Turquie : présence sécuritaire et militaire accrue en Afrique

Dans sa recherche d’autonomie stratégique, la Turquie renforce son influence en Afrique par l’aide humanitaire, la diplomatie religieuse et la coopération sécuritaire et militaire. Son industrie de défense fournit drones, équipements et services de formation.

La chercheuse Djenabou Cisse l’explique dans une note publiée, le 30 décembre 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne), par la Fondation pour la recherche stratégique.

La BITD turque. Au-delà de la guerre conventionnelle, le Livre blanc 2000 de la défense turque souligne déjà la nécessité de préparer les armées à des missions de soutien de la paix, de gestion de crise, d’aide humanitaire et de lutte contre le terrorisme. A l’époque, elle importe 80 % de son armement. En 2023, cette proportion est tombée à 20 %, grâce au développement de sa Base industrielle de technologie et de défense (BITD), dont l’électronique de défense, l’aéronautique (drones et hélicoptères), les système sol-air, les missiles et les roquettes guidées. Selon le Power Index Score, la Turquie est devenue la 9ème puissance militaire mondiale en 2025. L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm la place au 11ème rang mondial pour l’exportation d’armement entre 2020 et 2024. Cette année-là, les exportations de la BITD turque ont atteint 7,14 Mds$ (+ 29 % en un an). Les drones MALE (moyenne altitude longue endurance) Bayraktar TB2 et TAI Anka, prisés pour leur faible coût (2 à 5 M$ l’unité contre 30 M $ pour le drone américain MQ-9 Reaper), leur efficacité et leur facilité d’utilisation, ont remporté des succès en Libye (2020), dans le Haut-Karabagh (2020), en Éthiopie (2021), en Ukraine (2022) et au Sahara occidental (2025). Les drones permettent à certains États de disposer d’une capacité de renseignement-frappe accessible et qui a fait ses preuves au combat pour la surveillance des frontières et la lutte contre les groupes armés ou terroristes. Les ventes d’armes aux pays africains ont atteint 460,6 M$ en 2021, contre 82,9 M$ l’année précédente. Plus de 20 pays africains ont acheté des drones turcs en 2025. Progressivement, la BITD de la Turquie s’est imposée comme un outil de diplomatie et d’influence en Afrique.

La présence civile en Afrique. Disposant de 44 ambassades dans les pays africains, Ankara a tenu trois sommets Turquie-Afrique en 2008, 2014 et 2021. La compagnie aérienne nationale Turkish Airlines a desservi 62 destinations africaines en 2022. Durant l’‘année universitaire 2020-2021, la Turquie a accueilli 36.957 étudiants d’une cinquantaine de pays africains contre 5.423 pour l’année 2013-2014. Entre 2003 et 2021, elle a multiplié par 8 ses échanges commerciaux avec l’Afrique pour atteindre 21,2 Mds$ en 2021, surtout avec l’Égypte, le Maroc, et la Libye. La part de l’Afrique dans ses exportations est passée de 4,5 % en 2003 à 9,4 % en 2021. La Turquie y a ouvert 22 bureaux de l’Agence de coopération et de développement Tika et 191 centres culturels Yunus Imre.

La coopération de défense. En Afrique, la Turquie combine participation aux missions internationales, exportations d’armement, accords bilatéraux, formation des forces de défense locales et recherche des points d’appui. Entre 2000 et 2025, elle a conclu des accords de défense avec près d’une quarantaine de pays et leur a vendu surtout des drones et des véhicule blindés. Elle a ouvert des centres linguistiques dans le camp militaire de Cap Manuel au Sénégal en 2017, à l’École militaire de Fajara en Gambie en 2020, à l’École de gendarmerie de Bamako au Mali en 2022, à l’École militaire interarmées de Yaoundé au Cameroun en 2025 et à Mogadiscio pour la police somalienne en 2025. Depuis les années 1990, La participation de la Turquie à une douzaine d’opérations de maintien de la paix des Nations unies en Afrique, entamée dans les années 1990, se réduit au déploiement de 117 militaires, policiers et experts au Soudan du Sud, en République démocratique du Congo et en Centrafrique en 2025. Elle s’est engagée dans les coalitions internationales dans la Corne de l’Afrique (2009-2016) et en Libye (2011). Ses engagements ont renforcé sa présence dans l’océan Indien, le golfe d’Aden et la Méditerranée et consolidé sa coopération militaire avec ses partenaires internationaux. En Somalie, la Turquie a transformé son influence diplomatique en présence militaire. Outre ses liens historiques avec l’empire Ottoman et son identité musulmane, ce pays se trouve à un carrefour stratégique entre l’océan Indien et la mer Rouge et son sous-sol océanique contiendrait un dixième des réserves mondiales de gaz et de pétrole. Lors de la grande famine de 2011, la Turquie lui a apporté des soutiens financier, logistique et humanitaire, puis a ouvert le centre de formation militaire Turksom en 2017. D’une capacité d’accueil de 1.500 soldats, Turksom a déjà formé 16.000 militaires et fourni un encadrement et des équipements conformes aux standards OTAN. Par ailleurs, pour la Turquie, la Libye constitue d’abord une plateforme stratégique pour ses ambitions méditerranéennes, énergétiques et maritimes puis un laboratoire pour tester ses drones et ses capacités de guerre électronique. Un partenariat économique, conclu en 2009, a fait passer les échanges commerciaux à 2,2 Mds$ contre 1,4 Md$ l’année précédente. Lors de la crise de 2011 en Libye, la Turquie reste prudente mais finit par soutenir l’intervention de l’OTAN. Elle apporte aussi une aide de 300 M$ au Gouvernement national de transition (GNA, reconnu par l’ONU) avec lequel elle conclut, en novembre 2019, un traité définissant les frontières maritimes en Méditerranée orientale, afin de légitimer l’exploration de gisements de gaz. Dès le printemps 2019, la Turquie fournit des armes, des drones et des canons au GNA, malgré l’embargo sur les armes imposé par l’ONU depuis 2011. L’accord militaire, signé en décembre 2019, lui permet de stationner des troupes et des matériels, d’assurer la logistique et la formation et de contrôler le déploiement et la surveillance des opérations de drones depuis la base aérienne d’Al-Watiya et la base navale et terrestre de Misrata. Pendant la guerre civile en cours entre le GNA et l’Armée nationale libyenne (ANL, non reconnue par la communauté internationale), la Turquie a sécurisé l’espace aérien de Tripoli par des canons anti-aériens Korkut et des systèmes sol-air MIM-23 Hawk et Hisar. Elle a aussi expérimenté son drone autonome STM Kargu-2 (munition rôdeuse) en mars 2020 contre des convois et des forces de l’ANL. Après le retrait de la présence française au Sahel, la Turquie a conclu un accord avec le Tchad en 2025 portant sur l’envoi de drones, d’instructeurs et de techniciens pour renforcer le contrôle de ses frontières avec la Libye et le Soudan. Elle envisage l’envoi de conseillers militaires au Niger pour la lutte contre les groupes armés sans participer directement aux combats. Enfin, la coopération bilatérale avec l’Algérie, la Libye, la Somalie, le Niger et le Tchad inclut le partage de renseignements.

Les contraintes et vulnérabilités. Les soupçons de violations d’embargo sur les armes, d’emploi de mercenaires (via l’organisation paramilitaire Sadat) et de livraisons de drones autonomes Kargu-2 exposent la Turquie à des critiques internationales, à la surveillance de l’ONU et à d’éventuelles sanctions. Le recours disproportionné aux drones provoque des dégâts collatéraux. Selon l’Africa Center for Strategic Studies, 484 frappes de drones en 2024 ont tué 1.176 civils dans 13 pays africains, dont 84 % rien qu’au Soudan et au Sahel. Multiplicateurs de forces, leviers capacitaires et psychologiques, les drones peuvent inverser le cours d’un conflit ponctuellement, mais pas le résoudre de façon durable. Enfin, l’Afrique devient un champ de compétition de la Turquie avec la Russie, déjà rivales pour l’influence en mer Noire, dans le Caucase du Sud et en Libye où la Russie soutient l’ANL. Toutefois, elles devraient y maintenir leur coopération pour la formation militaire, la désinformation coordonnée et le partage d’accès logistiques.

Loïc Salmon

Turquie : recherche de puissance militaire et diplomatique

Industrie de défense : émergence de la Corée du Sud et de la Turquie à l’exportation

Russie : partenariats en Afrique, son principal marché d’exportation d’armement




Afrique : perspectives économiques et nouveaux risques

Riche en métaux stratégiques, atouts majeurs pour son développement, l’Afrique doit faire face aux risques de conflits pour les ressources et de migrations massives liées au dérèglement climatique.

Ce thème a été traité lors d’un colloque organisé, le 3 octobre 2024 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont notamment intervenus : Émilie Normand, spécialiste de la géopolitique de l’énergie et des minerais critiques ; Alain Antil, chercheur et directeur du Centre Afrique subsaharienne à l’Institut français des relations internationales ; Mathieu Mérino, chercheur Afrique de l’Ouest/bande saharo-sahélienne à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire.

Ruée vers les métaux critiques. D’après l’Agence internationale de l’énergie, la demande mondiale de cobalt devrait être multipliée par 2 et celle de lithium par 7,3 en 2050, surtout pour les technologies vertes, indique Émilie Normand. De son côté, le ministère américain de l’Énergie a publié une étude sur les risques d’approvisionnement des métaux dits critiques pour la période 2020-2025. Ils sont élevés pour le dysprosium, le cobalt, le gallium, le graphite, l’iridium et le terbium, moyens pour le lithium, le nickel, le magnésium, le platine et l’uranium, mais faibles pour le cuivre, le titanium, le silicium, le manganèse, le phosphore et l’aluminium. Selon diverses sources, l’Afrique produit 82,6 % du platine en 2022, 73 % du cobalt, 69,2 % du tantale, 65 % du manganèse, 56,3 % du chrome, 26,5 % des bauxite/aluminium, 16,4 % du graphite et 15,7 % du cuivre, mais seulement 3,4 % du nickel, 1 % du lithium et 0,9 % des terres rares. La République démocratique du Congo dispose d’importantes réserves de cobalt et l’Afrique du Sud de platine, mais attirent moins d‘investissements pour la prospection, lesquels se diversifient avec l’ouverture de mines dans une trentaine d’autres pays africains avec une prédominance de l’or, du cuivre et du diamant et une montée en puissance de l’intérêt pour les « nouveaux » minerais comme le lithium, les terres rares, le nickel et le graphite. Quoique sans expérience minière, certains pays émergent, notamment le Mali, la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Sur la période 2009-2019, le secteur minier, artisanal à 80 %, représente 8,3 % du produit intérieur brut de l’Afrique et 51,2 % de ses exportations. Il ne génère que 8,1 % de ses revenus en raison des insuffisances de la politique fiscale, de l’administration étatique mal adaptée à la réalité du terrain pour la mise en œuvre de régimes fiscaux. De leur côté, les entreprises multinationales recourent à des experts de l’optimisation fiscale. Enfin, l’Afrique reçoit 31,7 % des investissements directs étrangers, surtout des États-Unis, de la Grande-Bretagne, du Canada, de l’Australie…et de la Chine ! Par ailleurs, souligne Émilie Normand, l’activité minière s’accompagne d’impacts sur le tissu économique et social. Les usines emploient surtout des personnels formés, binationaux ou venant d’autres régions, et mieux rémunérés que les riverains, entraînant inflation et cherté du marché immobilier urbain. Au déplacement des populations, s’ajoutent les pollutions diverses, le recul des activités traditionnelles, l’émergence du chômage et la montée des inégalités. La filière minière se décompose en extraction du minerai, concentration du minerai, transformation en produit de base, conversion en produit final et fabrication du produit fini. Actuellement concentrés sur l’amont de la chaîne, les pays africains veulent désormais développer la transformation en aval. Ils doivent alors pallier les insuffisances en énergie et infrastructures de transports et remédier à l’absence de marchés locaux.

Urbanisation et éducation. La croissance démographique a rapidement transformé le continent africain à tous les niveaux, souligne Alain Antil. Sa population aura doublé entre 2020 et 2050 et aura été multipliée par dix depuis 1950. En 2055, l’urbanisation africaine sera supérieure à celles de l’Europe et de la Russie réunies en 2024. A titre indicatif, la Mauritanie abrite 4,5 millions de personnes sur 1 Mkm2 mais sa capitale Nouakchott, née à la fin de la colonisation française, compte plus d’habitants en 2024 que tout le pays lors de son indépendance en 1960. Cette urbanisation générale va transformer les économies de divers pays, leurs domaines foncier et immobilier et le capitalisme africain. L’Afrique compte 54 pays et 8 communautés économiques régionales reconnues par l’Union africaine : Union du Maghreb arabe ; Marché commun de l’Afrique orientale et australe ; Communauté des États sahélo-sahariens ; Communauté d’Afrique de l’Est ; Communauté économique des États de l’Afrique centrale ; Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ; Autorité inter-gouvernementale sur le développement ; Communauté de développement de l’Afrique australe. En outre, un contraste énorme existe entre la République centrafricaine, État failli, et l’Afrique du Sud, État beaucoup plus développé que la moyenne régionale. Il en est de même entre les espaces urbains et ruraux pour l’éducation. Les familles citadines ayant moins d’enfants, les municipalités investissent davantage dans ce domaine, avec des grandes différences entre la capitale et les autres villes. Dans les années 1980, de nombreux pays d’Afrique ont développé l’enseignement scolaire, secondaire et supérieur. Ils disposent aujourd’hui de plus en plus de diplômés (ingénieurs et docteurs) des meilleures universités dans le monde et donc aux mêmes niveaux que leurs homologues européens, américains et asiatiques. Toutefois, la scolarité de masse a été réalisée au détriment de la qualité de l’enseignement, faute de professeurs en nombre suffisant. Même si les entreprises recrutent des personnels très diplômés pour des postes de haut niveau, souvent des binationaux ou venus de pays voisins, le manque de techniciens, par exemple des électriciens, se manifeste. Enfin, l’Afrique subsaharienne «  décroche » par rapport à l’Asie du Sud et l’Amérique latine, zones également en développement.

Sécurité de l’environnement. La vulnérabilité de l’Afrique au changement climatique résulte de la complexité de son système climatique avec des conséquences socio-économiques, explique Mathieu Mérino. Cela menace la croissance économique et le développement durable, empêche la réduction de la pauvreté et provoque de l’insécurité. Parmi les dix pays les plus pauvres du monde, neuf se trouvent en Afrique, dont le produit intérieur brut par habitant est en moyenne près de 10 fois inférieur à celui de l’Occident et dont 40 % de la population vit en dessous du seuil international de pauvreté. Parmi les douze conflits en cours dans le monde, quatre se déroulent dans des zones de tensions en Afrique. L’État post-colonial africain soufre en général de la faiblesse de ses institutions et de son contrôle territorial. Les politiques publiques de prévention et de gestion du changement climatique s’avèrent inefficaces, notamment au Sahel, en Afrique de l’Est et dans la Corne de l’Afrique. S’y ajoute un degré élevé d’incertitude climatique. En 2050, le réchauffement climatique y sera 1,5 fois plus rapide que dans le reste du monde, rendra l’accès à l’eau plus difficile et entraînera davantage de sècheresses, d’inondations, de cyclones, de tempêtes de sable et de feux de forêts. Près d’un tiers de la superficie en Afrique est menacée de désertification et 10 % des terres sont déjà considérées comme dégradées. Entre 2010 et 2015, 14 millions d’hectares de forêts ont disparu sur le continent, notamment en République démocratique du Congo, en Tanzanie et au Zimbabwe. En outre, l’Afrique abrite le quart des 730 millions de personnes souffrant de la faim dans le monde. L’équilibre entre agriculture, sécurité alimentaire et protection de l’environnement reste inatteignable. Les pays africains hésitent à s’engager sur la dernière, estimant qu’elle occulte les réponses à apporter au développement.

Loïc Salmon

Afrique : mutations et enjeux stratégiques

Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

Afrique : zone d’intérêt stratégique accru pour la Chine




Afrique : mutations et enjeux stratégiques

Les coups d’État militaires en Guinée et aux Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, Gabon et Soudan entre 2020 et 2023 s’inscrivent dans un cadre géopolitique plus large, où apparaissent de nouveaux acteurs.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 3 octobre 2024 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont notamment intervenus : Niagalé Bakayoko, responsable du programme Afrique à la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques ; Élisa Domingues dos Santos, chercheuse à l’Institut français des relations internationales ; Sonia le Gouriellec, maîtresse de conférences à l’Université catholique de Lille ; Jonathan Guiffard, expert à l’Institut Montaigne.

Les échecs d’acteurs extérieurs. Le événements des quinze dernières années démontrent le peu de prise des acteurs multilatéraux sur les évolutions de l’Afrique, estime Niagalé Bakayoko. Leurs échecs portent sur les opérations de maintien de la paix, les programmes d’ingénierie institutionnelles et la politique de développement. Comme la France avec l’opération « Barkhane » au Sahel, la Russie éprouve des difficultés à changer, militairement, la situation sur le terrain au Mali, en Libye et au Mozambique, et, politiquement, à Madagascar. Toutefois, elle manifeste son efficacité en matière informationnelle partout dans le monde. Les pays ouest-européens et nord-américains semblent découvrir une réalité qu’ils n’ont pas voulu voir émerger. Les exercices navals multinationaux participent aux stratégies d’influences de la Chine et de l’Occident. Or, tout dépend du positionnement des acteurs africains. En matière de politique étrangère, souligne Niagalé Bakayoko, la stratégie consiste à s’adapter à un environnement et non pas à y venir pour y imposer un ordre.

Le poids de la Turquie. Dès les années 1990, de petites et moyennes entreprises turques ont recherché des débouchés en Afrique subsaharienne, où des réseaux privés et religieux se sont développés, indique Élisa Domingues dos Santos. Puis, au début des années 2000, le gouvernement turc met en œuvre un plan d’institutionnalisation des relations avec le continent africain. Le nombre d’ambassades est passé de 12 en 2002 à 44 en 2024. Sur le plan économique, le volume des échanges commerciaux de l’Afrique, de 5 Mds$ avec la Turquie en 2003, a atteint 30,7 Mds$ en 2021, contre 58 Mds$ avec la France, 288 Mds$ avec l’Union européenne, 230 Mds$ avec la Chine, 89,5 Mds$ avec l’Inde et seulement 17,7 Mds$ avec la Russie. En outre, la Turquie implante des instituts culturels, construit des hôpitaux et finance des organisations humanitaires. Ainsi, lors de la famine de 2011 en Somalie, Ankara apporte une aide humanitaire puis une assistance technique pour renforcer les capacités de l’État et a y inauguré un centre de formation militaire en 2017. La Turquie investit aussi dans les infrastructures portuaires, aéroportuaires et ferroviaires africaines. Au Sénégal, elle va participer à la construction d’un chemin de fer entre Dakar et la ville nouvelle de Damniadio avec des entreprises françaises et locales. Elle développe aussi des partenariats de sécurité avec une vingtaine de pays africains, incluant formation, équipements et ventes d’armements (drones, avions, hélicoptères et véhicules blindés). Toutefois, la trop grande présence turque suscite des réticences dans certains pays d’Afrique, dont l’Algérie dans le secteur du fer et de l’acier et le Soudan pour une affaire de corruption. Par ailleurs, de nombreux Africains se rendent en Turquie pour des activités commerciales, ou des études. Quelque 60.000 étudiants africains sont formés dans les universités turques et ensuite, généralement, employés dans des entreprises transnationales entre la Turquie et leur pays d’origine. Mais depuis 2023, le resserrement de la politique d’immigration en Turquie dégrade leurs conditions de vie. Les contrôles, arrestations, expulsions et campagnes de discriminations sur les réseaux sociaux ternissent l’image de la Turquie parmi les populations africaines.

L’importance de la Corne de l’Afrique. La mer Rouge et le golfe d’Aden constituent le flanc Ouest d’un nouveau théâtre de compétition entre les grandes puissances dans l’océan Indien, indique Sonia le Gouriellec. Entre 16.000 et 18.000 navires y transitent chaque année, soit plus de 10 % du fret mondial. La Chine, le Japon, la Corée du Sud, l‘Inde, l’Afrique du Nord et l’Europe dépendent des échanges commerciaux qui y passent, dont le pétrole des pays du golfe Arabo-Persique. Environ 34 % du commerce extérieur de Djibouti et du Soudan transite par le canal de Suez. La région est traversée par un réseau de 17 câbles sous-marins représentant 90 % des capacités de bandes passantes entre l’Asie et l’Union européenne, dont la maintenance paraît difficile en cas d’attaque en mer. La liberté de navigation va de pair avec la protection du commerce maritime et de la mer Rouge. Djibouti accueille des contingents militaires français, allemand italien, espagnol, chinois, japonais et américain. Cette présence permet de sécuriser les flux commerciaux, menacés récemment par les attaques des rebelles Houthis au Yémen, et de lutter contre le terrorisme et les trafics de drogues et d’êtres humains. L’Arabie saoudite possède six ports de commerce, dont la moitié est gérée par des sociétés des Émirats arabes unis. Ces derniers contrôlent une grande partie des ports de la mer Rouge et jouent un rôle politique important dans la Corne de l’Afrique. Ils ont rejoint les « BRICS » en janvier 2024, comme l’Égypte, l’Éthiopie, l’Arabie saoudite et l’Iran qui occupent une place cruciale sur le littoral de la mer Rouge. L’organisation des BRICS, qui regroupait à l’origine le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, conteste l’hégémonie des puissances occidentales, notamment celle des États-Unis dont le dollar domine le commerce mondial. De son côté, la Chine développe plusieurs projets d’infrastructures dans la région, dans le cadre de son projet des « Nouvelles Routes de la Soie » lancé en 2013.

L’influence française. La France se désengage des pays francophones de l’Afrique de l’Ouest et Centrale pour se délester du poids de l’histoire coloniale, estime Jonathan Guiffard. Cela implique de cesser de rendre coup pour coup aux attaques d’influence d’adversaires politiques stratégiques, notamment la Russie et ses alliés locaux. Or, les intérêts français et européens restent très forts en Afrique de l’Ouest. Sur le plan sécuritaire, la situation au Sahel s’est dégradée et se fragmente durablement avec des territoires qui seront contrôlés par des forces variées incapables de s’imposer les unes aux autres. Les bases militaires françaises en Côte d’Ivoire et aux Sénégal, Gabon et Tchad, devraient voir leurs effectifs diminuer et leurs missions changer. Les pays du golfe de Guinée, touchés par la menace djihadiste, deviennent les priorités de l’assistance militaire française. En outre, la France semble s’investir plutôt dans les domaines économiques et culturel. Par ailleurs, un sommet France-Afrique doit se tenir en 2026 au Kenya, manifestant ainsi une volonté de développer la coopération avec les pays l’Afrique de l’Est, où la France n’aura pas à gérer de passé colonial ni de problèmes sécuritaires. La coopération économique visera à poursuivre les échanges, notamment l’agriculture, le pétrole, les minerais, les terres rares et les nouvelles technologies, en Ouganda et en République démocratique du Congo et les développer avec le Kenya. Toutefois, le terrorisme djihadiste persiste au Nigeria, en République démocratique du Congo, en Ouganda et en Tanzanie. L’influence de la Russie se fait sentir en Ouganda, au Soudan et en Afrique du Sud. Sur le plan politique, les régimes sont contestés au Mali, au Soudan, au Kenya et au Mozambique. Selon Jonathan Guiffard, la difficulté réside dans l’impossibilité de faire abstraction des valeurs et du modèle démocratique européens face aux réalités sécuritaire et politique des pays d’Afrique de Est. Le risque existe de manquer de cohérence entre les valeurs annoncées et les actions concrètes pour des objectifs économiques.

Loïc Salmon

Afrique : golfe de Guinée, zone de coopération stratégique

Mer Rouge : trafic maritime international perturbé, riposte américano-britannique

Russie : partenariats en Afrique, son principal marché d’exportation d’armement

Turquie : recherche de puissance militaire et diplomatique




Afrique : zone d’intérêt stratégique accru pour la Chine

Le continent africain constitue une cible privilégiée dans la stratégie mondiale de la Chine dans les domaines économique, de sécurité élargie et d’influence.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence organisée, le 7 juin 2023 à Paris, par l’association 3 AED- IHEDN. Le colonel Frédéric Gauthier, sous-directeur « Afrique » de la Direction de la coopération de sécurité et de défense au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, est intervenu. Le même jour, 3 AED-IHEDN a rendu public un rapport intitulé « Renouveau des puissances, quelle défense ? », dont un chapitre présente les ambitions de la Chine en Afrique.

Le nouveau contexte stratégique. L’annonce, en 2022, de l’évolution de la politique et du dispositif militaire de la France en Afrique francophone, à l’issue de l’opération « Barkhane » au Sahel, a changé la donne stratégique, estime le colonel Gauthier. La Chine a alors proposé aux pays africains francophones de coopérer davantage à leur développement à la place de la France. Cela a décidé les États-Unis à s’y impliquer aussi. Jusqu’alors, ils aidaient la France dans ses opérations dans la région par du renseignement et de la logistique. Ils se contentaient de dialoguer avec les pays anglophones, notamment le Ghana, le Nigeria, l’Ouganda, le Kenya et l’Afrique du Sud, et avaient une compréhension de l’Afrique différente de celle de la France et des pays d’Asie. Par ailleurs, le positionnement des pays africains sur la guerre en Ukraine et son évolution donne des indications sur ce qui pourrait arriver en cas de durcissement du conflit. A l’ONU, ils ont manifesté, en majorité, une neutralité quant à l’agression de la Russie contre l’Ukraine, mais en subissent directement deux conséquences, à savoir la forte hausse des coûts des denrées agricoles au sens large et la diminution massive de l’aide européenne. Auparavant, l’Afrique qui bénéficiait de 80 % de celle-ci, n’en reçoit plus que 20 %. En revanche, l’Ukraine reçoit une aide considérable de la communauté internationale, tandis que certains pays en Afrique, dont la Namibie, le Burkina Faso et ceux des Grands Lacs confrontés à des difficultés, certes différentes, en reçoivent beaucoup moins. Ce discours de double standard continue d’empoisonner les relations entre certains pays d’Afrique et les États occidentaux. De son côté, à part l’intervention de la société militaire privée Wagner en Afrique francophone, la Russie, agit dans le champ informationnel sur les réseaux sociaux, essentiellement pour dénigrer la France. Or les populations africaines, hyperconnectées au monde, voient ce qui est diffusé sur les réseaux sociaux. En outre, la Russie dispose de moyens considérables de formation dans le cadre de coopérations dans les domaines militaire, sanitaire et agricole. Par exemple, quand la France forme un spécialiste africain, la Russie en forme 300. De son côté, la Chinepropose une coopération industrielle en finançant des grands projets d’infrastructures, mais également en vue d’obtenir les ressources et les denrées qui lui manquent. Selon le colonel Gauthier, la Russie et la Chine mettent en œuvre la même politique de prédation des ressources naturelles en Afrique et, de préférence, des matières premières brutes exportées hors douane Ainsi, les pays africains disposant de réserves de bauxite, dont la Guinée, n’encaissent que le prix de la bauxite brute à la tonne au lieu d’exporter de l’aluminium produit localement. Aujourd’hui, la France veut établir un nouveau partenariat avec ses partenaires africains, tout en conservant ses valeurs au cœur des relations, ce qu’excluent la Russie et la Chine. Or, même les pays anglo-saxons placent leurs intérêts devant leurs valeurs, souligne le colonel.

L’emprise économique chinoise. La Chine exploite des gisements de pétrole et de gaz, des mines, des forêts et des terres agricoles en Afrique pour ses besoins en matières premières, indique le rapport de 3AED-IHEDN. Elle importe de la bauxite de Guinée, du Ghana et de Sierra Leone, de l’uranium et du thorium de Namibie, du cuivre, du nickel, du cobalt et du manganèse d’autres pays. L’Angola lui fournit 70 % de sa production pétrolière. En 2000, la Chine a créé le Forum de la coopération sino-africaine (FCSA), où 53 pays africains et l’Union africaine sont représentés. Elle leur propose des prêts importants pour la construction de leurs infrastructures. Avec ces fonds, des entreprises chinoises ont modernisé et construit plus de 10.000 km de voies ferrées, environ 1.000 ponts, 100 ports et 66.000 km de lignes de transmission et de distribution d’électricité. Elles ont participé à la construction de moyens de production d’électricité de 120 millions de kW, d’un réseau de communication de base de 150.000 km et d’un service de réseaux couvrant près de 700 millions de terminaux d’utilisateurs. Un plan de 2020 prévoit la construction de 30.000 km de routes d’ici à 2030. Elle a établi 25 zones de coopération économique et commerciale dans 16 pays d’Afrique. En une vingtaine d’années, elle est devenue le premier pays pourvoyeur de prêts à l’Afrique subsaharienne, dont la dette envers la Chine est passée de 3,1 % de leur dette totale en 2000 à 62,1 % en 2020. Sur la période 2000-2019, les prêts les plus importants ont été attribués à l’Angola, à l’Éthiopie, à la Zambie, au Kenya, au Nigeria, au Cameroun et au Soudan. Selon le Fonds monétaire international (FMI), la Chine détenait 15 % de la dette extérieure de l’Afrique en 2021 et lui a accordé environs les deux tiers des nouveaux prêts au cours des années 2020-2022. Cela lui permet d’orienter des décisions politiques favorables aux intérêts chinois et d’exercer une influence, voire des pressions, sur le pays emprunteur. Par ailleurs, une partie significative de ces prêts n’est pas signalée au FMI ni à la Banque mondiale. Les entreprises chinoises chargées de réaliser les projets ainsi financés reçoivent les fonds directement, sans qu’ils transitent par le pays africain concerné.

La sécurité chinoise élargie. Depuis 2009, la Chine s’intéresse à la défense de ses intérêts hors du territoire national et à la sécurité en mer, indique le rapport de 3 AED-IHEDN. Sa stratégie maritime, dite du « collier de perles », consiste à installer des points d’appui commerciaux et miliaires pour ses marines marchande et militaire. En 2018, le FCSA a reconnu les objectifs de la Chine en matière de sécurité sur le continent africain. Il s’agit d’abord d’assurer la protection des milliers de travailleurs chinois employés dans les constructions d’infrastructures, financées par Pékin, et de 10.000 entreprises chinoises réparties le long des nouvelles « Routes de la soie » entre la Chine et l’Europe. Ensuite, il convient de lutter contre le terrorisme et la piraterie. Cette stratégie de défense élargie se réalise surtout dans un cadre bilatéral avec une coopération militaire approfondie dans plusieurs domaines. Toutefois, il ne semble pas y avoir d’accords formels de sécurité avec des pays africains. Enfin, une loi de 2017 oblige les entreprises chinoises à collecter du renseignement à l‘étranger dans le cadre du « pilier civilo-militaire ». Ce dernier permet au monde civil et aux armées d’utiliser en commun des technologies, procédés de fabrication, équipements, personnels et installations.

Les opérations d’influence chinoises. Le FCSA cadre l’action diplomatique de la Chine en Afrique : non-ingérence dans les affaires intérieures ; solidarité Sud-Sud ; coopération sans conditions sociétales préalables. Les 61 Instituts Confucius, promeuvent la culture et la langue chinoise et, indique le rapport 3 AED-IHEDN, pratiqueraient l’espionnage et l’influence auprès des décideurs politiques et économiques, opérations facilitées par la faiblesse des structures administratives et la corruption élevée en Afrique. Enfin, la Chine a accordé, aux médias d’Afrique subsaharienne, des financements pour les technologies de l’information et de la communication supérieurs à l’ensemble de ceux des agences multilatérales et des principales démocraties réunies. Elle leur fournit aussi gratuitement des articles sur les thématiques sino-africaines.

Loïc Salmon

Chine : l’instrumentalisation de l’Afrique et ses conséquences

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

Russie : partenariats en Afrique, son principal marché d’exportation d’armement




Russie : partenariats en Afrique, son principal marché d’exportation d’armement

La coopération entre la Russie et les pays africains porte sur la sécurité, la défense et les ressources stratégiques. Elle s’inscrit dans une opposition commune aux pays occidentaux soupçonnés de « néo-colonialisme », notamment lors des coups d’État militaires au Mali (2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023).

Les relations russo-africaines ont fait l’objet de deux notes d’analyse : l’une sur la coopération proprement dite, publiée en juillet 2023 à Paris par Djenabou Cisse, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique ; l’autre intitulée « Ventes d’armes russes en Afrique, les effets contrariés des sanctions occidentales », publiée le 31 mai 2023 à Bruxelles par Agatha Verdebout du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP).

Partenariats anciens réactivés. Dès la fin du XVIIIème siècle, la Russie ouvre deux consulats en Égypte (Alexandrie et Le Caire), rappelle Djenabou Cisse. En 1898, elle établit des relations diplomatiques avec l’Éthiopie et la République sud-africaine (Transvaal) et ouvre un consulat général au Maroc. Après la révolution bolchévique de 1917, la Russie attire de nombreux activistes africains, désireux d’y acquérir une formation politique. Pendant la guerre froide (1947-1991), l’Union soviétique soutient les mouvements indépendantistes contre les puissances coloniales occidentales, à savoir en Guinée et au Mali contre la France et au Ghana contre la Grande-Bretagne. Dans les années 1970, elle signe des accords de coopération avec l’Algérie, la Libye, le Mali, le Kenya et la Somalie. Outre la vente d’armes, elle apporte une assistance économique, sous formes de prêts, crédits et programmes de bourses d’études, et forme des milliers d’Africains dans ses universités, académies politiques et écoles militaires. Toutefois, Moscou n’est pas parvenu à transformer la plupart de ses partenariats africains en alliances stratégiques solides, en raison du nombre croissant d’États africains non-alignés. La dissolution de l’URSS, fin 1991, entraîne la fermeture de ses points d’appui militaires et de certaines représentations diplomatiques et culturelles en Afrique. La Russie abandonne même son projet d’aide au complexe sidérurgique d’Ajaokuta au Nigeria, pourtant construit à à 98 %. En 1993, la part africaine des échanges est tombée à 2 % de son commerce extérieur. Le retour de la Russie en Afrique, amorcé entre 2004 et 2008, s’accélère après son annexion de la Crimée en 2014, début des tensions avec l’Occident. Sa nouvelle politique d’influence met en avant son absence de passé colonial en Afrique et inclut l’offre de son expérience opérationnelle, acquise lors de son intervention en Syrie à partir de septembre 2015. Depuis 2017, Moscou a signé une vingtaine d’accords bilatéraux de défense, avec des pays africains (voir encadré). Un premier sommet entre la Russie et une quarantaine de pays africains est organisé à Sotchi, au bord de la mer Noire, en octobre 2019. En Centrafrique et au Mali, la Russie est devenue le principal partenaire de sécurité des régimes en place, isolés sur la scène internationale. De leur côté, les pays africains veulent diversifier leurs partenariats pour réduire leurs dépendances à certains alliés occidentaux, dans un contexte de réduction de l’aide publique européenne depuis plusieurs décennies. Actuellement, de nombreux pays africains maintiennent une coopération avec la Russie, mais aussi avec la Chine et quelques pays occidentaux.

Sécurité contre ressources stratégiques. La Russie, indique Djenabou Cisse, ne dispose pas de base militaire permanente en Afrique mais a conclu, avec le Soudan en 2020, un projet de construction d’un « point d’appui technique et matériel » à Port-Soudan, qui lui offrira un accès au golfe d’Aden et à la mer Rouge. Conformément à sa doctrine de non-ingérence dans les affaires intérieures des États souverains, la Russie ne déploie pas de forces armées régulières en Afrique mais recourt à des sociétés militaires privées, dont le groupe Wagner. La République centrafricaine (RCA) a servi de laboratoire à Wagner, qui assure la sécurité du régime en place en échange d’un accès direct aux ressources minières (diamants et or). Le groupe se déploie dans les pays où la Russie a des intérêts et où une crise politique et sécuritaire survient. Son intervention en Libye, en 2019, permet à la Russie de pérenniser sa présence au Soudan et en RCA. Au Mali, la junte militaire a sollicité Wagner pour lutter contre les groupes armés terroristes, après le départ des troupes françaises en 2016, et lui fournit des moyens logistiques (vivres, carburant et matériels). Actif dans l’orpaillage artisanal, Wagner y a créé deux sociétés minières en vue d’exploiter les mines d’or du pays, pour pallier les difficultés de paiement de la junte malienne. En outre, Wagner participe à la guerre informationnelle de la Russie en Afrique, basée sur une rhétorique anticoloniale, anti-occidentale et panafricaniste. Au réseau diplomatique et de coopération internationale de la Russie, s’ajoutent les médias Sputnik et Russia Today à l’audience significative dans de nombreux pays. Par ailleurs, l’entreprise d’exploration géologique russe Rosgeo a conclu un mémorandum d’accord avec le ministère malgache des Mines, de l’Industrie et du Pétrole en 2018. Dans le nucléaire civil, la Russie a signé des protocoles d’accord avec 18 pays africains, dont l’Éthiopie, le Nigeria, le Rwanda et la Zambie. En juin 2022, l’entreprise publique russe Rosatom a commencé la construction de la première centrale nucléaire d’Égypte pour un coût de 30 Mds$, financé à 85 % par un prêt russe.

Effets des sanctions occidentales. Selon Agatha Verdebout, la portée géographique des sanctions contre la Russie, prises à la suite de son attaque contre l’Ukraine en 2022, reste limitée. La Russie les contourne par des mécanismes d’importation via des pays tiers, de réexportation directe ou indirecte, de revente en cours de route ou de faux transits, notamment en Arménie et au Kazakhstan. En quelques mois, elle a ainsi rétabli ses approvisionnements en micro-puces et semi-conducteurs, indispensables à son industrie militaire. Elle en a aussi acquis en Chine, son principal fournisseur avant la guerre, et a lancé, en avril 2022, un plan massif d’investissement dans la production locale (38,6 Mds$ sur 8 ans). En outre, dans le cadre de son projet d’un ordre mondial multipolaire et pour briser son isolement économique et diplomatique, la Russie a réitéré ses propositions de ventes d’armement aux pays africains…qui disposent de 54 sièges à l’ONU ! Toutefois, souligne Agatha Verdebout, les États africains entendent maintenir une neutralité sur la question ukrainienne et préserver leurs intérêts stratégiques par des achats d’armement aux pays leur offrant les conditions les plus favorables.

Loïc Salmon

Selon l’Institut international de Stockholm de recherche sur la paix et pour la période 2018-2022, 40 % des importations africaines d’armes lourdes proviennent de la Russie, 16 % des États-Unis, 9,8 % de la Chine et 7,6 % de la France. La Russie vend des armes à 18 pays, dont l’Algérie, l’Égypte et l’Angola. En Afrique sub-saharienne, la part russe est passée de 23 % en 2013-2017 à 26 % en 2018-2022. Fournisseur des flottes aériennes de plusieurs pays africains depuis les années 1970, la Russie leur propose de réparer ou de remplacer leurs avions. Depuis 2017, elle a livré au Mali des hélicoptères de combat Mi-35, Mi-171 et Mi-8 ainsi que des avions de combat Su-25 et d’entraînement Albatros L-39. En 2019, elle a vendu 12 chasseurs Su-30K d’un montant d’un milliard de dollars à l’Angola, qui souhaite pouvoir assembler des matériels russes sur son territoire. Par ailleurs, selon le GRIP, la Russie a signé ou renouvelé des accords de coopération : en 2017 avec le Tchad, le Niger, le Nigeria, la Zambie et le Mozambique ; en 2018 avec la Guinée, le Soudan, l’Éthiopie, la Centrafrique, la République démocratique du Congo, le Botswana et Madagascar ; en 2019 avec le Mali, le Congo et l’Angola ; en 2021 avec la Mauritanie et le Gabon.

Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

Afrique : hétérogénéité des crises et conflits au Sahel

Russie : confit en Ukraine, mobilisation partielle et fragilités

 




Médias : réseaux sociaux, désinformation et manipulation

L’utilisation massive des réseaux sociaux renforce le partage d’informations imprécises et trompeuses. Ainsi, la manipulation de masse a été utilisée contre l’opération française « Barkhane » au Mali.

Co-fondateur de la startup Kap Code et expert indépendant pour Cap Digital (pôle de compétitivité et de la transformation numérique regroupant 1.000 organisations), Adel Mebarki l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 7 décembre 2022 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Île-de France.

La désinformation. Conséquence de la pandémie du Covid 19, 40 % des gens parlent de leur santé sur les réseaux sociaux…que les professionnels de santé utilisent comme vecteurs de l’éducation scientifique et de la lutte contre la désinformation. Forte de son expertise médicale, Kap Code s’est spécialisée dans l’analyse des données de la vie réelle, recueillies sur les réseaux sociaux. La détection précoce de la désinformation amène à une réaction, d’abord de la part des autorités de santé puis des responsables politiques. Par ailleurs, l’Union européenne définit une désinformation comme un contenu faux ou mensonger, pour tromper dans un but lucratif ou politique, et susceptible de causer un préjudice public. La désinformation par les réseaux sociaux résulte de leur modèle économique (revenus publicitaires) et des suggestions de leurs contenus. Elle est ensuite propagée par les « lecteurs », qui la partagent avec leur entourage social. Enfin, des faussaires la diffusent au moyen de « trolls » (messages provocateurs) et de « bots » (programmes informatiques qui réagissent avec les serveurs). Selon Kap Code, le schéma de propagation d’une fausse information ressemble à la forme de propagation d’un virus. La vérification humaine d’une information douteuse permettra d’endiguer sa « viralité » (diffusion rapide et imprévisible).

Le fonctionnement. Kap Code a déterminé quatre modes de fonctionnement de la désinformation. Le « Cherry Picking » présente uniquement les faits ou données soutenant une thèse, mais en délaissant ou en cachant tout ce qui la contredit. La « fenêtre d’Overton » repose sur la répétition d’une information pour accroitre son acceptation. Ainsi, sur les roseaux sociaux, la surexposition à une désinformation lui permet de gagner en crédibilité et engendre son adhésion. Selon le « test de réalité secondaire », si plusieurs personnes croient une information, elle apparaît de plus en plus vraie. L’effet de répétition peut alors créer un consensus social « perçu », à défaut d’être « qualifié ». Enfin, l’interconnexion des « fake news » (informations tronquées dans un but de manipulation) à d’autres croyances « complotistes » (sanitaires ou politiques) engendre une consolidation mutuelle. Selon une étude du Conseil supérieur de l’audiovisuel publiée en 2020, des algorithmes et certaines fonctionnalités des réseaux sociaux multilingues contribuent à amplifier la désinformation, surtout sur Twitter (origine américaine) et Tik Tok (origine chinoise) mais moins sur Instagram (origine américaine). Kap Code a développé un algorithme capable d’identifier les trolls et les bots d’une campagne de désinformation.

L’application à « Barkhane ». Kap Code a constaté une prolifération de sites internet émetteurs de fausses nouvelles sur l’opération « Barkhane ». Faux comptes, trolls et bots ont émis sur les morts, les blessés et les dommages matériels pour susciter de l’émotion parmi les militaires et la population civile. En septembre 2022, 700 à 750 comptes se sont ainsi exprimés, en mélangeant les fausses informations aux vraies. Or, cela nécessite un investissement important que seul un État (Russie) peut consentir. Toutefois (voir l’illustration), les « url » (adresses internet) suspects (rouges) ont été partagés par 1.357 internautes, alors que les « url » vérifiés (gris) l’ont été par…9.220 utilisateurs !

Loïc Salmon

Menaces hybrides : conflits, climat et effets médiatiques

Défense : le « Métavers », nouveau champ de bataille

Défense : lutte informatique d’influence et respect du droit

 




Union européenne : présidence française, acquis de la défense

L’engagement écrit de nouveaux financements pour l’acquisition de capacités de défense, obtenu lors de la présidence de la France au premier semestre 2022, manifeste le réveil stratégique de l’Union européenne (UE).

Ce dernier et la « boussole stratégique », actualisée en cohérence avec le nouveau concept stratégique de l’OTAN, ont été présentés à la presse, le 7 juillet 2022 à Paris, par Alice Guitton, directrice générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées.

L’Europe puissance. Véritable Livre blanc de la défense de l’UE à l’horizon 2030, la boussole stratégique a été adoptée par les 27 Etats membres. L’invasion de l’Ukraine, le 22 février, a rendu nécessaires la crédibilité de l’OTAN et sa coordination avec l’UE pour dissuader la Russie d’attaquer l’un des membres de l’Alliance atlantique. La boussole stratégique sera mise en œuvre et déclinée en liaison étroite avec la République tchèque puis la Suède, qui succèdent à la France à la tête du Conseil européen jusqu’au 30 juin 2023. Elle porte d’abord sur une capacité de déploiement rapide, adossée à des processus de décision plus flexibles, plus réactifs et plus adaptés aux besoins des pays partenaires. Les missions PSDC (politique de sécurité et de défense commune) seront rénovées pour permettre des coopérations structurelles, plus en soutien des besoins de souveraineté des partenaires de l’UE et des modalités d’actions. Un investissement de l’ensemble des Etats membres doit garantir un accès sûr à l’espace, au cyber et à la haute mer, domaines contestés, avec les lancements d’une présence maritime coordonnée dans l’océan Indien et d’une stratégie spatiale avec l’exercice Aster X, tenu à Toulouse le 4 mars. Outre la zone indopacifique, l’accent a été mis sur les Balkans et l’Afrique. Le dialogue entre l’UE et les Etats-Unis a repris en matière de sécurité et de défense. Conçue pour la gestion de crise dans les Balkans ou en Afrique, la « Facilité européenne pour la paix », instrument extrabudgétaire créé en 2021, visait d’abord à financer les équipements et armements des troupes des EUTM (missions de formation de l’armée d’un pays tiers). Depuis, elle a été mobilisée pour fournir des armes à l’Ukraine pour un montant de 2 Mds€.

La BITD européenne. Des réponses urgentes ont été apportées pour combler les lacunes capacitaires. Lors de sa réunion des 24 et 25 mars et avant même l’adoption de la boussole stratégique, le Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement a demandé à la Commission européenne et à l’Agence européenne de défense de proposer des solutions de court et moyen termes pour soutenir et renforcer la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne. En outre, il a décidé de créer un « hub » (plateforme) en charge de l’innovation au sein de l’Agence européenne de défense. Par ailleurs et sur sa demande, la Commission européenne a proposé la création de deux nouveaux instruments d’incitation à l’acquisition conjointe d’équipements militaires. Le premier est un plan d’urgence pour réapprovisionner les stocks de matériels pour un montant de 500 M€ sur 2022-2024, soutenu par le budget de l’UE. Le second consiste en un programme européen d’investissements de défense pour faciliter l’achat conjoint, via des exemptions de taxe à la valeur ajoutée et des flexibilités réglementaires. Il offre la possibilité de mobiliser des financements du budget de l’UE pour renforcer la BITD. Même après la guerre en Ukraine, les dépenses de défense devraient continuer à augmenter de façon significative, estime Alice Guitton.

Loïc Salmon

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine

Océan Indien : espace de coopération internationale

Armée de l’Air et de l’Espace : imaginer et mettre en œuvre une défense spatiale




Marine : interopérabilité et résilience, plus vite et plus fort

Avec ses innovations technologiques et ses talents, la Marine se prépare aux futures interventions en interarmées et en coalition. L’Europe va se projeter au-delà de la Méditerranée, jusqu’à l’arc Iran-Pakistan et l’Afrique.

L’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine (CEMM), l’a expliqué au cours d’une rencontre organisée, le 8 mars 2022 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Bouleversement géopolitique. Le monde vient d’entrer dans une logique de puissance remettant en cause l’architecture de sécurité internationale, souligne le CEMM. L’intervention russe en Ukraine ne constitue pas une crise, comme au Proche-Orient, mais un changement profond sur les plans militaire et économique affectant les approvisionnements en pétrole, gaz (russe) et blé (russe et ukrainien). Elle ne se réduit pas à la mer Noire, mais s’inscrit dans un ensemble cohérent du port de Sébastopol (Crimée) à celui de Mourmansk (Nord du cercle polaire arctique). Déployé en Méditerranée orientale en support de la mission OTAN, le groupe aéronaval lance deux patrouilles de chasseurs Rafale et une de l’avion de guet aérien Hawkeye chaque jour. Un Rafale peut effectuer un aller-retour jusqu’en Roumanie en 1h30. Un sous-marin nucléaire d’attaque se trouve en océan Indien et la frégate de surveillance Vendémiaire en mer de Chine. Selon le document Brèves Marines (octobre 2021) du Centre d’études stratégique de la marine, des Etats historiquement maritimes renforcent leurs capacités en sous-marins et navires de surface et de débarquement. Plusieurs puissances émergentes, dont la Turquie, acquièrent des capacités de protection, d’intervention et parfois de projection océanique. En outre, l’Asie rassemble 55 % des sous-marins en service dans le monde, d’abord en Chine, au Japon, en Corée du Sud, en Australie, en Inde et au Pakistan, puis au Viêt Nam, en Birmanie, en Thaïlande et au Bangladesh. Faute de pouvoir mettre en œuvre un porte-avions, des Etats se dotent de bâtiments d’assaut amphibies.

Combat aéromaritime. L’exercice « Polaris 2021 » a permis de renforcer les capacités en combat aéromaritime de haute intensité. Du 18 novembre au 3 décembre 2021 sur les façades méditerranéenne et atlantique, il a mobilisé plus de 6.000 militaires français (130 soldats de l’armée de Terre) et étrangers et, notamment, le porte-avions nucléaire Charles-de Gaulle et le porte-hélicoptères amphibie Tonnerre. « Polaris 21 » a provoqué un changement de la manière de penser, estime le CEMM. Il a mis en œuvre deux forces symétriques, qui ont dû gérer leurs ressources en pétrole et en munitions et innover sur le plan tactique. Les commandants d’unités ont dû utiliser de nouvelles technologies et de nouveaux concepts, afin de surprendre l’adversaire pour conserver leur liberté d’action. Habitué à se préparer à la guerre selon une doctrine et par l’entraînement, le chef d’aujourd’hui doit faire face à l’incertitude, l’imprévu et la vulnérabilité consécutive à une perte de communication par satellite ou un dysfonctionnement du GPS, indispensables aux missiles de croisière. Il s’agit de maintenir le combat au même niveau, mais en mode dégradé, grâce à la résilience globale où chaque opérateur doit pouvoir être remplacé par un autre. Des marins « ambassadeurs internes » expliquent à d’autres marins comment changer de métier en cours de carrière. Sur le plan technique, le drone naval mode hélicoptère, véritable œil déporté, sera expérimenté mi-avril pendant la mission « Jeanne d’Arc 2022 ».

Loïc Salmon

Ukraine : soutiens OTAN et UE, sanctions contre la Russie

Union européenne : penser les opérations maritimes futures

Marine : « Jeanne d’Arc 2022 », océan Indien et golfe de Guinée




Marine : « Jeanne d’Arc 2022 », océan Indien et golfe de Guinée

Le groupe « Jeanne d’Arc » effectue une mission de cinq mois dans les océans Indien et Atlantique, au profit des officiers-élèves de l’Ecole navale.

Parti de Toulon le 18 février 2022 pour un retour prévu en juillet, il se compose du porte-hélicoptères amphibie Mistral et de la frégate Courbet, qui embarquent 637 marins, dont 159 officiers-élèves, un groupement tactique de l’armée de Terre de 120 militaires et un hélicoptère Dauphin de la flottille 35 F.

Les missions. En fonction du contexte opérationnel national ou international, le chef d’Etat-major des armées peut redéployer le groupe « Jeanne d’Arc » et ses moyens amphibies, terrestres et aériens à tout moment, notamment pour porter assistance aux populations en cas de catastrophes naturelles. Le voyage doit normalement durer 145 jours, dont 108 à la mer, avec neuf escales : Aqaba (Jordanie) ; Djibouti ; Goa (Inde) ; Ile de La Réunion ; Le Cap (Afrique du Sud) ; Douala (Cameroun) ; Libreville (Gabon) ; Fortaleza (Brésil) ; Fort-de-France (Martinique) ; Lisbonne (Portugal). Vecteur de coopération interarmées et interalliés, la mission « Jeanne d’Arc » participe à des manœuvres et exercices navals avec les Marines égyptienne (« Passex »), indienne (« Varuna 22 »), brésilienne et des pays riverains du golfe de Guinée et des Caraïbes. Sont prévus les exercices amphibies « Wakri » à Djibouti et « Papangue 22 » à l’Ile de La Réunion. L’exercice « Imex 2022 », portant sur l’assistance humanitaire, constitue le premier du genre au profit de membres de l’IONS (Symposium des Marines riveraines de l’océan Indien), dont la France a pris la présidence en juin 2021 pour deux ans. En outre, le groupe « Jeanne d’Arc » doit participer à la sécurité maritime en soutien direct à l’opération européenne « Atalante » de lutte contre la piraterie en océan Indien et à la française « Corymbe » dans le golfe de Guinée. Dans le passé, il a participé aux opérations humanitaires après l’ouragan « Irma » (Atlantique Nord, 2017) et le cyclone « Idaï » (Sud-Ouest de l’océan Indien, 2019). En 2020, il a porté assistance aux populations de Mayotte et de La Réunion (Covid-19). En 2021, il a contribué à la lutte contre le narcotrafic dans le Nord de l’océan Indien avec la CTF 150 (8,2 t de stupéfiants saisis).

L’école d’application. Pendant la mission « Jeanne d’Arc 2022 », les officiers-élèves sont formés aux spécialités auxquelles ils pourront prétendre : détecteur ; lutte sous la mer ; aéronautique navale ; commando Marine ; plongeur démineur ; canonnier ; système d’information et de communication ; énergie ; énergie nucléaire. Pour la mission 2022, ils se répartissent ainsi : 80 enseignes de vaisseau de l’Ecole navale ; 52 officiers sous contrat long ; 1 élève issu de l’Ecole polytechnique ; 1 élève française en formation à l’Ecole navale allemande ; 7 officiers-élèves issus d’un cursus Master ; 10 commissaires-élèves des armées d’ancrage Marine ; 37 stagaires du Service de santé des armées, des Affaires maritimes et de l’EDHEC Business School ; 8 officiers-élèves étrangers, venus d’Egypte, du Maroc, des Philippines, de Belgique et des Pays-Bas. Par ailleurs, 30 instructeurs de l’Ecole navale assurent une partie des enseignements dispensés à bord ainsi que le suivi et l’évaluation des élèves. En outre, 16 intervenants civils dispensent, éventuellement en visioconférences, des enseignements complémentaires. Enfin, les équipages du Mistral (230 marins) et de la frégate Courbet (200 marins) partagent leurs savoir-faire et expériences. Le détachement terrestre entretient sa capacité amphibie.

Loïc Salmon

Marine : missions « Clemenceau 2021 » pour le GAN et « Jeanne d’Arc 2021 » pour le GEAOM

Océan Indien : espace de coopération internationale

Afrique : golfe de Guinée, zone de coopération stratégique




Afrique : golfe de Guinée, zone de coopération stratégique

Présence de Marines non africaines et montée en puissance des capacités navales des pays riverains assurent la liberté de la navigation dans le golfe de Guinée, espace riche, à risques et sujet à une instabilité politique endémique.

La situation dans cette zone a été présentée au cours de deux interventions à Paris : le 4 novembre 2021 devant la presse, par le vice-amiral d’escadre Olivier Lebas, préfet maritime et commandant de la zone et de l’arrondissement maritime Atlantique (CECLANT) ; le 24 novembre, par le contre-amiral Xavier Petit, en charge des opérations de la Marine, lors d’une conférence organisée par le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Intérêt international croissant. Outre la présence navale de la France par l’opération « Corymbe » depuis les années 1990, indique l’amiral Lebas, le golfe de Guinée est régulièrement fréquenté par des bâtiments militaires de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, de la Grande-Bretagne, du Danemark, du Brésil, des Etats-Unis et, récemment, de la Turquie et de la Russie. D’une superficie de 2,35 Mkm2, le golfe de Guinée se trouve en effet à la croisée des grandes routes maritimes et abrite d’importantes ressources pétrolières, halieutiques et minérales (voir encadré). Enjeu majeur pour l’Afrique de l’Ouest, la pêche illicite constitue la première menace de la zone. De plus, les actes de brigandage, dans les ports, et de piraterie, en haute mer, peuvent perturber la navigation commerciale et mettre en danger la vie des équipages et des passagers. Par ailleurs, le terrorisme, qui sévit dans le Nord, n’a aucun lien avec le brigandage et la piraterie des côtes. Les pirates s’équipent grâce aux recettes des trafics d’armes et de drogue et aux rançons versées par les armateurs. Surtout originaires du Nigeria, ils se replient jusqu’à 200 milles marins (370 km) vers le Sud, car l’adaptation de l’arsenal juridique à la piraterie réduit l’impunité et rend cette activité plus difficile. La coopération internationale doit permettre d’éradiquer cette menace.

Drogue, flux migratoires et piraterie. Selon l’amiral Petit, l’Afrique est devenue une zone de transit des narcotrafics de l’Amérique du Sud vers l’Europe et subit une forte consommation locale. Parti de Colombie, de Bolivie, du Pérou et du Brésil, le trafic de cocaïne circule par le Nigeria, le Bénin, le Togo, le Ghana, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Sénégal, le Mali, le Niger, la Mauritanie, l’Algérie et la Libye. Les saisies de cocaïne en mer sont passées de 3,3 t (157 kg pour l’Afrique de l’Ouest) en 2017 à 5,6 t (278 kg) en 2018 et 20 t (16 t) en 2019. Les flux migratoires de l’Afrique, qui déstabilisent les Etats locaux, ont été multipliés par huit en six ans. Même si 90 %, soit 7,6 millions de personnes en 2020, restent internes, ceux vers l’Europe augmentent globalement. Les flux par terre sont tombés de 11.624 personnes en 2015 à 1.535 en 2020, mais ceux par mer sont passés de 5.312 personnes en 2015 à 40.326 en 2020. Quoiqu’en décroissance, les actes de piraterie et de brigandage se poursuivent. Selon le MICA Center, 200 actes de piraterie et de brigandage ont été signalés dans le monde en 2020. Le nombre de navires piratés dans le golfe de Guinée se monte à 71 (35 % du total), à savoir 42 au Nigeria, 16 au Ghana et 13 au Bénin. En 2020, ont été signalés : 45 vols dans les ports ; 114 actes de piraterie (approches, attaques et navires piratés) ; 142 enlèvements en mer (90 % du total mondial). Les pirates, armés de fusils d’assaut AK47, modifient leur mode d’action selon les saisons et disposent de moyens de ravitaillement pour agir au large. Quoique violents, ils prennent vite la fuite. La sécurité maritime repose sur la stratégie commune de l’architecture interrégionale de Yaoundé de 2013.

Concentration des moyens de lutte. Dans le golfe de Guinée, la France dispose des deux entités militaires pour le soutien logistique des opérations « Barkhane » et « Takuba » (opération européenne) au Sahel, à savoir les Forces françaises en Côte d’Ivoire (950 militaires) et les Eléments français au Sénégal (400 militaires et civils). Sur le plan maritime, indique l’amiral Lebas, CECLANT déploie, selon les cas, un patrouilleur de haute mer, un porte-hélicoptères amphibie, une frégate de surveillance ou un avion de surveillance maritime Falcon 50 M basé à Dakar. Dans le cadre de « Corymbe », la Marine nationale aura effectué, en 2021, de 20 à 30 patrouilles opérationnelles dites « Sagne » avec des bâtiments de surface, et près de 50 avec le Falcon 50 M, en coopération avec les Marines riveraines et les centres nationaux des opérations maritimes. L’année 2021 aura donné lieu à 25 exercices : 1 GANO (Grand African Nemo) ; 2 African Nemo (plus restreints) ; 4 Euromarsec (exercices européens de sécurité maritime) ; 18 Passex (exercices navals bilatéraux). Pour l’analyse et l’évaluation de la situation sécuritaire maritime, les centres britannique UKMTO et français MICA Center mettent en œuvre, depuis 2016, le mécanisme de signalement et d’alerte « MDAT-GoG » au profit des navires marchands qui le souhaitent. Depuis 2015, la France organise un symposium annuel des chefs d’état-major des Marine du golfe de Guinée pour le partage des retours d’expérience et de bonnes pratiques. Elle soutient l’Institut de sécurité maritime interrégional d’Abidjan (Côte d’Ivoire) et l’Ecole nationale à vocation régionale de Tica (Guinée équatoriale). Le 10 juin 2021, avec la Côte d’Ivoire, elle a inauguré l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme. Avec l’Union européenne (UE), la France participe au mécanisme « Présences maritimes coordonnées » concernant les moyens navals déployés et les actions de coopération. Dans le cadre de l’Initiative européenne d’intervention, le Danemark a lancé, en 2020, un groupe de travail sur la coopération opérationnelle entre les pays européens impliqués dans la région, en dehors du cadre de la Politique de défense et de sécurité commune. Enfin, le forum international « G7++ Friends of the Gulf of Guinea », composé de l’UE et des 19 Etats riverains, met en œuvre la coordination des actions internationales dans la région. La France et le Ghana l’ont présidé en 2019, suivis des Etats-Unis et du Gabon en 2020 et de la Grande-Bretagne et du Sénégal en 2021.

Loïc Salmon

Les routes maritimes du golfe de Guinée acheminent 10 % de la production mondiale de marchandises, 15 % du pétrole et 30 % de l’uranium. Elles permettent 90 % des échanges des 19 Etats riverains par des trafics mêlant haute mer et cabotage sur 5.700 km de côtes. Le golfe de Guinée dispose de 4.000 milliards de m3 de réserve de gaz naturel et abrite environ 50 % de la production pétrolière du continent africain (10 % du total mondial), dont 40.000 barils/jour sont perdus à cause des actes illicites. Chaque année, la pêche se monte à 1 million de tonnes, dont 40 % proviennent de la pêche illicite représentant une perte 1,5 Md$ pour les Etats de la zone. Le golfe de Guinée abrite 80.000 ressortissants français (en progression de 5 % à 10 % depuis 2010) et 400.000 Européens, surtout des personnels des grandes entreprises des secteurs pétrolier, bancaire, des télécommunications et de l’audiovisuel. Y transitent 12 % du pétrole importé en France et 10 % à 12 % de celui destiné à l’Union européenne.

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