Afrique : hétérogénéité des crises et conflits au Sahel

Les groupes de rebelles djihadistes de la bande sahélo-saharienne présentent des spécificités, selon leurs implantations, leurs idéologies et leurs modes d’action.

Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network (ASSN), l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 mars 2020 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale. Organisation d’experts de la sécurité en Afrique, l’ASSN a son siège au Ghana et dispose d’antennes au Soudan du Sud, au Kenya et en Afrique du Sud.

Les acteurs. Les différents groupes armés actifs au Sahel, minés par les rivalités et la corruption, font allégeance au organisations terroristes Al Qaïda au Maghreb islamique ou Daech (voir encadré). Le « Groupe de soutien à l‘islam et aux musulmans » (GSIM), dirigé par le touareg Iyad Ag Ghali impliqué en 2010 dans la libération d’otages occidentaux, a décidé de négocier avec le gouvernement malien, en application des recommandations du dialogue national au Mali (8 mars 2020). Le GSIM veut obtenir le départ des troupes étrangères, notamment françaises. Le mouvement « Islamic States in West Africa » compte deux branches. La première, présente autour du lac Tchad, inclut le « Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest » et la branche armée du mouvement « Boko Haram », actif au Nigeria ; la seconde, « l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), est responsable de la plupart des violences contre la population civile, les forces armées et les représentants de l’Etat. L’EIGS, qui profite de nombreuses défections en raison de ses succès militaires au Mali et au Niger, obtient des ressources sur les territoires contrôlés et prélève un droit de passage sur les éleveurs en transhumance vers le delta du Niger. Les chefs des groupes armés se positionnent en fonction de la religion, de motifs politiques, de raisons économiques ou de vengeances interethniques. Le sommet de Pau (13 janvier 2020), qui a réuni les chefs d’Etat du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) à l’initiative de la France, a défini une stratégie contre l’EIGS.

Une grande complexité. Selon Niagalé Bagayoko, le Sahel se trouve en situation insurrectionnelle, avec des groupes qui remettent en cause le modèle d’Etat actuel, deuxième phase de la décolonisation. Les populations civiles se sentent abandonnées, en raison des faillites dans plusieurs domaines : la démocratisation, faute de transparence et d’alternance ; la décentralisation, qui gère mal les régions ; l’éducation, qui n’améliore pas les conditions sociales avec, pour conséquences, la fermeture d’écoles autour du lac Tchad et des menaces contre les enseignants par Boko Haram, qui a brûlé des livres venus de l’Occident ; l’urbanisation, qui laisse les zones rurales de côté ; le développement, car les populations ne tirent aucun bénéfice des réformes de l’Etat. En outre, les groupes armés bénéficient de la collaboration de la part des populations civiles, victimes des exactions des forces de défense et de sécurité. Les revendications indépendantistes se manifestent dans les régions exclues du développement depuis l’indépendance du pays. Depuis 2015 au Mali, un groupe armé s’oppose au gouvernement de Bamako et un autre, s’en sentant proche, veut négocier avec lui. Les fréquents conflits intercommunautaires se focalisent sur la gestion des ressources agro-pastorales et forestières au Sahel, en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. S’y ajoutent ceux entre catégories professionnelles, à savoir entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires et ceux entre autochtones et allochtones (extérieurs au territoire), sans liens avec les groupes islamistes. En outre, des querelles opposent les tenants des normes traditionnelles sur l’eau, la terre et le bétail et les partisans des règles de décentralisation des décennies 1990-2000. D’autres conflits portent sur l’exploitation des ressources du sous-sol, notamment l’or du Sud du Mali et de l’Ouest du Burkina Faso. Dans les sociétés très hiérarchisées des Touaregs et des Peuls, les « dominés » estiment avoir droit à l’égalité. La sécurité se « communautarise » au Mali avec la constitution de groupes d’auto-défense et de milices, à l’origine de massacres en 2019. Le gouvernement, qui a favorisé leur émergence, tente de les dissoudre. Au Burkina Faso, le gouvernement a fait voter une loi pour institutionnaliser les groupes d’auto-défense, plébiscités par la population qui les considère comme plus aptes à les protéger que les forces de sécurité. Enfin, les groupes criminels, qui vivent notamment sur le trafic de stupéfiants, entretiennent des liens avec la plupart des autres acteurs.

Les limites des interventions. Depuis 2019, se développe un ressentiment à l’égard de la politique étrangère de la France et non pas un sentiment anti-français, car les communautés françaises ne sont pas prises à partie, estime Niagalé Bagayoko. S’y ajoutent la difficulté à comprendre que l’opération « Barkhane » (5.100 militaires déployés) ne parvienne pas à éradiquer les groupes armés et l’impossibilité de vérifier les chiffres des résultats annoncés, pour en évaluer l’efficacité. L’objectif de restaurer l’autorité de l’Etat (sommet de Pau) ne parle pas aux populations, qui en dénoncent le modèle actuel. L’architecture de sécurité repose sur un conseil de paix et de sécurité et une force africaine pré-positionnée, encore en attente, et huit communautés économiques régionales. Selon Niagalé Bagayoko, ce dispositif ne fonctionne pas dans une conflictualité transrégionale. En outre, la MINUSMA (force de l’ONU) n’est pas capable de protéger les populations civiles. Enfin, les actions européennes de formation des forces armées africaines ne sont guère adaptées au contexte.

Les pistes possibles. Niagalé Bagayoko préconise de revoir les paramètres d’analyse des crises et conflits en Afrique, avec des sociologues et des anthropologues qui maîtrisent les langues locales. Au-delà de l’action militaire, il conviendrait de renforcer les capacités de la Police, de la Justice, du Parlement, de la Cour des comptes et du Médiateur (litiges entre les citoyens et l’Etat). La dimension « droits de l’homme » devrait s’intégrer à tous les échelons. La prise de décision, « hybride », devrait prendre en compte l’informalité, très importante en Afrique. Le concept de conflit de basse intensité nécessite une révision, en vue d’élaborer une pensée stratégique spécifique. Celle-ci, basée sur des références historiques africaines, devrait d’abord viser la protection des populations et en assumer le coût. Enfin, les Etats africains devraient définir eux-mêmes leurs propres besoins en armement.

Loïc Salmon

Deux coalitions terroristes se font concurrence au Sahel. La première, dénommée « Groupe de soutien à l‘islam et aux musulmans », créée en 2017, réunit plusieurs formations affiliées à Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) : le groupe Ansar Dine qui avait participé à la prise de contrôle du Nord du Mali, renommé « Azawad » en 2012-2013 avant l’opération « Serval », lancée par la France en janvier 2013 à la demande du gouvernement malien ; le groupe Al-Mourabitoune ; la Katiba du Macina. La seconde, dénommée « Etat islamique au Grand Sahara », s’est ralliée à Daech et sévit dans la zone des trois frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso.

Opex : bilans de « Chammal » et de « Barkhane » en 2019

Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

Afrique : zone sahélienne sous tension et résolution de crises




Chine : l’instrumentalisation de l’Afrique et ses conséquences

Devenue la première partenaire commerciale de l’Afrique, la Chine l’utilise dans sa stratégie d’influence au-delà des enjeux économiques. Même l’élection d’un Ethiopien à la tête de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), acquise par son action diplomatique, a servi ses intérêts.

Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note rendue publique le 14 avril 2020 à Paris.

Les organisations internationales. Le poids des Etats africains à l’ONU a constitué un élément important pour la « République populaire de Chine » (RPC), estime Valérie Niquet. Lors du vote sur le remplacement de la « République de Chine » (Taïwan) par la RPC en 1971, ils étaient 25 sur 76 pays à la soutenir. Leur nombre est passé à 52 en 1996 puis à 54 en 2011. Après la répression de la place Tiananmen (1989) et les sanctions internationales à son encontre, la RPC a pu compter sur les votes africains au sein des commissions de l’ONU, dont celle des Droits de l’Homme. En contrepartie, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, elle a opposé son véto aux condamnations d’Etats africains répressifs, dont le Zimbabwe et le Soudan. Ce soutien africain a permis à la Chine de bloquer la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, lancée en 2005 par le Japon, l’Allemagne, l’Inde et le Brésil, pour en porter le nombre de membres permanents de 5 à 11. Cette réforme aurait notamment menacé son statut d’unique représentant des pays asiatiques et du Sud. Malgré son échec pour obtenir la direction de l’Organisation de la propriété intellectuelle et la perte de celle d’Interpol, la Chine se trouve à la tête de quatre commissions de l’ONU : aviation civile internationale ; alimentation et agriculture ; développement industriel ; télécommunications internationales. Cela lui permet de promouvoir son projet des « Nouvelles Routes de la Soie » et de développer la « 5 G » (5ème génération des standards pour la téléphonie mobile) au niveau mondial. Sévèrement dénoncée par l’OMS après l’épidémie du « Sras » en 2003, la Chine y a alors augmenté ses contributions, qui ont atteint 18,95 M$ pour la partie « officielle » et 86 M$ pour la partie « volontaire » en 2019. Selon les règles internationales de l’OMS, juridiquement contraignantes pour les 193 pays membres de l’ONU, la gestion d’une crise sanitaire doit appliquer trois principes : transparence ; diligence dans le rapport de l’émergence d’une épidémie ; respect des Droits de l’Homme et des libertés individuelles. Les degrés d’urgence, définis par l’OMS, influent sur les mesures prises par les Etats.

La dépendance de l’Afrique. Après une première reconnaissance par l’Egypte en 1956, la RPC commence à s’intéresser à l’Afrique au cours des années 1960-1970 dans le cadre des conflits de décolonisation pour contrer l’influence soviétique. Elle soutient les différents mouvements de libération, notamment en Angola et au Zimbabwe, et envoie des personnels soignants dans plusieurs pays d’Afrique. Entre 1968 et 1973, elle construit le chemin de fer entre la Zambie, pays enclavé, et le port tanzanien de Dar es Salaam. Dans les années 1980, la Chine recherche plutôt l’ouverture vers les pays occidentaux, en vue d’attirer leurs investissements. Puis au milieu de la décennie 1990, devenue la première consommatrice d’énergie dans le monde, elle se tourne à nouveau vers l’Afrique subsaharienne pour ses matières premières comme le pétrole de l’Angola, le bois du Gabon et les métaux rares, indispensables à son industrie, ailleurs. Ses petites et moyennes entreprises y vendent des produits de qualité moyenne et des appareils de télécommunications. En outre, elle y promeut la « coopération Sud-Sud », soutient l’Union africaine à l’ONU et s’efforce de réduire l’influence diplomatique de Taïwan. Sur les vingt pays africains qui reconnaissaient Taïwan en 1990, il ne reste plus que le Swaziland en 2020. Contrairement aux pays démocratiques, indique Valérie Niquet, la Chine se montre très « souple » en matière de développement durable, de transparence et de contrôle de la corruption, dans ses négociations avec les régimes africains en place. Elle multiplie les prêts pour financer la construction d’infrastructures…par des entreprises chinoises ! Ses investissements en Afrique atteignent 43 Mds$ en 2017, année de la signature de 76 projets en partenariat public/privé dont 60 % dans les transports. Par ailleurs, le « Forum pour la coopération entre la Chine et l’Afrique », inauguré à Pékin en 2000 (52 chefs d’Etat africains) se tient tous les trois ans, alternativement en Chine et en Afrique. En 2015, dix grands projets y ont été présentés pour intégrer l’Afrique aux « Nouvelles Routes de la Soie ».

L’Ethiopie, partenaire privilégié. Après l’établissement de relations diplomatiques en 1970, les liens idéologiques entre Pékin et Addis-Abeba se sont renforcés depuis 1991 avec l’arrivée au pouvoir du Front populaire démocratique de libération, qui adopte le modèle chinois de développement. La Chine délocalise des entreprises en Ethiopie, dont le statut de pays en développement lui donne accès aux marchés nord-américain et européens sans quotas ni droit de douane. En 2019, 147 projets d’investissements portent sur les infrastructures, dont une ligne ferroviaire à grande vitesse vers Djibouti…où les forces armées chinoises disposent d’une base logistique depuis 2018 ! La Chine a aidé l’Ethiopie à lancer son premier satellite de télédétection en 2019. Elle va financer et construire le siège d’un centre africain pour le contrôle des maladies à Addis-Abeba, faisant de l’Ethiopie la future zone de transit des produits médicaux chinois vers l’Afrique. Toutefois, souligne Valérie Niquet, l’OMS, soumise à l’influence de la Chine, a échoué dans le traitement de la pandémie du Covid-19, avec de graves conséquences sanitaires.

Loïc Salmon

Les décisions de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont été prises en concordance avec l’évolution du Covid-19 en Chine. 1er décembre 2019 : multiplication de cas de pneumonies de type « Sras » (Symptôme respiratoire aigu sévère) autour d’un marché de la ville chinoise de Wuhan (province de Hubei). 1er janvier 2020 : fermeture du marché de Wuhan. 3 janvier : la Commission nationale de santé ordonne aux laboratoires ayant travaillé sans autorisation sur le « virus H+H » d’arrêter leurs travaux et de détruire leurs échantillons. Le même jour, l’OMS publie un communiqué reprenant la déclaration des autorités chinoises sur 44 cas de contamination, dont 33 patients guéris. 20 janvier : le président chinois Xi Jinping reconnaît l’existence d’une crise sanitaire. Le même jour, une mission d’experts de l’OMS admet l’existence de transmission du virus H+H et préconise des études supplémentaires pour en évaluer la portée. 23 janvier : Wuhan et le Hubei sont mis en quarantaine. Le même jour, le directeur général de l’OMS déclare qu’il n’existe aucune preuve de transmission du virus H+H hors de Chine. 30 janvier : l’OMS déclare une situation d’urgence de santé publique de portée internationale. 11 février : la dénomination officielle de « Covid-19 » est adoptée. 13 février : les responsables politiques de Wuhan sont démis de leurs fonctions. 11 mars : l’OMS déclare la pandémie du Covid-19.

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »

Chine : routes de la soie, conséquences induites

 




Défense : durer et vaincre dans un conflit de haute intensité

L’érosion accélérée des équipements et des personnels dans un engagement de longue durée nécessite de disposer d’un volume conséquent de forces et d’une capacité suffisante de renouvellement.

Ce thème a été abordé lors d’une conférence-débat organisée, le 16 janvier 2020 à Paris, par l’association Les Jeunes IHEDN. Y sont intervenus : le colonel (er) et écrivain Michel Goya ; Nicolas Maldera, chercheur associé au Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de terre et contributeur à la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques.

Evolution du modèle d’armée. L’emploi de la force légitime vise à rétablir un ordre géopolitique face à un ennemi désigné, rappelle le colonel Goya. Mais la France a engagé des opérations militaires sans ennemi déclaré, comme au Liban depuis 1978 où l’attentat terroriste de 1983 a causé la mort de 58 soldats français de la Force multinational de la sécurité de Beyrouth. A la fin de la guerre d’Algérie (1962), son modèle d’armée repose sur : la dissuasion nucléaire, face à un ennemi étatique majeur menaçant ses intérêts vitaux ; un corps conventionnel de bataille renforcé par la mobilisation pour montrer sa détermination ; une petite force de militaires professionnels déployée en opérations extérieures (Opex). Ces dernières, liées à la personnalité du président de la République, chef des armées, consistent à s’engager facilement en prenant le moins de risques possibles, pour limiter le nombre de morts, par l’appui aux forces armées locales alliées et l’emploi de l’arme aérienne contre leur ennemi. Cette conception stratégique exclut l’hypothèse d’une guerre longue contre les forces du Pacte de Varsovie (1955-1991). Or la sécurisation du Sud du Tchad (1969) a engagé 2.500 soldats professionnels pendant trois ans avec 2.000-4.000 hommes en réserve. Dans les années 1980, l’Iran a attaqué la France au Liban et commis des attentats terroristes à Paris, jusqu’au remboursement des fonds avancés par le Shah en 1974. Simultanément, a eu lieu l’opération, réussie, de dissuasion conventionnelle « Manta » (1983-1984) au Tchad contre la Libye. La guerre du Golfe (1990-1991) a mobilisé 12.000 soldats professionnels, considérés comme une force secondaire de la coalition internationale contre l’Irak. Cela a conduit à porter les effectifs professionnalisés à 50.000 personnels. Après la dissolution du pacte de Varsovie, les programmes d’armement majeurs sont maintenus pour éviter une crise industrielle. En 2002, la suspension de la conscription, vivier de soldats à faible coût et de réservistes, supprime toute capacité de montée en puissance. La crise financière de 2008 entraîne la suppression de 80.000 postes dans les armées, dont les effectifs projetables en Opex sont réduits à 30.000 personnels. La création de bases de défense provoque un désordre administratif, estime le colonel Goya. En 2013, le contrat pour les Opex est ramené à 15.000 personnels et 45 avions, à peu près comme lors de la guerre du Golfe. Des « trous capacitaires » perdurent en matière de ravitaillement en vol et de renseignement, créant une dépendance stratégique à l’égard des Etats-Unis. Les armées sont utilisées de façon dispersée lors des opérations « Serval » (2013), au Mali, « Chammal » (depuis 2014), en Irak et Syrie, et « Sangaris » (2013-2016) en Centrafrique. Pour rassurer l’opinion publique française après les attentats de 2015, l’opération « Sentinelle » de protection de la population française mobilise 7.000 personnels, effectif porté à 10.000 en cas de besoin. Elle entame une remontée en puissance des armées, confortée par la loi de programmation militaire 2019-2025. Le modèle d’armée actuel permet des opérations « coup de poing » ou des raids aériens et dispose d’une capacité d’intervention forte contre des organisations armées. Mais pour dissuader un adversaire majeur dans la durée, le colonel Goya préconise : une 1ère Armée avec de gros effectifs mobilisables, moins chers que des militaires professionnels, et disposant de centaines de milliers de réservistes ; une Force de réaction rapide, composée uniquement de professionnels, pour intervenir n’importe où ; une adaptation des moyens à l’ennemi, pas nécessairement avec les équipements les plus sophistiqués. A tire indicatif, pendant la guerre du Golfe, la force américaine comptait 40 % de réservistes. L’opération « Barkhane » au Sahel coûte 600 M€/an pour 300 combattants adverses, soit 2 M€/djihadiste. L’hélicoptère de manœuvre NH90 est utilisé contre des pickups armés, alors qu’il a été conçu pour affronter les troupes du Pacte de Varsovie. L’opinion publique française, prête à assumer des pertes considérables pendant la guerre froide (1947-1991), s’est déclarée en faveur de la guerre du Golfe et a eu une vision claire de l’opération « Serval ». Mais pour un conflit mal perçu, les pertes sont considérées comme inutiles (Afghanistan, 2001-2014) ou difficiles à expliquer (Sahel depuis 2014).

« Soutenabilité » des opérations. L’engagement opérationnel implique de vaincre dans le temps imparti et de dépenser suffisamment de ressources pour imposer sa volonté politique à l’adversaire, explique Nicolas Maldera. Le seuil de « soutenabilité » est atteint quand la capacité militaire engagée égale celle de son renouvellement. Il faut avoir usé l’adversaire ou devoir subir une érosion de son propre capital opérationnel, car les ressources vont finir par manquer. Le scénario d’un engagement majeur, contre un ennemi étatique ou non et juste au-dessous du seuil de l’emploi de l’arme nucléaire, retient un effectif de 17.600 personnels terrestres. La durée de cet engagement se répartit en 6 mois de montée en puissance, 6 mois pour l’intervention elle-même, 6 mois de désengagement et 24 mois de remise en condition opérationnelle. Pour un soldat au combat, il faut compter un autre à l’entraînement et un troisième en reconditionnement. Entre 1989 et 2017, l’armée de Terre a vu le nombre de ses chars divisé par 5, celui de ses canons par 3 et celui de ses hélicoptères par 2,5. Son transport stratégique dépend des avions gros porteurs ukrainiens ou russes. La France a négligé les programmes d’équipements intermédiaires, qui manquent aujourd’hui. Toutefois, le programme Scorpion va reconstituer le corps blindé mécanisé avec un format final de 200 chars Leclerc, 109 canons Caesar, 300 véhicules blindés Jaguar et 1.000 véhicules blindés de l’aide à l’engagement. La disponibilité des équipements, de 60 % en moyenne, devrait monter à 90 %. Leur capacité de régénération, à savoir leur entretien programmé, sous-budgétée pendant des années, remonte depuis 2019 à raison de 4,2 Md€/an. La répartition de la maintenance, actuellement de 90% par l’armée de Terre et de 10 % par les industriels, devrait passer à 60 %-40 % à terme. En outre, les groupes Nexter (armement), Arquus (véhicules) et Thales (électronique) augmentent leurs cadences de production. Les munitions sont standardisées OTAN, mais chaque pays demandeur est soumis au bon vouloir du vendeur, en l’occurrence les Etats-Unis, qui réserveront leurs stocks en priorité à leurs propres troupes.

Loïc Salmon

Guerre : complexité des approches politique et militaire

Armée de Terre : opérations et relations internationales

Défense : la mort, au cœur de la singularité militaire




Opex : bilans de « Chammal » et de « Barkhane » en 2019

Les moyens déployés et les résultats obtenus en 2019 par les opérations extérieures (Opex) « Chammal », au Levant, et « Barkhane », au Sahel, ont été présentés à la presse, le 23 janvier 2020 à Paris, par le colonel Frédéric Barbry, porte-parole de l’Etat-major des armées.

« Chammal ». Lancée le 19 septembre 2014, cette Opex contribue à la formation des forces armées irakiennes par les « task forces » (forces d’intervention) « Narvik » et « Monsabert ». En outre, elle appuie les troupes au sol de la coalition internationale contre l’organisation terroriste Daech par le recueil de renseignement et des frappes aériennes contre ses capacités militaires. Outre la présence permanente de 1.000 militaires et de 11 avions de chasse Rafale, elle déploie de façon ponctuelle : 1 avion de détection et de commandement aéroporté E-3F AWACS ; 1 avion ravitailleur C-135 FR ; 1 avion de patrouille maritime Atlantique 2 ; 1 frégate en Méditerranée orientale. En 2019, l’artillerie de la task force « Wagram », qui a engagé 150 militaires et des canons Caesar, a effectué plus de 117 missions de feu. L’appui aérien de l’armée de l’Air, à partir de bases de Jordanie et d’Abou Dhabi, et de l’aviation du groupe aéronaval, de passage sur zone, a totalisé plus de 1.180 sorties, 45 frappes et plus de 65 objectifs détruits. La task force « Narvik », chargée d’instruire les forces spéciales du Service irakien de contre-terrorisme, a formé 1.400 soldats et 130 instructeurs de son académie et a perfectionné 700 soldats de ses bataillons opérationnels. La task force « Monsabert », qui conseille et assiste la 6ème Division d’infanterie irakienne, a formé 1.000 soldats et 200 instructeurs et a aussi évalué 2.600 soldats. En outre, elle conseille et forme les cadres de l’Ecole d’artillerie irakienne, soit 200 officiers et sous-officiers en 2019.

 « Barkhane ». Commencée le 1er août 2014 à la suite de l’opération « Serval » au Mali (2013), cette Opex appuie les forces armées des pays partenaires du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) dans la lutte contre les groupes armés terroristes et empêche leur regroupement dans des « sanctuaires » de la région en tarissant leurs flux logistiques. A cet effet, sont déployés : effectif porté à 5.1 00 militaires ; 3 drones ; 7 avions de chasse ; 21 hélicoptères ; 6 à 10 avions de transport tactiques et stratégiques ; 260 véhicules blindés lourds ; 360 véhicules logistiques ; 210 véhicules blindés légers. En 2019, elle a mobilisé en permanence tous les acteurs et capteurs du renseignement dans 105 combats. En outre, l’action médicale a réalisé quotidiennement 100 consultations et 400 soins au profit des populations. Le domaine civilo-militaire a concerné 76 actions, dont 35 projets dans la région du Liptako, dans le Burkina Faso à l‘Ouest du Niger : 6 pour l’adduction d’eau ; 13 dans l’agropastoralisme ; 16 dans l‘éducation, l’énergie et l’accès à l’information (internet). Le partenariat miliaire avec les armées du G5 Sahel porte sur l’instruction au tir, le sauvetage au combat tactique, la coordination des opérations et la lutte contre les engins explosifs improvisés. Depuis 2014, 13.000 de leurs soldats ont suivi une formation particulière. Enfin, l’opération « Barkhane » bénéficie de l’assistance de plusieurs pays alliés de la France : véhicules blindés fournis par l’Estonie ; avions de transport par l’Espagne et l’Allemagne ; hélicoptères lourds par la Grande-Bretagne ; hélicoptères légers par le Danemark ; moyens de renseignement et ravitaillement en vol par les Etats-Unis.

Loïc Salmon

CEMA : assurer la capacité de la France à assumer son rang

Afrique : une base aérienne projetée pour « Barkhane »

Afrique : soutiens intégrés à l’opération « Barkhane »




CEMA : assurer la capacité de la France à assumer son rang

Disposer d’armées prêtes à l’engagement sans délai et préserver la singularité militaire constituent les priorités du général François Lecointre, chef d’Etat-major des armées (CEMA).

Il l’a expliqué lors d’une réunion organisée, le 22 janvier 2020 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

L’engagement au Sahel. L’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne vise à éviter la contagion du terrorisme et à maintenir le cloisonnement entre les groupes armés d’Afrique de l’Ouest, du Centre et de l’Est, qui prospèrent sur les confrontations ethniques et religieuses. Ces groupes disposent d’une technologie des engins explosifs improvisés de plus en plus sophistiquée et emploient des drones avec efficacité. Ils se réfèrent à « l’Etat islamique dans le Grand Sahara », aligné sur Daech qui se maintient par la propagande. La force « Barkhane », soit 4.500 hommes renforcés récemment par 220 personnels, concentre ses efforts sur la zone des trois frontières entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Elle bénéficie de l’appui des troupes françaises en Côte d’Ivoire et va recevoir, à l’automne 2020, celui d’un contingent de forces spéciales européennes (Estonie, Belgique, République tchèque, Finlande, Norvège et Suède) de l’unité « Takuba », qui assurera la reconstruction des armées locales, leur préparation opérationnelle et le contrôle de la sécurité. La Mauritanie protège la zone à l’Ouest. Un bataillon sénégalais est déployé sur le fuseau Ouest, un bataillon malien sur le fuseau Centre et un bataillon nigérien sur le fuseau Est. La force « Barkhane » est parvenue à maintenir la violence au niveau le plus bas possible, malgré la propagande anti-française alimentée par des factions politiques locales, mais ne peut pas continuer seule, souligne le général Lecointre. Lors du sommet de Pau (13 janvier 2020), le président de la République, Emmanuel Macron, a rappelé les pertes de soldats français et nigériens fin 2019 à ses homologues du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) pour qu’ils mettent à profit les efforts tactiques des armées pour restaurer l’autorité de l’Etat dans leur pays et y assurent la sécurité, clé du développement, par les efforts budgétaires nécessaires.

D’autres acteurs. La force « Barkhane » ne dispose pas de moyens suffisants pour surveiller toute la bande sahélo-saharienne, aussi vaste que l’Europe. Elle dépend des moyens de transport stratégique, de renseignement d’origine électromagnétique et de ravitaillement en vol et des drones américains. Selon le CEMA, les Etats-Unis comprennent que la France ne peut agir seule dans cette région et que le retrait de leurs forces serait contre-productif. Par ailleurs, les relations avec la Russie ont repris, notamment aux niveaux de la Direction du renseignement militaire et de l’armée de Terre. Le CEMA dispose d’une ligne téléphonique directe avec son homologue russe, le général Valery Gerasimov. Des entretiens ont eu lieu sur le terrorisme et l’emploi de l’arme chimique en Syrie. Il s’agit d’éviter une confrontation militaire au Levant et une déstabilisation en Centrafrique.

La spécificité militaire. Selon le CEMA, le haut commandement souhaite conserver des armées jeunes, garanties de leur efficacité et de leurs forces morales et physiques, en facilitant les flux sortants. Les officiers et sous-officiers bénéficient de la jouissance immédiate de leur retraite, avec des points de bonification en fonction de leurs engagements dans certaines opérations et des primes liées à leurs spécialités. Les opérations sont conduites selon le code de la défense.

Loïc Salmon

Sahel : l’opération « Barkhane », un effet d’entraînement fort

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

Guerre : complexité des approches politique et militaire




Renseignement : l’activité des organisations djihadistes

Les organisations terroristes, dont l’Etat islamique (EI) et Al Qaïda (AQ), disposent de structures de renseignement dédiées à la sécurité, la contre-ingérence, l’espionnage et la préparation d’actions spécifiques.

Ce thème a fait l’objet d’une étude réalisée en novembre 2018 par le colonel Olivier Passot, chercheur associé à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Le « califat » de l’EI, instauré sur une partie des territoires syrien et irakien, a été vaincu par une coalition internationale en mars 2019.

Les références. Les services de renseignement de l’EI et d’AQ doivent rechercher les informations permettant de garantir leur sécurité et d’assurer la protection des musulmans de la communauté. Ces deux missions justifient leur existence même, car les dirigeants djihadistes condamnent l’idée que des musulmans espionnent d’autres musulmans pour obtenir une information. La Confrérie des frères musulmans, créée en Egypte en 1928, a inspiré certains groupes djihadistes modernes pour la dimension secrète, la structure élitiste et les services rendus à la population pour gagner son soutien. Après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, AQ théorise les questions de renseignement et d’espionnage et préconise l’infiltration des différentes entités de l’adversaire : police, armée, partis politiques, compagnies pétrolières et sociétés privées de sécurité. Les agents doivent dissimuler leurs convictions religieuses et maintenir un contact régulier et discret avec leurs « officiers traitants ». S’ils sont démasqués, ils doivent lutter jusqu’à la mort pour éviter la capture. En cas d’infiltration par des espions, ceux-ci risquent une punition dissuasive s’ils sont découverts. Les auteurs djihadistes s’inspirent également des guerres révolutionnaires entreprises en Chine (1945-1949), Indochine (1946-1954) et Algérie (1954-1962) quant au soutien de la population, qui fournit communication, nourriture, recrues et renseignement. Ce dernier vise à la contrôler, démoraliser l’adversaire et intoxiquer les neutres. Le mouvement de libération cherche à installer le désordre, gripper la machine administrative, désorganiser l’économie et miner l’autorité de l’Etat. L’appel à la guerre révolutionnaire dans le monde arabo-musulman s’inscrit dans un environnement politico-militaire particulier, où le passage de sa civilisation de la grandeur au déclin en à peine un siècle a suscité ressentiment et angoisse. L’échec des Etats-nations, souvent autoritaires, issus de la décolonisation a renforcé l’engouement du projet islamiste mondial, propagé par la surenchère révolutionnaire. Ainsi, l’EI se veut plus islamique que l’Arabie saoudite et AQ. Pourtant, malgré les interventions militaires occidentales massives en Afghanistan (2001-2014) et en Irak (2003), AQ n’est pas parvenu à rallier les masses musulmanes.

Les ressources humaines. L’EI, l’AQ et les groupes djihadistes leur ayant prêté allégeance désignent leurs services de renseignement par l’appellation « Amni », qui correspond à « protection » et « sécurité » (voir plus haut). Les candidats à l’Amni recherchent la reconnaissance sociale, le goût de l’action, la perspective du pouvoir ou la possibilité de vivre intensément leur foi musulmane. Les considérations financières apparaissent comme secondaires. Aux Moyen-Orient, Sahel et Nigeria et dans la Corne de l’Afrique, le recrutement dépend de l’appartenance à des clans religieux ou à des ethnies spécifiques. Les Arabes détiennent les postes les plus importants. L’accès aux responsabilités repose sur des critères intellectuels et sociaux. Ainsi, les deux tiers des terroristes impliqués dans les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis avaient fréquenté l’université, dont deux étaient titulaires d’un doctorat. Les hautes fonctions sont confiées aux érudits ayant une connaissance approfondie du Coran. Les fonctions opérationnelles sont attribuées à des hommes ayant une expérience militaire ou sécuritaire ou disposant déjà de relais au sein de l’organisation djihadiste. Le commandement de l’EI sélectionne, pour servir de façon permanente dans l’Amni, des hommes ayant fait leurs preuves lors d’opérations militaires ou terroristes. Ces derniers, étant nommés par le chef et relevant directement de lui, en retirent un sentiment de supériorité sur les autres, à l’origine de tensions et de dysfonctionnements. Les gros bataillons de l’Amni n’assurent que des vacations et n’appartiennent pas aux diverses organisations djihadistes. Une première catégorie regroupe des fonctionnaires, vigiles et prestataires de services de sécurité ayant accès à des informations sensibles. La seconde rassemble des jeunes chômeurs, sans qualification et prêts à fournir une aide ponctuelle contre une modeste rétribution. Le vivier des vacataires s’étend aux femmes et aux enfants, moins contrôlés par les services de sécurité étatiques. Le passage du statut de vacataire à celui de permanent reste très rare.

Les moyens d’acquisition. Les organisations djihadistes acquièrent équipements et logiciels de traitement du renseignement sur le marché noir ou par l’intermédiaire de groupes criminels. L’EI avait mis en place un réseau logistique d’approvisionnement aux Philippines, en Somalie et en Turquie. Toutefois, l’entretien d’équipements de haute technologie s’avère compliqué, en raison de la furtivité et de l’isolement des organisations djihadistes et des conditions climatiques du Moyen-Orient et du Sahel (chaleur, sècheresse et vents de sable). Certaines ont acheté des équipements d’écoute de communications téléphoniques disponibles dans le commerce. Le Hezbollah (Liban), le Hamas (Gaza) et les talibans (Afghanistan) emploient des drones depuis 2010. L’EI en a utilisé à décollage vertical et capables d’évoluer dans des ruelles et à l’intérieur de bâtiments, pendant la bataille de Mossoul (2016-2017). Sur internet, les groupes djihadistes récupèrent des informations sur leurs cibles potentielles et pour réaliser techniquement leurs propres équipements et perfectionner leur organisation. Ils profitent des antagonismes Afghanistan-Pakistan, Irak-Turquie et Israël-Syrie pour bénéficier du soutien extérieur de pays limitrophes. Ainsi, les talibans sont informés par les services de renseignements iraniens et pakistanais.

Loïc Salmon

Aux agences américaines de renseignement qui suscitent fascination et rejet, les organisations djihadistes préfèrent les modèles du Moyen-Orient, surtout d’Irak et de Syrie, dont les sociétés, sont marquées par l’influence des services de sécurité. Celles-ci ont dû subir leur surveillance, coopérer avec eux ou en faire partie. L’Etat islamique et d’Al Qaïda préconisent en effet des mesures similaires : contrôle permanent de la société ; techniques de torture ; recours aux punitions collectives. Dès 2010, des officiers des services officiels ont rallié les organisations djihadistes. Ceux des forces spéciales leur ont apporté des techniques, des tactiques et une connaissance intime de l’ennemi. Cette transposition s’observe aussi en Libye et au Sahel. Toutefois, les transfuges militaires et policiers de rang subalterne n’ont acquis qu’une expertise limitée du renseignement.

Cyberdjihadisme : baisse de la propagande et réorganistion

Sécurité : le renseignement dans la lutte contre le terrorisme

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Sûreté en mer : enjeux de puissance et de souveraineté

En 2019, la piraterie et le brigandage maritime ont augmenté dans le golfe de Guinée, mais se sont stabilisés en Asie du Sud-Est. La piraterie reste faible au large de la corne de l’Afrique, mais le brigandage s’est accru dans les Caraïbes.

Ce constat, dressé par le premier rapport annuel du « MICA Center » (Centre d’expertise français à compétence mondiale dédié à la sûreté maritime), a été rendu public par la Marine nationale le 6 janvier 2020.

Approches maritimes menacées. Le terme « approche maritime » désigne la portion d’espace maritime qui inclut la zone économique exclusive en face d’un pays côtier donné. Se situant en général également au large du territoire d’autres Etats, cet espace peut connaître des attaques de pirates venant d’autres pays. Le rapport établit une liste des dix principales approches maritimes touchées par la piraterie et le brigandage avec le nombre d’événements en 2019 : Nigeria, 54 ; La Grenade, 30 ; Indonésie, 30 ; Saint Vincent et Grenadines, 18 ; Malaisie, 16 ; Panama, 12 ; Cameroun, 11 ; Venezuela, 7 ; Pérou, 6 ; Colombie, 6. La « piraterie » se définit comme un acte de violence commis en haute mer à des fins privées et hors des eaux territoriales. Voici le bilan par zone en 2019 avec une comparaison avec l’année la plus touchée : Asie, moins de 50 événements en 2019 contre 250 en 2015 ; Afrique de l’Ouest, environ 60 contre 90 en 2014 ; Afrique de l’Est, moins de 5 contre 10 en 2014 ; Amérique latine, moins de 5 contre 10 en 2017. Le « brigandage » correspond à un acte illicite, commis à des fins privées, contre un navire, des personnes ou des biens à son bord dans les eaux intérieures, les eaux archipélagiques ou la mer territoriale d’un Etat. Voici le bilan par zone en 2019 avec une comparaison avec l’année la plus ou la moins touchée : Asie, un peu plus de 40 contre un peu moins de 140 en 2014 ; Amérique latine, environ 110 contre moins de 40 en 2014 ; Afrique de l’Ouest, un peu moins de 60 contre 25 en 2014 ; Afrique de l’Est, moins de 5 contre moins de 10 en 2017. La forme des actes de piraterie ou de brigandage varie selon les régions et les saisons : enlèvement des membres d’équipage à des fins de rançon ; détournement de navires pour servir de bâtiment mère ; vol de la cargaison, notamment d’hydrocarbures ; vols avec violence ou larcins, dont les criminels peuvent tirer profit comme les accessoires du navire ou les biens personnels de l’équipage.

Coopération navale. Le MICA Center centralise les alertes en cas d’attaque, diffuse l’information utile vers les navires présents sur la zone, pour leur permettre de se protéger, et les centres compétents pour déclencher une intervention chaque fois que c’est possible. En outre, il évalue la situation sécuritaire dans les différentes zones, grâce aux signalements volontaires, et publie des bilans réguliers. La cellule « golfe de Guinée » assure le suivi et le traitement des actes de piraterie et de brigandage à partir de Brest et de Portsmouth. En effet, l’accord franco-britannique MDAT-GoG combine la connaissance de la région de la Marine française et son savoir-faire en matière de contrôle naval avec l’expertise technique britannique. Environ 950 navires sont enregistrés au MDAT-GoG, pour un suivi quotidien de 430 navires en moyenne. Pour la Corne de l’Afrique, le MICA Center héberge, à Brest, la cellule MSC-HOA, subordonnée au commandement, à Rota (Espagne), de l’opération européenne « Atalante » de lutte contre la piraterie en océan Indien. Le MICA Center entretient aussi des relations avec des organismes similaires à Singapour, en Inde et à Madagascar.

Loïc Salmon

Opération « Atalante » : bilan du commandement français

Golfe de Guinée : sécurité et sûreté en mer et à terre

303 – Dossier : “La piraterie… contenue, mais pas éradiquée”




Armée de Terre : opérations et relations internationales

La France n’agissant pas seule dans le monde, le « partenariat militaire opérationnel » a remplacé l’ancienne « coopération militaire » pour aller jusqu’à l’engagement armé si nécessaire.

Cette question a été abordée au cours d’un colloque organisé, le 27 novembre 2019 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée François-Xavier Le Pelletier de Woillemont, secrétaire général adjoint de la défense et de la sécurité nationale ; Hervé de Charette, ancien ministre des Affaires étrangères (1995-1997) ; Bertrand Badie, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et au Centre d’études et de recherches internationales ; le colonel des troupes de marine Thomas Pieau, projeté sur les théâtres d’opérations en Bosnie, en Afghanistan et au Liban ; le capitaine Charles Allègre, officier adjoint à la compagnie permanente du 9ème Régiment d’infanterie de marine en Guyane.

L’action militaire. L’interculturalité permet aux forces armées françaises de combattre au loin dans un environnement, sinon favorable, du moins peu hostile, souligne le général Le Pelletier de Woillemont. Elle transforme les procédures, la doctrine et l’entraînement pour agir mieux ensemble entre partenaires et alliés, acquérir l’expérience opérationnelle et la partager pour anticiper l’action de l’adversaire. Elle évite une forme d’isolement physique, linguistique et culturel, pour remplir la mission avec efficacité. Elle permet l’équilibre entre protection des soldats et proximité avec la population. Ainsi l’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne implique 5 pays avec 5 cultures différentes, unifiées par la langue française. La France y agit pour assurer sa propre sécurité et celle de populations locales qu’il convient de respecter. La solidité d’une armée, rappelle le général, repose sur sa chaîne hiérarchique et sa capacité à tenir le terrain au contact. Les soldats français combattent donc ensemble avec leurs partenaires africains. Pour vivre au milieu d’autres cultures, les missions de longue durée (2-4 ans) sont préférables aux affectations de 4 mois de diverses unités, qui tournent trop vite au sein de « Barkhane ». Il incombe aussi aux armées africaines de « gagner les cœurs et les esprits », car les forces françaises partiront un jour. S’y ajoute le risque que les unités françaises soient gagnées à la cause des populations au sein desquelles elles vivent. Par ailleurs, indique le général, la France, dont la culture n’est plus dominante, promeut certaines valeurs universelles comme l’état de droit, le multilatéralisme et la dignité humaine. Or, parallèlement au besoin d’enracinement dans une société, se profilent les affirmations d’identité, de culture et de rapport de forces.

Le travail en amont. Depuis 2008, les troupes françaises sont mises en situation d’interculturalité aux niveaux individuel et collectif, indique le colonel Pieau. L’adaptation se fait en fonction des besoins à partir du plus petit échelon pour éviter les maladresses. L’état-major prépare l’approche tactique selon des méthodes de comportement validées par le chef, qui négocie avec les autorités locales. Une observation décalée permet une analyse plus fine, sachant que la conquête des cœurs et des esprits s’inscrit dans la durée.

L’action diplomatique. Pour défendre ses intérêts, la France prend en compte l’identité de ses interlocuteurs, dont la connaissance lui permet de se faire reconnaître par eux et de respecter leurs différences et particularités, indique Hervé de Charette. Elle doit privilégier l’ouverture sur le monde et éviter l’arrogance pour y conserver son influence et sa place. Parler avec tout le monde implique de ne pas placer les valeurs occidentales au-dessus des autres, mais ne signifie pas renoncer à celles d’une portée universelle, comme les droits de l’Homme. Une dimension affective entre dans la politique étrangère, comme l’a montré l’action de la diplomatie française en 1996, lors de l’opération israélienne « Raisins de la colère » contre le Liban, dans un contexte de tensions avec les organisations politico-militaires Hamas et Hezbollah. Adepte de la « diplomatie militaire », Israël recourt à la force chaque fois qu’il le juge nécessaire pour atteindre ses objectifs. Or, la France attache de l’importance à la souveraineté du Liban, sa première carte d’influence dans la région, pour relancer sa politique arabe et méditerranéenne. Une équipe de diplomates chevonnés, dirigée par le ministre des Affaires étrangères (Hervé de Charette), fait la navette pendant 15 jours entre Tel Aviv, Beyrouth, Damas et Le Caire. Elle obtient un cessez-le feu…qui va durer 4 ans ! Ce succès repose sur la longue expérience de la diplomatie française au Moyen-Orient. La solution a nécessité un dialogue avec la Syrie, qui encourageait le Hezbollah, et avec l’Iran, son principal fournisseur d’armement et inspirateur religieux. Les Etats-Unis considéraient Israël comme leur seul interlocuteur dans la région et refusaient l’intervention d’un pays tiers, mais n’avaient plus de relations diplomatiques avec l’Iran. La France avait accepté d’avance d’en subir les conséquences éventuelles.

La reconnaissance internationale. Le système westphalien (1648) a instauré la reconnaissance mutuelle des Etats sur les plans juridique, politique (leur rôle à jouer) et culturel (égalité et découverte de l’autre), explique Bertrand Badie. Toutefois, il s’ensuit une compétition entre Etats, en rivalité permanente, et un classement hiérarchique. L’entrée de l’idée d’universalité dans l’histoire philosophique européenne a débouché sur l’évangélisation puis la colonisation. En Occident, la découverte de l’altérité s’est manifestée par la solidarité aux niveaux national (XIXème siècle), puis international (XXème siècle). Ensuite, la mondialisation de l’interculturalité a entraîné interdépendance et migrations. La culture, dont la définition varie avec le temps, a servi d’emblème. Lors des décolonisations, l’imposition de systèmes étatiques étrangers a suscité un sentiment d’aliénation de leur propre culture au sein des anciennes colonies. Le passé structure les comportements sociaux. L’altérité a été perturbée par l’humiliation du « dominé », paramètre incontournable des relations internationales, souligne Bertrand Badie. Elle entraîne des diplomaties de la revanche, où l’humilié va chercher à imposer l’humiliation à son tour, et de la réparation par l’ancien pays dominateur.

Loïc Salmon

Les distances et les difficultés de communication imposent la culture de l’autonomie, estime le capitaine Allège (photo), à l’issue d’une étude comparative des missions de combat au Tonkin (journaux de marche 1945-1954) et de lutte contre les orpailleurs clandestins en Guyane (son propre carnet de bord). Milieu difficile, la forêt équatoriale mettant hommes et matériel à rude épreuve, il s’agit d’apprendre de ceux qui y vivent en permanence et d’adapter la logistique. Pour comprendre sa manière de réagir, il faut se mettre à la place de l’adversaire, rustique et qui maîtrise ce milieu. Le succès de la mission dépend de sa durée et du soutien de la population locale, composante essentielle de la mission. Le rapport humain facilite le recrutement local et permet de transformer un adversaire en allié potentiel…à condition de savoir l’utiliser !

Armée de Terre : prise en compte de « l’interculturalité »

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Armée de Terre : gagner la paix après l’intervention en Opex

 

 




Afrique : une base aérienne projetée pour « Barkhane »

Dans le cadre de l’opération « Barkhane », la base aérienne projetée (BAP) à Niamey contribue au combat contre les groupes armés terroristes, à l’appui aux forces armées partenaires, à la gouvernance et au développement de la bande sahélo-saharienne (BSS).

Sa présentation à la presse, le 21 novembre 2019 à Paris par son commandant, le colonel Hughes Pointfer, a été complétée par un point de la situation sur zone par le porte-parole de l’Etat-major des armées (EMA).

Les moyens. Située au centre de la BSS d’une superficie égale à celle de l’Europe, la BAP permet notamment à un avion de chasse de rallier une zone d’opérations entre 10 minutes et 1 heure, quand il n’est pas déjà en vol. En alerte permanente pour agir en tous lieux, l’outil aérien regroupe pour : l’intervention, 4 Mirage 2000 D ; l’appui et la projection, 2 avions ravitailleurs C135 et 1 avion de transport tactique C160 Transall ; les évacuations médicales, 1 Casa CN 235 ; le renseignement, 1 Mirage 2000 équipé de la nacelle optronique Talios (recueil d’images NTISR), et 3 drones Reaper. Les essais d’armement des Reaper se poursuivent, en vue d’une mise en service fin 2019. Ils pourront embarquer des missiles antichar Hellfire à guidage laser semi-actif ou à guidage radar (« tire et oublie »). Des renforts temporaires sont assurés par : 1 avion de transport polyvalent A 400 M ; 1 ravitailleur C 160 J Hercules ; 1 avion de guerre électronique et de renseignement ATL2 de la Marine nationale. En outre, la BAP apporte son appui aux forces nigériennes et partenaires par diverses missions : partenariat militaire opérationnel, dont la formation à l’appui aérien et de « spécialistes carburant » ; échange de renseignements ; réassurance ; transport de personnel et de matériel ; soutien au poste de commandement de la force conjointe G 5 Sahel du fuseau Centre ; construction de postes de combat à la base aérienne 101 de Niamey. En un an, la BAP a réalisé 6.000 mouvements d’aéronefs et 50 convois terrestres. Elle a aussi transporté : 42.000 passagers en transit, soit 25 % du trafic de l’aéroport de Niamey ; 4.800 t de fret, soit 40 % du trafic de l’aéroport de Niamey ; 145 t de courrier, dont 20 t pour elle-même.

Les opérations. Le théâtre de la BSS est éprouvant pour les hommes et les matériels, rappelle le porte-parole de l’EMA. Les groupes armés terroristes, ensemble hétérogène de combattants affiliés ou non à des franchises terroristes internationales (Daech ou Al Qaïda), exploitent les défauts de gouvernance dans certaines régions et s’en prennent indistinctement aux cibles militaires et aux civils. Ils affrontent de jeunes forces armées locales, mal équipées et en cours d’aguerrissement. Quoique leur nombre reste stable, les attaques terroristes deviennent plus meurtrières, surtout contre les forces armées maliennes. Du 1er au 17 novembre, l’opération « Bourgou 4 » a mobilisé plus de 1.400 soldats burkinabés, maliens, nigériens et français dans les régions de Déou (Burkina Faso) et Boulikessi (Mali). Elle a permis la mise hors de combat de plus d’une vingtaine de terroristes et la saisie de 64 véhicules et d’une centaine de téléphones portables et de munitions. Selon le colonel Pointfer, la BAP de Niamey a fourni un appui aérien, renforcé par un détachement venu de N’Djaména (Tchad) et qui a nécessité : 13 missions de drones ; 2 chasseurs en alerte permanente ; 36 sorties ; 90 ravitaillements en vol ; 13 dossiers NTISR ; 12 manifestations de présence, à savoir l’effet dissuasif du passage à la verticale des positions adverses.

Loïc Salmon

Afrique : soutiens intégrés à l’opération « Barkhane »

Afrique : zone sahélienne sous tension et résolution de crises

Armée de Terre : un état-major de forces immédiatement projetable




Afrique : soutiens intégrés à l’opération « Barkhane »

Le déroulement de l’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne (BSS), qui inclut l’aérocombat, nécessite un soutien logistique interarmées, renforcé par les moyens fournis par la MINUSMA (mission de l’ONU au Mali).

Un retour d’expérience a été présenté, le 7 novembre 2019 à Paris, par deux colonels anciens chefs de corps, l’un du Groupement tactique désert (GTD) logistique et l’autre du GTD aérocombat.

« Barkhane ». Lancé en août 2014, l’opération « Barkhane » a pour mission première d’appuyer les forces armées des pays partenaires de la BSS, à savoir Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad. Elle doit également empêcher la reconstitution de sanctuaires terroristes dans la région. En conséquence, elle déploie 4.500 militaires, 3 drones, 7 avions de chasse, 19 hélicoptères, 6 à 10 avions de transports tactiques et stratégiques, 260 véhicules blindés lourds, 360 véhicules tactiques et 210 blindés légers. Elle dispose de 3 points d’appui permanents à Gao au Mali, Niamey au Niger et N’Djamena au Tchad ainsi que de 8 bases avancées temporaires réparties sur ces trois pays. A titre indicatif, la force aérienne a effectué 122 sorties aériennes entre le 30 octobre et le 3 novembre 2019 : 61 de transport ; 36 de renseignement, surveillance et reconnaissance avec ravitaillements en vol ; 25 de chasse.

Logistique. Pour garantir les standards de combat, le GTD logistique fournit carburant, munitions et eau, dont il effectue le transit et l’acheminement par voie terrestre, ainsi que les pièces de rechange pour la maintenance du matériel, sans oublier l’alimentation et un certain confort pour les soldats en opération. Entre janvier et mai 2019, le GTD logistique « Charentes » a mobilisé 535 logisticiens provenant de 105 unités issues des armées de Terre et de l’Air, des Services de santé, du commissariat et des infrastructures des armées. Le régiment support (45 % des effectifs) organise leurs entraînements, communs pour le soutien aux emprises (photo), et spécifiques pour les convois. A la fin de son mandat, le GTD logistique « Charentes » a chiffré son bilan : convois, 103 jours d’opérations, 600.000 km parcourus, 4.000 t de fret et 2.000 m3 de carburant ; maintenance, 770 véhicules soutenus et 620 pièces de rechange par semaine ; soutien santé, 350 journées d’hospitalisation ; soutien du soldat, 4.000 repas/jour et 76.000 baguettes de pain ; soutien pétrolier, 70 m3 de carburant/jour ; transit aérien, 11.000 personnes et 2.700 t de fret.

Aérocombat. Capable d’une intervention rapide et massive, le GTD aérocombat s’engage sur court préavis et à grande distance avec des hélicoptères de combat et des commandos pour une action au sol. Il déploie : 370 personnels ; 7 Caïman, hélicoptères de manœuvre et d’assaut ; 3 Gazelle ; 9 Tigre, hélicoptères de reconnaissance et d’attaque. Pendant son mandat de mai à septembre 2019, le GTD aérocombat a effectué 17 opérations en autonome ou en coordination avec les deux GTD au sol et le Groupement de recherche multi-capteurs pour le renseignement. Parmi elles, une dizaine d’opérations dites d’opportunité ont permis d’entraver la liberté d’action des groupes armés terroristes. Il a aussi assuré la protection de convois logistiques dans la région de Gourma-Liptako, zone des trois frontières entre Mali, Niger et Burkina Faso. Toutefois, au cours de la seconde partie de son mandat, son activité, contrainte par la saison des pluies, s’est recentrée sur le partenariat (formation, entraînement et accompagnement) avec les forces armées du Mali et du Niger.

Loïc Salmon

Logistique opérationnelle : de la maîtrise des flux à la force « Scorpion »

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Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme