Israël : Services de renseignement, défaillances structurelles et logique d’actions offensives

Les Services renseignement (SR) israéliens ont sous-estimé les capacités du Hamas à Gaza (7 octobre 2023) par défaillance dans la collecte, biais d’analyse et dysfonctionnements dans la prise de décision. Mais ils ont remporté des succès majeurs contre le Hezbollah au Liban (septembre 2024) et en Iran (juin 2025).

Clément Renault, chercheur « Renseignement, guerre et stratégie » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, l’explique dans une étude publiée à Paris en octobre 2025.

Les SR israéliens. Israël dispose de trois SR complémentaires, à savoir le Mossad, le Shin Bet (également dénommé Shabak) et l’Aman, spécialisés selon les zones géographiques et les types de menace. Le Mossad opère hors du territoire national, collecte des renseignements par des moyens clandestins et conduit des opérations secrètes à des fins d’entrave et d’influence. Ses officiers traitants, déclarés auprès des autorités locales, ne bénéficient pas de soutien diplomatique direct. Ils recrutent des sources humaines et établissent des montages économiques et financiers et des structures de « couverture » de longue durée pour s’insérer dans les milieux visés. Parfois, ils préparent des opérations offensives. Ainsi, leurs réseaux ont permis l’opération contre les bipeurs et les talkies-walkies du Hezbollah et la précision des frappes contre les cadres des Gardiens de la révolution iranienne. Le Mossad dispose de capacités de renseignement électromagnétique pour l’interception de communications à l’étranger contre les adversaires directs d’Israël. Il a investi massivement dans le cyber-renseignement offensif et réalisé l‘opération « Stuxnet » (2005) de piratage informatique des centrifugeuses du programme nucléaire iranien, avec l’aide des agences américaines NSA et CIA. Enfin, il surveille la diplomatie secrète du Hamas et entretient des relations clandestines avec lui et les États qui ont suspendu ou rompu leurs relations diplomatiques avec Israël. Le Shin Bet assure le contre-espionnage, la protection des infrastructures sensibles, la surveillance des groupes radicaux (arabes et juifs), la sécurité du gouvernement et des institutions nationales et la lutte contre le terrorisme intérieur. En ce qui concerne Gaza, il suit les infrastructures clandestines, les chaînes de commandement et l’identification des cadres opérationnels du Hamas et du Jihad islamique palestinien. Ses moyens de renseignement électromagnétique interceptent les communications (téléphones, écoutes radio, courriels et messages instantanés) en Cisjordanie et dans la bande de Gaza pour identifier des profils précis de suspects et anticiper des menaces émergentes. Le Shin Bet détecte les signaux faibles, localise les « cellules dormantes », surveille les réseaux logistiques des groupes armés et appuie les opérations de ciblage. Ainsi en novembre 2012, la frappe contre Ahmed Jabari, chef de la branche militaire du Hamas, résulte d’une étroite coordination entre le Shin Bet, l’Aman et Tsahal (Forces armées israéliennes). L’Aman suit les menaces militaires conventionnelles et asymétriques, participe à la planification opérationnelle et coordonne le renseignement interarmées. Il dispose de capacités d’imagerie satellitaire et de renseignement d’origine électromagnétique. Son unité 8200 assure la collecte de données électroniques et cybernétiques, dont l’interception de communications, le suivi des réseaux numériques et la cartographie des infrastructures des groupes armés. Elle pratique la lutte informatique offensive contre le Hamas, en neutralisant ses systèmes de communication ou en manipulant des informations pour perturber la coordination de ses opérations. Il agit notamment avec les forces spéciales. Mossad, Shin Bet et Aman dépendent directement du Premier ministre pour favoriser l’efficacité opérationnelle et la réactivité, mais avec les risques de logiques concurrentielles, de cloisonnements administratifs et de vulnérabilités aux ingérences politiques.

Les capacités opérationnelles du Hamas. Le Hamas s’est adapté à la supériorité militaire et technologique d’Israël et l’a contournée. Depuis les années 1990, il est devenu un partenaire de l’Iran dans sa politique d’hostilité à l’égard d’Israël et un moyen d’influence dans la région. L’Iran lui a fourni des missiles antichars Kornet, des roquettes à moyenne et longue portées Fajr-5 et des drones armés pour menacer directement les villes israéliennes. Il a facilité l’acheminement clandestin de composants via la Jordanie, la Syrie ou le Soudan. Le Hamas a aussi profité de stages de formation en Iran, au Liban (Hezbollah) et en Syrie (du temps du régime Assad), portant sur la guérilla urbaine, l’usage d’explosifs improvisés, le sabotage, la guerre électronique et l’emploi tactique de drones. L’aide financière de l’Iran, évaluée à plusieurs dizaines de millions de dollars par an, a permis de construire des réseaux de tunnels, d’acheter des matériels et de maintenir les structures de commandement et de communication. Le Hamas a investi dans la production locale d’armement pour assurer son autonomie militaire et garantir la continuité de ses opérations. Il a établi des lignes de fabrication souterraines, dispersées et difficilement localisables, avec des matériaux dérivés de produits civils ou d’origine étrangère. Ainsi ses missiles M-75, R-160 ou J-80 ont pu frapper Tel-Aviv et Haïfa depuis Gaza. Recrutés pour leur engagement idéologique et leur aptitude physique, les membres des commandos Nukhba sont entraînés aux simulations d’attaques coordonnées, d’infiltrations frontalières et d’enlèvements de soldats israéliens. Ils sont préparés à des missions-suicides et à un engagement prolongé sous terre. Pour le renseignement humain, le Hamas a ciblé la minorité arabe musulmane israélienne pouvant se déplacer au Liban, en Jordanie ou en Arabie saoudite. Il utilise aussi les réseaux sociaux, les messageries sécurisées et l’usage systématique des sources ouvertes : bases de données gouvernementales israéliennes ; publications universitaires ; images satellitaires commerciales ; communications mal maîtrisées des réseaux sociaux de Tsahal. Il a développé des logiciels malveillants pour infecter les applications mobiles populaires en Israël. Une compréhension fine des vulnérabilités israéliennes lui a assuré le succès de son attaque surprise du 7 octobre 2023.

La stratégie israélienne face au Hamas. Depuis la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en 2007, Israël a configuré son approche sécuritaire par la dissuasion, le confinement, les assassinats ciblés et l’exploitation des divisions intra-palestiniennes. Ces certitudes de protection se sont effondrées le 7 octobre. La dissuasion a été disqualifiée par la violence de l’attaque planifiée de grande ampleur, le confinement rendu caduc par la pénétration simultanée de plusieurs milliers de combattants sur terre et par les airs, le ciblage démontré comme insuffisant à prévenir ou désorganiser l’attaque et l’exploitation des divisions intra-palestiniennes rendue partiellement inopérante par la coordination tactique entre les différentes factions armées. La brutalité de l’attaque a provoqué un choc considérable en Israël, une peur collective et une crise institutionnelle. Des fuites dans la presse ont fait état d’alertes ignorées ou reléguées à un rang subalterne dans la hiérarchie décisionnelle. Le Shin Bet et l’Aman ont reconnu des erreurs majeures d’évaluation dans des rapports rendus partiellement publics. De son côté, le gouvernement a refusé d’instaurer une commission d’enquête indépendante sur les causes de l’échec des SR en 2023. Enfin, les opérations de ciblage contre les moyens de communication et les hauts responsables du Hezbollah (2024) ou contre les infrastructures nucléaires iraniennes (2025) ont confirmé la performance technique et la capacité de frappe du Mossad et de l’Aman et rétabli leur crédibilité, dans une certaine mesure.

Loïc Salmon

Lève-toi et tue le premier

Moyen-Orient : la confrontation Israël-Iran de juin 2025

Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza

 




Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales

Exercices navals chinois de grande ampleur à proximité de Taïwan et sabotages de ses câbles sous-marins tentent de réduire la capacité de résilience de l’île avec des conséquences dans la zone Indopacifique et au-delà.

Benjamin Blandin, chercheur à l’Institut sud-coréen de stratégie maritime (KIMS) et au Conseil des études sur l’Asie-pacifique de Yokosuka (YCAPS), l’explique dans une note publiée le 2 septembre 2025 par la Fondation pour la recherche stratégique.

Stratégie maritime globale. Pour la Chine, les actions navales hybrides visent à perturber les communications, l’économie, la défense et le dispositif de renseignement de Taïwan. L’île dépend en effet à 90 % des câbles sous-marins pour sa connectivité numérique. L’importance de son industrie de semi-conducteurs pour la prospérité économique mondiale constitue un moyen de dissuasion d’une agression de Pékin contre ses usines d’électronique de pointe. Toutefois, Taipei tente de réduire cette menace en délocalisant de nouvelles capacités de production en dehors de son territoire, en augmentant la redondance de certains systèmes critiques et en cherchant à diminuer les risques de coupures de ses moyens de connexions et de communications. En effet, chaque rupture, notamment au large des îles Matsu et Penghu, entraîne des coupures de services pendant plusieurs semaines et mobilise des navires et des personnels spécialisés pour les réparations évaluées entre 1 M$ et 3 M$. Au cours des dix dernières années, la Chine a intensifié ses moyens de pression sur les pays voisins le long de la chaîne d’îles allant du Japon à la péninsule malaise. Entre janvier et juin 2025, des navires garde-côtes chinois ont pénétré dans les « eaux d’accès restreint » autour de Kinmen (Quemoy) quatre fois par mois en moyenne. Taïwan se trouve exposée à des violations répétées de la ligne médiane du détroit du même nom. Les incursions chinoises dans cette ligne, sa zone d’interdiction de défense aérienne (ZIDA) et ses eaux à accès restreint l’obligent à déployer de nombreux navires et aéronefs entraînant des coûts élevés, leur usure accélérée et un épuisement des équipages. La ZIDA de Taïwan, incluse dans sa zone économique exclusive (ZEE) couvre la majeure partie du détroit de Taïwan, une partie de la mer de Chine orientale et l’espace aérien adjacent. Outre l’ensemble de l’espace maritime de Taïwan, la Chine exerce une pression similaire systématique contre le Japon en mer de Chine orientale, la Corée du Sud en mer Jaune, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et le Viêt Nam en mer de Chine méridionale.

Moyens mis en œuvre. Depuis l’occupation en 2012 de l’atoll de Scarborough, également revendiqué par Taïwan et les Philippines, la Chine tente de consolider sa prédominance dans la chaîne d’îles voisines et déploie des moyens de coercition en mer dans les ZEE des pays de la région. Voici les principaux moyens mis en œuvre : sabotages des câbles de sonars remorqués des navires de prospection d’hydrocarbures ; sabotages des câbles sous-marins de communications ; flotte de navires dits « scientifiques » pour la collecte de renseignements ; bâtiments militaires, garde-côtes et Milice maritime pour des opérations coordonnées de harcèlement, de surveillance et d’occupation d’atolls ; mouillages de bouées et d’autres structures flottantes dans les eaux contestées ; harcèlements radio de navires et avions des pays voisins et même extérieurs à la région ; poses de marqueurs (bouées, monuments ou stèles) et cérémonies de prestation de serment de souveraineté dans les eaux contestées ; violence calculée par éperonnage, canon à eau, armes soniques et optiques contre des navires et aéronefs d’autres pays ; installations de dispositifs sous-marins de renseignement dans les zones maritimes adverses ; déploiements d’installations de renseignement électromagnétique en mer de Chine méridionale ; attributions de noms chinois à des éléments maritimes sous-marins dans la ZEE d’autres pays ; organisations de « croisières patriotiques » ; déploiements de drones aériens, de surface et sous-marins dans la ZEE d’autres pays et de réseaux d’hydrophones dans le Pacifique occidental. Le Centre de recherches maritimes de Chine a développé un engin capable de couper les câbles les plus renforcés jusqu’à 4.000 m de profondeur. A l’échelle mondiale, les pannes ou ruptures de câbles sous-marins sont causées par des tremblements de terre, tsunamis ou glissements de terrains, mais aussi par des activités de pêche ou des mouillages d’ancres. Le Comité international de protection des câbles les évalue entre 12 et 17 par mois. L’opérateur taïwnais Chunghwa Telecom a signalé 27 incidents entre 2021 et 2025. Cette tendance devrait s’accentuer car le nombre de câbles en Asie-pacifique est passé de 559 câbles actifs en 2024 à 597 en 2025. Depuis 2019, une dizaine de drones sous-marins chinois ont été découverts dans les eaux indonésiennes, vietnamiennes, philippines et taïwanaises. En outre, des bouées et des drones de surface ont été repérés près de Taïwan. Certaines activités sont assurées par une flotte de 64 navires de recherches scientifiques exploités par des organismes liés, directement ou indirectement, à la Marine de l’Armée populaire de libération (APL), au Parti communiste ou au Conseil des affaires d’État. Il s’agit notamment des sociétés pétrolières et gazières China Oilfield Services et Sinopec Offshore Oilfield Services, de l’Académie chinoise des sciences, de l’Université chinoise Sun Yat-sen, de l’Université océanique de Chine, de l’Université de Xiamen, des agences de sécurité maritime, du ministère des Ressources naturelles et de l’Association chinoise des ressources minérales océaniques. Près de 80 % de ces navires ont été affiliés à l’APL ou sont exploités par les Forces de sécurité chinoises. Enfin, la Milice maritime chinoise, créée en 1950, dispose de 200 chalutiers équipés pour mener des missions en « zone grise », où la réglementation n’est pas clairement définie ou appliquée, et d’environ 800 bateaux de pêche mobilisables ponctuellement. Dans certains cas, des navires de la Milice maritime ont été repeints en blanc avec la mention « China Coast Guard », pour accentuer la confusion entre acteurs civils et paramilitaires. La Milice maritime harcèle les pêcheurs étrangers, les navires de surveillance des pêches et les garde-côtes des pays adverses dans les eaux contestées et occupe, parfois,–* des récifs en attachant jusqu’à 200 chalutiers les uns aux autres. En 2024, un violent incident a opposé des garde-côtes chinois à une mission de ravitaillement de la Marine philippine près du Second Thomas Shoal dans l’archipel coralien des Spratleys, revendiqué aussi par Brunei, la Malaisie, Taïwan et le Viêt Nam.

Incidents internationaux. Entre 2011 et 2023, des perturbations répétées, en ZEE vietnamienne, du câble Asia-America Gateway entre l’Asie du Sud-Est et les États-Unis ont provoqué des pannes majeures jusqu’à 40 % de sa capacité. En 2022 et 2024, des interruptions simultanées ont affecté les câbles Asia-Pacific Gateway, Intra-Asia et Asia-Africa-Europe. Parallèlement, la Chine tente d’acquérir un quasi-monopole sur la pose, la maintenance et l’exploitation des câbles en mer de Chine méridionale en exerçant des pressions sur les câbliers internationaux Alcatel, SubCom et NEC, en vue d’une coopération avec le groupe chinois HMN Technologies dans de nouveaux projets. Elle promeut ses propres standards, faisant peser un risque sur la fiabilité et la sécurité des flux régionaux de données. En 2023 et 2024, des navires civils exploités ou immatriculés en Chine ont été impliqués dans trois sabotages sous-marins en mer Baltique : gazoduc entre Finlande et Estonie ; câbles de télécommunications entre Estonie, Suède, Finlande et Lituanie ; câbles entre Suède, Lituanie, Finlande et Allemagne. La Baltique devient une zone d’intérêt stratégique pour la Chine, qui se considère comme un « État quasi arctique » et apporte ainsi un soutien à la Russie.

Loïc Salmon

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Chine : capacité militaire accrue et puissance perturbatrice

Chine : montée en puissance régionale et internationale




Dossier nucléaire : le cas spécifique de l’Iran

L’annonce, le 2 novembre 2025, de la reprise des essais nucléaires par les États-Unis et l’attaque israélo-américaine contre des sites nucléaires et balistiques de l’Iran (13-25 juin) remettent en question la sécurisation du monde, dans un contexte d’affaiblissement du multilatéralisme et du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP), ratifié par 191 pays.

Wendy Ramadan-Alban, déléguée au développement international de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, l’explique dans une note publiée le 26 juin 2025 par la Fondation pour la recherche stratégique.

La crise du nucléaire iranien. En 2019, les États-Unis se sont retirés du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaires (500 km-5.500 km) qu’ils avaient conclu avec l’Union soviétique en 1987. Tous les pays disposant officiellement de l’arme nucléaire (Russie, Chine, France, Grande-Bretagne, Inde, Pakistan et Corée du Nord) modernisent leurs arsenaux. Dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne, le retrait américain incite d’autres pays en Europe et en Asie, pourtant alliés des États-Unis, à se doter d’un armement nucléaire. Quoique membre fondateur du TNP dont il ne s’est pas retiré, l’Iran est parvenu au seuil de la fabrication de l’arme nucléaire en 2022. Une « crise du nucléaire iranien » débute en 2002, lorsqu’un opposant au régime des Mollahs révèle l’existence de deux sites nucléaires en construction non déclarés à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à savoir le réacteur en eau lourde d’Arak et l’usine d’enrichissement de l’uranium de Natanz. Un rapport de l’AIEA, daté de juin 2003, indique que l’Iran dispose alors de 1,8 t de matières nucléaires correspondant à 0,13 kg effectif d’uranium et qu’elles doivent encore être traitées avant d’être utilisables comme produits fissiles. Toutefois, la non-déclaration de la construction du site de Natanz est considérée comme violant le « code modifié 3.1 » des Arrangements subsidiaires aux Accords de garanties généralisées. Introduit dans les années 1990, le code modifié 3.1 requiert que les États soumettent à l’AIEA les informations relatives aux installations nucléaires, dès que la décision de les construire a été prise ou autorisée. L’Iran ne reconnaît pas ce code, alors que l’AIEA le considère comme obligatoire. Dès 2003, l’Allemagne, à l’époque principal partenaire commercial de l’Iran, la France et la Grande-Bretagne unissent leurs efforts diplomatiques envers l’Iran au sujet de son programme nucléaire. En 2006, la Chine, la Russie et les États-Unis les rejoignent pour constituer le « P5 + 1 », à savoir les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne. L’Égypte, dans les années 1980, et la Corée du Sud, en 2004, n’ont pas respecté les Accords de garanties généralisées, mais l’Iran est le seul des pays non-détenteurs de l’arme nucléaire à faire l’objet de résolutions de l’ONU en vertu du chapitre VII à partir de 2006. Ce dernier autorise le Conseil de sécurité à constater l’existence d’une menace contre la paix, d’une rupture de la paix ou d’un acte d’agression et à prendre des mesures militaires et non militaires pour rétablir la paix et la sécurité internationales. Grâce aux Accords de garanties généralisées, l’AIEA définit les modalités précises de sa mission de surveillance pour s’assurer du respect, par les pays non-détenteurs de l’arme nucléaire, des objectifs de non-diversification prévus par le TNP. En 2015, les États-Unis, lors de l’administration Obama (2009-2017), lancent une initiative diplomatique débouchant sur l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, plan d’action global commun connu sous l’acronyme JCPoA en anglais. Cet accord prévoit de garantir le droit à l’Iran d’enrichir de l’uranium sur son sol à un taux de 3,67 %. A titre indicatif, il faut 3 % à 5 % d’uranium 235 pour faire fonctionner une centrale nucléaire civile mais 20 % pour fabriquer une arme. Les États, qui en disposent, enrichissent l’uranium à 90 %. En 2019, les États-Unis se retirent de l’Accord de Vienne sous la première administration Trump (2017-2021). Depuis, l’Iran s’est progressivement affranchi des termes du JPCoA, considéré comme caduc en raison du retrait des États-Unis et de l’incapacité des autres États parties à le réintégrer dans le commerce international. Toutefois, en avril 2025, Téhéran reprend les négociations avec Washington (seconde administration Trump). Les États-Unis demandent alors un démantèlement complet des capacités d’enrichissement de l’uranium et un contrôle de la militarisation potentielle du programme nucléaire, y compris les missiles balistiques. De son côté, l’Iran revendique son droit inaliénable à la maîtrise du cycle complet de l’uranium, de l’extraction du métal à son enrichissement et au retraitement des déchets. Il invoque l’article IV du TNP qui prévoit le soutien de l’AIEA au nucléaire civil pour les pays signataires.

L’État voyou par excellence. Sous le régime impérial du Shah, l’Iran est considéré par les États-Unis comme un État « paria », qui se comporte brutalement vis-à-vis de sa propre population. En 1979, la République islamique d’Iran prend en otage le personnel de l’ambassade américaine à Téhéran pendant 444 jours. L’image du pays se dégrade sur la scène internationale au point que les administrations américaines successives le qualifient d’État « non respectueux des règles » au mieux et d’État « voyou » au pire. Ces termes désignent un État dont les comportements sont jugés menaçants pour la sécurité internationale, s’il poursuit un programme de destruction massive, utilise le terrorisme comme instrument politique ou représente une menace contre les intérêts occidentaux. Selon la doctrine de politique étrangère de l’administration Clinton (1993-2001), deux groupes d’États évoluent sur la scène internationale : les « rationnels » à traiter par la diplomatie et les « agressifs » ou « voyous » à contenir. Parmi ces derniers, figuraient l’Iran, l’Irak, la Corée du Nord et la Libye. En 2003, l’opération internationale « Iraqi Freedom », dirigée par les États-Unis (administration Bush fils) renverse le régime irakien. La Corée du Nord, qui fait l’objet de sanctions diverses, n’a pas de relations diplomatiques avec les États-Unis depuis sa création en 1948. Elle est sortie du TNP en 2003 et a procédé à son premier essai nucléaire souterrain en 2006. La Libye et l’Iran ont réprimé leur population, promu une idéologie révolutionnaire anti-occidentale et utilisé les attentats, en Occident ou à contre des emprises occidentales chez eux, comme instruments de leur politique étrangère. Ils ont fait l’objet de sanctions et subi des attaques militaires par les États-Unis. Tous deux parties au TNP, ils ont développé un programme nucléaire. Toutefois, la Libye a accepté de démanteler le sien en décembre 2003 et normalisé ses relations diplomatiques avec les États-Unis, qui ont levé leurs sanctions en septembre 2004. En outre, elle a signé un mémorandum d’entente avec la France, en 2007, portant sur la coopération dans le domaine des applications pacifiques de l’énergie nucléaire. De son côté et après douze ans de négociations, l’Iran a conclu, en 2015, un accord avec les P5+1 (voir plus haut) visant à limiter son programme nucléaire à des fins civiles en échange de la levée des sanctions. En 2018, quoique l’AIEA ait constaté que l’Iran ait respecté ses engagements, les États-Unis ont rétabli une campagne de pression maximale contre l’Iran. Ils ont justifié leur décision d’abord par la durée trop limitée de certaines restrictions. Ensuite, ils ont estimé que le JPCoA ne traitait pas suffisamment des actions de l’Iran jugées déstabilisatrices dans la région. Il s’agissait du développement du programme de missiles balistiques et du soutien de l’Iran aux mouvements islamistes (Hezbollah au Liban, Hamas dans la bande de Gaza et Houthis au Yémen). Dans les années 2000, les analyses de la prolifération nucléaire se sont concentrées sur la « rationalité » des États et soulignent le caractère « ambigu » du comportement de l’Iran dans ce domaine pour des raisons religieuses.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : la confrontation Israël-Iran de juin 2025

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie




Asie du Sud : l’affrontement Inde-Pakistan de mai 2025

En représailles à des attentats terroristes au Cachemire, l’Inde a lancé l’opération de quatre jours (7-10 mai 2025) « Sindoor » contre le Pakistan, qui a utilisé des armements chinois au combat.

Thibault Fournol et Tom Abram, chargés de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, analysent cette crise, la plus grave depuis la guerre indo-pakistanaise de 1971, dans un article publié dans la revue Défense & Industries de juillet 2025.

L’Inde. Selon New Delhi, la première phase de l’opération « Sindoor », qui a duré 23 minutes, a visé, avec une grande précision, des infrastructures situées dans neuf sites au Pakistan et attribuées aux mouvements terroristes Lashkar-e-Taiba et Jaish-e-Mohammed, en réduisant au maximum les dommages collatéraux. L’ONU a reconnu que le premier avait commis des attentats, contre le Parlement indien à New Delhi en 2001 et à Mumbai en 2006 et 2008, et que le second avait attaqué les forces de sécurité indiennes au Jammu-et-Cachemire en 2016 et 2019. Dans la nuit du 6 au 7 mai, l’armée de l’Air indienne a brouillé au préalable le système pakistanais de défense aérienne pour s’assurer une liberté d’action. La guerre électronique permet de neutraliser, temporairement, les capteurs adverses dans un souci d’éviter, autant que possible, des pertes humaines et matérielles. Les infrastructures militaires n’ont donc pas été ciblées par des frappes, afin d’éviter toute escalade qui aurait déclenché un conflit conventionnel plus coûteux que les pertes possibles encourues par « Sindoor » (voir plus loin). Le Pakistan a riposté par l’opération « Bunyan-un-Marsous » consistant en l’envoi de drones et de missiles qui, selon New Delhi, ont été neutralisés par la défense aérienne avancée. Celle-ci compte, notamment, des missiles moyenne portée Akash indiens, des missiles BrahMos russo-indiens et des systèmes anti-missiles sol-air S-400 russes de moyenne portée, dont trois sont opérationnels et deux autres seront livrés en 2026. Toutefois, le 8 mai, des drones indiens ont visé un site radar à proximité de Lahore. Le 9 mai, les chasseurs indiens ont procédé à des frappes contre quatre sites de défense aérienne. Une analyse de l’affrontement montre que la préservation physique des capteurs adverses, avant l’engagement aérien, semble s’inscrire dans le cadre d’une sous-estimation indienne des capacités du Pakistan à mener une guerre conventionnelle. S’y ajoute le manque d’anticipation, basé sur les expériences passées, des contre-attaques pakistanaises. En effet, en février 2019, l’Inde avait bombardé un camp d’entraînement terroriste dans la région de Balakot à la suite d’un attentat-suicide, perpétré par le Jaish-e-Mohammed contre des forces de sécurité indiennes et qui avait fait 44 victimes à Pulwama (Jammu-et-Cachemire). L’armée de l’Air pakistanaise avait alors procédé à des frappes limitées sur le Cachemire indien, déclenchant un affrontement aérien qui s’était soldé par la destruction d’un chasseur MiG-21 indien et la capture de son pilote, libéré deux jours plus tard en signe de désescalade. Pendant l’opération « Sindoor », le discours de New Delhi est passé de la légitimité de sa riposte aux attaques terroristes à la présentation des performances technologiques de ses moyens militaires engagés, notamment dans la défense aérienne. Le narratif du succès de « Sindoor » permet de valoriser les capacités de la production locale d’armement dans la cadre de l’initiative « Make in India », lancée en 2014 pour stimuler la production manufacturière nationale et attirer les investissements étrangers. Celle-ci vise aussi à réduire la dépendance extérieure dans le domaine de la défense, en favorisant la production locale d’équipements militaires et en encourageant les transferts de technologies et la montée en puissance de la base industrielle et technologique de défense. L’Inde souhaite en effet prendre place parmi les premiers producteurs et exportateurs d’armement dans le monde.

Le Pakistan. Dès le 9 mai, le Pakistan a annoncé la destruction de 5 avions de combat indiens, dont 3 Rafale, sur la base d’éléments matériels et techniques. Le 15 et le 28 mai, ce bilan passe à 6 avions, dont 4 Rafale. Or le 7 mai, la chaîne américaine CNN s’est fait confirmer la perte d’un seul Rafale par un représentant de l’avionneur français Dassault. Deux jours plus tard, le quotidien américain Washington Post cite plusieurs analystes qui ont identifié 1 Rafale et 1 Mirage 2000 parmi les débris. Le 31 mai à Singapour, en marge de la conférence internationale « Shangri-La Dialogue », le général Anil Chauhan, chef d’État-major des armées indiennes, a reconnu des pertes, sans les préciser, mais a réfuté les chiffres des autorités pakistanaises. En conséquence, il avait dû modifier la tactique pour assurer le succès des frappes ultérieures. Il a ajouté que 80 % de équipements militaires acquis par le Pakistan depuis quelques années proviennent de Chine, qui apporte aussi un soutien technique. Officiellement, celle-ci reste discrète sur les matériels utilisés, mais sa presse étatique souligne que le Pakistan a utilisé des chasseurs monomoteurs monoplaces J-10 chinois conter les Rafale indiens, alors qu’il possède aussi des F-16 américains. En outre, la Chine profite de l’occasion pour vanter les performances de ses équipements en situation de combat réel. Les médias chinois attribuent la « victoire pakistanaise » à l’interopérabilité entre le chasseur J-10, le missiles air-air longue portée (300 km) PL-15 et le systèmes sol-air HQ-9 (inspiré du S-300 russe), tous chinois. Le missile PL-15, qui équipe aussi l’avion de combat furtif J-20, intéresse particulièrement les autorités militaires américaines et taïwanaises. Toutefois, les performances des matériels chinois utilisés lors de l’affrontement indo-pakistanais restent difficiles à analyser en raison d’absence d’informations sur les conditions précises de l’engagement, la distance entre les aéronefs et l’altitude relative et l’usage du système de contremesures (détection et brouillage des menaces) Spectra du Rafale par les pilotes indiens. Le Pakistan importe de Chine des matériels pour ses forces armées terrestres, navales et aériennes. Il lui achète aussi des drones moyenne altitude longue endurance Wing Loong, CH-3 et CH-4. Son acquisition du J-10 semble répondre à celle du Rafale par l’Inde à la France. Enfin, l’affrontement de mai 2025 donne à la Chine l’opportunité de promouvoir ses matériels à l’export auprès des pays d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient, d’Asie du Sud-Est et d’Amérique latine. Déjà, elle a présenté le chasseur J-10 au salon international « Langkawi Air Show », tenu en Malaisie les 20-24 mai 2025, et au Salon international de l’aéronautique du Bourget les 16-22 juin.

Évolution du rapport de force. Ses victoires successives sur le Pakistan en 1948, 1965, 1971 et 1999 ont conforté l’Inde dans sa supériorité dans le domaine conventionnel. Le Pakistan, qui l’a prise en compte, a développé sa capacité nucléaire dès les années 1980 et renforcé ses moyens de guerre asymétrique. Il a cherché à accroître le coût d’une riposte conventionnelle pour l’Inde en s’appuyant sur le risque d’escalade nucléaire, tout en maintenant une pression constante sur la question du Cachemire en instrumentalisant la notion islamique de Djihad (guerre sainte). Dès sa création en tant que nation musulmane en 1947, le Pakistan a utilisé des groupes armés du Cachemire pour mener ses actions militaires, totalement ou en partie. L’utilisation avérée de matériels chinois dans l’affrontement indo-pakistanais de mai 2025 en fait de la Chine un acteur indirect. Cette dépendance accrue du Pakistan à l’égard de la Chine pourrait modifier l’équilibre stratégique avec l’Inde et la stabilité en Asie du Sud. En effet, le Pakistan envisage d’acheter à la Chine un avion d’alerte avancée KI-500, capable de détecter un chasseur à 470 km, et un système anti-missile balistique et antisatellite HQ-19, (portée 3.000 km). Selon des analystes indiens, la Chine peut transformer l’organisation et les capacités militaires du Pakistan et ainsi s’établir comme facteur d’équilibre face à l’inde.

Loïc Salmon

Asie du Sud : Inde et Pakistan se veulent des puissances nucléaires responsables

Chine : montée en puissance régionale et internationale

« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial




Extrême-Orient : l’axe stratégique Russie-Corée du Nord

L’accord de partenariat stratégique signé en juin 2024 entre Moscou et Pyongyang officialise l’envoi effectif de troupes nord-coréennes en Russie en échange d’une coopération technologique et économique.

Valérie Niquet, maître de recherche, l’explique dans une note publiée, le 7 janvier 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne), par la Fondation pour la recherche stratégique.

Coopération militaire. Pour la Corée du Nord, l’expérience de la guerre remonte à celle de Corée, commencée en 1950 et suspendue par l’armistice de 1953. La participation de soldats et d’officiers aux combats en Ukraine aux côtés des troupes russes lui donne l’opportunité d’évaluer leurs compétences opérationnelles. Les services de renseignement de la Corée du Sud estiment que les effectifs nord-coréens présents dans la région de Koursk en Russie seraient passés de 3.000 hommes à 10.000 au cours de l’année 2024. En septembre 2025, ils évaluent leurs pertes à 2.000 tués sur le front ukrainien. Selon Valérie Niquet, les informations divergent sur le degré d’intégration des troupes et officiers nord-coréens et sur leur niveau d’autonomie opérationnelle. Certaines sources nord-coréennes ont reconnu que six officiers auraient été tués dans une zone sous contrôle russe à l’Est de l’Ukraine. Le partenariat stratégique entre la Russie et la Corée du Nord inclut une clause d’assistance mutuelle. En cas de guerre résultant d’une invasion armée, les deux parties se garantissent une aide militaire, justifiant l’envoi de forces nord-coréennes d’appoint dans la région de Koursk ou dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie. Depuis 2022, début de la guerre en Ukraine, et jusqu’à la fin 2024, la Corée du Nord aurait fourni environ trois millions d’obus et plusieurs dizaines de missiles balistiques à la Russie, de quoi combler les manques de son industrie de défense. L’envoi de troupes nord-coréennes pourrait révéler leurs faiblesses dans leur préparation au combat. En outre, il permet, aux services de renseignement militaires sud-coréens, d’analyser et de mieux comprendre leurs modes opératoires, notamment le rôle des commissaires politiques et des officiers, surtout si ces troupes bénéficient d’une éventuelle autonomie opérationnelle. Il leur serait aussi possible de mener des opérations de guerre psychologique envers des soldats nord-coréens, inexpérimentés et peu motivés, pour les inciter à déserter. La coopération militaire avec la Russie permettrait à la Corée du Nord de tester, en temps de guerre, les performances de ses missiles dont la précision reste encore limitée. Le 30 octobre 2024, la Corée du Nord a tiré un missile intercontinental qui a parcouru 7.000 km, distance supérieure aux tirs précédents et indiquant des progrès dans la motorisation, consécutifs à la coopération avec la Russie. Cette coopération militaire pourrait s’étendre au développement d’un système nord-coréen de surveillance spatiale sous l’égide de la Russie. De son côté, celle-ci, en apportant un soutien militaire renforce la capacité de la Corée du Nord à mener un conflit contre la Corée du Sud. L’ampleur et la nature de cette aide pourraient accélérer le développement du programme balistique et nucléaire de la Corée du Nord et renforcer sa crédibilité. En effet, la Russie, qui a effectué des essais nucléaires dans l’atmosphère, pourrait fournir des informations importantes dans ce domaine à la Corée du Nord, qui n’a procédé qu’à des tirs souterrains. Enfin, l’assistance militaire russe pourrait inclure les capacités de ciblage des missiles et la production d’armes nucléaires tactiques et de torpilles avec une charge nucléaire.

Conséquences diplomatiques. Le partenariat stratégique porte aussi sur les approvisionnements de la Corée du Nord en denrées alimentaires, qui manquent, en charbon, pour le chauffage en hiver, et en pétrole, indispensable au fonctionnement des forces armées. En outre, la Russie aurait accepté de transférer 9 M$ en devises sur un total de 30 M$ gelés dans les banques russes. En effet, depuis 2006, la Corée du Nord reste soumise aux sanctions économiques internationales décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU à la suite du premier essai de son programme nucléaire militaire. Or la survie du régime nord-coréen, devenu héréditaire depuis 1945, dépend en effet des fournitures en nourriture, énergie et devises étrangères. Membre du conseil permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie, qui avaient soutenu ces sanctions, a opposé son veto, en mars 2024, au renouvellement du mandat du groupe d’experts chargés d’en surveiller l’application. Lors de sa visite à Pyongyang en juin 2024 pour la signature du partenariat stratégique, le président russe Vladimir Poutine s’est prononcé en faveur d’une révision du régime de sanctions imposées par le Conseil de sécurité, y compris celles contre la Corée du Nord. Par ailleurs, l’entrée des troupes nord-coréennes sur le théâtre ukrainien peut avoir des conséquences sur la stabilité en Asie. En effet, grâce à son expérience du combat, la Corée du Nord pourrait multiplier les provocations contre la Corée du Sud au risque d’un dérapage. La France, qui renforce ses partenariats dans la zone Indopacifique, a condamné cette participation nord-coréenne. Le 2 mai 2025, le site France Diplomatie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères précise : « Il s’agit d’une escalade dans le soutien militaire massif de la Corée du Nord à la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. Cet acte hostile a des conséquences directes sur la sécurité des Européens et plus généralement sur la sécurité internationale ». Selon Valérie Niquet, l’implication de la Corée du Nord dans ce conflit consolide sa position diplomatique sur la scène internationale et accroît sa marge de manœuvre vis-à-vis de la Russie, du Japon et de la Chine. Pyongyang tente ainsi de retrouver sa position stratégique d’avant la chute de l’URSS (1991), quand la rivalité sino-soviétique permettait un jeu triangulaire plus favorable à ses intérêts. De son côté, la Chine, qui a signé un traité d’assistance mutuelle avec la Corée du Nord en 1961, entretient aujourd’hui un « partenariat sans limites » avec la Russie. Mais les intérêts de ces trois pays divergent en ce qui concerne la péninsule coréenne. La Chine considère la Corée du Nord comme un État tampon face à la Corée du Sud et à la présence américaine. Compte tenu de ses difficultés économiques croissantes et pour maintenir l’absence de tensions non maîtrisées dans on voisinage immédiat, elle s’oppose à tout ce qui pourrait encourager la Corée du Nord à l’escalade dans la péninsule. En revanche, la situation se présente différemment en Ukraine. Une participation accrue des forces nord-coréennes pourrait favoriser un prolongement de la guerre, accentuant la pression sur l’Europe et contribuant à diviser les Alliés, surtout avec le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis (janvier 2025). Une prolongation de la guerre pourrait également détourner l’attention des pays européens sur le maintien de la stabilité dans le détroit de Taïwan. De son côté, le Japon insiste régulièrement sur l’existence d’un lien direct entre la guerre en Ukraine et le risque d’un conflit en Asie, en raison de la coopération renforcée de la Corée du Nord avec la Russie. Outre une confrontation dans la péninsule coréenne, il redoute l’ouverture d’un autre front dans le détroit de Taïwan auquel son alliance avec les États-Unis devrait faire face. Il compte donc renforcer ses capacités militaires, notamment par l’acquisition de moyens de frappe à longue portée, censées avoir un effet dissuasif. Lors du sommet de l’APEC (coopération économique dans l’Asie-Pacifique) en novembre 2024, le Japon, les États-Unis et la Corée du Sud ont réaffirmé l’importance de leur coopération trilatérale dans la durée et rappelé que l’envoi de troupes nord-coréennes en Russie lie la sécurité de l’Europe à celle de l’Asie. Un accord sur l’Ukraine rendrait la Russie moins dépendante de la Chine et permettrait une relation moins tendue avec le Japon, qui revendique les îles Kouriles occupées par la Russie depuis 1945 (carte).

Loïc Salmon

Indopacifique : engagement accru de la Russie

Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

Missile : l’ICBM Hwasongpho-18 (HS-18) de la Corée du Nord




« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

Le resserrement des liens entre la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord augmente le risque de propagation des conflits dans le monde. La France se prépare à des attaques hybrides, parallèlement à une éventuelle guerre de haute intensité proche de l’Europe à l’horizon 2027-2030.

Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale l’explique dans le document « Revue nationale stratégique 2025 » (RNS 2025), rendu public à l’occasion de la fête nationale du 14 juillet.

Menaces. La Russie désigne régulièrement la France et l’Europe comme ennemies. Cette hostilité, au nom de la « Russie éternelle » en lutte contre « l’Occident décadent », laisse envisager une guerre contre l’Europe après celle en Ukraine. Cette bataille des idées met en œuvre certaines convergences idéologiques de la Russie, de l’Iran et de la Corée du Nord, matérialisées par de votes communs à l’ONU ciblant le modèle de démocratie libérale et d’humanisme de l’Europe. La Russie prétend exercer une tutelle sur les territoires où vivent des Russes ou des russophones et pourrait lancer des offensives en Moldavie, dans les Balkans ou contre des pays membres de l’OTAN (Pologne, Finlande, Estonie, Lettonie et Lituanie) pour tester la cohésion de l’Alliance atlantique. La poursuite du soutien militaire à l’Ukraine préserve les intérêts immédiats de l’Europe, dont la sécurité future dépendra des modalités d’une paix durable fondée sur le droit international. Une nouvelle agression russe en Europe pourrait se produire en même temps qu’une opération majeure sur un autre théâtre dans le monde entraînant une diversion des forces armées américaines. Les hypothèses d’une gestion de crise ou d’un conflit avec un soutien très réduit des États-Unis deviennent possibles. La France, seul État membre de l’Union européenne à disposer de l’arme nucléaire et d’une doctrine adaptée, apporte une contribution majeure à la sécurité de l’Europe, joue un rôle moteur dans son réarmement stratégique et pourrait ouvrir le débat sur la protection des Alliés européens par sa dissuasion nucléaire. Par sa crédibilité, ses structures, ses mécanismes et sa légitimité, l’OTAN demeure la seule organisation capable de faire face collectivement à un conflit majeur sur le continent européen. Or l’hypothèse d’un retrait significatif des capacités américaines en Europe impose aux Alliés européens de construire des capacités crédibles. Cela implique une montée en responsabilité des pays européens dans l’OTAN, une coordination entre l’Union européenne et l’OTAN et une convergence stratégique entre les pays européens volontaires. Des partenariats permettraient de monter des coalitions adaptées à des d’objectifs stratégiques, capacitaires, migratoires, démographiques, économiques et climatiques.

Risques sécuritaires. Outre la persistance de la menace terroriste djihadiste, les démocraties se trouvent fragilisées par l’accumulation de crises : effondrement de la biodiversité, changement climatique, pandémies, crises alimentaires, amplification des migrations et vieillissement des populations. La résonnance immédiate de crises extérieures sur la scène intérieure nécessite une réponse globale des services de l’État pour préserver les intérêts fondamentaux d’une nation. Ces derniers sont menacés par le crime organisé, l’insécurité, la santé publique, la corruption ou l’atteinte à l’État de droit. Ces risques se renforcent par les collusions entre le crime organisé, les réseaux terroristes et les groupes non étatiques engagés dans des stratégies hybrides. Facteurs de déstabilisation pour la France et ses partenaires, ils portent atteinte à l’économie, la solidarité et la cohésion nationales. Les champs de conflictualité s’entremêlent à ceux de la compétition avec la manipulation de l’information et les cyberattaques. La sécurité nationale inclut des aspects politique, économique, intérieur, diplomatique et militaire. Sa dimension juridique permet de contrer les manœuvres des pays compétiteurs de la France et de protéger ses intérêts. Pour les pays européens, la multiplication des attaques hybrides, avec une importante dimension subversive, souligne la nécessité de renforcer leur capacité de protection et d’en imposer un coût à l’adversaire.

Guerres technologique et économique. Les États-Unis et la Chine investissent massivement dans les technologies de défense, dont l’évolution s’accélère. Tout retard pourrait entraîner un déclassement stratégique majeur pour la France et les pays européens, notamment en matière d’intelligence artificielle appliquée à l’appui aux opérations. Une base industrielle et technologique de défense européenne devient nécessaire pour produire en masse, tout en innovant dans l’intelligence artificielle, les systèmes autonomes, les capteurs, le quantique, la guerre électronique, l’hypervélocité et l’énergie dirigée. Elle implique d’appliquer la préférence européenne pour la conception, la production et l’achat, afin de la rendre agile, résiliente et performante sur le long germe. Les industries française et européennes se trouvent fragilisées par leur dépendance des grands acteurs américains du numérique, dont les capacités (Cloud et l’intelligence artificielle) sont indispensables pour suivre le rythme des innovations. Leurs chercheurs doivent maintenir l’accès aux bases de données américaines, qui rassemblent de nombreuses données internationales. Cette course technologique renforce les contraintes sur les industries française et européenne et nécessitent une stratégie de long terme pour protéger leurs actifs matériels et immatériels sensibles par des investissements publics ou privés. Pour garantir leur souveraineté, la France et l’Europe doivent sécuriser l’accès aux énergies fossiles, terres et minerais rares. Les dépendances stratégiques imposent d’anticiper les risques économiques induits par un conflit potentiel, notamment dans le cas de Taïwan, principal fournisseur de semi-conducteurs. Enfin, les perspectives d’autonomie stratégique et de souveraineté industrielle européenne se trouvent fragilisées par les efforts de certains pays (Chine et États-Unis) pour imposer de nouveaux standards dans le cadre normatif international applicable.

Objectifs stratégiques. La France se réarme et se fixe 11 objectifs stratégiques à atteindre d’ici à 2030. Le 1er concerne sa dissuasion nucléaire indépendante et souveraine, dont la crédibilité politique, opérationnelle et technique se fonde sur le renouvellement des composantes aéroportée et océanique. Le 2ème porte sur la résilience pour faire face, simultanément, à des crises intérieures et des actions hybrides adverses sur le territoire national et participer à un engagement majeur extérieur, grâce aux forces morales de la nation. Le 3ème concerne le soutien économique et industriel par des efforts budgétaires et la maîtrise de la dette publique. Le 4ème porte sur la résilience cyber pour rendre les cyberattaques très coûteuses pour les attaquants. Le 5ème concerne la défense de l’Europe dans le cadre d’un pilier européen renforcé et équilibré de l’OTAN. Le 6ème concerne la résilience de l’Europe dans les domaines capacitaire, technologique, énergétique et opérationnel pour se défendre de manière autonome. Le 7ème porte sur un nouveau partenariat de la France en Afrique, la consolidation de son engagement au Proche et Moyen-Orient, la contribution à la stabilité en Méditerranée et en mer Rouge, le renforcement de la coopération en Indopacifique et la promotion du multilatéralisme. Le 8ème concerne le renforcement des capacités de renseignement, de l’anticipation interministérielle et de la pensée stratégique. Le 9ème porte sur les capacités de réponse dans les champs hybrides (cyberespace, sphère informationnelle, opérations militaires, droit et économie). Le 10ème concerne la poursuite et l’accélération du réarmement militaire à l’horizon 2030. Le 11ème concerne l’excellence académique, scientifique et technologique au service de la souveraineté française et européenne.

Loïc Salmon

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Ukraine : les enseignements de trois ans de guerre

Défense : « Revue nationale stratégique 2022 »

 

 

 




Indopacifique : engagement accru de la Russie

Pour des raisons économiques et stratégiques, la Russie veut réduire l’influence de l’Occident parmi de nombreux pays de la zone Indopacifique, partisans d’un non-alignement dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine.

Dans une note publiée en mars 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne) par la Fondation pour la recherche stratégique, sa directrice adjointe, Isabelle Facon, a présenté le rééquilibrage de la politique étrangère de la Russie dans cette région, entamé depuis dix ans et rendu indispensable après les sanctions internationales consécutives à son attaque contre l’Ukraine en 2022.

Les motivations de la Russie. De nombreux pays asiatiques ont condamné la Russie pour ses atteintes à l’intégrité territoriale de l’Ukraine mais n’ont pas suivi les pays occidentaux sur les sanctions à son encontre ni pour contribuer à son isolement diplomatique. La moitié des pays d’Asie du Sud-Est, la plupart de ceux d’Asie du Sud et toutes les îles du Pacifique n’ont pas participé à la conférence sur la paix en Ukraine tenue en Suisse en juin 2024. L’Inde et le Viêt Nam n’ont pas signé la déclaration conjointe et se sont systématiquement abstenu lors des votes à l’ONU sur la guerre en Ukraine. De son côté, la Corée du Nord a signé un pacte de défense mutuelle avec la Russie en juin 2024. En 2016, « la région Asie-Pacifique » et non pas la « zone Indopacifique » (concept américain) occupait la septième place dans la liste des priorités de la diplomatie russe. En 2023, elle monte à la quatrième. La Russie entend y développer des coopérations économiques, sécuritaires et humanitaires. Depuis près de vingt ans, elle manifeste son opposition aux alliances des États-Unis avec des pays de la région. Ce sentiment s’est renforcé récemment par le rapprochement entre certains pays asiatiques et l’OTAN, le déploiement de systèmes antimissiles américains et le projet de déploiement de missiles balistiques américains de portées intermédiaires (1.000-5.500 km). Le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Singapour et Taïwan sont inscrits sur la liste des pays inamicaux. Par ailleurs, le « Quad », alliance formée en 2007 entre l’Inde, l’Australie, le Japon et les États-Unis, vise à promouvoir la sécurité régionale et la coopération économique dans la zone Indopacifique. Moscou considère le Quad comme un élément de division de la zone en deux blocs selon le modèle de la Guerre froide (1947-1991). Conséquence de son rapprochement continu avec la Chine depuis le milieu des années 1990, la Russie affirme que les stratégies des pays occidentaux dans la zone Indopacifique, qui n’englobent pas l’Afrique orientale ni le golfe Arabo-Persique, visent surtout à contenir l’influence de la Chine. De son côté, Pékin soutient Moscou dans sa volonté d’influence en Europe. Condamnant toutes deux l’élargissement de l’OTAN, Russie et Chine ont notamment créé « l’Organisation de coopération de Shanghai » (OCS) en 2001 avec le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Y ont ensuite adhéré l’Inde et le Pakistan en 2017 et l’Iran en 2023. Mongolie, Biélorussie et Afghanistan ont le statut d’observateurs. En outre, 14 pays non-membres participent aux discussions : Arménie, Turquie, Azerbaïdjan, Égypte, Koweït, Bahreïn Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Népal, Sri Lanka, Maldives, Birmanie et Cambodge. En 2018, l’OCS a affirmé son soutien à la politique chinoise des « Nouvelles routes de la soie » connues en Indopacifique sous le nom de « Belt and Road Initiative » (BRI). L’OCS permet notamment à la Russie de se trouver au cœur des grands équilibres et flux économiques mondiaux et ainsi éviter un déclassement international, consécutif à sa guerre contre l’Ukraine.

Les intérêts de la Russie. Depuis la décennie 2010, la Russie estime que la zone Indopacifique, marquée par la rivalité entre les États-Unis et la Chine, deviendra l’un des théâtres essentiels où se jouera la redéfinition de l’ordre international débarrassé de l’influence dominante de l’Occident. Selon elle, la complexification des rapports de forces dans la région devrait entraîner, à terme, un décrochage des États-Unis de l’Europe, réflexion partagée par les pays européens. De leur côté, les pays asiatiques craignent qu’un « théâtre européen actif » rende les États-Unis moins disponibles dans la zone Indopacifique. En 2012, la Russie crée un ministère dédié à l’Extrême-Orient et, à partir de 2015, organise un forum économique annuel à Vladivostok avec quatre objectifs. Le premier concerne la relance du développement de l’Extrême-Orient russe grâce au dynamisme économique de l’Asie-Pacifique, via l’exportation d’hydrocarbures russes contre des investissements et des achats de technologies avancées. Le deuxième objectif vise à compenser la diminution des liens économiques avec l’Occident, affectés par des sanctions mutuelles après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Le troisième objectif concerne la permanence de l’image de grande puissance de la Russie en pesant politiquement dans l’Asie-Pacifique. Le quatrième consiste à limiter les risques d’une relation économique trop contraignante avec la Chine en développant celles avec le Japon, l’Inde et les dix pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, surtout avec le Viêt Nam et l’Indonésie. En 2016, Moscou évoque l’idée d’un partenariat eurasiatique et de liens entre « l’Union économique eurasiatique », que la Russie domine, et la Chine via son projet BRI (voir plus haut). Il compte aussi sur les perspectives de la « Route maritime du Nord », via l’océan Arctique, pour les communications logistiques avec les pays d’Asie orientale, du Sud et du Sud-Est. Depuis 2022, il devient vital pour la Russie de compenser les effets des sanctions économiques et politiques européennes par un engagement accru en Asie-Pacifique. Elle cherche à y prendre ou consolider des parts de marché et contrer les efforts diplomatiques occidentaux dans la région pour l’isoler. Son discours officiel insiste sur l’union des potentialités de tous les États et des organisations régionales d’Asie-Pacifique, notamment l’ASEAN, l’OCS et l’Union économique eurasiatique.

L’évolution de l’Inde. Le partenariat, déjà ancien, avec l’Inde constitue pour la Russie un élément clé dans sa politique asiatique et un facteur d’équilibre de sa relation avec la Chine. Dès la fin des années 1990, des rencontres régulières entre les ministres des Affaires étrangères de la Russie, de l’Inde et de la Chine ont conduit à soutenir le concept des « BRICS » regroupant, en 2011, le Brésil, la Russie, l’Inde et l’Afrique du Sud. En 2017, l’Inde intègre l’OCS. Or son adhésion au Quad (voir plus haut) la même année est perçue par Moscou comme une manœuvre des États-Unis pour affaiblir la coopération indo-russe et renforcer la pression sur la Chine. Lors du sommet de l’ASEAN en 2019, la Russie déclare que la promotion du concept américain « d’Indopacifique » vise notamment à entraîner l’Inde dans une confrontation avec la Chine. Selon de nombreux politologues russes, la neutralité traditionnelle de l’Inde commence à s’éroder. De son côté, l’Inde cherche à diversifier ses fournitures d’armement mais entend maintenir une coopération avec la Russie dans ce domaine et celui du nucléaire. Elle manifeste aussi son intérêt pour le développement de l’Extrême-Orient russe en proposant un crédit d’un milliard de dollars pour y financer des projets. En outre, Moscou et New Delhi ont conclu un accord sur l’établissement d’une route maritime entre Vladivostok (côte Est de la Russie) et Chennai (côte Est de l’Inde), opérationnelle en 2024, pour favoriser le commerce bilatéral en réduisant la durée de transport entre la route traditionnelle entre Saint-Pétersbourg (côte Ouest) et Mumbai (côte Ouest). Enfin, pour mémoire, les BRIC se sont agrandis en « BRICS+ » avec les adhésions de l’Égypte, des Émirats arabes unis, de l’Éthiopie et de l’Iran en 2024 puis de l’Indonésie en 2025. Actuellement, les BRIC+ représentent 50 % de la population dans le monde et réalisent 35 % du produit intérieur brut mondial.

Loïc Salmon

Stratégie : l’Indopacifique, vision du monde et concept militaire

Indo-Pacifique : les partenariats de sécurité des Etats insulaires

Asie-Pacifique : Inde, Chine et Taïwan, acteurs de la sécurité




Intelligence artificielle : applications au milieu aérospatial

L’intégration de l’intelligence artificielle (IA) à la gestion du champ de bataille aérien sur les plans stratégique, opératif et tactique permet d’accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) à partir des retours d’expérience des conflits.

Le capitaine Malcolm Pinel, chef de la section « enseignements stratégiques de la chaire de stratégie aérienne et spatiale appliquées » du Centre des études stratégiques et aérospatiales, l’a expliqué au cours d’un colloque organisé, le 28 mai 2025 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire.

Israël. Le bilan de l’attaque terroriste du mouvement politico-militaire palestinien Hamas, à l’intérieur d’Israël depuis la bande de Gaza le 7 octobre 2023, se monte à 1.995 victimes et plus de 250 otages. Quelques mois après, le site web d’investigation israélien +972 Magazine signale que l’unité militaire israélienne 8-200, spécialisée dans le décodage et l’analyse des informations d’origine électromagnétique, a développé deux logiciels d’IA concourant au ciblage. Ce processus consiste à réaliser un dossier d’objectif, en vue d’une éventuelle frappe pour produire de effets. Le logiciel Habsora agrège une grande quantité d’informations de plusieurs sources, à savoir renseignements d’origine électromagnétique, écoutes téléphoniques, témoignages, images satellitaires, vidéos de drones et autres informations en source ouverte sur un immeuble, une voiture ou une personne, qui va devenir une cible. Installé dans une base aérienne israélienne, l’opérateur d’Habsora va recommander une cible. Puis un second logiciel, dénommé Lavander, va intégrer ces flux de renseignements, y ajouter des conversations téléphoniques et des mails puis proposer, selon certains paramètres, le degré de probabilité qu’une personne soit membre du Hamas. Par exemple, un homme pourrait l’être à 45 % si sa sœur est politiquement engagée et soutient financièrement le Hamas. A titre indicatif, en avril 2024, selon des médias israéliens, ces logiciels auraient désigné jusqu’à 37.000 combattants ou militants du Hamas ou du Jihad islamique palestinien, parmi les 2,3 millions d’habitants de Gaza, comme cibles potentielles de bombardements aériens. Ce processus de renseignement, souligne le capitaine Pinel, soulève la question de l’importance de l’opérateur qui décide de transmettre une cible à l’échelon opératif, afin qu’un effet soit délivré sur elle, notamment par l’envoi de drones de reconnaissance tactique. Ces derniers, de tailles diverses, évoluent d’un mètre à mille mètres d’altitude au profit du combattent d’infanterie. Son « imageur » permet au drone d’identifier ce qu’il voit et d’aider l’opérateur à interpréter l’image. Par exemple, si le drone voit du matériel, un petit cadre rouge s’affiche avec sa spécification. S’il voit un homme armé d’une arme légère ou d’un RPG (lance-roquettes individuel), l’image du combattant sera détourée pour que l’opérateur puisse l’identifier avec précision. Dans les combats en zone urbaine, les opérateurs de ces logiciels ont ainsi appuyé la manœuvre terrestre par l’envoi de petits drones dans des pièces d’habitations pour éviter de pertes humaines. Le Hamas a publié des faux enregistrements audios et vidéos générés par l’IA. De leur côté, les communicants de l’armée israélienne ont utilisé l’IA pour traduire automatiquement et diffuser massivement les vidéos d’interrogatoires de prisonniers membres du Hamas, afin d’exercer une influence dans le champ informationnel. Par ailleurs, les 8 et 9 septembre 2024, des commandos de l’Air israéliens de l’unité spéciale Shaldag, spécialisée dans les opérations clandestines, les recherches et le sauvetage d’otages, ont neutralisé un camp d’entraînement militaire iranien sur le territoire syrien, quatre mois avant la chute du régime de Bachar al-Assad. Lors de la préparation de l’opération, ils ne disposaient pas de renseignement d’origine humaine à l’intérieur du camp. Toutefois, grâce à l’IA, ils ont réussi à en modéliser les tunnels et les infrastructures à l’aide d’images satellitaires et de renseignements d’origine électromagnétique. Le fait de diffuser cette information entre aussi dans le champ informationnel.

Le théâtre ukrainien. Les forces armées russes et ukrainiennes ont intégré l’IA pour la reconnaissance au niveau des imageurs de drones pour cibler les objectifs avec précision et, estime le capitaine Pinel, peut-être dans la phase de guidage final. Cela implique un drone piloté par un opérateur et quelqu’un derrière, équipé d’un casque et d’une télécommande, pour guider le drone. Les drones suicides ou munitions téléopérées FPV nécessitent en effet d’être guidés jusqu’à la cible. Il semblerait que l’IA en soit capable en cas de brouillage. Quoique pourvue de peu de moyens, l’armée ukrainienne s’est montrée particulièrement agile, notamment dans l’innovation numérique en matière de commandement et de contrôle des opérations (C2). Des groupes d’opérateurs ont développé une application numérique dénommée Delta à base d’IA et qui relie le combattant, en train de préparer sa mission dans sa tranchée, aux échelons supérieurs au niveau du commandement de la brigade et jusqu’au poste de commandement opératif, voire stratégique. Delta centralise tous les flux de données satellitaires, vidéos des drones, renseignements électromagnétiques et observations des opérateurs et des combattants en temps réel.

Les États-Unis. Le retour d’expérience du conflit ukrainien inspire l’armée de Terre américaine pour la réalisation d’un outil de gestion du champ de bataille. Ainsi le « Maven Smart System » représente un saut technologique du C2 intégrant l’IA et l’apprentissage automatique pour les opérations de ciblage et de logistique. En outre, les avions de chasse sont équipés d’un système d’alerte radar, qui capte les signaux des radars et des armements adverses. L’intégration de l’IA permettrait de les classifier et, en cas de détection d’une émission électromagnétique non reconnue, de proposer des options d’actions au pilote. Elle équipera le futur avion de chasse Boeing F-47, dont le développement a été annoncé le 21 mars 2025. Le programme NGAD de supériorité aérienne de la prochaine génération, lancé par l’armée de l’Air, suspendu en 2024 à cause de son coût puis relancé en 2025, consiste en un avion de chasse avec un système de drones ailiers, comme le projet européen SCAF (système de combat aérien du futur). En 2020, à la demande de l’Agence chargée de la recherche et du développement des technologies émergentes destinées aux forces armées (DARPA, similaire à la Direction générale de l’armement), l’entreprise américaine de défense et de sécurité Lockheed Martin a expérimenté une simulation de combat aérien entre deux IA. En 2023, l’armée l’Air a procédé une simulation de combat entre un chasseur F-16, piloté par un humain, et un drone, piloté par un logiciel intelligent mais avec la présence d’un opérateur par sécurité. L’IA sera installée sur les avions et non sur les drones, car la réglementation en vigueur interdit le vol d’un drone piloté par l’IA au-dessus du territoire des États-Unis. Selon le capitaine Pinel, l’IA va occuper une place majeure dans les opérations aériennes. Elle permettra de gagner du temps dans l’élaboration de scénarios de conflictualités en Indopacifique ou au Proche-Orient. Déjà, la DARPA finance un programme de scénarios, mis en œuvre par l’entreprise britannique de défense BAE Systems. Enfin, des études en cours portent sur l’application de l’IA dans la gestion des bases de données, la maintenance et la logistique des vecteurs nucléaires.

Les limites. L’efficacité de l’IA dépend de la qualité des données injectées dans les algorithmes, avertit le capitaine Pinel. Celles-ci peuvent être incomplètes, biaisées, non représentatives ou intoxiquées par un autre acteur. Il s’agit donc de réduire ces risques dans les opérations militaires, où les principes de discrimination, de proportionnalité et d’humanité entrent en compte.

Loïc Salmon

Drones : retour d’expérience de la guerre en Ukraine

Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future

Défense : la simulation et l’IA pour la conception des armements




Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future

Face au risque de déclassement, la Marine doit adapter les technologies et méthodes éprouvées dans le monde civil, dont l‘approche centrée-donnée augmentée par l’intelligence artificielle (IA), la connectivité et l’amélioration continue. L’autonomie de décision restera garantie par un regard critique sur les informations transmises.

La Marine nationale a présenté son projet de « Stratégie d’intelligence artificielle pour la guerre navale » (SIGNAL) dans un document rendu public en mai 2025.

Conserver l’avantage dans la durée. Le domaine naval allie en permanence des dynamiques capacitaires dans le temps immédiat avec des programmes inscrits dans le temps long. Les prochaines ruptures capacitaires incluent l’accélération de renouvellement des puces à hautes performances, les télécommunications laser, le quantique, le développement des drones et les systèmes autonomes. Il s’agit de les intégrer aux grands programmes navals pour leur permettre d’évoluer. Le porte-avions de nouvelle génération, l’avion de patrouille maritime futur et le sous-marin lanceur d’engins de troisième génération, déjà en cours de préparation, devraient entrer en service après 2035. SIGNAL vise à valoriser les données contribuant au combat naval, à la résilience et à la performance des forces à la mer. L’intégration des briques technologiques de la donnée et de l’IA améliore les capacités d’analyse pour gagner du préavis dans l’action. L’IA embarquée sur des plateformes (aéronefs et bâtiments de surface) assure le continuum entre le contrôle de l’équipement et le contrôle des données. Cela permet de croiser des données issues à chaud du système de combat (environnement immédiat) avec celles à froid provenant de systèmes opérationnels et organiques. Dans une logique de combat, il s’agira d’accroître le niveau d’informations pertinentes de bout en but, via des connectivités adaptées aux contraintes des technologies de la donnée qui permettent débits importants et faible latence (temps total entre l’action de l’utilisateur et la réception de la réponse). Parallèlement, il faudra conserver le socle de connectivité résiliente : capacité de déconnection ; gammes de fréquences moyennes et basses ; liaisons de données tactiques ; messagerie non classifiée. Des algorithmes d’IA permettront d’échanger des données au sein de la force navale et avec les centres à terre dans le tempo du besoin opérationnel.

Efficacité opérationnelle. Dans le domaine aéromaritime, l’ascendant opérationnel s’articule autour des supériorités informationnelle, décisionnelle et de l’engagement. Il s’inscrit dans un contexte de révolution numérique, de développement exponentiel des drones, des capacités aéronavales et de l’IA. L’adversaire combine les effets d’action dans les zones « grises » (seuil d’agression entre la guerre et la paix), d’une masse considérable de drones et de l’autonomie de systèmes létaux. La prise de décision dépend d’une profonde transformation des architectures et mécanismes de traitement et de valorisation des données. SIGNAL cherche à mieux comprendre la situation afin de décider à temps, grâce aux outils de la configuration « homme-machines ». Dans le traitement manuel, les processus nécessitent l’intervention humaine directe. Dans un cycle partiellement automatisé, les machines effectuent une partie du travail tandis que l’humain s’assure que les processus se déroulent normalement et vérifie l’exactitude des données. Lorsque les machines sont suffisamment précises et autonomes pour fonctionner de manière indépendante, l’humain se contente de surveiller les automatismes. Déjà, la guerre russo-ukrainienne en mer Noire et les ripostes occidentales aux attaques des rebelles Houthis en mer Rouge modifient la conduite de la guerre navale. Elles mettent en œuvre des architectures de stockage de données, des algorithmes d’IA et de nouvelles formes de connectivité, comme le « New Space » (industrie spatiale d’initiative privée) et les radios à très haut débit. Les pays compétiteurs de la France profitent aussi de ces technologies, qui contribuent au développement de nouvelles menaces imposant de repenser les processus et les systèmes. D’ici à 2030, toutes les unités de combat de la Marine auront embarqué l’IA. A l’horizon 2035, celles en service auront suffisamment évolué pour bénéficier des possibilités du partage de la donnée et de l’IA à l’échelle de la force navale. La réalisation du projet « Artemis.IA », piloté par l’Agence du numérique de défense, a été lancé en 2022 par la Direction générale de l’armement pour le traitement massif de données et d’IA, dont profitera la Marine nationale. Cela implique de nouveaux métiers pour ses personnels, afin d’acquérir et de développer les compétences nécessaires.

Soutien industriel. Le secteur privé, notamment les groupes américains GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), investit considérablement dans le numérique, l’IA et le quantique. Le champ d’application de l’IA se trouve porté par les cas d’usage (aides à la décision) civils, duaux et militaires. Les marins « experts métiers », embarqués sur des unités navales et aéronavales, peuvent construire les cas d’usages spécifiques avec les développeurs, tout en apportant les garanties de protection du secret industriel. Les marins disposeront de ces technologies, intégrées aux systèmes d’armes, pendant la préparation opérationnelle et en opérations. L’usage de l’IA militaire embarquée repose sur quatre briques technologiques complémentaires. La première, dite infrastructure de stockage et de traitement de données, permet les technologies du « Cloud » (disponibilité de ressources informatiques à la demande) et des puces à hautes performances telles que les GPU (circuits électroniques capables d’effectuer des calculs mathématiques à grande vitesse). Elle inclut des architectures logicielles de serveurs aux performances élevées, à haute sécurité et présentant une faible latence. La deuxième brique ou infrastructure d’échange et de partage de données s’appuie sur des algorithmes d’IA d’optimisation de l’emploi du spectre électromagnétique, afin de parer aux risques d’une exposition accrue aux cyberattaques et de l’indiscrétion électromagnétique d’une force. La troisième brique concerne les mécanismes d’interopérabilité et de sécurité par la technologie émergente ZT/DCS. La sécurité est traitée par le réseau mais aussi par la donnée elle-même, dans une logique de défense en profondeur autorisant l’usage de technologies duales sans renoncer à la souveraineté. Les investissements de recherche des GAFAM permettent les avancées les plus rapides qui s’imposent comme normes d’interopérabilité, car elles irriguent les industries de défense et l’OTAN. La quatrième brique concerne la capacité de production d’algorithmes en interne au sein de la Marine. L’IA sera intégrée par étapes successives. En deux ans, un prototype de croisement de données, dénommé « Data Hub Embarqué », a été conçu, réalisé et déployé sur une puis plusieurs unités de combat. Grâce à lui, un bâtiment de surface reçoit, d’un satellite surveillant une zone, des informations qui sont d’abord labellisées par des experts métiers puis exploitées par des ingénieurs « Cloud » et des développeurs « big data ». Ces informations sont lors valorisées par l’État-major de la marine, l’État-major des armées, la Direction générale de l’armement et les industriels, en vue de leur réutilisation par les forces maritimes. A moyen terme, il faudra définir les systèmes embarqués sur les futurs sous-marins, navires de surface, hélicoptères et drones avec des « architectures centrées-données ». Celles-ci permettront aux plateformes de s’affranchir des Data Hub Embarqués.

Synergie interarmées. Le projet SIGNAL s’inscrit dans le réseau Multi-Senseurs Multi-Effecteurs de l’État-major des armées pour accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider, agir) en partageant les mêmes standards de sécurité portés par la donnée, afin de dominer l’adversaire.

Loïc Salmon

Défense : stratégie des armées sur l’intelligence artificielle

Défense : la simulation et l’IA pour la conception des armements

Défense : l’IA et la simulation pour la formation des personnels




Méditerranée : champ d’actions parallèles de la Russie et de la Chine, mais visées différentes

La Russie et la Chine cherchent à contrer l’influence des pays occidentaux en Méditerranée, l’une par le déploiement de moyens militaires importants et l’autre surtout par des échanges commerciaux et des investissements accrus.

Dans une étude publiée en octobre 2024 par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, les chercheuses Céline Marangé, spécialiste de la Russie et de l’Ukraine, et Carine Pina, spécialiste de la Chine, ont présenté les ambitions de Moscou et de Pékin en Méditerranée.

Stratégies divergentes. Depuis une décennie, la Russie place la région méditerranéenne au centre de sa contestation de l’influence occidentale. Elle recourt à des interventions armées et des actions hybrides, s’appuie sur des grands projets énergétiques et d’importants transferts d’armements et cultive des relations privilégiées avec les dirigeants de pays soutenus autrefois par l’Union soviétique. La Chine poursuit son expansion économique en augmentant ses échanges commerciaux et ses investissements dans les entreprises stratégiques et les infrastructures régionales. Afin de protéger ses intérêts matériels et humains dans la région, elle y a développé des capacités sécuritaires et policières. Outre des déploiements navals en Méditerranée, elle y procède à des exercices militaires bilatéraux. Par ailleurs, tout en maintenant un fort potentiel en mer de Chine et dans le détroit de Taïwan, elle démontre sa capacité de projection lointaine de forces en participant à des exercices communs avec des forces armées russes, biélorusses, tanzaniennes et mozambicaines. Toutefois, la sécurité se conçoit différemment en Chine et en Russie. Pour Pékin, le maintien de la sécurité interne et externe nécessite un développement économique et social du territoire national et de celui des partenaires commerciaux. Pour Moscou, la sécurité passe d’abord par le contrôle des pays limitrophes et la puissance s’exprime par la domination. En Méditerranée, Chine et Russie ne connaissent pas de fortes rivalités ni de répartitions tacites des rôles, comme en Asie centrale, susceptibles de déboucher sur une alliance militaire.

Russie, volonté de puissance. La mer permet d’attaquer la terre, rappelle Céline Marangé, mais aussi à démultiplier les moyens de frappe et de dissuader. Les sous-marins lanceurs d’engins russes restent stationnés en mer Blanche pour la dissuasion nucléaire. La présence d’une flotte russe en Méditerranée facilite l’accès aux océans mondiaux et réduit le temps de transfert de forces armées dans la région en cas de conflit. Comme à l’époque soviétique, cela nécessite d’obtenir des facilités portuaires pour protéger le Sud et les eaux territoriales de la Russie et contester la domination des flottes de l’OTAN. En outre, la Marine russe développe ses capacités de dissuasion conventionnelle et de déni d’accès à un théâtre. Présente pendant 30 ans en Méditerranée, la 5ème Escadre soviétique a été démantelée en 1992 puis reconstituée en 2013 sous le nom d’Escadrille de la Méditerranée à partir de bâtiments de surface de la Flotte de la mer Noire et de sous-marins de celle du Nord. L’Escadrille a bénéficié de la modernisation de la Flotte de la mer Noire qui a acquis trois frégates et six sous-marins d’attaque, dont deux étaient stationnés sur la base navale de Tartous (Syrie) avant 2022. Les autres accès à la mer restent difficiles, en raison du sous-développement de l’Extrême-Orient russe et de la complication du passage par la Baltique, peu profonde. Avant l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 et les attaques de drones et missiles ukrainiens, la base navale de Sébastopol (Crimée) constituait un havre plus sûr que celle de Novorossijsk (voir carte), pourtant renforcée depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991. Les sous-marins et navires de surface de la Flotte de la mer Noire sont équipés de missiles de croisière Kalibr d’une portée de 2.000 km. Déployée en Méditerranée, cette flotte a bénéficié de la bulle de défense sol-air des bases de Tartous (navale) et Hmeimim (aérienne). Dix jours avant l’attaque russe contre l’Ukraine, des exercices des forces navales et aériennes russes de Méditerranée ont mobilisé 15 navires et 30 avions, dont un bombardier Tu-22M3, des chasseurs MiG-31K et des systèmes de missiles hypersoniques Kinjal. Ce dispositif visait à parer à toute éventualité en raison du déploiement d’un groupe aéronaval américain en Méditerranée orientale. Le 28 février, au titre de la Convention de Montreux, la Turquie a fermé l’accès des détroits des Dardanelles et du Bosphore aux bâtiments de guerre russes. Ceux présents à Tartous ont été ravitaillés par des navires civils venus de la mer Noire puis envoyés en Baltique. Depuis, les forces ukrainiennes ont coulé 28 bâtiments russes, dont le croiseur Moskva. En janvier 2023, la flotte russe en Méditerranée comptait 10 navires, dont 5 armés de missiles Kalibr. Fin 2023, le dernier sous-marin équipé de Kalibr a quitté Tartous pour la Baltique. Tous les bâtiments stationnés en Crimée ont rejoint Novorossijsk. La guerre en Ukraine affecte la posture russe en mer Noire et en Méditerranée, car la construction navale russe subit les effets des sanctions occidentales. Sans l’annexion de la Crimée en 2014 et son soutien à l’armée syrienne pendant la guerre civile en 2015, la Russie n’aurait pu accroître sa puissance en Méditerranée. Depuis 2022, elle chercherait à obtenir des facilités portuaires à Tobrouk (Libye), l’île de Djerba (Tunisie) et Mers el-Kébir (Algérie).

Chine, rayonnement mondial. Depuis le lancement du projet « Nouvelles Routes de la Soie » en 2013, la Chine a développé sa flotte maritime de commerce, qui totalise 249,2 millions de tonnes de jauge brute en 2023 et transporte 15,9 % du trafic mondial. En outre, indique Carine Pina, elle investit dans les ports concernés par ce projet pour en améliorer les services logistiques. Ses entreprises publiques Cosco, China Merchant Port et Hutchison Port Holdings détiennent des parts importantes dans les infrastructures des ports de Malte, du Pirée (Grèce), de Valence (Espagne), de Gênes, Savone, Trieste et Naples (Italie), de Fos (France), de Sines (Portugal), de Cherchell (Algérie), de Port-Saïd et Alexandrie (Égypte), d’Ashdod et de Haïfa (Israël), d’Istanbul Ambarli (Turquie) et de Tanger (Maroc). La Chine a aussi construit la voie ferrée rapide entre le Pirée, Belgrade (Serbie) et Budapest (Hongrie). Par ailleurs, Huawei Marine Networks a investi dans le câble sous-marin Hannibal, entre la Tunisie et l’Italie, et dans le câble Peace entre le Pakistan, l’Est de l’Afrique, le détroit de Bab el-Mandeb et la zone économique et commerciale de Teda au bord du canal de Suez. Des entreprises chinoises ont construit ou pris des participations dans neuf autres câbles sous-marins desservant le Moyen-Orient. Les exportations de la Chine vers les pays méditerranéens ont progressé grâce aux Nouvelles Routes de la Soie, sauf vers Chypre, Malte et la Syrie : France, 42.094 M$ en 2023 contre 28.975 M$ en 2014 ; Espagne, 39.661 M$ (21.501 M$) ; Italie, 44.536 M$ (28.759 M$) ; Portugal, 5.794 M$ (3.137 M$) ; Grèce, 12.798 M$ (4.185 M$) ; Turquie, 38.919 M$ (19.305 M$) ; Algérie, 9.498 M$ (7.395 M$) ; Libye, 3.917 M$ (2.157 M$) ; Maroc, 6.477 M$ (2.963 M$) ; Tunisie, 2.024 M$ (1.235 M$) ; Égypte, 14.980 M$ (10.460 M$) ; Israël, 15.023 M$ (7.739 M$) ; Liban, 2.389 M$ (2.604 M$). Parallèlement et depuis vingt ans, la Chine développe sa « diplomatie militaire » par la projection de forces navales avec des escales en Algérie, au Maroc, en Tunisie, au Portugal, en Grèce, en Italie et en Turquie. Ses navires ont participé à des exercices avec la Marine égyptienne. En 2015, deux frégates et un pétrolier-ravitailleur chinois, qui participaient à la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden, ont rejoint six bâtiments russes pour des manœuvres. En 2017 et 2018, des bâtiments chinois ont franchi le canal de Suez et traversé la Méditerranée pour participer à des exercices avec la Marine russe en Baltique.

Loïc Salmon

Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

Asie centrale : enjeu sécuritaire pour la Chine et la Russie

Chine : une stratégie de plus en plus mondiale