1

Ukraine : livraisons accrues d’armements étrangers

Face à la supériorité des forces armées russes, l’Ukraine a obtenu des armes à l’étranger et va recevoir des chars lourds. L’intensité et la durée du conflit entraînent l’usure des équipements. S’y ajoute le risque de détournement de livraisons.

Les 25 et 26 janvier 2023, une dizaine pays occidentaux ont annoncé les livraisons d’une centaine de chars lourds dans les prochains mois. Par ailleurs, le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP) a publié, le 5 janvier 2023 à Bruxelles, une étude sur les livraisons d’armes par des États membres de l’OTAN, de l’Union européenne (UE) et de pays tiers sur les onze premiers mois de 2022. Convaincus de l’imminence du conflit, les Etats-Unis avaient commencé à envoyer des armes à l‘Ukraine dès janvier.

La situation sur le terrain. Au 25 janvier, selon la carte de l’État-major français des armées, les forces armées russes procèdent à des attaques, depuis le Donbass à Kherson, et poursuivent l’enveloppement de Bakhmut. Sur le front Nord-Est, elles maintiennent leur pression sur les axes logistiques y menant, pour forcer les forces ukrainiennes à se replier, et continuent de tirer sur les secteurs de Soumy, Koupiansk et Khakiv. Sur le front Est, les combats se poursuivent autour de Donetsk. Sur le front Sud, les combats continuent dans le secteur de Zaporiziah, autour d’Orikhiv et de Kamianske, ainsi que les tirs sur Kherson.

Les armements. Les promesses d’envoi de chars lourds à l’Ukraine se répartissent ainsi : Etats-Unis, 31 Abrams (canon de 120 mm) ; Grande-Bretagne, 14 Challenger 2 (canon de 120 mm) ; Allemagne, 14 Leopard 2 (canon de 120 mm) et autorisations à ses clients d’en livrer ; Pologne, 14 Leopard 2 ; Espagne, plus de 20 Leopard 2 ; Norvège, 8 Leopard 2 ; Finlande, 14 Leopard 2 ; Portugal, 4 Leopard 2 ; Canada, 4 Leopard 2. Restent à confirmer : Pays-Bas, 18 Leopard 2 ; Danemark, 6 Leopard 2 ; Suède, 10 Stridsvagn 122 (version améliorée du Leopard 2) ; France, quelques Leclerc. De son côté, Le GRIP a identifié quatre catégories de matériels envoyés à l’Ukraine : ML1, armes automatiques d’un calibre inférieur ou égal à 12,7 mm et canons d’un calibre inférieur à 20 mm ; ML2, armes de calibres supérieurs à 12,7 mm et canons de calibres supérieurs à 20 mm ; ML3, munitions et dispositifs de réglage de fusées ; ML4, bombes, torpilles, roquettes, missiles et autres dispositifs et charges explosives. Les ML3 et 4 sont les plus employées. Cette guerre nécessite des approvisionnements en artillerie, munitions, véhicules blindés et systèmes antiaériens et antichars portables. Après avoir puisé dans leurs stocks, les armées européennes vont rencontrer des difficultés financières et logistiques pour les reconstituer et réapprovisionner les forces ukrainiennes, car les fournisseurs ne sont pas suffisamment dimensionnés. En outre, l’entretien ou le maintien en condition opérationnelle des matériels livrés ne peut se faire qu’en dehors de l’Ukraine, dont les infrastructures, sont prises pour cibles. Enfin, les Etats-Unis et l’UE ont pris, tardivement souligne le GRIP, des mesures pour limiter les risques de détournements d’armes, consécutifs aux livraisons massives et rapides à un pays connu pour ses trafics douteux et son niveau élevé de corruption.

Les aides financières. Le GRIP estime la valeur des livraisons des onze premiers mois de 2022 à 33,2 Mds$, dont 32,3 Mds$ pour l’OTAN. Sur les 30 États membres de l’OTAN, 27 ont livré des matériels militaires à l’Ukraine. L’Islande, le Monténégro et la Hongrie n’ont rien envoyé. En outre, 22 États membres de l’UE en ont livré pour un montant de 9,66 Md$. L’Autriche, Chypre, la Hongrie, l’Irlande et Malte se sont abstenues. Le 28 février 2022, l’UE a activé la « Facilité européenne pour la paix » pour financer le transfert d’armes à l’Ukraine. Par ailleurs, l’Australie, la Bosnie, Israël, le Pakistan et Taïwan ont fourni des armes à l’Ukraine. Le 25 janvier 2023, les Etats-Unis ont annoncé une aide supplémentaire de 3 Mds$ à l’Ukraine.

Loïc Salmon

Armement : gestion des stocks dans un conflit de haute intensité

Ukraine : le volet français de la défense du flanc Est de l’Europe

Ukraine : sous-estimations stratégiques de la Russie




Armement : gestion des stocks dans un conflit de haute intensité

La compétition entre les États-Unis et la Chine et la déstabilisation probable des pays proches de la Russie pourraient entraîner des conflits locaux et la continuité de la logique d’affrontement par procuration. La guerre en Ukraine rappelle l’attrition des armements et équipements.

En décembre 2022, l’Institut français des relations internationales a publié une étude intitulée « Stocks militaires : une assurance-vie en haute intensité », réalisée par le chercheur Léo Péria-Peigné.

Conséquences de l’attrition. La simple « opération militaire spéciale » de la Russie en Ukraine s’est transformée en une guerre d’une durée indéterminée et grande consommatrice de munitions avec des pertes humaines et matérielles considérables. L’Ukraine a dû rouvrir ses arsenaux et faire appel d’abord à ses voisins d’Europe de l’Est, anciens membres du Pacte de Varsovie, puis aux États-Unis et aux pays européens. Il s’ensuit une cohabitation de systèmes d’armes soviétiques et de l’OTAN sur le terrain. De son côté, la Russie a commencé par puiser dans ses stocks hérités de l’URSS puis a sollicité la Biélorussie, la Corée du Nord et l’Iran. Pour intensifier les flux dans cette « guerre de matériel », les deux belligérants ne peuvent en effet augmenter les cadences de production, qui nécessitent une profonde transformation industrielle avec des délais longs et des financements pérennes. En revanche, pour les pays indirectement impliqués, une politique préalable d’exploitation de leurs stocks représente un atout dans le triptyque « compétition, contestation, affrontement ». Ainsi, le camp occidental a pu, jusqu’à présent, soutenir massivement l’Ukraine sans s’exposer à des représailles militaires directes de la part de la Russie. En outre, grâce à leurs stocks, les États-Unis amoindrissent considérablement le potentiel militaire de la Russie pour longtemps au prix de quelques dizaines de milliards de dollars, alors que le conflit en Afghanistan (2001-2021) leur a coûté plus de 1.000 Mds$. D’une façon générale, les stocks se constituent « en amont », lors de l’acquisition du matériel, ou « en aval » lors de son retrait du service actif. Les systèmes d’armes stockés peuvent ensuite remplacer ceux détruits ou indisponibles pour entretien. Ils peuvent aussi servir de réserves de pièces détachées pour des systèmes qui ne sont plus fabriqués. Les systèmes considérés comme prioritaires seront mis « sous cocon » avec des mesures particulières pour allonger au maximum leur durée de conservation dans un état satisfaisant. Certains systèmes stockés sont « rénovés » pour retrouver leur état d’origine. D’autres peuvent subir un « retrofit », à savoir une mise à niveau de leurs composants obsolètes, afin d’augmenter leurs performances.

Les Etats-Unis. Les forces armées américaines, qui ont conservé une partie importante de l’arsenal hérité de la guerre froide (1947-1991), peuvent proposer des matériels à prix réduits dans des délais courts. L’armée de l’Air a regroupé toutes ses aires de stockage sur la base de Davis Mothan en Arizona, caractérisé par la sècheresse de l’air et une faible pluviosité (photo). D’une superficie de 1.000 ha, la base accueille plus de 3.000 aéronefs de l’État fédéral, du chasseur-bombardier F-4 Phantom II mis en service en 1960 aux drone MQ-1 Prédator datant de 1995. Les bombardiers stratégiques B-52 y sont conservés pour un éventuel usage ultérieur ou pour récupérer des pièces. Les missiles balistiques y sont retraités et partiellement reconvertis pour un usage civil, notamment les propulseurs pour les fusées de la NASA. En outre, des cellules d’avions sont réparties en quatre catégories : 4.000 destinées à la vente en entier ou en pièces détachées ; 3.000 conservées avec précaution et mobilisables sous très court préavis ; 2.000 destinées à la « cannibalisation » interne (récupération de pièces en bon état qui ne sont plus fabriquées). Plus de 300 F-16 Fighting Falcon de différentes versions, mis en service à partir de 1978, peuvent être remis à niveau si nécessaire. Ainsi, certains ont effectué des missions de reconnaissance et d’appui feu pendant les guerres d’Irak (2003-2011) et d’Afghanistan (2001-2021). Déjà, des cellules ont été transformées en drones pour servir de cibles d’entraînement au tir. L’armée de Terre dispose d’entrepôts en Californie et en Alabama pour le stockage, la maintenance et la remise en état des matériels, du véhicule de transport de troupes M113 (1960) au char M1 Abrams (1980) en attente de rénovation. Des Abrams retirés du service du Corps des Marines ont ainsi été revendus à la Pologne au prix de leur remise à niveau. La moitié des 350 M113 fournis à l ‘Ukraine par les pays occidentaux provient des stocks américains. Enfin, le triptyque « stockage-maintenance, remise en état et modernisation » repousse le besoin de nouveaux chars lourds et de véhicules de combat d’infanterie. La Marine regroupe ses navires hors service (moins de 50 unités en 2010) sur les sites de Bremerton, Philadelphie et Pearl Harbor, en vue de leur cannibalisation au profit de navires en service ou transférés via le programme « Foreign Military Sales » (FMS). Ce dernier permet de céder ou vendre à un prix avantageux du matériel militaire et des services d’entraînement à des pays partenaires. En outre, le ministère fédéral des Transports préserve des coques à rendre opérationnelles entre 20 et 120 jours. Cette flotte de réserve, forte de 2.200 navires en 1950, a fourni les transports nécessaires durant les guerres de Corée (1950-1953) et du Viêt Nam (1955-1975), puis a été réduite à moins de 100 en 2021. A la fin des années 2010, la Marine a conclu que seulement certaines unités logistiques et quelques bâtiments d’assaut amphibies (conservés à Pearl Harbor) pourraient fournir une force d’appoint rapide en cas d’urgence. L’entretien et certaines réparations seront effectués plus près de la zone de conflit et les futurs navires de combat devront durer 40 ans (30 en 2022).

La Russie. De l’URSS, l’armée de Terre a hérité d’un énorme parc de véhicules blindés, voués à une vie courte en combat de haute intensité selon la conception soviétique. La cannibalisation et le remplacement complet l’ont emporté sur le maintien en condition opérationnelle par une réparation poussée, qui nécessite de rapprocher des ateliers et des services de soutien logistiques près du front. Cela permet à la Russie de maintenir son effort de guerre contre l’Ukraine malgré les pertes subies. Outre l’amélioration des conditions de stockage des munitions, une grande quantité d’obus a été rénovée au rythme d’un pour deux neufs produits. Plutôt que de mettre au rebut les navires anciens, la Marine préfère les maintenir en service malgré leur valeur opérationnelle réduite. En outre, la modernisation des coques de près de 30 ans permet de compenser la lenteur de la production navale neuve. Toutefois, la corruption concernant les contrats militaires met en doute la diligence de ces modernisations. L’armée de l’Air n’a pas constitué de stocks d’avions de combat, en raison des flux d’appareils neufs et de l’absence de pertes. Mais elle a rénové 95 avions de transport et modernisé les hélicoptères d’attaque Mi-24 (canon de 30 mm). Les stocks de missiles balistiques et de croisière, sous-estimés en Occident, démontrent leur puissance de feu en Ukraine. En revanche, l’armée de l’Air russe manque de pilotes jeunes pour les avions les plus modernes, qui nécessitent une sélection rigoureuse.

La Chine. Pékin critique régulièrement le programme FMS américain. Mais en fait, les matériels chinois anciens souffrent d’une réputation de fiabilité limitée. La Chine a retiré du service six sous-marins conventionnels 035, dont deux ont été modernisés et vendus au Bangladesh et un autre au Myanmar. Toutefois, les composants destinés à leur maintien en condition opérationnelle ne se trouvent qu’en Chine. Le char type 69, version modernisée du T-62 soviétique, est progressivement remplacé par le ZTZ-99 développé au début des années 2000. Mais les informations sur le stockage de matériels anciens restent difficiles d’accès.

Loïc Salmon

Ukraine : livraisons accrues d’armements étrangers

Défense : durer et vaincre dans un conflit de haute intensité

Armements terrestres : enjeux capacitaires et industriels dans le contexte du conflit en Ukraine




Industrie de défense : les armes hypersoniques à l’heure asiatique

Alternative quasi-invincible au missile balistique, les armes hypersoniques sont au cœur d’une course technologique en Asie, où l’équilibre sécuritaire maintenu par les États-Unis est remis en cause.

Pour éclairer ces implications qu’Emmanuelle Maitre, chargée de recherche à la Fondation sur la recherche stratégique, est intervenue au cours d’une conférence-débat organisée le 29 septembre 2022 par les associations Sights et Les Jeunes IHEDN Normandie.

Matériel polyvalent mais coûteux. Le terme d’arme hypersonique désigne un engin emportant une charge à une vitesse égale ou supérieur à Mach 5 (6.174 km/h) suivant une trajectoire atmosphérique modifiable en vol. Il se décline sous deux formes, à savoir planeur et missile, se différenciant par leur propulsion et leur altitude. Le planeur est mis à poste à 300 km d’altitude par des fusées spatiales, qui lui confèrent sa vitesse inertielle et potentielle. Le missile est, quant à lui, équipé d’un statoréacteur et se déplace à 30 km d’altitude. Leur portée est tenue secrète mais certains prototypes pourraient atteindre une cible jusqu’à 5.000 km avec une précision d’une dizaine de mètres. L’alliance du vol à basse altitude, de la vitesse et de la manœuvrabilité rend ces armes difficiles à détecter, à anticiper et à intercepter. Cette imprévisibilité les distingue du missile balistique, qui atteint également une vitesse hypersonique mais suit une trajectoire extra-atmosphérique en ellipse avec un point de chute facilement calculable. Si la charge embarquée peut être autant nucléaire que conventionnelle, les armes hypersoniques ont d’abord été pensées à des fins de dissuasion stratégique. Pionniers dans le domaine, les États-Unis ont étudié un programme de planeur comme vecteur nucléaire dès les années 1960. Cependant ce programme a été abandonné en raison des progrès des missiles intercontinentaux toujours difficilement contrés. Lancé à l’issue de la guerre froide, le programme américain « Prompt Global Strike » a tenté de développer des missiles de croisière hypersoniques à portée globale. Après quelques difficultés, les efforts se sont concentrés sur des missiles de plus petite taille à emploi tactique, afin d’éliminer une cible précise, mobile et à haute valeur ajoutée, sur un champ de bataille. Par ailleurs, des projets sont à l’étude afin d’étendre les usages de la vitesse hypersonique au transport civil. Cette technologie présente néanmoins plusieurs inconvénients. L’exemple américain a permis de chiffrer les coûts très élevés de développement pour mener un programme à maturité. D’autres armes, plus abouties et moins onéreuses, offrent le même résultat. Enfin, des systèmes de contre-mesure sont déjà financés pour neutraliser ces missiles. Pourtant plusieurs pays d’Asie n’ont pas hésité à investir dans cette technologie pour ne pas rater l’accès à une arme d’apparence prometteuse.

Prolifération de programmes en Asie. Plusieurs États de la zone indopacifique investissent dans la recherche et le développement des missiles hypersoniques et avec succès. Au-delà de l’effet d’annonce, Emmanuelle Maitre rappelle que ces programmes ne répondent pas toujours à des objectifs limpides ni même aux caractéristiques d’une arme hypersonique. Les États-Unis mènent actuellement sept programmes de missiles dont trois au stade d’essais : « Operational fires » , « AGM-183A » et « HAWC ». Toutefois, ils sont rattrapés, voire dépassés, par la Russie et la Chine qui disposent d’armes déjà opérationnelles. Ainsi, la Russie a mis au point le planeur Avangard (voir encadré), le missile antinavire Zirkon et le système Kinjal, à savoir un missile balistique mis à feu depuis un avion. La Chine déploie le DF-ZF (ou DF 17), constitué d’un planeur couplé au missile balistique de courte portée DF-16. Un missile de croisière à statoréacteur serait aussi en développement. La Corée du Nord a récemment annoncé avoir lancé un missile hypersonique, en réalité un missile balistique à tête manœuvrante. Elle n’a pas indiqué la distance entre la séparation et le point d’impact qui permettrait d’y déceler un bond technologique. Le gain de temps offert en cas de frappe sur Séoul (capitale de la Corée du Sud) ne constitue pas une rupture par rapport à ses missiles balistiques. Face à elle, la Corée du Sud a lancé son premier missile hypersonique il y a trois ans. Le Japon a publié son objectif de concevoir un planeur d’ici à 2030 pour ne pas se laisser distancer par ses adversaires potentiels russes et chinois. La France développe aussi un armement hypersonique dans le cadre du renouvellement de ses forces aériennes nucléaires stratégiques, notamment le planeur VMAX. Quant à l’Inde, elle aurait lancé un missile HSTDV couplé à un missile balistique Agni de portée moyenne ou intermédiaire développé en interne. Elle a également commencé l’étude du Bramos 2 en coopération avec la Russie, bien que le programme semble à l’arrêt depuis 2020. Comme Pyongyang, New-Dehli semble davantage rechercher un gain politique en démontrant sa capacité technologique, au détriment d’une réflexion stratégique sur le l’emploi de ces armes.

Menace du « game changer ». Par ses caractéristiques techniques, l’arme hypersonique peut remettre en question l’équilibre militaire de la zone indopacifique marquée par de fortes tensions. S’il est peu probable, pour Emmanuelle Maitre, qu’un État puisse totalement se protéger d’une attaque nucléaire, un bouclier anti-missile apparaît néanmoins pertinent contre des tirs conventionnels. Le cas de Taïwan illustre bien le bouleversement induit par l’emploi des missiles hypersoniques. Dans le scénario d’une invasion, une frappe de précision rapide pourrait paralyser la capitale Taipei et ralentir la mobilisation de ses forces armées. Dans un deuxième temps, les bases américaines situées à proximité seraient neutralisées, leurs défenses étant encore inopérantes face aux missiles hypersoniques. Enfin, une zone de déni d’accès autour de l’île serait imposée aux flottes américaine et japonaise. Malgré les inconnues qui persistent sur les performances et le nombre réel des missiles chinois, il est clair que les porte-avions américains seront les premiers visés. Pièce maîtresse de la protection du détroit, ils ne disposent pas non plus de défense face à des missiles aussi véloces. Le discours politique pointant cette vulnérabilité a permis au Pentagone d’obtenir le financement des programmes hypersoniques dans le budget voté par le Congrès en 2021. Parmi les technologies défensives étudiées, les armes à énergie dirigée seraient en mesure de désorienter les composants, aussi sensibles que perfectionnés, d’un système hypersonique. La Corée du Sud et le Japon coopèrent avec les États-Unis pour obtenir un succès dans ce domaine. Une réflexion est aussi engagée pour repenser la défense anti-missile. Pour limiter la vulnérabilité du dispositif américain à l’égard des frappes, la mobilité et la dissimulation des forces doivent être améliorées. L’aspect révolutionnaire des armes hypersoniques doit être pour le moment relativisé, conclut Emmanuelle Maitre. Elle pointe avant tout leur bénéfice politique. Si les avancées scientifiques se poursuivent, elles n’accoucheront pas d’une arme miracle capable d’emporter la décision. Sans doctrine d’emploi, le risque est grand de gâcher des munitions au coût très élevé, à l’image du missile russe Kinjal en Ukraine.

Louis Lamiot

Le planeur russe Avangard, lancé par un missile balistique, atteindrait 33.000km/h avec des rebonds atmosphériques successifs pour contourner les systèmes américains THAAD (anti-missiles balistiques) et Aegis (antinavire et anti-aérien). Le système hypersonique chinois DF-ZF est un drone capable de voler à Mach 10 (12.348 km/h) selon des trajectoires paraboliques. Le missile balistique DF-17, qui l’emporte, pourrait parcourir de 1.800 à 2.500 km. La cellule du DF 17 serait protégée par une couche d’aérogel (solide à très faible densité) pour résister à une chaleur de 1.000 °C et bloquer de rayonnement infrarouge sans gêner les émissions de ses capteurs.

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

Défense : l’innovation, pour la supériorité opérationnelle et l’autonomie stratégique

Défense : l’ONERA, acteur majeur de l’innovation

 




Défense : l’innovation, pour la supériorité opérationnelle et l’autonomie stratégique

Espace, Robotique, hypervélocité et stratégie capacitaire pour la maîtrise des fonds marins sont pris en compte par le ministère des Armées dans l’hypothèse d’un engagement majeur d’ici à 2030.

Selon le « Document de référence de l’orientation de l’innovation de défense » publié le 21 juillet 2022, le ministère bénéficiera de financements dans le cadre du Plan d’investissements France de 34 Mds€ sur 5 ans, lancé en octobre 2021, et du Fonds européen de défense. Le document de référence intègre les ajustements de la loi de programmation militaire 2019-2025 en matière de cyberdéfense, défense NRBC (nucléaire, biologique, radiologique et chimique) et lutte anti-drones. Par ailleurs, le réseau de 9 « clusters » (regroupements d’entreprises) d’innovation technique de la Direction générale de l’armement démultiplie l’action de l’Agence de l’innovation de défense.

Frappe dans la profondeur. A l’horizon 2030, la principale menace porte sur la contestation d’espaces et d’accès par des moyens de défense aérienne, à savoir des radars et des systèmes surface-air intégrés en réseaux maillés, éventuellement utilisés en coordination avec une aviation de combat. Des barrières de défense navales de plusieurs centaines de kilomètres de large ou de profondeur peuvent gêner certains modes d’action offensifs et défensifs. La capacité de frapper des cibles à haute valeur ajoutée dans la profondeur du dispositif adverse, en mer ou à terre en limitant les risques, nécessite de pouvoir agir depuis le territoire national, à partir de bases aériennes projetées, d’emprises terrestres avancées ou depuis la mer. Cela implique diverses préparations : développement du futur missile antinavire et du futur missile de croisière mis en œuvre à partir de plateformes aériennes ou navales ; rénovation à mi-vie du missile de croisière naval ; mise au point de futurs matériaux énergétiques de défense ; montée à maturité des technologies des planeurs hypersoniques pour faire face à l’évolution des défenses et aux stratégies de déni d’accès de l’espace aérien ; évaluation des technologies de missiles pour répondre à la frappe sol-sol longue portée ; maintien de la capacité d’innovation dans le domaine des missiles ; développement de technologies pour l’artillerie électrique.

Systèmes spatiaux. Face aux menaces de déni d’accès (enjeu de souveraineté) et de leurrage (enjeu industriel), la navigation par satellite doit disposer de récepteurs intégrables dans les systèmes d’armes. La « Navwar », qui correspond à la maîtrise du spectre sur les bandes de fréquences de GNSS (système de positionnement par satellite d’un élément en temps réel partout dans le monde), inclut les activités suivantes : la protection pour se prémunir d’une attaque adverse et maintenir ses propres capacités de navigation ; la surveillance pour détecter, localiser et caractériser les attaques adverses ; l’action offensive pour empêcher l’utilisation des informations de GNSS par l’adversaire sur une zone donnée. Il s’agit aussi de préparer les évolutions du programme « Oméga » (opération de modernisation des équipements de radionavigation par satellite des armées) selon la menace, en améliorant les antennes et les traitements de données. Vers 2030, l’approche défensive d’Oméga sera complétée par des capacités de détection, caractérisation et localisation de la menace. Le développement d’une résilience système et un volet offensif permettront ainsi d’adapter la manœuvre opérationnelle.

Loïc Salmon

Guerre future : menaces balistiques et spatiales accrues

Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation

 




Armée de Terre : les blindés dans les combats futurs

Les blindés de demain devront combiner concept ancien et technologies avancées. Le combat de haute intensité exigera de tenir au sol et de disposer de moyens de maintien en condition opérationnelle.

Marc Chassillan, ingénieur et consultant international défense et sécurité, l’a expliqué lors d’un colloque organisé, le 31 mai 2022 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique et dans la revue Défense & industries (juin 2022).

Masse et protection. Multiplicateurs de forces, les blindés, qui constituent les cibles prioritaires et les plus onéreuses, subissent une attrition massive. Pour le même nombre de fantassins embarqués, le volume des véhicules de combat d’infanterie est passé de 6m3 dans le véhicule blindé de l’avant (VAB) à plus de 12 m3 dans le Griffon, en raison des équipements individuels de protection (gilet pare-balles et casque), armement, moyens de communications, munitions et approvisionnements (eau, vivres et batteries). Dans le cadre du programme Scorpion, le remplacement des véhicules de 8-18 t (ERC, Sagaie, VAB et AMX10RC) par une famille de 18-26 t (Serval, Griffon et Jaguar) va considérablement augmenter la consommation de carburant. Outre que 75 % des pertes sont dues à l’artillerie, les blindés seront ciblés par des drones suicides, capables de percer des parois d’acier de 50 à 150 mm. Leur protection nécessite un équipement individuel anti-drones ou l’intégration d’un système de lutte anti-drones dans la manœuvre d’une unité blindée mécanisée. Le camouflage, la furtivité, le radar et l’infrarouge contribuent à la protection du blindé. En outre, leur vitesse et leurs signatures radar et infrarouge rendent les missiles anti-char vulnérables, malgré leurs divers modes d’attaque (direct, en survol ou en plongeon).

Puissance de feu. Le futur char franco-allemand MGCS pourrait être armé par un canon de 130 mm de l’entreprise allemande Rheinmetall ou par l’Ascalon de 140 mm de Nexter Systems (photo). Ce dernier fabrique les canons automatiques 40 CTA, montés sur les engins de reconnaissance et les véhicules de combat d’infanterie. Leurs projectiles percent jusqu’à 180 mm de blindage. Les canons peuvent tirer des munitions explosives, à fusée programmable (impact, retard ou détonation dans les airs provoquant un effet de souffle), fumigènes, thermo-bariques (combinant chaleur, onde de choc et dépression) ou anti-hélicoptère. Le tir de munitions à portée accrue nécessitera, pour la détection, la reconnaissance et l’identification de la cible, des moyens montés sur le blindé ou déportés (ceux d’un autre), clé de voute du « combat collaboratif ». Des capteurs multi-spectraux, associés à des algorithmes de traitement des images, amélioreront l’identification des cibles. Le laser de puissance permettra la destruction de drones, le brouillage des conduites de tir ou la lutte contre les engins explosifs improvisés.

Mobilité et propulsion. Depuis trente ans, l’armée de Terre française privilégie les blindés à roues, adaptés à des opérations extérieures sans menace aérienne ni artillerie adverse ni perturbation des communications et avec une logistique fluide. Or, ces véhicules manœuvrent parfois mal sur les terrains européens, comme l’ont montré les blindés russes embourbés en Ukraine et les exercices de renforcement dans les pays baltes en hiver. Les performances des chenilles modernes des principales armées de l’OTAN ont été améliorées. Enfin, le moteur thermique reste indispensable car, actuellement, seul son carburant peut être acheminé sur un champ de bataille.

Loïc Salmon

Armements terrestres : enjeux capacitaires et industriels dans le contexte du conflit en Ukraine

Ukraine : les drones, symboles de la résistance pour Kiev

Armée de Terre : programme « Scorpion », le GTIA de demain




Industrie de défense : émergence de la Corée du Sud et de la Turquie à l’exportation

Devenues maîtres d’œuvre de certains programmes nationaux de défense, grâce à des transferts de technologies étrangères, la Corée du Sud et la Turquie proposent des équipements militaires et des armements à l’exportation.

Kévin Martin, chargé de recherche, l’a expliqué lors d’un colloque organisé, le 31 mai 2022 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique et dans la revue Défense & Industries (juin 2022).

Pour la période 2016-2020, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, la Corée du Sud occupe la 9ème place parmi les pays exportateurs d’armements, après Israël, et la Turquie la 11ème après…l’Ukraine.

Corée du Sud, stratégie dédiée. En 2006, le Livre Blanc de la défense et le plan « Global Korea » placent les exportations de défense au cœur de la stratégie nationale, consolidée en 2008 par la volonté de promouvoir cette industrie comme relais de la croissance économique. En 2010, la DAPA (agence du ministère de la Défense chargée des acquisitions et du soutien à l’exportation) fixe l’objectif de 4 Mds$ à l’export à l’issue de la décennie. En fait, la moyenne sur la période 2010-2020 se monte à 2,4 Mds$ avec un pic de 3,54 Mds$ en 2015. Après les ventes records de 7,5 Mds$ en 2021, celles de 2022 devraient atteindre 10 Mds$. Trois grands groupes dominent l’industrie de défense : Korea Aerospace Industries pour le secteur aéronautique ; Hanwha pour les armements terrestres avec ses filiales Hanwha Defence (obusiers automoteurs chenillés K9 Thunder, véhicules blindés d’infanterie et systèmes de défense aérienne) et Hanwha Systems (électronique) ; Hyundai Rotem (chars de combat). Ils ont commencé par prospecter en Indonésie, en Pologne, aux Philippines, en Thaïlande en Turquie et au Pérou. Le K9 Thunder a fait l’objet d’un transfert de technologie à la Turquie en 2001 et d’un accord de licence avec la Pologne en 2014. Il a été sélectionné par la Finlande (2016), la Norvège (2017) et l’Estonie (2018) à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. En janvier 2022, des contrats ont été conclus avec l’Egypte (1,66 Md$, K9 Thunder) et les Emirats rabes unis (3,5 Mds$, systèmes sol-air). En mars 2022, plusieurs contrats avec l’Arabie Saoudite sont estimés à 800 M$. Hanwha va construire un site de production en Australie. En outre, il compte édifier, en Grande-Bretagne, un centre régional de production des K9 destinés à l’export.

Turquie, diversification. Via la sous-traitance pour les équipements aéronautiques, la Turquie a pu pénétrer les marchés étrangers de défense. Selon la SaSad (association des industries aérospatiales et de défense), ses exportations dédiées ont atteint en 2020 : 657 M$ pour l’aviation civile ; 499 M$ pour les armements terrestres ; 407 M$ pour l’aéronautique militaire ; 272 M$ pour les missiles, armes et munitions ; 227 M$ pour les équipements navals militaires ; 23 M$ pour la mise en condition opérationnelle ; 45M$ pour la sécurité. Ses exportations de matériels de défense sont portées par l’armement terrestre, dont 91 % ont été réalisées hors d’Europe et des Etats-Unis. Elles se concentrent sur sa zone d’influence, à savoir les Proche et Moyen-Orient, l’Asie centrale et l’Afrique, avec des offres adaptées comme les blindés à roues. La Turquie prospecte également les pays d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est. Par ailleurs , les drones, qu’elle a fournis à l’Azerbaïdjan lors de la guerre dans le Haut-Karabagh contre l’Arménie (2020), ont suscité l’intérêt de plusieurs pays européens, dont l’Ukraine.

Loïc Salmon

Armements terrestres : enjeux capacitaires et industriels dans le contexte du conflit en Ukraine

Malaisie : développement d’une Base industrielle et technologique de défense

Turquie : partenaire de fait aux Proche et Moyen-Orient

 

 




Ukraine : les drones, symboles de la résistance pour Kiev

Une industrie locale de drones militarisés et l’acquisition de systèmes militaires étrangers ont permis à l’armée ukrainienne d’infliger de lourdes pertes à la force expéditionnaire russe au début de la guerre.

Aude Thomas, chargée de recherches, l’explique dans le numéro de juin 2022 de la revue Défense & Industries de la Fondation pour la recherche stratégique.

Les fabrications ukrainiennes. La résistance ukrainienne résulte d’abord de la réforme des forces armées en 2016 avec le soutien financier et matériel des pays occidentaux, puis du renseignement fourni par le centre des opérations aériennes combinées de l’OTAN et enfin de la livraison d’armements de pays membres de l’Alliance Atlantique. En outre, l’armée ukrainienne a pu s’entraîner à l’extérieur du pays et a intégré les drones dans son dispositif. Dès mai 2014, la startup IT Academy de Kiev lance un programme de transformation de petits drones commerciaux à voilure tournante Phantom et Mavic-Air 2 de l’entreprise chinoise DJI. Depuis, celle-ci a vendu à l’Ukraine 2.372 modèles DJI Mavic 3, puis a suspendu ses activités en Russie et en Ukraine en avril 2022. Lors de l’invasion de la Crimée par les forces séparatistes pro-russes du Donbass à l’été 2014, l’armée ukrainienne s’est trouvé dépourvue d’une vision globale du champ de bataille et d’appui aérien rapproché. De plus, ses convois de ravitaillement sont tombés fréquemment dans des embuscades. Des diplômés en informatique fondent alors « l’unité Aerorozvidka », qui sera intégrée aux forces armées ukrainiennes. Outre la cybersécurité, cette unité collecte le renseignement sur les cibles de haute valeur par des capteurs sur le champ de bataille, drones de reconnaissance, interceptions de fréquences radio et sources humaines. Les forces ukrainiennes disposent d’une carte numérique en temps réel des mouvements des troupes russes et peuvent mener des frappes. Aerorozvidka fabrique ses propres drones R-18 (rayon d’action 4 km, endurance 40 mn) emportant une munition anti-char RPG ou une caméra thermique pour la reconnaissance de nuit. L’entreprise Athlon Avia produit l’A1-SM Furia à voilure fixe (50 km, 3 h) pour la reconnaissance et l’ajustement des tirs d’artillerie. Ukrspecsystems produit le Leleka-100 (45 km, 2h30) et SPE Urkjet l’UJ-22 (100 km, 7 h).

Les acquisitions étrangères. Le constructeur turc Baykar a vendu à l’Ukraine 20 systèmes de drones tactiques Bayrakar TB-2 (300 km, 27 h) en mars 2019, puis 16 de plus en janvier 2022. Les TB-2 ont ciblé des camions et véhicules de transport russes, puis des systèmes de défense sol-air Buk et Tor et des véhicules blindés. Le taux quotidien de destruction serait passé de 7 véhicules entre les 24 et 28 février 2022 à 0,9 entre le 1er et le 15 mars. Le 13 avril, il aurait servi de leurre contre la défense anti-aérienne du croiseur russe Moskva, touché par deux missiles antinavire RK-360 MT Neptune ukrainiens. Par ailleurs en avril, les Etats-Unis ont déjà livré à l’Ukraine : 700 munitions maraudeuses Switchblade (10-39 km, 15-40 mn), pour cibler des personnels, véhicules légers et chars ; des munitions à guidage laser compatibles avec les TB-2 ; 121 drones munitions maraudeuses Phœnix Ghost à capteur infrarouge pour usage de nuit. En outre, le milliardaire américain Elon Musk a livré gratuitement des antennes satellites Starlink à l’Ukraine. De plus, sa société Space X à mis à jour un logiciel protégeant les communications tactiques ukrainiennes contre les tentatives russes de brouillage.

Loïc Salmon

Drones : applications à la guerre d’aujourd’hui et de demain

Ukraine : hégémonie navale russe en mer Noire

Ukraine : risques nucléaire, biologique et chimique




Union européenne : présidence française, acquis de la défense

L’engagement écrit de nouveaux financements pour l’acquisition de capacités de défense, obtenu lors de la présidence de la France au premier semestre 2022, manifeste le réveil stratégique de l’Union européenne (UE).

Ce dernier et la « boussole stratégique », actualisée en cohérence avec le nouveau concept stratégique de l’OTAN, ont été présentés à la presse, le 7 juillet 2022 à Paris, par Alice Guitton, directrice générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées.

L’Europe puissance. Véritable Livre blanc de la défense de l’UE à l’horizon 2030, la boussole stratégique a été adoptée par les 27 Etats membres. L’invasion de l’Ukraine, le 22 février, a rendu nécessaires la crédibilité de l’OTAN et sa coordination avec l’UE pour dissuader la Russie d’attaquer l’un des membres de l’Alliance atlantique. La boussole stratégique sera mise en œuvre et déclinée en liaison étroite avec la République tchèque puis la Suède, qui succèdent à la France à la tête du Conseil européen jusqu’au 30 juin 2023. Elle porte d’abord sur une capacité de déploiement rapide, adossée à des processus de décision plus flexibles, plus réactifs et plus adaptés aux besoins des pays partenaires. Les missions PSDC (politique de sécurité et de défense commune) seront rénovées pour permettre des coopérations structurelles, plus en soutien des besoins de souveraineté des partenaires de l’UE et des modalités d’actions. Un investissement de l’ensemble des Etats membres doit garantir un accès sûr à l’espace, au cyber et à la haute mer, domaines contestés, avec les lancements d’une présence maritime coordonnée dans l’océan Indien et d’une stratégie spatiale avec l’exercice Aster X, tenu à Toulouse le 4 mars. Outre la zone indopacifique, l’accent a été mis sur les Balkans et l’Afrique. Le dialogue entre l’UE et les Etats-Unis a repris en matière de sécurité et de défense. Conçue pour la gestion de crise dans les Balkans ou en Afrique, la « Facilité européenne pour la paix », instrument extrabudgétaire créé en 2021, visait d’abord à financer les équipements et armements des troupes des EUTM (missions de formation de l’armée d’un pays tiers). Depuis, elle a été mobilisée pour fournir des armes à l’Ukraine pour un montant de 2 Mds€.

La BITD européenne. Des réponses urgentes ont été apportées pour combler les lacunes capacitaires. Lors de sa réunion des 24 et 25 mars et avant même l’adoption de la boussole stratégique, le Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement a demandé à la Commission européenne et à l’Agence européenne de défense de proposer des solutions de court et moyen termes pour soutenir et renforcer la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne. En outre, il a décidé de créer un « hub » (plateforme) en charge de l’innovation au sein de l’Agence européenne de défense. Par ailleurs et sur sa demande, la Commission européenne a proposé la création de deux nouveaux instruments d’incitation à l’acquisition conjointe d’équipements militaires. Le premier est un plan d’urgence pour réapprovisionner les stocks de matériels pour un montant de 500 M€ sur 2022-2024, soutenu par le budget de l’UE. Le second consiste en un programme européen d’investissements de défense pour faciliter l’achat conjoint, via des exemptions de taxe à la valeur ajoutée et des flexibilités réglementaires. Il offre la possibilité de mobiliser des financements du budget de l’UE pour renforcer la BITD. Même après la guerre en Ukraine, les dépenses de défense devraient continuer à augmenter de façon significative, estime Alice Guitton.

Loïc Salmon

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine

Océan Indien : espace de coopération internationale

Armée de l’Air et de l’Espace : imaginer et mettre en œuvre une défense spatiale




Armements terrestres : enjeux capacitaires et industriels dans le contexte du conflit en Ukraine

La guerre en Ukraine remet en question les acquis de la défense de l’Union européenne, dont 15 Etats membres sur 27 ont déjà annoncé une augmentation de leur budget militaire.

Le 31 mai 2022 à Paris, la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) a organisé un colloque sur ce thème à l’occasion du salon international des armements terrestres Eurosatory (13-17 juin). Y sont intervenus : Philippe Gros, maître de recherche à la FRS ; Alexandre Lahousse, chef de service des affaires industrielles et de l’intelligence économique à la Direction générale de l’armement ; un officier supérieur de l’état-major de l’armée de Terre.

Enseignements du conflit ukrainien. La réflexion stratégique a permis d’anticiper l’intervention de la Russie, mais pas la résistance tenace de l’Ukraine ni les réactions des pays occidentaux, indique Philippe Gros. Déstabilisateur sur le plan géopolitique, le conflit souligne les velléités interventionnistes russes et l’interventionnisme américain en faveur de l’Ukraine. Or selon les ébats en cours à Washington, la priorité des Etats-Unis reste la Chine et la compétition pour la conduite des affaires du monde au XXIème siècle. Elément structurant de l’appareil de défense européen, leur présence ou leur absence dans une coalition rappelle les risques d’un engagement de haute intensité en Europe. Les démonstrations de force de la Russie en Syrie, entre 2013 et 2015, se sont produites à une échelle réduite et avec une forte asymétrie entre les acteurs. En 2022, l’Ukraine mobilise 700.000 hommes sur son territoire contre une force expéditionnaire de 150.000 Russes et Alliés, engagée en totalité avec de graves difficultés logistiques et de maintien des équipements et armements en condition opérationnelle. Selon Philippe Gros, l’erreur fondamentale d’appréciation de Vladimir Poutine sur la situation en Ukraine a conditionné toute la préparation de l’engagement militaire. L’armée russe a troqué sa masse et ses tactiques contre une modernisation, incomplète, à l’occidentale. Comme lors des conflits en Tchétchénie (1994-1966 puis 1999-2009), elle combine l’attaque à outrance et la puissance de feu. Cependant, l’évaluation de sa capacité de frappe dans la profondeur a été surestimée, mais des améliorations ont été constatées ces dernières semaines. Malgré son sous-dimensionnement en armes lourdes, la capacité de résistance de l’armée ukrainienne a surpris. Grâce à l’intégration de radars américains, celle-ci se montre efficace pour les tirs de contre-batterie, aptitude reconnue par les artilleurs russes. En outre, l’usage massif de drones dans la profondeur tactique crée une véritable occupation du ciel. Environ 400 drones, dont des appareils américains et turcs du côté ukrainien, survolent en même temps l’espace de bataille. Deux méthodes permettent de remporter la victoire, indique Philippe Gros. La logique d’approche directe porte sur l’annihilation des forces adverses par l’usure et l’attrition. La logique d’approche indirecte recherche des effets de désarticulation de l’ennemi par la dislocation ou la désintégration de son système de commandement et de conduite des opérations, l’isolement ou la paralysie. Ainsi, l’armée ukrainienne a manœuvré au niveau opératif (théâtre d’opérations) en s’attaquant aux nœuds de communications stratégiques de l’armée russe, à savoir les centres de transports multimodaux qui constituent le centre de gravité de son dispositif dans le Donbass. Pour le sécuriser, celle-ci a déplacé des forces du Nord de l’Ukraine vers l’Est. Au niveau tactique, les manœuvres ukrainienne et russe s’avèrent trop lentes pour provoquer, par l’usure, la dislocation du dispositif adverse. En effet, cela nécessite une masse importante de combattants, d’équipements et de munitions. Ce conflit incite à réfléchir en termes de doctrine, d’organisation, de recrutement, de soutien, d’entraînement et de régénération de forces (réserves).

BITD de combat. Le scénario de haute intensité, étudié depuis longtemps, implique une partie industrielle pour soutenir l’effort de guerre, explique Alexandre Lahousse. La base industrielle de technologie et de défense (BITD) de la France représente 4.000 petites et moyennes entreprises sous-traitantes de 9 grands groupes maîtres d’œuvre, à savoir Airbus, Arquus, Dassault, MBDA, Naval Group, Nexter, Thales, Safran et ArianeGroup. Elle assure 200.000 emplois industriels de défense sur l’ensemble du territoire et réalise un chiffre d’affaires militaires annuel consolidé de 28 Mds€, dont 7,5 Mds€ en moyenne à l’export. En cas de combat, elle évolue graduellement selon la montée de l’effort militaire. Il s’agit d’augmenter : les cadences de production pour compléter le niveau des stocks ; les capacités de production, dans le cadre de la programmation militaire pour accroître durablement certains stocks (munitions et pièces de rechange) et parcs (véhicules) ; le potentiel de production, afin de fournir plus, en continu et sous un court préavis, pour compenser l’attrition des systèmes et les consommations intensives de munitions et de pièces de rechange. Il convient aussi d’identifier les capacités industrielles mobilisables, nationales et européennes, civiles et de défense. La résilience nécessite de disposer de matières premières, matériaux, composants, ressources humaines et financements privés. Enfin, la réduction des dépendances actuelles et futures implique de rechercher de solutions de rechange pour les usages et les approvisionnements et d’investir dans les technologies d’avenir.

Stratégie capacitaire terrestre. Le programme « Scorpion » constitue une montée en puissance du combat collaboratif, qui connaît une réalité opérationnelle avec l’opération « Barkhane » au Sahel en 2021, explique le lieutenant-colonel de l’armée de Terre. Le champ de bataille devrait encore évoluer au cours des 15 à 20 prochaines années. Comme il devient de plus en plus contesté, il faudra y accéder grâce à des effets puissants (artillerie) et, pour s’y maintenir après avoir pris des coups, une redondance des moyens et une capacité de résilience par l’entretien des flux logistiques. Satellites et drones rendant le théâtre d’opérations plus transparent, il faudra masquer ses intentions plus que son dispositif et mener des actions offensives contre les capteurs adverses. Une agression de haute intensité nécessite de réagir dans la profondeur et de trouver un équilibre entre protection, discrétion et mobilité des forces. Le renforcement de l’automatisation entraîne une robotique de masse et celui de la connectivité une accélération du processus décisionnel. Des études, commencées en 2019, portent sur le projet « Titan », réalisable d’ici à 2040. Ce dernier vise à assurer la cohérence d’ensemble des forces aéroterrestres, afin de pénétrer et opérer dans la complexité du champ de bataille futur face à un adversaire de même rang. Outre le renouvellement de la défense sol-air et de l’artillerie à longue portée, il intègrera des capacités nouvelles et rendra la connectivité entre équipements et armements plus agile et résiliente. Enfin, « Titan » devra garantir l’interopérabilité avec les autres milieux (mer et cyber) et les forces alliées.

Loïc Salmon

Ukraine : stabilisation du front, défense sol/air française en Roumanie, vers une adhésion à l’OTAN des Suède et Finlande

Missiles : conséquences de la guerre en Ukraine

Eurosatory : salon d’armement terrestre dans le contexte de la guerre Russie-Ukraine




Marine nationale : la guerre des mines, contrer les menaces d’aujourd’hui et de demain

Face à la prolifération des mines navales, l’emploi de drones va de pair avec la capacité humaine d’intervention, à savoir les plongeurs-démineurs.

Une capitaine de frégate, officier correspondant de la guerre des mines à l’état-major de la Marine, l’a expliqué au cours d’une visio-conférence, organisée le 9 juin 2022 par le Centre d’études stratégiques de la marine à Paris.

Les menaces. Arme idéale du temps de crise, la mine, susceptible d’endommager ou de couler un bâtiment de surface ou un sous-marin, dissuade de pénétrer dans une zone (mine défensive) ou entrave une voie de communication maritime (mine offensive). Le bloc soviétique disposait de centaines de milliers de mines, qui ont été dispersées après sa disparition en 1991. Les copies et les progrès technologiques ont conduit à une prolifération mondiale, estimée à un million de mines de plus de 400 types différents. En 2020, 36 pays exportent des mines et 65 sont capables d’en mouiller. Plusieurs facteurs favorisent la menace, notamment la profondeur de la mer et certains lieux privilégiés comme les golfes, les détroits et les ports européens de l’Atlantique et de la Manche. Des mines de la seconde guerre mondiale présentent encore un risque d’explosion intempestive. En mer Noire, la sécurisation d’un corridor maritime pour l’exportation des céréales d’Ukraine pourrait prendre plusieurs semaines. Une mine flottante à orin (chaîne la reliant à un « crapaud » au fond de la mer, photo), d’un coût de 1.500 $ et chargée de 100 kg d’explosifs, suffit pour causer, par contact, des dégâts estimés à 6 M$ sur un navire. Une mine de fond, immergée à 100 m, contient jusqu’à 1 t d’explosifs. Les mines de surface, dérivantes ou mobiles, fonctionnent par influence acoustique ou magnétique. Elles peuvent être mouillées par un navire ou un sous-marin ou même être larguées par avion. Limité dans le temps et l’espace, le minage permet un effet tactique, qui devient stratégique s’il dure longtemps.

Les moyens de lutte. Composante de la force d’action navale, la guerre des mines regroupe actuellement 10 chasseurs de mines, 3 bâtiments bases de plongeurs-démineurs, 3 groupes de plongeurs-démineurs, 3 bâtiments remorqueurs de sonar, 1 état-major, 1 centre de données, 2 centres d’expertise et 2 écoles, le tout réparti entre Brest, Toulon et Cherbourg. Toutefois, les unités datant des années 1980 seront désarmées d’ici à 2030. Le système anti-mines navales futur, à base de drones, permettra d’éloigner le plongeur-démineur de la menace, de moderniser la capacité de lutte, d’étendre le domaine d’emploi et d’opérer en toute discrétion. Suite au traité franco-britannique de 2010, le contrat de 2019 porte sur la réalisation de systèmes dits « MLCM », composés chacun de 2 drones de surface, 1 sonar remorqué, 1 robot télé-opéré et 2 drones sous-marins. Le retour d’expérience du temps de crise (guerre du Golfe 1991 et Libye 2011) et de paix (démonstrations industrielles en 2020 et 2021) ont permis d’en vérifier la pertinence, le potentiel et la compatibilité avec le tempo opérationnel. La Grande-Bretagne recevra 1 système et la France 4 en 2022-2023. La Marine procède déjà aux évaluations opérationnelles. En outre, à partir de 2026, elle comptera 4 à 6 bâtiments de surface dédiés aux MLCM et 5 bâtiments bases de plongeurs-démineurs de nouvelle génération. Ces unités sont destinées à la protection des ports militaires, à l’action de l’Etat en mer, aux opérations extérieures et aux expérimentations.

Loïc Salmon

Marine : une FGM projetable partout dans le monde

Ukraine : hégémonie navale russe en mer Noire

Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations