique de Yokosuka (YCAPS), l’explique dans une note publiée le 2 septembre 2025 par la Fondation pour la recherche stratégique.

Stratégie maritime globale. Pour la Chine, les actions navales hybrides visent à perturber les communications, l’économie, la défense et le dispositif de renseignement de Taïwan. L’île dépend en effet à 90 % des câbles sous-marins pour sa connectivité numérique. L’importance de son industrie de semi-conducteurs pour la prospérité économique mondiale constitue un moyen de dissuasion d’une agression de Pékin contre ses usines d’électronique de pointe. Toutefois, Taipei tente de réduire cette menace en délocalisant de nouvelles capacités de production en dehors de son territoire, en augmentant la redondance de certains systèmes critiques et en cherchant à diminuer les risques de coupures de ses moyens de connexions et de communications. En effet, chaque rupture, notamment au large des îles Matsu et Penghu, entraîne des coupures de services pendant plusieurs semaines et mobilise des navires et des personnels spécialisés pour les réparations évaluées entre 1 M$ et 3 M$. Au cours des dix dernières années, la Chine a intensifié ses moyens de pression sur les pays voisins le long de la chaîne d’îles allant du Japon à la péninsule malaise. Entre janvier et juin 2025, des navires garde-côtes chinois ont pénétré dans les « eaux d’accès restreint » autour de Kinmen (Quemoy) quatre fois par mois en moyenne. Taïwan se trouve exposée à des violations répétées de la ligne médiane du détroit du même nom. Les incursions chinoises dans cette ligne, sa zone d’interdiction de défense aérienne (ZIDA) et ses eaux à accès restreint l’obligent à déployer de nombreux navires et aéronefs entraînant des coûts élevés, leur usure accélérée et un épuisement des équipages. La ZIDA de Taïwan, incluse dans sa zone économique exclusive (ZEE) couvre la majeure partie du détroit de Taïwan, une partie de la mer de Chine orientale et l’espace aérien adjacent. Outre l’ensemble de l’espace maritime de Taïwan, la Chine exerce une pression similaire systématique contre le Japon en mer de Chine orientale, la Corée du Sud en mer Jaune, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et le Viêt Nam en mer de Chine méridionale.

Moyens mis en œuvre. Depuis l’occupation en 2012 de l’atoll de Scarborough, également revendiqué par Taïwan et les Philippines, la Chine tente de consolider sa prédominance dans la chaîne d’îles voisines et déploie des moyens de coercition en mer dans les ZEE des pays de la région. Voici les principaux moyens mis en œuvre : sabotages des câbles de sonars remorqués des navires de prospection d’hydrocarbures ; sabotages des câbles sous-marins de communications ; flotte de navires dits « scientifiques » pour la collecte de renseignements ; bâtiments militaires, garde-côtes et Milice maritime pour des opérations coordonnées de harcèlement, de surveillance et d’occupation d’atolls ; mouillages de bouées et d’autres structures flottantes dans les eaux contestées ; harcèlements radio de navires et avions des pays voisins et même extérieurs à la région ; poses de marqueurs (bouées, monuments ou stèles) et cérémonies de prestation de serment de souveraineté dans les eaux contestées ; violence calculée par éperonnage, canon à eau, armes soniques et optiques contre des navires et aéronefs d’autres pays ; installations de dispositifs sous-marins de renseignement dans les zones maritimes adverses ; déploiements d’installations de renseignement électromagnétique en mer de Chine méridionale ; attributions de noms chinois à des éléments maritimes sous-marins dans la ZEE d’autres pays ; organisations de « croisières patriotiques » ; déploiements de drones aériens, de surface et sous-marins dans la ZEE d’autres pays et de réseaux d’hydrophones dans le Pacifique occidental. Le Centre de recherches maritimes de Chine a développé un engin capable de couper les câbles les plus renforcés jusqu’à 4.000 m de profondeur. A l’échelle mondiale, les pannes ou ruptures de câbles sous-marins sont causées par des tremblements de terre, tsunamis ou glissements de terrains, mais aussi par des activités de pêche ou des mouillages d’ancres. Le Comité international de protection des câbles les évalue entre 12 et 17 par mois. L’opérateur taïwnais Chunghwa Telecom a signalé 27 incidents entre 2021 et 2025. Cette tendance devrait s’accentuer car le nombre de câbles en Asie-pacifique est passé de 559 câbles actifs en 2024 à 597 en 2025. Depuis 2019, une dizaine de drones sous-marins chinois ont été découverts dans les eaux indonésiennes, vietnamiennes, philippines et taïwanaises. En outre, des bouées et des drones de surface ont été repérés près de Taïwan. Certaines activités sont assurées par une flotte de 64 navires de recherches scientifiques exploités par des organismes liés, directement ou indirectement, à la Marine de l’Armée populaire de libération (APL), au Parti communiste ou au Conseil des affaires d’État. Il s’agit notamment des sociétés pétrolières et gazières China Oilfield Services et Sinopec Offshore Oilfield Services, de l’Académie chinoise des sciences, de l’Université chinoise Sun Yat-sen, de l’Université océanique de Chine, de l’Université de Xiamen, des agences de sécurité maritime, du ministère des Ressources naturelles et de l’Association chinoise des ressources minérales océaniques. Près de 80 % de ces navires ont été affiliés à l’APL ou sont exploités par les Forces de sécurité chinoises. Enfin, la Milice maritime chinoise, créée en 1950, dispose de 200 chalutiers équipés pour mener des missions en « zone grise », où la réglementation n’est pas clairement définie ou appliquée, et d’environ 800 bateaux de pêche mobilisables ponctuellement. Dans certains cas, des navires de la Milice maritime ont été repeints en blanc avec la mention « China Coast Guard », pour accentuer la confusion entre acteurs civils et paramilitaires. La Milice maritime harcèle les pêcheurs étrangers, les navires de surveillance des pêches et les garde-côtes des pays adverses dans les eaux contestées et occupe, parfois,–* des récifs en attachant jusqu’à 200 chalutiers les uns aux autres. En 2024, un violent incident a opposé des garde-côtes chinois à une mission de ravitaillement de la Marine philippine près du Second Thomas Shoal dans l’archipel coralien des Spratleys, revendiqué aussi par Brunei, la Malaisie, Taïwan et le Viêt Nam.

Incidents internationaux. Entre 2011 et 2023, des perturbations répétées, en ZEE vietnamienne, du câble Asia-America Gateway entre l’Asie du Sud-Est et les États-Unis ont provoqué des pannes majeures jusqu’à 40 % de sa capacité. En 2022 et 2024, des interruptions simultanées ont affecté les câbles Asia-Pacific Gateway, Intra-Asia et Asia-Africa-Europe. Parallèlement, la Chine tente d’acquérir un quasi-monopole sur la pose, la maintenance et l’exploitation des câbles en mer de Chine méridionale en exerçant des pressions sur les câbliers internationaux Alcatel, SubCom et NEC, en vue d’une coopération avec le groupe chinois HMN Technologies dans de nouveaux projets. Elle promeut ses propres standards, faisant peser un risque sur la fiabilité et la sécurité des flux régionaux de données. En 2023 et 2024, des navires civils exploités ou immatriculés en Chine ont été impliqués dans trois sabotages sous-marins en mer Baltique : gazoduc entre Finlande et Estonie ; câbles de télécommunications entre Estonie, Suède, Finlande et Lituanie ; câbles entre Suède, Lituanie, Finlande et Allemagne. La Baltique devient une zone d’intérêt stratégique pour la Chine, qui se considère comme un « État quasi arctique » et apporte ainsi un soutien à la Russie.

Loïc Salmon

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Indopacifique : engagement accru de la Russie

Pour des raisons économiques et stratégiques, la Russie veut réduire l’influence de l’Occident parmi de nombreux pays de la zone Indopacifique, partisans d’un non-alignement dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine.

Dans une note publiée en mars 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne) par la Fondation pour la recherche stratégique, sa directrice adjointe, Isabelle Facon, a présenté le rééquilibrage de la politique étrangère de la Russie dans cette région, entamé depuis dix ans et rendu indispensable après les sanctions internationales consécutives à son attaque contre l’Ukraine en 2022.

Les motivations de la Russie. De nombreux pays asiatiques ont condamné la Russie pour ses atteintes à l’intégrité territoriale de l’Ukraine mais n’ont pas suivi les pays occidentaux sur les sanctions à son encontre ni pour contribuer à son isolement diplomatique. La moitié des pays d’Asie du Sud-Est, la plupart de ceux d’Asie du Sud et toutes les îles du Pacifique n’ont pas participé à la conférence sur la paix en Ukraine tenue en Suisse en juin 2024. L’Inde et le Viêt Nam n’ont pas signé la déclaration conjointe et se sont systématiquement abstenu lors des votes à l’ONU sur la guerre en Ukraine. De son côté, la Corée du Nord a signé un pacte de défense mutuelle avec la Russie en juin 2024. En 2016, « la région Asie-Pacifique » et non pas la « zone Indopacifique » (concept américain) occupait la septième place dans la liste des priorités de la diplomatie russe. En 2023, elle monte à la quatrième. La Russie entend y développer des coopérations économiques, sécuritaires et humanitaires. Depuis près de vingt ans, elle manifeste son opposition aux alliances des États-Unis avec des pays de la région. Ce sentiment s’est renforcé récemment par le rapprochement entre certains pays asiatiques et l’OTAN, le déploiement de systèmes antimissiles américains et le projet de déploiement de missiles balistiques américains de portées intermédiaires (1.000-5.500 km). Le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Singapour et Taïwan sont inscrits sur la liste des pays inamicaux. Par ailleurs, le « Quad », alliance formée en 2007 entre l’Inde, l’Australie, le Japon et les États-Unis, vise à promouvoir la sécurité régionale et la coopération économique dans la zone Indopacifique. Moscou considère le Quad comme un élément de division de la zone en deux blocs selon le modèle de la Guerre froide (1947-1991). Conséquence de son rapprochement continu avec la Chine depuis le milieu des années 1990, la Russie affirme que les stratégies des pays occidentaux dans la zone Indopacifique, qui n’englobent pas l’Afrique orientale ni le golfe Arabo-Persique, visent surtout à contenir l’influence de la Chine. De son côté, Pékin soutient Moscou dans sa volonté d’influence en Europe. Condamnant toutes deux l’élargissement de l’OTAN, Russie et Chine ont notamment créé « l’Organisation de coopération de Shanghai » (OCS) en 2001 avec le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Y ont ensuite adhéré l’Inde et le Pakistan en 2017 et l’Iran en 2023. Mongolie, Biélorussie et Afghanistan ont le statut d’observateurs. En outre, 14 pays non-membres participent aux discussions : Arménie, Turquie, Azerbaïdjan, Égypte, Koweït, Bahreïn Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Népal, Sri Lanka, Maldives, Birmanie et Cambodge. En 2018, l’OCS a affirmé son soutien à la politique chinoise des « Nouvelles routes de la soie » connues en Indopacifique sous le nom de « Belt and Road Initiative » (BRI). L’OCS permet notamment à la Russie de se trouver au cœur des grands équilibres et flux économiques mondiaux et ainsi éviter un déclassement international, consécutif à sa guerre contre l’Ukraine.

Les intérêts de la Russie. Depuis la décennie 2010, la Russie estime que la zone Indopacifique, marquée par la rivalité entre les États-Unis et la Chine, deviendra l’un des théâtres essentiels où se jouera la redéfinition de l’ordre international débarrassé de l’influence dominante de l’Occident. Selon elle, la complexification des rapports de forces dans la région devrait entraîner, à terme, un décrochage des États-Unis de l’Europe, réflexion partagée par les pays européens. De leur côté, les pays asiatiques craignent qu’un « théâtre européen actif » rende les États-Unis moins disponibles dans la zone Indopacifique. En 2012, la Russie crée un ministère dédié à l’Extrême-Orient et, à partir de 2015, organise un forum économique annuel à Vladivostok avec quatre objectifs. Le premier concerne la relance du développement de l’Extrême-Orient russe grâce au dynamisme économique de l’Asie-Pacifique, via l’exportation d’hydrocarbures russes contre des investissements et des achats de technologies avancées. Le deuxième objectif vise à compenser la diminution des liens économiques avec l’Occident, affectés par des sanctions mutuelles après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Le troisième objectif concerne la permanence de l’image de grande puissance de la Russie en pesant politiquement dans l’Asie-Pacifique. Le quatrième consiste à limiter les risques d’une relation économique trop contraignante avec la Chine en développant celles avec le Japon, l’Inde et les dix pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, surtout avec le Viêt Nam et l’Indonésie. En 2016, Moscou évoque l’idée d’un partenariat eurasiatique et de liens entre « l’Union économique eurasiatique », que la Russie domine, et la Chine via son projet BRI (voir plus haut). Il compte aussi sur les perspectives de la « Route maritime du Nord », via l’océan Arctique, pour les communications logistiques avec les pays d’Asie orientale, du Sud et du Sud-Est. Depuis 2022, il devient vital pour la Russie de compenser les effets des sanctions économiques et politiques européennes par un engagement accru en Asie-Pacifique. Elle cherche à y prendre ou consolider des parts de marché et contrer les efforts diplomatiques occidentaux dans la région pour l’isoler. Son discours officiel insiste sur l’union des potentialités de tous les États et des organisations régionales d’Asie-Pacifique, notamment l’ASEAN, l’OCS et l’Union économique eurasiatique.

L’évolution de l’Inde. Le partenariat, déjà ancien, avec l’Inde constitue pour la Russie un élément clé dans sa politique asiatique et un facteur d’équilibre de sa relation avec la Chine. Dès la fin des années 1990, des rencontres régulières entre les ministres des Affaires étrangères de la Russie, de l’Inde et de la Chine ont conduit à soutenir le concept des « BRICS » regroupant, en 2011, le Brésil, la Russie, l’Inde et l’Afrique du Sud. En 2017, l’Inde intègre l’OCS. Or son adhésion au Quad (voir plus haut) la même année est perçue par Moscou comme une manœuvre des États-Unis pour affaiblir la coopération indo-russe et renforcer la pression sur la Chine. Lors du sommet de l’ASEAN en 2019, la Russie déclare que la promotion du concept américain « d’Indopacifique » vise notamment à entraîner l’Inde dans une confrontation avec la Chine. Selon de nombreux politologues russes, la neutralité traditionnelle de l’Inde commence à s’éroder. De son côté, l’Inde cherche à diversifier ses fournitures d’armement mais entend maintenir une coopération avec la Russie dans ce domaine et celui du nucléaire. Elle manifeste aussi son intérêt pour le développement de l’Extrême-Orient russe en proposant un crédit d’un milliard de dollars pour y financer des projets. En outre, Moscou et New Delhi ont conclu un accord sur l’établissement d’une route maritime entre Vladivostok (côte Est de la Russie) et Chennai (côte Est de l’Inde), opérationnelle en 2024, pour favoriser le commerce bilatéral en réduisant la durée de transport entre la route traditionnelle entre Saint-Pétersbourg (côte Ouest) et Mumbai (côte Ouest). Enfin, pour mémoire, les BRIC se sont agrandis en « BRICS+ » avec les adhésions de l’Égypte, des Émirats arabes unis, de l’Éthiopie et de l’Iran en 2024 puis de l’Indonésie en 2025. Actuellement, les BRIC+ représentent 50 % de la population dans le monde et réalisent 35 % du produit intérieur brut mondial.

Loïc Salmon

Stratégie : l’Indopacifique, vision du monde et concept militaire

Indo-Pacifique : les partenariats de sécurité des Etats insulaires

Asie-Pacifique : Inde, Chine et Taïwan, acteurs de la sécurité




Marine nationale : la mission « Clemenceau 2025 » du GAN dans l’océan Pacifique

Outil d’agilité stratégique de projection de puissance, le Groupe aéronaval (GAN) constitue un instrument essentiel de la défense nationale et contribue à la sécurité et la coopération internationale. L’édition 2025 de sa mission « Clemenceau », qui durera plus de quatre mois, le conduira dans l’océan Pacifique, via la mer Rouge.

« Clemenceau 2025 » a été présentée à la presse, le 8 novembre 2024 à Paris, par le contre-amiral Jacques Mallard, commandant la Force aéromaritime française de réaction rapide, constituée du GAN et des forces de surface, amphibie et de guerre des mines. Après une période d’entretien, le porte-avions Charles-de-Gaulle a repris la mer en septembre pour requalifier son équipage et qualifier les jeunes pilotes du groupe aérien embarqué, à savoir une vingtaine de chasseurs Rafale et deux avions de guet aérien Hawkeye.

Missions. Transporteur de l’arme nucléaire, le GAN contribue à la dissuasion, comme les Forces aériennes stratégiques et les sous-marins lanceurs d’engins de la Force océanique stratégique. Capable de durer sur un théâtre d’opérations et parcourir 1.000 km par jour, il permet de délivrer un message de pression ou de réassurance pendant de longues périodes, afin d’appuyer une manœuvre diplomatique. Il peut s’intégrer dans des forces interalliées comme lors de la mission « Aquila » (avril 2024), où ses avions ont été placés sous commandement de l’OTAN. « Clemenceau 2025 » contribue également aux opérations nationales et européennes de renforcement de la sécurité maritime en mer Rouge et en océan Indien. Elle permet de développer l’interopérabilité avec les Marines des pays partenaires et alliés dans les océans Indien et Pacifique. Ce déploiement promeut un espace de navigation libre et ouvert dans le cadre du droit international et contribue à la protection des populations et des intérêts français dans la zone. Présidente du Symposium naval de l’océan Indien en 2021-2022, destiné à améliorer la coopération entre les Marines des pays riverains, la France reprendra cette fonction en 2026-2027.

Moyens. Outil offensif, le GAN voit et comprend la situation dans les airs, sur et sous la mer, le champ électromagnétique, celui des perceptions et le cyber. Outre ses Rafale et Hawkeye, le Charles-de-Gaulle embarque cinq hélicoptères et un état-major. Son escorte compte : un bâtiment ravitailleur pour le soutien logistique ; un sous-marin nucléaire d’attaque pour l’usage de la force ou la protection rapprochée ; un avion de patrouille maritime, stationné sur des points d’appui tout au long de son parcours et destiné à apporter un certain préavis pour les luttes antinavires et anti-sous-marine ; trois frégates françaises pour les défenses anti-aérienne et anti-sous-marine. Afin de maintenir l’interopérabilité avec les Marines alliées, effective depuis une dizaine d’années, cette escorte sera renforcée par des bâtiments de combat grec, portugais, italien, marocain, britannique, australien, canadien, japonais et américain. Après le transit en Méditerranée et en mer Rouge, le GAN participera à divers exercices : « Varuna » avec la Marine indienne ; « La Pérouse » pour la sécurité maritime avec les Marines des pays riverains de l’archipel indonésien ; « Pacific Steller » avec la VIIème Flotte américaine.

Laboratoire d’innovations. « Clemenceau 2025 » va utiliser massivement la donnée. Plusieurs « datacenters », mis en œuvre par des réservistes spécialisés, vont collecter, exploiter et partager les données des senseurs pour augmenter la capacité d’analyse, au sein de la force et via des échanges avec les Marines alliées. Ces données seront mises en commun avec celles de l’historique du théâtre pour une analyse plus pertinente. L’ascendant informationnel libèrera du temps pour des prises de décision plus rapides et plus efficaces par l’état-major embarqué et les commandants des bâtiments de combat.

Loïc Salmon

Mer Rouge : trafic maritime international perturbé, riposte américano-britannique

Marine nationale : la mission « Akila » du GAN en Méditerranée

Stratégie : l’Indopacifique, vision du monde et concept militaire




Stratégie : l’Indopacifique, vision du monde et concept militaire

Face à la montée en puissance de la Chine, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud l’Inde, l’Australie et la France, seule nation de l’Union européenne présente, considèrent l’Indopacifique comme un espace libre et ouvert à sécuriser. Taïwan, la Corée du Nord et la tension indo-pakistanaise constituent des points chauds.

L’Indopacifique a fait l’objet d’un colloque organisé, le 12 juin 2024 à Paris, par l’association 3AED-IHEDN en partenariat avec l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont notamment intervenus : Christian Lechervy, ancien ambassadeur pour le Pacifique au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ; le capitaine de vaisseau Samuel Quéré, chargé de l’anticipation et de la synthèse, notamment pour le Proche-Orient et le Pacifique, à l’État-major des armées. A cette occasion, 3AED-IHEDN a publié un rapport intitulé « L’influence, pilier de la puissance au XXe siècle », dont une partie traite des aspects stratégiques de Taïwan et de l’Australie.

Le contexte géostratégique. Pour contenir la volonté d’expansion de la Chine, indique l’ambassadeur Lechervy, les États-Unis veulent associer l’Inde, puissance démocratique et maritime, à leur politique en Indopacifique, similaire à celle au Proche et Moyen-Orient avec Israël et les Émirats arabes unis, afin de contrôler la mer d’Arabie et le détroit d’Ormuz. Ce mécanisme, informel, ressemble à celui que la Russie a créé avec l’Iran, la Chine et la Corée du Nord pour soutenir son effort de guerre contre l’Ukraine. Aux importantes implantations de la Chine en océan Indien correspond la présence de l’Inde aux Maldives (29.000 médecins, infirmières, enseignants, ingénieurs et gestionnaires y travaillent). De son côté, la Chine a mis en place une plateforme de dialogue avec l’Afghanistan, le Népal et le Boutan, mais qui exclut l’Inde. Par ailleurs, la politique américaine s’intéresse aussi au Nord du Pacifique, théâtre possible d’une confrontation nucléaire. En outre, la sécurité de Taïwan, l’un des rares sujets consensuels entre les partis Démocrate et Républicain, s’inscrit dans la perspective d’un conflit avec la Chine. Actuellement environ 50.000 soldats américains sont répartis entre le Japon et la Corée du Sud. Par suite de la modernisation des arsenaux de la Chine et de la Corée du Nord, les États-Unis développent une coopération opérationnelle avec des pays constituant des points d’appui aériens. Ce soutien aéroportuaire s’étend du Pacifique insulaire à l’Asie du Sud-Est et à l’Afrique. Pour empêcher un blocus de Taïwan par la Chine, les États-Unis renforcent leurs moyens d’intervention aux Philippines, avec qui existe un traité de défense mutuelle (comme avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Thaïlande). Les missiles balistiques nord-coréens étant susceptibles de frapper leur territoire, les États-Unis concentrent le tiers de la capacité de leurs sous-marins nucléaires lanceurs d’engins dans la région. De son côté, la France poursuit le dialogue avec des pays de l’Indopacifique qui ne veulent pas d’alliance totale avec les États-Unis ni de partenariat stratégique avec la Chine. Ce mécanisme inclut des rencontres annuelles avec les ministres des Affaires étrangères des États membres de l’Union européenne. Par ailleurs, la Nouvelle Calédonie et la Polynésie française se trouvent au centre du câblage sous-marin entre l’Asie du Sud-Est et l’Amérique du Sud, enjeu militaire et industriel majeur pour le transit des données et la protection des télécommunications. Ces projets nécessitent des financements publics multilatéraux, notamment français et européens. Or Google, grand producteur américain privé de services informatiques, y est devenu le principal investisseur.

L’action de la France. En 2024, la zone Indopacifique, centre de gravité du monde, représente 60 % de sa population et 60 % de son produit inséreur brut, rappelle le capitaine de vaisseau Quéré. Les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et détenteurs reconnus de l’arme nucléaire, y maintiennent une présence, à savoir les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et la Grande-Bretagne (île de Diego Garcia). S’y ajoutent l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord, également détenteurs de l’arme nucléaire. La stratégie de la France se décline de manière régionale avec quatre sous-régions : le Nord de l’océan Indien ; le Sud de l’océan Indien ; le Pacifique-Sud ; le Nord-Est de la mer de Chine avec Taïwan. Elle vise à protéger ses territoires d’outre-mer, ses ressortissants (1,6 million), ses voies de communication, y compris numériques (câbles sous-marins). Elle contribue à la liberté de navigation maritime et aérienne ainsi qu’à la lutte contre la prolifération d’armes de destruction massive. La France a entamé des négociations avec le Japon, l’Indonésie et l’Inde sur l’accès réciproque aux ports et aéroports permettant un soutien aux forces armées. Les visites ministérielles, le dialogue stratégique, les réunions des états-majors et surtout l’activité de ses forces crédibilise la stratégie d’influence de la France, perçue comme une puissance légitime d’équilibre et d’initiatives en Indopacifique. Dans un contexte de rivalité sino-américaine, de risque de montée rapide aux extrêmes et de possibilité importante d’être instrumentalisée, la France développe ses capacités d’appréciation autonome de la situation par une présence régulière dans la zone pour pouvoir sentir l’ambiance et voir comment les dynamiques évoluent. Cela nécessite des moyens de renseignement et justifie des points d’appui réguliers dans la zone. Il convient de suivre les évolutions des crises en cours, notamment les guerres en Ukraine et au Proche-Orient, qui donneront plus ou moins la liberté d’intervenir éventuellement et selon un cadre juridique à définir. Outre les essais de son troisième porte-avions, la Chine a montré sa capacité de grands déploiements par des exercices navals et aériens autour de Taïwan, notamment lors de l’investiture du nouveau président Lai Tching-té en mai 2024. La France ne pourrait résoudre une crise seule, mais ses moyens aériens, amphibies et terrestres restent crédibles pour protéger ses intérêts et sa souveraineté et aussi rassurer ses partenaires dans des zones d’instabilité. Avec l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Australie, le Canada, la Coré du Sud, le Japon et la Nouvelle-Zélande, elle participe à la mission de l’ONU sur l’embargo contre la Corée du Nord en identifiant les manœuvres d’approvisionnement à couple entre navires marchands suspects et navires nord-coréens, quand les quotas d’importation de pétrole, de charbon et d’acier sont dépassés. Enfin, la mission annuelle « Pégase » de l’armée de l’Air et de l’Espace en Indopacifique complète les déploiements ponctuels du Groupe aéronaval ou de la mission « Jeanne d’Arc » (porte-hélicoptères amphibie et frégate) de la Marine nationale en Indopacifique.

Taïwan et l’Australie. Selon le rapport de 3AED-IHEDN, la Chine pourrait déployer ses forces armées vers le Pacifique à partir de l’île de Taïwan. Déjà, elle parvient à susciter l’intérêt des micro-États en Océanie, afin de limiter les influences de la France et de l’Australie et constituer un front anti-Taïwan dans le Pacifique-Sud. Dans la perspective d’un affrontement avec la Chine en cas de tentative de reconquête de Taïwan par la force, les États-Unis ont signé, en 2021, l’accord de coopération militaire « ANKUS » avec la Grande-Bretagne et l’Australie. Cet accord permettra à l’Australie de se doter de sous-marins à propulsion nucléaire (mais sans armes nucléaires) à long rayon d’action et très discrets. L’Australie pourra alors jouer un rôle plus actif dans la région avec les autres pays membres du « QUAD », à savoir un dialogue quadrilatéral pour la sécurité entre l’Inde, le Japon, les États-Unis et l’Australie. L’AUKUS vise ainsi à empêcher une hégémonie régionale de la Chine. Celle-ci annexe des îlots et des hauts-fonds en mer de Chine méridionale, pour les transformer en bases militaires, accroître sa zone économique exclusive, au détriment de la Malaisie, de Brunei, du Viêt Nam et des Philippines, et enfin étendre son influence jusqu’au détroit de Malacca.

Loïc Salmon

Stratégie : l’action de la France dans la zone indopacifique

Armée de l’Air et de l’Espace : « Pégase 24 » en Indopacifique

Grande-Bretagne : coopération militaire avec la France malgré le « Brexit » et l’AUKUS




Armée de l’Air et de l’Espace : retour d’expérience de « Pégase 2024 » en Indopacifique

La mission « Pégase 2024 » dans la zone Indopacifique (27 juin-15 août) souligne la capacité de la France à déployer très loin une force aérienne, selon le triptyque Rafale, MRTT et A400 M. Le dispositif a mobilisé 480 aviateurs pendant 50 jours sur plus de 90.000 km et dans 13 pays.

Le général de division aérienne Guillaume Thomas, qui en a assuré le commandement tactique, a présenté un retour d’expérience à la presse, le 12 septembre 2024 à Paris. Pendant « Pégase 2024 », l’armée de l’Air et de l’Espace a maintenu ses engagements opérationnels et de sécurisation des Jeux Olympiques (26 juillet-11 août) et Paralympiques (28 août-8 septembre).

Montée en puissance. Pour la première fois, la mission « Pégase » a fait escale à Saint-Pierre-et-Miquelon (un seul A 400 M) à l’aller et à l’île de La Réunion au retour. Pour la première fois, elle a rejoint directement l’Australie avec une escale préalable au Japon. L’évolution d’avions de chasse dans le Pacifique-Nord s’avère difficile, en raison des grandes distances en mer et des conditions météorologiques. Les contingents allemand, espagnol et français sur avions tactiques A400 M ont participé à un exercice de sauvetage pour porter assistance à un équipage confronté à une éjection. Les aviateurs des trois pays membres du programme SCAF (système de combat aérien du futur) ont participé à la planification et à la conduite de « Pégase 24 », dans des pays jamais visités au préalable ou des zones différentes de celles où ils évoluent habituellement. Entre le Canada et l’Australie, le dispositif chasseurs et ravitailleurs a été « mixé », l’unité multinationale MRTT alimentant les Typhoon espagnols et les Rafale français. La maintenance des A 400 M a été « croisée » avec des mécaniciens allemands et français. Les missions aériennes en Indopacifique montent en puissance. La 1ère édition « Pégase 2018 » a mobilisé 3 Rafale, 1 MRTT et 1 A400 M pendant trois semaines avec des escales en in Inde, Malaisie, Indonésie et Australie, à Singapour et au Viêt Nam. La 2ème édition « Heifara 2021 » (3 Rafale, 2 MRTT et 2 A400 M), pendant trois semaines, a porté sur la rapidité jusqu’en Polynésie française en 40 heures et des escales aux États-Unis. La 3ème édition « Pégase 2022 » (3 Rafale, 2 MRTT et 2 A 400 M) a porté sur la rapidité et les opérations multi-domaines (terre, air, mer et espace) pendant trois semaines avec des escales en Inde, Indonésie et Australie et à Singapour. La 4ème édition « Pégase 2023 » a porté sur la masse du déploiement (10 Rafale, 5 MRTT et 4 A 400 M) pendant six semaines avec des escales en Inde, Indonésie, Australie et Corée du Sud et au Japon. La 5ème édition « Pégase 2024 » (7 Rafale, 5 MRTT et 5 A 400 M) a inclus une projection de la Force expéditionnaire conjointe franco-britannique avec 6 Typhoon britanniques, 3 Rafale, 3 MRTT et 4 A400 M depuis la France jusqu’en Australie avec deux étapes aux Émirats arabes unis et à Singapour.

Exercices interalliés. Pendant « Pégase 2024 », trois grands exercices ont permis l’entraînement en vue d’un conflit de haute intensité (détails dans l’article lié ci-dessous). « Arctic Defender » (6-18 juillet) s’est déroulé en Alaska dans une vaste zone permettant d’évoluer sans contrainte dans des modes supersoniques et à très basse altitude pour les Rafale (expérimentations de la dernière version F 4.1) et les Typhoon et avec des atterrissages sur des terrains sommaires pour les A400 M. « Pitch Black » (12 juillet-3 août) s’est déroulé en Australie sur une zone (60 % la superficie de la France) permettant l’engagement de 80 aéronefs en même temps. Des maintenances croisées entre techniciens australiens et français ont eu lieu sur les MTRTT. « Tarang Shakti », premier exercice aérien multinational en Inde avec les participations de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne et de la Grande-Bretagne, a permis des maintenances croisées indiennes et françaises sur Rafale. Pour la première fois, les Philippines ont été incluses dans une mission « Pégase ».

Loïc Salmon

Armée de l’Air et de l’Espace : « Pégase 24 » en Indopacifique

Armée de l’Air et de l’Espace : missions « Heifara » et « Wakea » dans le Pacifique

Aéronautique militaire : technologie, stratégie et concurrence accrue




Armée de l’Air et de l’Espace : « Pégase 24 » en Indopacifique

La mission aérienne « Pégase 24 », qui se déroule dans la zone Indopacifique du 27 juin au 15 août 2024, réalise trois premières : participation de l’Allemagne, de l’Espagne et de la Grande-Bretagne ; déploiement des nations du projet SCAF ; projection de la Force expéditionnaire conjointe franco-britannique (CJEF).

Le volet opérationnel. « Pégase 24 » vise à entraîner la composante aérienne de la CJEF dans un contexte opérationnel de haute intensité, à renforcer l’interopérabilité de l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE) avec ses partenaires étrangers et à affirmer la liberté de navigation. La stratégie de la France en Indopacifique porte sur la protection de ses espaces souverains, la promotion du droit international et l’instauration de partenariats avec les pays riverains pour renforcer la stabilité régionale. Elle prend en compte les conséquences de la pandémie du Covid-19, l’accélération de la compétition entre les États-Unis et la Chine, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la reconfiguration au Sahel, les crises au Moyen-Orient et le changement climatique. Les territoires ultra-marins de la France constituent 9 Mkm2 de sa zone économique exclusive : Mayotte ; La Réunion ; Nouvelle-Calédonie ; Polynésie française ; Terres australes et antarctiques françaises ; Clipperton ; Saint-Pierre-et-Miquelon. En Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française et à La Réunion, 2 chasseurs Rafale, 1 avion de transport A400 M Atlas et 1 avion multi-trôles A330 MRTT Phénix participent à des interactions nationales. L’opération « Pacific Skies » déploie des avions (Rafale, Eurofighter Typhoon, A330 MRTT et A400 M) des pays membres du projet SCAF (Allemagne, Espagne et France), qui participent notamment à l’exercice « Arctic Defender » (6-17 juillet) en Alaska avec le Canada et les États-Unis. Cet exercice met en œuvre plus de 80 aéronefs, dont 4 Rafale au standard F 4.1, 3 A330 MRTT et 3 A 400 M, pour une préparation opérationnelle incluant vols supersoniques à très basse altitude, brouillage électromagnétique et menaces sol-air réelles et simulées. Par ailleurs, du 6 au 10 juillet, l’opération « Griffin Strike » met en œuvre la composante aérienne de la CJEF sous le contrôle du Centre air de planification et de conduite des opérations à Lyon-Mont Verdun. L’AAE y déploie 3 Rafale, 2 A 400 M et 2 A330 MRTT. Via les Émirats arabes unis et Singapour, tous les avions rallient l’Australie pour un entraînement d’entrée en premier sur un théâtre. Ils participent ensuite à l’exercice « Pitch Black » (12 juillet-3 août), qui accueille 2.500 participants et plus de 100 aéronefs de 17 pays (Allemagne, Australie, Canada, Espagne, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Malaisie, Papouasie Nouvelle-Guinée, Philippines, Corée du Sud, Grande-Bretagne, Singapour et Thaïlande). Du 6 au 13 août, 3 Rafale et 1 A330 MRTT participent à « Tarang Shakti », premier exercice aérien multinational en Inde, où plus de dix nations sont invitées, avec des chasseurs, des avions de transport, des avions ravitailleurs, des avions de détection et de contrôle aéroporté (AWACS) et des drones.

Le volet diplomatique. L’escale au Canada permet de réaliser des interactions sur MRTT, en cours d’achat par Ottawa. Le haut niveau d’interopérabilité avec les États-Unis pour les doctrines, les procédures d’emploi et les moyens permet d’intervenir conjointement. L’implantation de Forces françaises aux Émirats arabes unis permet de mener des missions opérationnelles et logistiques. Outre l’achat d’A330 MRTT, d’hélicoptères Caracal et de missiles Aster 30, Singapour a participé à la lutte contre Daech au Levant (Rafale français ravitaillés par KC-135 singapouriens) et forme une partie de ses pilotes en France. L’Australie dispose de l’A330 MRTT et entraîne ses chasseurs F-35 avec les Rafale. L’Indonésie a acheté des Rafale, des A 400M et des sous-marins français. La France et la Nouvelle-Zélande participent à des actions humanitaires communes.

Loïc Salmon

Armée de l’Air et de l’Espace : mission « Pégase 2022 », projection vers l’Asie-Pacifique

Armée de l’Air et de l’Espace : « Skyros 2021 », mission en interalliés en Eurasie




Indopacifique : trafics d’armes à feu légères en hausse

Les trafics d’armes légères et de petit calibre (ALPC), liés à ceux de la drogue et d’êtres humains, au braconnage et à la piraterie, augmentent dans la zone Indopacifique, qui ne bénéficie d’aucune institution régionale de coordination de lutte et de prévention.

C’est ce qui ressort d’une étude, publiée, en mars 2023 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Éole militaire. Y ont notamment contribué : Marie-Pierre Arnold, section de lutte contre les armes à feu, Office des Nations unies contre les drogues et le crime (ONUDC) ; Himayu Shiotani, directeur de la politique internationale à l’organisation britannique non gouvernementale Conflict Armement Research (CAR) ; Cyrille Poirier-Coutansais, directeur de recherche au Centre d’études stratégiques de la marine.

Les menaces. Selon un rapport du secrétaire général des Nations unies, les ALPC ont causé environ 30 % des décès civils dans les conflits armés en 2020 et ont été utilisées pour mener plus de 85.000 attaques terroristes entre 2011 et 2020. Des liens directs existent entre trafics d’armes, terrorisme et conflits armés, souligne Marie-Pierre Arnold. Les organisations criminelles, actives dans les trafics d’armes, d’ivoire, d’écailles de pangolin, d’animaux sauvages et de bois, vendent aux groupes terroristes les armes qu’ils auraient de grandes difficultés à acquérir, comme des missiles air-sol américains en échange de drogue d’origine sri-lankaise. En Asie du Sud-Est, le trafic illégal de bois nécessite des ALPC pour assurer la protection des sites déboisés et du transport du bois. En outre, certains États vendent légalement des bois à des groupes de criminalité organisée en échange d’armement. Par ailleurs, le Pakistan et l’Afghanistan jouent un rôle majeur dans les trafics d’armes dans la zone Indopacifique. Depuis les années 1980, de nombreuses armes en parfait état ont été laissées en Afghanistan par les forces armées soviétiques puis de l’OTAN. Puis, les talibans vendent ces armes, trop modernes pour eux, à des groupes terroristes capables de les utiliser. Les circuits des armes suivent ceux de la drogue d’Afghanistan vers l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est. Contrairement à CAR (voir plus loin), l’ONUDC ne peut effectuer d’enquêtes sur le terrain. Il se base sur les informations transmises par les États eux-mêmes et en disposent peu pour la zone Indopacifique. L’ONUDC est chargé du respect du Protocole contre la fabrication et le trafic illicite d’armes à feu, de leurs pièces éléments et munitions mais pas de celui du Traité sur le commerce des armes (TCA). Or ces instruments juridiques, très complémentaires, suscitent peu d’adhésions dans la zone. Ainsi, l’Australie, l’Archipel des Palaos et la Corée du Sud ont ratifié les deux, le Japon n’a pas ratifié le Protocole, l’Inde n’a pas signé le TCA et la Thaïlande n’a signé aucun des deux. Enfin, l’ONUDC a élaboré un programme d’enquêtes sur les flux financiers relatifs aux trafics d’ALPC, car les réseaux criminels ne sont pas toujours situés sur le territoire de certains États, mais utilisés au sein de leur diaspora à l’étranger.

Les détournements d’armes. Selon Himayu Shiotani, les enquêtes de terrain de CAR ont identifié plus de 600.000 armes, munitions et matériels connexes détournés dans 26 États. Ces détournements se classent en quatre catégories. La première porte sur la mauvaise gestion des stocks nationaux d’armes, facilitant des détournements accidentels ou volontaires par manque de suivi des livraisons, dont ont profité les talibans et d’autres groupes armés. La deuxième catégorie concerne les re-transferts non autorisés. Un importateur officiel redirige les armes vers un autre importateur, mais sans l’accord de l’exportateur initial. Des missiles antichars bulgares ont ainsi été exportés vers un pays tiers, d’où ils ont été retransférés à des destinataires irakiens. Soit l’exportateur initial n’avait pas demandé de garanties suffisantes quant à la réexportation des armes vendues, soit cela résulte de lacunes dans les contrôles post-livraisons, de difficultés posées par le traçage des armes détournées ou du manque de partage d’informations. La troisième catégorie porte sur la captation d’armes sur le champ de bataille. Ainsi, des systèmes portatifs de défense aérienne polonais, issus d’un lot envoyé en Géorgie pendant la guerre contre la Russie en 2008, ont été retrouvés en 2018 chez des groupes armés illégaux dans la région du Donbass (Ukraine). La quatrième catégorie concerne les détournements consécutifs à l’effondrement d’un État. Par exemple, des grenades antichars RPG-7 nord-coréennes, volées dans une caserne libyenne après la chute du régime Kadhafi en 2011, ont été interceptées en 2014 au Liban à bord d’un cargo venu de Libye. D’autres grenades, issues du même lot, ont été retrouvées en Centrafrique. Selon CAR, ce risque de détournement d’armes peut être évalué par des indices relatifs à l’importateur, à l’entité finançant l’achat, au destinataire ou à la logistique du transfert. Une enquête approfondie sur les réseaux de fournitures d’armes à l’État islamique, en Syrie et en Irak, a établi son intérêt pour le développement de moteurs d’aéronefs capables de larguer des engins explosifs improvisés, en montant de fausses entreprises dans des pays voisins et en y détournant des composants d’explosifs à l’insu des producteurs. En cas de détournement d’armes, souligne CAR, il faut d’abord identifier celles-ci. Les analyses de saisies d’ALPC ont identifié des copies non enregistrées d’armes, des oblitérations de leurs éléments d’identification ou des assemblages, sur place, d’armes envoyées en pièces détachées. En 2021-2022, CAR a répondu à plus de 4.500 demandes de traçage d’armes avec un taux de réussite de 42 %.

La voie maritime. La mondialisation et l’internet ont entraîné une extension considérable des trafics illicites par voie maritime sur toute la planète, indique Cyrille Poirier-Coutansais. La cocaïne entre massivement en Europe à bord de porte-conteneurs, car l’économie à flux tendus rend impossible un contrôle approfondi et facilite la dissimulation de quelques conteneurs remplis de drogue parmi des centaines d’autres. Par ailleurs, avec la fin de la guerre froide (1991), les États-Unis, la Russie et les pays européens ont réduit leur présence navale partout. Toutefois, un réarmement naval des pays asiatiques se manifeste dans toute la zone Indopacifique. En outre, depuis la crise financière de 2007-2008, la production industrielle se relocalise dans de grandes aires régionales. Malgré une reprise du transport maritime en 2020-2021 après la pandémie du Covid-19, sa croissance reste inférieure à celle du produit intérieur brut mondial depuis 2007-2008. La numérisation de l’industrie, qui accompagne la relocalisation de la production, renforce les compétitivités européenne et américaine face à la concurrence asiatique. Par ailleurs, la vision universaliste fait place à un raisonnement réduit à l’échelle d’un continent, estime Cyrille Poirier-Coutansais. Ainsi en matière de lutte contre le réchauffement climatique, l’Union européenne envisage l’instauration d’une taxe carbone à ses frontières, qui constitue, de fait, une barrière douanière et protège le fonctionnement propre à son organisation. Parmi les autres États européens, seule la France possède des intérêts directs dans la zone Indopacifique. La lutte contre la piraterie somalienne a nécessité une coopération entre les Marines européennes, américaine, indienne, chinoise, japonaise et russe dans la zone Indopacifique. Mais la guerre en Ukraine révèle déjà une forme d’indifférence vis-à-vis des événements internationaux dans certaines régions éloignées. En outre, les adoptions de convention internationales d’intérêt commun, comme l’utilisation durable de la biodiversité marine en haute mer, deviennent très difficiles, même dans le cadre de l’ONU. Or la lutte contre les trafics d’ALPC en Indopacifique nécessite un accord international pour la mise en œuvre d’outils juridiques et de moyens efficaces de surveillance des conteneurs (traqueurs de localisation et drones).

Loïc Salmon

Sécurité : les armes légères et la lutte contre leurs trafics

Stratégie : l’action de la France dans la zone indopacifique

Asie-Pacifique : Inde, Chine et Taïwan, acteurs de la sécurité




Missiles : amélioration de la technologie de la Corée du Nord

Les essais du missile intercontinental Hwasong-15 visent à renforcer la capacité de frappe nucléaire de la Corée du Nord, dont le missile de portée intermédiaire Hwasong-12 pourrait déjà atteindre l’île américaine de Guam.

Ce thème a fait l’objet de deux notes publiées à Paris, l’une en février et l’autre en mars 2023, par la Fondation pour la recherche stratégique et rédigées par Antoine Bondaz, directeur du Programme Corée sur la sécurité et la diplomatie, Stéphane Delory, maître de recherche, et Christian Maire, chercheur associé.

Avancées réalisées. Le 18 février 2023, un missile Hwasong-15, tiré vraisemblablement depuis l’aéroport international de Pyongyang, a effectué une trajectoire « plongeante » pour vérifier tous les paramètres de propulsion. Selon l’agence de presse officielle KCNA, ce missile aurait atteint un apogée (point le plus éloigné de la terre) de 5. 768 km et une portée de 989 km pour un temps de vol de 67 minutes avec un retour précis dans une zone prédéterminée en mer. Ce troisième essai fait suite à celui du 3 novembre 2022, pour un apogée de 1.920 km, une portée de 760 km et une vitesse de 5km/s. L’essai du 29 novembre 2017 a réalisé un apogée de 4.475 km, une portée de 950 km et un vol de 53 minutes. A l’époque, Pyongyang avait déclaré que ce missile pouvait cibler tout le territoire américain, soit une portée minimale de 11.000 km…confirmée ultérieurement par les Forces américaines en Corée du Sud ! Tous les missiles nord-coréens de portées intermédiaires et intercontinentales utilisent la propulsion liquide des lanceurs spatiaux Taepodong et Unha, testés en 1999, 2006, 2009, 2012 et 2016. Ces engins dépendent d’infrastructures routières de bonne qualité pour des transits sur des distances limitées (photo). La propulsion liquide s’appuie sur la combustion de deux ergols, à savoir un comburant (peroxyde d’azote) et un carburant (kérosène), stockés dans deux réservoirs distincts et mélangés dans la chambre de combustion. La transformation structurelle de réservoirs à fonds séparés en réservoirs à fonds communs permet d’emporter jusqu’à 2.600 kg d’ergols supplémentaires, d’allonger la durée de combustion de 8 à 9 secondes et d’améliorer les performances en vol de façon sensible. L’acquisition de la technologie du moteur soviétique RD-250, qui utilise ces ergols stockables et très énergétiques, permet à la Corée du Nord de concevoir des missiles autour d’un système de propulsion de très forte poussée, indispensable pour s’affranchir de la pesanteur terrestre. Cette évolution a été démontrée avec succès lors des essais en vol des missiles à longue portée effectués à partir de 2017. Un autre enjeu technologique porte sur la forme du corps de rentrée dans l’atmosphère, soumis aux fortes contraintes des flux thermiques résultant de vitesses supérieures à 7 km/s. Le corps de rentrée du Hwasong-15 ressemble à celui du missile intercontinental américain Titan II (portée de 15.000 km) des années 1950-1960, dont la forme a évolué depuis. Mais cela a nécessité de nouveaux matériaux, dont la Corée du Nord ne maîtrise pas encore la technologie. Le corps de rentrée du Hwasong-15 lancé le 29 novembre 2017 emportait surtout des systèmes de mesures et d’instrumentation. Celui lancé le 18 février 2023 pourrait avoir emporté un lest, réplique d’une charge militaire.

Origines soviétiques puis chinoises. Client traditionnel de l’URSS, la Corée du Nord a bénéficié de son aide pour la conception de certains missiles à courte portée et à propulsion solide. Mais par la suite, les dimensions et la structure du Hwasong-15 présentent des analogies avec le missile chinois DF-4 à propulsion liquide, d’une portée de 5.000 km et emportant une charge utile de 2.200 kg. Le lanceur spatial chinois CZ-I dérive du DF4. La complexité des éléments d’un missile nécessite des outils industriels très spécialisés. La Corée du Nord semble en avoir acquis ainsi que les données techniques du CZ-I.

Loïc Salmon

Indo-Pacifique : éviter l’escalade nucléaire malgré la compétition stratégique accrue

Japon : protection et évacuation des ressortissants en cas de crise en Corée et à Taïwan

Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est




Japon : stratégie de défense et de sécurité et programmation militaire renforcées

Conséquence de la guerre en Ukraine, le Japon a décidé de se doter des capacités de dissuasion d’une invasion de son territoire et de sa défense en première ligne. Toutefois, il doit trouver un équilibre entre les États-Unis, son protecteur militaire, et la Chine, son premier partenaire économique, dont la rivalité devrait s’exacerber dans les dix prochaines années.

Dans une note publiée le 24 mars 2023 en région parisienne par la Fondation pour la recherche stratégique, Valérie Niquet, maître de recherche, analyse la nouvelle stratégie de sécurité et de défense du Japon et son programme militaire 2023-2027.

Augmentation des capacités militaires. Dès 2027, le Japon veut pouvoir répondre efficacement à une invasion ennemie avec le soutien des États-Unis, conformément au traité bilatéral de sécurité de 1951 qui autorise la présence de forces armées américaines sur son territoire. A l’horizon 2030, il compte pouvoir repousser une attaque plus tôt et plus au large. Cela nécessite d’abord de développer des capacités dans sept domaines prioritaires : tirs à distance de sécurité ; renforcement de la défense anti-aérienne et antimissiles ; développement d’une force de drones ; renforcement de la synergie entre les opérations dans les milieux terrestre, aérien, maritime et spatial ; le cyber ; le commandement et la conduite des opérations (renseignement, déploiement et mobilité) ; l’action militaire dans la durée et la résilience. Par ailleurs, le Japon compte porter le budget de sa défense à 2 % de son produit intérieur brut en 2027 (voir encadré) et acquérir plusieurs centaines de missiles de croisière américains Tomahawk de 1.500 km de portée, afin de contre-attaquer jusque dans le territoire ennemi. Vers 2030, le Japon devrait étendre la portée de ses propres missiles antinavires T12 à 1.000 km, soit la distance le séparant de la Corée du Nord. Combinée à la défense anti-missiles, cette allonge vise à dissuader une attaque de l’ennemi par missiles balistiques, de croisière ou hypersoniques ou à l’empêcher de lancer une seconde frappe. Il s’agit de ralentir sa décision et de compliquer son calcul du bénéfice escompté par rapport au coût induit. Tout cela implique un partage du renseignement avec les États-Unis. Dès septembre 2022, les deux pays ont décidé d’analyser conjointement les informations fournies par les drones américains MQ9 Reaper. En novembre, les forces navales d’autodéfense japonaises ont procédé, au large de l’archipel d’Hawaï, à des tirs d’essais de missiles Aegis SM3 block IB et SM3 block IIA, développés en commun par les États-Unis et le Japon. Ce dernier va renforcer ses moyens satellitaires de renseignements optiques et coordonner leur exploitation. Aujourd’hui, seuls les États-Unis peuvent lui fournir les renseignements nécessaires au ciblage d’objectifs ennemis et aux frappes à longues distances.

Menaces en Extrême-Orient. Le Japon est d’abord préoccupé par l’activité de Chine dans la région, qui n’hésite pas à recourir à la force ou à la coercition pour modifier une situation. En effet, elle manifeste une présence navale constante devant les îles japonaises de Senkaku et multiplie les intimidations militaires autour de Taïwan, tout en prônant une réunification pacifique. En outre, elle accroît ses capacités militaires par l’intégration des technologies civiles et le développement de missiles hypersoniques, qui réduisent l’efficacité des systèmes japonais de défense antimissiles. Selon Tokyo, sa stratégie de déni d’accès vise à dissuader ou à ralentir l’intervention de puissances étrangères dans sa zone d’action potentielle, notamment face à Taïwan et au Japon. Toutefois, les intérêts économiques du Japon restent considérables en Chine, où sont installées plus de 40.000 de ses entreprises et où ses investissements représentent 16,9 % du total des investissements directs étrangers. La volonté de réduction de cette dépendance économique se heurte à l’impossibilité d’un découplage. Outre l’importance du marché chinois, les entreprises japonaises rentabilisent leurs investissements par la capacité de la Chine à produire de façon réactive à des prix encore compétitifs. Quoique 63 % des entreprises japonaises estiment que le rivalité Chine-États-Unis constitue un risque pour le monde, elles sont 30 % à l’imputer à la Chine et 70 % aux États-Unis, dont les règles de contrôle des investissements et des exportations sont perçues comme de entraves. Cette vision rejoint celle de l’Union européenne. Toutefois, comme les Pays-Bas, le Japon a décidé de ne pas fournir à la Chine les technologies de production de semi-conducteurs de dernière génération. Par ailleurs, la Corée du Nord reste la deuxième menace pour le Japon, en raison de la multiplication de tirs de missiles dans la mer du Japon de la perspective d’un nouvel essai nucléaire. La Russie arrive en troisième position, par suite de son rapprochement avec la Chine et de l’organisation d’exercices militaires communs au large du Japon, notamment dans le détroit de Tsushima séparant les îles de Honshu et de Hokkaïdo. Pour Tokyo, le conflit russo-ukrainien apparaît comme un signal d’alarme du risque de guerre imminente, avec la similitude des situations de l’Union européenne et du Japon face aux menaces russes et chinoises.

Coopérations interalliées accrues. Vu le contexte régional tendu, le Japon entend renforcer son alliance avec les États-Unis et profiter de sa dissuasion nucléaire. Lui-même s’interdit de posséder, d’importer ou d’introduire des armes nucléaires sur son territoire…depuis1967 ! De leur côté, les États-Unis attendent de lui un plan d’action en cas de conflit dans le détroit de Taïwan. Actuellement, les forces américaines stationnées au Japon ne peuvent intervenir à partir de leurs bases qu’avec l’autorisation de Tokyo. Le conflit russo-ukrainien a donné au Japon l’occasion de se ranger du côté de l’Occident, de fournir une aide économique et du matériel paramilitaire défensif à l’Ukraine et d’accueillir certains de ses ressortissants, qualifiés de « personnes déplacées » et non pas de « réfugiés » pour éviter de créer un précédent. Cette guerre souligne l’importance des stocks de munitions, des drones et de l’interaction entre le cyber, la guerre informationnelle et l’espace, domaines au centre de la réflexion stratégique de l’alliance nippo-américaine. Au début des années 2010, des accords de coopération en matière de transferts d’équipements et de logistique ont été conclus avec les États-Unis, l’Australie, la Grande-Bretagne, l’Inde et la France. En outre, le Japon a signé des « accords d’accès réciproques » avec la Grande-Bretagne en janvier 2022 et avec l’Australie en janvier 2023, autorisant des exercices militaires communs de grande ampleur.

Loïc Salmon

Selon l’organisme « Global Firepower », qui classe 145 pays selon leurs capacités militaires conventionnelles (hors armements nucléaires), le Japon occupe le 8ème rang mondial en 2023 après les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, la Grande-Bretagne, la Corée du Sud et le Pakistan. Il dispose de 1.400 aéronefs, 36 frégates dont 8 équipées du système d’armes naval américain Aegis (radars et missiles antinavires et anti-aériens), 21 sous-marins et 2 porte-aéronefs. En cas de crise, le ministère de la Défense exerce un contrôle direct sur les garde-côtes, qui dépendent du ministère des Territoires, des Infrastructures et du Tourisme. Partage d’informations et rapprochement opérationnel ont déjà eu lieu. Le ministère de la Défense devrait prendre à sa charge une partie du budget des garde-côtes. Par ailleurs, il pourra participer au financement de la recherche et du développement du pays en général et à celui des infrastructures publiques. En décembre 2022, le gouvernement japonais a décidé de porter le budget de la défense à 2 % du produit intérieur brut d’ici à 2027, pour donner suite aux demandes répétées des États-Unis et correspondant à l’objectif de l’OTAN. Le budget de la loi de programmation militaire 2023-2027 atteindra alors 315 Mds$. Celui de l’année fiscale 2023-2024 (avril-mars) se monte à 51 Mds$ avec une hausse annuelle de 26,3 %, la plus élevée depuis 1952.

Japon : protection et évacuation des ressortissants en cas de crise en Corée et à Taïwan

Missiles : amélioration de la technologie de la Corée du Nord

Japon : multilatéralisme dans un contexte stratégique tendu

 




Inde : actualisation du partenariat stratégique avec la France

La stabilité de la zone Indo-Pacifique et sa sécurité maritime constituent les principaux objectifs du partenariat stratégique franco-indien, en vigueur depuis 1998 et dont le développement va du fond des mers au domaine spatial en passant par le cyberespace.

Olivia Penichou, déléguée à l’information et à la communication de la défense, et le général de division Patrik Steiger, chef du service des affaires de sécurité internationales de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), ont présenté la coopération de défense entre la France et l’Inde, lors d’un point de presse le 6 juillet 2023 à Paris.

Enjeux et souvenirs communs. Puissance nucléaire, l’Inde est devenue un acteur majeur dans la zone Indo-Pacifique et la France le seul pays européen à y disposer d’une présence militaire permanente, rappelle Olivia Penichou. La stratégie française dans la région définit cinq objectifs principaux : la protection des intérêts français ; la promotion d’une coopération au profit de la sécurité de la région ; la préservation de l’accès aux espaces communs ; la promotion du multilatéralisme pour le maintien de la paix et de la stabilité ; la lutte contre le changement climatique. En raison de l’importance du partenariat stratégique entre les deux pays, le Premier ministre indien Narendra Modi a été invité à assister au défilé militaire du 14 juillet à Paris. Les participations de 240 soldats des forces armées indiennes et de 3 avions Rafale indiens ont permis d’honorer la mémoire des 74.000 soldats indiens morts pendant la première guerre mondiale.

Dialogues de hauts niveaux. Le partenariat stratégique entre la France et l’Inde se caractérise par une relation de confiance et une cinquantaine d’actions de coopération, dont la moitié porte sur le domaine maritime, souligne le général Steiger. Le dialogue initial, mené par le président de République, se décline chaque année au niveau du ministre des Armées avec l’aide du haut comité de défense, dont font partie la directrice générale de la DGRIS et le ministère indien de la Défense. En parallèle ou en même temps, un sous-comité militaire du niveau de l’État-major des armées travaille avec un sous-comité armement pour préparer les décisions du dialogue annuel de défense. Tout ceci est accompagné ou précédé par des réunions d’états-majors de chaque armée. Ce dispositif décline les orientations et les décisions prises au niveau politique. Dans l’autre sens, il a vocation à nourrir et à contribuer au dialogue des autorités. Cette relation bilatérale, renforcée par des visites ministérielles réciproques, est portée sur le terrain par les missions de défense de l’ambassade de France en Inde, deuxième en importance du réseau diplomatique français après celle aux États-Unis. Au niveau régional, les autorités militaires commandant de zones, à savoir l’émiral « Alindien » pour l’océan Indien et l’amiral « Alpaci » pour le Pacifique, animent ce dialogue à leur niveau dans un cadre bilatéral ou multilatéral comme l’Indian Ocean Naval Symposium (IONS, Symposium naval de l’océan Indien). Ce dernier permet de coopérer avec les pays de la zone pour le secours aux populations et la lutte contre les catastrophes naturelles. Soutenue par l’Inde, la France a obtenu la présidence de l’IONS de 2021 à 2023 et a organisé, en 2022, l’exercice « Imex » qui a réuni 16 nations sur des scénarios de réponse à des catastrophes naturelles. L’IONS permet de réunir, autour d’une même table, les Marines de l’Iran, de la Grande-Bretagne, de l’Australie, des Émirats arabes unis, de la France et de l’Inde et, ainsi, de maintenir un contact entre ces pays. Par ailleurs, dans le domaine spatial, la France accompagne le programme indien depuis 1964. En juin 2023, toutes deux ont lancé un dialogue sur la sécurité spatiale. Dans le cyber, la feuille de route franco-indienne de 2019 sur la sécurité numérique a donné lieu à cinq réunions bilatérales et interministérielles avec les ministères de l’Europe et des Affaires étrangères, des Armées et de l’Intérieur et l’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information.

Déclinaisons militaires

Selon le général Steiger, le partenariat stratégique franco-indien se traduit par la réalisation d’exercices militaires conjoints, de nombreuses visites d’autorités militaires et des échanges dans le domaine de la formation et de l’enseignement militaire supérieur. Comme lors de la présidence française de l‘Union européenne au premier semestre 2022, celle de l’IONF a mis en avant le partenariat avec l’Inde, notamment par la co-organisation d’un forum sur la sécurité et la coopération dans l’Indo-Pacifique au niveau politique. En océan Indien, la dimension maritime se décline selon trois axes. Le premier concerne les séquences d’entraînement bilatéral lors des escales de la mission « Jeanne d’Arc » (École d’application des élèves officiers de marine) et du groupe aéronaval avec des exercices, échanges d’experts et actions de soutien. Le deuxième axe porte sur les activités bilatérales dans la zone Sud de l’océan Indien, à partir de La Réunion, avec des patrouilles coordonnées entre les unités indiennes et françaises. Le troisième consiste en l’organisation d’échanges quotidiens d’informations maritimes à la suite de l’accord de mars 2018, renforcé par l’affectation d’un officier de liaison français au Centre de fusion des informations maritimes de la Marine indienne à New Delhi depuis 2019. A titre indicatif, sept escales françaises ont eu lieu en Inde depuis septembre 2022 : frégate Aconit en novembre 2022 ; porte-avions Charles-de-Gaulle et deux frégates en janvier 2023 ; porte-hélicoptères amphibie Dixmude(mission « Jeanne d’Arc) en mars ; frégate La-Fayette en mars ; bâtiment hydrographique Beautemps-Beaupré en juin ; frégate Surcouf en juin ; frégate multi-missions Lorraine en juillet. L’accord de soutien logistique mutuel, conclu en mars 2018, facilite l’accès aux ports militaires indiens et français. Par ailleurs, plusieurs exercices navals majeurs se sont déroulés au cours du premier semestre 2023. En janvier, l’exercice bilatéral « Varuna », dont la première édition remonte à 2001, a mis en œuvre le groupe aéronaval, des bâtiments de la Marine indienne et des aéronefs indiens. En mars, outre la mission « Jeanne d’Arc » avec des bâtiments indiens, le grand exercice international « La Pérouse » a inclu les participations de l’Inde, de la France, des États-Unis, du Japon et de l’Australie dans le golfe du Bengale. Dans le domaine terrestre, la coopération devrait se développer. Actuellement, elle s’articule autour de missions d’expertise, comme le combat en montagne et la lutte contre les engins explosifs improvisés, et l’exercice biannuel « Shakti » au niveau section, dont la huitième édition est prévue en octobre 2023. En outre, l’exercice « Frinjex » s’est tenu en marge de l’escale de la mission « Jeanne d’Arc », en raison de la présence d’un groupement tactique embarqué à bord du porte-hélicoptères amphibie Dixmude. La coopération aérienne militaire est organisée autour de l’exercice bilatéral franco-indien « Garuda » et la mission « Pégase » de projection de puissance en Indo-Pacifique par des avions de l’armée de l’Air et de l’Espace partis de France et d‘autres pays de la zone. Elle se renforce à la faveur de la montée en puissance des avions Rafale de l’armée de l’Air indienne. Dans cette perspective, quatre Rafale indiens ont participé à l’exercice bilatéral « Volfa », qui a été intégré à l’exercice interarmées de haute intensité « Orion ». Les missions ont porté sur la défense aérienne et l’attaque au sol. L’intégration des Rafale indiens a permis d’optimiser les procédures de coopération. Les 36 avions Rafale, commandés en France en 2016 pour 8 Mds€, ont tous été livrés, malgré la pandémie de Covid-19 (2020-2021). Enfin, dans le domaine de l’enseignement militaire supérieur, un officier indien suit la scolarité de l’École de guerre à Paris, laquelle devrait en accueillir deux en 2025. Du côté français, le futur attaché de défense suit celle du « National Defence College » (son équivalent) à New Delhi.

Loïc Salmon

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