Armée de Terre : la puissance terrestre à l’horizon 2035

Les crises commencent et se terminent avec une présence de soldats au sol. La fulgurance caractérise une opération extérieure, quand le territoire national est sanctuarisé. Or la guerre à haute intensité en Ukraine rappelle l’importance et la nécessité de la puissance terrestre.

Cela ressort du colloque, organisé le 20 septembre 2022 à Paris, par l’Etat-major de l’armée de Terre (EMAT). Y sont intervenus : le général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le colonel Pierre Biclet, Bureau études et stratégies à l’EMAT ; le général de brigade (2S) Olivier Kempf, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique ; le professeur Martin Motte, École pratique des hautes études ; le colonel Remi Pellabeuf, Bureau plans à l’EMAT ; le colonel (er) Michel Pesqueur, chercheur associé à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire ; le professeur Olivier Zajec, directeur de l’Institut d’étude de stratégie et de défense.

Nature et enjeux. La guerre en Ukraine, déclenchée par la Russie, souligne le retour à la conquête territoriale. La puissance terrestre, à savoir la faculté d’imposer sa volonté à l’adversaire par des moyens militaires, nécessite l’aptitude à évoluer au sein et au contact de la population d’un territoire. Elle permet de l’organiser, souvent au prix du sang, et de le valoriser sur le plan politique. Toutefois, l’effort de guerre implique une synergie, variable selon les opérations, entre les forces terrestres, navales et aériennes, nationales et alliées. En outre, il faut disposer d’une réserve suffisante en personnels, munitions et équipements, afin de répondre à une surprise stratégique et à rendre l’engagement durable. La puissance terrestre repose sur la volonté et les compétences des décideurs et des combattants, mais aussi sur la résilience de la population civile du territoire national dans le cas d’un conflit de haute intensité. La supériorité opérationnelle dépend de la capacité à entrer en premier sur un théâtre d’opération et de celle de nation-cadre dans une coalition pour percer les défenses adverses. La manœuvre interarmées exige d’abord de s’adapter à la géographie discontinue du milieu terrestre (cours d’eau, montagnes etc.) à laquelle se superpose une géographie humaine, sociale et politique spécifique, constituée par les villes, la culture et l’histoire. Ensuite, il s’agit de déployer des aptitudes et des savoir-faire en matière de reconnaissance, de défense sol-air, de génie et d’artillerie pour évoluer dans des environnements différents. Enfin, il faut évaluer les effets à produire et les dimensions des moyens à déployer sur le terrain. Pour décourager l’adversaire et s’imposer à lui, la puissance terrestre doit rechercher huit facteurs de supériorité opérationnelle, gages de crédibilité : compréhension ; coopération ; agilité, masse, endurance, force morale ; influence ; performance du commandement.

Besoins opérationnels et capacitaires. Le conflit russo-ukrainien et les crises au Sahel (opération « Barkhane »), au Yémen, en Syrie, en Éthiopie et dans le Haut-Karabagh rappellent que la guerre demeure parfois une solution à des problèmes politiques, sociaux ou territoriaux. En vingt-cinq ans, la notion de « territoire », avec ses dimensions politique, humaine et identitaire, a été occultée par la dilution entre la notion d’une « étendue géographique », dépassant les limites des États, et celle de « plateforme interconnectée ». Or l’évolution en cours, perçue au niveau européen, tend vers une réinsertion du territoire entre les étendues géographiques et les plateformes. Le rapport au territoire revient en force dans l’équilibre des puissances. La politique internationale a longtemps été pensée en fonction de la fluidité des rapports, de la convergence des valeurs et de la fusion des intérêts. Elle a eu un impact sur la compréhension de l’équilibre entre les milieux terrestre, maritime et aérien et donc sur les opérations interarmées. Pour sa part, l’armée de Terre prend en considération le temps, le lieu et le facteur humain dans la conduite de la guerre. D’abord, les opérations durent longtemps, notamment vingt ans en Afghanistan (2001-2021), huit ans pour « Barkhane » (2021-2022), déjà huit ans au Yémen (depuis 2014) et sept mois en Ukraine (depuis le 24 février 2022) à la date du colloque. Ensuite, les opérations, irrégulières ou conventionnelles, nécessitent une projection de forces à des milliers de kilomètres du territoire national ainsi que des relèves et des soutiens pour poursuivre le conflit dans la durée. Malgré le facteur multiplicateur de la technologie, tout conflit dépend du nombre de combattants déployés et de la capacité à le renouveler. Depuis les années 1970, les opérations extérieures de la France lui ont coûté 600 à 800 décès. Or ce bilan équivaut à un mois et parfois une semaine de combats en Ukraine. Par ailleurs, la prolifération des drones et des satellites d’observation rend le champ de bataille de plus en plus transparent. L’effet de surprise d’un engagement se trouve ainsi difficilement réalisable, en raison de la détection de la concentration locale de troupes. Outil de la puissance terrestre, le système de force aéroterrestre s’articule autour de cinq capacités imbriquées : commandement ; renseignement ; destruction ; protection ; logistique. Pour disposer d’un outil cohérent à l’horizon 2035, l’armée de Terre devra concentrer ses efforts sur quatre axes. Le premier concerne la « prospective capacitaire » en partant de la menace pour imaginer le cadre d’engagement de demain par le développement de capacités futures, grâce à l’intelligence artificielle et la robotique, et de réfléchir aux choix à faire entre masse et technologie ou entre mobilité et protection. Le deuxième axe porte sur les études opérationnelles et les expérimentations technologiques, via la modélisation, la simulation et le jeu de guerre, en vue de cerner les effets tactiques recherchés. Le troisième axe concerne la cohérence des systèmes de forces. Outre l’adaptation à l’évolution des budgets alloués, il convient de prendre en compte les cycles de l’innovation, à savoir la solution urgente et accessible, mais vulnérable, ou la solution pérenne et souveraine, mais longue à construire. Le quatrième axe porte sur la cohérence entre le temps long et le temps court, créatrice des conditions de la rupture opérationnelle de demain. Les exemples historiques montrent que celle-ci ne résulte pas du hasard mais se prépare : évolution progressive de la phalange macédonienne à l’organisation divisionnaire ; lents développements technologiques de l’arbalète au radar ; conception doctrinale innovante, comme l’emploi du couple char-avion allié à la radio. La convergence de ces trois domaines pourrait aussi conduire à une rupture opérationnelle.

Conséquences et perspectives. A l’affrontement militaire entre la Russie et l’Ukraine se superpose l’antagonisme de deux régimes politiques avec un impact économique sur les populations extérieures, dont le chauffage en hiver et les hausses des prix de l’énergie. Au sein de l’Union européenne, les États membres divergent sur la pondération des menaces mais partagent un socle commun de valeurs et demeurent solidaires par rapport au danger. Il leur reste à définir et harmoniser un besoin commun de capacités miliaires. La France a fait le choix d’un modèle d’armée aussi complet que possible pour empêcher un ennemi de le contourner dans des conflits de basse ou de haute intensité. Par ailleurs, l’effet des réseaux sociaux sur les opinions publiques bouleverse la conduite des opérations, car le champ informationnel risque de porter atteinte à la crédibilité des armées. La puissance terrestre se déploie avec efficacité quand elle parvient à tenir une position d’équilibre entre trois domaines : la solidarité stratégique de l’Union européenne dans le combat éventuel d’armée contre armée ; la prévention et l’influence dans l’arc de crise de l’Afrique aux Proche et Moyen-Orient ; le territoire national par l’esprit de défense.

Loïc Salmon

Armée de Terre : comment faire la guerre autrement

Armée de Terre : intervenir dans tous les types de conflits

Armée de Terre : le chef tactique dans un combat futur de haute intensité




Défense : le « Métavers », nouveau champ de bataille

Le réseau social « Métavers », évolutif dans le monde virtuel et interactif en temps réel, offre des possibilités en matière de formation, de renseignement, d’influence et de recrutement pour les armées, mais présente aussi des risques.

Cela ressort d’un colloque organisé, le 1er décembre 2022 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre (CDEC). Y sont notamment intervenus : Mathieu Flaig, société de conseil en systèmes et logiciels informatiques SQORUS ; le colonel Samir Yaker, CDEC ; l’ingénieur civil Hervé Cicchelero, Direction générale du numérique et des systèmes d’information et de communication ; le colonel Jean-Gabriel Herbinet, État-major de l’armée de Terre ; le lieutenant-colonel Raphaël Briant, Direction générale des relations internationales et de la stratégie ; le lieutenant-colonel Hubert de Quièvrecourt, direction des ressources humaines de l’armée de Terre ; le lieutenant-colonel Fabien Simon, État-major de l’armée de Terre/Cyber ; le général de division Pierre-joseph Givre, directeur du CDEC.

Perspectives techniques. L’internet a connu plusieurs évolutions, indique Mathieu Flaig. Le web 1.0 porte uniquement sur la lecture avec les moteurs de recherche dont Google et Yahoo. Le web. 2.0 permet en outre d’écrire et d’échanger via les réseaux sociaux, dont Facebook et Twitter. Le web 3.0 y ajoute la confiance et la vérification au moyen de diverses plateformes et des lunettes pour le virtuel. Persistant et massivement évolutif, le Métavers, réseau de mondes virtuels interconnectés, est axé sur l’interaction en temps réel où les gens peuvent travailler, réagir socialement, effectuer des transactions, jouer et même créer des environnements. La fusion entre le réel et le virtuel s’effectue déjà par l’intermédiaire de l’ordinateur ou du smartphone. La société américaine Meta, fondée en 2004, a rejoint les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazone et Microsoft). Environ 25 % des gens passeront une heure par jour à naviguer sur internet en 2026. Le marché du Métavers est estimé à 13 Mds$ en 2030. Toutefois, 60 % des gens ne semblent guère enclins à faire leur marché de façon virtuelle.

Espace de confrontation. La stratégie consiste à imposer sa volonté face à celle de l’ennemi, rappelle le colonel Yaker. Dans le triptyque « compétition, confrontation et affrontement », la formule « gagner la guerre avant la guerre » s’inscrit dans la phase de compétition. La victoire stratégique résulte de la modification du comportement de l’adversaire au moyen de la guerre informationnelle, qui influe sur sa prise de décision. Il s’agit de prendre l’ascendant sur lui en décidant plus vite que lui. Après une intervention foudroyante qui sidère l’adversaire, il convient d’évaluer l’opération militaire en termes de pertes et de gains potentiels avec les conséquences sur la liberté d’action du chef. La stratégie de communication fixe un code des opérations pour que la population, présente sur le théâtre, en comprenne le sens. Celle-ci de répartit en trois catégories : la première, hostile, qu’il faut discréditer ; la deuxième qui doute et qu’il faut convaincre ; la troisième, favorable, dont il faut renforcer les convictions. Ainsi, la guerre en Ukraine met en en œuvre l’affrontement physique avec les forces russes, la résilience de la nation et ses forces morales (valeurs et patriotisme). A terme, le Métavers prendra aussi en compte les forces morales. Par ailleurs, la conflictualité devient multi-champs, à savoir terre, mer, air et cyber, avec les défis de l’interopérabilité et de la connectivité. Le renseignement tactique est recoupé et coté à 100 % ou 80 % selon les sources. L’armée de Terre se prépare à des opérations hybrides par la simulation et l’entraînement sur le terrain. La numérisation du champ de bataille apporte l’information juste au bon niveau de commandement, pour éviter une surcharge cognitive. Le Métavers va rendre encore plus complexe le travail de l’état-major. Le futur contrôle technologique devra conserver l’humain au centre de tout.

Potentialités militaires. Avant de se trouver dans la réalité du combat, le militaire va s’y préparer via le métavers, indique le lieutenant-colonel Briant. Les bases aériennes d’Orange et de Mont-de-Marsan disposent d’équipements créant un environnement représentatif de vol (photo). Le Métavers constitue un espace expérimental d’interopérabilité peu sécurisé, mais toutes les armées du monde vont se l’approprier. L’adversaire pourrait alors biaiser la reprogrammation, en vue de détruire la cohésion homme/machine. Il faudra pouvoir le déceler à temps pour ne pas se faire déposséder de la conduite de la guerre. Le couplage entre le réel et le virtuel permettra de simuler un champ de bataille à l’étranger pour une mise en situation opérationnelle. Aujourd’hui, souligne Hervé Cicchelero, la réalité allant très vite, l’ingénierie reste indispensable en progressant pas à pas et en acceptant de se tromper dans un monde physique, de plus en plus numérisé et virtualisé. En outre, gagner la guerre, en vue ensuite de négocier, nécessite une approche sociologique des gouvernants et une prise en compte des normes au niveau européen. En opération, les soldats n’emportent pas de téléphone personnel, qui localiserait leurs émotions à une date et un endroit précis, rappelle le lieutenant-colonel Simon. Il existe en effet des applications qui facilitent la fuite de données, dont les traces persistent après effacement. Des robots pourraient y être installés pour simuler une présence dans un endroit virtuel, afin de tromper l’adversaire. Le casque de Métavers enregistre des données personnelles, notamment la sudation, le pouls et l’expression du visage, signes de réaction au stress. Les données comportementales sont exclues de l’échange d’informations dans le cadre d’une coopération internationale. Toutefois, ces données permettent de cibler les personnels à recruter pour des métiers correspondant à leurs points forts. L’armée de Terre recherche chaque année des jeunes de 18-25 ans et devra donc prospecter le Métavers qu’ils connaissent bien, indique le lieutenant-colonel de Quièvrecourt. Déjà peu après leur arrivée, les recrues, coiffées d’un casque de vision virtuelle à 360°, se trouvent plongées dans une ambiance d’un combat violent ainsi que dans la mise en œuvre d’un canon ou la conduite d’un char. Bientôt, le recrutement pourra se faire en ligne. Selon le colonel Herbinet, des règles strictes relatives aux smartphones assurent la protection des données en opération. Pourtant, rien n’empêche des espions russes, chinois ou israéliens d’aller capter les données personnelles des futurs cadres de l’armée française… aux abords de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan !

Préparer demain. La discussion libre entre civils et militaires améliore la visibilité dans le « brouillard de la guerre », constate le général Givre. L’armée de Terre doit recruter des compétences et capter des talents. Dans ses champs d’action, elle doit utiliser le défensif en appui de l’offensif. Cela passe par l’exploitation des données, dont 80 % viennent de sources ouvertes. Le renseignement, destiné aux forces engagées en opération, doit provenir de toutes les sources possibles. Des robots pourront capter des informations sur le Métavers et lancer des leurres en temps réel. Le champ de bataille connaît une hybridation systématique. L’Ukraine, qui a militarisé sa société civile depuis l’invasion russe en 2022, dispose d’informaticiens capables de créer des applications en 48 heures pour la protection de ses systèmes et la saturation de ceux des forces russes. Pendant la guerre du Haut-Karabagh en 2020, les Azéris ont réagi très vite face aux Arméniens. Les décisions rapides reposent sur l’exploitation des données. La France, souligne le général, ne peut se permettre d’être en retard dans le Métavers. Seule, elle n’y parviendra pas et doit aller à la vitesse des autres en mobilisant toutes les intelligences. Les GAFAM ont déjà réalisé un réseau de très haut niveau technique… mis au service des Etats-Unis !

Loïc Salmon

Médias sociaux : tout n’est pas bon à dire en opérations

Armée de Terre : connaissance, coopération et influence

Armée de Terre : entraînement et juste équilibre technologique




Marines : défense et déni d’accès

Recours à l’espace, technologie de pointe, interopérabilité et combat collaboratif constituent les objectifs des Marines. Pour éviter toute surprise stratégique, Chine, Russie, Iran et Syrie misent sur l’interdiction maritime de zones.

Ces thèmes ont été abordés au cours d’un colloque organisé, le 17 octobre 2022 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et la Sogena (Société d’organisation et de gestion d’événements navals dont le salon Euronaval à Paris). Sont notamment intervenus : Philippe Gros, maître de recherche à la FRS ; Xavier Mesnet, directeur du segment naval chez Thales ; Didier Alary, consultant et chercheur à la Chaire Sirius (droit et management du secteur spatial).

L’espace. Les constellations de satellites, reliées entre elles et aux centres de contrôle terrestres, permettent de mener une guerre avec une très forte élongation en temps réel, souligne Didier Alary. Elles intègrent la géolocalisation par ondes radio fréquences et la liaison tactique 16 de l’OTAN et peuvent envoyer des données ISR en une minute. A partir de cinq satellites connectés, il est possible de repérer un navire qui n’a pas allumé son système d’identification automatique AIS, pourtant obligatoire depuis 2007. Cryptables, les communications spatiales par laser restent difficiles à intercepter.

L’interdiction maritime. Les opérations navales prennent en compte les dimensions multi-milieux et multi-champs, explique Philippe Gros. L’interopérabilité des différentes unités navales est rendue difficile par l’hétérogénéité de la planification et de la mise en œuvre des moyens. La connectivité pourrait être améliorée sur le plan technique, mais l’écart culturel et cognitif persiste entre les personnels des différents domaines. Sur le plan stratégique au niveau international, il s’agit de faire converger les futurs « clouds de combat » (mise en réseau, facteur de la supériorité informationnelle et décisionnelle), tout en préservant sa propre base industrielle et technologique de défense. Le partage d’informations reste hautement sensible dans les opérations cyber. L’échelle du temps varie selon les opérations, de la conception à la planification et la conduite. Ainsi dans le cyber, une action défensive vise un effet immédiat, mais une action offensive recherche un effet différé pour exercer une influence. Une manœuvre navale ou terrestre dure des heures, des jours ou des semaines, mais une manœuvre aérienne des heures ou des jours. Si les contre-mesures électroniques durent de quelques minutes à plusieurs semaines, les tirs de missiles surface-surface, air-surface ou surface-air se limitent à la minute. Toutefois, un consensus se dégage sur les procédures et méthodes pour rechercher des effets conjoints et réorganiser le C2 (commandement et conduite). Cela implique d’améliorer la préparation opérationnelle commune et la planification des opérations interarmées.

La Chine. Selon Philippe Gros, la stratégie navale chinoise a évolué vers la défense au large, puis les opérations en haute mer, le contrôle de la mer de Chine et de la mer Jaune et le déni d’accès à la mer des Philippines et au-delà. Depuis 2015, elle y ajoute la protection des mers lointaines par des missions de projection à moyen terme. En cas de conflit, tous les domaines seront mis en œuvre pour des opérations de déni d’accès naval à longue distance. D’énormes moyens ISTAR (renseignement, surveillance, ciblage et reconnaissance) cibleront les unités américaines et alliées sur terre (radars transhorizon), dans les airs (avions de patrouille maritime et drones) et dans l’espace (imagerie et constellations de satellites militaires Yaogan). Les missiles balistiques antinavires MRBM DF-21D seront tirés de la terre. Le déni d’accès aérien sera assuré par les bombardiers H-6K/G, chasseurs bombardiers Flanker/JH-7 équipés de missiles supersoniques antinavires YJ-12 (portée jusqu’à 400 km), subsoniques LP YJ-100 (800 km) et peut-être hypersoniques CH-AS X-13 (4.500 km). L’action sous la mer serait réalisée par les sous-marins à propulsion diesel-électrique et quelques sous-marins nucléaires d’attaque équipés de missiles supersoniques YJ-18 ASCM. Les bâtiments de surface seraient réservés au contrôle de la mer de Chine et aux opérations autour de Taïwan. Les porte-avions, les destroyers de la classe 052D et les croiseurs « tueurs de porte-avions » 055 permettraient une projection de puissance. La coordination de l’ensemble nécessite une importante préparation opérationnelle commune.

La Russie. La fortification du littoral jusqu’à 1.000 km au large et le déni d’accès des approches maritimes se trouvent au cœur de la stratégie navale russe, explique Philippe Gros. Il s’agit de protéger les bases de la Force océanique stratégique dans le Nord et le Pacifique et de soutenir les engagements en mer Noire et en Méditerranée. L’aviation navale ou les forces aérospatiales (créées en 2015) assurent en priorité le déni d’accès. La défense côtière repose sur des flottilles de corvettes et frégates et des missiles antinavires basés à terre. Toutefois, la Russie n’a pas développé de capacités de ciblage au-delà de 500 km. La guerre en Ukraine a entraîné un usage intensif de missiles, dont les stocks se reconstituent mal en raison des sanctions occidentales qui affectent l’industrie de défense russe. Par ailleurs, la mer Noire joue un rôle crucial dans le conflit : contrôle naval par la Russie ; défense aérienne du flanc Sud-Ouest du théâtre ; missiles Kalibr, tirés de navires de surface ou de sous-marins sur le territoire ukrainien ; menace d’une opération amphibie russe contre le port ukrainien d’Odessa. La flotte côtière ukrainienne a été anéantie. Mais la force navale russe a subi des revers : croiseur Moskva coulé ; 3 à 7 navires amphibies détruits ou endommagés ; 5 patrouilleurs coulés. Ces pertes sont dues aux drones ukrainiens armés TB2 et aux tirs d’artillerie depuis le territoire ukrainien.

L’Iran. Selon Philippe Gros, les moyens navals iraniens se répartissent entre la Marine conventionnelle et la Garde côtière du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Il s’ensuit un grave déséquilibre face à la supériorité des flottes conventionnelles américaine et alliées présentes. La stratégie du CGRI porte sur la dissuasion par l’interdiction maritime via la guerre hybride jusqu’à l’engagement de haute intensité, avec des sous-marins de poche, des dizaines de bateaux rapides équipés de missiles et des centaines d’embarcations rapides légèrement armées. En outre, le CGRI dispose de forces aérospatiales équipées de missiles antinavires, de moyens ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance), de drones armés, de munitions rôdeuses (drones suicides) jusqu’à quelques centaines de km et de lance-roquettes multiples à courte portée Exercices et infrastructures durcies et enterrées complètent le dispositif.

La Syrie. La Méditerranée, zone instable, se trouve sous la menace probable de « l’arc de résistance chiite », dirigé par l’Iran et la Syrie, et éventuellement d’autres puissances régionales, indique Philippe Gros. Moyens ISR, drones armés et missiles antinavires constituent une ligne de défense de plusieurs centaines de km, suffisante pour gêner une opération amphibie. Plus tard, la menace sera accrue par diverses proliférations : moyens de saturation des systèmes de missiles terrestres ; liaisons satellitaires commerciales de plus longue portée ; missiles hypervéloces ; nouveaux missiles antinavires. Enfin, d’autres pays de la région pourraient étendre un déni d’accès à plus de 1.000 km avec des moyens aériens.

Loïc Salmon

Le combat naval collaboratif implique le développement des drones armés et des armes à énergie dirigée, indique Xavier Mesnet. Il nécessite aussi la sécurisation du drone (cyberattaques) et de la transmission des bonnes informations qui doivent arriver au commandement au bon moment (capacité de calcul). Dans la lutte anti-sous-marine, la miniaturisation des sonars immergés à grande profondeur, réalisée grâce à la technologie quantique, réduit leur consommation d’énergie.

Marines : se préparer au combat naval de haute intensité

Marines : outils de sécurité, du Moyen-Orient à l’océan Indien

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan




Exposition « Forces spéciales » aux Invalides

Capables de mener des opérations ciblées, discrètes mais non clandestines, les 4.500 hommes et femmes des 16 unités spéciales, issues des composantes Terre, Air, Mer et Service de santé, agissent en tout temps, tout lieu et dans tous les milieux.

Ces opérations, déclenchées sur ordre des plus hautes autorités politiques et militaires, sont planifiées et conduites par l’état-major du Commandement des opérations spéciales (COS), pour atteindre des objectifs d’intérêt stratégique. Les forces spéciales s’adaptent à l’évolution des conflits et aux méthodes et techniques de l’adversaire. Débriefings et retours d’expérience aux niveaux des unités et des équipiers incitent à une remise en question permanente, vitale pour conserver l’ascendant en opération.

Modes d’action et techniques. Les forces spéciales doivent pouvoir intervenir en quelques heures avec des moyens de déplacement spécifiques. Ainsi, l’hélicoptère Caracal peut transporter une vingtaine de commandos, évacuer des blessés ou apporter un appui feu avec une mitrailleuse ou un canon de 20 mm. Ravitaillable en vol par l’avion de transport tactique C-130 Hercules américain ou bientôt l’avion polyvalent A400M européen, il peut recevoir en 7 minutes suffisamment de carburant pour voler 3 à 4 heures supplémentaires. S’il ne peut pas se poser, les commandos en sortent le long d’une corde lisse d’une vingtaine de mètres. Leur récupération se fait par grappe, où chacun s’accroche avec des mousquetons sur une corde spécifique, ou par nacelle. Un hélicoptère Tigre, armé d’un canon de 30 mm, de roquettes, de missiles air-air et de missiles antichars, escorte les hélicoptères de manœuvre et appuie les commandos lors de leur mise en place et pendant les combats au sol. Par ailleurs, un chuteur opérationnel (photo) effectue, sous oxygène, des sauts en parachute à ouverture entre 4.000 et 8.000 m d’altitude, afin de réaliser une infiltration de plusieurs dizaines de km sous voile en profitant des vents pour atterrir derrière le lignes adverses. Il est équipé d’appareils de navigation (compas boule et GPS) et d’un altimètre de poignet. En mer, les commandos, équipés de tenue néoprène, masque, tuba et palmes, effectuent des sauts à ouverture automatique avec un matériel contenu dans une gaine étanche. La moto tout terrain améliorée, utilisée dans le cadre de l’opération « Barkhane » au Sahel, permet des patrouilles en milieu désertique. Le « buggy » (jeep d’aujourd’hui), tout terrain, aérotransportable et aérolargable, transporte 680 kg (3 personnels et charge) jusqu’à 100 km/h. Projetable par tous les moyens de transport terrestres, aériens, maritimes ou sous-marins, le propulseur sous-marin, option silencieuse mise en œuvre par deux nageurs de combat, franchit de longues distances ou emporte de grandes quantités d’explosifs ou du matériel vers ou hors d’une zone sensible. Le drone Reaper (480 km/h), armé de bombes à guidage GPS et de missiles air-sol, est utilisé dans la lutte contre les groupes armés terroristes. Un blessé est pris en charge dans une antenne spécialisée proche de la zone de combat.

Dispositif interarmées. Renseignement, systèmes d’information et de commandement, logistique, soutien santé, appui et dimension aérienne font partie de la planification d’une opération spéciale. La première phase porte sur la recherche des informations, l’analyse et l’élaboration du renseignement. La deuxième phase concerne l’appréciation de la situation à partir des renseignements obtenus et selon les moyens disponibles, afin d’élaborer un plan soumis pour validation au général commandant des opérations spéciales. Après son accord, l’opération est déclenchée et suivie à partir du poste de commandement, les décisions relevant alors du chef de la « Task Force » (force opérationnelle mobilisée). Dans l’exposition aux Invalides, une vidéo présente un cas d’école. Un soir, dans une ville fictive dénommée Baloa, une dizaine de terroristes s’infiltrent dans un hôtel et prennent en otage l’ambassadeur français, sa famille et sa garde rapprochée. Ils exigent une rançon et la libération de terroristes sous 72 heures. A quelques mètres de là, d’autres terroristes s’emparent d’un bâtiment administratif. Un drone est alors envoyé sur place pour collecter du renseignement. Des équipiers du 13ème Régiment de dragons parachutistes sont largués sur les abords de Baloa, afin de poursuivre la phase de renseignement. Dès la mise en alerte, la Task Force s’apprête à déployer un dispositif adapté à la libération des otages et du bâtiment administratif. Le président de la République donne son feu vert pour l’assaut et l’opération spéciale. A bord d’un zodiac, des commandos Marine quittent une frégate, qui croise au large de Baloa. Au même moment à quelques kilomètres de là, un avion de transport tactique a effectué un poser d’assaut. Deux groupes action embarquent sur des véhicules armés pour rejoindre le bâtiment administratif. Un hélicoptère Tigre et deux hélicoptères Caracal complètent le dispositif. Les commandos se rapprochent de l’hôtel. Ils lancent l’assaut, neutralisent les terroristes et libèrent les otages. D’autres commandos, descendus des Caracal près du bâtiment administratif, neutralisent les terroristes et libèrent le bâtiment. Enfin, les autorités militaires, puis politiques, sont informées de la réussite de l’opération.

Longue histoire. En 1245 avant J.-C., Gédéon choisit 300 soldats israélites pour lancer une attaque surprise contre le camp des Madianites, pris de panique. Dans l’Odyssée, Ulysse fait construire un grand cheval de bois, offert à la cité de Troie assiégée depuis dix ans. Pendant la nuit, les soldats qui y sont cachés ouvrent les portes de la ville à l’armée grecque, qui l’envahit. En 217 avant J.-C., le général carthaginois Hannibal fait accrocher des torches enflammées sur 2.000 bœufs, qui partent dans une direction opposée à ses troupes, créant une diversion face à l’armée romaine. En 1350, pendant la guerre de Cent-Ans, déguisés en bûcherons et portant leurs armes dissimulées dans des fagots de bois, Bertrand du Guesclin et 30 hommes reprennent le château de Grand-Fougeray aux mains des partisans des Anglais. Au XVème siècle pendant les guerres civiles au Japon, les guerriers « ninjas », déguisés en paysans, prêtres ou moines, se spécialisent dans l’espionnage, le sabotage et l’assassinat. Pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763) pour la suprématie en Amérique du Nord, Grande-Bretagne et France emploient des trappeurs habitués au combat en forêt. Les fantassins « Rangers » se spécialisent dans les missions de reconnaissance et les opérations contre des cibles éloignées. En 1804, sur ordre du Premier consul Napoléon Bonaparte, 300 soldats franchissent le Rhin et enlèvent le duc d’Enghien à Ettenheim. Pendant la guerre des Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, les « Kommandos » boers, unités à cheval, harcèlent les troupes britanniques. Pendant la première guerre mondiale, les unités d’élite allemandes « Sturmtruppen » créent des brèches dans les lignes ennemies pour faciliter l’assaut des troupes classiques. En 1916, l’agent britannique Laurence d’Arabie se comporte et vit comme les Bédouins pour mener la révolte arabe contre les Turcs. En 1941 en Égypte, l’officier écossais David Stirling crée le « Special Air Service » pour harceler, sur des Jeep armées, les arrières de l’ennemi. Dissoutes en 1945, les forces spéciales sont reconstituées lors de guerres de décolonisation puis des opérations extérieures. Le COS a perdu 28 hommes en mission depuis sa création en 1992.

Loïc Salmon

L’exposition « Forces spéciales » (12 octobre 2022-29 janvier 2023), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris à l’occasion du 30ème anniversaire du Commandement des opérations spéciales. Elle présente des équipements, matériels, armements, archives, photographies et témoignages ainsi que des extraits de films, qui ont contribué à fixer l’image des forces spéciales dans le grand public. Visites guidées, conférences et concerts sont prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr

Forces spéciales

Marine : Patmar et Forfusco, de l’action de l’Etat en mer au combat

DGA : qualifications du mini-drone Marine et du parachute pour chuteurs opérationnels




Industrie de défense : les armes hypersoniques à l’heure asiatique

Alternative quasi-invincible au missile balistique, les armes hypersoniques sont au cœur d’une course technologique en Asie, où l’équilibre sécuritaire maintenu par les États-Unis est remis en cause.

Pour éclairer ces implications qu’Emmanuelle Maitre, chargée de recherche à la Fondation sur la recherche stratégique, est intervenue au cours d’une conférence-débat organisée le 29 septembre 2022 par les associations Sights et Les Jeunes IHEDN Normandie.

Matériel polyvalent mais coûteux. Le terme d’arme hypersonique désigne un engin emportant une charge à une vitesse égale ou supérieur à Mach 5 (6.174 km/h) suivant une trajectoire atmosphérique modifiable en vol. Il se décline sous deux formes, à savoir planeur et missile, se différenciant par leur propulsion et leur altitude. Le planeur est mis à poste à 300 km d’altitude par des fusées spatiales, qui lui confèrent sa vitesse inertielle et potentielle. Le missile est, quant à lui, équipé d’un statoréacteur et se déplace à 30 km d’altitude. Leur portée est tenue secrète mais certains prototypes pourraient atteindre une cible jusqu’à 5.000 km avec une précision d’une dizaine de mètres. L’alliance du vol à basse altitude, de la vitesse et de la manœuvrabilité rend ces armes difficiles à détecter, à anticiper et à intercepter. Cette imprévisibilité les distingue du missile balistique, qui atteint également une vitesse hypersonique mais suit une trajectoire extra-atmosphérique en ellipse avec un point de chute facilement calculable. Si la charge embarquée peut être autant nucléaire que conventionnelle, les armes hypersoniques ont d’abord été pensées à des fins de dissuasion stratégique. Pionniers dans le domaine, les États-Unis ont étudié un programme de planeur comme vecteur nucléaire dès les années 1960. Cependant ce programme a été abandonné en raison des progrès des missiles intercontinentaux toujours difficilement contrés. Lancé à l’issue de la guerre froide, le programme américain « Prompt Global Strike » a tenté de développer des missiles de croisière hypersoniques à portée globale. Après quelques difficultés, les efforts se sont concentrés sur des missiles de plus petite taille à emploi tactique, afin d’éliminer une cible précise, mobile et à haute valeur ajoutée, sur un champ de bataille. Par ailleurs, des projets sont à l’étude afin d’étendre les usages de la vitesse hypersonique au transport civil. Cette technologie présente néanmoins plusieurs inconvénients. L’exemple américain a permis de chiffrer les coûts très élevés de développement pour mener un programme à maturité. D’autres armes, plus abouties et moins onéreuses, offrent le même résultat. Enfin, des systèmes de contre-mesure sont déjà financés pour neutraliser ces missiles. Pourtant plusieurs pays d’Asie n’ont pas hésité à investir dans cette technologie pour ne pas rater l’accès à une arme d’apparence prometteuse.

Prolifération de programmes en Asie. Plusieurs États de la zone indopacifique investissent dans la recherche et le développement des missiles hypersoniques et avec succès. Au-delà de l’effet d’annonce, Emmanuelle Maitre rappelle que ces programmes ne répondent pas toujours à des objectifs limpides ni même aux caractéristiques d’une arme hypersonique. Les États-Unis mènent actuellement sept programmes de missiles dont trois au stade d’essais : « Operational fires » , « AGM-183A » et « HAWC ». Toutefois, ils sont rattrapés, voire dépassés, par la Russie et la Chine qui disposent d’armes déjà opérationnelles. Ainsi, la Russie a mis au point le planeur Avangard (voir encadré), le missile antinavire Zirkon et le système Kinjal, à savoir un missile balistique mis à feu depuis un avion. La Chine déploie le DF-ZF (ou DF 17), constitué d’un planeur couplé au missile balistique de courte portée DF-16. Un missile de croisière à statoréacteur serait aussi en développement. La Corée du Nord a récemment annoncé avoir lancé un missile hypersonique, en réalité un missile balistique à tête manœuvrante. Elle n’a pas indiqué la distance entre la séparation et le point d’impact qui permettrait d’y déceler un bond technologique. Le gain de temps offert en cas de frappe sur Séoul (capitale de la Corée du Sud) ne constitue pas une rupture par rapport à ses missiles balistiques. Face à elle, la Corée du Sud a lancé son premier missile hypersonique il y a trois ans. Le Japon a publié son objectif de concevoir un planeur d’ici à 2030 pour ne pas se laisser distancer par ses adversaires potentiels russes et chinois. La France développe aussi un armement hypersonique dans le cadre du renouvellement de ses forces aériennes nucléaires stratégiques, notamment le planeur VMAX. Quant à l’Inde, elle aurait lancé un missile HSTDV couplé à un missile balistique Agni de portée moyenne ou intermédiaire développé en interne. Elle a également commencé l’étude du Bramos 2 en coopération avec la Russie, bien que le programme semble à l’arrêt depuis 2020. Comme Pyongyang, New-Dehli semble davantage rechercher un gain politique en démontrant sa capacité technologique, au détriment d’une réflexion stratégique sur le l’emploi de ces armes.

Menace du « game changer ». Par ses caractéristiques techniques, l’arme hypersonique peut remettre en question l’équilibre militaire de la zone indopacifique marquée par de fortes tensions. S’il est peu probable, pour Emmanuelle Maitre, qu’un État puisse totalement se protéger d’une attaque nucléaire, un bouclier anti-missile apparaît néanmoins pertinent contre des tirs conventionnels. Le cas de Taïwan illustre bien le bouleversement induit par l’emploi des missiles hypersoniques. Dans le scénario d’une invasion, une frappe de précision rapide pourrait paralyser la capitale Taipei et ralentir la mobilisation de ses forces armées. Dans un deuxième temps, les bases américaines situées à proximité seraient neutralisées, leurs défenses étant encore inopérantes face aux missiles hypersoniques. Enfin, une zone de déni d’accès autour de l’île serait imposée aux flottes américaine et japonaise. Malgré les inconnues qui persistent sur les performances et le nombre réel des missiles chinois, il est clair que les porte-avions américains seront les premiers visés. Pièce maîtresse de la protection du détroit, ils ne disposent pas non plus de défense face à des missiles aussi véloces. Le discours politique pointant cette vulnérabilité a permis au Pentagone d’obtenir le financement des programmes hypersoniques dans le budget voté par le Congrès en 2021. Parmi les technologies défensives étudiées, les armes à énergie dirigée seraient en mesure de désorienter les composants, aussi sensibles que perfectionnés, d’un système hypersonique. La Corée du Sud et le Japon coopèrent avec les États-Unis pour obtenir un succès dans ce domaine. Une réflexion est aussi engagée pour repenser la défense anti-missile. Pour limiter la vulnérabilité du dispositif américain à l’égard des frappes, la mobilité et la dissimulation des forces doivent être améliorées. L’aspect révolutionnaire des armes hypersoniques doit être pour le moment relativisé, conclut Emmanuelle Maitre. Elle pointe avant tout leur bénéfice politique. Si les avancées scientifiques se poursuivent, elles n’accoucheront pas d’une arme miracle capable d’emporter la décision. Sans doctrine d’emploi, le risque est grand de gâcher des munitions au coût très élevé, à l’image du missile russe Kinjal en Ukraine.

Louis Lamiot

Le planeur russe Avangard, lancé par un missile balistique, atteindrait 33.000km/h avec des rebonds atmosphériques successifs pour contourner les systèmes américains THAAD (anti-missiles balistiques) et Aegis (antinavire et anti-aérien). Le système hypersonique chinois DF-ZF est un drone capable de voler à Mach 10 (12.348 km/h) selon des trajectoires paraboliques. Le missile balistique DF-17, qui l’emporte, pourrait parcourir de 1.800 à 2.500 km. La cellule du DF 17 serait protégée par une couche d’aérogel (solide à très faible densité) pour résister à une chaleur de 1.000 °C et bloquer de rayonnement infrarouge sans gêner les émissions de ses capteurs.

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

Défense : l’innovation, pour la supériorité opérationnelle et l’autonomie stratégique

Défense : l’ONERA, acteur majeur de l’innovation

 




Marines : se préparer au combat naval de haute intensité

Agir dans la complexité qui s’impose à nous, trouver chez les autres ce qu’on n’a pas et se battre avec ce qu’on a après une longue réflexion en amont.

Ces conditions de la victoire sur mer ont été exposées par l’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine, au cours d’un colloque organisé, le 17 octobre 2022 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique et la Sogena (Société d’organisation et de gestion d’événements navals dont le salon Euronaval à Paris). Sont également intervenus : le vice-amiral d’escadre Didier Piaton, N°2 du Commandement maritime allié de l’OTAN ; Bryan Clark, directeur de recherche au centre de recherche américain Hudson Institute ; Frédéric Le Lidec, directeur de la recherche, du développement et de l’innovation chez Naval Group.

Retour du combat à la mer. Le concept de l’attaque de la mer vers la terre a vécu, souligne l’amiral Vandier. Il faut à nouveau se préparer à la violence du combat entre unités navales, laquelle est passée de 400 morts à la bataille de Trafalgar (1805) à 1.400 morts pendant un affrontement de la seconde guerre mondiale. En outre, il faut vingt ans pour reconstruire ou construire une Marine de haute mer. Ainsi, celle de la Chine, en développement constant depuis 2015, devrait atteindre, en tonnage, le double de celui de la Marine américaine en 2035. Aujourd’hui, le groupe aéronaval français se trouve au contact d’une flotte russe en Méditerranée avec parfois des pointages radar (comportement hostile). Une frégate russe, chinoise ou turque parvient à naviguer dans les eaux internationales en face de Brest. Dès la sortie du port, il faut se préparer au combat et à tirer pour détruire l’adversaire. A Brest et par tout temps, l’escorte navale et aérienne protège le départ en patrouille de chaque sous-marin nucléaire lanceur d’engins. Après la guerre en Ukraine, le comportement de la Russie sera très différent. Il s’agit de se préparer à combattre en mode dégradé, sans GPS ni communication satellitaire. L’avion de chasse embarqué Rafale, quoique beaucoup plus performant que le Super-Etandard, passe très difficilement en mode dégradé, comme les sous-marins nucléaires d’attaque de nouvelle génération ou les frégates multi-missions (FREMM). Dans ce contexte, l’exercice interarmées, interalliés et inter théâtres « Polaris » de préparation opérationnelle à un engagement de haute intensité a mobilisé 6.000 militaires français et étrangers, dont 4.000 de la Marine nationale, du 18 novembre au 3 décembre 2021. Outre la volonté de se battre jusqu’au bout, il faut de la chance, expression ultime du talent acquis par une longue réflexion préalable, conclut le chef d’état-major de la Marine.

Leçons de la guerre en Ukraine. Le Commandement naval de l’OTAN exerce un effet de dissuasion et une capacité de réaction au profit des États membres, explique l’amiral Piaton. Il assure la fusion des informations recueillies par les Marines de vingt pays et évalue en permanence les rapports de forces en Atlantique. Dès le début de la crise ukrainienne, il a suivi les déplacements de la Marine russe, de la Baltique au Pacifique et en mer Noire, et a établi une corrélation entre les mouvements des forces et les exercices terrestres, dès fin 2021. La frontière entre les forces russes et celles de l’OTAN n’existe pas. En raison de son soutien officiel à l’Ukraine, l’OTAN, qui n’est pas en guerre contre la Russie, a mené une action coordonnée pour renforcer son flanc Est. La gestion opérationnelle de la crise vise à éviter toute escalade et de donner à la Russie un prétexte pour en rendre l’OTAN responsable. Sur le plan naval, il s’agit de se coordonner face aux manifestations brutales, comme la présence de mines dérivantes en mer Noire ou l’attaque de gazoducs au large de la Scandinavie. Le maintien de la supériorité opérationnelle, à raison de trois contre un, repose sur l’expertise de tous les Alliés du flanc Est, de la Norvège à la Turquie, et sur la coordination de 200 bâtiments de combat. Plusieurs enseignements sont tirés de la guerre en Ukraine : création de zones de déni d’accès par l‘allonge des armes et la furtivité des plateformes navales ; détermination de cibles terrestres à partir d’armes navales ; ciblage d’objectifs navals à partir d’armes côtières. L’entrée en combat de haute intensité se ferait de façon soudaine, sans choisir le moment ni le lieu, ou par réaction à une provocation délibérée, comme le tir de la première torpille ou du premier missile. La Marine russe a déjà subi des revers, à savoir les pertes du croiseur Moskva et de l’île aux Serpents en mer Noire. Sa supériorité de fait se trouve limitée par des frappes parties de la terre, interdisant toute intervention amphibie. L’article V de l’Alliance Atlantique sur la défense collective implique le maintien de la supériorité navale par une volonté commune et la rapidité de décision de 30 nations en quelques heures. Il s’agit de durer et bénéficier de la mer pour la logistique de l’Union européenne, alors que les forces russes souffrent des retards de livraisons de munitions et rencontrent des difficultés de coordination. Les forces ukrainiennes reçoivent des technologies de pointe, à savoir armes à longue portée, dispositifs de brouillage et drones. La Marine russe renouvelle sa composante sous-marine, mais celles de l’OTAN modernisent la lutte anti-sous-marine, notamment avec les FREMM françaises et italiennes. La supériorité opérationnelle de l’OTAN s’entretient par des exercices interalliés comme « Polaris » (voir plus haut) et « Orion », qui mobilisera 10.000 soldats en 2023.

Stratégie navale américaine. La guerre russo-ukrainienne a modifié la stratégie américaine, estime Bryan Clark. La coopération militaire apportée à l’Ukraine par les pays européens, dont la France, facilite une action contre la Russie, sans engagement militaire des États-Unis qui interviennent par leur intermédiaire. La neutralisation du croiseur russe Moskva démontre l’efficacité des armes de précision peu onéreuses et des réseaux de surveillance commerciaux. Elle s’est déroulée en plusieurs phases. D’abord, deux missiles ukrainiens, tirés depuis la terre, provoquent une explosion. Ensuite des drones ukrainiens leurrent la défense anti-aérienne du croiseur. Puis, des missiles de croisière antinavires Neptune, lancés depuis la côte, le frappent. Enfin, le Moskva coule au cours d’une tempête lors de son remorquage vers le port de Sébastopol (Crimée). En conséquence, la Marine américaine va recourir davantage aux unités navales et aériennes sans équipage. Il ne s’agit plus d’empêcher une agression mais d’être efficace, notamment face à la Chine dont la Marine a atteint un niveau équivalent à celles des États-Unis et des pays de l’Union européenne. La Chine, indique Bryan Clark, évolue dans une « zone grise », à savoir montrer sa force mais ne pas l’utiliser dans les scénarios d’invasion de Taïwan. A une dissuasion par déni d’accès, les États-Unis préfèrent la création d’un sentiment d’incertitude quant à une victoire chinoise, afin de saper la détermination de la Chine comme au temps de la guerre froide de l’OTAN contre l’URSS (1947-1991).

Loïc Salmon

Selon Frédéric Le Lidec, les études portent sur des drones océaniques, catamarans ou non, (30-40 m de long) et sous-marins (10-15 m). Il s’agit d’accroître l’endurance du navire en réduisant son exposition en zone hostile et aussi de projeter des drones en toute sécurité, quel que soit l’état de la mer. En 2020, Naval Group a procédé à des expérimentations sous l’eau et dans les airs pour protéger la plongée d’un sous-marin. Grâce à l’intelligence artificielle, le drone doit pouvoir traiter et transmettre des données au commandement, en vue de la décision la plus appropriée à la situation tactique. Malgré l’autonomie du drone, le marin doit pouvoir reprendre la main sous faible préavis, grâce à des règles simples et compréhensibles. Le déploiement de petits drones en essaims représente une menace, dont il faut se prémunir, mais aussi des opportunités tactiques, s’ils sont concentrés ou dispersés. Leur mise en œuvre doit toujours relever du commandement.

Marines : outils politiques et de projection de puissance

Ukraine : hégémonie navale russe en mer Noire

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine




Stratégie : les métaux « critiques », enjeux de sécurité pour les États-Unis et de puissance pour la Chine

L’importation de minerais dits « critiques », indispensables aux industries civiles et de défense, crée une dépendance considérée par les États-Unis comme une menace pesant sur la sécurité nationale, la politique étrangère et l’économie. Pour la Chine, qui en possède, en raffine et investit dans leur production à l’étranger, ils sont devenus des éléments de richesse et de puissance.

Ce thème a fait l’objet d’une visioconférence organisée, le 21 septembre 2022 à Paris, par l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont notamment  intervenus : David Amselem, cartographe chez Cassini Conseil ; Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’IRIS. Guillaume Pitron, auteur du livre « La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique », fournit des informations complémentaires dans l’interview qu’il a accordé à l’IRIS le 26 juillet 2018.

Le contrôle des industries du futur. Les éoliennes, panneaux photovoltaïques, moteurs électriques et outils électroniques utilisent une trentaine de métaux rares, comme le tungstène et le cobalt, mais aussi d’autres moins connus comme le samarium, le gadolinium ou le dysprosium, indique Guillaume Pitron. Leur extraction coûte très cher et dégrade l’environnement. C’est pourquoi les États-Unis et l’Australie, qui disposent d’importantes réserves, n’ont pas toujours souhaité en poursuivre la production. En revanche, la Chine à investi à perte pour soutenir la pérennité de leur exploitation. Comme l’Indonésie et l’Afrique du Sud, elle n’a pas exporté les minerais vers les pays clients et a développé localement une filière intégrée. En raison de la disponibilité des ressources en Chine, les industriels occidentaux ont accéléré pendant plusieurs décennies les délocalisations de leurs outils de production, accompagnées de transferts de technologies et de brevets. La Chine est ainsi parvenue à dominer l’ensemble de certaines filières utilisatrices de métaux rares dans les nouvelles technologies de l’énergie et du numérique. Jusque dans les années 1980, la France avait développé l’extraction du tungstène, du manganèse et du zinc et était devenue alors l’un des principaux pays producteurs d’antimoine et de germanium. Outre la richesse de son sous-sol en Bretagne et dans le Massif central et les Pyrénées, elle dispose de réserves exploitables dans certaines zones économiques maritimes exclusives (Polynésie française et Wallis-et-Futuna).

L’inquiétude américaine. La chute de l’URSS et la fin de la guerre froide ont incité les administrations américaines à privilégier les approvisionnements de métaux sur les marchés mondiaux moins onéreux, explique Emmanuel Hache. En conséquence, le nombre de mines métallifères actives est passé de 640 en 1991 à 278 en 2020. Entre 1991 et 2021, les productions nationales ont diminué dans diverses proportions : – 40 % pour le cuivre raffiné à partir de minerais ; – 39 % pour les minerais d’or ; – 18 % pour les minerais de fer ; – 13 % pour le zinc raffiné ; – 79 % pour l’aluminium primaire. En 2021, la production de métaux et de minerais métallifères aux États-Unis se répartit ainsi : minerais de cuivre, 35 % ; minerais d’or, 31 % ; minerais de fer, 13 % ; minerais de zinc, 7 % ; autres minerais, 14 %. Huit entreprises américaines figurent dans la liste des 50 premières compagnies minières du monde, classées par capitalisation boursière : Freeport-McMoran pour le cuivre (5ème rang mondial) ; Newmont pour l’or (7ème) ; Southern Copper pour le cuivre, le molybdène, l’argent et le zinc (9ème) ; Albemarle pour le lithium ; Cleveland-Cliffs pour le fer ; Alcoa pour la bauxite et l’alumine et plus grand producteur d’alumine après la Chine ; MP Materials pour les terres rares ; Hecla Mining pour l’or et l’argent et plus grand producteur d’argent des États-Unis. En 2021, le taux de dépendance extérieure des États-Unis dans la chaîne de production de l’aluminium s’établit à 75 % pour la bauxite importée surtout de la Jamaïque, 55 % pour l’alumine importé surtout du Brésil et 45 % pour l’aluminium importé surtout du Canada. La même année, le taux de dépendance des États-Unis aux importations de minerai et métaux varie de 25 % pour le lithium à 48 % pour le nickel, 75 % pour le cobalt et 100 % pour le graphite naturel, le manganèse, le rubidium, le strontium et le vanadium. La Chine satisfait plus de 50 % de la demande américaine pour plusieurs minerais et métaux (voir encadré). En septembre 2020, le président Donald Trump avait souligné la menace constituée par cette dépendance d’adversaires potentiels pour les besoins en métaux critiques. En février 2022, son successeur Joe Biden a durci la stratégie des États-Unis et défini des priorités : accroissement de la production nationale de minerais et de métaux primaires ; développement du potentiel de recyclage et de la récupération des métaux ; diversification des sources d’approvisionnement extérieurs auprès des pays alliés et partenaires des États-Unis. Pour compenser la dépendance de la Chine, la « diplomatie minière » se concentre sur le Canada, l’Union européenne, l’Australie et le Japon.

Le poids de la Chine. Selon Emmanuel Hache, les ressources dites « incontournables » de la Chine portent sur l’aluminium, le chrome, le cuivre, le fer et le nickel. Les ressources « avantageuses » incluent l’antimoine, l’étain, le tungstène et les terres rares. Sont considérés comme « stratégiques » pour les industries émergentes l’aluminium, l’antimoine, le cobalt, le lithium, le molybdène, les terres rares, le tungstène et le zirconium. Très dépendante des approvisionnements extérieurs, la Chine investit aussi directement à l’étranger dans les secteurs des minerais et métaux (voir encadré). Entre 2005 et 2013, elle a réparti le financement de projets surtout dans 9 pays : Australie, 33 % ; République démocratique du Congo (RDC), 6 % ; Russie, 5 % ; Pérou, 4 % ; Brésil 4 %, ; Iran, 4 % et Indonésie 3 %. Puis elle a modifié sa stratégie sur 9 pays entre 2014 et 2021 : Indonésie, 15 % ; Pérou, 12 % ; RDC, 8 % ; Canada, 6 % ; Guinée, 5 % ; Chili ; 5 % ; Australie, 4 %. La part du reste du monde a augmenté, passant de 41% à 45 %.

Loïc Salmon

Deux cartes de David Amsellem présentent la géopolitique des métaux. La première montre les principaux pays exportateurs de minerais vers les États-Unis pour plus de 50 % de la demande américaine : Chine pour l’antimoine, l’arsenic, le bismuth, le gallium, le germanium, le magnésium et les terres rares ; Canada, potasse et tellure (métalloïde argenté) ; Brésil, alumine et niobium ; Chili, rhénium ; Argentine, lithium ; Jamaïque, bauxite ; Mexique, strontium. La seconde carte indique les pays où la Chine investit dans des projets relatifs aux minerais et métaux : Indonésie pour l’acier, l’aluminium et autres minerais ; Malaisie, acier, aluminium et autres ; Singapour, acier ; Thaïlande, acier ; Viêt Nam, acier ; Laos, autres minerais ; Birmanie, acier ; Philippines, acier ; Australie, acier, cuivre, aluminium et autres ; Papouasie-Nouvelle-Guinée, acier et autres ; Bangladesh, acier ; Inde, acier et autres ; Iran, acier et autres ; Azerbaïdjan, acier ; Tadjikistan, aluminium ; Kazakhstan, cuivre, acier et autres ; Kirghizstan, autres ; Mongolie, acier ; Russie, acier, aluminium et autres ; Ukraine, acier ; Serbie, cuivre, acier et autres ; Bosnie, cuivre ; Grèce, aluminium ; France, aluminium ; Suisse, acier ; Allemagne, acier et aluminium ; Pays-Bas, autres ; Grande-Bretagne, acier et autres ; Algérie, acier ; Libéria, acier ; Sierra Leone, acier ; Guinée, aluminium et acier ; Mali, autres ; Ghana, autres ; Cameroun, acier ; Congo, cuivre et autres ; République démocratique du Congo, cuivre et autres ; Ouganda, cuivre et acier ; Tanzanie, autres ; Mozambique, autres ; Zimbabwe, acier et autres ; Namibie, autres ; Afrique du Sud, cuivre et autres ; Argentine, autres ; Bolivie, acier ; Guyana, aluminium et autres ; Venezuela, aluminium ; Pérou, cuivre et acier ; Équateur, cuivre ; Jamaïque, autres ; Mexique, autres ; Canada, cuivre, acier et autres ; États-Unis, cuivre.

Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique




Moyen-Orient : Turquie et Arabie saoudite, vers la détente

Après une décennie de tensions consécutives à une divergence religieuse et une rivalité géopolitique régionale, la Turquie et l’Arabie saoudite s’orientent vers un rapprochement sur les plans diplomatique, militaire, stratégique et économique, en raison de l’évolution de la situation internationale.

C’est ce qui ressort d’une note de la Fondation pour la recherche stratégique, publiée en mai 2022 et rédigée par Georges Clementz et Rodolph El Chami, assistants de recherche.

Contexte régional. En 2011, la Turquie soutient les révolutions des « Printemps arabes », qu’elle considère utiles à l’exportation de son modèle islamiste dans les pays arabes. Mais pour l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe, la Turquie promeut en fait la ligne des Frères musulmans, opposée à la doctrine religieuse wahhabite de Ryad. Cet antagonisme s’est manifesté au Maghreb, où a émergé un axe Turquie-Qatar soutenant les partis islamistes démocratiquement élus, face à un axe Arabie-Émirats arabes unis (EAU). De même en Égypte, le premier axe a aidé, sur les plans médiatique et financier, le président Mohamed Morsi (mouvance Frères musulmans), élu en 2012 mais destitué l’année suivante par un coup d’État militaire à l’instigation du second axe. Ryad s’est en effet engagé à compenser toutes les sanctions économiques prises par l’Occident contre l’Égypte, invoquant la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. En Libye à partir de 2020, la Turquie soutient militairement le gouvernement d’union nationale en lutte contre le maréchal Khalifa Haftar, soutenu par la Russie, l’Arabie saoudite, les EAU et l’Égypte. En Tunisie, Ankara, favorable au mouvement islamiste An-nahda du président du Parlement, s’est vu refuser, par le président de la République Kaïs Saied, l’acheminement de forces et de matériels militaires vers la Libye via la Tunisie. En 2017, l’Arabie saoudite, Bahreïn et les EAU ont accusé le Qatar de financer le terrorisme et lui ont imposé un blocus terrestre, maritime et aérien et exigé la fermeture de la base militaire turque sur son territoire. La Turquie a riposté par une augmentation de ses effectifs militaires au Qatar et l’envoi d’une aide alimentaire. En 2018, l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, dans l’enceinte du consulat saoudien à Istanbul, a encore dégradé les relations entre Ryad et Ankara. Mais en avril 2022, à la demande de Ryad, la justice turque a mis un terme au procès des ressortissants saoudiens accusés de l’assassinat et transféré son dossier aux autorités saoudiennes. Ce revirement s’explique d’abord par le recul de l’intérêt des États-Unis pour le Moyen-Orient. Dès l’élection de Joe Biden en 2020, l’Arabie saoudite a conclu un accord de réconciliation avec le Qatar et a levé le blocus en vigueur. En outre, les échecs des Printemps arabes et du coup d’État de 2016 en Turquie ont incité Ankara à s’éloigner du mouvement islamiste des Frères musulmans. S’y ajoute la menace commune, constituée par la prolifération des milices chiites soutenues par l’Iran. Ainsi, une milice irakienne a attaqué directement le territoire des EAU et le mouvement yéménite politico-militaire houthiste celui de l’Arabie saoudite. De son côté, la Turquie a dû combattre des milices chiites dans le Nord de la Libye. Or, les négociations sur l’accord nucléaire entre les États-Unis et la République islamiste d’Iran pourraient ne pas tourner à l’avantage des monarchies du Golfe.

Diplomatie et défense. Des entretiens bilatéraux de haut niveau ont eu lieu en mai et juillet 2021. Puis, l’Arabie saoudite a levé le boycott informel sur les produits turcs en janvier 2022 et la Turquie a mis un terme aux restrictions imposées à certains médias saoudiens, dont la chaîne Al Arabiya installée à Dubaï. En février 2022, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est rendu aux EAU pour signer 13 accords de coopération et une lettre d’intention sur la coopération entre les industries de défense. En avril 2022, ce sujet a été au cœur de ses entretiens avec le prince héritier Mohammed ben Salman à Ryad. Les forces armées turques pourraient entraîner les troupes saoudiennes et organiser des exercices militaires conjoints. L’Arabie saoudite pourrait acheter des drones, des missiles, des technologies de radar, des matériels électroniques et des systèmes de défense anti-aérienne à la Turquie.

Convergences stratégiques. L’amélioration des relations entre les deux pays pourrait déboucher sur une vision politique commune sur la Syrie, l’abandon par Ryad de sa position favorable à Athènes et une reprise des relations entre Ankara et Le Caire. En outre, ce rapprochement va isoler l’Iran, dont l’influence s’étend de la Syrie au Yémen. En 2020, Ryad et Ankara avaient conclu un contrat de 200 M$ portant sur l’achat de drones turcs… utilisés dans la guerre au Yémen. Celle-ci a entraîné des restrictions dans les contrats d’armement de l’Arabie saoudite conclus avec les États-Unis. Par ailleurs, la CIA a publié un rapport sur le rôle du prince Ben Salman dans l’affaire Khashoggi. Outre ses messages positifs quant à l’accord sur le nucléaire iranien, l’administration Biden a retiré les Houthis de la liste américaine des groupes terroristes. Dès mars 2021, Ankara s’est déclaré concerné par les attaques des Houthis sur le territoire saoudien. En janvier 2022, il a exprimé sa solidarité avec Ryad au sujet des attaques houthies visant des civils et les qualifiant de « terroristes ». Les médias turcs pro-gouvernementaux estiment indispensable une intervention militaire turque au Yémen, au sein de la coalition internationale conduite par l’Arabie saoudite depuis 2015. Par ailleurs, la guerre entre la Russie et l’Ukraine devrait renforcer cette convergence d’intérêts. L’Arabie saoudite évite de s’engager en faveur de l’une ou l’autre, alors que la Turquie soutient l’Ukraine sans s’opposer à la Russie. Cette position d’Ankara, difficile à maintenir sur le long terme, rend encore plus nécessaire son rapprochement avec Ryad.

Conséquences économiques. Les monarchies pétrolières du Golfe tentent de diversifier leurs politiques économiques. De son côté, la Turquie connaît une grave crise économique et une dévalorisation de sa monnaie depuis deux ans. La pandémie du Covid19 et les répercussions économiques de la guerre en Ukraine ont porté l’inflation à plus de 60 %. Toutefois, au premier semestre 2021, les échanges économiques entre la Turquie et les EAU ont doublé en un an. Lors de sa visite à Ankara en novembre 2021, le dirigeant des EAU a annoncé le lancement d’un fonds de 9 Mds en soutien des investissements en Turquie. En Arabie saoudite, l’initiative « Vision 2030 », destinée à faciliter les investissements étrangers, pourrait profiter aux entreprises turques du bâtiment et du tourisme. Par suite de l’embargo, les ventes des produits turcs à l’Arabie saoudite sont passées de 2,4 Mds$ en 2020 à 215 M$ en 2021. Sa levée a permis de les relancer. Le projet des « Nouvelles Routes de la Soie », mis en œuvre par la Chine, pourrait renforcer la coopération économique entre la Turquie et l’Arabie saoudite. Celle-ci constitue une priorité dans la Route de la Soie maritime pour les échanges entre la Chine et l’Europe. De son côté, la Turquie souhaite s’intégrer au projet chinois et compte sur un financement de l’Arabie saoudite.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie

Turquie : partenaire de fait aux Proche et Moyen-Orient

Industrie de défense : émergence de la Corée du Sud et de la Turquie à l’exportation




Japon : protection et évacuation des ressortissants en cas de crise en Corée et à Taïwan

Tirant les enseignements de catastrophes naturelles, d’épidémies, d’attentats et guerres, les ministères japonais des Affaires étrangères et de la Défense se préparent au sauvetage de leurs ressortissants en cas de crise, notamment en Corée et à Taïwan.

Jean-François Heimburger, chercheur associé à l’Université de Haute-Alsace, l’explique dans une note publiée à Paris en juillet 2022 par la Fondation pour la recherche stratégique.

Anticipation pour la Corée et Taïwan. En 2021, selon le ministère japonais des Affaires étrangères, 41.238 ressortissants résident en Coré du Sud, surtout dans la région métropolitaine de Séoul située à quelques dizaines de kilomètres de la zone démilitarisée, frontière avec la Corée du Nord. En outre 24.162 vivent à Taïwan, dont la moitié dans la capitale Taipei. Avant la pandémie de Covid-19, plus de 200.000 Japonais effectuaient des séjours de courte durée en Corée du Sud et plus de 150.000 à Taïwan chaque mois. Des plans d’évacuation avaient été envisagés pour la Corée du Sud, lors de la crise nucléaire nord-coréenne de 1993-1994, et pour Taïwan lors de la tension de 1995-1996 avec la Chine. Récemment une équipe d’experts japonais des milieux universitaire, diplomatique et militaire a étudié divers scénarios possibles. En Corée du Sud, les autorités gouvernementales ne souhaitent pas discuter d’opérations d’évacuation de personnes civiles de n’importe quel pays, sauf des Etats-Unis, avec qui un exercice simulant une guerre a déjà eu lieu en 2018. Quant au Japon, elles refuseraient probablement l’arrivée d’avions et de navires militaires pour des raisons historiques, la péninsule coréenne ayant été intégrée à l’Empire japonais entre 1910 et 1945. En revanche, malgré l’absence de relations diplomatiques avec le Japon, Taïwan devrait autoriser l’atterrissage de ses avions militaires, en raison de l’importance des échanges commerciaux, touristiques et culturels entre les deux pays. En outre, l’effondrement du gouvernement taïwanais semble peu probable dans une situation d’urgence, même en cas d’attaque de la Chine. Pour éviter une condamnation d’une grande partie de la communauté internationale et ses conséquences économiques comme lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la Chine devrait accorder un délai entre l’annonce de son intention et son intervention effective. Dans le pire des cas et après des négociations avec les Etats-Unis, une guerre avec la Chine se limiterait au rétablissement de l’ordre public à Taïwan et à l’établissement d’un gouvernement pro-Pékin. Quant aux situations d’urgence les plus graves, le Japon et les Etats-Unis ont déjà évoqué avec précision les opérations d’évacuation, en 1997 et 2015, dans le cadre des « Lignes directrices pour la coopération nippo-américaine en matière de défense ». Les deux pays disposent de capacités de transports aérien et maritime très importantes et de territoires et/ou de bases situées à proximité. Pour Taïwan, un dialogue à huis clos permettrait d’éviter de provoquer un fort mécontentement de la Chine. En cas de guerre dans la péninsule coréenne, l’assurance de l’assistance militaire apportée aux Etats-Unis par le Japon constituerait un message de soutien de celui-ci à la Corée du Sud. Le gouvernement du Japon devra se concerter avec les collectivités locales du Sud pour y faire transiter ou accueillir plusieurs milliers de ressortissants japonais et des étrangers.

Risques accrus à l’étranger. Entre janvier et mars 2022, environ 200 japonais ont été rapatriés d’Ukraine. Lors des manifestations du « Printemps arabe » en Egypte en 2011, quelque 800 ressortissants ont été évacués en un seul jour. Au début de la pandémie de Covid-19, 7.524 japonais ont été rapatriés avant le 21 avril 2020. Par ailleurs 24 Japonais sont morts ou portés disparus pendant les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. En outre 9 ont été tués lors de la prise d’otages dans la raffinerie d’In Amenas en Algérie en 2013 et 7 pendant l’attentat terroriste dans un restaurant de Dacca (Bangladesh) en 2016. Enfin, 35 sont morts lors du tsunami en océan Indien au large de l’Indonésie en 2004. Par ailleurs, selon le ministère des Affaires étrangères, le nombre de Japonais séjournant à l’étranger depuis au moins trois mois ou désirant s’y installer est passé de 586.972 en 1989 à 1.344.900 en 2019. La plupart d’entre eux se répartissent aux Etats-Unis, Canada et Brésil, en Chine, Thaïlande, Australie et Grande-Bretagne. Le nombre de Japonais effectuant un voyage de courte durée est passé de 9, 66 millions en 1989 à 20,08 millions en 2019 puis à 3,17 millions en 2020 par suite de la pandémie du Covid-19.

Moyens d’évacuation. L’emploi d’avions de l’Etat constitue l’ultime solution pour transporter des ressortissants japonais en zone sûre en dehors d’un pays en crise. Il résulte des difficultés rencontrées lors des évacuations par avions civils à partir de 1985 pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). La plupart des vols commerciaux avaient été annulés, en raison de la zone d’exclusion aérienne décrétée par l’Irak au-dessus de l’Iran. En conséquence, plus de 200 Japonais, qui n’avaient pu en profiter, ont finalement été rapatriés à bord de deux avions des Turkish Airlines. En 1992, deux avions destinés au transport du Premier ministre ont été mis à la disposition de l’Agence de Défense (appellation du ministère de la Défense à l’époque) pour les évacuations d’urgence de ressortissants à l’étranger. La loi sur les Forces d’auto-défense (Fad) a été modifiée pour inclure l’emploi d’hélicoptères, de navires et de véhicules terrestres. Les Fad ont déjà procédé à cinq évacuations d’urgence : avril 2004, 10 journalistes japonais, de l’Irak vers le Koweït par avion de transport militaire C-130H ; janvier 2013, 7 Japonais et les corps de 9 autres (pris en otages par un commando islamiste), de l’Algérie vers le Japon par un B-747 de l’Etat ; juillet 2016, les dépouilles de 7 Japonais accompagnées de 17 de leurs proches, du Bangladesh vers le Japon par un B-747 de l’Etat ; juillet 2016, 4 diplomates japonais, du Soudan du Sud vers Djibouti par un C-130H ; août 2021, 1 Japonais et 14 Afghans sur la demande des Etats-Unis, de l’Afghanistan vers le Pakistan. En fait, trois C-130H et 1 C2 militaires avaient été envoyés au Pakistan pour évacuer d’Afghanistan quelque 500 personnes (Japonais, collaborateurs locaux de l’ambassade et de l’Agence japonaise de coopération internationale et leur famille), qui n’ont pu rejoindre l’aéroport de Kaboul, freinées aux points de contrôle installés par les talibans.

Prévention et gestion de crises. Depuis 2000, outre le service de « conseils aux voyageurs », les ambassades informent leurs ressortissants immatriculés sur l’état des maladies infectieuses et la sécurité dans le pays de séjour. Elles privilégient l’évacuation par le services commerciaux (voitures, buses, bateaux et avions). Lors des manouvres militaires russes à proximité de l’Ukraine, l’évacuation a été recommandée deux semaines avant la guerre et la fermeture de l’espace aérien ukrainien à l’aviation civile. Près de 40 % des ressortissants japonais ont pu quitter l’Ukraine avant l’invasion russe.

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Asie centrale : enjeu sécuritaire pour la Chine et la Russie

Depuis la prise du pouvoir des talibans en Afghanistan en août 2021, Chine et Russie renforcent leur présence en Asie centrale pour en limiter l’instabilité et y repousser l’influence de l’Occident.

C’est ce qui ressort de la note publiée le 3 mai 2022 à Paris par Anastasia Protassov, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

Instabilités internes. Outre la fragilité des régimes, surtout autocratiques et même dictatoriaux pour certains, les pays d’Asie centrale se caractérisent par une grande faiblesse économique, une corruption endémique, une composition ethnique complexe et une incapacité à affronter seuls des groupes armés terroristes. Ainsi du 2 au 11 janvier 2022, la hausse soudaine des prix du carburant au Kazakhstan a provoqué une grave crise sociale. Les manifestations dans la ville pétrolière de Janaozen se sont étendues à d’autres villes et ont dégénéré en émeutes. Après la démission de son gouvernement, le président Kassym-Jomart Tokaïev n’a pu reprendre le contrôle du pays qu’avec l’aide de l’Organisation du traité de sécurité collective. Celle-ci, créée en 2002 avec son siège à Moscou et à vocation politico-militaire, regroupe l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et la Russie. Par ailleurs, dans la perspective d’un « ordre international multipolaire » préconisé par Moscou et Pékin, l’Inde et le Pakistan ont rejoint, en 2017, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Celle-ci vise à stabiliser la région en luttant contre les mouvements fondamentalistes et séparatistes et en développant une coopération économique et commerciale, qui inclut développement et lutte contre la contrebande. Fondée en 2001 avec son siège à Pékin, elle regroupe la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et la Russie et, à titre d’observateurs, la Biélorussie l’Afghanistan, l’Iran et la Mongolie.

Intérêts communs russo-chinois. Depuis des années, Pékin et Moscou sont préoccupés par le risque de terrorisme en Asie centrale, le besoin de contenir l’instabilité émanant d’Afghanistan et la volonté de garder les Etats-Unis hors de la région. Cependant, tous deux voyaient la présence américaine en Afghanistan comme une moyen efficace de la lutte contre le terrorisme. Or avec le retrait progressif de l’Occident en 2014 et surtout en 2021, la perception de cette menace a changé et poussé Pékin et Moscou à renforcer leur action sécuritaire avec la participation des puissances régionales. La logique anti-occidentale et en particulier anti-américaine fait partie de leur coopération bilatérale. D’une façon générale, les élites russes ont toujours perçu l’ordre mondial à travers le prisme anti-occidental. Pour la Chine, la coopération interétatique apparaît comme essentielle au maintien de la stabilité dans le monde. Pour la Russie, la présence chinoise dans son voisinage proche ne se présente pas comme une ambition hégémonique en matière de sécurité, mais plutôt comme un renforcement. En effet, elle a pris conscience qu’elle ne peut assurer seule la sécurité dans une région aussi vaste que l’Asie centrale et propice à l’instabilité. Globalement depuis 2016, les relations bilatérales entre la Chine et les différents pays de la région se développent plus intensément qu’avec la Russie. Selon une division du travail tacite, Moscou apparaît comme le garant de la sécurité dans la région et Pékin comme le principal acteur économique.

Zone tampon pour la Chine. Conformément à la doctrine chinoise qui lie étroitement développement économique et stabilité sociale, celle de l’Asie centrale est indispensable à la réalisation du projet chinois des « Nouvelles Routes de la Soie » vers l’Europe. En outre, Pékin redoute que des militants séparatistes ouïghours installent des camps d’entraînement dans la région, après le retrait d’Afghanistan de l’OTAN en 2014. Par ailleurs, une attaque terroriste contre son ambassade à Bichkek (capitale du Tadjikistan) en 2016 l’a conduit à y renforcer la présence de sa Police armée du peuple, organisation paramilitaire, qui partage des informations et mène des exercices conjoints de lutte anti-terroristes avec les forces de sécurité locales. Selon un accord conclu la même année, la Chine finance la construction, l’entretien et le fonctionnement de 30 à 40 postes du côté tadjik de la frontière avec l’Afghanistan. En outre, elle a édifié un avant-poste, géré par les forces spéciales tadjikes, à proximité de la ville de Shaymak et à l’intersection de l’Est du Gorno-Badakhchan (Tadjikistan), du Nord-Est du Xinjiang (Chine) et du Badakhchan (Afghanistan). Puis, elle a apporté une contribution de 8,5 M$ à la construction d’un second à Vakhon en octobre 2021. Ces deux avant-postes, situés dans les montagnes du Pamir, surplombent le corridor du Wakhan, vallée de 350 km de long et de 13 km à 65 km de large. Ils permettent d’observer les différents passages et activités émanant d’Afghanistan vers la Chine. Des patrouilles conjointes des forces armées chinoises et tadjikes visent à éviter que ce corridor devienne une voie de sortie de trafics (armes, drogue et êtres humains) et d’activités déstabilisatrices à partir de l’Afghanistan. Des exercices conjoints de lutte anti-terroriste ont eu lieu en 2016, 2019 et 2021. Au cours des cinq dernières années, la Chine a assuré 18 % des livraisons d’armes dans la région, contre 1,5 % entre 2010 et 2014. En plus des achats et des dons directs, l’Ouzbékistan et le Turkménistan pratiquent le troc du pétrole et de ses dérivés contre des équipements militaires chinois. Ainsi l’Ouzbékistan a reçu des drones Wing Loong-I dès 2014, puis des systèmes de défense sol/air portatifs QW-18 en 2019. En 2020, le Tadjikistan a investi 80 M$ dans sa défense, contre 130 M$ pour le Kirghizistan et 10 Mds pour le Pakistan. La Chine est devenue le 2ème fournisseur d’armes au Turkménistan, après la Turquie et devant la Russie.

Prédominance de la Russie. Depuis la disparition de l’URSS (1991), la Russie reste le principal fournisseur d’armes du Kazakhstan pour environ 85 M$ entre 2014 et 2018 (5 M$ pour la Chine), du Kirghizistan pour 95 M$ (5 M$) et du Tadjikistan pour 88 M$ (10 M$). En 2019, l’ensemble de l’Asie centrale a importé pour 750 M$ d’armements russes, contre 400 M$ d’armements chinois. Outre ses propres bases au Kirghizistan et au Tadjikistan, la Russie conserve l’accès à des installations militaires de ces deux pays et au Kazakhstan, à savoir base de lancements spatiaux, stations radar et sites d’essais. Elle demeure la puissance qui organise le plus d’exercices conjoints dans la région, dans un cadre bilatéral ou via l’Organisation du traité de sécurité collective. Lors des émeutes au Kazakhstan en janvier 2022 (voir plus haut), elle avait rapidement envoyé 3.000 soldats, contre une dizaine pour chacun des autres pays membres. Par ailleurs, la Russie forme, en partie, plus de la moitié de l’armée kazakhe et 1.500 spécialistes tadjiks. Elle a repris récemment le programme de formation des officiers ouzbeks, suspendu en 2012. Toutefois, les Etats d’Asie centrale restent prudents vis-à-vis de Moscou, à cause de ses interventions en Géorgie et en Ukraine, et de Pékin, en raison de la répression contre les Ouïghours.

Loïc Salmon

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