Taïwan a décidé d’augmenter son budget militaire au-delà de 3 % de son produit intérieur brut et d’améliorer sa défense aérienne multicouche, grâce à un bouclier antimissile dénommé « T-Dome ».
Tom Abram et Simon Berthault, chargés de recherche, l’expliquent dans un rapport publié par la Fondation pour la recherche stratégique le 28 novembre 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne).
La menace chinoise. Le 10 octobre 2025, le président de la République, William Lai, a annoncé le développement local du « T-Dome », similaire aux « Dôme de fer » d’Israël et « Golden Dome » des États-Unis. Six mois auparavant, le document « Quadriennal Defense Review », rendu public par le ministère de la Défense, a actualisé la stratégie de défense en prenant en compte le conflit russo-ukrainien (depuis le 22 février 2022) et l’attaque terroriste du Hamas contre Israël (7 octobre 2023). Le document souligne trois risques face à la menace chinoise : ciblage des infrastructures stratégiques ; saturation des défenses ; opérations cyber et de guerre électronique pour paralyser les systèmes C4ISR (conduite, contrôle, communications, ordinateurs, renseignement, surveillance et reconnaissance). En cas d’invasion, l’Armée populaire de Libération (APL) chinoise pourrait rendre inopérants, avec 345 missiles, les 8 ports taïwanais capables d’accueillir des bâtiments militaires. En outre, il lui suffirait de de 104 à 137 missiles pour détruire les 13 aéroports utilisables par des avions militaires, compte tenu des longueurs minimales nécessaires des pistes de décollage et d’atterrissage et des capacités standards des missiles chinois. Enfin, des frappes cibleraient les 25 à 30 sites-clés (radars et défenses sol-air et sol-sol). L’APL dispose d’une vaste gamme de missiles de croisières qui, lancés simultanément depuis des plateformes terrestres, de navires et d’aéronefs, pourraient saturer les défenses anti-aériennes taïwanaises. En service depuis 2019, les lance-roquettes multiples PHL-16 (portée, 220 km) peuvent emporter des munitions variées, afin de provoquer une saturation des défenses adverses. Ils sont déployés dans les unités d’artillerie du Commandement de Théâtre Est, qui ont déjà participé à plusieurs exercices dans le détroit de Taïwan. S’y ajoutent les missiles balistiques à courte portée Dong Feng 11, 15 et 16. Les missiles terrestres CJ-10 (portée, 2.500 km) et CJ-20 (plus de 3.000 km) ainsi que le missile supersonique (6.000 km/h) CJ-100 (portée 2.000 km), dont les stocks augmentent rapidement, permettent des frappes massives dans la profondeur. En outre, le planeur hypersonique DF-ZF, présenté en Chine en septembre 2025, constitue une nouvelle menace en raison de sa vitesse et de sa manœuvrabilité. Les drones MALE (moyenne altitude, longue endurance) chinois pénètrent fréquemment dans la zone d’identification de défense aérienne taïwanaise L’entrée en service en 2017-2018 du chasseur furtif J-20 suscite, à Taïwan, des réflexions quant à sa détection et son interception.
La défense aérienne taïwanaise. Selon sa doctrine de « défense nationale non offensive », Taïwan se refuse à frapper en premier, mais doit se garantir une capacité de frappe en second après une première salve aérienne chinoise. Son système de défense aérienne, considéré comme l’un des plus denses du monde, est apparu obsolète dès 2010. Cette année-là et pour y pallier, les États-Unis lui ont vendu 6 systèmes de défense sol-air Patriot 2 de moyenne portée (70 km contre avions et missiles de croisière) et 253 missiles intercepteurs PAC-2 associés puis des missiles PAC-3 plus petits, mais au nombre de 16 par poste de tir au lieu de 4 dans la version précédente et livrables en 2025-2026. Dès 2013, Washington a fourni à Taipei un système d’alerte avancée pour détecter des départs de missiles depuis la Chine. Au cours des années 1990, l’entreprise taïwanais NCSIST a développé ses propres missiles sol-air Sky Bow I, II et III, associés actuellement au Patriot pour assurer la défense à moyenne et haute altitude contre les missiles de croisière. Toutefois, leur coût unitaire (3 M$ pour un PAC-3 et 1,5 M$ pour un Sky Bow III) paraît si disproportionné par rapport à la cible, que l’emploi des canons de 35 mm de l’armée de l’Air et de 20 mm de l’armée de Terre semblait préférable. Ces canons devraient être remplacés par les systèmes américano-norvégiens NASAMS, dont la vente a été autorisée en 2025 pour trois d’entre eux. Équipé d’un radar Sentinelle AN/MPQ-64F1, le NASAMS utilise divers missiles intercepteurs, dont l’AIM-120 ARAAM (50-180 km) et AIM-9 Sidewinder (18 km) capables de combler des failles sur les moyennes et courtes portées. Enfin, le missile antibalistique Sky Bow IV, surnommé Strong Bow et exposé au salon aéronautique et de défense TADTE tenu à Taipei en septembre 2025, pourrait atteindre de cibles à une altitude supérieure à celle du Sky Bow III.
Les lacunes à combler. La résistance à la saturation ne peut être assurée que par un commandement unifié et un emploi coordonné entre le chaînes C3 (conduite, contrôle et communication) entre la Marine et les armées de l’Air et de Terre. La défense sol-air à courte portée nécessite une meilleure interopérabilité entre les systèmes des armées de Terre et de l’Air pour densifier les défenses et offrir plus d’agilité pour couvrir leurs manœuvres respectives. Les missiles Sea Bow III, qui équiperont quelques frégates, joueront un rôle majeur. La protection des ports et des pistes d’aéroports nécessiterait plus de 2.000 missiles Patriot 3, beaucoup plus chers que les roquettes et drones chinois. A part le Sky Bow III, les systèmes de défense aérienne existants sont lourds et peu agiles face aux contre-batteries (tirs de riposte) chinoises. La lutte contre les essaims de drones présente des retards. La défense aérienne, orientée vers le détroit de Taïwan, doit s’adapter à la stratégie d’encerclement de l’APL qui s’entraîne sur le flanc Est de l’île. En effet, des porte-avions et des bombardiers stratégiques H-6K à long rayon d’action (3.500 km) ont été observés dans le Pacifique.
Le T-Dome. Le programme de T-Dome vise d’abord à moderniser et acquérir des systèmes de détection et d’interception. En février 2025, Taïwan a signé un contrat d’achat de systèmes anti-drones d’un montant de 761 M$ et discute celui d’armes laser américaines. Ensuite, le T-Dome permettrait une intégration des défenses anti-aérienne et anti-missile, via une architecture C2 (conduite et contrôle) et la fusion complète de données. En septembre, un accord a été conclu avec le groupe américain Northrop Grumman pour l’achat du système IBCS, sous réserve de l’approbation de Washington. L’IBCS permet la fusion des capteurs des unités de défense antiaérienne et la sélection autonome de l’unité et du système d’interception le plus adapté à la cible. Le programme T-Dome portera aussi sur le segment spatial pour la détection et le suivi ainsi que sur l’interconnexion aux moyens existants. Il permettra une intégration aux architectures d’alerte avancée des États-Unis et de leurs alliés dans la région (Japon et Corée du Sud). Pour le réaliser, Taipei pourrait profiter de l’amélioration de ses relations avec Israël, à qui il fournit des composants électroniques pour son « Dôme de fer » et des amplificateurs de puissance et des émetteurs-récepteurs micro-ondes pour ses radars. Les achats de missiles PAC-3, de systèmes NASAMS, de capacités de lutte anti-drones et du module IBCS devaient accentuer la dépendance envers les États-Unis en matière de fourniture et de maintien en condition opérationnelle, alors que la production américaine se trouve déjà sous tension au point de suspendre ses livraisons de systèmes Patriot en Europe. Le programme T-Dome nécessitera un investissement de près de 9,5 Mds$. Par ailleurs, Taïwan va développer sa capacité de frappe dans la profondeur, à des fins de dissuasion d’une attaque de la Chine. Déjà, son missile supersonique Yun Feng peut atteindre des cibles à plus de 1.200 km.
Loïc Salmon
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