Armée de Terre : le Commandement du combat futur

Créé en 2024 après l’invasion russe de l’Ukraine (2022), le Commandement du combat futur a pour missions d’éclairer l’armée de Terre, dynamiser l’innovation et transformer les idées en capacités.

Il a été présenté lors d’un séminaire organisé le 1er décembre 2025 à Paris. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Baratz, son commandant ; le colonel Dabas, directeur du Centre d’études stratégiques Terre ; le lieutenant-colonel Nérich, Observatoire des conflits ; le colonel de Peretti, Bureau d’études sur la société et la guerre.

Raisonner autrement. Grâce à des études prospectives, le Commandement du combat futur (CCF) fixe le cap qui permet d’éviter d’aller vers de fausses pistes dans la préparation des capacités de demain, souligne le général Baratz. Avec un effectif de 130 personnes militaires et civiles, il fonctionne en petites équipes pour que l’information puisse circuler le plus librement possible sur les différents sujets. Il s’agit de chercher les expertises dans tous les domaines au sein de l’armée de Terre et dans son environnement puis de travailler en réseau pour bénéficier de leurs visions. Le CCF repose sur quatre piliers : Le Centre d’études stratégiques Terre ; la Section technique de l’armée de Terre ; le Laboratoire du combat futur ; la Division développement des forces. Les travaux du Centre d’études stratégiques Terre, ouvert sur le monde civil pour en tirer les bonnes idées, seront utilisés en interne pour définir les capacités nécessaires et les faire évoluer en fonction de nouvelles technologies (voir plus loin). La Section technique de l’armée de Terre (STAT) les exploite pour conduire les opérations d’armement, en liaison avec l’état-major de la l’armée de Terre, la Direction générale de l’armement et l’État-major des armées. Les technologies duales issues du monde civil, notamment les drones, imposent un rythme différent. Les équipements sont ivrés directement aux forces qui les expérimentent avec l’appui de personnels de la STAT. Déjà, le 61ème Régiment d’artillerie évalue des drones, à savoir le Patroller français et un système européen, et procède aux campagnes de tirs et d’expérimentation. Le Laboratoire du combat futur récupère les technologies civiles pour les intégrer aux systèmes militaires et modifier leur usage tactique, comme ce fut le cas avec internet et le système de transmissions maillé RITA. Dans le conflit russo-ukrainien, la zone de 20 km de profondeur du front se trouve la plus exposée et provoque un blocage tactique, où la défensive l’emporte sur l’offensive. Il s’agit d’imaginer une combinaison de capacités, dont la robotisation, pour s’affranchir du déni d’accès et retrouver un peu de manœuvre. En 1917, l’aviation et les chars ont redonné de la dynamique au front, alors que l’artillerie et les mitrailleuses avaient donné l’avantage à la défensive. Grâce à la simulation, les jeux de guerre et leurs expériences heureuses et malheureuses permettent de développer l’agilité intellectuelle. Les officiers d’état-major devront en effet s’adapter en permanence pour saisir les bonnes opportunités. L’entrée en service des blindés Griffon, Jaguar et Serval permet de maîtriser le combat collaboratif du système Scorpion. La Division développement des forces synthétise les fonctions opérationnelles : feux et actions dans la profondeur ; C2 (conduite et contrôle) et systèmes d’information et de communications ; manœuvre avec l’intelligence artificielle ; soutien et protection ; cyber et guerre électronique ; influence ; études transverses. Un concept validé sur le terrain et en cohérence devient une doctrine d’emploi. Ainsi le 1er Régiment d’infanterie de Marine a testé avec succès le concept d’escadron de drones de chasse avec 400 drones pour la reconnaissance, la frappe et les essaims. La synthèse des retours d’expérience remet de la cohérence dans les capacités de l’armée de Terre en termes de doctrine, d’organisation, de ressources humaines, d’équipements, de soutien et d’entraînement.

Le Centre d’études stratégiques Terre. L’engagement de la Russie en Ukraine depuis le 24 février 2022 marque le retour de la guerre de haute intensité, y compris dans l’espace extra-atmosphérique, la très haute altitude, le cyber et le champ informationnel avec la menace de l’arme nucléaire, rappelle le colonel Dabas. Il marque l’avènement d’un nouvel environnement stratégique, qui ferme définitivement la période issue de la chute du Mur de Berlin (1989). En conséquence, le Centre d’études stratégiques Terre a pour mission d’éclairer la transformation du combat futur par le développement d’une pensée militaire, qui replace la guerre aéroterrestre au cœur de la réflexion. En liaison avec le monde de la recherche privé et les centres de recherche étatiques, dont l’École de guerre, et par une recherche pluridisciplinaire, il propose des clés de compréhension de la conflictualité. Il pilote des études sur les évolutions du champ de bataille à l’horizon 2040 et l’engagement de l’armée de Terre dans un environnement nucléaire.

L’Observatoire des conflits. Composante du Centre d’études stratégiques Terre, l’Observatoire des conflits (Odc) présente la particularité d’être interarmées avec la participation du Centre d’études stratégiques de la Marine et du Centre d’études stratégiques aérospatiales. Confié à un consortium entre l’Institut français des relations internationales et la Fondation pour la recherche stratégique, il publie quatre notes d’analyses et une étude chaque année et organise un colloque. Les sujets portent sur le Proche et Moyen-Orient, le Flanc Est de l’Europe et la Russie. L’Odc se compose de quatre militaires d’active, d’assistants de recherche et de réservistes ayant une solide connaissance des relations internationales et une bonne maîtrise des réseaux sociaux pour travailler exclusivement sur des sources ouvertes, précise le lieutenant-colonel Nérich. Il ne s’agit pas de réagir aux interventions des belligérants mais de suivre l’apparition et l’évolution de de nouveaux appareils et les implications du monde civil et des réseaux sociaux dans les conflits. L’analyse des innovations observées permet de dessiner des tendances. Près de 90 % des notes sont accessibles au public et la moitié porte sur le conflit russo-ukrainien. C’est notamment le cas de l’opération « Toile d’araignée », conduite le 1er juin 2025 par le Service de sécurité ukrainien SBU et consistant en frappes coordonnées de drones, depuis des camions en territoire russe, contre cinq bases aériennes et qui ont endommagé une quarantaine d’avions. Outre les activités des organisations non gouvernementales, l’Odc suit la mobilisation de la jeunesse des deux côtés. En Afrique, il s’intéresse à la présence de sociétés militaires privées russes, chinoises et turques et aussi à l’utilisation des drones par les groupes armés au Sahel. Dans la « guerre des temples », endémique depuis 2008, l’armée cambodgienne, organisée selon le modèle soviétique, affronte l’armée thaïlandaise, calquée plutôt sur le modèle américain. Les opérations « Rising Lion » (13-24 juin 2025 menée par Israël) et « Midnight Hammer » (22 juin 2025 par les États-Unis) contre l’Iran illustrent le concept multi-milieux et multi-champs.

Le Bureau d’études sur la société et la guerre. Les armées gagnent les batailles et les nations la guerre, mais la perdent quand leur résilience s’affaiblit, indique le colonel de Peretti. Composante du Centre d’études stratégiques Terre, le Bureau d’études sur la société et la guerre s’intéresse donc aux dynamiques sociales, culturelles, psychologiques et climatiques ainsi qu’aux tendances informationnelles et démographiques. Il compte quatre officiers d’active, dont trois docteurs en histoire pour la mise en perspective dans le temps, et des réservistes spécialisés dans les neurosciences, l’anthropologie et la psychologie. Il réfléchit à la capacité de la société française à soutenir un effort de guerre dans la durée sur les plans humain et industriel, sans oublier les familles de militaires qui doivent supporter l’absence du soldat qui pourrait ne pas revenir.

Loïc Salmon

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Taïwan : défense accrue contre la menace aérienne de la Chine

Taïwan a décidé d’augmenter son budget militaire au-delà de 3 % de son produit intérieur brut et d’améliorer sa défense aérienne multicouche, grâce à un bouclier antimissile dénommé « T-Dome ».

Tom Abram et Simon Berthault, chargés de recherche, l’expliquent dans un rapport publié par la Fondation pour la recherche stratégique le 28 novembre 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne).

La menace chinoise. Le 10 octobre 2025, le président de la République, William Lai, a annoncé le développement local du « T-Dome », similaire aux « Dôme de fer » d’Israël et « Golden Dome » des États-Unis. Six mois auparavant, le document « Quadriennal Defense Review », rendu public par le ministère de la Défense, a actualisé la stratégie de défense en prenant en compte le conflit russo-ukrainien (depuis le 22 février 2022) et l’attaque terroriste du Hamas contre Israël (7 octobre 2023). Le document souligne trois risques face à la menace chinoise : ciblage des infrastructures stratégiques ; saturation des défenses ; opérations cyber et de guerre électronique pour paralyser les systèmes C4ISR (conduite, contrôle, communications, ordinateurs, renseignement, surveillance et reconnaissance). En cas d’invasion, l’Armée populaire de Libération (APL) chinoise pourrait rendre inopérants, avec 345 missiles, les 8 ports taïwanais capables d’accueillir des bâtiments militaires. En outre, il lui suffirait de de 104 à 137 missiles pour détruire les 13 aéroports utilisables par des avions militaires, compte tenu des longueurs minimales nécessaires des pistes de décollage et d’atterrissage et des capacités standards des missiles chinois. Enfin, des frappes cibleraient les 25 à 30 sites-clés (radars et défenses sol-air et sol-sol). L’APL dispose d’une vaste gamme de missiles de croisières qui, lancés simultanément depuis des plateformes terrestres, de navires et d’aéronefs, pourraient saturer les défenses anti-aériennes taïwanaises. En service depuis 2019, les lance-roquettes multiples PHL-16 (portée, 220 km) peuvent emporter des munitions variées, afin de provoquer une saturation des défenses adverses. Ils sont déployés dans les unités d’artillerie du Commandement de Théâtre Est, qui ont déjà participé à plusieurs exercices dans le détroit de Taïwan. S’y ajoutent les missiles balistiques à courte portée Dong Feng 11, 15 et 16. Les missiles terrestres CJ-10 (portée, 2.500 km) et CJ-20 (plus de 3.000 km) ainsi que le missile supersonique (6.000 km/h) CJ-100 (portée 2.000 km), dont les stocks augmentent rapidement, permettent des frappes massives dans la profondeur. En outre, le planeur hypersonique DF-ZF, présenté en Chine en septembre 2025, constitue une nouvelle menace en raison de sa vitesse et de sa manœuvrabilité. Les drones MALE (moyenne altitude, longue endurance) chinois pénètrent fréquemment dans la zone d’identification de défense aérienne taïwanaise L’entrée en service en 2017-2018 du chasseur furtif J-20 suscite, à Taïwan, des réflexions quant à sa détection et son interception.

La défense aérienne taïwanaise. Selon sa doctrine de « défense nationale non offensive », Taïwan se refuse à frapper en premier, mais doit se garantir une capacité de frappe en second après une première salve aérienne chinoise. Son système de défense aérienne, considéré comme l’un des plus denses du monde, est apparu obsolète dès 2010. Cette année-là et pour y pallier, les États-Unis lui ont vendu 6 systèmes de défense sol-air Patriot 2 de moyenne portée (70 km contre avions et missiles de croisière) et 253 missiles intercepteurs PAC-2 associés puis des missiles PAC-3 plus petits, mais au nombre de 16 par poste de tir au lieu de 4 dans la version précédente et livrables en 2025-2026. Dès 2013, Washington a fourni à Taipei un système d’alerte avancée pour détecter des départs de missiles depuis la Chine. Au cours des années 1990, l’entreprise taïwanais NCSIST a développé ses propres missiles sol-air Sky Bow I, II et III, associés actuellement au Patriot pour assurer la défense à moyenne et haute altitude contre les missiles de croisière. Toutefois, leur coût unitaire (3 M$ pour un PAC-3 et 1,5 M$ pour un Sky Bow III) paraît si disproportionné par rapport à la cible, que l’emploi des canons de 35 mm de l’armée de l’Air et de 20 mm de l’armée de Terre semblait préférable. Ces canons devraient être remplacés par les systèmes américano-norvégiens NASAMS, dont la vente a été autorisée en 2025 pour trois d’entre eux. Équipé d’un radar Sentinelle AN/MPQ-64F1, le NASAMS utilise divers missiles intercepteurs, dont l’AIM-120 ARAAM (50-180 km) et AIM-9 Sidewinder (18 km) capables de combler des failles sur les moyennes et courtes portées. Enfin, le missile antibalistique Sky Bow IV, surnommé Strong Bow et exposé au salon aéronautique et de défense TADTE tenu à Taipei en septembre 2025, pourrait atteindre de cibles à une altitude supérieure à celle du Sky Bow III.

Les lacunes à combler. La résistance à la saturation ne peut être assurée que par un commandement unifié et un emploi coordonné entre le chaînes C3 (conduite, contrôle et communication) entre la Marine et les armées de l’Air et de Terre. La défense sol-air à courte portée nécessite une meilleure interopérabilité entre les systèmes des armées de Terre et de l’Air pour densifier les défenses et offrir plus d’agilité pour couvrir leurs manœuvres respectives. Les missiles Sea Bow III, qui équiperont quelques frégates, joueront un rôle majeur. La protection des ports et des pistes d’aéroports nécessiterait plus de 2.000 missiles Patriot 3, beaucoup plus chers que les roquettes et drones chinois. A part le Sky Bow III, les systèmes de défense aérienne existants sont lourds et peu agiles face aux contre-batteries (tirs de riposte) chinoises. La lutte contre les essaims de drones présente des retards. La défense aérienne, orientée vers le détroit de Taïwan, doit s’adapter à la stratégie d’encerclement de l’APL qui s’entraîne sur le flanc Est de l’île. En effet, des porte-avions et des bombardiers stratégiques H-6K à long rayon d’action (3.500 km) ont été observés dans le Pacifique.

Le T-Dome. Le programme de T-Dome vise d’abord à moderniser et acquérir des systèmes de détection et d’interception. En février 2025, Taïwan a signé un contrat d’achat de systèmes anti-drones d’un montant de 761 M$ et discute celui d’armes laser américaines. Ensuite, le T-Dome permettrait une intégration des défenses anti-aérienne et anti-missile, via une architecture C2 (conduite et contrôle) et la fusion complète de données. En septembre, un accord a été conclu avec le groupe américain Northrop Grumman pour l’achat du système IBCS, sous réserve de l’approbation de Washington. L’IBCS permet la fusion des capteurs des unités de défense antiaérienne et la sélection autonome de l’unité et du système d’interception le plus adapté à la cible. Le programme T-Dome portera aussi sur le segment spatial pour la détection et le suivi ainsi que sur l’interconnexion aux moyens existants. Il permettra une intégration aux architectures d’alerte avancée des États-Unis et de leurs alliés dans la région (Japon et Corée du Sud). Pour le réaliser, Taipei pourrait profiter de l’amélioration de ses relations avec Israël, à qui il fournit des composants électroniques pour son « Dôme de fer » et des amplificateurs de puissance et des émetteurs-récepteurs micro-ondes pour ses radars. Les achats de missiles PAC-3, de systèmes NASAMS, de capacités de lutte anti-drones et du module IBCS devaient accentuer la dépendance envers les États-Unis en matière de fourniture et de maintien en condition opérationnelle, alors que la production américaine se trouve déjà sous tension au point de suspendre ses livraisons de systèmes Patriot en Europe. Le programme T-Dome nécessitera un investissement de près de 9,5 Mds$. Par ailleurs, Taïwan va développer sa capacité de frappe dans la profondeur, à des fins de dissuasion d’une attaque de la Chine. Déjà, son missile supersonique Yun Feng peut atteindre des cibles à plus de 1.200 km.

Loïc Salmon

Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Japon : protection et évacuation des ressortissants en cas de crise en Corée et à Taïwan




Stratégie : la guerre informationnelle, affaiblir de l’intérieur les démocraties

Composante de tout conflit hybride, la guerre informationnelle permet de maintenir une situation de tension importante en deçà du seuil d’affrontement armé. Les États démocratiques sont ciblés par leurs compétiteurs, dont la Russie.

Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) présente la guerre informationnelle dans une rapport rendu public en septembre 2025.

Les ingérences russes. La guerre informationnelle manipule les émotions, et les perceptions étrangères pour servir des intérêts géopolitiques. Elle exploite le débat démocratique ouvert par la diffusion et l’amplification d’informations déstabilisantes auprès des médias, des entreprises et des populations. En 2024, la Russie a publié 68.000 contenus manipulateurs dans 90 pays via 38.000 canaux de diffusion différents, dont 88 % sur le réseau social « X » (ex-Twitter). Elle a procédé à 42 attaques lors des élections européennes. Ses manipulations et interférences informationnelles ont surtout touché dix pays, selon une répartition croissante : Belgique, 3 % ; Pologne, 3,5 % ; Espagne, 4 % ; États-Unis, 4,5 % ; Burkina Faso, 4,5 % ; Mali, 7,6 % ; Niger, 7,6 % ; Allemagne, 8,1 % ; France, 21,2 % ; Ukraine, 37,4 %. En 2023, la Russie a dépensé 1,6 M$ dans des opérations de guerre informationnelle.

Les manœuvres des pays compétiteurs. A part la Russie, le rapport du MEAE ne nomme pas les autres pays compétiteurs (Chine, Iran et Corée du Nord) des États démocratiques, mais leurs manœuvres sont similaires. Elles visent à sélectionner, isoler et manipuler des faits pour promouvoir une vision de la réalité conforme à leurs intérêts. A part la diffusion accidentelle d’une information inexacte, qualifiée de « mésinformation », deux manœuvres présentent un caractère hostile. L’une, dite « désinformation », consiste à créer et diffuser volontairement des informations fausses dans le but de nuire. L’autre, dite « malinformation » porte sur la manipulation d’une information véridique, diffusée également dans le but de nuire. Les agents du pays compétiteurs cherchent, de façon dissimulée, à investir les cycles électoraux d’un États ciblé, ses drames nationaux et sa mémoire. Sur le plan international, ils mènent des campagnes de grande ampleur en mêlant désinformation et instrumentation de faits véridiques. Leurs manœuvres délibérées amplifient les divisions internes de la population d’un pays, afin d’entraver la capacité de projection internationale de l’État. Ce travail de sape met en danger les emprises diplomatiques, leurs agents et les ressortissants du pays visé résidant à l’étranger. Des acteurs hostiles et organisés cherchent à produire des effets coordonnés par le biais de canaux étatiques et semi-officiels. Les vecteurs officiels incluent les ambassadeurs, porte-paroles, dirigeants politiques et médias d’État. De façon officieuse, des entreprises et des médias, se prétendant indépendants, agissent pour l’État compétiteur ou ses services de renseignement. Pour les compléter, des chaînes d’information et des entreprises, officiellement non-étatiques, montrent des signes systématiques d’alignement sur les politiques de l’État compétiteur.

La « cible » France. Le rapport du MEAE décortique les manœuvres informationnelles utilisées contre la France. Cela commence par une identification opportune des brèches dans la société, afin d’exploiter les clivages existants et les émotions. Ensuite, des mobilisations orchestrées et des actions de sabotage sont organisées pour alimenter une information manipulée. Acteurs officiels, prestataires et relais les diffusent de façon coordonnée et ciblée. La cohésion sociale se trouve alors affaiblie par l’accentuation de la polarisation sur certains thèmes, de la fragmentation sociale et du désordre qui s’ensuit. Sur le plan international, ces méthodes agressives cherchent à diluer les messages de la France, brider ses actions diplomatiques, affaiblir sa réputation et donc la faire passer pour ce qu’elle n’est pas.

Les actions du MEAE. Face à la guerre informationnelle, le MEAE se mobilise pour protéger les ressortissants français à l’étranger, expliquer la politique extérieure de la France, promouvoir une information intègre face au chaos informationnel exploité par les pays compétiteurs et défendre les principes démocratiques. La « Revue nationale stratégique » de 2022, actualisée en 2025, conforte sa montée en gamme en faveur d’un ordre multilatéral au service de la souveraineté des États, du respect du droit international, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de la résolution pacifique des conflits. La France dispose du troisième réseau diplomatique mondial (après la Chine et les États-Unis) avec 163 ambassades, 208 consulats, 101 instituts français et une empreinte numérique de plus de 10 millions d’abonnés multiplateformes sur les comptes des ambassades. Son action dans la guerre informationnelle commence par un démenti officiel, suivi d’une dénonciation des modes opératoires et des réseaux de désinformations étrangers. L’alerte sur une attaque probable est suivie de l’attribution d’une manœuvre à un État tiers. Le groupe audiovisuel extérieur France Médias Monde remplit des missions de service public international pour lutter contre les rumeurs, désinformations et manipulations. Chaque semaine, ses chaînes France24, Radio France International (RFI) et Monte Calo Doualiya (vers le monde arabe) émettent en 21 langues et sont suivies par 254 millions d’auditeurs dans le monde. En 2023, France Média Monde a obtenu la certification de la « Journalism Trust Initiative » (JTI), basée sur la norme internationale ISO pour la transparence, l’éthique et la fiabilité et reconnue par la Commission européenne et Microsoft (l’un des géants américains du numérique). La JTI est portée par l’organisation internationale à but non lucratif « Reporters Sans Frontière », reconnue d’utilité publique en France et dotée d’un statut consultatif auprès de l’ONU, de l’Unesco, du Conseil de l’Europe et de l‘Organisation internationale de la francophonie. La JTI, destinée aux rédactions (100 à 299 collaborateurs) d’entreprises de presse, a apporté sa certification à 1.700 médias dans 85 pays. Par ailleurs, la presse écrite et audiovisuelle subit la concurrence directe de contenus manipulatoires, qui prolifèrent dans l’espace numérique. Dans certains pays, les populations sont ciblées par des campagnes de désinformation, des journalistes sont emprisonnés et des médias indépendants subissent des pressions. C’est pourquoi la France contribue à hauteur de 145 M€ au Fonds international pour les médias d’intérêt public, qui soutient 100 médias dans plus de 30 pays depuis 2022 (début de la guerre de la Russie contre l’Ukraine).

Les ressources documentaires. De son côté, la Délégation à l’information et à la communication de la défense a publié un « Guide de la désinformation » en 2025. Y sont notamment indiqués des sites utiles de vérification des faits : « Les Dessous de l’infox » (RFI) » ; « AFP Factuel » (Agence France Presse) ; « Les Décodeurs » (journal Le Monde) ; « Check News » (quotidien Libération) ; « La vérification » (journal Le Figaro) ; « Vrai ou Faux » (chaîne Franceinfo) ; « Les Vérificateurs » (chaîne TF1) ; « Fake Off » (journal gratuit 20 minutes) ; « Stop Infox » (France Media Monde). Le guide mentionne aussi quelques services spécifiques. Ainsi « Viginum », (Service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères) publie des études, rapports et analyses sur les ingérences étrangères visant la France. Le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information concerne le système éducatif français. L’Union européenne propose aux jeunes un kit pédagogique pour démêler le vrai du faux sur la navigation en ligne. L’Office des publications européennes fait de même pour les enseignants. Enfin, l’OTAN identifie et démantèle des narratifs russes sur le conflit en Ukraine.

Loïc Salmon

Défense : l’information, champ de bataille dans un monde de crises

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Défense : la désinformation, la comprendre puis la contrer




Israël : Services de renseignement, défaillances structurelles et logique d’actions offensives

Les Services renseignement (SR) israéliens ont sous-estimé les capacités du Hamas à Gaza (7 octobre 2023) par défaillance dans la collecte, biais d’analyse et dysfonctionnements dans la prise de décision. Mais ils ont remporté des succès majeurs contre le Hezbollah au Liban (septembre 2024) et en Iran (juin 2025).

Clément Renault, chercheur « Renseignement, guerre et stratégie » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, l’explique dans une étude publiée à Paris en octobre 2025.

Les SR israéliens. Israël dispose de trois SR complémentaires, à savoir le Mossad, le Shin Bet (également dénommé Shabak) et l’Aman, spécialisés selon les zones géographiques et les types de menace. Le Mossad opère hors du territoire national, collecte des renseignements par des moyens clandestins et conduit des opérations secrètes à des fins d’entrave et d’influence. Ses officiers traitants, déclarés auprès des autorités locales, ne bénéficient pas de soutien diplomatique direct. Ils recrutent des sources humaines et établissent des montages économiques et financiers et des structures de « couverture » de longue durée pour s’insérer dans les milieux visés. Parfois, ils préparent des opérations offensives. Ainsi, leurs réseaux ont permis l’opération contre les bipeurs et les talkies-walkies du Hezbollah et la précision des frappes contre les cadres des Gardiens de la révolution iranienne. Le Mossad dispose de capacités de renseignement électromagnétique pour l’interception de communications à l’étranger contre les adversaires directs d’Israël. Il a investi massivement dans le cyber-renseignement offensif et réalisé l‘opération « Stuxnet » (2005) de piratage informatique des centrifugeuses du programme nucléaire iranien, avec l’aide des agences américaines NSA et CIA. Enfin, il surveille la diplomatie secrète du Hamas et entretient des relations clandestines avec lui et les États qui ont suspendu ou rompu leurs relations diplomatiques avec Israël. Le Shin Bet assure le contre-espionnage, la protection des infrastructures sensibles, la surveillance des groupes radicaux (arabes et juifs), la sécurité du gouvernement et des institutions nationales et la lutte contre le terrorisme intérieur. En ce qui concerne Gaza, il suit les infrastructures clandestines, les chaînes de commandement et l’identification des cadres opérationnels du Hamas et du Jihad islamique palestinien. Ses moyens de renseignement électromagnétique interceptent les communications (téléphones, écoutes radio, courriels et messages instantanés) en Cisjordanie et dans la bande de Gaza pour identifier des profils précis de suspects et anticiper des menaces émergentes. Le Shin Bet détecte les signaux faibles, localise les « cellules dormantes », surveille les réseaux logistiques des groupes armés et appuie les opérations de ciblage. Ainsi en novembre 2012, la frappe contre Ahmed Jabari, chef de la branche militaire du Hamas, résulte d’une étroite coordination entre le Shin Bet, l’Aman et Tsahal (Forces armées israéliennes). L’Aman suit les menaces militaires conventionnelles et asymétriques, participe à la planification opérationnelle et coordonne le renseignement interarmées. Il dispose de capacités d’imagerie satellitaire et de renseignement d’origine électromagnétique. Son unité 8200 assure la collecte de données électroniques et cybernétiques, dont l’interception de communications, le suivi des réseaux numériques et la cartographie des infrastructures des groupes armés. Elle pratique la lutte informatique offensive contre le Hamas, en neutralisant ses systèmes de communication ou en manipulant des informations pour perturber la coordination de ses opérations. Il agit notamment avec les forces spéciales. Mossad, Shin Bet et Aman dépendent directement du Premier ministre pour favoriser l’efficacité opérationnelle et la réactivité, mais avec les risques de logiques concurrentielles, de cloisonnements administratifs et de vulnérabilités aux ingérences politiques.

Les capacités opérationnelles du Hamas. Le Hamas s’est adapté à la supériorité militaire et technologique d’Israël et l’a contournée. Depuis les années 1990, il est devenu un partenaire de l’Iran dans sa politique d’hostilité à l’égard d’Israël et un moyen d’influence dans la région. L’Iran lui a fourni des missiles antichars Kornet, des roquettes à moyenne et longue portées Fajr-5 et des drones armés pour menacer directement les villes israéliennes. Il a facilité l’acheminement clandestin de composants via la Jordanie, la Syrie ou le Soudan. Le Hamas a aussi profité de stages de formation en Iran, au Liban (Hezbollah) et en Syrie (du temps du régime Assad), portant sur la guérilla urbaine, l’usage d’explosifs improvisés, le sabotage, la guerre électronique et l’emploi tactique de drones. L’aide financière de l’Iran, évaluée à plusieurs dizaines de millions de dollars par an, a permis de construire des réseaux de tunnels, d’acheter des matériels et de maintenir les structures de commandement et de communication. Le Hamas a investi dans la production locale d’armement pour assurer son autonomie militaire et garantir la continuité de ses opérations. Il a établi des lignes de fabrication souterraines, dispersées et difficilement localisables, avec des matériaux dérivés de produits civils ou d’origine étrangère. Ainsi ses missiles M-75, R-160 ou J-80 ont pu frapper Tel-Aviv et Haïfa depuis Gaza. Recrutés pour leur engagement idéologique et leur aptitude physique, les membres des commandos Nukhba sont entraînés aux simulations d’attaques coordonnées, d’infiltrations frontalières et d’enlèvements de soldats israéliens. Ils sont préparés à des missions-suicides et à un engagement prolongé sous terre. Pour le renseignement humain, le Hamas a ciblé la minorité arabe musulmane israélienne pouvant se déplacer au Liban, en Jordanie ou en Arabie saoudite. Il utilise aussi les réseaux sociaux, les messageries sécurisées et l’usage systématique des sources ouvertes : bases de données gouvernementales israéliennes ; publications universitaires ; images satellitaires commerciales ; communications mal maîtrisées des réseaux sociaux de Tsahal. Il a développé des logiciels malveillants pour infecter les applications mobiles populaires en Israël. Une compréhension fine des vulnérabilités israéliennes lui a assuré le succès de son attaque surprise du 7 octobre 2023.

La stratégie israélienne face au Hamas. Depuis la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en 2007, Israël a configuré son approche sécuritaire par la dissuasion, le confinement, les assassinats ciblés et l’exploitation des divisions intra-palestiniennes. Ces certitudes de protection se sont effondrées le 7 octobre. La dissuasion a été disqualifiée par la violence de l’attaque planifiée de grande ampleur, le confinement rendu caduc par la pénétration simultanée de plusieurs milliers de combattants sur terre et par les airs, le ciblage démontré comme insuffisant à prévenir ou désorganiser l’attaque et l’exploitation des divisions intra-palestiniennes rendue partiellement inopérante par la coordination tactique entre les différentes factions armées. La brutalité de l’attaque a provoqué un choc considérable en Israël, une peur collective et une crise institutionnelle. Des fuites dans la presse ont fait état d’alertes ignorées ou reléguées à un rang subalterne dans la hiérarchie décisionnelle. Le Shin Bet et l’Aman ont reconnu des erreurs majeures d’évaluation dans des rapports rendus partiellement publics. De son côté, le gouvernement a refusé d’instaurer une commission d’enquête indépendante sur les causes de l’échec des SR en 2023. Enfin, les opérations de ciblage contre les moyens de communication et les hauts responsables du Hezbollah (2024) ou contre les infrastructures nucléaires iraniennes (2025) ont confirmé la performance technique et la capacité de frappe du Mossad et de l’Aman et rétabli leur crédibilité, dans une certaine mesure.

Loïc Salmon

Lève-toi et tue le premier

Moyen-Orient : la confrontation Israël-Iran de juin 2025

Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza

 




Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales

Exercices navals chinois de grande ampleur à proximité de Taïwan et sabotages de ses câbles sous-marins tentent de réduire la capacité de résilience de l’île avec des conséquences dans la zone Indopacifique et au-delà.

Benjamin Blandin, chercheur à l’Institut sud-coréen de stratégie maritime (KIMS) et au Conseil des études sur l’Asie-pacifique de Yokosuka (YCAPS), l’explique dans une note publiée le 2 septembre 2025 par la Fondation pour la recherche stratégique.

Stratégie maritime globale. Pour la Chine, les actions navales hybrides visent à perturber les communications, l’économie, la défense et le dispositif de renseignement de Taïwan. L’île dépend en effet à 90 % des câbles sous-marins pour sa connectivité numérique. L’importance de son industrie de semi-conducteurs pour la prospérité économique mondiale constitue un moyen de dissuasion d’une agression de Pékin contre ses usines d’électronique de pointe. Toutefois, Taipei tente de réduire cette menace en délocalisant de nouvelles capacités de production en dehors de son territoire, en augmentant la redondance de certains systèmes critiques et en cherchant à diminuer les risques de coupures de ses moyens de connexions et de communications. En effet, chaque rupture, notamment au large des îles Matsu et Penghu, entraîne des coupures de services pendant plusieurs semaines et mobilise des navires et des personnels spécialisés pour les réparations évaluées entre 1 M$ et 3 M$. Au cours des dix dernières années, la Chine a intensifié ses moyens de pression sur les pays voisins le long de la chaîne d’îles allant du Japon à la péninsule malaise. Entre janvier et juin 2025, des navires garde-côtes chinois ont pénétré dans les « eaux d’accès restreint » autour de Kinmen (Quemoy) quatre fois par mois en moyenne. Taïwan se trouve exposée à des violations répétées de la ligne médiane du détroit du même nom. Les incursions chinoises dans cette ligne, sa zone d’interdiction de défense aérienne (ZIDA) et ses eaux à accès restreint l’obligent à déployer de nombreux navires et aéronefs entraînant des coûts élevés, leur usure accélérée et un épuisement des équipages. La ZIDA de Taïwan, incluse dans sa zone économique exclusive (ZEE) couvre la majeure partie du détroit de Taïwan, une partie de la mer de Chine orientale et l’espace aérien adjacent. Outre l’ensemble de l’espace maritime de Taïwan, la Chine exerce une pression similaire systématique contre le Japon en mer de Chine orientale, la Corée du Sud en mer Jaune, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et le Viêt Nam en mer de Chine méridionale.

Moyens mis en œuvre. Depuis l’occupation en 2012 de l’atoll de Scarborough, également revendiqué par Taïwan et les Philippines, la Chine tente de consolider sa prédominance dans la chaîne d’îles voisines et déploie des moyens de coercition en mer dans les ZEE des pays de la région. Voici les principaux moyens mis en œuvre : sabotages des câbles de sonars remorqués des navires de prospection d’hydrocarbures ; sabotages des câbles sous-marins de communications ; flotte de navires dits « scientifiques » pour la collecte de renseignements ; bâtiments militaires, garde-côtes et Milice maritime pour des opérations coordonnées de harcèlement, de surveillance et d’occupation d’atolls ; mouillages de bouées et d’autres structures flottantes dans les eaux contestées ; harcèlements radio de navires et avions des pays voisins et même extérieurs à la région ; poses de marqueurs (bouées, monuments ou stèles) et cérémonies de prestation de serment de souveraineté dans les eaux contestées ; violence calculée par éperonnage, canon à eau, armes soniques et optiques contre des navires et aéronefs d’autres pays ; installations de dispositifs sous-marins de renseignement dans les zones maritimes adverses ; déploiements d’installations de renseignement électromagnétique en mer de Chine méridionale ; attributions de noms chinois à des éléments maritimes sous-marins dans la ZEE d’autres pays ; organisations de « croisières patriotiques » ; déploiements de drones aériens, de surface et sous-marins dans la ZEE d’autres pays et de réseaux d’hydrophones dans le Pacifique occidental. Le Centre de recherches maritimes de Chine a développé un engin capable de couper les câbles les plus renforcés jusqu’à 4.000 m de profondeur. A l’échelle mondiale, les pannes ou ruptures de câbles sous-marins sont causées par des tremblements de terre, tsunamis ou glissements de terrains, mais aussi par des activités de pêche ou des mouillages d’ancres. Le Comité international de protection des câbles les évalue entre 12 et 17 par mois. L’opérateur taïwnais Chunghwa Telecom a signalé 27 incidents entre 2021 et 2025. Cette tendance devrait s’accentuer car le nombre de câbles en Asie-pacifique est passé de 559 câbles actifs en 2024 à 597 en 2025. Depuis 2019, une dizaine de drones sous-marins chinois ont été découverts dans les eaux indonésiennes, vietnamiennes, philippines et taïwanaises. En outre, des bouées et des drones de surface ont été repérés près de Taïwan. Certaines activités sont assurées par une flotte de 64 navires de recherches scientifiques exploités par des organismes liés, directement ou indirectement, à la Marine de l’Armée populaire de libération (APL), au Parti communiste ou au Conseil des affaires d’État. Il s’agit notamment des sociétés pétrolières et gazières China Oilfield Services et Sinopec Offshore Oilfield Services, de l’Académie chinoise des sciences, de l’Université chinoise Sun Yat-sen, de l’Université océanique de Chine, de l’Université de Xiamen, des agences de sécurité maritime, du ministère des Ressources naturelles et de l’Association chinoise des ressources minérales océaniques. Près de 80 % de ces navires ont été affiliés à l’APL ou sont exploités par les Forces de sécurité chinoises. Enfin, la Milice maritime chinoise, créée en 1950, dispose de 200 chalutiers équipés pour mener des missions en « zone grise », où la réglementation n’est pas clairement définie ou appliquée, et d’environ 800 bateaux de pêche mobilisables ponctuellement. Dans certains cas, des navires de la Milice maritime ont été repeints en blanc avec la mention « China Coast Guard », pour accentuer la confusion entre acteurs civils et paramilitaires. La Milice maritime harcèle les pêcheurs étrangers, les navires de surveillance des pêches et les garde-côtes des pays adverses dans les eaux contestées et occupe, parfois,–* des récifs en attachant jusqu’à 200 chalutiers les uns aux autres. En 2024, un violent incident a opposé des garde-côtes chinois à une mission de ravitaillement de la Marine philippine près du Second Thomas Shoal dans l’archipel coralien des Spratleys, revendiqué aussi par Brunei, la Malaisie, Taïwan et le Viêt Nam.

Incidents internationaux. Entre 2011 et 2023, des perturbations répétées, en ZEE vietnamienne, du câble Asia-America Gateway entre l’Asie du Sud-Est et les États-Unis ont provoqué des pannes majeures jusqu’à 40 % de sa capacité. En 2022 et 2024, des interruptions simultanées ont affecté les câbles Asia-Pacific Gateway, Intra-Asia et Asia-Africa-Europe. Parallèlement, la Chine tente d’acquérir un quasi-monopole sur la pose, la maintenance et l’exploitation des câbles en mer de Chine méridionale en exerçant des pressions sur les câbliers internationaux Alcatel, SubCom et NEC, en vue d’une coopération avec le groupe chinois HMN Technologies dans de nouveaux projets. Elle promeut ses propres standards, faisant peser un risque sur la fiabilité et la sécurité des flux régionaux de données. En 2023 et 2024, des navires civils exploités ou immatriculés en Chine ont été impliqués dans trois sabotages sous-marins en mer Baltique : gazoduc entre Finlande et Estonie ; câbles de télécommunications entre Estonie, Suède, Finlande et Lituanie ; câbles entre Suède, Lituanie, Finlande et Allemagne. La Baltique devient une zone d’intérêt stratégique pour la Chine, qui se considère comme un « État quasi arctique » et apporte ainsi un soutien à la Russie.

Loïc Salmon

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Chine : capacité militaire accrue et puissance perturbatrice

Chine : montée en puissance régionale et internationale




Dossier nucléaire : le cas spécifique de l’Iran

L’annonce, le 2 novembre 2025, de la reprise des essais nucléaires par les États-Unis et l’attaque israélo-américaine contre des sites nucléaires et balistiques de l’Iran (13-25 juin) remettent en question la sécurisation du monde, dans un contexte d’affaiblissement du multilatéralisme et du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP), ratifié par 191 pays.

Wendy Ramadan-Alban, déléguée au développement international de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, l’explique dans une note publiée le 26 juin 2025 par la Fondation pour la recherche stratégique.

La crise du nucléaire iranien. En 2019, les États-Unis se sont retirés du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaires (500 km-5.500 km) qu’ils avaient conclu avec l’Union soviétique en 1987. Tous les pays disposant officiellement de l’arme nucléaire (Russie, Chine, France, Grande-Bretagne, Inde, Pakistan et Corée du Nord) modernisent leurs arsenaux. Dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne, le retrait américain incite d’autres pays en Europe et en Asie, pourtant alliés des États-Unis, à se doter d’un armement nucléaire. Quoique membre fondateur du TNP dont il ne s’est pas retiré, l’Iran est parvenu au seuil de la fabrication de l’arme nucléaire en 2022. Une « crise du nucléaire iranien » débute en 2002, lorsqu’un opposant au régime des Mollahs révèle l’existence de deux sites nucléaires en construction non déclarés à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à savoir le réacteur en eau lourde d’Arak et l’usine d’enrichissement de l’uranium de Natanz. Un rapport de l’AIEA, daté de juin 2003, indique que l’Iran dispose alors de 1,8 t de matières nucléaires correspondant à 0,13 kg effectif d’uranium et qu’elles doivent encore être traitées avant d’être utilisables comme produits fissiles. Toutefois, la non-déclaration de la construction du site de Natanz est considérée comme violant le « code modifié 3.1 » des Arrangements subsidiaires aux Accords de garanties généralisées. Introduit dans les années 1990, le code modifié 3.1 requiert que les États soumettent à l’AIEA les informations relatives aux installations nucléaires, dès que la décision de les construire a été prise ou autorisée. L’Iran ne reconnaît pas ce code, alors que l’AIEA le considère comme obligatoire. Dès 2003, l’Allemagne, à l’époque principal partenaire commercial de l’Iran, la France et la Grande-Bretagne unissent leurs efforts diplomatiques envers l’Iran au sujet de son programme nucléaire. En 2006, la Chine, la Russie et les États-Unis les rejoignent pour constituer le « P5 + 1 », à savoir les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne. L’Égypte, dans les années 1980, et la Corée du Sud, en 2004, n’ont pas respecté les Accords de garanties généralisées, mais l’Iran est le seul des pays non-détenteurs de l’arme nucléaire à faire l’objet de résolutions de l’ONU en vertu du chapitre VII à partir de 2006. Ce dernier autorise le Conseil de sécurité à constater l’existence d’une menace contre la paix, d’une rupture de la paix ou d’un acte d’agression et à prendre des mesures militaires et non militaires pour rétablir la paix et la sécurité internationales. Grâce aux Accords de garanties généralisées, l’AIEA définit les modalités précises de sa mission de surveillance pour s’assurer du respect, par les pays non-détenteurs de l’arme nucléaire, des objectifs de non-diversification prévus par le TNP. En 2015, les États-Unis, lors de l’administration Obama (2009-2017), lancent une initiative diplomatique débouchant sur l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, plan d’action global commun connu sous l’acronyme JCPoA en anglais. Cet accord prévoit de garantir le droit à l’Iran d’enrichir de l’uranium sur son sol à un taux de 3,67 %. A titre indicatif, il faut 3 % à 5 % d’uranium 235 pour faire fonctionner une centrale nucléaire civile mais 20 % pour fabriquer une arme. Les États, qui en disposent, enrichissent l’uranium à 90 %. En 2019, les États-Unis se retirent de l’Accord de Vienne sous la première administration Trump (2017-2021). Depuis, l’Iran s’est progressivement affranchi des termes du JPCoA, considéré comme caduc en raison du retrait des États-Unis et de l’incapacité des autres États parties à le réintégrer dans le commerce international. Toutefois, en avril 2025, Téhéran reprend les négociations avec Washington (seconde administration Trump). Les États-Unis demandent alors un démantèlement complet des capacités d’enrichissement de l’uranium et un contrôle de la militarisation potentielle du programme nucléaire, y compris les missiles balistiques. De son côté, l’Iran revendique son droit inaliénable à la maîtrise du cycle complet de l’uranium, de l’extraction du métal à son enrichissement et au retraitement des déchets. Il invoque l’article IV du TNP qui prévoit le soutien de l’AIEA au nucléaire civil pour les pays signataires.

L’État voyou par excellence. Sous le régime impérial du Shah, l’Iran est considéré par les États-Unis comme un État « paria », qui se comporte brutalement vis-à-vis de sa propre population. En 1979, la République islamique d’Iran prend en otage le personnel de l’ambassade américaine à Téhéran pendant 444 jours. L’image du pays se dégrade sur la scène internationale au point que les administrations américaines successives le qualifient d’État « non respectueux des règles » au mieux et d’État « voyou » au pire. Ces termes désignent un État dont les comportements sont jugés menaçants pour la sécurité internationale, s’il poursuit un programme de destruction massive, utilise le terrorisme comme instrument politique ou représente une menace contre les intérêts occidentaux. Selon la doctrine de politique étrangère de l’administration Clinton (1993-2001), deux groupes d’États évoluent sur la scène internationale : les « rationnels » à traiter par la diplomatie et les « agressifs » ou « voyous » à contenir. Parmi ces derniers, figuraient l’Iran, l’Irak, la Corée du Nord et la Libye. En 2003, l’opération internationale « Iraqi Freedom », dirigée par les États-Unis (administration Bush fils) renverse le régime irakien. La Corée du Nord, qui fait l’objet de sanctions diverses, n’a pas de relations diplomatiques avec les États-Unis depuis sa création en 1948. Elle est sortie du TNP en 2003 et a procédé à son premier essai nucléaire souterrain en 2006. La Libye et l’Iran ont réprimé leur population, promu une idéologie révolutionnaire anti-occidentale et utilisé les attentats, en Occident ou à contre des emprises occidentales chez eux, comme instruments de leur politique étrangère. Ils ont fait l’objet de sanctions et subi des attaques militaires par les États-Unis. Tous deux parties au TNP, ils ont développé un programme nucléaire. Toutefois, la Libye a accepté de démanteler le sien en décembre 2003 et normalisé ses relations diplomatiques avec les États-Unis, qui ont levé leurs sanctions en septembre 2004. En outre, elle a signé un mémorandum d’entente avec la France, en 2007, portant sur la coopération dans le domaine des applications pacifiques de l’énergie nucléaire. De son côté et après douze ans de négociations, l’Iran a conclu, en 2015, un accord avec les P5+1 (voir plus haut) visant à limiter son programme nucléaire à des fins civiles en échange de la levée des sanctions. En 2018, quoique l’AIEA ait constaté que l’Iran ait respecté ses engagements, les États-Unis ont rétabli une campagne de pression maximale contre l’Iran. Ils ont justifié leur décision d’abord par la durée trop limitée de certaines restrictions. Ensuite, ils ont estimé que le JPCoA ne traitait pas suffisamment des actions de l’Iran jugées déstabilisatrices dans la région. Il s’agissait du développement du programme de missiles balistiques et du soutien de l’Iran aux mouvements islamistes (Hezbollah au Liban, Hamas dans la bande de Gaza et Houthis au Yémen). Dans les années 2000, les analyses de la prolifération nucléaire se sont concentrées sur la « rationalité » des États et soulignent le caractère « ambigu » du comportement de l’Iran dans ce domaine pour des raisons religieuses.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : la confrontation Israël-Iran de juin 2025

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie




Asie du Sud : l’affrontement Inde-Pakistan de mai 2025

En représailles à des attentats terroristes au Cachemire, l’Inde a lancé l’opération de quatre jours (7-10 mai 2025) « Sindoor » contre le Pakistan, qui a utilisé des armements chinois au combat.

Thibault Fournol et Tom Abram, chargés de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, analysent cette crise, la plus grave depuis la guerre indo-pakistanaise de 1971, dans un article publié dans la revue Défense & Industries de juillet 2025.

L’Inde. Selon New Delhi, la première phase de l’opération « Sindoor », qui a duré 23 minutes, a visé, avec une grande précision, des infrastructures situées dans neuf sites au Pakistan et attribuées aux mouvements terroristes Lashkar-e-Taiba et Jaish-e-Mohammed, en réduisant au maximum les dommages collatéraux. L’ONU a reconnu que le premier avait commis des attentats, contre le Parlement indien à New Delhi en 2001 et à Mumbai en 2006 et 2008, et que le second avait attaqué les forces de sécurité indiennes au Jammu-et-Cachemire en 2016 et 2019. Dans la nuit du 6 au 7 mai, l’armée de l’Air indienne a brouillé au préalable le système pakistanais de défense aérienne pour s’assurer une liberté d’action. La guerre électronique permet de neutraliser, temporairement, les capteurs adverses dans un souci d’éviter, autant que possible, des pertes humaines et matérielles. Les infrastructures militaires n’ont donc pas été ciblées par des frappes, afin d’éviter toute escalade qui aurait déclenché un conflit conventionnel plus coûteux que les pertes possibles encourues par « Sindoor » (voir plus loin). Le Pakistan a riposté par l’opération « Bunyan-un-Marsous » consistant en l’envoi de drones et de missiles qui, selon New Delhi, ont été neutralisés par la défense aérienne avancée. Celle-ci compte, notamment, des missiles moyenne portée Akash indiens, des missiles BrahMos russo-indiens et des systèmes anti-missiles sol-air S-400 russes de moyenne portée, dont trois sont opérationnels et deux autres seront livrés en 2026. Toutefois, le 8 mai, des drones indiens ont visé un site radar à proximité de Lahore. Le 9 mai, les chasseurs indiens ont procédé à des frappes contre quatre sites de défense aérienne. Une analyse de l’affrontement montre que la préservation physique des capteurs adverses, avant l’engagement aérien, semble s’inscrire dans le cadre d’une sous-estimation indienne des capacités du Pakistan à mener une guerre conventionnelle. S’y ajoute le manque d’anticipation, basé sur les expériences passées, des contre-attaques pakistanaises. En effet, en février 2019, l’Inde avait bombardé un camp d’entraînement terroriste dans la région de Balakot à la suite d’un attentat-suicide, perpétré par le Jaish-e-Mohammed contre des forces de sécurité indiennes et qui avait fait 44 victimes à Pulwama (Jammu-et-Cachemire). L’armée de l’Air pakistanaise avait alors procédé à des frappes limitées sur le Cachemire indien, déclenchant un affrontement aérien qui s’était soldé par la destruction d’un chasseur MiG-21 indien et la capture de son pilote, libéré deux jours plus tard en signe de désescalade. Pendant l’opération « Sindoor », le discours de New Delhi est passé de la légitimité de sa riposte aux attaques terroristes à la présentation des performances technologiques de ses moyens militaires engagés, notamment dans la défense aérienne. Le narratif du succès de « Sindoor » permet de valoriser les capacités de la production locale d’armement dans la cadre de l’initiative « Make in India », lancée en 2014 pour stimuler la production manufacturière nationale et attirer les investissements étrangers. Celle-ci vise aussi à réduire la dépendance extérieure dans le domaine de la défense, en favorisant la production locale d’équipements militaires et en encourageant les transferts de technologies et la montée en puissance de la base industrielle et technologique de défense. L’Inde souhaite en effet prendre place parmi les premiers producteurs et exportateurs d’armement dans le monde.

Le Pakistan. Dès le 9 mai, le Pakistan a annoncé la destruction de 5 avions de combat indiens, dont 3 Rafale, sur la base d’éléments matériels et techniques. Le 15 et le 28 mai, ce bilan passe à 6 avions, dont 4 Rafale. Or le 7 mai, la chaîne américaine CNN s’est fait confirmer la perte d’un seul Rafale par un représentant de l’avionneur français Dassault. Deux jours plus tard, le quotidien américain Washington Post cite plusieurs analystes qui ont identifié 1 Rafale et 1 Mirage 2000 parmi les débris. Le 31 mai à Singapour, en marge de la conférence internationale « Shangri-La Dialogue », le général Anil Chauhan, chef d’État-major des armées indiennes, a reconnu des pertes, sans les préciser, mais a réfuté les chiffres des autorités pakistanaises. En conséquence, il avait dû modifier la tactique pour assurer le succès des frappes ultérieures. Il a ajouté que 80 % de équipements militaires acquis par le Pakistan depuis quelques années proviennent de Chine, qui apporte aussi un soutien technique. Officiellement, celle-ci reste discrète sur les matériels utilisés, mais sa presse étatique souligne que le Pakistan a utilisé des chasseurs monomoteurs monoplaces J-10 chinois conter les Rafale indiens, alors qu’il possède aussi des F-16 américains. En outre, la Chine profite de l’occasion pour vanter les performances de ses équipements en situation de combat réel. Les médias chinois attribuent la « victoire pakistanaise » à l’interopérabilité entre le chasseur J-10, le missiles air-air longue portée (300 km) PL-15 et le systèmes sol-air HQ-9 (inspiré du S-300 russe), tous chinois. Le missile PL-15, qui équipe aussi l’avion de combat furtif J-20, intéresse particulièrement les autorités militaires américaines et taïwanaises. Toutefois, les performances des matériels chinois utilisés lors de l’affrontement indo-pakistanais restent difficiles à analyser en raison d’absence d’informations sur les conditions précises de l’engagement, la distance entre les aéronefs et l’altitude relative et l’usage du système de contremesures (détection et brouillage des menaces) Spectra du Rafale par les pilotes indiens. Le Pakistan importe de Chine des matériels pour ses forces armées terrestres, navales et aériennes. Il lui achète aussi des drones moyenne altitude longue endurance Wing Loong, CH-3 et CH-4. Son acquisition du J-10 semble répondre à celle du Rafale par l’Inde à la France. Enfin, l’affrontement de mai 2025 donne à la Chine l’opportunité de promouvoir ses matériels à l’export auprès des pays d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient, d’Asie du Sud-Est et d’Amérique latine. Déjà, elle a présenté le chasseur J-10 au salon international « Langkawi Air Show », tenu en Malaisie les 20-24 mai 2025, et au Salon international de l’aéronautique du Bourget les 16-22 juin.

Évolution du rapport de force. Ses victoires successives sur le Pakistan en 1948, 1965, 1971 et 1999 ont conforté l’Inde dans sa supériorité dans le domaine conventionnel. Le Pakistan, qui l’a prise en compte, a développé sa capacité nucléaire dès les années 1980 et renforcé ses moyens de guerre asymétrique. Il a cherché à accroître le coût d’une riposte conventionnelle pour l’Inde en s’appuyant sur le risque d’escalade nucléaire, tout en maintenant une pression constante sur la question du Cachemire en instrumentalisant la notion islamique de Djihad (guerre sainte). Dès sa création en tant que nation musulmane en 1947, le Pakistan a utilisé des groupes armés du Cachemire pour mener ses actions militaires, totalement ou en partie. L’utilisation avérée de matériels chinois dans l’affrontement indo-pakistanais de mai 2025 en fait de la Chine un acteur indirect. Cette dépendance accrue du Pakistan à l’égard de la Chine pourrait modifier l’équilibre stratégique avec l’Inde et la stabilité en Asie du Sud. En effet, le Pakistan envisage d’acheter à la Chine un avion d’alerte avancée KI-500, capable de détecter un chasseur à 470 km, et un système anti-missile balistique et antisatellite HQ-19, (portée 3.000 km). Selon des analystes indiens, la Chine peut transformer l’organisation et les capacités militaires du Pakistan et ainsi s’établir comme facteur d’équilibre face à l’inde.

Loïc Salmon

Asie du Sud : Inde et Pakistan se veulent des puissances nucléaires responsables

Chine : montée en puissance régionale et internationale

« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial




Extrême-Orient : l’axe stratégique Russie-Corée du Nord

L’accord de partenariat stratégique signé en juin 2024 entre Moscou et Pyongyang officialise l’envoi effectif de troupes nord-coréennes en Russie en échange d’une coopération technologique et économique.

Valérie Niquet, maître de recherche, l’explique dans une note publiée, le 7 janvier 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne), par la Fondation pour la recherche stratégique.

Coopération militaire. Pour la Corée du Nord, l’expérience de la guerre remonte à celle de Corée, commencée en 1950 et suspendue par l’armistice de 1953. La participation de soldats et d’officiers aux combats en Ukraine aux côtés des troupes russes lui donne l’opportunité d’évaluer leurs compétences opérationnelles. Les services de renseignement de la Corée du Sud estiment que les effectifs nord-coréens présents dans la région de Koursk en Russie seraient passés de 3.000 hommes à 10.000 au cours de l’année 2024. En septembre 2025, ils évaluent leurs pertes à 2.000 tués sur le front ukrainien. Selon Valérie Niquet, les informations divergent sur le degré d’intégration des troupes et officiers nord-coréens et sur leur niveau d’autonomie opérationnelle. Certaines sources nord-coréennes ont reconnu que six officiers auraient été tués dans une zone sous contrôle russe à l’Est de l’Ukraine. Le partenariat stratégique entre la Russie et la Corée du Nord inclut une clause d’assistance mutuelle. En cas de guerre résultant d’une invasion armée, les deux parties se garantissent une aide militaire, justifiant l’envoi de forces nord-coréennes d’appoint dans la région de Koursk ou dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie. Depuis 2022, début de la guerre en Ukraine, et jusqu’à la fin 2024, la Corée du Nord aurait fourni environ trois millions d’obus et plusieurs dizaines de missiles balistiques à la Russie, de quoi combler les manques de son industrie de défense. L’envoi de troupes nord-coréennes pourrait révéler leurs faiblesses dans leur préparation au combat. En outre, il permet, aux services de renseignement militaires sud-coréens, d’analyser et de mieux comprendre leurs modes opératoires, notamment le rôle des commissaires politiques et des officiers, surtout si ces troupes bénéficient d’une éventuelle autonomie opérationnelle. Il leur serait aussi possible de mener des opérations de guerre psychologique envers des soldats nord-coréens, inexpérimentés et peu motivés, pour les inciter à déserter. La coopération militaire avec la Russie permettrait à la Corée du Nord de tester, en temps de guerre, les performances de ses missiles dont la précision reste encore limitée. Le 30 octobre 2024, la Corée du Nord a tiré un missile intercontinental qui a parcouru 7.000 km, distance supérieure aux tirs précédents et indiquant des progrès dans la motorisation, consécutifs à la coopération avec la Russie. Cette coopération militaire pourrait s’étendre au développement d’un système nord-coréen de surveillance spatiale sous l’égide de la Russie. De son côté, celle-ci, en apportant un soutien militaire renforce la capacité de la Corée du Nord à mener un conflit contre la Corée du Sud. L’ampleur et la nature de cette aide pourraient accélérer le développement du programme balistique et nucléaire de la Corée du Nord et renforcer sa crédibilité. En effet, la Russie, qui a effectué des essais nucléaires dans l’atmosphère, pourrait fournir des informations importantes dans ce domaine à la Corée du Nord, qui n’a procédé qu’à des tirs souterrains. Enfin, l’assistance militaire russe pourrait inclure les capacités de ciblage des missiles et la production d’armes nucléaires tactiques et de torpilles avec une charge nucléaire.

Conséquences diplomatiques. Le partenariat stratégique porte aussi sur les approvisionnements de la Corée du Nord en denrées alimentaires, qui manquent, en charbon, pour le chauffage en hiver, et en pétrole, indispensable au fonctionnement des forces armées. En outre, la Russie aurait accepté de transférer 9 M$ en devises sur un total de 30 M$ gelés dans les banques russes. En effet, depuis 2006, la Corée du Nord reste soumise aux sanctions économiques internationales décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU à la suite du premier essai de son programme nucléaire militaire. Or la survie du régime nord-coréen, devenu héréditaire depuis 1945, dépend en effet des fournitures en nourriture, énergie et devises étrangères. Membre du conseil permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie, qui avaient soutenu ces sanctions, a opposé son veto, en mars 2024, au renouvellement du mandat du groupe d’experts chargés d’en surveiller l’application. Lors de sa visite à Pyongyang en juin 2024 pour la signature du partenariat stratégique, le président russe Vladimir Poutine s’est prononcé en faveur d’une révision du régime de sanctions imposées par le Conseil de sécurité, y compris celles contre la Corée du Nord. Par ailleurs, l’entrée des troupes nord-coréennes sur le théâtre ukrainien peut avoir des conséquences sur la stabilité en Asie. En effet, grâce à son expérience du combat, la Corée du Nord pourrait multiplier les provocations contre la Corée du Sud au risque d’un dérapage. La France, qui renforce ses partenariats dans la zone Indopacifique, a condamné cette participation nord-coréenne. Le 2 mai 2025, le site France Diplomatie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères précise : « Il s’agit d’une escalade dans le soutien militaire massif de la Corée du Nord à la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. Cet acte hostile a des conséquences directes sur la sécurité des Européens et plus généralement sur la sécurité internationale ». Selon Valérie Niquet, l’implication de la Corée du Nord dans ce conflit consolide sa position diplomatique sur la scène internationale et accroît sa marge de manœuvre vis-à-vis de la Russie, du Japon et de la Chine. Pyongyang tente ainsi de retrouver sa position stratégique d’avant la chute de l’URSS (1991), quand la rivalité sino-soviétique permettait un jeu triangulaire plus favorable à ses intérêts. De son côté, la Chine, qui a signé un traité d’assistance mutuelle avec la Corée du Nord en 1961, entretient aujourd’hui un « partenariat sans limites » avec la Russie. Mais les intérêts de ces trois pays divergent en ce qui concerne la péninsule coréenne. La Chine considère la Corée du Nord comme un État tampon face à la Corée du Sud et à la présence américaine. Compte tenu de ses difficultés économiques croissantes et pour maintenir l’absence de tensions non maîtrisées dans on voisinage immédiat, elle s’oppose à tout ce qui pourrait encourager la Corée du Nord à l’escalade dans la péninsule. En revanche, la situation se présente différemment en Ukraine. Une participation accrue des forces nord-coréennes pourrait favoriser un prolongement de la guerre, accentuant la pression sur l’Europe et contribuant à diviser les Alliés, surtout avec le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis (janvier 2025). Une prolongation de la guerre pourrait également détourner l’attention des pays européens sur le maintien de la stabilité dans le détroit de Taïwan. De son côté, le Japon insiste régulièrement sur l’existence d’un lien direct entre la guerre en Ukraine et le risque d’un conflit en Asie, en raison de la coopération renforcée de la Corée du Nord avec la Russie. Outre une confrontation dans la péninsule coréenne, il redoute l’ouverture d’un autre front dans le détroit de Taïwan auquel son alliance avec les États-Unis devrait faire face. Il compte donc renforcer ses capacités militaires, notamment par l’acquisition de moyens de frappe à longue portée, censées avoir un effet dissuasif. Lors du sommet de l’APEC (coopération économique dans l’Asie-Pacifique) en novembre 2024, le Japon, les États-Unis et la Corée du Sud ont réaffirmé l’importance de leur coopération trilatérale dans la durée et rappelé que l’envoi de troupes nord-coréennes en Russie lie la sécurité de l’Europe à celle de l’Asie. Un accord sur l’Ukraine rendrait la Russie moins dépendante de la Chine et permettrait une relation moins tendue avec le Japon, qui revendique les îles Kouriles occupées par la Russie depuis 1945 (carte).

Loïc Salmon

Indopacifique : engagement accru de la Russie

Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

Missile : l’ICBM Hwasongpho-18 (HS-18) de la Corée du Nord




« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

Le resserrement des liens entre la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord augmente le risque de propagation des conflits dans le monde. La France se prépare à des attaques hybrides, parallèlement à une éventuelle guerre de haute intensité proche de l’Europe à l’horizon 2027-2030.

Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale l’explique dans le document « Revue nationale stratégique 2025 » (RNS 2025), rendu public à l’occasion de la fête nationale du 14 juillet.

Menaces. La Russie désigne régulièrement la France et l’Europe comme ennemies. Cette hostilité, au nom de la « Russie éternelle » en lutte contre « l’Occident décadent », laisse envisager une guerre contre l’Europe après celle en Ukraine. Cette bataille des idées met en œuvre certaines convergences idéologiques de la Russie, de l’Iran et de la Corée du Nord, matérialisées par de votes communs à l’ONU ciblant le modèle de démocratie libérale et d’humanisme de l’Europe. La Russie prétend exercer une tutelle sur les territoires où vivent des Russes ou des russophones et pourrait lancer des offensives en Moldavie, dans les Balkans ou contre des pays membres de l’OTAN (Pologne, Finlande, Estonie, Lettonie et Lituanie) pour tester la cohésion de l’Alliance atlantique. La poursuite du soutien militaire à l’Ukraine préserve les intérêts immédiats de l’Europe, dont la sécurité future dépendra des modalités d’une paix durable fondée sur le droit international. Une nouvelle agression russe en Europe pourrait se produire en même temps qu’une opération majeure sur un autre théâtre dans le monde entraînant une diversion des forces armées américaines. Les hypothèses d’une gestion de crise ou d’un conflit avec un soutien très réduit des États-Unis deviennent possibles. La France, seul État membre de l’Union européenne à disposer de l’arme nucléaire et d’une doctrine adaptée, apporte une contribution majeure à la sécurité de l’Europe, joue un rôle moteur dans son réarmement stratégique et pourrait ouvrir le débat sur la protection des Alliés européens par sa dissuasion nucléaire. Par sa crédibilité, ses structures, ses mécanismes et sa légitimité, l’OTAN demeure la seule organisation capable de faire face collectivement à un conflit majeur sur le continent européen. Or l’hypothèse d’un retrait significatif des capacités américaines en Europe impose aux Alliés européens de construire des capacités crédibles. Cela implique une montée en responsabilité des pays européens dans l’OTAN, une coordination entre l’Union européenne et l’OTAN et une convergence stratégique entre les pays européens volontaires. Des partenariats permettraient de monter des coalitions adaptées à des d’objectifs stratégiques, capacitaires, migratoires, démographiques, économiques et climatiques.

Risques sécuritaires. Outre la persistance de la menace terroriste djihadiste, les démocraties se trouvent fragilisées par l’accumulation de crises : effondrement de la biodiversité, changement climatique, pandémies, crises alimentaires, amplification des migrations et vieillissement des populations. La résonnance immédiate de crises extérieures sur la scène intérieure nécessite une réponse globale des services de l’État pour préserver les intérêts fondamentaux d’une nation. Ces derniers sont menacés par le crime organisé, l’insécurité, la santé publique, la corruption ou l’atteinte à l’État de droit. Ces risques se renforcent par les collusions entre le crime organisé, les réseaux terroristes et les groupes non étatiques engagés dans des stratégies hybrides. Facteurs de déstabilisation pour la France et ses partenaires, ils portent atteinte à l’économie, la solidarité et la cohésion nationales. Les champs de conflictualité s’entremêlent à ceux de la compétition avec la manipulation de l’information et les cyberattaques. La sécurité nationale inclut des aspects politique, économique, intérieur, diplomatique et militaire. Sa dimension juridique permet de contrer les manœuvres des pays compétiteurs de la France et de protéger ses intérêts. Pour les pays européens, la multiplication des attaques hybrides, avec une importante dimension subversive, souligne la nécessité de renforcer leur capacité de protection et d’en imposer un coût à l’adversaire.

Guerres technologique et économique. Les États-Unis et la Chine investissent massivement dans les technologies de défense, dont l’évolution s’accélère. Tout retard pourrait entraîner un déclassement stratégique majeur pour la France et les pays européens, notamment en matière d’intelligence artificielle appliquée à l’appui aux opérations. Une base industrielle et technologique de défense européenne devient nécessaire pour produire en masse, tout en innovant dans l’intelligence artificielle, les systèmes autonomes, les capteurs, le quantique, la guerre électronique, l’hypervélocité et l’énergie dirigée. Elle implique d’appliquer la préférence européenne pour la conception, la production et l’achat, afin de la rendre agile, résiliente et performante sur le long germe. Les industries française et européennes se trouvent fragilisées par leur dépendance des grands acteurs américains du numérique, dont les capacités (Cloud et l’intelligence artificielle) sont indispensables pour suivre le rythme des innovations. Leurs chercheurs doivent maintenir l’accès aux bases de données américaines, qui rassemblent de nombreuses données internationales. Cette course technologique renforce les contraintes sur les industries française et européenne et nécessitent une stratégie de long terme pour protéger leurs actifs matériels et immatériels sensibles par des investissements publics ou privés. Pour garantir leur souveraineté, la France et l’Europe doivent sécuriser l’accès aux énergies fossiles, terres et minerais rares. Les dépendances stratégiques imposent d’anticiper les risques économiques induits par un conflit potentiel, notamment dans le cas de Taïwan, principal fournisseur de semi-conducteurs. Enfin, les perspectives d’autonomie stratégique et de souveraineté industrielle européenne se trouvent fragilisées par les efforts de certains pays (Chine et États-Unis) pour imposer de nouveaux standards dans le cadre normatif international applicable.

Objectifs stratégiques. La France se réarme et se fixe 11 objectifs stratégiques à atteindre d’ici à 2030. Le 1er concerne sa dissuasion nucléaire indépendante et souveraine, dont la crédibilité politique, opérationnelle et technique se fonde sur le renouvellement des composantes aéroportée et océanique. Le 2ème porte sur la résilience pour faire face, simultanément, à des crises intérieures et des actions hybrides adverses sur le territoire national et participer à un engagement majeur extérieur, grâce aux forces morales de la nation. Le 3ème concerne le soutien économique et industriel par des efforts budgétaires et la maîtrise de la dette publique. Le 4ème porte sur la résilience cyber pour rendre les cyberattaques très coûteuses pour les attaquants. Le 5ème concerne la défense de l’Europe dans le cadre d’un pilier européen renforcé et équilibré de l’OTAN. Le 6ème concerne la résilience de l’Europe dans les domaines capacitaire, technologique, énergétique et opérationnel pour se défendre de manière autonome. Le 7ème porte sur un nouveau partenariat de la France en Afrique, la consolidation de son engagement au Proche et Moyen-Orient, la contribution à la stabilité en Méditerranée et en mer Rouge, le renforcement de la coopération en Indopacifique et la promotion du multilatéralisme. Le 8ème concerne le renforcement des capacités de renseignement, de l’anticipation interministérielle et de la pensée stratégique. Le 9ème porte sur les capacités de réponse dans les champs hybrides (cyberespace, sphère informationnelle, opérations militaires, droit et économie). Le 10ème concerne la poursuite et l’accélération du réarmement militaire à l’horizon 2030. Le 11ème concerne l’excellence académique, scientifique et technologique au service de la souveraineté française et européenne.

Loïc Salmon

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Ukraine : les enseignements de trois ans de guerre

Défense : « Revue nationale stratégique 2022 »

 

 

 




Indopacifique : engagement accru de la Russie

Pour des raisons économiques et stratégiques, la Russie veut réduire l’influence de l’Occident parmi de nombreux pays de la zone Indopacifique, partisans d’un non-alignement dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine.

Dans une note publiée en mars 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne) par la Fondation pour la recherche stratégique, sa directrice adjointe, Isabelle Facon, a présenté le rééquilibrage de la politique étrangère de la Russie dans cette région, entamé depuis dix ans et rendu indispensable après les sanctions internationales consécutives à son attaque contre l’Ukraine en 2022.

Les motivations de la Russie. De nombreux pays asiatiques ont condamné la Russie pour ses atteintes à l’intégrité territoriale de l’Ukraine mais n’ont pas suivi les pays occidentaux sur les sanctions à son encontre ni pour contribuer à son isolement diplomatique. La moitié des pays d’Asie du Sud-Est, la plupart de ceux d’Asie du Sud et toutes les îles du Pacifique n’ont pas participé à la conférence sur la paix en Ukraine tenue en Suisse en juin 2024. L’Inde et le Viêt Nam n’ont pas signé la déclaration conjointe et se sont systématiquement abstenu lors des votes à l’ONU sur la guerre en Ukraine. De son côté, la Corée du Nord a signé un pacte de défense mutuelle avec la Russie en juin 2024. En 2016, « la région Asie-Pacifique » et non pas la « zone Indopacifique » (concept américain) occupait la septième place dans la liste des priorités de la diplomatie russe. En 2023, elle monte à la quatrième. La Russie entend y développer des coopérations économiques, sécuritaires et humanitaires. Depuis près de vingt ans, elle manifeste son opposition aux alliances des États-Unis avec des pays de la région. Ce sentiment s’est renforcé récemment par le rapprochement entre certains pays asiatiques et l’OTAN, le déploiement de systèmes antimissiles américains et le projet de déploiement de missiles balistiques américains de portées intermédiaires (1.000-5.500 km). Le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Singapour et Taïwan sont inscrits sur la liste des pays inamicaux. Par ailleurs, le « Quad », alliance formée en 2007 entre l’Inde, l’Australie, le Japon et les États-Unis, vise à promouvoir la sécurité régionale et la coopération économique dans la zone Indopacifique. Moscou considère le Quad comme un élément de division de la zone en deux blocs selon le modèle de la Guerre froide (1947-1991). Conséquence de son rapprochement continu avec la Chine depuis le milieu des années 1990, la Russie affirme que les stratégies des pays occidentaux dans la zone Indopacifique, qui n’englobent pas l’Afrique orientale ni le golfe Arabo-Persique, visent surtout à contenir l’influence de la Chine. De son côté, Pékin soutient Moscou dans sa volonté d’influence en Europe. Condamnant toutes deux l’élargissement de l’OTAN, Russie et Chine ont notamment créé « l’Organisation de coopération de Shanghai » (OCS) en 2001 avec le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Y ont ensuite adhéré l’Inde et le Pakistan en 2017 et l’Iran en 2023. Mongolie, Biélorussie et Afghanistan ont le statut d’observateurs. En outre, 14 pays non-membres participent aux discussions : Arménie, Turquie, Azerbaïdjan, Égypte, Koweït, Bahreïn Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Népal, Sri Lanka, Maldives, Birmanie et Cambodge. En 2018, l’OCS a affirmé son soutien à la politique chinoise des « Nouvelles routes de la soie » connues en Indopacifique sous le nom de « Belt and Road Initiative » (BRI). L’OCS permet notamment à la Russie de se trouver au cœur des grands équilibres et flux économiques mondiaux et ainsi éviter un déclassement international, consécutif à sa guerre contre l’Ukraine.

Les intérêts de la Russie. Depuis la décennie 2010, la Russie estime que la zone Indopacifique, marquée par la rivalité entre les États-Unis et la Chine, deviendra l’un des théâtres essentiels où se jouera la redéfinition de l’ordre international débarrassé de l’influence dominante de l’Occident. Selon elle, la complexification des rapports de forces dans la région devrait entraîner, à terme, un décrochage des États-Unis de l’Europe, réflexion partagée par les pays européens. De leur côté, les pays asiatiques craignent qu’un « théâtre européen actif » rende les États-Unis moins disponibles dans la zone Indopacifique. En 2012, la Russie crée un ministère dédié à l’Extrême-Orient et, à partir de 2015, organise un forum économique annuel à Vladivostok avec quatre objectifs. Le premier concerne la relance du développement de l’Extrême-Orient russe grâce au dynamisme économique de l’Asie-Pacifique, via l’exportation d’hydrocarbures russes contre des investissements et des achats de technologies avancées. Le deuxième objectif vise à compenser la diminution des liens économiques avec l’Occident, affectés par des sanctions mutuelles après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Le troisième objectif concerne la permanence de l’image de grande puissance de la Russie en pesant politiquement dans l’Asie-Pacifique. Le quatrième consiste à limiter les risques d’une relation économique trop contraignante avec la Chine en développant celles avec le Japon, l’Inde et les dix pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, surtout avec le Viêt Nam et l’Indonésie. En 2016, Moscou évoque l’idée d’un partenariat eurasiatique et de liens entre « l’Union économique eurasiatique », que la Russie domine, et la Chine via son projet BRI (voir plus haut). Il compte aussi sur les perspectives de la « Route maritime du Nord », via l’océan Arctique, pour les communications logistiques avec les pays d’Asie orientale, du Sud et du Sud-Est. Depuis 2022, il devient vital pour la Russie de compenser les effets des sanctions économiques et politiques européennes par un engagement accru en Asie-Pacifique. Elle cherche à y prendre ou consolider des parts de marché et contrer les efforts diplomatiques occidentaux dans la région pour l’isoler. Son discours officiel insiste sur l’union des potentialités de tous les États et des organisations régionales d’Asie-Pacifique, notamment l’ASEAN, l’OCS et l’Union économique eurasiatique.

L’évolution de l’Inde. Le partenariat, déjà ancien, avec l’Inde constitue pour la Russie un élément clé dans sa politique asiatique et un facteur d’équilibre de sa relation avec la Chine. Dès la fin des années 1990, des rencontres régulières entre les ministres des Affaires étrangères de la Russie, de l’Inde et de la Chine ont conduit à soutenir le concept des « BRICS » regroupant, en 2011, le Brésil, la Russie, l’Inde et l’Afrique du Sud. En 2017, l’Inde intègre l’OCS. Or son adhésion au Quad (voir plus haut) la même année est perçue par Moscou comme une manœuvre des États-Unis pour affaiblir la coopération indo-russe et renforcer la pression sur la Chine. Lors du sommet de l’ASEAN en 2019, la Russie déclare que la promotion du concept américain « d’Indopacifique » vise notamment à entraîner l’Inde dans une confrontation avec la Chine. Selon de nombreux politologues russes, la neutralité traditionnelle de l’Inde commence à s’éroder. De son côté, l’Inde cherche à diversifier ses fournitures d’armement mais entend maintenir une coopération avec la Russie dans ce domaine et celui du nucléaire. Elle manifeste aussi son intérêt pour le développement de l’Extrême-Orient russe en proposant un crédit d’un milliard de dollars pour y financer des projets. En outre, Moscou et New Delhi ont conclu un accord sur l’établissement d’une route maritime entre Vladivostok (côte Est de la Russie) et Chennai (côte Est de l’Inde), opérationnelle en 2024, pour favoriser le commerce bilatéral en réduisant la durée de transport entre la route traditionnelle entre Saint-Pétersbourg (côte Ouest) et Mumbai (côte Ouest). Enfin, pour mémoire, les BRIC se sont agrandis en « BRICS+ » avec les adhésions de l’Égypte, des Émirats arabes unis, de l’Éthiopie et de l’Iran en 2024 puis de l’Indonésie en 2025. Actuellement, les BRIC+ représentent 50 % de la population dans le monde et réalisent 35 % du produit intérieur brut mondial.

Loïc Salmon

Stratégie : l’Indopacifique, vision du monde et concept militaire

Indo-Pacifique : les partenariats de sécurité des Etats insulaires

Asie-Pacifique : Inde, Chine et Taïwan, acteurs de la sécurité