14 juillet 2024, un défilé avenue Foch et sans véhicules modernes

Le défilé militaire du 14 juillet 2024 quitte l’avenue des Champs-Élysées à Paris et se déroule avenue Foch. Outre l’absence de véhicules militaires en service, l’effectif des troupes à pied diminue.

Le général de corps d’armée Christophe Abad, gouverneur militaire de Paris, l’a présenté à la presse le 10 juin 2024. Le défilé compte 4.500 participants, dont 4.000 à pied, 45 avions, 22 hélicoptères et 200 chevaux de la Garde républicaine.

Commémorations. L’animation initiale du défilé porte sur le 80ème anniversaire de la libération de la France. Des véhicules de la seconde guerre mondiale participent au défilé avec les emblèmes des 31 pays y ayant contribué : États-Unis, Canada, Grande-Bretagne, Slovaquie, République tchèque, Grèce, Pays-Bas, Norvège, Danemark, Belgique, Pologne, Luxembourg, Australie, Nouvelle-Zélande, Algérie, Maroc, Tunisie, Bénin, Cameroun, Comores, Congo, Guinée, Gabon, Côte d’Ivoire, Madagascar, Djibouti, Mauritanie, Sénégal, République centrafricaine, Tchad et Togo. Parmi les troupes à pied, figurent les unités « Compagnons de la Libération », à savoir : le Régiment de marche du Tchad pour l’armée de Terre ; le Commando Kieffer et le Bataillon de fusiliers marins Amyot d’Inville pour la Marine nationale ; l’Escadron de chasse 3/30 « Lorraine » et l’Escadrille française de chasse N°1 pour l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE). Le débarquement de Provence (15 août) est rappelé par 1 avion ravitailleur MRTT Phénix et 4 Mirage 2000D et celui de Normandie (6 juin) par 1 avion E-3F AWACS, 1 Rafale C, 1 Mirage 2000-5F, 3 chasseurs américains, 1 bombardier Avro Lancaster de la seconde guerre mondiale et 1 chasseur Typhoon britanniques.

Défilé aérien. La projection de forces est représentée par 1 avion long-courrier A330, 1 A400M Atlas et 2 Rafale et le Groupe aérien embarqué par 5 Rafale M et 1 E2C Hawkeye. Les Forces aériennes stratégiques déploient 1 ravitailleur KC-135 et 4 Rafale B puis 1 MRTT Phénix et 2 Rafale B. La fonction stratégique « Reconnaissance/Anticipation » est représentée par 1 avion biréacteurs court courrier Fokker 100 de la Direction générale de l’armement (DGA), 2 ATL2 de la Patrouille maritime et 1 avion léger de surveillance et de reconnaissance de l’AAE. A l’occasion de ses 70 ans, l’Aviation légère de l’armée de terre présente 13 aéronefs : 3 hélicoptères d’attaque Tigre, 3 hélicoptères de manœuvre et d’assaut Caïman, 1 hélicoptère de manœuvre et d’assaut Cougar, 2 hélicoptères légers EC120 ; 1 hélicoptère léger polyvalent Fennec ; 2 avions Pilatus PC-6 pour le transport de passagers, le convoyage, le largage de parachutistes et la livraison de fret léger. Suivent : pour l’AAE, 2 hélicoptères Caracal utilisés par les Forces spéciales ; pour la Marine nationale, 1 hélicoptère Caïman, 1 hélicoptère d’alerte secours maritime H160 et 1 hélicoptère moyen polyvalent Dauphin ; pour la Gendarmerie nationale, 2 hélicoptères polyvalents EC145, 1 hélicoptère léger polyvalent EC135 et 1 hélicoptère léger polyvalent AS350 Écureuil ; pour la Sécurité civile, 1 hélicoptère polyvalent H145 ; pour les Douanes, 1 hélicoptère EC135.

Troupes à pied. Les16 écoles militaires défilent devant 2 Régiments de la Garde républicaine, 4 Régiments de l’armée de Terre, les Formations militaires de la sécurité civile, la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris, le Bâtiment ravitailleur de forces Jacques Chevalier, la frégate Alsace, le sous-marin nucléaire lanceur d’engins Le-Triomphant, les flottilles 4F, 11Fet 28F, 5 unités de l’AAE, 1 unité de la DGA, 1 unité de Direction interarmées des réseaux d’infrastructures et des systèmes d’information, 1 unité du Service de santé des armées, 5 unités du ministère de l’Intérieur et des Outre-Mer, 1 unité du ministère de la Justice, 1 unité du ministère de l’Économie et 3 unités de la Légion étrangère. L’animation finale inclut notamment le Cadre noir de Saumur, le relais de la Flamme olympique et le survol de la Patrouille de France.

Loïc Salmon

14 juillet 2023, un défilé sur l’engagement international

14 juillet 2022, un défilé sur fond de guerre en Ukraine

14 juillet 2021 : engagements de haute intensité, technologies de pointe et anniversaires




L‘armée romaine, première armée moderne

Après la désastreuse défaite de la bataille de Cannes (216 avant J.-C.) face à l’armée carthaginoise, l’armée romaine a su modifier régulièrement ses méthodes et maintenir l’Empire d’Occident jusqu’à son effondrement interne (476). Les principes qui s’en dégagent ont perduré et seront finalement théorisés au XXème siècle.

Directeur de l’École de guerre en 1908 et vainqueur décisif en 1918, le maréchal Foch les a énoncés en une formule simple, toujours d’actualité : concentration des efforts, économie des moyens et liberté d’action. Instrument d’Alexandre le Grand pour la conquête de l’Empire perse (333-331 avant J.C.), la phalange macédonienne, jamais vaincue, devient le modèle de la légion romaine, composée de fantassins lourdement armés. A Cannes, l’armée d’Hannibal, quoique fatiguée par son périple depuis l’Espagne et la traversée des Alpes, parvient à encercler les troupes romaines, pourtant supérieures en nombre. Rome analyse son échec, réorganise son armée, modifie sa doctrine et conquiert la Grèce et l’Asie Mineure (Turquie actuelle) par les trois victoires de Cynocéphales (- 197), Magnésie (-189) et Pydna (- 168), face aux phalanges, efficaces sur un vaste champ de bataille plat mais incapables de manœuvrer sur un terrain étroit et accidenté. Disposant de ressources considérables, les grands empires hellénistiques recourent à des mercenaires, entraînés et très rapidement mobilisables. Jusqu’au IIème siècle avant J.-C., l’armée romaine se compose de citoyens en armes, où chacun participe selon ses moyens. Le consul Marius la professionnalise par le recrutement, sur une longue durée, de soldats formés et entraînés uniquement pour la guerre. L’équipement se standardise ainsi : cuirasse lamellée, compromis entre protection, légèreté relative et liberté de mouvement ; bouclier rectangulaire semi-cylindrique ; casque ; glaive ; poignard ; javelot lourd ; lance. Le fantassin romain devient aussi sapeur pour construire des routes, ponts et canaux ainsi qu’un camp retranché pour se reposer à l’abri la nuit. Cette forteresse, qui se déplace à la vitesse du soldat, entretient le savoir-faire au bon niveau, même en temps de paix en territoire ami. Bien sûr, l’armée romaine a connu des désertions, séditions et fuites devant l’ennemi. Toutefois, une discipline de fer et un entraînement rigoureux, par répétition de gestes jusqu’à l’obtention des réflexes pour exécuter rapidement les ordres à la voix durant le combat, lui ont permis d’acquérir une solide capacité de résilience. La légion, forte de 6.000 hommes, comme une brigade actuelle, est complétée par des unités de cavalerie auxiliaires, recrutées surtout parmi les peuples conquis (Gaulois, Germains, Numides et Syriens). Elle fonctionne comme un « système d’armes » actuel et pratique ce qui se nommera le « combat interarmes » au XXème siècle. Son artillerie se compose d’archers, de frondeurs et surtout de lourdes machines pour la guerre de siège. La capitale ennemie constitue une cible prioritaire, car centre du pouvoir politique, de l’administration, de la justice, des échanges commerciaux et surtout résidence des dieux avec ses temples et ses richesses. La longue guerre contre la Judée, commencée en 66 sous Vespasien, bascule en 70 lors de la prise de Jérusalem par Titus après un siège de 139 jours, mobilisant 60.000 hommes, et la destruction du Temple ; Elle se termine en 73 après la prise de la forteresse de Massada. L’assaut, par surprise, d’une ville récalcitrante présente l’avantage d’éviter la mobilisation d’une armée en territoire hostile, avec le risque d’épidémie, et la nécessité de besoins logistiques considérables. Au cours des Ier et IIème siècles, les légions romaines ont conquis 34 capitales, sous les ordres des empereurs Trajan, Marc Aurèle et Septime Sévère. En outre, 20 % des villes menacées ont ouvert leurs portes sans combat.

Loïc Salmon

« L’armée romaine, première armée moderne », général Nicolas Richoux. Éditions Pierre de Taillac, 160 pages, illustrations, 16,90 €.

L’Antiquité en six batailles

L’âge d’or de la cavalerie

Triangle tactique, décrypter la bataille terrestre

 




Armée de Terre : la zone urbaine, théâtre d’affrontement dur

Le combat dans les villes, villages et leurs abords impose procédés décentralisés, subsidiarité et initiative au plus bas échelon. Sa préparation s’effectue au Centre d’entraînement aux actions urbaines-94ème Régiment d’infanterie (Cenzub-94e RI) de Sissonne (Aisne).

Son commandant, le colonel Bertrand Blanquefort, en a présenté les spécificités à la presse le 23 mai 2024 à Paris.

Un environnement égalisateur. Enjeu de conflits, la ville a donné son nom à plusieurs batailles, notamment celles de Stalingrad (URSS, 11 juillet 1942-2 février 1943), Grozny (Tchétchénie, 31 décembre 1994-8 février 1995), Sarajevo (6 avril 1992-14 décembre 1995), Mossoul (Irak, 16 octobre 2016-20 juillet 2017) et Marioupol (Ukraine, 24 février-20 mai 2022). Cœur politique, économique, industriel, culturel ou sanitaire d’une société, elle est devenue une caisse de résonance médiatique, une source de risques technologiques et aussi un milieu favorable à la désinformation. L’urbanisation, actuellement de 50 %, de la population mondiale, devrait passer à 70 % en 2050. Les zones urbaines se caractérisent par une grande diversité en termes de tailles et de quartiers, à savoir habitat précaire, espace pavillonnaire, zone industrielle ou centre historique aux rues étroites. Chaque quartier représente un environnement différent avec des conséquences sur la manœuvre et l’emploi des armes et des munitions. En raison des réseaux souterrains, des habitations en surface ou à plusieurs étages, la menace peut venir de partout et complique la situation tactique, faute de connaître avec précision la localisation des unités amies ou ennemies. Les destructions transforment les bâtiments en amas de béton et de ferrailles rendant difficile la circulation en véhicule ou à pied. La présence résiduelle de la population contraint à rester prêt à combattre. En conséquence, un adversaire léger et irrégulier peut résister à une force régulière pourtant mieux équipée. Selon les analyses du Cenzub-94e RI, une opération offensive nécessite huit soldats pour déloger un seul adversaire bien installé en défense en ville. Le milieu urbain use les équipements et devient très vite éprouvant physiquement et psychologiquement pour les soldats car les distances d’engagement au contact des foules sont très courtes.

L’expertise du Cenzub. Créé le 1er juillet 2004, le Centre d’entraînement aux actions urbaines vise à entraîner des unités de l’armée de Terre au combat interarmes dans cet environnement difficile, consistant à manœuvrer et à tirer pour les aguerrir, en vue de remporter la bataille en limitant les pertes. Entre 2008 et 2012, sont construits le site de Jeoffrécourt, représentant une ville de 5.000 habitants, et une zone spécifique de tir dans un espace urbain permettant l’entraînement à balles réelles. Le 1er juillet 2013, le Cenzub est affilié au 94ème Régiment d’artillerie. A partir de 2017, il développe le programme « Cerbère » pour simuler les effets des armes, animer le champ de bataille et analyser les actions au combat. Cerbère offre notamment une capacité de géolocalisation et de suivi en temps réel, y compris à l’intérieur d’un bâtiment. En 2021, il y ajoute un complexe d’entraînement souterrain sous la forme d’un réseau de 400 m de galeries enterrées sur deux niveaux. La même année, il crée la section exploratoire robotique à la suite des observations des conflits actuels, où sont employés l’artillerie, les drones, le minage et le brouillage. Cette section s’intègre au projet « Vulcain » de l’armée de Terre portant sur le développement de l’emploi des drones et des robots au combat. Elle réalise des expérimentations en coordination et sous le pilotage de la section tactique de l’armée de Terre au sein du Commandement du combat futur. Le Cenzub-94e RI compte 500 personnes, militaires et civiles, pour accueillir, chaque année et par rotation, environ 15.000 soldats de l’armée de Terre ainsi que ceux de nombreuses unités étrangères.

Loïc Salmon

Combat en zone urbaine : au cœur des engagements actuels

Armée de Terre : les blindés dans les combats futurs

Armée de Terre : le combat dans les conflits de haute intensité




La fonction de porte-drapeau

Le porte-drapeau tient un rôle essentiel lors des cérémonies d’hommage aux morts et disparus pour la France ainsi qu’aux blessés et décorés.

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Défense : les forces morales, patriotisme et mémoire

Face à l’évolution de l’environnement stratégique, les forces morales permettent d’affronter l’incertitude. « L’esprit de défense », prise de conscience du citoyen sur les enjeux de défense nationale, implique une culture et une mémoire de l’engagement au service de la nation.

Les forces morales ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 15 janvier 2024 à Paris, par le Centre de recherche de Saint-Cyr Coëtquidan (CReC). Y sont notamment intervenus : le général Guillaume Couëtoux, zone de défense et de sécurité Ouest ; Martine Cuttier, Université de Toulouse 3 ; la capitaine ® Aude Nicolas, délégation au patrimoine, État-major de l’armée de Terre.

Le soldat. Aux capacités physiques et intellectuelles du soldat, il convient d’ajouter la conscience, souligne le général Couëtoux. Nourri par ses racines et ses héritages, le soldat se trouve tiré vers le haut grâce aux valeurs et aux vertus qui animent le sens donné à sa mission. La force morale du guerrier dépend aussi de ses appartenances, des influences qui s’exercent sur lui, notamment la guerre informationnelle, et de ce que la technologie peut lui apporter. La sensibilisation aux enjeux de défense par les armées vise les élus et représentants de l’État, les associations, le monde économique et la jeunesse. Les menaces internes et externes ont fait prendre conscience de la nécessité d’éduquer les futurs enseignants en matière de défense, au sein des écoles de formation du ministère de l’Éducation nationale. La force morale du soldat et des forces armées n’existe pas sans celle de toute la nation et vice-versa, précise le général. Pendant une trentaine d’années, l’expression « lien armée-nation » a distillé et entretenu un malentendu laissant croire que l‘armée et la nation peuvent constituer deux entités distinctes devant simplement dialoguer entre elles et que la défense de la nation était uniquement assurée par les armées. La formule « défense de la nation par la nation », où s’immisce la notion de confiance, semble plus efficace. La réappropriation de l’esprit de défense et des forces morales par la société se manifestera quand les militaires n’auront plus besoin de les transmettre et se concentreront sur leurs missions, tout en témoignant de ce qu’ils font et de ce qu’il les anime. Les familles constituent les charnières essentielles entre les militaires et la société civile, en vue du partage de la fierté de s’engager et de servir la nation jusqu’à la mort, s’il le faut. Le ministère des Armées investit massivement dans l’accueil des familles dans les nouvelles garnisons successives, le logement, les transports, l’emploi du conjoint, les stages à trouver dans des environnements nouveaux, les places dans les crèches et la continuité des parcours de soins. Les nombreuses conventions signées entre le ministère des Armées et les entreprises expriment une prise de conscience de la nécessité de renforcer l’attractivité du métier militaire dans une période de bascule stratégique. Le général Couëtoux conclut en citant le philosophe grec Aristote (384-322 avant J.-C.) au sujet de la force morale du soldat : « Le courage ne se découvre pas sur les champs de bataille, mais il est le fruit d’une disposition cultivée peu à peu ».

L’hommage aux morts au combat. La nation exprime sa reconnaissance aux soldats morts en opération extérieure pour le bien commun par un hommage solennel avec les honneurs militaires, explique Martine Cuttier. Une première cérémonie se déroule sur le lieu du décès puis à l’aéroport avant le rapatriement des corps en France. A Paris, tout commence le matin ou en raison du décalage horaire, en présence des familles, de cadres de l’unité où ils ont servi, de l’aumônier et de l’assistante sociale. Le fourgon mortuaire est escorté par des motocyclistes de la Garde républicaine jusqu’à l’Hôtel national des Invalides. L’Association du soutien à l’armée française et d’autres organisations se sont mobilisées pour qu’un cortège accueille les cercueils. De son côté, l’État-major des armées a pris l’initiative d’inviter les Français à leur rendre hommage lors du passage sur le pont Alexandre III, comme cela se pratique depuis longtemps aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada. Par sa présence aux Invalides, la foule manifeste son soutien à l‘armée de métier, au nom du lien entre l’armée et la nation et pour le moral de troupes. Certaines cérémonies aux Invalides sont présidées par le président de la République en présence de membres du gouvernement et des autorités militaires, civiles et religieuses. Le président prononce l’éloge funèbre et décerne la Légion d’honneur à chaque mort pour la France, promu au grade supérieur pour la circonstance. Puis les cercueils, portés par des soldats de l’unité concernée, quittent la cour d’honneur au rythme de la marche funèbre de Chopin. Un ultime hommage est rendu à la garnison de l’unité endeuillée. Depuis l’attentat terroriste de l’immeuble du Drakkar qui a tué 58 parachutistes à Beyrouth en 1983, à chaque éloge de gratitude, les présidents successifs mettent l’accent sur les valeurs de la France, à savoir la paix, la liberté, la démocratie et la souveraineté de son peuple. La tombe du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe à Paris (photo) constitue le meilleur symbole de la longue liste de héros qui ont donné leur vie pour la défense de la France. Pourtant, estime Martine Cuttier, le terme de « héros » semble compliqué pour les militaires qui pensent que les morts pour la France n’ont fait que leur devoir. En revanche, la relative indifférence des médias est mal ressentie par ceux qui attendent la considération, la solidarité et l’attention de la nation qui leur a délégué le droit à l’usage de la force pour l’intérêt général. Après la guerre d’Algérie (1954-1962), l’idée d’un monument aux morts pour la France en opérations extérieures (sans déclaration de guerre par le Parlement) émerge en 2011. Un mémorial interarmées est finalement inauguré à Paris le 11 novembre 2019.

Le patrimoine militaire. L’histoire de l’art et du patrimoine militaires constituent des vecteurs de l’appropriation des forces morales, estime la capitaine Nicolas. Dans leurs œuvres, les artistes ont voulu exprimer la bravoure et l’esprit de sacrifice. Il s’agit de conserver le souvenir des vertus des héros et de les ériger en modèles de célébration pour la postérité. Depuis le XVIIème siècle, la production artistique sur la thématique militaire porte sur la recomposition imaginaire d’un événement ou la recherche d’exactitude, choix des peintres et des sculpteurs. Le peintre va sélectionner l’essentiel de la bataille. Dans le cas d’un bas ou d’un haut-relief, le sculpteur va pousser la synthèse sur un personnage ou un groupe en privilégiant un moment important en fonction de valeurs à transmettre et relevant des forces morales. Ainsi sur l’Arc de Triomphe à Paris, la représentation de la résistance en 1814 dépasse le personnage et l’événement historique pour exprimer le courage, l’abnégation, l’esprit de sacrifice et la volonté de vaincre. Tout monument commémoratif prend en compte la notion d’exemplarité. Ainsi, la bataille du pont d’Arcole (1796), représentée aussi sur l’Arc de Triomphe, montre Napoléon Bonaparte brandissant un drapeau pour galvaniser ses troupes. Le jeune tambour André Estienne, qui avait franchi le torrent à la nage sous le feu de l’ennemi, a permis d’accélérer la victoire. Un monument à sa gloire érigé à Cardenet, sa ville natale, symbolise la jeunesse engagée et l’élan patriotique. La Troisième République réhabilite l’image de l’épopée impériale avec les commandes de grands tableaux des batailles d’Austerlitz (1805) et d’Iéna (1806). La représentation de la charge des cuirassiers, lors des batailles de Reichshoffen, de Fréjus et de La Chapelle (1870), souligne la priorité de la résilience autour des notions de courage et de sacrifice. A l’exemple de la galerie des batailles créée par Louis-Philippe au château de Versailles, des salles d’honneur sont ouvertes dans les régiments et ornées de tableaux rappelant leurs hauts faits. L’œuvre d’art, même ancienne, véhicule des valeurs intemporelles et consolide la cohésion autour d’un héritage commun.

Loïc Salmon

Défense : les forces morales, histoire et culture

Défense : les forces morales, la nation et son armée

Défense : la mort, au cœur de la singularité militaire




Cahiers de guerre d’un avocat normand, les batailles de Champagne 1915

Les assauts français de 1915 contre les tranchées allemandes, précédés de canonnades parfois mal ajustées, ont été particulièrement meurtriers.

Firmin Daligault, avocat mobilisé comme adjudant puis promu lieutenant, y a participé. Sa description des événements, ses impressions et ses analyses, écrites sur des cahiers d’écolier, témoignent de l’enfer de ces batailles. Avant d’être envoyé en première ligne en février, il rapporte les propos concordants des blessés qui en reviennent : « Ce n’est plus une bataille, c’est un carnage, partout des morts, partout des blessés, on marche dessus, sur des cadavres pourris là depuis un mois, sur des cadavres là d’hier, sur des blessés même qu’on ne peut pas éviter. Et notre propre artillerie nous cause énormément de dégâts, le tir est mal réglé, rien n’est prêt pour la lutte, et toujours malgré tout, sans préparatifs, il faut aller à l’assaut où tous les officiers tombent et d’où peu d’hommes reviennent. »  Quand son tour arrive, il reçoit les consignes excluant la capture de prisonniers. L’assaut est accueilli par le feu des mitrailleuses allemandes. Un ordre du haut commandement, quel qu’il soit, ne se discute pas, même si les officiers sur le terrain se rendent compte de l’impossibilité d’une attaque malgré les bombardements préalables. Un échec, dû au manque de renseignements ou aux cartes d’état-major erronées, ne doit pas se solder par l’abandon d’un pouce de terrain. Ce serait considéré comme une trahison par le haut commandement, partisan de l’offensive à outrance. Des conférences sont alors organisées pour remonter le moral des troupes, mais les événements contredisent leurs informations mensongères et sapent la confiance. Ainsi l’allégation, selon laquelle les Allemands meurent de faim, se trouve démentie par la découverte d’un abri ennemi, bien garni en saucissons et cigares, ou le passage de prisonniers apparemment bien nourris. De même, l’ennemi n’aurait plus de munitions ou elles seraient de mauvaise qualité et n’éclateraient pas, alors que ses obus tuent beaucoup d’hommes. Les extraits des journaux de marche du 104ème Régiment d’infanterie, celui de l’auteur, mentionnent avec précision le déroulement d’une opération avec le nombre de morts, de blessés et de disparus. Et puis, il y a l’épuisement, les nuits sans sommeil par une température froide, la boue, les rats, le manque de nourriture et d’eau pendant plusieurs jours et même les vols des affaires de ceux partis au combat et sur les cadavres des tués. Firmin Daligault n’épargne pas la haute hiérarchie de ses critiques : « On ne saurait trop oublier en effet les erreurs des grands pontifes, des membres du Conseil supérieur de la guerre, le néfaste de leurs théories, leurs inconséquences blâmables et aussi leur incurie dans la préparation de la guerre. Et ceux-là même qui avaient pour mission de mettre le pays en état de défense, qui disposaient de toutes les énergies, de toutes les bonnes volontés ne reculant devant aucun sacrifice, ils étaient les premiers à ne pas croire à la guerre et leurs plans de campagne étaient de faire avancer leurs amis (…) au détriment des officiers laborieux et consciencieux qui, dégoûtés, s’en allaient. » Par ailleurs, l’exécution en public d’un soldat, condamné à mort pour abandon de poste devant l’ennemi, a failli provoquer une mutinerie dans le 104ème Régiment d’infanterie. Cet abandon de poste se complique de la mutilation volontaire qui, non prévue par le code militaire à l’époque, ne peut être punie que comme abandon de poste. L’exécution a été organisée comme une cérémonie officielle avec drapeau et musique en tête. Le condamné, un pansement à la main, a été fusillé. « Cette condamnation, de l’avis de tous, fut plus qu’une erreur judiciaire, souligne l’avocat Daligault, on a dit avec juste raison qu’elle fut un crime. »

Loïc Salmon

« Cahiers de guerre d’un avocat normand, les batailles de Champagne 1915 », Firmin Daligault. Éditions Lamarque, 336 pages, 26 €.

Images interdites Grande Guerre

Exposition « Le nouveau visage de la guerre » à Verdun

Renseignement et espionnage pendant la première guerre mondiale




Défense : les forces morales, histoire et culture

Le conflit déclenché le 24 février 2022 par la Russie contre l’Ukraine marque le retour de la guerre de haute intensité aux portes de l’Europe. La résilience d’une nation repose notamment sur ses forces morales, à savoir la cohésion nationale et la solidarité entre civils et militaires.

Les forces morales ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 15 janvier 2024 à Paris, par le Centre de recherche de Saint-Cyr Coëtquidan (CReC). Y sont notamment intervenus : Axel Augé, directeur de l’Observatoire des forces morales à l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan ; Davye Cesbron, École des hautes études en sciences sociales ; la capitaine Morgane Barey, chef du département Histoire au CReC .

Construire, transmettre et mobiliser. Les chercheurs doivent produire des savoirs et discuter avec la communauté militaire pour servir la préparation au combat futur des forces armées et de la population civile à l’arrière du front, indique Axel Augé. Les réflexions en cours préparent les armées à gagner la guerre avant la guerre, grâce à la solidarité entre les militaires et les civils face aux risques. Les efforts de la nation et des armées pour préparer l’appareil de défense à la guerre de haute intensité deviendraient inutiles, faute d’une information suffisante des enjeux de défense auprès de la population et de sa mobilisation dans les choix pour la défense du pays. Les forces morales se déploient lorsque le soldat ou le civil se sent appartenir à l’entité qu’il défend et pour laquelle il combat, à savoir la patrie. Celle-ci part de la famille et du groupe de combat pour atteindre la nation, la société et ses valeurs. Les forces morales tiennent du sentiment d’appartenance, d’attachement et d’enracinement qu’il convient de densifier dans la nation. Une nation ne se défend que si elle le veut et s’aime suffisamment pour se défendre. L’attachement émotionnel démultiplie les forces morales, qui reposent au départ sur la capacité individuelle pour agir et le sentiment collectif pour résister. Selon un sondage de l’IFOP de novembre 2023, 89 % des Français attribuent une considération positive aux armées, à ses valeurs et à son efficacité. L’engagement doit s’ajouter à ce soutien essentiel. Outre les armées, plusieurs acteurs publics participent à la défense. Ainsi, dans un contexte d’exception, un fonctionnaire peut être placé en disponibilité pour y servir. Un chef d’entreprise peut faciliter l’engagement de ses employés dans la réserve. Les collectivités territoriales peuvent encourager des temps de réserve pour leurs personnels. L’Éducation nationale sensibilise la jeunesse aux enjeux de défense par des dispositifs spécifiques, qui révèlent parfois des vocations militaires.

Les prisonniers de guerre de 1914-1918. Selon Davye Cesbron, les forces morales résultent de références communes permettant à différentes personnes de faire un front commun devant l’adversité. Dans une circonstance exceptionnelle, la survie individuelle et collective repose sur le dépassement de soi pour atteindre un objectif commun. Pendant la première guerre mondiale, les 2,5 millions de prisonniers alliés en Allemagne ont constitué des « petites patries » dans leurs camps. Ils se sont regroupés autour de références communes, issues d’un passé commun, et ont adopté de nouvelles références, afin de créer une nouvelle patrie et mettre à l’épreuve des forces morales pour continuer à combattre l’ennemi commun. Ainsi, les compétitions sportives dans les camps ont renforcé les cohésions nationales et diffusé une meilleure connaissance entre alliés. D’un corpus de nombreuses chansons, 35 récits publiés et 2.000 comptes rendus d’interrogatoires, il ressort que le choc de la déportation en Allemagne équivaut à un déracinement. En effet, pendant les premiers mois de captivité, les prisonniers de guerre sont mal logés sous des tentes et souffrent de la faim. Ils ont conscience que les combats dans les tranchées continuent, que leurs mères et épouses doivent subvenir elles-mêmes à leurs besoins et s’occuper des champs ou de la boutique. Deux choix s’offrent aux prisonniers, dont certains le resteront quatre ans loin de leur pays. Le premier consiste à ne rien faire dans l’attente déprimante des jours qui se suivent indéfiniment. Le second choix porte sur l’organisation d’une nouvelle société entre les baraquements, où l’arrivée des colis pallie, en partie, les besoins en nourriture. Les prisonniers se réapproprient leur pays par l’écriture de chansons et la rédaction de journaux intimes mais aussi collectifs multilingues et par la création d’orchestres et l’élaboration de pièces de théâtre. Sous couvert d’humour, il s’agit de prendre l’ascendant sur les geôliers allemands. Anglais, Belges, Français et Italiens participent à ces activités. Une fois bien ancré le sentiment d’appartenance à une même société, les prisonniers passent à l’action. La mise en œuvre de plans d’évasion, pour ceux affectés à des camps de travail proches de la frontière néerlandaise, nécessite un travail d’équipe (fournitures de cartes et de boussoles) et la participation active d’autres détenus. Une autre participation concerne le recueil de renseignement sur les usines d’armement allemandes, où travaillent des prisonniers alliés, transmises au Commandement français, via les Pays-Bas puis la Grande-Bretagne. S’y ajoute le sabotage par des matières inflammables dissimulées dans des colis destinés aux prisonniers. Le contre-espionnage allemand a « acheté » des fonctionnaires civils ou accordé un traitement de faveur à certains prisonniers. Toutefois le recrutement est resté limité. Ainsi parmi les 13.342 Français internés au camp de Friedrichsfeld, 11 « mouchards » (0, 08 %) ont été repérés. Démasqués, les « traîtres à la petite patrie » sont mis au ban de leur « société », dénoncés aux autorités françaises après l’armistice puis jugés par un tribunal militaire.

L’armée française en 1940-1944. Après la première guerre mondiale et durant les années 1930, la « formation morale » et « l’éducation morale » l’emportent sur la « force morale », explique la capitaine Barey. Le règlement d’infanterie de 1940, encore en vigueur en 1944, insiste sur le développement de la force d’âme du soldat. Elle doit exalter le patriotisme et l’esprit de sacrifice, inspirer la confiance, faire comprendre la nécessité de la discipline et développer le sentiment du devoir et de la camaraderie. Après la défaite de 1940 face à l’Allemagne, le régime de Vichy conclut qu’elle ne résulte pas de fautes tactiques ni techniques mais d’une cause d’ordre moral. Pour redresser l’armée et la nation, il décide de porter l’instruction sur la formation du chef, la psychologie du combattant, l’exaltation du fait d’armes ou le culte du héros. Le régime accorde une large place à la discussion pour évoquer l’honneur, l’honnêteté, le patriotisme, l’amour de la famille, l’idéal du foyer, la fraternité ou le sacrifice. De son côté, le général de Lattre de Tassigny, commandant l’armée d’Afrique, considère les forces morales comme un facteur de succès primordial et entend faciliter la mutation d’une armée marquée par la défaite en forgeant un outil et des hommes orientés vers la volonté de vaincre. Le débarquement des forces alliées en Afrique du Nord en 1942, marque la dissolution de l’armée de l’armistice, l’invasion de la zone Sud de la France par la Wehrmacht et le retour de l’armée française dans les combats. Il s’ensuit, le 31 juillet 1943, une difficile fusion en une seule armée de deux entités opposées, à savoir les Forces françaises libre du général de Gaulle et l’ancienne armée d’armistice fidèle au maréchal Pétain. A cette armée régulière basée en Afrique Nord, vont s’amalgamer les mouvements de résistance intérieure répartis sur le territoire métropolitain et faiblement coordonnés. La refonte de l’armée française, amorcée par la reprise des combats sur le territoire national, s’accompagne de la nécessité de refaire corps. Mais les réductions de son format et de ses moyens financiers à partir de 1945 vont l’affecter dès le début de la guerre d’Indochine, où sera mis en avant l’importance du moral des troupes.

Loïc Salmon

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Ukraine : les enseignements de deux ans de guerre

Depuis l’offensive de la Russie contre l’Ukraine le 24 février 2022, la guerre s’enlise. Elle rappelle l’importance des forces morales, de l’accès aux ressources et du champ électromagnétique ainsi que le risque nucléaire. En outre, les deux belligérants s’adaptent en permanence.

Un retour d’expérience du conflit a été présenté à la presse, le 22 février 2024 à Paris, par le général de division aérienne Vincent Breton, directeur du Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations.

Haute intensité et attrition. La Russie occupe encore une partie de Ukraine pour agrandir son propre territoire (en rouge sur la carte de situation du 21 au 23 février 2024, établie par l’État-major des armées). Cette guerre entraîne une attrition des matériels et des hommes. Les pertes seraient de l’ordre de 100.000 morts de chaque côté avec un ratio de 2 à 4 blessés pour 1 décès. Dans le milieu terrestre, les combats de tranchées, les champs de mines et les échanges d’artillerie réapparaissent. Aucun des belligérants ne dispose de la supériorité aérienne, qui lui permettrait la liberté de manœuvre aux abords du front et des frappes dans la profondeur. Presque chaque nuit, la Russie tire des missiles de croisière, des missiles balistiques et des drones Shahid 131 et 136, munitions préprogrammées bon marché de conception iranienne. L’Ukraine a développé ses propres missiles de croisière capables de frapper des raffineries et des dépôts pétroliers au cœur du territoire russe. Elle tire des missiles de croisière français Scalp et britanniques Storm Shadow contre des centres de commandement russes en Crimée. Par une manœuvre très habile, sa défense sol-air a détruit un avion radar Iliouchine A50, spécialisé dans la surveillance aérienne et basé en Biélorussie. L’Ukraine compense son manque de munitions d’artillerie par l’emploi massif (1 million/an) de drones FPV britanniques utilisés pour l’observation, les relais radio et comme munitions téléopérées. Toutefois, la Russie a rattrapé et même dépassé l’Ukraine en la matière et l’emporte dans la guerre électromagnétique, employée pour le renseignement et le brouillage de drones, du GPS, d’émissions radio et de radars. Dans le domaine maritime, les deux belligérants se neutralisent. L’Ukraine ne possède pas assez de navires pour contrôler la mer Noire, mais sa défense côtière oblige la flotte russe à se replier plus à l’Ouest. En outre au cours des trois derniers mois, la destruction de cinq bâtiments amphibies entrave la capacité russe d’opérations de la mer vers la terre.

Cyber et propagande. Au début de la guerre, la Russie a lancé de nombreuses cyberattaques, mais guère décisives car l’Ukraine avait préparé sa protection en amont. Toutefois, la menace cyber reste permanente. Ainsi en décembre 2023, une attaque russe contre le principal opérateur ukrainien de téléphonie mobile a privé une partie de la population des sirènes d’alerte aérienne. En matière de propagande, internet et les réseaux sociaux offrent une caisse de résonance extraordinaire dans une société hypermédiatisée. La stratégie de communication de l’Ukraine lui permis d’obtenir un soutien massif de l’Occident. La machine de guerre informationnelle de la Russie, héritée du KGB soviétique, joue sur la lassitude de la guerre pour créer un doute et lézarder la cohésion occidentale, mais sans y parvenir. Vis-à-vis des pays émergents, elle tente de faire passer l’invasion de l’Ukraine comme une guerre défensive contre une pseudo-agression de l’Occident, en jouant sur le ressentiment global des pays du Sud à son égard.

Profondeur stratégique. L’Ukraine parvient à résister grâce à la résilience de sa population et l’aide de l’Occident. La Russie, qui dispose d’un quasi-continent riche en matières premières, a conservé des stocks considérables de matériels, d’équipements, de munitions et d’armements accumulés pendant la guerre froide (1947-1991). Enfin, ses intentions restent difficiles à déterminer.

Loïc Salmon

Armement : la coalition « Artillerie pour l’Ukraine »

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352 | Dossier : « L’Ukraine, un an de guerre




Stratégie : l’importance pérenne du groupe aéronaval

Gigantesque réservoir de ressources et espace majeur de communications, la mer est devenue un espace d’actions diplomatiques et militaires avec la guerre informationnelle. Grâce à son allonge, le groupe aéronaval (GAN) y produit des effets cinétiques et immatériels.

Le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’État-major des armées (CEMA), s’est exprimé sur ce sujet à l’occasion de la conférence navale organisée, le 25 janvier 2024 à Paris, par l’Institut français de relations internationales.

Selon l’Institut du Pacifique, le parc des porte-avions, en service dans le monde en 2022 et en construction, s’établit ainsi : États-Unis, 11 en service et 3 en construction ; Chine, 2 en service et 1 en construction ; Inde, 2 en service et 1 en construction ; Italie, 2 en service et 1 en construction ; Grande-Bretagne, 2 en service et aucun en construction ; France, 1 en service et 1 en construction ; Espagne, 1 en service et aucun en construction ; Russie, 1 en service et aucun en construction ; Japon aucun en service mais 2 en construction.

La conflictualité aujourd’hui. Le modèle opérationnel a changé, explique le CEMA. L’ordre international, fondé sur le droit, se trouve remis en cause par la désinhibition dans l’emploi de la force dans tous les milieux, y compris l’espace maritime. Les attaques des rebelles houthis au Yémen contre les navires marchands ont entraîné un déroutement d’une partie du trafic du canal de Suez et de la mer Rouge. La dynamique de la force provoque une escalade dans les moyens et la recherche d’une létalité importante, notamment par les drones navals suicides. En mer Noire, des dizaines de navires russes ont été touchés par des attaques asymétriques. La liberté de navigation, autrefois respectée bon gré, mal gré, se trouve remise en cause. Par ailleurs, la compétition, état normal des relations internationales aujourd’hui, se manifeste en permanence en matière de sécurité et dans les domaines politique, diplomatique, culturel, sportif et informationnel. Elle s’exacerbe dans les espaces communs que sont le champ informationnel et la mer où le GAN envoie des signaux très forts. Dans les actions hybrides, peu régulées et difficilement observables, les flottilles de surveillance chinoises dans la zone Indopacifique, qui n’existent pas officiellement, constituent un important système de maillage. La compétition apparaît aussi dans l’utilisation du droit pour territorialiser la mer. Cet espace commun, auparavant appartenant à tous et donc répondant à des règles, est vu aujourd’hui comme n’appartenant à personne. En conséquence, le premier compétiteur qui se l’approprie en jouira finalement. L’emploi de la force permettra, éventuellement, d’obtenir des ressources, conquérir des zones et imposer sa présence par sa puissance technologique. En outre, le changement climatique se manifeste surtout sur les océans avec la montée des eaux et le nombre croissant de cyclones. Ainsi dans la zone Indopacifique, les exercices navals avec les Marines partenaires présentes sont moins militarisés dans le contexte de la rivalité Chine-États-Unis, mais davantage tournés vers les conséquences du changement climatique (actions humanitaires). Ensuite, les champs de bataille, y compris maritimes, se trouvent bouleversés. Pendant une trentaine d’années, les guerres, choisies, résultaient de décisions politiques, qui en maîtrisaient assez bien le tempo et l’intensité. La supériorité opérationnelle existait ponctuellement dans l’espace terrestre en raison de l’absence de moyens aériens des adversaires, à part des systèmes de défense sol-air très basiques. Le GAN a participé à la projection de puissance de feu pendant les guerres en Afghanistan et dans le Nord-Est de la Syrie. Aujourd’hui, la guerre s’est imposée à l’Ukraine qui, si elle la perd, disparaît en tant que nation. En mars 2022, déployé en Méditerranée orientale, le GAN se préparait à porter le feu chez l’adversaire. En janvier 2024, il se trouve à quelques milles marins d’un navire russe, désormais adversaire et encore plus impliqué dans ses missions qu’auparavant.

Menaces futures et moyens. Chercher à conserver une supériorité permanente dans un espace ou un ensemble d’espaces est devenu un objectif hors de portée, estime le CEMA. En revanche, il faut être capable d’imposer sa volonté dans un espace donné et pour une durée donnée…que permet le GAN ! La transparence du champ de bataille, y compris dans les airs, constitue un défi permanent. La guerre en Ukraine souligne la nécessité de la disponibilité des moyens, à savoir la logistique et les munitions. Le spectre des nouvelles menaces inclut les missiles hypervéloces, les essaims de drones, les attaques cyber et les systèmes de déni d’accès, qui peuvent aller très loin et impacter la zone d’opérations. Il s’agit d’imaginer des contre-mesures et des modes d’action pour s’en protéger, mais aussi utiliser ces moyens pour peser sur les dispositifs et les volontés adverses. Au cours des dernières décennies, les armées françaises ont misé sur la haute technologie, qui leur a évité le déclassement. Une guerre imposée nécessite une soutenabilité dans le temps qui ne dépend pas uniquement des armes de haute technologie, très coûteuses et difficiles à maintenir en condition opérationnelle. Il faudra aussi conserver des armes pour user l’adversaire sans avoir à utiliser des armes de décision, probablement de plus haute technologie et onéreuses. Par ailleurs, l’intelligence artificielle générative va influencer le champ informationnel et la capacité à planifier et conduire des opérations. Mais, elle permettra de lever beaucoup plus d’incertitudes grâce à la simulation, d’imaginer et de tester des possibilités plus rapidement en laissant le cerveau de l’homme décider. Ce dernier disposera de davantage de données et risquera moins de se tromper dans la décision qu’il prendra. S’y ajoutent la révolution quantique (l‘infiniment petit), les systèmes capables d’évoluer et la connectivité résiliente. En effet, il sera difficile de maintenir une supériorité forte et permanente dans le domaine de la connectivité. Il va falloir travailler en mode très dégradé et mettre en place un système avec des moyens très hauts dans le ciel et en surface, afin d’acquérir l’hyper-connectivité qui constitue l’un des facteurs permettant de conquérir la supériorité dans un espace donné à un moment donné. La soutenabilité sur le long terme inclut la loi de programmation militaire de cinq ans et le GAN, objet du temps long dans sa conception et son emploi.

L’espace maritime. Le GAN concentre toute la puissance de feu sur une très petite surface, rappelle le CEMA. Il affiche la détermination de la France à s’engager dans un conflit de haute intensité. Il constitue aussi une arme du champ informationnel, où se gagne la guerre avant la guerre. L’embarquement de la force d’action navale nucléaire sur le porte-avions Charles-de-Gaulle lui donne une dimension supplémentaire. Sur le plan opérationnel, le porte-avions permet une projection de puissance de feu vers la terre depuis la mer, espace à maîtriser car la menace se trouve à la surface et sous la surface. Il a donc été déployé pour influer sur les opérations terrestres au Kosovo, en Libye, en Afghanistan et en Irak, sans pour autant qu’une composante militaire puisse gagner la guerre à elle toute seule. En outre, l’action de la mer vers la mer, volet de la haute intensité qui redevient d’actualité, implique une confrontation avec un adversaire du même niveau. Le porte-avions doit créer ou contribuer à créer une bulle d’hyper-supériorité, locale et temporaire, pour produire des effets. Par exemple, là où divers pays affirment exagérément leur souveraineté, il peut trouver des chemins d’accès pour la contourner. Indispensable pour mener une action amphibie, il contribue à une opération vers la terre. Enfin, le GAN devient un facteur d’intimité stratégique avec l’intégration d’unités alliées dans son escorte, car la simultanéité des crises nécessite de combattre ensemble.

Loïc Salmon

Marines : le porte-avions, outil militaire et diplomatique pour agir loin

Marines : outils politiques et de projection de puissance

Stratégie : les menaces sans frontières d’aujourd’hui




Armée de Terre : l’IA dans la conduite des opérations

Les algorithmes d’intelligence artificielle (IA) portant sur des analyses multi-sources vont aider le chef militaire à prendre des décisions. Mais celui-ci devra conserver sa capacité de discernement, malgré les contraintes d’immédiateté et de pression.

L’impact de l’IA sur le commandement militaire a fait l’objet d’une journée d’études organisée, le 28 septembre 2023 à Paris, par la chaire IA du Centre de recherche Saint-Cyr Coëtquidan (CReC) et le groupe Nexter (architecte et systémier intégrateur pour les forces terrestres) avec la participation de Naval Group (construction navale de défense). Y sont notamment intervenus : Olivier Rocci, directeur du département des forces terrestres au groupe ATOS (services informatiques) ; le général Hervé Pierre, commandant la 9ème Brigade d’infanterie de marine ; Béatrice Cointot, chef de projet MASD2, Centre d’analyse technico-opérationnelle de défense.

Décision rapide. Dans la boucle « observer, orienter, décider et agir », l’IA apporte une plus-value dans l’orientation et la décision, estime Olivier Rocci. Le chef militaire doit pouvoir décider vite, car les mises en œuvre des moyens et de l’action de ses subordonnés découlent de sa décision. La supériorité opérationnelle repose sur la synergie de principes et de moyens : concentration des efforts grâce à la masse, la compréhension, la performance du commandement et la crédibilité ; économie des moyens par l’endurance, la force morale et l’influence ; liberté d’action par l’agilité et la fulgurance. Au cours de l’approche vers l’adversaire, les contraintes du terrain vont réduire l’autonomie du chef, qui se mesure en ses capacités cognitives. Sa liberté d’action dépend de sa surcharge intellectuelle et de la fulgurance de son action au niveau considéré. Son autonomie d’action dépend des contraintes de l’espace, de l’adversaire et du temps. Le chef dispose d’aides à la décision et d’IA de confiance pour apprécier la situation. Les outils doivent attirer son attention par le biais d’une visualisation adaptée à son besoin. La collaboration ente l’homme et la machine repose sur la confiance. La machine traite les données pour expliquer et interpréter. Pendant le combat, le chef prend en compte sa responsabilité et les enjeux de souveraineté de son pays.

Combat de haute intensité. Une brigade légère blindée compte 10.000 personnels, dont 2.000 réservistes, avec trois régiments d’infanterie, un régiment du génie et un régiment d’artillerie à combiner pour produire des effets, rappelle le général Pierre. Mais pour l’opération « Scorpion XII », expérimentation du combat collaboratif Scorpion, seulement 6.000 miliaires de la 9ème Brigade d’infanterie de marine se sont entraînés pendant six semaines avec le système Soult (simulation pour les opérations des unités interarmes et de la logistique terrestre) et un état-major, qui réfléchissait et émettait des ordres. Le programme Scorpion monte en puissance de façon « incrémentale », c’est-à-dire par paliers, afin d’être certain que chaque valeur ajoutée apporte une amélioration sans créer de dysfonctionnement. Il fait avancer simultanément des aspects techniques pour la réception de matériels, notamment l’engin blindé de reconnaissance et de combat Jaguar. « Scorpion XII » a inspiré deux notions au général Pierre : l’horizontalité ou la capacité à déléguer ; la verticalité qui se limite à la décision. « Scorpion XII » a simulé un combat face à un ennemi symétrique. Un premier enseignement porte sur l’agilité, combinaison de la mobilité et des capacités de réaction, à savoir le renseignement, la décision, la diffusion des ordres et leur exécution. La mobilité consiste à concentrer des forces et des effets ou à les déconcentrer très vite, car les véhicules se transmettent des données pour savoir où se trouve l’ennemi. Le deuxième enseignement porte sur la résilience. Si un PC a été détruit par l’ennemi, un second doit continuer à fonctionner. En effet, les systèmes d’information, décalés par rapport à la position physique du PC, permettent de continuer à se parler, échanger des données plus rapidement et ainsi raisonner plus vite. Le général Pierre propose trois critères de succès. D’abord, il faut la compétence pour savoir utiliser les systèmes de plus en plus complexes, car les connaissances se perdent après quelques années. Ensuite, la cohésion dans le combat permet de surmonter la peur des combattants fatigués, qui n’ont peut-être pas mangé ni dormi mais qui connaissent leurs chefs et leurs réactions, différentes selon leurs responsabilités. Enfin, la cohérence dans les choix pour remplir la mission, même si les personnels ou les systèmes ne sont pas les meilleurs. Une manœuvre-type se décompose en trois phases. La première consiste à prendre l’ascendant. L’échelon de découverte de la brigade se déploie dans la profondeur en s’infiltrant avec ses éléments terrestres et aériens (drones). Puis il contourne l’ennemi et cerne les points de résistance périphériques à neutraliser le plus tôt possible par les effecteurs (armements divers). Il recherche et désigne les points décisifs de l’ennemi. La deuxième phase produit l’effort. Guidé par les capteurs de l’échelon de découverte, les sous-groupements tactiques interarmes de l’échelon d’assaut dépassent les points de résistance résiduels et attaquent directement les points d’articulation de l’ennemi pour provoquer sa désorganisation. La troisième phase porte sur l’exploitation. Une fois le système nerveux de l’ennemi neutralisé, l’échelon d’assaut achève la réduction des résistances résiduelles appuyé par l’ensemble des capacités des groupements tactiques interarmes. Toutefois, si un système ne convient pas pendant l’opération, le chef l’abandonne, coupe les communications électroniques, utilise des estafettes à vélo ou moto et va mixer ce qu’il y a de plus performant dans un champ particulier et ce qu’il y a de plus déroutant et rustique dans un autre domaine pour surprendre l’ennemi. La victoire résultera de l’action la plus aberrante parmi tous les calculs, hypothèses et probabilités possibles, estime le général Pierre.

Collaboration homme/machine. Une étude technico-opérationnelle, entreprise entre 2019 et 2021, porte sur les perspectives d’automatisation d’un groupe de plateformes terrestres à l’horizon 2035, indique Béatrice Cointot. Pour les membres de l’équipage, elle évalue la charge de l’opérateur, propose des répartitions de tâches entre l’homme et les plateformes automatisées et présente des modèles d’équipages compatibles avec l’emploi opérationnel du système et des niveaux d’autonomie atteignables en 2035. Elle concerne 1 plateforme de commandement avec 6 opérateurs, 2 plateformes automatisées et des drones d’accompagnement. Au cours de séances de mises en situation, les fonctions sont réparties : 1 chef ; 1 responsable de la mobilité ; 1 responsable du feu ; 3 observateurs de plateforme. Deux logiques se présentent : l’une par plateforme, quand un ou plusieurs opérateurs remplissent plusieurs fonctions (observation, feu et suivi des drones) sur la même plateforme ; l’autre par fonction, quand un ou plusieurs opérateurs remplissent la même fonction sur plusieurs plateformes. Les séances se sont déroulées en zone ouverte et en zone urbaine, dans les conditions d’autonomisation sans incident et de survenue d’aléas. L’approche par plateforme semble plus robuste pour la gestion des imprévus, permet d’optimiser les actions en se préparant à l’étape suivante et garantit la cohérence des actions d’une même plateforme. L’approche par fonction présente un risque de saturation, due à la multiplicité des plateformes confiée à chaque opérateur, et de déséquilibre de répartition de l’effort au sein de l’équipage entre les différentes phases d’une mission, mais aussi une grande polyvalence des opérateurs et un niveau élevé de communication au sein de l’équipage. Finalement, le compromis porte sur le partage des tâches en vue de tenter une convergence homme/machine.

Loïc Salmon

Armée de Terre : l’IA dans la préparation de la mission

Armement : l’IA dans l’emploi des drones aériens et sous-marins

Armée de Terre : « Scorpion », le combat collaboratif infovalorisé