Marines : se préparer au combat naval de haute intensité

Agir dans la complexité qui s’impose à nous, trouver chez les autres ce qu’on n’a pas et se battre avec ce qu’on a après une longue réflexion en amont.

Ces conditions de la victoire sur mer ont été exposées par l’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine, au cours d’un colloque organisé, le 17 octobre 2022 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique et la Sogena (Société d’organisation et de gestion d’événements navals dont le salon Euronaval à Paris). Sont également intervenus : le vice-amiral d’escadre Didier Piaton, N°2 du Commandement maritime allié de l’OTAN ; Bryan Clark, directeur de recherche au centre de recherche américain Hudson Institute ; Frédéric Le Lidec, directeur de la recherche, du développement et de l’innovation chez Naval Group.

Retour du combat à la mer. Le concept de l’attaque de la mer vers la terre a vécu, souligne l’amiral Vandier. Il faut à nouveau se préparer à la violence du combat entre unités navales, laquelle est passée de 400 morts à la bataille de Trafalgar (1805) à 1.400 morts pendant un affrontement de la seconde guerre mondiale. En outre, il faut vingt ans pour reconstruire ou construire une Marine de haute mer. Ainsi, celle de la Chine, en développement constant depuis 2015, devrait atteindre, en tonnage, le double de celui de la Marine américaine en 2035. Aujourd’hui, le groupe aéronaval français se trouve au contact d’une flotte russe en Méditerranée avec parfois des pointages radar (comportement hostile). Une frégate russe, chinoise ou turque parvient à naviguer dans les eaux internationales en face de Brest. Dès la sortie du port, il faut se préparer au combat et à tirer pour détruire l’adversaire. A Brest et par tout temps, l’escorte navale et aérienne protège le départ en patrouille de chaque sous-marin nucléaire lanceur d’engins. Après la guerre en Ukraine, le comportement de la Russie sera très différent. Il s’agit de se préparer à combattre en mode dégradé, sans GPS ni communication satellitaire. L’avion de chasse embarqué Rafale, quoique beaucoup plus performant que le Super-Etandard, passe très difficilement en mode dégradé, comme les sous-marins nucléaires d’attaque de nouvelle génération ou les frégates multi-missions (FREMM). Dans ce contexte, l’exercice interarmées, interalliés et inter théâtres « Polaris » de préparation opérationnelle à un engagement de haute intensité a mobilisé 6.000 militaires français et étrangers, dont 4.000 de la Marine nationale, du 18 novembre au 3 décembre 2021. Outre la volonté de se battre jusqu’au bout, il faut de la chance, expression ultime du talent acquis par une longue réflexion préalable, conclut le chef d’état-major de la Marine.

Leçons de la guerre en Ukraine. Le Commandement naval de l’OTAN exerce un effet de dissuasion et une capacité de réaction au profit des États membres, explique l’amiral Piaton. Il assure la fusion des informations recueillies par les Marines de vingt pays et évalue en permanence les rapports de forces en Atlantique. Dès le début de la crise ukrainienne, il a suivi les déplacements de la Marine russe, de la Baltique au Pacifique et en mer Noire, et a établi une corrélation entre les mouvements des forces et les exercices terrestres, dès fin 2021. La frontière entre les forces russes et celles de l’OTAN n’existe pas. En raison de son soutien officiel à l’Ukraine, l’OTAN, qui n’est pas en guerre contre la Russie, a mené une action coordonnée pour renforcer son flanc Est. La gestion opérationnelle de la crise vise à éviter toute escalade et de donner à la Russie un prétexte pour en rendre l’OTAN responsable. Sur le plan naval, il s’agit de se coordonner face aux manifestations brutales, comme la présence de mines dérivantes en mer Noire ou l’attaque de gazoducs au large de la Scandinavie. Le maintien de la supériorité opérationnelle, à raison de trois contre un, repose sur l’expertise de tous les Alliés du flanc Est, de la Norvège à la Turquie, et sur la coordination de 200 bâtiments de combat. Plusieurs enseignements sont tirés de la guerre en Ukraine : création de zones de déni d’accès par l‘allonge des armes et la furtivité des plateformes navales ; détermination de cibles terrestres à partir d’armes navales ; ciblage d’objectifs navals à partir d’armes côtières. L’entrée en combat de haute intensité se ferait de façon soudaine, sans choisir le moment ni le lieu, ou par réaction à une provocation délibérée, comme le tir de la première torpille ou du premier missile. La Marine russe a déjà subi des revers, à savoir les pertes du croiseur Moskva et de l’île aux Serpents en mer Noire. Sa supériorité de fait se trouve limitée par des frappes parties de la terre, interdisant toute intervention amphibie. L’article V de l’Alliance Atlantique sur la défense collective implique le maintien de la supériorité navale par une volonté commune et la rapidité de décision de 30 nations en quelques heures. Il s’agit de durer et bénéficier de la mer pour la logistique de l’Union européenne, alors que les forces russes souffrent des retards de livraisons de munitions et rencontrent des difficultés de coordination. Les forces ukrainiennes reçoivent des technologies de pointe, à savoir armes à longue portée, dispositifs de brouillage et drones. La Marine russe renouvelle sa composante sous-marine, mais celles de l’OTAN modernisent la lutte anti-sous-marine, notamment avec les FREMM françaises et italiennes. La supériorité opérationnelle de l’OTAN s’entretient par des exercices interalliés comme « Polaris » (voir plus haut) et « Orion », qui mobilisera 10.000 soldats en 2023.

Stratégie navale américaine. La guerre russo-ukrainienne a modifié la stratégie américaine, estime Bryan Clark. La coopération militaire apportée à l’Ukraine par les pays européens, dont la France, facilite une action contre la Russie, sans engagement militaire des États-Unis qui interviennent par leur intermédiaire. La neutralisation du croiseur russe Moskva démontre l’efficacité des armes de précision peu onéreuses et des réseaux de surveillance commerciaux. Elle s’est déroulée en plusieurs phases. D’abord, deux missiles ukrainiens, tirés depuis la terre, provoquent une explosion. Ensuite des drones ukrainiens leurrent la défense anti-aérienne du croiseur. Puis, des missiles de croisière antinavires Neptune, lancés depuis la côte, le frappent. Enfin, le Moskva coule au cours d’une tempête lors de son remorquage vers le port de Sébastopol (Crimée). En conséquence, la Marine américaine va recourir davantage aux unités navales et aériennes sans équipage. Il ne s’agit plus d’empêcher une agression mais d’être efficace, notamment face à la Chine dont la Marine a atteint un niveau équivalent à celles des États-Unis et des pays de l’Union européenne. La Chine, indique Bryan Clark, évolue dans une « zone grise », à savoir montrer sa force mais ne pas l’utiliser dans les scénarios d’invasion de Taïwan. A une dissuasion par déni d’accès, les États-Unis préfèrent la création d’un sentiment d’incertitude quant à une victoire chinoise, afin de saper la détermination de la Chine comme au temps de la guerre froide de l’OTAN contre l’URSS (1947-1991).

Loïc Salmon

Selon Frédéric Le Lidec, les études portent sur des drones océaniques, catamarans ou non, (30-40 m de long) et sous-marins (10-15 m). Il s’agit d’accroître l’endurance du navire en réduisant son exposition en zone hostile et aussi de projeter des drones en toute sécurité, quel que soit l’état de la mer. En 2020, Naval Group a procédé à des expérimentations sous l’eau et dans les airs pour protéger la plongée d’un sous-marin. Grâce à l’intelligence artificielle, le drone doit pouvoir traiter et transmettre des données au commandement, en vue de la décision la plus appropriée à la situation tactique. Malgré l’autonomie du drone, le marin doit pouvoir reprendre la main sous faible préavis, grâce à des règles simples et compréhensibles. Le déploiement de petits drones en essaims représente une menace, dont il faut se prémunir, mais aussi des opportunités tactiques, s’ils sont concentrés ou dispersés. Leur mise en œuvre doit toujours relever du commandement.

Marines : outils politiques et de projection de puissance

Ukraine : hégémonie navale russe en mer Noire

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine




Stratégie : les métaux « critiques », enjeux de sécurité pour les États-Unis et de puissance pour la Chine

L’importation de minerais dits « critiques », indispensables aux industries civiles et de défense, crée une dépendance considérée par les États-Unis comme une menace pesant sur la sécurité nationale, la politique étrangère et l’économie. Pour la Chine, qui en possède, en raffine et investit dans leur production à l’étranger, ils sont devenus des éléments de richesse et de puissance.

Ce thème a fait l’objet d’une visioconférence organisée, le 21 septembre 2022 à Paris, par l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont notamment  intervenus : David Amselem, cartographe chez Cassini Conseil ; Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’IRIS. Guillaume Pitron, auteur du livre « La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique », fournit des informations complémentaires dans l’interview qu’il a accordé à l’IRIS le 26 juillet 2018.

Le contrôle des industries du futur. Les éoliennes, panneaux photovoltaïques, moteurs électriques et outils électroniques utilisent une trentaine de métaux rares, comme le tungstène et le cobalt, mais aussi d’autres moins connus comme le samarium, le gadolinium ou le dysprosium, indique Guillaume Pitron. Leur extraction coûte très cher et dégrade l’environnement. C’est pourquoi les États-Unis et l’Australie, qui disposent d’importantes réserves, n’ont pas toujours souhaité en poursuivre la production. En revanche, la Chine à investi à perte pour soutenir la pérennité de leur exploitation. Comme l’Indonésie et l’Afrique du Sud, elle n’a pas exporté les minerais vers les pays clients et a développé localement une filière intégrée. En raison de la disponibilité des ressources en Chine, les industriels occidentaux ont accéléré pendant plusieurs décennies les délocalisations de leurs outils de production, accompagnées de transferts de technologies et de brevets. La Chine est ainsi parvenue à dominer l’ensemble de certaines filières utilisatrices de métaux rares dans les nouvelles technologies de l’énergie et du numérique. Jusque dans les années 1980, la France avait développé l’extraction du tungstène, du manganèse et du zinc et était devenue alors l’un des principaux pays producteurs d’antimoine et de germanium. Outre la richesse de son sous-sol en Bretagne et dans le Massif central et les Pyrénées, elle dispose de réserves exploitables dans certaines zones économiques maritimes exclusives (Polynésie française et Wallis-et-Futuna).

L’inquiétude américaine. La chute de l’URSS et la fin de la guerre froide ont incité les administrations américaines à privilégier les approvisionnements de métaux sur les marchés mondiaux moins onéreux, explique Emmanuel Hache. En conséquence, le nombre de mines métallifères actives est passé de 640 en 1991 à 278 en 2020. Entre 1991 et 2021, les productions nationales ont diminué dans diverses proportions : – 40 % pour le cuivre raffiné à partir de minerais ; – 39 % pour les minerais d’or ; – 18 % pour les minerais de fer ; – 13 % pour le zinc raffiné ; – 79 % pour l’aluminium primaire. En 2021, la production de métaux et de minerais métallifères aux États-Unis se répartit ainsi : minerais de cuivre, 35 % ; minerais d’or, 31 % ; minerais de fer, 13 % ; minerais de zinc, 7 % ; autres minerais, 14 %. Huit entreprises américaines figurent dans la liste des 50 premières compagnies minières du monde, classées par capitalisation boursière : Freeport-McMoran pour le cuivre (5ème rang mondial) ; Newmont pour l’or (7ème) ; Southern Copper pour le cuivre, le molybdène, l’argent et le zinc (9ème) ; Albemarle pour le lithium ; Cleveland-Cliffs pour le fer ; Alcoa pour la bauxite et l’alumine et plus grand producteur d’alumine après la Chine ; MP Materials pour les terres rares ; Hecla Mining pour l’or et l’argent et plus grand producteur d’argent des États-Unis. En 2021, le taux de dépendance extérieure des États-Unis dans la chaîne de production de l’aluminium s’établit à 75 % pour la bauxite importée surtout de la Jamaïque, 55 % pour l’alumine importé surtout du Brésil et 45 % pour l’aluminium importé surtout du Canada. La même année, le taux de dépendance des États-Unis aux importations de minerai et métaux varie de 25 % pour le lithium à 48 % pour le nickel, 75 % pour le cobalt et 100 % pour le graphite naturel, le manganèse, le rubidium, le strontium et le vanadium. La Chine satisfait plus de 50 % de la demande américaine pour plusieurs minerais et métaux (voir encadré). En septembre 2020, le président Donald Trump avait souligné la menace constituée par cette dépendance d’adversaires potentiels pour les besoins en métaux critiques. En février 2022, son successeur Joe Biden a durci la stratégie des États-Unis et défini des priorités : accroissement de la production nationale de minerais et de métaux primaires ; développement du potentiel de recyclage et de la récupération des métaux ; diversification des sources d’approvisionnement extérieurs auprès des pays alliés et partenaires des États-Unis. Pour compenser la dépendance de la Chine, la « diplomatie minière » se concentre sur le Canada, l’Union européenne, l’Australie et le Japon.

Le poids de la Chine. Selon Emmanuel Hache, les ressources dites « incontournables » de la Chine portent sur l’aluminium, le chrome, le cuivre, le fer et le nickel. Les ressources « avantageuses » incluent l’antimoine, l’étain, le tungstène et les terres rares. Sont considérés comme « stratégiques » pour les industries émergentes l’aluminium, l’antimoine, le cobalt, le lithium, le molybdène, les terres rares, le tungstène et le zirconium. Très dépendante des approvisionnements extérieurs, la Chine investit aussi directement à l’étranger dans les secteurs des minerais et métaux (voir encadré). Entre 2005 et 2013, elle a réparti le financement de projets surtout dans 9 pays : Australie, 33 % ; République démocratique du Congo (RDC), 6 % ; Russie, 5 % ; Pérou, 4 % ; Brésil 4 %, ; Iran, 4 % et Indonésie 3 %. Puis elle a modifié sa stratégie sur 9 pays entre 2014 et 2021 : Indonésie, 15 % ; Pérou, 12 % ; RDC, 8 % ; Canada, 6 % ; Guinée, 5 % ; Chili ; 5 % ; Australie, 4 %. La part du reste du monde a augmenté, passant de 41% à 45 %.

Loïc Salmon

Deux cartes de David Amsellem présentent la géopolitique des métaux. La première montre les principaux pays exportateurs de minerais vers les États-Unis pour plus de 50 % de la demande américaine : Chine pour l’antimoine, l’arsenic, le bismuth, le gallium, le germanium, le magnésium et les terres rares ; Canada, potasse et tellure (métalloïde argenté) ; Brésil, alumine et niobium ; Chili, rhénium ; Argentine, lithium ; Jamaïque, bauxite ; Mexique, strontium. La seconde carte indique les pays où la Chine investit dans des projets relatifs aux minerais et métaux : Indonésie pour l’acier, l’aluminium et autres minerais ; Malaisie, acier, aluminium et autres ; Singapour, acier ; Thaïlande, acier ; Viêt Nam, acier ; Laos, autres minerais ; Birmanie, acier ; Philippines, acier ; Australie, acier, cuivre, aluminium et autres ; Papouasie-Nouvelle-Guinée, acier et autres ; Bangladesh, acier ; Inde, acier et autres ; Iran, acier et autres ; Azerbaïdjan, acier ; Tadjikistan, aluminium ; Kazakhstan, cuivre, acier et autres ; Kirghizstan, autres ; Mongolie, acier ; Russie, acier, aluminium et autres ; Ukraine, acier ; Serbie, cuivre, acier et autres ; Bosnie, cuivre ; Grèce, aluminium ; France, aluminium ; Suisse, acier ; Allemagne, acier et aluminium ; Pays-Bas, autres ; Grande-Bretagne, acier et autres ; Algérie, acier ; Libéria, acier ; Sierra Leone, acier ; Guinée, aluminium et acier ; Mali, autres ; Ghana, autres ; Cameroun, acier ; Congo, cuivre et autres ; République démocratique du Congo, cuivre et autres ; Ouganda, cuivre et acier ; Tanzanie, autres ; Mozambique, autres ; Zimbabwe, acier et autres ; Namibie, autres ; Afrique du Sud, cuivre et autres ; Argentine, autres ; Bolivie, acier ; Guyana, aluminium et autres ; Venezuela, aluminium ; Pérou, cuivre et acier ; Équateur, cuivre ; Jamaïque, autres ; Mexique, autres ; Canada, cuivre, acier et autres ; États-Unis, cuivre.

Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique




Moyen-Orient : Turquie et Arabie saoudite, vers la détente

Après une décennie de tensions consécutives à une divergence religieuse et une rivalité géopolitique régionale, la Turquie et l’Arabie saoudite s’orientent vers un rapprochement sur les plans diplomatique, militaire, stratégique et économique, en raison de l’évolution de la situation internationale.

C’est ce qui ressort d’une note de la Fondation pour la recherche stratégique, publiée en mai 2022 et rédigée par Georges Clementz et Rodolph El Chami, assistants de recherche.

Contexte régional. En 2011, la Turquie soutient les révolutions des « Printemps arabes », qu’elle considère utiles à l’exportation de son modèle islamiste dans les pays arabes. Mais pour l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe, la Turquie promeut en fait la ligne des Frères musulmans, opposée à la doctrine religieuse wahhabite de Ryad. Cet antagonisme s’est manifesté au Maghreb, où a émergé un axe Turquie-Qatar soutenant les partis islamistes démocratiquement élus, face à un axe Arabie-Émirats arabes unis (EAU). De même en Égypte, le premier axe a aidé, sur les plans médiatique et financier, le président Mohamed Morsi (mouvance Frères musulmans), élu en 2012 mais destitué l’année suivante par un coup d’État militaire à l’instigation du second axe. Ryad s’est en effet engagé à compenser toutes les sanctions économiques prises par l’Occident contre l’Égypte, invoquant la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. En Libye à partir de 2020, la Turquie soutient militairement le gouvernement d’union nationale en lutte contre le maréchal Khalifa Haftar, soutenu par la Russie, l’Arabie saoudite, les EAU et l’Égypte. En Tunisie, Ankara, favorable au mouvement islamiste An-nahda du président du Parlement, s’est vu refuser, par le président de la République Kaïs Saied, l’acheminement de forces et de matériels militaires vers la Libye via la Tunisie. En 2017, l’Arabie saoudite, Bahreïn et les EAU ont accusé le Qatar de financer le terrorisme et lui ont imposé un blocus terrestre, maritime et aérien et exigé la fermeture de la base militaire turque sur son territoire. La Turquie a riposté par une augmentation de ses effectifs militaires au Qatar et l’envoi d’une aide alimentaire. En 2018, l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, dans l’enceinte du consulat saoudien à Istanbul, a encore dégradé les relations entre Ryad et Ankara. Mais en avril 2022, à la demande de Ryad, la justice turque a mis un terme au procès des ressortissants saoudiens accusés de l’assassinat et transféré son dossier aux autorités saoudiennes. Ce revirement s’explique d’abord par le recul de l’intérêt des États-Unis pour le Moyen-Orient. Dès l’élection de Joe Biden en 2020, l’Arabie saoudite a conclu un accord de réconciliation avec le Qatar et a levé le blocus en vigueur. En outre, les échecs des Printemps arabes et du coup d’État de 2016 en Turquie ont incité Ankara à s’éloigner du mouvement islamiste des Frères musulmans. S’y ajoute la menace commune, constituée par la prolifération des milices chiites soutenues par l’Iran. Ainsi, une milice irakienne a attaqué directement le territoire des EAU et le mouvement yéménite politico-militaire houthiste celui de l’Arabie saoudite. De son côté, la Turquie a dû combattre des milices chiites dans le Nord de la Libye. Or, les négociations sur l’accord nucléaire entre les États-Unis et la République islamiste d’Iran pourraient ne pas tourner à l’avantage des monarchies du Golfe.

Diplomatie et défense. Des entretiens bilatéraux de haut niveau ont eu lieu en mai et juillet 2021. Puis, l’Arabie saoudite a levé le boycott informel sur les produits turcs en janvier 2022 et la Turquie a mis un terme aux restrictions imposées à certains médias saoudiens, dont la chaîne Al Arabiya installée à Dubaï. En février 2022, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est rendu aux EAU pour signer 13 accords de coopération et une lettre d’intention sur la coopération entre les industries de défense. En avril 2022, ce sujet a été au cœur de ses entretiens avec le prince héritier Mohammed ben Salman à Ryad. Les forces armées turques pourraient entraîner les troupes saoudiennes et organiser des exercices militaires conjoints. L’Arabie saoudite pourrait acheter des drones, des missiles, des technologies de radar, des matériels électroniques et des systèmes de défense anti-aérienne à la Turquie.

Convergences stratégiques. L’amélioration des relations entre les deux pays pourrait déboucher sur une vision politique commune sur la Syrie, l’abandon par Ryad de sa position favorable à Athènes et une reprise des relations entre Ankara et Le Caire. En outre, ce rapprochement va isoler l’Iran, dont l’influence s’étend de la Syrie au Yémen. En 2020, Ryad et Ankara avaient conclu un contrat de 200 M$ portant sur l’achat de drones turcs… utilisés dans la guerre au Yémen. Celle-ci a entraîné des restrictions dans les contrats d’armement de l’Arabie saoudite conclus avec les États-Unis. Par ailleurs, la CIA a publié un rapport sur le rôle du prince Ben Salman dans l’affaire Khashoggi. Outre ses messages positifs quant à l’accord sur le nucléaire iranien, l’administration Biden a retiré les Houthis de la liste américaine des groupes terroristes. Dès mars 2021, Ankara s’est déclaré concerné par les attaques des Houthis sur le territoire saoudien. En janvier 2022, il a exprimé sa solidarité avec Ryad au sujet des attaques houthies visant des civils et les qualifiant de « terroristes ». Les médias turcs pro-gouvernementaux estiment indispensable une intervention militaire turque au Yémen, au sein de la coalition internationale conduite par l’Arabie saoudite depuis 2015. Par ailleurs, la guerre entre la Russie et l’Ukraine devrait renforcer cette convergence d’intérêts. L’Arabie saoudite évite de s’engager en faveur de l’une ou l’autre, alors que la Turquie soutient l’Ukraine sans s’opposer à la Russie. Cette position d’Ankara, difficile à maintenir sur le long terme, rend encore plus nécessaire son rapprochement avec Ryad.

Conséquences économiques. Les monarchies pétrolières du Golfe tentent de diversifier leurs politiques économiques. De son côté, la Turquie connaît une grave crise économique et une dévalorisation de sa monnaie depuis deux ans. La pandémie du Covid19 et les répercussions économiques de la guerre en Ukraine ont porté l’inflation à plus de 60 %. Toutefois, au premier semestre 2021, les échanges économiques entre la Turquie et les EAU ont doublé en un an. Lors de sa visite à Ankara en novembre 2021, le dirigeant des EAU a annoncé le lancement d’un fonds de 9 Mds en soutien des investissements en Turquie. En Arabie saoudite, l’initiative « Vision 2030 », destinée à faciliter les investissements étrangers, pourrait profiter aux entreprises turques du bâtiment et du tourisme. Par suite de l’embargo, les ventes des produits turcs à l’Arabie saoudite sont passées de 2,4 Mds$ en 2020 à 215 M$ en 2021. Sa levée a permis de les relancer. Le projet des « Nouvelles Routes de la Soie », mis en œuvre par la Chine, pourrait renforcer la coopération économique entre la Turquie et l’Arabie saoudite. Celle-ci constitue une priorité dans la Route de la Soie maritime pour les échanges entre la Chine et l’Europe. De son côté, la Turquie souhaite s’intégrer au projet chinois et compte sur un financement de l’Arabie saoudite.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie

Turquie : partenaire de fait aux Proche et Moyen-Orient

Industrie de défense : émergence de la Corée du Sud et de la Turquie à l’exportation




Japon : protection et évacuation des ressortissants en cas de crise en Corée et à Taïwan

Tirant les enseignements de catastrophes naturelles, d’épidémies, d’attentats et guerres, les ministères japonais des Affaires étrangères et de la Défense se préparent au sauvetage de leurs ressortissants en cas de crise, notamment en Corée et à Taïwan.

Jean-François Heimburger, chercheur associé à l’Université de Haute-Alsace, l’explique dans une note publiée à Paris en juillet 2022 par la Fondation pour la recherche stratégique.

Anticipation pour la Corée et Taïwan. En 2021, selon le ministère japonais des Affaires étrangères, 41.238 ressortissants résident en Coré du Sud, surtout dans la région métropolitaine de Séoul située à quelques dizaines de kilomètres de la zone démilitarisée, frontière avec la Corée du Nord. En outre 24.162 vivent à Taïwan, dont la moitié dans la capitale Taipei. Avant la pandémie de Covid-19, plus de 200.000 Japonais effectuaient des séjours de courte durée en Corée du Sud et plus de 150.000 à Taïwan chaque mois. Des plans d’évacuation avaient été envisagés pour la Corée du Sud, lors de la crise nucléaire nord-coréenne de 1993-1994, et pour Taïwan lors de la tension de 1995-1996 avec la Chine. Récemment une équipe d’experts japonais des milieux universitaire, diplomatique et militaire a étudié divers scénarios possibles. En Corée du Sud, les autorités gouvernementales ne souhaitent pas discuter d’opérations d’évacuation de personnes civiles de n’importe quel pays, sauf des Etats-Unis, avec qui un exercice simulant une guerre a déjà eu lieu en 2018. Quant au Japon, elles refuseraient probablement l’arrivée d’avions et de navires militaires pour des raisons historiques, la péninsule coréenne ayant été intégrée à l’Empire japonais entre 1910 et 1945. En revanche, malgré l’absence de relations diplomatiques avec le Japon, Taïwan devrait autoriser l’atterrissage de ses avions militaires, en raison de l’importance des échanges commerciaux, touristiques et culturels entre les deux pays. En outre, l’effondrement du gouvernement taïwanais semble peu probable dans une situation d’urgence, même en cas d’attaque de la Chine. Pour éviter une condamnation d’une grande partie de la communauté internationale et ses conséquences économiques comme lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la Chine devrait accorder un délai entre l’annonce de son intention et son intervention effective. Dans le pire des cas et après des négociations avec les Etats-Unis, une guerre avec la Chine se limiterait au rétablissement de l’ordre public à Taïwan et à l’établissement d’un gouvernement pro-Pékin. Quant aux situations d’urgence les plus graves, le Japon et les Etats-Unis ont déjà évoqué avec précision les opérations d’évacuation, en 1997 et 2015, dans le cadre des « Lignes directrices pour la coopération nippo-américaine en matière de défense ». Les deux pays disposent de capacités de transports aérien et maritime très importantes et de territoires et/ou de bases situées à proximité. Pour Taïwan, un dialogue à huis clos permettrait d’éviter de provoquer un fort mécontentement de la Chine. En cas de guerre dans la péninsule coréenne, l’assurance de l’assistance militaire apportée aux Etats-Unis par le Japon constituerait un message de soutien de celui-ci à la Corée du Sud. Le gouvernement du Japon devra se concerter avec les collectivités locales du Sud pour y faire transiter ou accueillir plusieurs milliers de ressortissants japonais et des étrangers.

Risques accrus à l’étranger. Entre janvier et mars 2022, environ 200 japonais ont été rapatriés d’Ukraine. Lors des manifestations du « Printemps arabe » en Egypte en 2011, quelque 800 ressortissants ont été évacués en un seul jour. Au début de la pandémie de Covid-19, 7.524 japonais ont été rapatriés avant le 21 avril 2020. Par ailleurs 24 Japonais sont morts ou portés disparus pendant les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. En outre 9 ont été tués lors de la prise d’otages dans la raffinerie d’In Amenas en Algérie en 2013 et 7 pendant l’attentat terroriste dans un restaurant de Dacca (Bangladesh) en 2016. Enfin, 35 sont morts lors du tsunami en océan Indien au large de l’Indonésie en 2004. Par ailleurs, selon le ministère des Affaires étrangères, le nombre de Japonais séjournant à l’étranger depuis au moins trois mois ou désirant s’y installer est passé de 586.972 en 1989 à 1.344.900 en 2019. La plupart d’entre eux se répartissent aux Etats-Unis, Canada et Brésil, en Chine, Thaïlande, Australie et Grande-Bretagne. Le nombre de Japonais effectuant un voyage de courte durée est passé de 9, 66 millions en 1989 à 20,08 millions en 2019 puis à 3,17 millions en 2020 par suite de la pandémie du Covid-19.

Moyens d’évacuation. L’emploi d’avions de l’Etat constitue l’ultime solution pour transporter des ressortissants japonais en zone sûre en dehors d’un pays en crise. Il résulte des difficultés rencontrées lors des évacuations par avions civils à partir de 1985 pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). La plupart des vols commerciaux avaient été annulés, en raison de la zone d’exclusion aérienne décrétée par l’Irak au-dessus de l’Iran. En conséquence, plus de 200 Japonais, qui n’avaient pu en profiter, ont finalement été rapatriés à bord de deux avions des Turkish Airlines. En 1992, deux avions destinés au transport du Premier ministre ont été mis à la disposition de l’Agence de Défense (appellation du ministère de la Défense à l’époque) pour les évacuations d’urgence de ressortissants à l’étranger. La loi sur les Forces d’auto-défense (Fad) a été modifiée pour inclure l’emploi d’hélicoptères, de navires et de véhicules terrestres. Les Fad ont déjà procédé à cinq évacuations d’urgence : avril 2004, 10 journalistes japonais, de l’Irak vers le Koweït par avion de transport militaire C-130H ; janvier 2013, 7 Japonais et les corps de 9 autres (pris en otages par un commando islamiste), de l’Algérie vers le Japon par un B-747 de l’Etat ; juillet 2016, les dépouilles de 7 Japonais accompagnées de 17 de leurs proches, du Bangladesh vers le Japon par un B-747 de l’Etat ; juillet 2016, 4 diplomates japonais, du Soudan du Sud vers Djibouti par un C-130H ; août 2021, 1 Japonais et 14 Afghans sur la demande des Etats-Unis, de l’Afghanistan vers le Pakistan. En fait, trois C-130H et 1 C2 militaires avaient été envoyés au Pakistan pour évacuer d’Afghanistan quelque 500 personnes (Japonais, collaborateurs locaux de l’ambassade et de l’Agence japonaise de coopération internationale et leur famille), qui n’ont pu rejoindre l’aéroport de Kaboul, freinées aux points de contrôle installés par les talibans.

Prévention et gestion de crises. Depuis 2000, outre le service de « conseils aux voyageurs », les ambassades informent leurs ressortissants immatriculés sur l’état des maladies infectieuses et la sécurité dans le pays de séjour. Elles privilégient l’évacuation par le services commerciaux (voitures, buses, bateaux et avions). Lors des manouvres militaires russes à proximité de l’Ukraine, l’évacuation a été recommandée deux semaines avant la guerre et la fermeture de l’espace aérien ukrainien à l’aviation civile. Près de 40 % des ressortissants japonais ont pu quitter l’Ukraine avant l’invasion russe.

Loïc Salmon

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

Japon : multilatéralisme dans un contexte stratégique tendu




Asie centrale : enjeu sécuritaire pour la Chine et la Russie

Depuis la prise du pouvoir des talibans en Afghanistan en août 2021, Chine et Russie renforcent leur présence en Asie centrale pour en limiter l’instabilité et y repousser l’influence de l’Occident.

C’est ce qui ressort de la note publiée le 3 mai 2022 à Paris par Anastasia Protassov, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

Instabilités internes. Outre la fragilité des régimes, surtout autocratiques et même dictatoriaux pour certains, les pays d’Asie centrale se caractérisent par une grande faiblesse économique, une corruption endémique, une composition ethnique complexe et une incapacité à affronter seuls des groupes armés terroristes. Ainsi du 2 au 11 janvier 2022, la hausse soudaine des prix du carburant au Kazakhstan a provoqué une grave crise sociale. Les manifestations dans la ville pétrolière de Janaozen se sont étendues à d’autres villes et ont dégénéré en émeutes. Après la démission de son gouvernement, le président Kassym-Jomart Tokaïev n’a pu reprendre le contrôle du pays qu’avec l’aide de l’Organisation du traité de sécurité collective. Celle-ci, créée en 2002 avec son siège à Moscou et à vocation politico-militaire, regroupe l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et la Russie. Par ailleurs, dans la perspective d’un « ordre international multipolaire » préconisé par Moscou et Pékin, l’Inde et le Pakistan ont rejoint, en 2017, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Celle-ci vise à stabiliser la région en luttant contre les mouvements fondamentalistes et séparatistes et en développant une coopération économique et commerciale, qui inclut développement et lutte contre la contrebande. Fondée en 2001 avec son siège à Pékin, elle regroupe la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et la Russie et, à titre d’observateurs, la Biélorussie l’Afghanistan, l’Iran et la Mongolie.

Intérêts communs russo-chinois. Depuis des années, Pékin et Moscou sont préoccupés par le risque de terrorisme en Asie centrale, le besoin de contenir l’instabilité émanant d’Afghanistan et la volonté de garder les Etats-Unis hors de la région. Cependant, tous deux voyaient la présence américaine en Afghanistan comme une moyen efficace de la lutte contre le terrorisme. Or avec le retrait progressif de l’Occident en 2014 et surtout en 2021, la perception de cette menace a changé et poussé Pékin et Moscou à renforcer leur action sécuritaire avec la participation des puissances régionales. La logique anti-occidentale et en particulier anti-américaine fait partie de leur coopération bilatérale. D’une façon générale, les élites russes ont toujours perçu l’ordre mondial à travers le prisme anti-occidental. Pour la Chine, la coopération interétatique apparaît comme essentielle au maintien de la stabilité dans le monde. Pour la Russie, la présence chinoise dans son voisinage proche ne se présente pas comme une ambition hégémonique en matière de sécurité, mais plutôt comme un renforcement. En effet, elle a pris conscience qu’elle ne peut assurer seule la sécurité dans une région aussi vaste que l’Asie centrale et propice à l’instabilité. Globalement depuis 2016, les relations bilatérales entre la Chine et les différents pays de la région se développent plus intensément qu’avec la Russie. Selon une division du travail tacite, Moscou apparaît comme le garant de la sécurité dans la région et Pékin comme le principal acteur économique.

Zone tampon pour la Chine. Conformément à la doctrine chinoise qui lie étroitement développement économique et stabilité sociale, celle de l’Asie centrale est indispensable à la réalisation du projet chinois des « Nouvelles Routes de la Soie » vers l’Europe. En outre, Pékin redoute que des militants séparatistes ouïghours installent des camps d’entraînement dans la région, après le retrait d’Afghanistan de l’OTAN en 2014. Par ailleurs, une attaque terroriste contre son ambassade à Bichkek (capitale du Tadjikistan) en 2016 l’a conduit à y renforcer la présence de sa Police armée du peuple, organisation paramilitaire, qui partage des informations et mène des exercices conjoints de lutte anti-terroristes avec les forces de sécurité locales. Selon un accord conclu la même année, la Chine finance la construction, l’entretien et le fonctionnement de 30 à 40 postes du côté tadjik de la frontière avec l’Afghanistan. En outre, elle a édifié un avant-poste, géré par les forces spéciales tadjikes, à proximité de la ville de Shaymak et à l’intersection de l’Est du Gorno-Badakhchan (Tadjikistan), du Nord-Est du Xinjiang (Chine) et du Badakhchan (Afghanistan). Puis, elle a apporté une contribution de 8,5 M$ à la construction d’un second à Vakhon en octobre 2021. Ces deux avant-postes, situés dans les montagnes du Pamir, surplombent le corridor du Wakhan, vallée de 350 km de long et de 13 km à 65 km de large. Ils permettent d’observer les différents passages et activités émanant d’Afghanistan vers la Chine. Des patrouilles conjointes des forces armées chinoises et tadjikes visent à éviter que ce corridor devienne une voie de sortie de trafics (armes, drogue et êtres humains) et d’activités déstabilisatrices à partir de l’Afghanistan. Des exercices conjoints de lutte anti-terroriste ont eu lieu en 2016, 2019 et 2021. Au cours des cinq dernières années, la Chine a assuré 18 % des livraisons d’armes dans la région, contre 1,5 % entre 2010 et 2014. En plus des achats et des dons directs, l’Ouzbékistan et le Turkménistan pratiquent le troc du pétrole et de ses dérivés contre des équipements militaires chinois. Ainsi l’Ouzbékistan a reçu des drones Wing Loong-I dès 2014, puis des systèmes de défense sol/air portatifs QW-18 en 2019. En 2020, le Tadjikistan a investi 80 M$ dans sa défense, contre 130 M$ pour le Kirghizistan et 10 Mds pour le Pakistan. La Chine est devenue le 2ème fournisseur d’armes au Turkménistan, après la Turquie et devant la Russie.

Prédominance de la Russie. Depuis la disparition de l’URSS (1991), la Russie reste le principal fournisseur d’armes du Kazakhstan pour environ 85 M$ entre 2014 et 2018 (5 M$ pour la Chine), du Kirghizistan pour 95 M$ (5 M$) et du Tadjikistan pour 88 M$ (10 M$). En 2019, l’ensemble de l’Asie centrale a importé pour 750 M$ d’armements russes, contre 400 M$ d’armements chinois. Outre ses propres bases au Kirghizistan et au Tadjikistan, la Russie conserve l’accès à des installations militaires de ces deux pays et au Kazakhstan, à savoir base de lancements spatiaux, stations radar et sites d’essais. Elle demeure la puissance qui organise le plus d’exercices conjoints dans la région, dans un cadre bilatéral ou via l’Organisation du traité de sécurité collective. Lors des émeutes au Kazakhstan en janvier 2022 (voir plus haut), elle avait rapidement envoyé 3.000 soldats, contre une dizaine pour chacun des autres pays membres. Par ailleurs, la Russie forme, en partie, plus de la moitié de l’armée kazakhe et 1.500 spécialistes tadjiks. Elle a repris récemment le programme de formation des officiers ouzbeks, suspendu en 2012. Toutefois, les Etats d’Asie centrale restent prudents vis-à-vis de Moscou, à cause de ses interventions en Géorgie et en Ukraine, et de Pékin, en raison de la répression contre les Ouïghours.

Loïc Salmon

Afghanistan : un sanctuaire néo-djihadiste très incertain

Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »

Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes




Exposition « Les agents secrets du Général » aux Invalides

Entre 1940 et 1944, les services secrets de la France libre ont fourni 80 % des renseignements utilisés dans la préparation du débarquement en Normandie, permis aux résistants français de participer à la libération du pays et évité une guerre civile.

Ces résultats exceptionnels ont été obtenus par quelques dizaines d’officiers et quelques centaines de personnes à Londres, moins de 1.000 agents envoyés en mission clandestine en France et près de 80.000 recrutés en France. En 1940, les cadres des services secrets de la IIIème République restent au service du gouvernement de Vichy. En juillet à Londres, des officiers inexpérimentés créent un 2ème Bureau, qui élargit ses fonctions et devient Service de renseignement en avril 1941, puis Bureau central de renseignement et d’action militaire en janvier 1942 et enfin Bureau central de renseignement et d’action (BCRA) en juin 1942. Ce dernier organise toutes les missions secrètes, militaires ou politiques, en France et en Afrique du Nord. Il pose les fondations des services secrets français jusqu’à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), créée en avril 1982. Le 17septembre 2018, dans la cour d’honneur des Invalides, la ministre des Armées, Florence Parly, a remis la fourragère de l’Ordre de la Libération au 44ème Régiment d’infanterie, unité des personnels militaires de la DGSE. En 2020, l’institution d’un insigne spécifique souligne la filiation entre le BCRA et la DGSE. Portant les couleurs de l’Ordre de la Libération, le vert de l’espérance et le noir du deuil, cet écusson, orné de la croix de Lorraine, reprend une partie de la devise latine de l’ordre « Patriam Servando » (En servant la patrie).

Les services secrets. Depuis la fin du XIXème siècle, la France dispose de services de renseignement permanents, essentiellement militaires. Après la première guerre mondiale, ils se composent de la Section de recherche (SR) pour l’espionnage et de la Section de centralisation du renseignement (SCR) pour le contre-espionnage. Ceux de la France libre, basés en Grande-Bretagne, assurent d’abord le lien avec les résistants en France en organisant des liaisons radio et des opérations aériennes clandestines. Ils créent en France des réseaux de renseignement et d’évasion. Sur le plan militaire, ils participent à l’organisation de l’Armée secrète et des maquis et assurent la liaison avec l’Etat-major allié. Sur le plan politique, ils travaillent à unifier les divers mouvements de résistance derrière le général de Gaulle. Créé en mai 1943, le Conseil national de la Résistance permet d’affirmer l’autorité de l’Etat, reconstitué à Londres et à Alger. Or la Grande-Bretagne ne reconnaît pas la France libre comme un gouvernement en exil. Les services de renseignement britanniques coopèrent directement avec des résistants français qui n’ont aucun lien avec elle. Le SIS (Secret Intelligence Service) collecte le renseignement, le SOE (Special Operations Executive) s’occupe de l’action et le MI9 (Direction du renseignement militaire) des évasions. Ils recrutent des Français et agissent en France sans en référer au général de Gaulle. A partir de 1942, les Etats-Unis disposent de l’OSS (Office of Strategic Services) pour toutes ces missions. Les services secrets gaullistes ne peuvent agir en France qu’avec le soutien de leurs homologues britanniques, lequel comprend : la formation et l’équipement (postes de radio et armes) des agents ; l’acheminement en France et le retour en Grande-Bretagne par bateau ou avion ; le maintien du contact au moyen d’une centrale radio. Enfin, les services britanniques et américains fournissent armes et matériel à la Résistance.

Les agents clandestins. Contrairement aux membres des mouvements de résistance, les agents secrets de la France libre, volontaires civils ou militaires, sont soumis à l’autorité de son chef. Plusieurs centaines sont recrutés en Grande-Bretagne et en Afrique du Nord, formés puis envoyés en France comme « chargés de mission ». D’autres sont recrutés en France et formés en Grande-Bretagne. Les plus nombreux, recrutés eux aussi en France, restent sur place mais sont reconnus comme agents des autorités françaises. Comme tous les résistants, les agents clandestins se trouvent plongés dans une société, dont ils dépendent pour survivre et mener à bien leur mission sous une fausse identité. Ils savent qu’ils risquent la capture et la mort, mais aussi la torture et l’enfer des camps de concentration. En Angleterre, le BCRA recrute ses agents parmi les volontaires de la France libre après les avoir repérés lors de leur interrogatoire de sécurité. A partir de 1943, il en sélectionne aussi en Afrique du Nord. A l’issue des tests pratiques et psychologiques et selon leur profil, les candidats sont orientés vers le renseignement, l’action, l’encadrement (délégué militaire) ou la technique (opérateur radio, saboteur ou officier d’opérations aériennes). Infiltrés en France, ils recrutent d’autres agents parmi leurs relations ou dans les organisations clandestines. Comme tous les militaires de la France libre à Londres, les agents clandestins vivent sous le nom adopté lors de leur engagement, revêtent leur uniforme d’officier et fréquent les lieux de convivialité prisés des Français, mais cachent leur véritable affectation et leur future mission. En théorie, ils ne doivent pas se rencontrer, mais la consigne n’est pas toujours respectée. De nombreux agents, résidant en Angleterre ou y séjournant, suivent une formation dans les écoles britanniques. Ainsi, le SOE installe des dizaines de centres dans des châteaux isolés, dédiés au parachutisme (presque tous les agents sont brevetés), au sabotage, aux transmissions, aux opérations aériennes ou à la vie clandestine. Avant son départ en mission, l’agent abandonne le nom adopté lors de son engagement dans la France libre, confie au BCRA son testament et ses effets personnels. Il prend une fausse identité, apprend sa « légende » (biographie fictive mêlant le vrai et le faux), reçoit de l’argent et se familiarise avec ses faux papiers (carte d’identité, feuille de démobilisation, tickets de rationnement etc.). En France, les agents se procurent parfois de « vrais faux papiers », provenant réellement de l’administration. Désigné désormais par un pseudonyme lors de ses échanges avec Londres, l’agent clandestin revêt des habits en usage en France après vérification qu’il ne transporte rien qui puisse trahir son passage en Angleterre. Des matériels sont conçus pour cacher des messages et les postes de radio progressivement miniaturisés. Outre des renseignements militaires, le BCRA recueille des documents officiels pour ses agents et des renseignements politiques et économiques pour la propagande de la France libre et ses projets futurs. Traqués par la police française et les services allemands, les agents clandestins ne sont pas protégés par le droit de la guerre. Ceux qui le souhaitent reçoivent une pilule de cyanure (poison violent et efficace).

Loïc Salmon

Organisée par l’Ordre de la Libération et la Direction générale de la sécurité extérieure, l’exposition « Les agents secrets du général » (23 juin-16 octobre 2022) se tient aux Invalides à Paris. Elle présente objets, armes, archives photographiques et documents. Renseignements : ordredelaliberation.fr.

Les agents secrets du Général, 1940-1944

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

Résistance et dissuasion




Indo-Pacifique : les partenariats de sécurité des Etats insulaires

La diplomatie maritime de la France et de l’Union européenne (UE) vise à rassurer les micro-Etats de la zone indo-pacifique, vulnérables aux enjeux stratégiques, économiques, environnementaux et humains.

Ce thème a été abordé au cours d’une visioconférence organisée, le 19 avril 2022 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : Christian Lechervy, ambassadeur de France en Birmanie et ancien ambassadeur auprès de la Communauté du Pacifique ; le contre-amiral Jean-Mathieu Rey, commandant supérieur des forces armées en Polynésie française (Alpaci) ; Julia Tasse, chercheuse à l’IRIS et responsable du programme « climat, énergie, sécurité ».

Face aux puissances régionales. En raison de leurs alliances, il ne faut pas sous-estimer les micro-Etats du Pacifique qui représentent 10 % des pays membres de l’ONU, souligne l’ambassadeur Lechervy. Ils intéressent notamment Cuba, la Turquie, le Maroc et les Emirats arabes unis. A ces 15 Etats, en comptant le Timor oriental, s’ajoutent 10 territoires et d’autres entités diverses (voir encadré). Certains Etats non-souverains ont conclu des accords de coopération avec des organisations régionales, non-régionales ou même internationales dont l’ONU, l’OMS, l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est et la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique. Les parlements entretiennent des relations politiques entre eux. Certains accords portent sur la société civile et les entreprises. Les Etats-Unis redéfinissent leur stratégie dans la zone avec Hawaï, l’Australie, le Japon et la Corée du Sud. Comme la France en Polynésie, les Etats-Unis et Grande-Bretagne ont procédé à des essais nucléaires dans les Iles Marshall, débat récurrent. Depuis l’attaque imprévue de Pearl Harbor par le Japon en 1941, Washington veut éviter toute surprise de la part de Pékin. La bataille de Guadalcanal (1942-1943) dans les îles Salomon avait opposé les troupes du Japon à celles de l’Australie et des Etats-Unis. Or en 2019, l’Etat des Îles Salomon a établi des relations diplomatiques avec la Chine, suivies d’un accord de sécurité en avril 2022. Outre la coopération policière, cet accord, d’une durée de cinq ans et renouvelable, autorise le déploiement de moyens navals chinois de soutien. Dès 2006, la Chine avait procédé à des évacuations de ses ressortissants dans la région, démontrant sa capacité de projection civile mais aussi militaire. Les Îles Salomon constituent un point d’appui pour le grand projet chinois de « Nouvelles routes de la soie », qui inclut un volet de coopération militaire. Les Etats-Unis et la Chine veulent impliquer les Etats insulaires dans leur architecture de sécurité. Toutefois, ces deniers préfèrent se tenir à distance des grandes puissances et développer leurs capacités militaires (aérienne, navale et sous-marine). L’Espagne, le Portugal, l’Allemagne et les Pays-Bas se sont implantés dans le Pacifique pendant plusieurs décennies, mais la France y maintient une présence depuis un siècle. Au cours du premier semestre 2022, dans le cadre de sa présidence du Conseil de l’Union européenne (UE) et pour se positionner comme une puissance d‘équilibre, elle a organisé : le Forum sur la sécurité maritime : le One Ocean Summit sur la protection et la gestion durable des océans ; le Forum ministériel pour la coopération dans l’Indo-Pacifique, incluant l’UE, le Japon, l’Indonésie et la Nouvelle-Zélande.

Présence militaire française. La moitié des sous-marins en service dans le monde se trouve dans le Pacifique, indique l’amiral Rey. Environ 2 millions de ressortissants français vivent dans la zone Indo-Pacifique, aussi vaste que l’Europe. Alpaci dispose de 7.000 militaires, 15 navires et 40 aéronefs, renforcés par des éléments métropolitains de passage, pour remplir ses missions de garde-côtes, d’action de l’Etat en mer dans la zone maritime exclusive et d’assistance humanitaire. Ainsi, outre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, la France a envoyé des secours, à partir de la Polynésie française, lorsque l’archipel de Tonga a été isolé du monde après une éruption volcanique et un tsunami en décembre 2021. En cas de conflit régional, Alpaci, représentant du chef d’Etat-major des armées, doit rechercher un règlement pacifique. Il s’entretient régulièrement avec son homologue chinois sur zone. La stratégie française des partenariats concerne les Etats-Unis, l’Inde, le Japon, Singapour, la Malaisie, l’Indonésie et le Chili.

Dérèglement climatique. Le changement climatique exerce un impact direct sur la sécurité, rappelle Julia Tasse. La submersion des infrastructures aériennes et maritimes sur le littoral d’une partie des îles entraîne des conséquences économiques. L’intensification des cyclones accroît le besoin de dispositifs de secours. La sècheresse accrue dans les zones cultivables, trop exploitées, aggrave les conditions de vie dans l’agriculture et les transports. Le blanchissement des côtes par le dépérissement du corail mène à une perte des bancs de poissons associés aux récifs. L’arrivée massive des flottilles de pêche des pays asiatiques entraîne une surpêche dans les eaux profondes et celles proches des côtes. Il s’ensuit une migration croissante d’une partie de la jeunesse des Etats insulaires vers la Nouvelle-Zélande, l’Australie et la Nouvelle-Calédonie, pour des raisons financières et économiques. Par ailleurs, précise Julia Tasse, la politique chinoise d’appropriation territoriale de la mer par l’occupation de récifs et la poldérisation d’atolls inhabités comme en mer de Chine ne peut s’appliquer dans le Pacifique. En effet, sa vaste étendue entraîne « une tyranie des distances », estime l’amiral Rey.

Loïc Salmon

Dans l’océan Indien, la présence de la France inclut : les départements de La Réunion et de Mayotte ; la collectivité des Terres australes et antarctiques françaises (Îles Kerguelen, Îles Crozet, Îles Saint-Paul-et-Amsterdam et Îles Eparses). Dans l’océan Pacifique, elle comprend trois collectivités d’outre-mer : Polynésie française (Îles de la Société, Archipel des Tuamotu, Îles Gambier, Îles Australes et îles Marquises) ; Wallis-et-Futuna ; Île de Clipperton. La Grande-Bretagne possède l’Île Pitcairn dans l’océan Pacifique et dispose du territoire de l’Archipel de Chagos dans l’océan Indien. Dans l’océan Pacifique, la présence des Etats-Unis inclut : l’Etat d’Hawaï ; des territoires (Guam, Samoa américaines, Île Baker, Île Howland et Récif Kingman) ; des réserves naturelles (Île Jarvis et Atoll Palmyra) ; les Îles Mariannes du Nord ; l’Atoll Johnson ; les Îles Midway ; l’atoll de Wake. Dans l’océan Indien, l’Australie inclut des territoires extérieurs : Îles Ashmore-et-Cartier ; Île Christmas ; Îles Heard-et-McDonald ; Îles Cocos. Dans l’océan Pacifique, elle est associée au territoire autonome de l’Île de Norfolk. Dans l’océan Pacifique, la présence de la Nouvelle-Zélande inclut : les Îles Chatham ; le territoire de Tokelau ; les Etats en libre association des Îles Cook et de Niue. La Papouasie-Nouvelle-Guinée inclut le territoire de Bougainville. Les Philippines incluent la région autonome de Bangsamoro. Le Chili est présent dans l’Île de Pâques et l’Antarctique. L’Indonésie inclut la Nouvelle-Guinée occidentale. Dans l’océan Indien, l’Etat de l’île Maurice inclut la région autonome de Rodrigues et la Tanzanie l’entité administrative autonome de Zanzibar.

Stratégie : l’action de la France dans la zone indopacifique

Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Armée de l’Air et de l’Espace : missions « Heifara » et « Wakea » dans le Pacifique




Océan Atlantique : le Nord, un espace de plus en plus contesté

La logique de puissance et le rapport de forces par le fait accompli, constatés en Ukraine et dans le détroit de Taïwan, s’appliquent aussi en Atlantique Nord.

Le vice-amiral d’escadre Olivier Lebas, préfet maritime (action de l’Etat en mer) de l’Atlantique et commandant de la zone (Etat-major des armées) et de l’arrondissement (défense du littoral) maritimes Atlantique, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 19 janvier 2022 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Contexte stratégique. La nouvelle donne stratégique prend en compte la compétition entre Etats, la montée des tensions dans les espaces communs (extra-atmosphérique, cyber et maritime) et éventuellement l’affrontement. L’origine des cyberattaques en Ukraine reste encore difficile à attribuer. Un missile hypervéloce chinois a fait le tour de la Terre. La Russie a procédé à un tir contre un satellite et la Corée du Nord au lancement de son premier missile balistique. La Chine, qui renforce sa présence en Asie du Sud-Est pour en faire une sorte de mer intérieure, envoie des navires militaires jusqu’en Atlantique Nord. La Russie intensifie ses efforts pour décourager la présence des Marines occidentales en Méditerranée orientale. Pour accroître son influence, elle recourt à la diplomatie, l’intimidation, la guerre hybride ou la lutte d’influence comme au Mali et en Centrafrique. Elle remet en cause les traités de contrôle des armements. Elle a manifesté sa présence en Atlantique-Nord avec le déploiement de la frégate Admiral-Gorskhov (mise en service en 2018), le sous-marin nucléaire d’attaque Yasen, des bâtiments hydrographiques et des sous-marins classiques de la classe Kilo II équipés de missiles de croisière Kalibr. L’Atlantique Nord présente des exemples de compétition, entre Marines de combat, et de conflictualités sournoises. Il est fréquenté par les navires des Marines des pays membres de l’OTAN, notamment les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins américains, britanniques et français. La Marine nationale y effectue des manœuvres pour défendre sa profondeur stratégique. Celle-ci consiste à utiliser les satellites et déployer au loin navires de surface et sous-marins pour anticiper ce qui pourrait se passer. Ensuite, il s’agit de traiter les mégadonnées des systèmes automatiques d’identification, pour le suivi des trajectoires de navigation des navires marchands, ou des moyens électroniques civils pour détecter les pêches illégales. Les câbles sous-marins assurent 99 % des communications internet, entraînant une compétition pour la propriété des câbles et l’influence qu’ils permettent d’exercer. Le groupe américain Google et la Chine rachètent des entreprises de pose de câbles sous-marins. Les stations d’atterrage nécessitent une protection. En effet, des câbles ont été endommagés près de Brest et de la Norvège, accidents ou sabotages difficiles à prouver. Par ailleurs, le durcissement du contexte international entraîne une augmentation des budgets militaires et des exercices sur la capacité à se défendre dans « le haut du spectre ». Les porte-avions américains reviennent en Méditerranée et en Atlantique Nord.

Résurgence de la Russie. Un nouveau vent de guerre froide souffle sur l’Atlantique, estime l’amiral Lebas. Le projet de gazoduc pour acheminer le gaz russe vers l’Allemagne, via la Baltique, attise la tension entre les Etats-Unis et la Russie. En outre, des exercices OTAN se déroulent près du cercle polaire. De son côté, la Russie se considère comme une nation encerclée par l’OTAN et la mise en œuvre de la défense anti-missile américaine. Elle tente de maîtriser les approches des pays voisins et de dénier l’accès d’autres Marines à certaines zones. A Kaliningrad, des missiles antinavires S-400 peuvent perturber les activités en mer Baltique. Le retour des sous-marins russes en Atlantique, plus nombreux et plus silencieux qu’en 2005, a remis en route la modernisation des moyens de surveillance et de lutte anti-sous-marine. Leur déplacement se coordonne avec ceux des bâtiments de surface et des avions à long rayon d’action pour le renseignement stratégique. Ainsi, ont été aperçus un Tu-95 Bear H au large de la Norvège, un Tu-142 Bear F jusqu’en Baltique et un Tu-160 Blackjack vers la Méditerranée en 2015, le Venezuela en 2018 et l’Afrique du Sud en 2019. La France, rappelle l’amiral, a relâché sa coopération avec la Russie depuis 2014, sauf pour la sécurité en mer, et a renforcé celle avec les pays de l’ex-URSS devenus membres de l’OTAN. Ainsi, elle participe à la « présence avancée renforcée » de l’Alliance Atlantique en Estonie, dans les domaines terrestre et aérien. Dans la continuité de cette profondeur stratégique, la défense maritime du territoire consiste à surveiller, renseigner et s’opposer, souligne l’amiral. La protection du littoral commence dans les ports de Saint-Malo, Roscoff, Brest, Saint-Nazaire, Nantes, La Rochelle et Bordeaux. Elle se prolonge dans la zone économique exclusive avec des navires et des avions de surveillance (Falcon) ou de patrouille maritime (ATL2). A Brest, le départ d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins de la Force océanique stratégique mobilise un chasseur de mines, un ATL2, un hélicoptère et un sous-marin jusqu’à sa dilution dans les profondeurs de l’océan, pour le maintien de la permanence de la dissuasion. Une escorte similaire protège sa rentrée au port. A titre indicatif, il ne faut que six jours de navigation pour aller de Brest au Nord de l’Atlantique.

Jusqu’en Arctique. En mars 2021, trois sous-marins nucléaires russes ont émergé de la banquise du pôle Nord, manifestant l’affirmation de la souveraineté de Moscou sur cette zone. Avec le réchauffement climatique, deux routes maritimes semblent possibles vers le Pacifique : le passage du Nord-Ouest entre l’Ouest du Groenland (Danemark) et les côtes du Canada et de l’Alaska ; le passage du Nord-Est, plus facile, entre l’Est du Groenland et les côtes de Norvège et de Russie. L’exploitation des ressources en pétrole et gaz de l’Arctique, quoique difficile, devrait s’avérer rentable à l’exportation vers l’Union européenne et la Chine qui commence à construire des brise-glace. Il s’ensuit des tensions entre les pays riverains, sans aller jusqu’à l’affrontement, et un intérêt croissant de l’Inde et de l’Allemagne. De son côté, la Russie déploie déjà des méthaniers brise-glace pour le transport du gaz jusqu’à des méthaniers classiques. En outre, elle restaure d’anciennes bases militaires pour des raisons de sécurité, mais selon des règles peu conformes au droit de la mer. Dans cette zone, le GPS fonctionne mal et les communications par satellites sont souvent perturbées. Pour connaître le Nord du cercle polaire aux glaces diverses, anticiper les crises et entretenir ses compétences de navigation, la Marine nationale y a envoyé la frégate multi-missions Bretagne à l’automne 2018 et l’hiver 2021-2022 et le bâtiment de soutien et d’assistance métropolitain Rhône en été 2018, 2020 et 2021. Conséquence du développement des croisières dans les glaces et même jusqu’au pôle Nord, des bâtiments français vont s’entraîner au sauvetage avec des unités norvégiennes et danoises, qui pourraient éventuellement avoir besoin de soutien.

Loïc Salmon

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine

Union européenne : présidence française, acquis de la défense

Union européenne : penser les opérations maritimes futures




OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine

Le resserrement du partenariat stratégique entre la Russie et la Chine est perçu par l’OTAN comme déstabilisateur de l’ordre international. Pour les Etats-Unis, l’importance de la présence navale française dans la zone indopacifique contribue de façon significative à la sécurité régionale.

Un document de l’OTAN, rendu public lors du sommet des 29-30 juin 2022 à Madrid, réactualise le concept stratégique de 2010. Le 11 juillet, une source de l’Etat-major de la Marine française a indiqué les perspectives navales avec les Etats-Unis. Le même jour, l’Etat-major des armées (EMA) a exposé la situation du conflit en Ukraine.

Situation en Ukraine. Les gains territoriaux au Nord de la Crimée et à l’Ouest du Donbass augmentent (stries rouges sur la carte). Selon l’EMA, les frappes russes (astérisques jaunes) demeurent intenses sur toute la ligne de front et dans la profondeur, surtout sur le Donbass, et ciblent à nouveau les régions de Sumy et Chernihiv. L’artillerie ukrainienne vise les dépôts logistiques russes. Sur le front Nord, les frappes ont repris au Nord-Ouest et les combats se poursuivent autour de Kharkiv (1). Sur le front Est, les forces russes poursuivent leur offensive, lente et méthodique, vers les localités de Sloviansk et Kramatorsk. Les forces ukrainiennes tiennent leurs lignes de défense (2). Sur le front Sud, la situation s’est stabilisée. Les forces ukrainiennes font face aux dernières lignes de défenses russes dans les régions de Kherson et Zaporizhia, ciblant leurs approvisionnements sur leurs arrières (3). Selon la source navale française, cette guerre permet d’exploiter les erreurs de la Russie et d’évaluer ses capacités tactiques terrestre et navale (Île aux Serpents). Elle souligne le risque de chantage alimentaire en Afrique, en raison du contrôle russe de la mer Noire. Au 11 juillet, la Russie avait tiré plus de 1.000 missiles de croisière, dont une centaine depuis la mer. En conséquence, la Marine française portera ses efforts sur la lutte contre les drones et le brouillage des communications.

Russie et Chine. Pour l’OTAN, la Russie constitue la principale menace pour la paix et la stabilité dans la zone euro-atlantique. Avec des moyens conventionnels, cyber ou hybrides, elle tente d’exercer un contrôle direct et d’établir des sphères d’influence par la coercition, la subversion, l’agression et l’annexion. Brandissant la menace nucléaire, elle modernise ses forces nucléaires et développe de nouveaux vecteurs à capacités conventionnelle et nucléaire aux effets perturbateurs. Outre la déstabilisation des pays situés à l’Est ou au Sud du territoire de l’Alliance atlantique, elle entrave la liberté de navigation dans l’Atlantique Nord, zone d’acheminement de renforts militaires vers l’Europe. Son intégration militaire avec la Biélorussie et le renforcement de son dispositif militaire en mer Baltique, mer Noire et Méditerranée sont considérés comme portant atteinte à la sécurité et aux intérêts des pays de l’Alliance atlantique. Toutefois, estimant ne pas présenter une menace pour la Russie, l’OTAN ne cherche pas la confrontation et souhaite maintenir des canaux de communications pour gérer et réduire les risques, éviter toute escalade et accroître la transparence. Par ailleurs, selon l’OTAN, la Chine renforce sa présence dans le monde et projette sa puissance par des moyens politiques, économiques et militaires. Elle cible notamment les pays de l’Alliance atlantique par des opérations hybrides ou cyber malveillantes, une rhétorique hostile et des activités de désinformation. Elle tente d’exercer une mainmise sur des secteurs économiques et industriels clés, des infrastructures d’importance critique, des matériaux (terres rares) et des chaînes d’approvisionnements stratégiques. En outre, elle sape l’ordre international fondé sur des règles, notamment dans les domaines spatial, cyber et maritime (entraves à la liberté de navigation).

NRBC, cyber, technologies, climat. Selon l’OTAN, des Etats et des acteurs non-étatiques hostiles recourent à des substances ou des armes chimiques, biologiques radiologiques ou nucléaires, qui menacent la sécurité des pays de l’Alliance atlantique. Ainsi, l’Iran et la Corée du Nord poursuivent leurs programmes d’armement nucléaire et de missiles. La Syrie, la Corée du Nord, la Russie et des acteurs non-étatiques ont déjà employé des armes chimiques. La Chine développe son arsenal nucléaire à un rythme soutenu et met au point des vecteurs de plus en plus sophistiqués. Dans le cyberespace, théâtre d’une contestation permanente, des acteurs malveillants essaient d’affaiblir la défense de l’OTAN en cherchant à endommager des infrastructures d’importance critique, perturber le fonctionnement des services publics, dérober des renseignements, voler des contenus soumis à la propriété intellectuelle ou entraver des activités militaires. En outre, des pays compétiteurs stratégiques et des adversaires potentiels de l’OTAN investissent dans des technologies émergentes ou de rupture, capables d’endommager ses capacités spatiales, et de cibler ses infrastructures civiles ou militaires. Enfin, multiplicateur de crises et de menaces, le changement climatique provoque une montée du niveau des mers et des feux de végétations, désorganisant des sociétés. Souvent appelées à intervenir en cas de catastrophe naturelle, les forces armées doivent désormais agir dans des conditions climatiques extrêmes.

Zone indopacifique. Face à la Chine, les Etats-Unis ont besoin d’Alliés, indique la source navale française. Ils ont pris en compte l’implantation de la France dans la zone indopacifique, car ils partagent avec elle la même prudence vis-à-vis de la Chine, la nécessité de la prévention des combats dans la région et le souhait d’y limiter le développement des activités militaires. Depuis la seconde guerre mondiale, la Marine américaine domine les océans. Mais la Marine chinoise développe ses capacités de mener des opérations de coercition et de se déployer dans le monde, comme l’a démontré l’escale d’une frégate chinoise à Bata (Guinée). Elle a mis au point un porte-avions à catapulte et son avion spécifique et a loué des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) russes de la classe Akula. Autre alliée des Etats-Unis dans la région, l’Australie a annulé le contrat de sous-marins avec la France pour se tourner vers eux. Or le taux de remplacement dans la Marine américaine est passé de 2 unités par an à 1 par an, repoussant à 2040 la perspective pour l’Australie de prendre livraison de SNA opérationnels, à prélever sur la flotte américaine. Pour se renforcer dans le Pacifique, les Etats-Unis ont réduit de 70 % leur présence dans l’océan Indien, compensée par celle de la France, dont la posture stratégique dans la zone indopacifique complique l’analyse géopolitique de la Chine.

Interopérabilité navale. Selon la source navale française, des arrangements techniques entre les Marines américaine et française portent sur la validation, à différents niveaux, des systèmes d’informations concernant le commandement, les sous-marins et l’avion de chasse F-35 C. La 4ème génération de ce dernier en augmentera la furtivité, mais la 5ème entraînera un comportement différent, enjeu de la coordination avec le Rafale Marine

Loïc Salmon

Union européenne : présidence française, acquis de la défense

Ukraine : hégémonie navale russe en mer Noire

Stratégie : l’action de la France dans la zone indopacifique




Armements terrestres : enjeux capacitaires et industriels dans le contexte du conflit en Ukraine

La guerre en Ukraine remet en question les acquis de la défense de l’Union européenne, dont 15 Etats membres sur 27 ont déjà annoncé une augmentation de leur budget militaire.

Le 31 mai 2022 à Paris, la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) a organisé un colloque sur ce thème à l’occasion du salon international des armements terrestres Eurosatory (13-17 juin). Y sont intervenus : Philippe Gros, maître de recherche à la FRS ; Alexandre Lahousse, chef de service des affaires industrielles et de l’intelligence économique à la Direction générale de l’armement ; un officier supérieur de l’état-major de l’armée de Terre.

Enseignements du conflit ukrainien. La réflexion stratégique a permis d’anticiper l’intervention de la Russie, mais pas la résistance tenace de l’Ukraine ni les réactions des pays occidentaux, indique Philippe Gros. Déstabilisateur sur le plan géopolitique, le conflit souligne les velléités interventionnistes russes et l’interventionnisme américain en faveur de l’Ukraine. Or selon les ébats en cours à Washington, la priorité des Etats-Unis reste la Chine et la compétition pour la conduite des affaires du monde au XXIème siècle. Elément structurant de l’appareil de défense européen, leur présence ou leur absence dans une coalition rappelle les risques d’un engagement de haute intensité en Europe. Les démonstrations de force de la Russie en Syrie, entre 2013 et 2015, se sont produites à une échelle réduite et avec une forte asymétrie entre les acteurs. En 2022, l’Ukraine mobilise 700.000 hommes sur son territoire contre une force expéditionnaire de 150.000 Russes et Alliés, engagée en totalité avec de graves difficultés logistiques et de maintien des équipements et armements en condition opérationnelle. Selon Philippe Gros, l’erreur fondamentale d’appréciation de Vladimir Poutine sur la situation en Ukraine a conditionné toute la préparation de l’engagement militaire. L’armée russe a troqué sa masse et ses tactiques contre une modernisation, incomplète, à l’occidentale. Comme lors des conflits en Tchétchénie (1994-1966 puis 1999-2009), elle combine l’attaque à outrance et la puissance de feu. Cependant, l’évaluation de sa capacité de frappe dans la profondeur a été surestimée, mais des améliorations ont été constatées ces dernières semaines. Malgré son sous-dimensionnement en armes lourdes, la capacité de résistance de l’armée ukrainienne a surpris. Grâce à l’intégration de radars américains, celle-ci se montre efficace pour les tirs de contre-batterie, aptitude reconnue par les artilleurs russes. En outre, l’usage massif de drones dans la profondeur tactique crée une véritable occupation du ciel. Environ 400 drones, dont des appareils américains et turcs du côté ukrainien, survolent en même temps l’espace de bataille. Deux méthodes permettent de remporter la victoire, indique Philippe Gros. La logique d’approche directe porte sur l’annihilation des forces adverses par l’usure et l’attrition. La logique d’approche indirecte recherche des effets de désarticulation de l’ennemi par la dislocation ou la désintégration de son système de commandement et de conduite des opérations, l’isolement ou la paralysie. Ainsi, l’armée ukrainienne a manœuvré au niveau opératif (théâtre d’opérations) en s’attaquant aux nœuds de communications stratégiques de l’armée russe, à savoir les centres de transports multimodaux qui constituent le centre de gravité de son dispositif dans le Donbass. Pour le sécuriser, celle-ci a déplacé des forces du Nord de l’Ukraine vers l’Est. Au niveau tactique, les manœuvres ukrainienne et russe s’avèrent trop lentes pour provoquer, par l’usure, la dislocation du dispositif adverse. En effet, cela nécessite une masse importante de combattants, d’équipements et de munitions. Ce conflit incite à réfléchir en termes de doctrine, d’organisation, de recrutement, de soutien, d’entraînement et de régénération de forces (réserves).

BITD de combat. Le scénario de haute intensité, étudié depuis longtemps, implique une partie industrielle pour soutenir l’effort de guerre, explique Alexandre Lahousse. La base industrielle de technologie et de défense (BITD) de la France représente 4.000 petites et moyennes entreprises sous-traitantes de 9 grands groupes maîtres d’œuvre, à savoir Airbus, Arquus, Dassault, MBDA, Naval Group, Nexter, Thales, Safran et ArianeGroup. Elle assure 200.000 emplois industriels de défense sur l’ensemble du territoire et réalise un chiffre d’affaires militaires annuel consolidé de 28 Mds€, dont 7,5 Mds€ en moyenne à l’export. En cas de combat, elle évolue graduellement selon la montée de l’effort militaire. Il s’agit d’augmenter : les cadences de production pour compléter le niveau des stocks ; les capacités de production, dans le cadre de la programmation militaire pour accroître durablement certains stocks (munitions et pièces de rechange) et parcs (véhicules) ; le potentiel de production, afin de fournir plus, en continu et sous un court préavis, pour compenser l’attrition des systèmes et les consommations intensives de munitions et de pièces de rechange. Il convient aussi d’identifier les capacités industrielles mobilisables, nationales et européennes, civiles et de défense. La résilience nécessite de disposer de matières premières, matériaux, composants, ressources humaines et financements privés. Enfin, la réduction des dépendances actuelles et futures implique de rechercher de solutions de rechange pour les usages et les approvisionnements et d’investir dans les technologies d’avenir.

Stratégie capacitaire terrestre. Le programme « Scorpion » constitue une montée en puissance du combat collaboratif, qui connaît une réalité opérationnelle avec l’opération « Barkhane » au Sahel en 2021, explique le lieutenant-colonel de l’armée de Terre. Le champ de bataille devrait encore évoluer au cours des 15 à 20 prochaines années. Comme il devient de plus en plus contesté, il faudra y accéder grâce à des effets puissants (artillerie) et, pour s’y maintenir après avoir pris des coups, une redondance des moyens et une capacité de résilience par l’entretien des flux logistiques. Satellites et drones rendant le théâtre d’opérations plus transparent, il faudra masquer ses intentions plus que son dispositif et mener des actions offensives contre les capteurs adverses. Une agression de haute intensité nécessite de réagir dans la profondeur et de trouver un équilibre entre protection, discrétion et mobilité des forces. Le renforcement de l’automatisation entraîne une robotique de masse et celui de la connectivité une accélération du processus décisionnel. Des études, commencées en 2019, portent sur le projet « Titan », réalisable d’ici à 2040. Ce dernier vise à assurer la cohérence d’ensemble des forces aéroterrestres, afin de pénétrer et opérer dans la complexité du champ de bataille futur face à un adversaire de même rang. Outre le renouvellement de la défense sol-air et de l’artillerie à longue portée, il intègrera des capacités nouvelles et rendra la connectivité entre équipements et armements plus agile et résiliente. Enfin, « Titan » devra garantir l’interopérabilité avec les autres milieux (mer et cyber) et les forces alliées.

Loïc Salmon

Ukraine : stabilisation du front, défense sol/air française en Roumanie, vers une adhésion à l’OTAN des Suède et Finlande

Missiles : conséquences de la guerre en Ukraine

Eurosatory : salon d’armement terrestre dans le contexte de la guerre Russie-Ukraine