Outre l’augmentation de son tonnage, de ses avancées technologiques et de ses déploiements lointains, la Marine chinoise accroît son entraînement pour pallier son manque d’expérience opérationnelle.
Le capitaine de vaisseau Jérôme Henry, chef de la division entraînement de la Force d’action navale française, l’explique dans une note publiée, le 25 février 2026 à Levallois-Perret (banlieue parisienne) par la Fondation pour la recherche stratégique.
Progression de masse. Entre 1982 et 1997, la Marine de l’Armée populaire de libération (MAPL) s’est considérablement modernisée en vue de maîtriser l’espace maritime jusqu’à la deuxième chaîne d’îles du Pacifique, dont les Bonin (Japon), Mariannes (États-Unis), et Caroline (Ouest de la Nouvelle-Guinée). En 1996, les États-Unis avaient déployé deux groupes aéronavals au large de Taïwan, à la suite des exercices de tirs d’intimidation chinois après la première élection présidentielle au suffrage universel direct à Taïwan. Cette crise a incité Pékin à transformer la MAPL en outil de puissance navale, en commençant par acheter à la Russie 4 sous-marins de la classe Kilo (3.076 tonnes en plongée) et 2 destroyers de la classe Sovremenny (8.480 t à pleine charge) puis à l’Ukraine l’ancien porte-avions soviétique Varyag, renommé Liaoning (67.000 t à pleine charge). En 2002, la MAPL a signé un contrat d’achat de 8 sous-marins Kilo supplémentaires équipés de missiles de croisière, dérivés du « Kalibr » (300 km à 2.600 km de portée selon les versions). Grâce à l’acquisition de technologies étrangères et la capacité industrielle des chantiers navals chinois, la MAPL développe ses propres destroyers de la classe 052 Luyang (7.000 t). Elle a pour mission de protéger les intérêts chinois à l’étranger, en vue de permettre à la Chine de jouer un rôle de puissance responsable dans le monde. Le Livre blanc de la défense de 2012 lui accorde une place prépondérante pour la transformation de l’appareil militaire dans l’hypothèse, la plus probable, d’un conflit en mer contre les États-Unis. Celui de 2015 porte sur les missions navales en haute mer. Dans le domaine aéronaval, la Chine met en service en 2019 un deuxième porte-avions, le Shandong, copie du Varyag, construit localement et équipé de matériels chinois. Grâce à la rétro-ingénierie d’un chasseur Soukhoï 33 ukrainien, elle développe le programme du J-15 Flying Shark, destiné à apponter sur le Shandong. Pour défendre ses groupes aéronavals, la MAPL développe les programmes de destroyers 052D (7.700 t), de frégates anti-sous-marines 054B (6.000 t) et de croiseurs antiaériens 055 furtifs Renhai (10.000 t), équivalents des Tirconderoga américains (9.757 t). Le 5 novembre 2025, la MAPL a mis en service le Fujian (80.000 t à pleine charge), deuxième porte-avions construit localement et capable d’emporter une cinquantaine d’aéronefs, dont des chasseurs J-15 et J-35 et des avions de guet aérien Xian KJ-600. Il est équipé de trois catapultes électromagnétiques, technologie dont seul le porte-avions américain Gerald-Ford (112.000 t de déplacement) dispose. Selon une étude de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques publiée en décembre 2025, le budget chinois de la Défense atteint 225 Mds$ dont 25 %-30 % dédiés aux forces navales, qui emploient 260.000 marins et comptent environ 400 navires totalisant 2 Mt. En moins de cinq ans, la Chine a construit l’équivalent de la Marine française (404.000 t) et poursuit la construction de deux porte-avions à propulsion nucléaire. En comparaison, les États-Unis consacrent 255,8 Mds$ à la Défense. Leur Marine totalise environ 3 Mt, emploie 347.000 marins et dispose de 11 porte-avions à propulsion nucléaire.
Avancées technologiques. Les porte-avions Liaoning et Shandong sont équipés d’un tremplin pour le décollage d’avions légers, disposant d’une très grande poussée, et de brins d‘arrêt pour l’appontage. Mais cela limite la capacité d’emport des chasseurs et leur rayon d’action, souligne le capitaine de vaisseau Henry. Ces deux porte-avions servent d’outils d’apprentissage pour l’aéronavale chinoise. La MAPL acquiert à un rythme prudent les compétences nécessaires pour les rendre opérationnels : vols de jour et de nuit depuis une réplique du pont d’envol du Fujian à Wuhan, pour tester le positionnement de tous les aéronefs ; appontages de jour et de nuit ; vols sans terrains de dégagement. En revanche, grâce à leurs catapultes et brins d’arrêt, les porte-avions américains, le Charles-de-Gaulle français et le Fujian chinois peuvent mettre en œuvre des avions lourdement armés ne nécessitant pas de très fortes poussées au décollage et disposant d’une quantité suffisante de carburant pour effectuer des missions de combat de longue durée. La MAPL a mis au point des catapultes électromagnétiques et un centre d’essais pour les tester à la base de Hunangdicun. S’inspirant de l’avion de guet aérien américain E-2C Hawkeye, qui équipe aussi le Charles-de-Gaulle, la MAPL a conçu le KJ-600. Elle a modifié ses chasseurs J-15 en renforçant leur train d’atterrissage pour les rendre catapultables. Dans une note publiée le 27 février 2026 par la Fondation pour la recherche stratégique, le chercheur Guillaume François analyse le concept de « porte-drones » à mi-chemin entre un petit porte-avions et un navire amphibie. Depuis 2024, la MAPL expérimente le navire d’assaut amphibie 076 Sichuan (40.000 t), dérivé de quatre porte-hélicoptères et capable, à terme, de mettre en œuvre des drones aériens de combat avec des dispositifs de lancement adaptés (photo). Le Sichuan pourrait embarquer des drones aériens de combat GJ-11 Sharp Sword, furtifs et à voilure fixe, pour aller frapper dans un environnement contesté.
Déploiements stratégiques. La MAPL n’a plus ouvert le feu au combat depuis 1974 lors de la bataille victorieuse des Paracels contre la Marine sud-vietnamienne, rappelle le capitaine de vaisseau Henry. Ensuite, son expérience en haute mer résulte de ses participations à la lutte internationale contre la piraterie dans le golfe d’Aden depuis 2008. Elle peut ainsi tester ses capacités de déploiement lointain dans la durée et de maîtrise des impératifs logistiques et des chaînes de-commandement. Elle a mesuré la nécessité de disposer d’un système de positionnement satellitaire national, de communications à longue distance et de renseignement. En 2017, la Chine a construit une base à Djibouti avec un quai susceptible d’accueillir un porte-avions. En mars 2015 au début de la guerre civile en Libye, la 19ème Task Force d’escorte de la MAPL a évacué seule 600 Chinois et 200 étrangers depuis Aden. En 2015 et 2021, des bâtiments chinois sont arrivés à proximité des îles Aléoutiennes américaines. En février 2025, une frégate 054A, un croiseur 055 et un pétrolier-ravitailleur ont fait le tour de l’Australie. Depuis plusieurs années, des unités navales russes et chinoises effectuent des patrouilles communes autour du Japon. Ainsi la Chine manifeste sa présence stratégique vis-à-vis de son rival régional historique. Ensuite, la MAPL teste le dispositif de défense japonais en essayant de prendre l’ascendant. En outre, elle renforce son partenariat avec la Marine russe. Enfin, la Chine fait face à la Corée du Sud, au Japon, à Taïwan et aux Philippines, pays alliés des États-Unis. En cas de confrontation avec la Marine américaine ou dans un scénario contre Taïwan, une partie des accès de la MAPL à la haute mer passe par l’archipel japonais. Par ailleurs dans le domaine aéronaval, les premiers essais d’appontage sur le Liaoning se sont déroulés en mer de Bohai au Nord de la Chine et loin des observateurs. Mais en décembre 2022, celui-ci a conduit ses opérations à 740 km de l’île américaine de Guam, renouvelées par le Shandong en avril 2024. En octobre, la MAPL a organisé une opération commune des deux porte-avions pour simuler l’interception d’un groupe aéronaval ennemi. Enfin, les 29 et 30 décembre 2025, un exercice majeur a simulé un encerclement de Taïwan, à la suite de son achat d’équipements militaires américains à hauteur de 11Mds$.
Loïc Salmon
Chine : capacité militaire accrue et puissance perturbatrice
Taïwan : défense accrue contre la menace aérienne de la Chine
Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales




