Renseignement : la DRSD, vigilance et anticipation

Depuis 2022, les pays compétiteurs de la France recourent délibérément à la guerre hybride pour réduire sa compétitivité industrielle et sa souveraineté. La Direction du renseignement et la sécurité de la défense (DRSD) identifie et anticipe les menaces, en vue de les neutraliser.

Son directeur, le général de corps d’armée Aymeric de Bonnemaison, l’a expliqué à la presse le 28 mai 2026 à Paris.

Un contexte innovant. Dans la guerre russo-ukrainienne, l’innovation technologique se trouve de plus en plus au contact avec un tempo opérationnel rapide. Il ne s’agit plus de disposer d’un système qui sera transformé dans deux ou trois ans, mais de le remettre en question et de l’améliorer sans cesse pour affronter l’adversaire. Un frein à l’innovation à un moment donné entraînera, plus tard, le risque de la surprise et même de la sidération par l’action d’un adversaire. Actuellement, les budgets de défense explosent dans le monde, ouvrant la compétition à un marché où la France se trouve en bonne position. Les technologies innovantes duales, comme le cyber, les drones et l’intelligence artificielle, entrent de plus en plus dans le champ militaire. Des entreprises, actives dans d’autres domaines, viennent sur le marché de la défense en raison de leurs capacités de production en cas de conflit majeur. Or la radicalisation propagée par les réseaux sociaux et les moyens numériques pourrait briser le lien Armée-Nation. Sur le plan sociétal, une minorité agissante glisse vers l’antimilitarisme, tandis qu’un nombre croissant de jeunes veulent s’engager dans les armées ou dans l’économie de défense.

Menaces nouvelles. Outre l’espionnage croissant avec ses perspectives de sabotage et de subversion, le risque de terrorisme reste élevé. La DRSD doit déceler tout foyer de radicalisation au sein des entreprises de défense. S’y ajoutent les incidents de sécurité, les survols de drones et la manipulation en ligne qui permet d’approcher beaucoup de gens plus facilement. Autre nouveauté, l’instrumentalisation des normes internationales constitue la suite de lois américaines d’exterritorialité. Les contrôles à l’exportation, notamment chinois, s’amplifient. Les règles anti-corruption concernant l’embargo sur certains produits permettent à des cabinets spécialisés de venir acquérir de la donnée dans les entreprises françaises sous l’angle de la norme et de l’inspection légale qui s’ensuivrait. L’intelligence artificielle démultiplie les capacités de subversion par la création d’images et d’imitations de voix de personnalités connues diffusées sur les réseaux sociaux, pour semer le doute sur la véracité des informations. Au début des années 2020 au Sahel, la Russie avait lancé des campagnes de désinformation en Afrique francophone pour dénigrer les troupes françaises luttant contre les groupes armés terroristes. Aujourd’hui, les attaques de réputation contre les entreprises françaises visent à les discréditer. Le lien Armée-Nation est visé par l’hypertrucage et de fausses informations de désaccord entre le pouvoir exécutif et des généraux en 2ème section. Les vols de données d’une entreprise, par cyberattaque ou en interne, et leurs reventes sur le « Dark Web » (réseaux accessibles via des logiciels, configurations ou protocoles spécifiques) constituent une fragilité potentielle. De plus, cela montre que l’entreprise en cours de négociation d’un contrat à l’export n’est pas fiable.

Réactions. La DRSD pratique le « Red Teaming », à savoir désigner un groupe jouant le rôle d’agresseur pour effectuer une intrusion physique ou numérique, afin d’améliorer la sécurité d’une entreprise. Elle effectue des démarches de sensibilisation, car 80 % des compromissions relèvent de simples négligences. Les comptes rendus des compromissions permettent de détecter les signaux faibles d’une action coordonnée contre la France. Enfin, la DRSD travaille avec les services de renseignement, dont la DGSI (lntérieur) et la DNRED (Douane)

Loïc Salmon

DGA : bilan 2025, commandes publiques records

Renseignement : ingérences et menaces contre la BITD en 2025

Renseignement : la DRSD, renseigner pour protéger




Économie : prise de conscience du monde de l’influence géopolitique

Les crises géopolitiques impactent les armées, les services de renseignement, les diplomates et les entreprises. Alors que la neutralisation des menaces relève de l’État, les entreprises se montrent vigilantes dans le recrutement et le suivi de leurs collaborateurs, afin de conserver la confiance et la cohérence internes.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 1er avril 2026 à Paris, par le magazine hebdomadaire Le Point. Y sont intervenus : le professeur Frédéric Charillon (à droite sur la photo), co-directeur du Centre Géopolitique, Défense & Leadership à ESSEC Business School ; Jean-Claude Gallet (à gauche), directeur « corporate » anticipation, prévention et protection au groupe Michelin.

L’impact des crises. Selon le professeur Charillon, la réalité géopolitique a dépassé la fiction et intéresse les jeunes qui, pourtant, estiment que l’influence, le renseignement et l’espionnage relèvent de la fiction. L’ESSEC a publié un baromètre sur la politique et les entreprises avec une enquête de perception de ces sujets. Les grandes protègent les données de leurs ordinateurs mais les petites, en France, sont très loin du compte. De son côté, Jean-Claude Gallet rappelle que la prise en compte des conséquences des crises géopolitiques successives remonte au cardinal de Richelieu (1585-1642) qui avait une vision de l’immédiateté et du temps long au sujet de la guerre de Trente Ans (1618-1648), qui a redessiné les frontières en Europe. Grâce à son réseau d’informateurs, il a créé l’influence et s’est placé dans le rapport du faible au fort. Avec la guerre russo-ukrainienne de 2022, les entreprises présentes dans les secteurs de très haute valeur ajoutée se protègent de l’espionnage économique, mais se trouvent, dans la sphère d’influence, où les attaques réputationnelles accompagnent les cyberattaques, les dénis de service et les captations de données.

L’influence. Un rapport du Parlement britannique, datant de quelques années, conclut à l’arrivée d’un monde d’influence, d’intimidation où la compétition devient la règle. Selon Jean-Claude Gallet, cette notion passe mal en Europe, car l’influence s’apparente à la propagande donc à un déni de démocratie comme pendant la seconde guerre mondiale. Or la propagande vise à annuler tout esprit critique et créer un réflexe automatique favorable ou défavorable à l’autre. En revanche, l’influence implique une transaction où chacun doit trouver son intérêt. Ceux qui agissent, de façon hostile ou déstabilisatrice, sur les réseaux sociaux ciblent parfaitement leurs publics avec des discours formatés pour les jeunes, les différentes catégories sociales, les milieux professionnels et les opinions politiques. Il s’agit donc d’élaborer une pédagogie, appelée « esprit de défense » au ministère de Armées et qui inclut une culture générale de l’influence auprès du grand public, sans provoquer la panique ni la paranoïa. Cela nécessite au préalable une espèce d’hygiène numérique et s’applique aussi aux entreprises. Par ailleurs, souligne le professeur Charillon, contrairement aux États-Unis, à la Russie et à la Chine, l’Europe et en particulier la France n’arrivent pas créer une alliance entre l’État et les entreprises. Par exemple, lors d’un appel d’offres internationales dans l’aéronautique, tout le complexe militaro-industriel américain fait bloc. En France, de très grandes entreprises rayonnent sur le plan mondial, mais ont l’impression d‘être délaissées par l’État. Malgré la conscience évidente du drapeau, le monde des entreprises et la sphère régalienne n’agissent pas dans le même sens. La France reste très tributaire des relations personnelles. Les chefs de départements des ministères écoutent des chefs d’entreprises, qui écoutent des universitaires ou des experts parce qu’ils les connaissent. Les présidents de la République emmènent des chefs d’entreprises lors de leurs voyages officiels, mais il n’existe pas véritablement d’instance régulière permanente où décloisonner la réflexion, comme le Conseil national de sécurité américain. Une telle instance, institutionalisée avec des réunions régulières, permettrait d’avoir de la visibilité, d’établir une feuille de route et d’anticiper. Deux consultations électorales en 2016 ont bouleversé le monde occidental avec des résultats inattendus, à savoir la première élection des Donald Trump à la présidence des États-Unis et le « Brexit » en Grande-Bretagne. Des interventions extérieures, notamment numériques russes, ont été constatées. En conséquence, des directions d’influence ont vu le jour…sans avoir de définition précise de l’influence ! Cette dernière est perçue comme la culture ou le rayonnement. Or souligne le professeur Charillon, le rayonnement consiste à être connu dans le monde, grâce à une bonne image, et l’influence à changer le comportement. Par exemple, celle-ci peut inciter un pays étranger à acheter des produits de la France ou à le persuader de voter avec elle à l’ONU ou, au moins, ne pas la condamner.

La gestion du risque. Selon Jean-Claude Gallet, seul le continuum entre acteurs régaliens institutionnels, opérateurs privés économiques (grands groupes du CAC 40 et entreprises de toutes tailles) et monde universitaire travaillant sur ces questions permettra de partager le même niveau de compréhension de la menace des influences étrangères, voire des ingérences, et de s’adapter au bon moment. Il s’agit de combiner convergence, cohérence et droit de savoir, afin de comprendre, de décider et d’agir rapidement. La protection du patrimoine industriel bénéficie de l’aide de la Direction générale de la sécurité intérieure, de la Direction du renseignement et la sécurité de la défense et de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’informations. Au sein de l’entreprise, la gestion de crise et l’anticipation incluent sûreté, intelligence économique, affaires publiques en termes d’influence, communication en cas d’attaques réputationnelles et souveraineté pour les achats. Appliquer le principe d’extraterritorialité, comme la justice américaine, pour condamner des entreprises étrangères à de lourdes condamnations risque d’être contreproductif, y compris pour les États-Unis, estime le professeur Charillon. D’abord les règles changent en fonction des chocs géopolitiques successifs, à savoir fin de la guerre froide (1991), guerre de libération du Koweït (1991), attentats terroristes aux États-Unis (2001), révoltes du Printemps arabe (2010), pandémie de Covid-19 (2020), menaces nucléaires de la Russie (2022), attentats terroristes en Israël et guerre à Gaza (2023), seconde présidence de Donald Trump aux États-Unis (2024), ses impositions de droits de douane (2025) et sa guerre contre l’Iran (2026). Ensuite, depuis une quarantaine d’années, les États-Unis utilisent le dollar comme une arme et sanctionnent les entreprises qui ne commercent pas avec lui. Les pays du Sud, les plus touchés, commencent à se réorganiser pour s’affranchir du dollar et se découpler le plus possible des États-Unis et des « caprices » de son président. En face, l’Europe manifeste une certaine stabilité et la Chine se présente comme telle. Plutôt que des sanctions d’exterritorialité, le professeur Charillon recommande de disposer de moyens de représailles au coup par coup. De son côté, Jean-Claude Gallet estime qu’après l’exterritorialité américaine d’hier, celle d’aujourd’hui est chinoise et celle de demain sera indienne. La compréhension du monde géopolitique évitera à un groupe européen, neutre, d’avoir à se ranger dans un camp, en anticipant des cycles de 4 ou 5 ans pour les choix d’investissements coûteux.

La prévention. Selon Jean-Claude Gallet, certains collaborateurs d’une entreprise peuvent être « retournés » par un concurrent, une puissance étrangère ou une organisation criminelle ou même se radicaliser. La détection d’une anomalie cyber ou l’extraction de données alerte. L’enquête légale évite de recruter un candidat douteux et permet de suivre le parcours professionnel d’un ressortissant d’un pays agressif en matière d’espionnage.

Loïc Salmon

Stratégie : l’anxiété géopolitique, enjeu de la lutte d’influence

Renseignement : ingérences et menaces contre la BITD en 2025

Renseignement : la DRSD, vigilance et anticipation

 




Renseignement : ingérences et menaces contre la BITD en 2025

Les tensions géopolitiques se répercutent sur la base industrielle et technologique de défense (BITD) de la France, sur les plans capitalistique et juridique ainsi qu’en matière d’approvisionnements de certaines matières premières et de restrictions aux exportations étrangères de composants.

La Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD) en a dressé un panorama pour 2025 dans sa Lettre d’information économique de mai 2026.

Prévention. Son directeur, le général de corps d’armée Aymeric de Bonnemaison, souligne que l’accélération et l’expansion des conflits armés internationaux en 2025 ont conduit à une transformation de la guerre économique en économie de guerre. La BITD et la recherche publique de défense sont visées par les pays compétiteurs de la France, notamment en ce qui concerne les expertises dans les domaines de l’intelligence artificielle, du quantique, de l’aéronautique et du spatial. En 2026, la DRSD accompagne les entreprises concernées pour assurer la protection de la sphère française de défense lors des salons « Eurosatory » pour les armements terrestres et aéroterrestres (15-19 juin) et « Euronaval » pour les armements navals et aéronavals (3-6 novembre), tenus en banlieue parisienne.

Atteintes humaines et physiques. En 2025, le nombre d’incidents reste stable par rapport aux années précédentes, mais les menaces humaines et physiques pour la captation d’informations et de savoir-faire sensibles, par l’exploitation des vulnérabilités humaines, restent les principales. Les atteintes se répartissent ainsi : humaines, 28 % ; physiques, 24 % ; capitalistiques (prises de participations étrangères), 15 % ; cybernétiques, 13 % ; réputationnelles, 11 %, juridiques (influence sur les normes et standards internationaux), 6 % ; approvisionnements, 3 %. Pour la BITD, la menace humaine par des entités étrangères a diminué, par rapport à 2024 (36 %) et 2023 (45 %). Elle consiste en : ciblage d’experts lors de leurs déplacements en France et à l’étranger ; débauchage d’ingénieurs par des plans de recrutement de talents ou de chercheurs ; recours à des cabinets spécialisés de recrutement de collaborateurs, actuels ou anciens. Pour la recherche publique de défense, la Chine et les États-Unis ciblent les domaines critiques (cités plus haut) et envoient notamment des propositions d’entretiens rémunérés sur le réseau social professionnel LinkedIn. Cela induit un risque important de fuites d’informations sensibles et peut aboutir au débauchage des meilleurs talents français. Les atteintes physiques ont augmenté par rapport à 2024 et 2023 (18 %). Elles consistent d’abord en intrusions, effectives ou tentées, au sein d’emprises industrielles ou de laboratoires, à savoir vols d’ordinateurs, de machines-outils et de matières premières essentielles à la production. Les vols constatés sont facilités par le manque de vigilance ou de négligence de certains collaborateurs. Les atteintes physiques consistent en dégradations des sites : tags ; sabotages ; incendies d’infrastructures énergétiques et de chaînes de production. Elles sont précédées par des survols de drones, en hausse en 2025, pour des prises de vues à de fins de repérage d’installations sensibles. L’imputation à des pays étrangers reste difficile à établir. En revanche, les actions, revendiquées, de mouvances de l’ultra-gauche en lien avec le conflit israélo-palestinien continuent.

Atteintes cyber et réputationnelles. En progression depuis 2024, l’écosystème criminel s’appuie sur la demande de rançons, l’accès illégitime à l’information, l’hameçonnage et les attaques par déni de services qui devraient augmenter avec l’intelligence artificielle. Les manœuvres réputationnelles consistent à discréditer des équipements français, instrumentaliser des fuites d’informations et mettre en ligne des campagnes orchestrées par des mouvances contestataires. Les vols de données entraînent des conséquences graves pour les entreprises de la BITD et leurs partenaires commerciaux.

Loïc Salmon

« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

DGA : bilan 2025, commandes publiques records

Renseignement : la DRSD, renseigner pour protéger




Stratégie : l’anxiété géopolitique, enjeu de la lutte d’influence

Dans un monde incertain et surmédiatisé, la compréhension de l’anxiété due aux événements internationaux et sa prise en compte par un État lui donnent un avantage décisionnel.

Le professeur Mathieu Guidère, directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), l’a expliqué au cours d’une conférence, organisée le 17 mars 2026 à Paris, par l’association AED/SNC-IHEDN.

Le renseignement médico-sanitaire. La pandémie du Covid-19 et ses conséquences sur la santé publique deviennent un enjeu de souveraineté et prennent une dimension géopolitique avec la compétition des États pour acquérir des vaccins. Le renseignement médico-sanitaire, qui commence en 2020, vise trois objectifs. Le premier porte sur les vulnérabilités d’un État dans ses infrastructures sanitaires, ses chaînes logistiques d’approvisionnement et ses ressources humaines pour cartographier les capacités de production des vaccins, les stocks d’antivirus, les laboratoires ainsi que la capacité de résilience du pays. Le deuxième concerne l’anticipation de crises sanitaires et les menaces, accidentelles ou délibérées. Le troisième vise à protéger ou capter innovations pharmaceutiques et brevets et à sécuriser les infrastructures de santé. Le renseignement médico-sanitaire connaît un tournant en 2022 avec la guerre en Ukraine, survenue deux ans après la pandémie qui avait fragilisée la santé mentale des populations en raison du confinement et de la peur d’un virus potentiellement mortel. S’y est ajoutée la peur que la guerre ne s’étende à tout le continent européen, début de l’anxiété géopolitique. Celle-ci s’est exacerbée avec les opérations d’Israël à Gaza, en Iran et au Liban, sans compter les guerres aux Yémen, Soudan, Sahel, Nigeria et Pakistan ainsi qu’en Birmanie et Afghanistan. Toutefois la guerre en Ukraine a conduit à une militarisation de la santé mentale, à savoir que la Russie, la Chine et les États-Unis envisagent d’intégrer renseignement sanitaire et santé mentale dans leurs actions de guerre « hybride ». L’anxiété géopolitique pourrait se définir comme un état d’inquiétude ou de peur provoqué par l’instabilité des relations internationales et comme la perception de menaces globales hors de contrôle et soumise au bon vouloir de quelques dirigeants. Alors que le stress dépend d’un événement personnel ponctuel, l’anxiété s’installe dans la durée à la suite d’une cause non maîtrisée avec des effets psychologiques et physiologiques, notamment des troubles du métabolisme et du sommeil. L’anxiété géopolitique se manifeste selon trois types. Le premier consiste en un sentiment d’impuissance avec l‘impression d’être un spectateur passif de décisions prises par les grands dirigeants dont les conséquences (guerre, crise, inflation et pénurie) impactent la vie quotidienne. Le deuxième type porte sur la perte de repères stables sur les relations internationales et l’ordre mondial, jusqu’alors garanti par le Conseil de sécurité de l’ONU, où s’entremêlent conflits armés, menaces terroristes, cyberattaques et crises énergétiques. Le troisième type consiste en la perception d’une menace sur la survie du modèle de société, en raison de la menace nucléaire (de la Russie), de l’effondrement des alliances (notamment avec les États-Unis) et du déclassement socio-économique. A la suite d’une étude d’une masse de données obtenues sur les réseaux sociaux et leur analyse par l’intelligence artificielle concernant la population française d’aujourd’hui, l’IRSEM a défini quatre déclencheurs principaux de l’anxiété géopolitique et leurs impacts psychologiques. Les conflits de haute intensité d’Ukraine et d’Iran réactivent le traumatisme de la guerre mondiale avec la peur d’une escalade incontrôlable. La guerre hybride provoque un sentiment permanent d’insécurité dû à la désinformation et aux piratages de données, intrusions et attaques à la souveraineté. Depuis 2020, la prise de conscience de la dépendance économique entraîne une peur de la coupure technologique (interdiction d’accès aux services de Google, d’Amazon, de Facebook, d’Apple et de Microsoft sur ordre du gouvernement américain) et la crainte d’une pénurie alimentaire ou énergétique due à des tensions lointaines. La surexposition médiatique par les téléphones portables et les chaînes d’informations en continu, provoque une saturation cognitive qui affaiblit les capacités de résilience émotionnelle et d’évaluation rationnelle.

Les stratégies cognitives. Le degré d’inquiétude d’une population sur la situation dans le monde ou indice d’anxiété géopolitique est suivi par différents États en raison de son importance stratégique. L’IRSEM a établi des tendances en collaboration avec dix pays. La France arrive en tête avec 87 % de personnes éprouvant une peur de guerre mondiale et de déclassement. Cet indice passe à 85 % en Israël avec la peur d’un second attentat terroriste du 7 octobre 2023 et d’un état d’hypervigilance. Il atteint 79 % en Ukraine avec la peur de la Russie et l’anxiété d’annexion. Il se monte à 76 % en Corée du Sud avec la peur de la Corée du Nord et l’anxiété de performance (ne pas être capable de résilience en cas d’agression). Il atteint 68 % à Taïwan avec la peur de la Chine et l’anxiété d’annexion. Il se monte à 65 % aux Émirats arabes unis avec la peur de l’Iran et l’anxiété de la guerre régionale. Il atteint 63 % au Qatar avec la peur de l’Iran et l’anxiété de la guerre régionale. Il se monte à 61 % au Liban avec la peur d’Israël et l’anxiété de l’occupation ou de l’annexion. Il descend à 58 % au Japon avec la peur de la Chine et l’anxiété de la performance comme en Corée du Sud. Enfin, il tombe à 55 % en Allemagne avec la peur de l’administration américaine actuelle et l’anxiété de déclassement. Théorisé aux États-Unis, le « pessimisme armé » consiste à mesurer régulièrement le degré de négativité d’un peuple et d’avancer ses intérêts dans ce domaine-là. Des algorithmes vont transformer une déprime nationale en une déstabilisation stratégique. Ainsi, si une population croit qu’elle a déjà perdu une guerre possible, elle ne se battra pas. L’IRSEM a analysé le degré de démotivation et de démobilisation en Europe par la mesure du pourcentage de la population prête à se battre pour leur pays : 74 % en Finlande ; 62 % en Ukraine ; 58 % en Russie ;48 % en Pologne ; 38 % en Roumanie ; 27 % en Espagne ; 25 % en Allemagne ; 25 % en Italie ; 22 % en Grande-Bretagne ; 18 % en France. Les États-Unis, qui disposent des mêmes données, en concluent que l’Europe n’est pas capable de défendre son territoire et qu’ils ne peuvent compter sur elle. L’intelligence artificielle (IA) ouvre l’ère de la « révolution cognitive », où la production massive du langage écrit, depuis l’invention de l’imprimerie en Occident, ne dépend plus de l’homme. En 2025, le nombre d’écrits générés par l’IA a dépassé celui produit par des humains. Le centre de gravité de la guerre se déplace du domaine physique vers le cognitif. Il s’agit d’altérer, voire d’orienter, la manière dont la personne perçoit la réalité et prend ses décisions via des technologies, dont ChatGPT et autres. La saturation cognitive, utilisée par la Russie en Ukraine consiste à injecter, via l’IA, des millions d’hypertrucages, de vidéos et d’ordres pour saturer la phase d’observation du commandement adverse. Des agents conversationnels par IA ont ciblé les familles de militaires ukrainiens et les réseaux sociaux avec des rumeurs dénigrant leurs dirigeants pour déstabiliser la population. La guerre cognitive est pratiquée par la Chine contre Taïwan et l’Iran contre les pays du golfe.

La défense cognitive. Se prémunir contre la guerre cognitive nécessite un aguerrissement psychologique face aux menaces hybrides. La neutralisation des agents cognitifs repose sur l’analyse du profil de la population concernée. La protection nationale des systèmes de production de la connaissance reste à élaborer, car celle-ci est produite à 99 % avec des outils d’abonnement où toutes les données sont gérées aux États-Unis.

Loïc Salmon

Médias : réseaux sociaux, désinformation et manipulation

Stratégie : la guerre « hybride », sous le seuil du confit armé ouvert

Défense : la lutte contre la manipulation de l’information

 




Stratégie : la guerre « hybride », sous le seuil du confit armé ouvert

Afin d’affaiblir durablement un État en exploitant ses failles économiques et sociales, la guerre « hybride » recourt à des moyens militaires ou non (cyberattaques et désinformation), sans déclencher une riposte militaire ni l’intervention des pays alliés dans un environnement numérisé.

Elle a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 19 février 2026 à Paris, par l’association Minerve EMST et l’Institut Synopia. Y sont intervenus : Cyril Gelibter, docteur en histoire et spécialiste des services de renseignement ; Sergueï Jirnov, ancien agent du KGB soviétique, réfugié politique naturalisé français et écrivain. Tous deux interviennent comme consultants sur la chaîne de télévision LCI.

La Russie aujourd’hui. Les archives « Mitrochine », du nom d’un agent du KGB réfugié en Grande-Bretagne en 1992, présentent les mesures prises pour exercer une influence sur la politique étrangère et la situation politique intérieure des pays capitalistes et de leurs alliés du Tiers Monde dans un sens plus favorable à l’Union soviétique, jusqu’à sa disparition en 1991. L’année suivante, indique Cyril Gelibter, une loi russe stipule que la sécurité du pays implique des mesures coordonnées économiques, militaires et politiques. Une autre de 1996 définit le renseignement extérieur comme la collecte et le traitement de l’information. Puis apparaît la doctrine officielle de la guerre hybride avec l’idée récurrente d’innover pour rattraper les États-Unis, notamment par l’ingérence sur internet. Ainsi en 2007, des cyberattaques d’origine russe ont dénié l’accès aux services du Parlement, des banques, des ministères et des journaux de l’Estonie. En conséquence, les États-Unis ont rendu publique une stratégie de sécurité nationale en 2017 avec des sanctions plus sévères contre la Russie que celles de 2015, consécutive à l’invasion de la Crimée en 2014. Pour eux, c’est un levier de la diplomatie économique, comme le cyber l’est pour l’avance technologique. En 2016, la doctrine de sécurité informationnelle contre les cyberattaques et la désinformation, en apparence défensive, peut devenir offensive. En 2018, la Commission interministérielle russe sur la sécurité constate l’intensification de la concurrence et de l’affrontement dans les médias, sur les plans idéologique et informationnel. Les structures étatiques, les réseaux sociaux et les organisations terroristes traitent les questions politiques de la société civile sur des infrastructures informationnelles mondiales. La Commission planifie les activités de renseignement et de guerre hybride avec des objectifs sur les court, moyen et long termes. La « guerre mentale » vise à détruire la conscience de soi, changer la mentalité et même la base civilisationnelle de la société ennemie. En 2025, l’Institut de recherche britannique en relations internationales (ISS en anglais) détaille les actions hybrides russes en Europe (photo). Les risques de sabotages concernent les infrastructures critiques, à savoir les communications, l’énergie, l’eau, les emprises étatiques, la santé, l’industrie, les installations militaires, les transports et les câbles sous-marins. Les critères vont de réellement possible à probable, très probable et presque certain, selon les pays ciblés. Les autres attaques consistent en assassinats (réussis ou tentés), brouillage de GPS, espionnage par des moyens aériens non pilotés, vandalisme, organisation soudaine de réfugiés et terrorisme. La Russie a tenté d’empoisonner l’agent double Sergueï Skipal et sa fille Ioula en Angleterre en 2018. Ses manœuvres d’intimidation testent la détermination des gouvernements européens, mais pas au point de provoquer une riposte militaire armée. L’accumulation des attaques russes contre des cibles physiques et virtuelles, via des opérations informationnelles, vise à saper la résilience des pays occidentaux et à diviser les sociétés européennes. Au début de la guerre en Ukraine, la Russie a perturbé les opérateurs téléphoniques et effacé des données de leurs logiciels de gestion, selon le mode opératoire d’Israël avec le ver informatique Stuxnet (découvert en 2010) contre les centrifugeuses nucléaires de l’Iran. En revanche, les attaques informationnelles s’avèrent plus compliquées, car les Ukrainiens se méfient de la propagande russe. Elles visent des casernes mais aussi des usines, dont les dégâts sont confirmés ou non par des informateurs… rapidement arrêtés, comme l’indique la base de données des tribunaux ukrainiens !

L’héritage soviétique. L’URSS se considérait en guerre en 1984, quand Sergueï Jirnov est entré au KGB. Il souligne que la Russie se considère encore en guerre. En fait, la guerre hybride a commencé dès le premier conflit mondial, quand de faux Deutschemarks ont été imprimés pour ruiner l’économie de l‘Empire allemand. La Guerre froide (1947-1991) était aussi hybride en l’absence de conflit direct entre grandes puissances, qui s’affrontaient par l’intermédiaire de puissances régionales. Le KGB de l‘Union soviétique, quoique ne disposant pas des moyens de la CIA des États-Unis, a recouru à la guerre hybride et s’est montré parfois plus efficace. Il avait prévu des opérations de sabotage loin derrière les lignes ennemies et, pour l’Europe, il aurait employé des « illégaux » (espions envoyés à l’étranger sans couverture diplomatique). Il estimait pouvoir paralyser un pays comme la France avec une équipe de 25 personnes. Dans les années 1960, 25 % de l’électorat français votait communiste. Le KGB, qui disposait déjà des relais du Parti communiste français, a investi dans tous les partis d’opposition, surtout les extrémistes de droite et de gauche. Sergueï Jirnov, premier Soviétique admis à l’École nationale d’administration (1991-1992), avait pour mission de pénétrer ainsi l’élite française, qui comptait des socialistes et même des communistes parmi les anciens élèves. Grâce à la bonne image culturelle de la Russie, l’Union soviétique s’est introduite dans tous les partis et préparée aux changements politiques. Pourtant, le KGB a été dissous en 1991 parce qu’il n’a pas su protéger le Parti communiste, dont il était le bras armé, ni l’Union soviétique pour laquelle il travaillait. La Russie actuelle « pèse » économiquement 15 fois moins que les États-Unis et produit moins que la France, précise Sergueï Jirnov. Son immense territoire de 17 MKm2, peu développé, est grignoté pour moitié dans sa partie sibérienne et extrême-orientale par la Chine, qui loue des terres pour 50 ans. En Asie, 12 millions de Russes et un milliard et demi de Chinois vivent à l’Est de l’Oural. En Asie centrale, l’ex-République soviétique du Kazakhstan a une frontière commune de 7.000 km avec la Russie et un litige territorial comparable à celui de l’Est de l’Ukraine. Sa population, principalement turcophone, compte 20 millions de personnes, dont 3 millions de Russes et de russophones. Sentant le danger, le Kazakhstan s’est rapproché de son voisin chinois, qui…garantit sa sécurité extérieure ! Par ailleurs, l’ancienne République soviétique d’Azerbaïdjan a participé à la guerre hybride contre la France en Nouvelle-Calédonie et a pris contact avec tous les mouvements séparatistes en Europe, notamment basques et espagnols. Sur le plan technique, la guerre hybride profite des rapides progrès des télécommunications. Un jeune hacker du fond de la Russie peut propager une rumeur infondée, prélude à une attaque plus sérieuse. Dans la guerre en Ukraine, la Russie dispose de 100 satellites en orbite contre plus de 8.000 pour l’entreprise privée américaine SpaceX. Par ailleurs, depuis une quinzaine d’années, les missiles russes intègrent des composants électroniques…de l’OTAN ! La Russie ne produit plus de matériels électroniques chez elle mais en achète les composants à d’autres pays producteurs, dont la Chine. Enfin, elle continue ses opérations hybrides partout dans le monde, mais ses matériels militaires vendus à l’étranger ne sont plus aussi performants qu’elle le prétend. Ainsi ses systèmes de défense sol-air acquis par l’Iran, depuis l‘ère soviétique, n’ont pas résisté aux frappes américaines et israéliennes en juin 2025.

Loïc Salmon

Menaces hybrides : belligérance en reconfiguration permanente

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales




La puissance et l’ombre, 250 ans de guerres secrètes de l’Amérique

L’appareil de renseignement des États-Unis conditionne, dans une certaine mesure, leur action politique en matière de sécurité et de diplomatie. Il se caractérise par des moyens techniques très sophistiqués et une faible opacité…au nom de la liberté de la presse garantie par la Constitution !

Pendant la guerre d’indépendance (1775-1783), les « Pères fondateurs » ont surclassé leurs adversaires britanniques au savoir-faire éprouvé. Cette expérience met en évidence les liens étroits et personnels entre les plus hauts responsables politiques et le renseignement, préfigurant sa vocation stratégique En 1790, George Washington, premier président des États-Unis, obtient du Congrès un fonds dédié aux « relations extérieures », sans évoquer explicitement les activités de renseignement. Toutefois, il doit informer le Congrès du montant utilisé mais sans en divulguer le but ni les destinataires, inaugurant le recours à des informateurs et émissaires privés plutôt qu’à des institutions spécialisées. Partisan d’une neutralité dans les affaires internationales, Washington déconseille toute alliance avec un pays étranger mais recommande le développement des relations commerciales. En 1823, James Monroe, donne son nom à une doctrine de non-ingérence dans les affaires européennes avec réciprocité sur celles du continent américain, dont l’Amérique latine où ont déjà agi discrètement les dirigeants des États-Unis. En 1848, le traité de Guadalupe Hidalgo permet aux États-Unis d’acquérir, au détriment du Mexique, les futurs États de Californie, du Nouveau-Mexique, de l’Arizona, du Nevada et de l’Utah. Pendant la guerre de Sécession (1861-1865) qui aboutit à la surpression de l’esclavage, l’agence de détectives privés Pinkerton propose à l’armée nordiste de collecter des renseignements dans les États du Sud et de démasquer leurs espions dans ceux du Nord. Dans les années 1880, alors que la Grande-Bretagne et la France se constituent des empires coloniaux en Afrique et en Asie, l’idée d’une expansion des États-Unis hors de ses frontières naturelles se diffuse. La Marine et l’Armée américaines mettent sur pied des services de renseignement permanents. La Marine joue un rôle important dans la structuration d’un courant impérialiste. L’historien et stratège naval Alfred Mahan souligne l’importance de la maîtrise des mers comme vecteur de puissance et prône le développement des capacités navales américaines et l’acquisition de territoires outre-mer. En 1898, par le traité de Paris, l’Espagne cède aux États-Unis les Philippines, l’île de Guam et Porto-Rico. En 1903, le projet de construction du canal de Panama sur le territoire de la Colombie donne l’occasion aux États-Unis de soutenir la nouvelle République de Panama, qui leur cède la zone du canal jusqu’en 1999. Sur le plan intérieur en 1908, la montée des mouvements suprématistes blancs conduit à la création du Bureau d’investigation dépendant du ministère de la Justice et qui devient le FBI en 1935. Au cours de la première moitié du XXème siècle caractérisée par deux conflits mondiaux et une crise économique majeure, la politique étrangère américaine varie entre l’isolationnisme et un courant internationaliste. Mais leurs potentiels politique, économique et militaire ont transformé les États-Unis en une puissance incontournable en 1945. La CIA (Central Intelligence Agency) est créée en 1947 et la NSA (National Security Agency) en 1952 pour les renseignements humains et techniques, afin de contrer l’influence de l’Union soviétique dans le monde. La CIA exerce des activités secrètes à l’étranger de façon à permettre au gouvernement de nier toute implication de manière crédible. Les dérives de la politisation de la communauté du renseignement (18 agences !) ont conduit le Congrès, en 2022, à exiger d’elle l’apolitisme dans ses analyses.

Loïc Salmon

« La puissance et l’ombre, 250 ans de guerres secrètes de l’Amérique », Raphaël Ramos. Les éditions du Cerf, 376 pages, 22,90 €.

Renseignement et espionnage pendant la première guerre mondiale

Renseignement et espionnage pendant la seconde guerre mondiale

Le livre noir de la CIA




Stratégie : les missions de défense, outils complémentaires de l’action diplomatique

Les Missions de défense (MDD) auprès des ambassades françaises à l’étranger permettent de construire des dialogues entre les autorités de défense des pays d’accueil dans la durée et de constituer l’expertise indispensable à la conduite politico-diplomatique.

Le colonel Frédéric Guillou, département « présence française à l’étranger » de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), et le colonel André Sanchez, département « liaisons avec les missions étrangères en France », les ont présentées à la presse, le 18 décembre 2025 à Paris.

Un réseau mondial. Le ministère des Armées déploie 93 MDD couvrant 165 pays, soit le troisième réseau diplomatique de défense dans le monde après ceux des États-Unis et de la Chine, souligne le colonel Guillou. Elles se répartissent par zone géographique : 24 en Europe occidentale ; 7 en Russie-Europe orientale, Asie centrale et Caucase ; 25 en Afrique sub-saharienne mais pas au Mali ni au Burkina Faso ni au Niger, en raison de l’évolution de la situation diplomatique ; 15 en Afrique du Nord et Moyen-Orient mais pas en Syrie ni en Iran ; 13 en Asie-Océanie mais pas en Corée du Nord ; 9 sur le continent américain mais pas à Cuba ni au Honduras ni au Nicaragua. En 2024, des MDD ont été ouvertes en Moldavie et aux Philippines. Ce réseau est complété par des représentations auprès de l’ONU, de l’OTAN, de l’Union européenne, de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, de l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires et de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Ce réseau totalise 364 militaires et 170 réservistes (100 « réservistes citoyens »). Ces derniers, recrutés localement ou constitués d’anciens militaires installés à l’étranger, permettent de renforcer ponctuellement une mission de défense dans le cadre d’une activité accrue. Depuis l’instruction ministérielle du 16 octobre 2015, l’attaché de défense doit contribuer à la préservation, au développement et à la promotion des intérêts français, dans son pays d’accréditation en relayant les initiatives de la ministre des Armées. Placé localement sous l’autorité de l’ambassadeur, il le conseille pour la compréhension de certains dossiers locaux ou nationaux. Il accompagne les travaux de l’ambassade en matière de sécurité des équipes locales et des ressortissants français dans le cadre d’évacuations, comme au Soudan en 2023 (opération « Sagittaire »). Il contribue à la promotion de l’industrie française d’armement et au contrôle de ses exportations dans le cadre défini par la Délégation générale de l’armement (DGA), qui dispose d’une trentaine d’attachés dans 10 % du réseau, notamment en Inde et en Grèce.

Les missions étrangères. Lieu stratégique pour le dialogue militaire et la coopération internationale de défense, Paris accueille 103 MDD étrangères, indique le colonel Sanchez. Elles comptent 178 attachés militaires ou civils, dont 91 de défense et 87 spécialisés (Terre, Marine, Air et Armement), placés sous statut diplomatique. Ce réseau compte 32 officiers généraux et 136 officiers supérieurs. Il permet le maintien des canaux de communication en période de tension et jouent un rôle essentiel dans les relations bilatérales de défense et la compréhension mutuelle des doctrines. Les attachés de défense restent en poste trois ans en moyenne et leur accréditation relève de la DGRIS, du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et des Services de renseignement. Interlocuteurs des directions internationales de l’État-major des armées, de la DGA, de la Marine et des armées de Terre et de l’Air, ils reçoivent chaque année un programme et un calendrier d’activités (visites et conférences). La liaison avec l’attaché de défense russe est actuellement réduite au minimum, mais peut être relancée par la DGRIS pour faire passer un message.

Loïc Salmon

Défense : les attachés militaires, soldats et diplomates

Renseignement : la DRSD, renseigner pour protéger

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs




Israël : Services de renseignement, défaillances structurelles et logique d’actions offensives

Les Services renseignement (SR) israéliens ont sous-estimé les capacités du Hamas à Gaza (7 octobre 2023) par défaillance dans la collecte, biais d’analyse et dysfonctionnements dans la prise de décision. Mais ils ont remporté des succès majeurs contre le Hezbollah au Liban (septembre 2024) et en Iran (juin 2025).

Clément Renault, chercheur « Renseignement, guerre et stratégie » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, l’explique dans une étude publiée à Paris en octobre 2025.

Les SR israéliens. Israël dispose de trois SR complémentaires, à savoir le Mossad, le Shin Bet (également dénommé Shabak) et l’Aman, spécialisés selon les zones géographiques et les types de menace. Le Mossad opère hors du territoire national, collecte des renseignements par des moyens clandestins et conduit des opérations secrètes à des fins d’entrave et d’influence. Ses officiers traitants, déclarés auprès des autorités locales, ne bénéficient pas de soutien diplomatique direct. Ils recrutent des sources humaines et établissent des montages économiques et financiers et des structures de « couverture » de longue durée pour s’insérer dans les milieux visés. Parfois, ils préparent des opérations offensives. Ainsi, leurs réseaux ont permis l’opération contre les bipeurs et les talkies-walkies du Hezbollah et la précision des frappes contre les cadres des Gardiens de la révolution iranienne. Le Mossad dispose de capacités de renseignement électromagnétique pour l’interception de communications à l’étranger contre les adversaires directs d’Israël. Il a investi massivement dans le cyber-renseignement offensif et réalisé l‘opération « Stuxnet » (2005) de piratage informatique des centrifugeuses du programme nucléaire iranien, avec l’aide des agences américaines NSA et CIA. Enfin, il surveille la diplomatie secrète du Hamas et entretient des relations clandestines avec lui et les États qui ont suspendu ou rompu leurs relations diplomatiques avec Israël. Le Shin Bet assure le contre-espionnage, la protection des infrastructures sensibles, la surveillance des groupes radicaux (arabes et juifs), la sécurité du gouvernement et des institutions nationales et la lutte contre le terrorisme intérieur. En ce qui concerne Gaza, il suit les infrastructures clandestines, les chaînes de commandement et l’identification des cadres opérationnels du Hamas et du Jihad islamique palestinien. Ses moyens de renseignement électromagnétique interceptent les communications (téléphones, écoutes radio, courriels et messages instantanés) en Cisjordanie et dans la bande de Gaza pour identifier des profils précis de suspects et anticiper des menaces émergentes. Le Shin Bet détecte les signaux faibles, localise les « cellules dormantes », surveille les réseaux logistiques des groupes armés et appuie les opérations de ciblage. Ainsi en novembre 2012, la frappe contre Ahmed Jabari, chef de la branche militaire du Hamas, résulte d’une étroite coordination entre le Shin Bet, l’Aman et Tsahal (Forces armées israéliennes). L’Aman suit les menaces militaires conventionnelles et asymétriques, participe à la planification opérationnelle et coordonne le renseignement interarmées. Il dispose de capacités d’imagerie satellitaire et de renseignement d’origine électromagnétique. Son unité 8200 assure la collecte de données électroniques et cybernétiques, dont l’interception de communications, le suivi des réseaux numériques et la cartographie des infrastructures des groupes armés. Elle pratique la lutte informatique offensive contre le Hamas, en neutralisant ses systèmes de communication ou en manipulant des informations pour perturber la coordination de ses opérations. Il agit notamment avec les forces spéciales. Mossad, Shin Bet et Aman dépendent directement du Premier ministre pour favoriser l’efficacité opérationnelle et la réactivité, mais avec les risques de logiques concurrentielles, de cloisonnements administratifs et de vulnérabilités aux ingérences politiques.

Les capacités opérationnelles du Hamas. Le Hamas s’est adapté à la supériorité militaire et technologique d’Israël et l’a contournée. Depuis les années 1990, il est devenu un partenaire de l’Iran dans sa politique d’hostilité à l’égard d’Israël et un moyen d’influence dans la région. L’Iran lui a fourni des missiles antichars Kornet, des roquettes à moyenne et longue portées Fajr-5 et des drones armés pour menacer directement les villes israéliennes. Il a facilité l’acheminement clandestin de composants via la Jordanie, la Syrie ou le Soudan. Le Hamas a aussi profité de stages de formation en Iran, au Liban (Hezbollah) et en Syrie (du temps du régime Assad), portant sur la guérilla urbaine, l’usage d’explosifs improvisés, le sabotage, la guerre électronique et l’emploi tactique de drones. L’aide financière de l’Iran, évaluée à plusieurs dizaines de millions de dollars par an, a permis de construire des réseaux de tunnels, d’acheter des matériels et de maintenir les structures de commandement et de communication. Le Hamas a investi dans la production locale d’armement pour assurer son autonomie militaire et garantir la continuité de ses opérations. Il a établi des lignes de fabrication souterraines, dispersées et difficilement localisables, avec des matériaux dérivés de produits civils ou d’origine étrangère. Ainsi ses missiles M-75, R-160 ou J-80 ont pu frapper Tel-Aviv et Haïfa depuis Gaza. Recrutés pour leur engagement idéologique et leur aptitude physique, les membres des commandos Nukhba sont entraînés aux simulations d’attaques coordonnées, d’infiltrations frontalières et d’enlèvements de soldats israéliens. Ils sont préparés à des missions-suicides et à un engagement prolongé sous terre. Pour le renseignement humain, le Hamas a ciblé la minorité arabe musulmane israélienne pouvant se déplacer au Liban, en Jordanie ou en Arabie saoudite. Il utilise aussi les réseaux sociaux, les messageries sécurisées et l’usage systématique des sources ouvertes : bases de données gouvernementales israéliennes ; publications universitaires ; images satellitaires commerciales ; communications mal maîtrisées des réseaux sociaux de Tsahal. Il a développé des logiciels malveillants pour infecter les applications mobiles populaires en Israël. Une compréhension fine des vulnérabilités israéliennes lui a assuré le succès de son attaque surprise du 7 octobre 2023.

La stratégie israélienne face au Hamas. Depuis la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en 2007, Israël a configuré son approche sécuritaire par la dissuasion, le confinement, les assassinats ciblés et l’exploitation des divisions intra-palestiniennes. Ces certitudes de protection se sont effondrées le 7 octobre. La dissuasion a été disqualifiée par la violence de l’attaque planifiée de grande ampleur, le confinement rendu caduc par la pénétration simultanée de plusieurs milliers de combattants sur terre et par les airs, le ciblage démontré comme insuffisant à prévenir ou désorganiser l’attaque et l’exploitation des divisions intra-palestiniennes rendue partiellement inopérante par la coordination tactique entre les différentes factions armées. La brutalité de l’attaque a provoqué un choc considérable en Israël, une peur collective et une crise institutionnelle. Des fuites dans la presse ont fait état d’alertes ignorées ou reléguées à un rang subalterne dans la hiérarchie décisionnelle. Le Shin Bet et l’Aman ont reconnu des erreurs majeures d’évaluation dans des rapports rendus partiellement publics. De son côté, le gouvernement a refusé d’instaurer une commission d’enquête indépendante sur les causes de l’échec des SR en 2023. Enfin, les opérations de ciblage contre les moyens de communication et les hauts responsables du Hezbollah (2024) ou contre les infrastructures nucléaires iraniennes (2025) ont confirmé la performance technique et la capacité de frappe du Mossad et de l’Aman et rétabli leur crédibilité, dans une certaine mesure.

Loïc Salmon

Lève-toi et tue le premier

Moyen-Orient : la confrontation Israël-Iran de juin 2025

Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza

 




Défense et sécurité : anticiper, prévenir et protéger, bilan 2024 du SGDSN

Pour assurer la souveraineté de la France et de l’Europe, le Secrétariat de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) doit faire face aux menaces visibles et invisibles, à la compétition internationale et aux ruptures technologiques, qui présentent aussi des opportunités.

Son secrétaire général, Nicolas Roche, le souligne en tête du rapport d’activités 2024, rendu public en mai 2025.

Sécurisation des Jeux olympiques. Une posture Vigipirate a été spécialement élaborée pour couvrir l’ensemble de la période des Jeux Olympiques (26 juillet-11août) et Paralympiques (28 août-8 septembre). Auparavant, de janvier à mai, les démarches de coordination au niveau interministériel ou d’actions spécifiques ont été entreprises. Le suivi des événements s’est étendu de l’arrivée de la flamme olympique à l’issue des Jeux Paralympiques. Des outils spécifiques de l’aide à la décision ont été élaborés, dont le mémento pratique en cas de gestion de crise et de sécurité nationale et celui de la réponse opérationnelle, bâti autour d’une dizaine de scénarios critiques. Le retour d’expérience s’est concentré dans deux domaines particuliers. La gouvernance et l’articulation de centres de commandement ont nécessité un travail en amont avec tous les acteurs pour bien comprendre l’environnement et les procédures. Le cycle d’expérimentations des technologies, lancé en 2019, a permis de confronter les technologies d’avenir à la réalité du terrain, dont le contrôle des flux, l’utilisation des drones et la détection d’armes. Cette période a conforté les fonctionnements interministériels de la sûreté aéroportuaire et aérienne, la gestion des risques « explosifs » et NRBC (nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique). Les Jeux ont nécessité quatre exercices gouvernementaux relatifs notamment à la sécurité aérienne et aux transports et cinq expérimentations en situation réelle de technologies d’avenir en matière de sécurité. Il a aussi fallu former 1.500 agents à la planification et la gestion de crise et 500 chiens à la détection d’explosifs.

Techniques de renseignement. Le SGDSN, qui dépend du Premier ministre, doit lui offrir, en temps réel, une vision synoptique des surveillances autorisées. Plusieurs mois avant l’arrivée de la flamme olympique, le Groupement interministériel de contrôle (GIC) s’est préparé techniquement pour éviter toute panne des systèmes d’information pendant les Jeux. Malgré la forte pression sécuritaire et le pic d’activités de l’été 2024, le dispositif des techniques de renseignement a maintenu l’équilibre entre les exigences de sécurité nationale et le droit au respect de la vie privée. Le nombre d’autorisations de géolocalisations, en temps réel, de personnes surveillées a progressé de 3 % de 2023 à 2024. Le décompte ne se fait plus par identifiant mais par personne surveillée, car la même personne peut utiliser plusieurs identifiants simultanément ou successivement. Pendant le même temps, le nombre d’interceptions de sécurité a augmenté de 10 %. Il dépasse celui, cumulé, des captations de paroles, d’images, de données informatiques et d’introductions dans les lieux privés. La technique des « écoutes » reste donc indispensable aux services de renseignement, même si elle n’est plus celle par laquelle ils apprennent la teneur détaillée des projets terroristes, d’ingérences, d’espionnage, de criminalité organisée ou de violences collectives. En 2024, le GIC a formé 1.174 agents des services de renseignement, délivré plus de 100.000 autorisations de techniques de renseignement, fourni 1.250 transcriptions contrôlées par jour et trouvé 21 nouveaux opérateurs interlocuteurs.

Cybermenaces. En 2024, dans un contexte de tensions internationales, les cyberattaquants ont ciblé la chaîne d’approvisionnements et les vulnérabilités des équipements des Jeux Olympiques et Paralympiques et des élections. L’espionnage a visé les infrastructures de télécommunications par l’emploi de « réseaux d’anonymisation » d’équipements compromis pour en détourner l’utilisation légitime, afin d’agir plus discrètement. Les intrus dissimulent ainsi leurs actions et en rendent l’attribution difficile à toutes les étapes de l’attaque informatique. La menace cybercriminelle se caractérise par des fuites de données et des attaques pour obtenir une rançon. L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a constaté une hausse des attaques de déstabilisation, dont d’« hacktivistes » interdisant un service. En outre, la moitié de ces opérations de cyberdéfense ont porté sur la vulnérabilité des équipements des entités ciblées. Par ailleurs, la directive européenne NIS2 sur la sécurité des réseaux et des systèmes d’information vise à améliorer la cybersécurité en atténuant les menaces sur les secteurs public et économique clés, pour assurer la continuité de leurs services en cas d’incident. Adoptée en décembre 2022, la NIS2 est en cours de transposition dans le droit français en 2025. L’ANSSI accompagne les futures entités régulées en développant l’offre de ses services. En 2024, elle a détecté 4.386 événements de sécurité et 1.361 incidents. Elle a délivré 280 visas de sécurité,196 qualifications, 94 certifications, et 117.856 attestations « SecNumacademie ». Elle a formé 1.696 personnes et élaboré 68 formations labellisées « SecNumedu » et 35 formations labellisées « SecNumedu-FC ». Elle a aussi publié 22 articles scientifiques, 1 avis technique, 10 guides techniques et 12 logiciels en source ouverte.

Protection à l’international. Le SGDSN coordonne l’action interministérielle dans la lutte contre le financement du terrorisme. Au cours de l’année 2024, son groupe de travail sur le gel des avoirs à but antiterroriste a pris 459 mesures en ce sens sur le territoire national, soit dix fois plus que lors de sa création en 2017, et développé un volet de coopération internationale. En outre, depuis 2023, le Parlement a rendu publics trois rapports la menace des ingérences étrangères, qui ont abouti à la loi du 25 juillet 2024 visant à les prévenir en France. Outre le renfort des moyens administratifs et de l’arsenal répressif, cette loi instaure l’obligation de déclaration à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique des personnes exerçant des activités d’influence pour le compte de puissances étrangères. Sont aussi visés les « think tanks » et les établissements éducatifs publics à but non lucratif, œuvrant avec un partenaire étranger et ayant pour vocation la diffusion d’une langue étrangère et la promotion des échanges culturels. Ces organismes doivent déclarer les dons et versements reçus de la part de personnes morales étrangères à l’Union européenne. Le SGDSN pilote les travaux réglementaires relatifs à ces deux dispositifs de transparence, entrés en vigueur le 1er juillet 2025. Par ailleurs, le SGDSN continue de s’engager sur les questions de sécurité au sein des instances de l’Union européenne et de l’OTAN. Il participe aussi à des forums internationaux, comme le « Manama Dialogue » à Bahreïn et le « Shangri-La Dialogue » à Singapour. Il entretient des relations bilatérales notamment avec l’Australie, l’Inde, Israël, le Japon, le Qatar, la Grande-Bretagne et Singapour.

Exportations de matériels de guerre. Le SGDSN préside la Commission interministérielle pour l’étude des exportations des matériels de guerre (CIEEMG), qui inclut les ministères des Affaires étrangères, des Armées et de l’Économie. En 2024, la CIEEMG a instruit 8.200 demandes de licences d’exportation, dont près de la moitié sur des modifications ou de prorogations de licences existantes. Elle a accéléré le traitement des licences au profit de l’Ukraine pour répondre à ses besoins opérationnels dans les meilleurs délais. Depuis 2023, le SGDSN préside la Commission interministérielle des biens à double usage civil et militaire, qui, en 2024, a examiné plus de 3.000 demandes individuelles. Enfin, il participe activement aux travaux européens d’élaboration, de mise à jour et d’application de sanctions visant la Russie et la Biélorussie.

Loïc Salmon

Sécurité : la menace informationnelle visant les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024

Renseignement : la DRSD, renseigner pour protéger

Défense : bilan 2024 de la Direction générale de l’armement




Renseignement : la DRSD, renseigner pour protéger

La Direction du renseignement et de la sécurité de défense (DRSD) détecte les vulnérabilités des personnels du ministère des Armées, des entreprises et des laboratoires de recherche liés à la défense, afin d’assurer leur protection.

Son directeur, le général de corps d’armée Philippe Susnjara, l’a expliqué à la presse le 10 avril 2025 à Paris. Dans le cadre de la fonction stratégique « connaissance et anticipation », la contre-ingérence militaire, composante du renseignement, tente de prévenir tout acte hostile visant à porter atteinte aux intérêts de la France ainsi qu’à sa défense et son secret, autrement que par la confrontation directe.

Les menaces. Vulnérabilités et menaces sont croisées sous le signe « TESCO » pour terrorisme, espionnage, sabotage, subversion et crime organisé. Le contexte sécuritaire se caractérise d’abord par la radicalisation de la société avec des mouvements et des groupuscules de plus en plus violents liés à l’islam radical et aux tentatives d’attentats terroristes ou à ceux qui ont réussi. Cette tendance touche tous les mouvements religieux, idéologiques (complotistes) ou politiques (ultra-droite, ultra-gauche et écologistes radicaux). Ces différents types de lutte tendent à converger, notamment les groupuscules antimilitaristes et les mouvements propalestiniens ciblant des entreprises de la Base industrielle et technologique de défense (BITD). Par ailleurs, le retour des États puissances se manifeste par leur désinhibition générale pour agir et s’intéresser particulièrement à l’organisation de la défense de la France et ses capacités militaires et aux technologies de rupture, dont l’intelligence artificielle et le quantique (nanotechnologies). Certains agissent pour conserver leur avance, d’autres pour rattraper leur retard. Tous les États font l’objet d’ingérence, surtout dans le domaine économique. Toutefois, le niveau d’agressivité et les modes d’action varient. Cela va de l’intrusion de nuit dans un local fermé, pour y photocopier des documents confidentiels, à l’application de lois extraterritoriales (États-Unis et Chine). La révolution technologique exacerbe ces menaces, car le cyber, devenu espace de confrontation, offre de nouveaux modes d’actions en tant que caisse de résonnance de l’émotion et de la réputation. Cela va du logiciel (israélien) Pegasus, pour espionner les smartphones, à « l’ingénierie sociale » via les réseaux sociaux. Ainsi, une veille assidue sur Instagram (américain) permet de connaître l’adresse personnelle d’un internaute, son lieu de travail, sa famille, ses habitudes, ses activités de loisirs et ses prédilections de voyages. Par ailleurs, la guerre en Ukraine (depuis février 2022), les tensions et conflits chroniques aux Proche et Moyen-Orient ainsi que la compétition économique accrue, avant même la guerre commerciale déclenchée par la nouvelle administration américaine (depuis avril 2025), intensifient d’autres menaces. L’espionnage classique consiste en survols d’endroits sensibles par des drones, vols d’ordinateurs ou de téléphones portables et intrusions. Le regroupement de multiples petites informations donne des renseignements sérieux. Ainsi, la Russie s’intéresse à tout ce qui touche à la formation des Ukrainiens dans les pays occidentaux, aux grands exercices de l’OTAN et aux salons internationaux d’armement. En outre, la subversion vise à briser le lien de confiance entre l’État et son armée, entre l’armée et les citoyens, entre les autorités politiques et militaires, entre le soldat et ses matériels. Les mouvements extrémistes, cités plus haut, s’attaquent à la réputation par des actions symboliques (tags sur les murs ou tracts autocollants). Au niveau étatique, la Russie riposte par des actions d’influence à toute annonce considérée comme hostile dans le cadre du conflit en Ukraine. Elle bloque l’accès au portail internet d’entreprises associées à l’Ukraine ou en dénie les services. Sa société paramilitaire privée Wagner a procédé à des attaques informationnelles contre la France au Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger) durant l’opération « Barkhane » (terminée en 2022). Des actes de sabotage contre des entreprises de défense ont été revendiqués sur les réseaux sociaux.

La BITD ciblée. Le domaine spatial, l’aéronautique et les technologies de rupture représentent plus de 50 % des domaines qui intéressent les pays compétiteurs de la France. Parmi les technologies de rupture figurent la lutte anti-mines et l’étude des grands fonds marins, futurs théâtres possibles d’affrontement. Les industries duales, souvent réalisées dans l’écosystème des startups, suscitent aussi beaucoup d’intérêt à l’étranger et sont donc suivies par la DRSD et la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Il en est de même pour les salons internationaux du Bourget, pour l’aéronautique et l’espace, Euronaval et Eurosatory. La volonté d’agents étrangers de capter des informations s’y manifeste par les prises de vues de maquettes ou des questions trop précises sur les caractéristiques des produits et leurs modes de fabrication.

Les armées. Dans tous les pays occidentaux et surtout en Grande-Bretagne et en France, des cadres militaires spécialisés ayant quitté les armées ont été embauchés par la Chine comme instructeurs. En 2022, aucun pays membre de l’OTAN ne disposait d’outils réglementaires ou législatifs pour les en empêcher. En France, à l’issue de travaux de réflexions, l’article 42 de la loi de programmation militaire 2024-2030 empêche la transmission de savoirs stratégiques dans les domaines d’excellence françaises à des puissances étrangères. Il permet au ministre des Armées de s’opposer à ce qu’un militaire ou un expert civil exerce une activité au profit d’une puissance étrangère. Les personnes ayant exercé des fonctions sensibles doivent, après les avoir cessées, faire une déclaration de leurs activités pendant dix ans. Lors des grands déplacements de l’armée de l’Air et de l’Espace (missions « Pégase ») et du groupe aéronaval (missions « Clemenceau »), la DRSD sensibilise les personnels et le commandement à la contre-ingérence et prépare les escales en amont avec l’ambassade de France et les acteurs portuaires pour évaluer les zones sensibles et les vulnérabilités particulières. Enfin, pour protéger les forces armées, la DRSD poursuit ses échanges avec les services des renseignement étrangers, prioritairement européens dont ceux d’Europe de l’Est (Pologne, Estonie et Roumanie), où sont stationnées des forces françaises.

L’action de la DRSD. L’effectif de la DRSD, qui se monte à 1.600 personnes en 2025, doit passer à 1.700 en 2O30 et son budget de 25 M€ à environ 30 M€. Les analystes du renseignement sont recrutés parmi les juristes, les diplômés en sciences politiques ou intelligence économique et les techniciens parmi les développeurs en informatique et autres métiers originaux. Ainsi avant chaque réunion confidentielle de défense, le « dépoussiéreur » vérifie que la salle n’est pas truffée de micros, caméras ou traceurs GPS dans les murs, faux plafonds, ampoules ou prises électriques. Par ailleurs, l’intelligence artificielle et les outils combinatoires croisent des informations pour détecter des signaux faibles et des comportements atypiques, afin d’anticiper une menace future. La meilleure protection nécessite de lever toute barrière entre le physique, le cyber, le droit et l’informationnel. Par exemple, derrière une simple caméra de surveillance (physique), se trouve un logiciel d’exploitation (cyber). En lien avec la DGSI et la Préfecture de police, la DRSD entretient des relations régulières avec les entreprises, afin de sensibiliser les exposants des salons d’armement aux ingérences étrangères. Elle procède à toutes les enquêtes administratives pour les habilitations « secret » et « très secret défense » (500.000 par an) pour l‘accès aux zones protégées ou réservées et sur le besoin d’en connaître, afin de détecter les vulnérabilités éventuelles des personnes concernées. Enfin, sa base de données est régulièrement contrôlée par la Commission nationale de l’informatique et des libertés.

Loïc Salmon

Marine nationale : acquérir la maîtrise des grands fonds marins

Renseignement : anticiper la surprise stratégique

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins