CEMA : la défense nationale se construit dans le temps long

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La paix en Europe depuis 1945 a fait oublier que les États employaient la force dans leur politique étrangère. Les répercussions des décisions en matière de défense, prises en périodes de crises, se feront sentir 15 ou 20 ans plus tard.

Telle est l’opinion du chef d’état-major des armées (CEMA), le général d’armée aérienne Fabien Mandon, qui s’est exprimé devant 1.000 participants en ligne en plus des présents à une conférence-débat organisée, le 22 juin 2026 à Paris, par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Les grands changements. Les crises se multiplient de façon simultanée avec une intensité acrue. La dégradation massive de l’environnement géopolitique se double d’une forte contestation des valeurs portées par la France. Des puissances frappent et discutent après, en espérant obtenir des gains qu’elles auraient normalement obtenus par la diplomatie. Les règles internationales sont contestées par certaines et même non respectées par d’autres. Les institutions, dont l’ONU, crées après plusieurs conflits mondiaux pour réguler la paix entre États et permettre, par le dialogue, d’éviter d’en arriver à la force, se trouvent paralysées. Après la guerre froide (1947-1991), les États-Unis, devenus une hyperpuissance qui a beaucoup forgé les relations en termes de défense dans le monde, sont aujourd’hui contestés. Le 3 septembre 2025, la Chine a organisé à Pékin un défilé militaire de grande ampleur pour montrer sa détermination en termes de volume de forces armées et de qualité d’équipements. Elle a pris de l’avance dans de très nombreux domaines technologiques, dont le numérique et l’intelligence artificielle. Les États-Unis se désengagent de l’Europe et de l’Afrique par nécessité, afin de garantir leurs priorités sur tout le continent américain et financer leur « Golden Dome » (bouclier contre les missiles balistiques, hypersoniques et de croisière). Après l’attentat terroriste du Hamas (2023), Israël a étendu sa riposte à Gaza, en Cisjordanie, en Iran avec les États-Unis et au Liban où la France déploie 800 soldats. Outre son programme nucléaire, l’Iran a entrepris la modernisation de son arsenal balistique, dont certains missiles peuvent atteindre la France. En outre, il encourage des groupes armés pour étendre son influence au Proche et Moyen-Orient et le déstabiliser. L’attaque israélo-américaine de 2026 aura des conséquences de longue durée dans la région avec des approches différentes entre les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Syrie qui tente de recouvrir sa souveraineté et l’Irak en pleine recomposition politique. Un déséquilibre similaire se produit en Afrique, notamment au Sahel où la présence militaire de la France s’est réduite considérablement à la suite des coups d’État aux Mali (2021), Burkina Faso (2022) et Niger (2023), alors qu’elle était intervenue (opérations « Serval », 2013-2014, puis « Barkhane », 2014-2022) à la demande des autorités locales pour lutter contre les groupes djihadistes. Malgré les discours diffusés sur les réseaux sociaux, les groupes terroristes gagnent beaucoup de terrain en 2026, jusqu’à la côte Est de l’Afrique avec des effets sur le long terme. Aux déséquilibres géopolitiques s’ajoute la « désinhibition » dans les actes, quand les États-Unis coulent (depuis 2025) des embarcations de trafiquants de drogue en l’absence de tout cadre juridique alors que la France, via ses forces armées aux Antilles, coopère avec eux dans la lutte contre les narcotrafics. En outre, la désinhibition dans les discours, y compris entre Alliés, fragilise la solidarité dans les échanges entre les militaires. Toutefois, souligne le CEMA, la France manifeste une très grande détermination à affirmer, sans compromission, les valeurs sur lesquelles elle fonde sa défense.

Les transformations essentielles. Quatre pays, à savoir la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, ont constitué, non pas une alliance comme l’OTAN ou une solidarité comme l’Union européenne, mais une convergence d’intérêts. Pendant la guerre en Ukraine, l’Iran a appris à la Russie comment utiliser les drones puis à en fabriquer chez elle sous licence. De plus en 2025, la Corée du Nord a fourni des obus et les trois quarts de l’artillerie de la Russie. En outre, des milliers de soldats nord-coréens se battent en Ukraine aux côtés de ses soldats. Certaines entreprises privées chinoises ont contribué à alimenter les équipements déployés en Ukraine et en Iran. Dans la guerre (2026) entre Israël, les États-Unis et l’Iran, la Russie et la Corée du Nord ont aidé l’Iran. Sur un plan plus général, plusieurs pays ne se reconnaissent pas dans l‘ordre établi par d’autres au XXème siècle, selon des règles favorables aux pays occidentaux. La Russie, qui en a fait partie avant d’en être exclue, anime une dynamique d’alternative aux puissances occidentales, en y associant un discours sur leur déclin en vue de contester l’ordre international et de poser des règles de gouvernance différentes. Malgré des histoires et des modèles de société légèrement différents, les pays européens partagent la même géographie. Leur liberté, gage de souveraineté, a un coût à assumer pour défendre leurs intérêts qui divergent de ceux de la Chine et des États-Unis. Selon le CEMA, la défense de l’Europe se construit toujours au sein de l’OTAN avec sa promesse de solidarité (article V). La France dispose d’une défense pour se protéger le jour où le besoin s’en fera sentir. La continuité de sa souveraineté absolue sur sa dissuasion nucléaire n’exclut pas des discussions avec d’autres pays européens face aux rivaux stratégiques, mais elle ne suffit pas pour garantir leur sécurité. L’idée d’une armée européenne désincarnée des États est prématurée. Chaque chef d’État ou de gouvernement assume la responsabilité de la protection de son pays devant ses concitoyens. Cette souveraineté n’est pas incompatible avec une plus grande coordination et des réflexions communes sur la défense entre pays européens, via des Livres blancs et des exercices militaires. Les rivaux stratégiques exploitent tout le potentiel de la guerre hybride, qui rend difficile la compréhension de la situation d’une zone aux frontières floues, freine le processus décisionnel et ralentit les réactions. Récemment, la Russie a adopté une loi lui permettant d’intervenir militairement à l’étranger pour protéger une communauté russophone qui serait maltraitée, notamment dans les pays baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie). Elle interviendrait avec des forces de sécurité intérieures, de généreux moyens de secours et une campagne médiatique très relayée dans les sociétés occidentales. Déjà, des chutes de drones dans les pays baltes ont conduit à l’arrêt de cours dans toutes les écoles. Début 2026, la Russie produit 7 millions de drones par an et l’Ukraine 10 millions avec un objectif de 20 millions à la fin de l’année. Malgré le bombardement intensif de ses défenses sol-air et de ses centres névralgiques par Israël et les États-Unis, l’Iran a pratiqué la guerre d’usure par l’envoi, dans toute la région, d’énormes quantités de drones stockés dans des tunnels depuis des années. L’intelligence artificielle va se cumuler avec la « dronisation » du champ de bataille. Enfin, la propagande sur les réseaux sociaux, organisée par l’intelligence artificielle, vise à fragiliser les sociétés des pays européens.

La stratégie de la France. Le CEMA veut développer la réactivité des armées françaises sur des scénarios de guerre hybride. Outre les chars, avions et bateaux, la manœuvre militaire inclut l’informationnel, l’espace et le cyber. Toutefois, alors que les trois quarts du renseignement technique israélien proviennent du cyber, celui-ci n’a pu confirmer les alertes d’origine humaine sur les mouvements du Hamas. Demain, la défense dépendra de la connectivité qui passe par l’espace. Vu que les grands compétiteurs mondiaux investissent beaucoup dans le spatial pour neutraliser les satellites qui les dérangeront, la France a élaboré une stratégie spatiale en 2019. Elle ne décidera pas la guerre, souligne le CEMA, mais en cas d’attaque contre un pays allié, les jeunes de ses armées iront l’aider…par solidarité !

Loïc Salmon

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