Armée de Terre : l’action aéroterrestre en 2040

La victoire sur le terrain et dans la basse couche de l’atmosphère dépend d’une transformation collective de l’armée de Terre pour adapter sa létalité, sa manœuvre et sa protection, afin de pouvoir affronter tous les futurs possibles.

Ce thème a été abordé lors d’un séminaire organisé le 1er décembre 2025 à Paris par le Commandement du combat futur. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Baratz, son commandant ; le colonel Doithier, chef du Bureau prospective, composante du Centre d’études stratégiques Terre.

Les menaces. Le milieu terrestre reste le cœur de l’affrontement des volontés, qui y commence et s’y termine et où se concentrent les effets recherchés, rappelle le colonel Doithier. Ce milieu, caractérisé par l’hétérogénéité, la difficulté, la rugosité et le cloisonnement, nécessite d’abord de l’endurance physique et morale. Son aspect humain, caractérisé par la densité, la variété et les sources de conflit, implique discernement et capacité à donner du sens. Sa dimension temporelle, caractérisée par la persistance, la persévérance et la « foudroyance » (frappe soudaine et brutale), impose d’organiser le chaos international. Des actualisations successives d’un document de 2016 font apparaître des ruptures stratégiques : recomposition de l’environnement international (primauté des intérêts sur les valeurs) ; dégradation environnementale ; accentuations des dépendances ; mutations technologiques (connectivité, robotique et intelligence artificielle). Le spectre de la conflictualité se répartit en risques multi-dimensionnels en deçà et au-delà du seuil de l’engagement armé. Ainsi, une puissance nucléaire fait courir des risques par la rhétorique et la prolifération nucléaires. Elle menace par l’emploi de la force sous parapluie nucléaire, que suit une escalade nucléaire incontrôlée. Un État-puissance contestataire pratique la cybermenace, la guerre cognitive et les actions hybrides sans engagement armé. Au-delà, elle recourt à des États subordonnés pour des actions hybrides plus violentes, emploie la force en vue d’un fait accompli et déclenche une guerre conventionnelle. Un groupe armé de type « techno-guérilla » exerce des actions de déstabilisation/subversion et des prestations criminelles. Au-delà, il organise un coup d’État, le harcèlement dans la profondeur du territoire visé et enfin l’engagement armé. Une milice paramilitaire effectue des actes de déstabilisation, par la guerre informationnelle, et des prédations criminelles. Au-delà, elle prend le contrôle d’un territoire par la force, provoque un coup d’État et conquiert le territoire. Une organisation terroriste commence par la subversion puis lance une cyberattaque et une action isolée. Au-delà, elle commet un attentat. Une organisation criminelle se limite aux vols, sabotages et prédations.

Le « radar prospectif ». La méthode prospective vise à imaginer les futurs possibles en étudiant un sujet thématique en profondeur à partir de variables et de scénarios, explique le colonel Doithier. Le Bureau prospective a rendu public, en décembre 2025, un document intitulé « Action aéroterrestre future », qui caractérise les formes d’engagement opérationnel en déclinant les équilibres et les capacités nécessaires pour créer des rapports de forces favorables et définir de nouvelles combinaisons pour réaliser des effets. L’horizon 2040 a été choisi pour se projeter dix ans après la loi de programmation militaire 2024-2030, qui fixe des engagements matériels et financiers. Le Bureau prospective a interrogé des experts en intelligence artificielle et en quantique ainsi que les Services de renseignement intérieur et extérieur pour connaître leur vision de l’horizon 2040. Ses réservistes ont utilisé des logiciels pour exploiter des centaines de documents, afin de repérer les thématiques les plus fréquentes sur la guerre et trier une cinquantaine de variables regroupées en cinq dynamiques du combat aéroterrestre. Celle de « l’accélération » concerne l’intelligence artificielle, les systèmes d’armes et la connectivité. Celle de « l’agilité » porte sur la robotisation, l’interface homme-machine, la maîtrise de la donnée et les technologies duales. Celle de la « complexification » concerne les capacités multi-milieux (terre, air, mer et espace) et multi-champs (cyber et informationnel), les ingérences d’acteurs privés et l’urbanisation. Celle du « durcissement » porte sur les systèmes redondants de défense aérienne, la létalité, la saturation des feux, les armes hypersoniques, le cyber et la guerre cognitive. Celle de la « vulnérabilité » concerne la transparence du champ de bataille et la congestion du champ électromagnétique. Ces dynamiques contribuent aux six fonctions stratégiques, qui resteront pertinentes en 2040 : rapport de forces stratégique potentiellement défavorable ; majorité des engagements en coalition multinationale ; engagement non choisi ; intégration multi-milieux multi champs systématique ; dimension nucléaire de l’engagement ; interconnexion du théâtre d’opérations extérieur et du territoire national. L’action aéroterrestre future se base sur une hiérarchie des normes. D’abord, la liberté d’action, l’économie des moyens et la concentration des efforts constituent les principes de la guerre, complétés par l’incertitude et la foudroyance. Les facteurs de supériorité opérationnelle sont les capacités ou qualités de nature à conférer l’ascendant sur l’adversaire. Cela nécessite des aptitudes pour remplir une mission fixée en termes généraux. L’aptitude s’exprime en termes de compétences, sans référence à un volume précis de moyens. Elle répond en termes stratégiques à la question : que doit-on pouvoir faire ? Elle sous-entend l’existence de capacités, à savoir doctrine (principes à suivre pour la réussite d’une action), organisation, ressources humaines, équipements, soutien et entraînement. Ces capacités, qui s’analysent par types de moyens (unités et systèmes d’armes) ou par fonction, représentent le « potentiel » du point de vue quantitatif.

La brigade de combat innovante. Le Commandement du combat futur crée un cadre facilitant l’innovation au sein de l’armée de Terre, indique le général Baratz. En 2025, il a conduit un projet de renforcement de l’efficacité d’une brigade de combat, susceptible d’être engagée ou de participer aux garanties de sécurité à l’Est de l’Europe. Avec la Direction générale de l’armement, il a recueilli les besoins de la 7ème Brigade blindée, équipée de chars Leclerc, et a dépensé 10,78 M€ pour des équipements disponibles. Ainsi pour la létalité, il a acquis : 300 claies de portage (équipements de transport de charges lourdes et encombrantes à dos d’homme) avec les kits de tireur d’élite à longue distance ; 180 claies de portage avec les kits de missiles moyenne portée ; 90 claies de portage avec les kits de poste de tir de missiles moyenne portée. Pour la protection, les achats ont porté sur 12 drones de reconnaissance dans un contexte de risques NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) et des cages de protection contre les drones, installées sur les tourelleaux de chars. Face la transparence du champ de bataille, les achats ont concerné : 14 leurres électromagnétiques autonomes et portables ; 2 systèmes de leurres gonflables, chacun correspondant à 1 équipement de protection collective, 1 véhicule poste de commandement, 1 véhicule de l’avant blindé et 1 plateforme Pamela pour système de missiles Mistral à courte portée. Pour la connectivité, les achats ont porté sur : 1 traducteur français/espagnol et 1 traducteur français/flamand pour le système d’information du combat collaboratif Scorpion ; des moyens de communications, à savoir 50 boîtiers d’anonymisation, 25 kits d’hybridation capables d’utiliser les moyens de communication commerciaux, 2 bulles tactiques 4G/5G et des déports d’antennes. Pour la guerre électronique, les achats ont concerné 18 détecteurs passifs, 20 détecteurs de brouillage, 3 détecteurs goniomètres et 13 brouilleurs offensifs.

Loïc Salmon

« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

Armée de Terre : le Commandement du combat futur

États-Unis : le combat aéroterrestre du futur




Armée de Terre : le Commandement du combat futur

Créé en 2024 après l’invasion russe de l’Ukraine (2022), le Commandement du combat futur a pour missions d’éclairer l’armée de Terre, dynamiser l’innovation et transformer les idées en capacités.

Il a été présenté lors d’un séminaire organisé le 1er décembre 2025 à Paris. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Baratz, son commandant ; le colonel Dabas, directeur du Centre d’études stratégiques Terre ; le lieutenant-colonel Nérich, Observatoire des conflits ; le colonel de Peretti, Bureau d’études sur la société et la guerre.

Raisonner autrement. Grâce à des études prospectives, le Commandement du combat futur (CCF) fixe le cap qui permet d’éviter d’aller vers de fausses pistes dans la préparation des capacités de demain, souligne le général Baratz. Avec un effectif de 130 personnes militaires et civiles, il fonctionne en petites équipes pour que l’information puisse circuler le plus librement possible sur les différents sujets. Il s’agit de chercher les expertises dans tous les domaines au sein de l’armée de Terre et dans son environnement puis de travailler en réseau pour bénéficier de leurs visions. Le CCF repose sur quatre piliers : Le Centre d’études stratégiques Terre ; la Section technique de l’armée de Terre ; le Laboratoire du combat futur ; la Division développement des forces. Les travaux du Centre d’études stratégiques Terre, ouvert sur le monde civil pour en tirer les bonnes idées, seront utilisés en interne pour définir les capacités nécessaires et les faire évoluer en fonction de nouvelles technologies (voir plus loin). La Section technique de l’armée de Terre (STAT) les exploite pour conduire les opérations d’armement, en liaison avec l’état-major de la l’armée de Terre, la Direction générale de l’armement et l’État-major des armées. Les technologies duales issues du monde civil, notamment les drones, imposent un rythme différent. Les équipements sont ivrés directement aux forces qui les expérimentent avec l’appui de personnels de la STAT. Déjà, le 61ème Régiment d’artillerie évalue des drones, à savoir le Patroller français et un système européen, et procède aux campagnes de tirs et d’expérimentation. Le Laboratoire du combat futur récupère les technologies civiles pour les intégrer aux systèmes militaires et modifier leur usage tactique, comme ce fut le cas avec internet et le système de transmissions maillé RITA. Dans le conflit russo-ukrainien, la zone de 20 km de profondeur du front se trouve la plus exposée et provoque un blocage tactique, où la défensive l’emporte sur l’offensive. Il s’agit d’imaginer une combinaison de capacités, dont la robotisation, pour s’affranchir du déni d’accès et retrouver un peu de manœuvre. En 1917, l’aviation et les chars ont redonné de la dynamique au front, alors que l’artillerie et les mitrailleuses avaient donné l’avantage à la défensive. Grâce à la simulation, les jeux de guerre et leurs expériences heureuses et malheureuses permettent de développer l’agilité intellectuelle. Les officiers d’état-major devront en effet s’adapter en permanence pour saisir les bonnes opportunités. L’entrée en service des blindés Griffon, Jaguar et Serval permet de maîtriser le combat collaboratif du système Scorpion. La Division développement des forces synthétise les fonctions opérationnelles : feux et actions dans la profondeur ; C2 (conduite et contrôle) et systèmes d’information et de communications ; manœuvre avec l’intelligence artificielle ; soutien et protection ; cyber et guerre électronique ; influence ; études transverses. Un concept validé sur le terrain et en cohérence devient une doctrine d’emploi. Ainsi le 1er Régiment d’infanterie de Marine a testé avec succès le concept d’escadron de drones de chasse avec 400 drones pour la reconnaissance, la frappe et les essaims. La synthèse des retours d’expérience remet de la cohérence dans les capacités de l’armée de Terre en termes de doctrine, d’organisation, de ressources humaines, d’équipements, de soutien et d’entraînement.

Le Centre d’études stratégiques Terre. L’engagement de la Russie en Ukraine depuis le 24 février 2022 marque le retour de la guerre de haute intensité, y compris dans l’espace extra-atmosphérique, la très haute altitude, le cyber et le champ informationnel avec la menace de l’arme nucléaire, rappelle le colonel Dabas. Il marque l’avènement d’un nouvel environnement stratégique, qui ferme définitivement la période issue de la chute du Mur de Berlin (1989). En conséquence, le Centre d’études stratégiques Terre a pour mission d’éclairer la transformation du combat futur par le développement d’une pensée militaire, qui replace la guerre aéroterrestre au cœur de la réflexion. En liaison avec le monde de la recherche privé et les centres de recherche étatiques, dont l’École de guerre, et par une recherche pluridisciplinaire, il propose des clés de compréhension de la conflictualité. Il pilote des études sur les évolutions du champ de bataille à l’horizon 2040 et l’engagement de l’armée de Terre dans un environnement nucléaire.

L’Observatoire des conflits. Composante du Centre d’études stratégiques Terre, l’Observatoire des conflits (Odc) présente la particularité d’être interarmées avec la participation du Centre d’études stratégiques de la Marine et du Centre d’études stratégiques aérospatiales. Confié à un consortium entre l’Institut français des relations internationales et la Fondation pour la recherche stratégique, il publie quatre notes d’analyses et une étude chaque année et organise un colloque. Les sujets portent sur le Proche et Moyen-Orient, le Flanc Est de l’Europe et la Russie. L’Odc se compose de quatre militaires d’active, d’assistants de recherche et de réservistes ayant une solide connaissance des relations internationales et une bonne maîtrise des réseaux sociaux pour travailler exclusivement sur des sources ouvertes, précise le lieutenant-colonel Nérich. Il ne s’agit pas de réagir aux interventions des belligérants mais de suivre l’apparition et l’évolution de de nouveaux appareils et les implications du monde civil et des réseaux sociaux dans les conflits. L’analyse des innovations observées permet de dessiner des tendances. Près de 90 % des notes sont accessibles au public et la moitié porte sur le conflit russo-ukrainien. C’est notamment le cas de l’opération « Toile d’araignée », conduite le 1er juin 2025 par le Service de sécurité ukrainien SBU et consistant en frappes coordonnées de drones, depuis des camions en territoire russe, contre cinq bases aériennes et qui ont endommagé une quarantaine d’avions. Outre les activités des organisations non gouvernementales, l’Odc suit la mobilisation de la jeunesse des deux côtés. En Afrique, il s’intéresse à la présence de sociétés militaires privées russes, chinoises et turques et aussi à l’utilisation des drones par les groupes armés au Sahel. Dans la « guerre des temples », endémique depuis 2008, l’armée cambodgienne, organisée selon le modèle soviétique, affronte l’armée thaïlandaise, calquée plutôt sur le modèle américain. Les opérations « Rising Lion » (13-24 juin 2025 menée par Israël) et « Midnight Hammer » (22 juin 2025 par les États-Unis) contre l’Iran illustrent le concept multi-milieux et multi-champs.

Le Bureau d’études sur la société et la guerre. Les armées gagnent les batailles et les nations la guerre, mais la perdent quand leur résilience s’affaiblit, indique le colonel de Peretti. Composante du Centre d’études stratégiques Terre, le Bureau d’études sur la société et la guerre s’intéresse donc aux dynamiques sociales, culturelles, psychologiques et climatiques ainsi qu’aux tendances informationnelles et démographiques. Il compte quatre officiers d’active, dont trois docteurs en histoire pour la mise en perspective dans le temps, et des réservistes spécialisés dans les neurosciences, l’anthropologie et la psychologie. Il réfléchit à la capacité de la société française à soutenir un effort de guerre dans la durée sur les plans humain et industriel, sans oublier les familles de militaires qui doivent supporter l’absence du soldat qui pourrait ne pas revenir.

Loïc Salmon

Ukraine : les enseignements de trois ans de guerre

Armée de Terre : en opération permanente

Armée de Terre : la zone urbaine, théâtre d’affrontement dur




Armée de l’Air et de l’Espace : 90 ans d’innovations en continu

L’innovation, processus évolutif plus ou moins long, cumule la prise de risques, pour ne pas subir celle de l’adversaire, et l’agilité intellectuelle pour déroger aux normes sclérosantes. Son succès dépend d’un contexte institutionnel facilitant le dialogue continu entre ses acteurs.

L’innovation, ainsi définie par le général Stéphane Mille, chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE), a fait l’objet d’un colloque organisé, le 18 janvier 2024 à Paris, par le Centre d’études stratégiques aérospatiales (CESA). Y sont notamment intervenus : le général d’armée aérienne Luc de Roncourt, inspecteur général des armées Air et Espace ; le général de brigade aérienne Emmanuel Boiteau, directeur du CESA ; le colonel Fabrice Imbo, chef du Centre d’analyses pour les opérations aériennes.

Travail d’équipe. Depuis l’Antiquité, l’innovation militaire a joué un rôle dans la conduite de la guerre, dans l’amélioration des tactiques et des armes, rappelle le général de Roncourt. Elle découle d’un processus technique, social ou opérationnel et souvent les trois en même temps. Les partenariats académiques dans les sciences économiques, sociales et « dures » (physique, mathématiques, astronomie, géologie et géographie) favorisent les capacités à apprendre les uns des autres. S’y ajoutent les partenariats industriels et opérationnels ainsi que les échanges internationaux. Toutes ces initiatives permettent de mettre en réseau les laboratoires des équipes chargées de l‘innovation. Une idée lumineuse ne suffit pas. Il s’agit de la faire adopter et la voir transformer la réalité pour qu’elle réussisse. L’innovation demande beaucoup de persévérance et d’audace, pour surmonter les préjugés, et d’intelligence pour se différencier sans s’aliéner le cadre institutionnel existant. Favoriser la créativité au sein de l’AAE consiste à imaginer des processus, la récompenser et, surtout, accepter le risque de l’échec, malgré une culture qui pousse à le limiter. Dans l’univers de l’AAE, fondé sur la science et la technologie, l’innovation s’impose dans la façon dont elle est utilisée pour créer un avantage. L’intelligence artificielle ajoute à la complexité et à l’incertitude du monde actuel, souligne le général de Roncourt. Son potentiel de rupture et de transformation nourrira la majeure partie de l’innovation. Facteur clé de la sécurité à très court terme, elle pourrait aboutir à un changement de nature de la guerre, dont elle transforme déjà la conduite. Il convient de se donner les moyens d’identifier les tendances émergentes, les besoins futurs, les nouveaux acteurs et les scénarios possibles d’un environnement sous tensions. L’innovation permet de concrétiser les visions futures, identifiées par la prospective, en proposant des solutions pour préparer l’avenir.

« Morane » et « Rapace ». Depuis la fin de la guerre froide (1991), indique le général Boiteau, le nombre d’avions de chasse a été divisé par 4 en Europe et par 2 aux États-Unis, alors que ceux des pays de l’Est et du Sud-Est ont été multipliés. Malgré la protection des systèmes sol-air longue portée, la sécurité des base aériennes se trouve contestée par la prolifération des drones. En outre, il s’agit de repenser la projection de force aérienne à l’heure de la contestation militaire de haute intensité. L’adaptation aux nouvelles menaces implique une rupture culturelle. Pendant trente ans, les moyens ont été regroupés dans une logique d’efficience (rapport entre ressources utilisées et résultats obtenus), entraînant la fermeture de bases. Des expérimentations, entreprises dès 2001, ont porté sur les ressources humaines, les munitions, le commandement et les moyens de communications pour aboutir au concept opérationnel « Morane » de base aérienne élargie. Ce dernier a été expérimenté en octobre 2023 avec le déploiement, sous très faible préavis, de trois chasseurs Rafale et d’un avion de transport tactique A400 M Atlas en Roumanie avec du matériel de maintenance, des équipements relatifs aux systèmes d’information et de communication, du matériel pour le Commando parachutiste de l’air N°10 et des équipements de protection individuelle contre les risques nucléaire, radiologique, biologique et chimique. Grâce aux avions ravitailleurs MRTT, les différentes missions de projection « Pégase » vers la zone Indopacifique ont permis de dynamiser le réseau « Rapace » (Réseau aérien de points d’appui, de coopération et d’engagement), partagé avec d’autres nations, à Djibouti, aux Émirats arabes unis, à La Réunion, à Singapour, en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française et en Guyane. L’innovation a aussi porté sur la formation des mécaniciens et la navigabilité pour améliorer la sécurité aérienne en encadrant la traçabilité et les conditions de maintenance. Dans une mission, une patrouille aérienne conserve l’initiative si, dans un conflit de haute intensité, les satellites sont attaqués et les liaisons de communications brouillées. Depuis vingt ans, l’AAE a mis en place la gestion du risque opérationnel selon des normes particulières et exceptionnelles, définies à l’avance, afin de prendre la bonne décision au bon niveau de responsabilité.

Environnement du commandement. Dans un conflit, le cyber, le spectre électromagnétique et le champ informationnel se sont ajoutés aux milieux physiques, à savoir la terre, la mer et les airs, rappelle le colonel Imbo. Il s’agit donc d’en synchroniser les effets. Par exemple, des forces spéciales sont envoyées pour reconnaître une batterie de défense sol-air mobile, qui menace les Rafale arrivant sur une base aérienne. Une cyberattaque va la rendre inopérante et assurer une plus grande discrétion à l’action des forces spéciales. D’autres menaces consisteraient en des drones électromagnétiques, à la recherche de drones encore au sol, ou en un aveuglement de satellites dans l’espace. Malgré sa prolifération, le drone n’est plus un élément essentiel après deux ans de guerre entre la Russie et l’Ukraine, car l’utilisation du spectre électromagnétique permet d’en réduire l’utilisation. Dans le cyberespace, la temporalité entre en jeu. Une cyberattaque se prépare très en amont, afin d’exécuter uniquement les décisions politiques. Après l’attaque elle-même, l’adversaire va développer les moyens de s’en protéger, d’où l’importance de la temporalité et du niveau de décision. Le chef de guerre va affronter la démultiplication de tous les capteurs générant un accroissement exponentiel de données disponibles en sources ouvertes. Au début d’un conflit, il ne sera plus en mesure d’arriver à distinguer le vrai du faux et la pertinence avérée ou non d’un fait. La question se pose de l’apport de l’innovation dans l’évolution du rôle du commandeur. Plutôt que de faire de l’innovation, les simulations massives en réseaux permettent de s’entraîner avec un niveau élevé de qualité. Les nouveaux systèmes de collecte d’informations sur internet permettent de les valoriser par des canaux, des correspondances ou des corrélations. L’extraction d’une information particulière facilite l’aide à la décision. Pour les aviateurs, elle permet d’accélérer la boucle « observation, orientation, décision action ». Il s’agit de s’insérer dans celle de l’adversaire pour aller plus vite que lui en automatisant la boucle. Mais, pour atteindre la vitesse maximale, il faudrait…automatiser la décision ! Or, l’innovation doit seulement aider le commandeur à décider. Choisir entre aller plus vite ou décider constituera un dilemme pour le chef de guerre. Une autre difficulté porte sur la transparence du champ de bataille dans la conduite d’une opération. Même avec une supériorité aérienne localisée, l’invisibilité complète vis-à-vis de l’adversaire n’est plus garantie. La transparence du champ de bataille et les moyens de communications modernes irriguent d’informations toutes les strates décisionnelles, du niveau tactique à l’opératif puis au politique, comme le suivi de la neutralisation de Ben Laden (2011). Certaines autorités politiques auront tendance à décider à la place de l’opérateur sur le terrain.

Loïc Salmon

Armée de l’Air et de l’Espace : encourager l’innovation pour vaincre et convaincre

Ukraine : accélération de l’innovation en temps de guerre

Défense : l’innovation, pour la supériorité opérationnelle et l’autonomie stratégique




Armée de Terre : la puissance terrestre à l’horizon 2035

Les crises commencent et se terminent avec une présence de soldats au sol. La fulgurance caractérise une opération extérieure, quand le territoire national est sanctuarisé. Or la guerre à haute intensité en Ukraine rappelle l’importance et la nécessité de la puissance terrestre.

Cela ressort du colloque, organisé le 20 septembre 2022 à Paris, par l’Etat-major de l’armée de Terre (EMAT). Y sont intervenus : le général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le colonel Pierre Biclet, Bureau études et stratégies à l’EMAT ; le général de brigade (2S) Olivier Kempf, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique ; le professeur Martin Motte, École pratique des hautes études ; le colonel Remi Pellabeuf, Bureau plans à l’EMAT ; le colonel (er) Michel Pesqueur, chercheur associé à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire ; le professeur Olivier Zajec, directeur de l’Institut d’étude de stratégie et de défense.

Nature et enjeux. La guerre en Ukraine, déclenchée par la Russie, souligne le retour à la conquête territoriale. La puissance terrestre, à savoir la faculté d’imposer sa volonté à l’adversaire par des moyens militaires, nécessite l’aptitude à évoluer au sein et au contact de la population d’un territoire. Elle permet de l’organiser, souvent au prix du sang, et de le valoriser sur le plan politique. Toutefois, l’effort de guerre implique une synergie, variable selon les opérations, entre les forces terrestres, navales et aériennes, nationales et alliées. En outre, il faut disposer d’une réserve suffisante en personnels, munitions et équipements, afin de répondre à une surprise stratégique et à rendre l’engagement durable. La puissance terrestre repose sur la volonté et les compétences des décideurs et des combattants, mais aussi sur la résilience de la population civile du territoire national dans le cas d’un conflit de haute intensité. La supériorité opérationnelle dépend de la capacité à entrer en premier sur un théâtre d’opération et de celle de nation-cadre dans une coalition pour percer les défenses adverses. La manœuvre interarmées exige d’abord de s’adapter à la géographie discontinue du milieu terrestre (cours d’eau, montagnes etc.) à laquelle se superpose une géographie humaine, sociale et politique spécifique, constituée par les villes, la culture et l’histoire. Ensuite, il s’agit de déployer des aptitudes et des savoir-faire en matière de reconnaissance, de défense sol-air, de génie et d’artillerie pour évoluer dans des environnements différents. Enfin, il faut évaluer les effets à produire et les dimensions des moyens à déployer sur le terrain. Pour décourager l’adversaire et s’imposer à lui, la puissance terrestre doit rechercher huit facteurs de supériorité opérationnelle, gages de crédibilité : compréhension ; coopération ; agilité, masse, endurance, force morale ; influence ; performance du commandement.

Besoins opérationnels et capacitaires. Le conflit russo-ukrainien et les crises au Sahel (opération « Barkhane »), au Yémen, en Syrie, en Éthiopie et dans le Haut-Karabagh rappellent que la guerre demeure parfois une solution à des problèmes politiques, sociaux ou territoriaux. En vingt-cinq ans, la notion de « territoire », avec ses dimensions politique, humaine et identitaire, a été occultée par la dilution entre la notion d’une « étendue géographique », dépassant les limites des États, et celle de « plateforme interconnectée ». Or l’évolution en cours, perçue au niveau européen, tend vers une réinsertion du territoire entre les étendues géographiques et les plateformes. Le rapport au territoire revient en force dans l’équilibre des puissances. La politique internationale a longtemps été pensée en fonction de la fluidité des rapports, de la convergence des valeurs et de la fusion des intérêts. Elle a eu un impact sur la compréhension de l’équilibre entre les milieux terrestre, maritime et aérien et donc sur les opérations interarmées. Pour sa part, l’armée de Terre prend en considération le temps, le lieu et le facteur humain dans la conduite de la guerre. D’abord, les opérations durent longtemps, notamment vingt ans en Afghanistan (2001-2021), huit ans pour « Barkhane » (2021-2022), déjà huit ans au Yémen (depuis 2014) et sept mois en Ukraine (depuis le 24 février 2022) à la date du colloque. Ensuite, les opérations, irrégulières ou conventionnelles, nécessitent une projection de forces à des milliers de kilomètres du territoire national ainsi que des relèves et des soutiens pour poursuivre le conflit dans la durée. Malgré le facteur multiplicateur de la technologie, tout conflit dépend du nombre de combattants déployés et de la capacité à le renouveler. Depuis les années 1970, les opérations extérieures de la France lui ont coûté 600 à 800 décès. Or ce bilan équivaut à un mois et parfois une semaine de combats en Ukraine. Par ailleurs, la prolifération des drones et des satellites d’observation rend le champ de bataille de plus en plus transparent. L’effet de surprise d’un engagement se trouve ainsi difficilement réalisable, en raison de la détection de la concentration locale de troupes. Outil de la puissance terrestre, le système de force aéroterrestre s’articule autour de cinq capacités imbriquées : commandement ; renseignement ; destruction ; protection ; logistique. Pour disposer d’un outil cohérent à l’horizon 2035, l’armée de Terre devra concentrer ses efforts sur quatre axes. Le premier concerne la « prospective capacitaire » en partant de la menace pour imaginer le cadre d’engagement de demain par le développement de capacités futures, grâce à l’intelligence artificielle et la robotique, et de réfléchir aux choix à faire entre masse et technologie ou entre mobilité et protection. Le deuxième axe porte sur les études opérationnelles et les expérimentations technologiques, via la modélisation, la simulation et le jeu de guerre, en vue de cerner les effets tactiques recherchés. Le troisième axe concerne la cohérence des systèmes de forces. Outre l’adaptation à l’évolution des budgets alloués, il convient de prendre en compte les cycles de l’innovation, à savoir la solution urgente et accessible, mais vulnérable, ou la solution pérenne et souveraine, mais longue à construire. Le quatrième axe porte sur la cohérence entre le temps long et le temps court, créatrice des conditions de la rupture opérationnelle de demain. Les exemples historiques montrent que celle-ci ne résulte pas du hasard mais se prépare : évolution progressive de la phalange macédonienne à l’organisation divisionnaire ; lents développements technologiques de l’arbalète au radar ; conception doctrinale innovante, comme l’emploi du couple char-avion allié à la radio. La convergence de ces trois domaines pourrait aussi conduire à une rupture opérationnelle.

Conséquences et perspectives. A l’affrontement militaire entre la Russie et l’Ukraine se superpose l’antagonisme de deux régimes politiques avec un impact économique sur les populations extérieures, dont le chauffage en hiver et les hausses des prix de l’énergie. Au sein de l’Union européenne, les États membres divergent sur la pondération des menaces mais partagent un socle commun de valeurs et demeurent solidaires par rapport au danger. Il leur reste à définir et harmoniser un besoin commun de capacités miliaires. La France a fait le choix d’un modèle d’armée aussi complet que possible pour empêcher un ennemi de le contourner dans des conflits de basse ou de haute intensité. Par ailleurs, l’effet des réseaux sociaux sur les opinions publiques bouleverse la conduite des opérations, car le champ informationnel risque de porter atteinte à la crédibilité des armées. La puissance terrestre se déploie avec efficacité quand elle parvient à tenir une position d’équilibre entre trois domaines : la solidarité stratégique de l’Union européenne dans le combat éventuel d’armée contre armée ; la prévention et l’influence dans l’arc de crise de l’Afrique aux Proche et Moyen-Orient ; le territoire national par l’esprit de défense.

Loïc Salmon

Armée de Terre : comment faire la guerre autrement

Armée de Terre : intervenir dans tous les types de conflits

Armée de Terre : le chef tactique dans un combat futur de haute intensité




Défense : le « Métavers », nouveau champ de bataille

Le réseau social « Métavers », évolutif dans le monde virtuel et interactif en temps réel, offre des possibilités en matière de formation, de renseignement, d’influence et de recrutement pour les armées, mais présente aussi des risques.

Cela ressort d’un colloque organisé, le 1er décembre 2022 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre (CDEC). Y sont notamment intervenus : Mathieu Flaig, société de conseil en systèmes et logiciels informatiques SQORUS ; le colonel Samir Yaker, CDEC ; l’ingénieur civil Hervé Cicchelero, Direction générale du numérique et des systèmes d’information et de communication ; le colonel Jean-Gabriel Herbinet, État-major de l’armée de Terre ; le lieutenant-colonel Raphaël Briant, Direction générale des relations internationales et de la stratégie ; le lieutenant-colonel Hubert de Quièvrecourt, direction des ressources humaines de l’armée de Terre ; le lieutenant-colonel Fabien Simon, État-major de l’armée de Terre/Cyber ; le général de division Pierre-joseph Givre, directeur du CDEC.

Perspectives techniques. L’internet a connu plusieurs évolutions, indique Mathieu Flaig. Le web 1.0 porte uniquement sur la lecture avec les moteurs de recherche dont Google et Yahoo. Le web. 2.0 permet en outre d’écrire et d’échanger via les réseaux sociaux, dont Facebook et Twitter. Le web 3.0 y ajoute la confiance et la vérification au moyen de diverses plateformes et des lunettes pour le virtuel. Persistant et massivement évolutif, le Métavers, réseau de mondes virtuels interconnectés, est axé sur l’interaction en temps réel où les gens peuvent travailler, réagir socialement, effectuer des transactions, jouer et même créer des environnements. La fusion entre le réel et le virtuel s’effectue déjà par l’intermédiaire de l’ordinateur ou du smartphone. La société américaine Meta, fondée en 2004, a rejoint les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazone et Microsoft). Environ 25 % des gens passeront une heure par jour à naviguer sur internet en 2026. Le marché du Métavers est estimé à 13 Mds$ en 2030. Toutefois, 60 % des gens ne semblent guère enclins à faire leur marché de façon virtuelle.

Espace de confrontation. La stratégie consiste à imposer sa volonté face à celle de l’ennemi, rappelle le colonel Yaker. Dans le triptyque « compétition, confrontation et affrontement », la formule « gagner la guerre avant la guerre » s’inscrit dans la phase de compétition. La victoire stratégique résulte de la modification du comportement de l’adversaire au moyen de la guerre informationnelle, qui influe sur sa prise de décision. Il s’agit de prendre l’ascendant sur lui en décidant plus vite que lui. Après une intervention foudroyante qui sidère l’adversaire, il convient d’évaluer l’opération militaire en termes de pertes et de gains potentiels avec les conséquences sur la liberté d’action du chef. La stratégie de communication fixe un code des opérations pour que la population, présente sur le théâtre, en comprenne le sens. Celle-ci de répartit en trois catégories : la première, hostile, qu’il faut discréditer ; la deuxième qui doute et qu’il faut convaincre ; la troisième, favorable, dont il faut renforcer les convictions. Ainsi, la guerre en Ukraine met en en œuvre l’affrontement physique avec les forces russes, la résilience de la nation et ses forces morales (valeurs et patriotisme). A terme, le Métavers prendra aussi en compte les forces morales. Par ailleurs, la conflictualité devient multi-champs, à savoir terre, mer, air et cyber, avec les défis de l’interopérabilité et de la connectivité. Le renseignement tactique est recoupé et coté à 100 % ou 80 % selon les sources. L’armée de Terre se prépare à des opérations hybrides par la simulation et l’entraînement sur le terrain. La numérisation du champ de bataille apporte l’information juste au bon niveau de commandement, pour éviter une surcharge cognitive. Le Métavers va rendre encore plus complexe le travail de l’état-major. Le futur contrôle technologique devra conserver l’humain au centre de tout.

Potentialités militaires. Avant de se trouver dans la réalité du combat, le militaire va s’y préparer via le métavers, indique le lieutenant-colonel Briant. Les bases aériennes d’Orange et de Mont-de-Marsan disposent d’équipements créant un environnement représentatif de vol (photo). Le Métavers constitue un espace expérimental d’interopérabilité peu sécurisé, mais toutes les armées du monde vont se l’approprier. L’adversaire pourrait alors biaiser la reprogrammation, en vue de détruire la cohésion homme/machine. Il faudra pouvoir le déceler à temps pour ne pas se faire déposséder de la conduite de la guerre. Le couplage entre le réel et le virtuel permettra de simuler un champ de bataille à l’étranger pour une mise en situation opérationnelle. Aujourd’hui, souligne Hervé Cicchelero, la réalité allant très vite, l’ingénierie reste indispensable en progressant pas à pas et en acceptant de se tromper dans un monde physique, de plus en plus numérisé et virtualisé. En outre, gagner la guerre, en vue ensuite de négocier, nécessite une approche sociologique des gouvernants et une prise en compte des normes au niveau européen. En opération, les soldats n’emportent pas de téléphone personnel, qui localiserait leurs émotions à une date et un endroit précis, rappelle le lieutenant-colonel Simon. Il existe en effet des applications qui facilitent la fuite de données, dont les traces persistent après effacement. Des robots pourraient y être installés pour simuler une présence dans un endroit virtuel, afin de tromper l’adversaire. Le casque de Métavers enregistre des données personnelles, notamment la sudation, le pouls et l’expression du visage, signes de réaction au stress. Les données comportementales sont exclues de l’échange d’informations dans le cadre d’une coopération internationale. Toutefois, ces données permettent de cibler les personnels à recruter pour des métiers correspondant à leurs points forts. L’armée de Terre recherche chaque année des jeunes de 18-25 ans et devra donc prospecter le Métavers qu’ils connaissent bien, indique le lieutenant-colonel de Quièvrecourt. Déjà peu après leur arrivée, les recrues, coiffées d’un casque de vision virtuelle à 360°, se trouvent plongées dans une ambiance d’un combat violent ainsi que dans la mise en œuvre d’un canon ou la conduite d’un char. Bientôt, le recrutement pourra se faire en ligne. Selon le colonel Herbinet, des règles strictes relatives aux smartphones assurent la protection des données en opération. Pourtant, rien n’empêche des espions russes, chinois ou israéliens d’aller capter les données personnelles des futurs cadres de l’armée française… aux abords de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan !

Préparer demain. La discussion libre entre civils et militaires améliore la visibilité dans le « brouillard de la guerre », constate le général Givre. L’armée de Terre doit recruter des compétences et capter des talents. Dans ses champs d’action, elle doit utiliser le défensif en appui de l’offensif. Cela passe par l’exploitation des données, dont 80 % viennent de sources ouvertes. Le renseignement, destiné aux forces engagées en opération, doit provenir de toutes les sources possibles. Des robots pourront capter des informations sur le Métavers et lancer des leurres en temps réel. Le champ de bataille connaît une hybridation systématique. L’Ukraine, qui a militarisé sa société civile depuis l’invasion russe en 2022, dispose d’informaticiens capables de créer des applications en 48 heures pour la protection de ses systèmes et la saturation de ceux des forces russes. Pendant la guerre du Haut-Karabagh en 2020, les Azéris ont réagi très vite face aux Arméniens. Les décisions rapides reposent sur l’exploitation des données. La France, souligne le général, ne peut se permettre d’être en retard dans le Métavers. Seule, elle n’y parviendra pas et doit aller à la vitesse des autres en mobilisant toutes les intelligences. Les GAFAM ont déjà réalisé un réseau de très haut niveau technique… mis au service des Etats-Unis !

Loïc Salmon

Médias sociaux : tout n’est pas bon à dire en opérations

Armée de Terre : connaissance, coopération et influence

Armée de Terre : entraînement et juste équilibre technologique




Défense : « Revue nationale stratégique 2022 »

Crise sanitaire et climatique et retour d’une guerre de haute intensité en Europe rappellent l’interdépendance internationale dans les domaines alimentaire, économique et énergétique. Quand la compétition et la confrontation stratégiques se confondent, souveraineté et résistance prennent un tour nouveau.

Cela ressort de la « Revue nationale stratégique 2022 » présentée, le 9 novembre 2022 à Toulon, par le président de la République Emmanuel Macron, à bord du porte-hélicoptères amphibie Dixmude, et détaillée par le Secrétariat de la défense et de la sécurité nationale.

Environnement stratégique. Postures d’intimidation ou stratégies agressives se manifestent, mêlant modes d’action militaires et non militaires, manipulation de l’information et menace nucléaire à des fins d’intimidation. La désinhibition des puissances globales et régionales, poursuivant des révisions de l’Histoire et des politiques militaires opportunistes, va de pair avec le renforcement de la tendance aux replis isolationnistes ou identitaires. Prolifération technologique et menace terroriste restent d’actualité. En outre, des déséquilibres risquent d’émerger, notamment sur l’accès à l’eau, l’insécurité alimentaire, les migrations, la démographie et les pandémies. Une réponse globale vise à favoriser l’émergence d’une conception commune et partagée de la défense de l’Europe et de son autonomie stratégique. Les menaces s’inscrivent dans un cadre marqué par la haute intensité de l’affrontement potentiel entre forces conventionnelles. Elles se concrétisent par les stratégies « hybrides » (attaques cyber, numériques et dans l’espace) ou de déni d’accès à une zone pour peser sur les intérêts de la France (exploitation des vulnérabilités des flux ou infrastructures logistiques et des espaces aéromaritimes).

Défense et action. Pour lutter contre les menaces hybrides, la France s’appuie sur l’OTAN et l’Union européenne afin de bénéficier d’effets de levier. Sa stratégie d’influence mobilise une diplomatie publique dans une approche globale et sur le temps long, pour valoriser ses engagements et riposter efficacement à des manœuvres ou à des attaques informationnelles, notamment en Afrique. La communication stratégique de la France, éventuellement coordonnée avec celles de ses alliés, vise à porter un message cohérent, crédible et efficace vers les compétiteurs, partenaires ou alliés et vers les opinions publiques nationale et internationale. La France lutte contre l’utilisation du droit et de la norme, comme outil stratégique (« lawfare »), par ses compétiteurs et appuie l’adoption d’outils européens concourant à la lutte contre l’extraterritorialité. Elle développe de outils de riposte contre les sociétés militaires privées, groupes armés ou milices utilisées comme intermédiaires (« proxies ») par des puissances hostiles, pour démultiplier leurs actions de contestation ou de compétition, tout en maintenant un déni plausible. Diffusion d’informations, sanctions françaises ou européennes, poursuites judiciaires ou même actions militaires pourront cibler ces groupes, s’ils mènent des activités préjudiciables aux intérêts de la France, portent atteinte aux droits humains ou commettent des crimes de guerre.

Ambition pour 2030. Afin de devenir une puissance d’équilibres dans le monde en 2030, la France entend contribuer à la stabilité en Méditerranée, grâce à des capacités d’engagement dans un conflit de haute intensité. Elle peut déjà assumer le rôle de nation-cadre au sein d’une coalition de l’OTAN, de l’Union européenne ou de circonstance. Dans le cadre de partenariats équilibrés, elle agit de l’Afrique subsaharienne au golfe Arabo-Persique, à partir de points d’appui adaptés, et contribue à la stabilité de la zone indopacifique. Avec ses partenaires, elle assure sa liberté d’action dans les espaces communs (cyber, spatial, fonds marins et espace aéromaritime) et la sûreté de ses voies d’approvisionnements.

Loïc Salmon

Défense : actualisation de la LPM 2014-2019

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine

Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles




Environnement : lancement de l’initiative « Changement climatique et forces armées »

L’intensification des bouleversements climatiques menace directement la biodiversité et crée des tensions géopolitiques et démographiques pour l’accès aux ressources naturelles. Les forces armées s’y préparent.

Lors du Forum de Paris sur la paix (11-13 novembre 2021), les ministres des Armées de 25 pays, dont la France et les Etats-Unis, ont souligné que la transition énergétique doit constituer un atout opérationnel et un axe de coopération privilégié entre les Etats, nécessitant une coordination internationale.

Adaptation et résilience. Dans une déclaration conjointe, les ministres des Armées signataires préconisent des mesures d’anticipation stratégique. Il s’agit notamment de favoriser la création d’un réseau d’experts « climat et énergie » par des coopérations entre « think tanks », universités et instituts de recherche dédiés. Les industries de défense doivent encourager la recherche et le développement d’équipements militaires au bilan carbone neutre, de préférence à double usage. Une approche commune doit évaluer les impacts géopolitiques et sécuritaires du changement climatique en construisant les fondations d’une coopérations Nord-Sud accrue. Une articulation des politiques diplomatique, de développement et de défense doit permettre de répondre aux enjeux sécuritaires dans les zones fragiles et affectés par les conflits. Les mesures d’adaptation portent notamment sur la résilience des armées en ce qui concerne les équipements, modes d’actions militaires et infrastructures de communication, de transport, d’énergie et de traitement de l’eau. Parmi les mesures d’atténuation des effets du changement climatique, figurent la réduction de la dépendance des infrastructures militaires aux énergies fossiles, par l’autonomie énergétique des camps, et celle des combustibles fossiles par l’électrification et l’emploi de carburants synthétiques dans les domaines aérien, maritime et terrestre.

Plan biodiversité 2030. Le ministère des Armées a publié un document sur la préservation de la biodiversité à l’horizon 2030. Son action porte sur la clarification des responsabilités, la formation de 650 « chargés d’environnement », la garantie d’une programmation financière (1,6 M€/an) et le développement d’outils d’aide à la décision pour donner une vision d’ensemble au niveau national. Ainsi, 310.000 € sont destinés à renforcer les capacités de la nature à capter et emmagasiner le CO2. La convention 2021-2024 avec la Fédération des conservatoires d’espaces naturels prévoit d’évaluer le stock de carbone présent sur les sites militaires (forêts, prairies, landes tourbières et zones humides), d’augmenter la captation sur site et d’identifier des sites pour la conservation et la restauration des milieux hors du domaine public utilisés par le ministère des Armées. Le projet « Kivi Kuaka » (400.000 €) porte sur l’analyse des comportements des oiseaux en réponse à des cyclones et tsunamis. Sur des sites polynésiens, 56 oiseaux ont été équipés de GPS et de balises pour récupérer des données météorologiques, qui sont envoyées à la Station spatiale internationale et traitées par les équipes du Muséum d’histoire naturelle au sol. En partenariat avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le ministère des Armées finance (150.000 €) un projet sur les stocks et les déplacements des thons, ressource importante et enjeu politique majeur, vers les eaux internationales du Pacifique, plus difficiles à contrôler.

Loïc Salmon

Environnement : conséquences du changement climatique sur la sécurité internationale

Défense : le climat, facteur de dérèglement géopolitique

Sécurité : risques et tensions liés au désordre climatique




Stratégie : les « think tanks » dans un monde en mutation

Pandémie du Covid-19 et conséquences économiques, changement climatique, rivalité Chine/Etats-Unis et désinformation provoquent doutes, insécurité et instabilité. Les « think tanks » contribuent à la réflexion, à la prospective et au débat public.

Ces instituts de recherche et de réflexion de droit privé ont fait l’objet d’une visioconférence-débat organisée, le 28 janvier 2021 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et animée par sa directrice adjointe, Sylvie Mattely. Y sont intervenus : l’ancien diplomate Jacques Audibert, secrétaire général du groupe Suez ; Vanessa Burggraf, directrice de la rédaction francophone de la chaîne France 24 ; le général de corps aérien Luc de Rancourt, directeur général adjoint des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées ; Marie-Pierre Vedrenne, vice-présidente de la commission du Commerce international au Parlement européen.

Production. Les entreprises considèrent les organisations non gouvernementales et les think tanks (TT) comme de précieuses sources d’information pour maîtriser les « risques pays », estime Jacques Audibert. Au-delà du devoir de vigilance, elles doivent assumer leurs responsabilités sociales et environnementales pour mieux connaître le marché, car les partenaires financiers ne suffisent plus. Un rapport de qualité d’un TT (qui ne fait pas du lobbying) peut influencer les médias et conduire un haut responsable à modifier sa décision. Les médias ont besoin d’experts pour décrypter l’information et alimenter les débats avec des sensibilités politiques différentes, souligne Vanessa Burggraf. Les TT disposent d’une visibilité médiatique qui complète les participations à des colloques de journalistes anglophones et spécialistes du terrain. Les rapports des TT répondent aux besoins de formation des armées et notamment de l’Ecole de guerre, indique le général de Rancourt. Ils se situent entre le monde universitaire, qui privilégie le temps long, et les médias qui jouent sur le temps court. Ils apportent une vision indépendante et ouvrent un champ de recherche pluridisciplinaire. Ils contribuent au renouvellement de la pensée stratégique de la France et la font connaître par les commandes et soutiens du ministère des Armées. Celles-ci travaillent avec l’Institut français des relations internationales et stratégiques, l’IRIS et la Fondation pour la recherche stratégique, en raison de leurs compétence et rigueur. Comme les entreprises et les institutions, les TT peuvent être victimes de cyberattaques ou de désinformations. Quelle que soit leur orientation politique, ils participent aux discussions du Parlement européen, rappelle Marie-Pierre Vedrenne. Ce dernier compte sur les contributions des TT, en raison de leur prise de recul par rapport au temps politique, en vue de bâtir des politiques publiques.

Evaluation. Les TT français, qui effectuent des travaux pour les entreprises, sont surtout financés par des fonds privés et rarement par des partis politiques comme en Allemagne, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, souligne Sylvie Mattely. La grande variété géographique des TT permet d’avoir une vue panoramique sur une situation et de valider ou non certains éléments d’une décision, indique Marie-Pierre Vedrenne. Cela valorise les positionnements de la France sur les questions internationales, d’autant plus que l’Allemagne accorde beaucoup de moyens à ses TT. Les soutiens financiers que reçoivent les TT de France sont dix fois inférieurs à ceux d’Allemagne, de Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, qui ont la culture de l’influence, souligne le général de Raucourt. Le ministère des Armées consacre 10 M€/an à la recherche stratégique pour valoriser l’approche française sur le plan international. Il a lancé le « Club Phœnix » pour favoriser le croisement des programmes avec le secteur privé et aider les jeunes chercheurs. Face aux menaces hybrides, il s’agit d’allier l’expertise la plus pointue à l’élargissement du champ de recherche. Les divergences questionnent le raisonnement et aident à construire un argumentaire plus juste. En France, les experts ne partagent pas les mêmes opinions, par exemple sur le conflit israélo-palestinien, contrairement aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, où existe une porosité entre le monde politique et les TT, estime Vanessa Burggraf. La nature des TT américains correspond au « spoil system » (partage des dépouilles) des postes de la haute administration après chaque élection présidentielle, explique Jacques Audibert. Les partants se reclassent dans l’industrie privée, la CIA ou les TT, participant ainsi à une rotation des compétences qui donne des résultats efficaces dans les prises de décisions.

Avenir. Le monde connaît des bouleversements depuis 1945, avec une accélération depuis 2000, estime Jacques Audibert. Les décideurs des entreprises ou des administrations attendent des TT des éclairages contradictoires et surtout originaux, mais pas de répétitions de publications connues. Les « fake news » n’existaient pas il y a cinq ans, rappelle Vanessa Burggraf. Les experts des TT aident à les décortiquer. La richesse de leurs points de vue sur la transition écologique ou le terrorisme permettent d’en mieux saisir les enjeux stratégiques et diplomatiques. Il s’agit de comprendre, par exemple, comment la distribution de vaccins contre le Covid-19 permet à la Chine de s’implanter en Afrique, au Venezuela et au Brésil. Par ailleurs, les experts des TT parviennent à mieux synthétiser leur pensée que les universitaires…dont ils ont besoin pour se faire connaître car certains travaillent aussi pour les TT. Leur expérience des médias permet de mieux faire passer l’information, tandis que les universitaires donnent l’impression de se trouver en cours. Les subventions publiques portent sur des contrats pluriannuels pour obtenir une meilleure visibilité et entretenir un vivier de chercheurs, indique le général de Raucourt. Le volume de TT suffit pour répondre aux enjeux fondamentaux, car les secteurs cloisonnés ont disparu.

Loïc Salmon

Depuis 15 ans, l’Université américaine de Pennsylvanie classe les « think tanks » dans le monde. L’édition 2020, qui porte sur 11.175 think tanks dans 182 pays, a été élaborée par les contributions de 3.974 experts, universitaires, décideurs politiques, représentants d’organisations non gouvernementales et de journalistes de toutes les nationalités. Voici la répartition : Europe : 2.932 ; Amérique du Nord, 2.397 ; Asie, 3.389 ; Amérique centrale et du Sud : 1.179 ; Afrique sub-saharienne, 679 ; Afrique du Nord et Moyen-Orient, 599. La France en compte 275 toutes catégories confondues. Quatre se trouvent parmi les 110 mieux notés dans la catégorie « Défense et sécurité nationale » : l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne ; l’Institut de relations internationales et stratégiques ; l’Institut français des relations internationales (IRIS) ; la Fondation pour la recherche stratégique. L’IRIS obtient la 17ème place dans cette catégorie sur 11.175 think tanks, la 29ème dans celle de « Meilleur think tank sur les questions de politique étrangère et affaires internationales » (11.175), la 21ème dans celle de « Meilleur think tank en Europe de l’Ouest (2.075) et la 41ème dans celle de « Meilleure conférence » (11.175).

Recherche stratégique : connaître et comprendre chaque région du monde

Recherche stratégique : lancement du « Club Phœnix »

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux




Armée de Terre : entraînement et juste équilibre technologique

La préparation à un probable engagement de haute intensité et dans la durée nécessite un entraînement durci et des équipements performants et soutenables, à l’entraînement et au combat, pour le maintien de la supériorité opérationnelle.

Le général Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT), l’a expliqué lors de la présentation des forces terrestres, le 8 octobre 2020 à Versailles-Satory, devant la presse et les auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Aguerrissement accru. Le milieu terrestre, hétérogène et dur physiquement et psychologiquement, tue, rappelle le CEMAT. Rien qu’en 2019, l’armée de Terre a déploré 23 tués et 500 blessés en mission. Depuis plus de dix ans, elle s’est battue en Afghanistan, en Centrafrique, en Irak, au Mali et sur d’autres théâtres d’opérations. Forte de 115.000 hommes et femmes, elle recrute 16.000 soldats par an et dispose de 27.000 réservistes. Le combat terrestre se décentralise jusqu’au trinôme ou même au soldat tout seul, qui y détient une part de responsabilité. Au cours des dix dernières années, l’armée de Terre a concentré ses efforts sur le combat contre le terrorisme militarisé, avec de très bons résultats militaires. Intégratrice, puissante et résiliente, elle doit changer d’échelle dans ses enseignements, le volume des forces à déployer sous préavis, le niveau d’engagement et les nouvelles menaces.

Environnement stratégique. Un nouveau cycle de conflictualité se met en place avec le retour d’affrontements très violents, souligne le CEMAT. Profitant de l’affaiblissement du système international, de nombreux pays accroissent leur puissance militaire. Ils n’hésitent pas à tester les défenses, parfois brutalement, et aller jusqu’à l’incident ou l’affrontement. Par suite du nivellement de la supériorité technologique occidentale, de nombreux pays acquièrent du brouillage de drone, et des missiles de longue portée et en font profiter d’autres pays qu’ils activent. Au Sahel, la menace aérienne reste inexistante et celle des feux dans la profondeur très faible. Mais en Libye, les groupes armés disposent de véhicules blindés, d’un environnement électromagnétique complet et des défenses sol/air. Par ailleurs, la force se manifeste de façon plus insidieuse dans le cyber, la désinformation et le harcèlement par des actions difficiles à attribuer. En raison de la prépondérance de l’émotion, certains Etats provoquent, avec quelques tweets, le désordre dans les esprits, dans la rue et peut-être au sein des unités militaires. En effet, la propagande se trouve à la portée de tous via…les smartphones ! Un adversaire, non choisi, va chercher à surprendre et imposer son rythme et sa volonté. Déjà, de nombreux Etats développent des modes d’action hybrides, moins prévisibles et privilégiant l’intimidation et la désinformation. Il s’agit, précise le CEMAT, de faire peser incertitude et surprise chez l’ennemi par la ruse, la désinformation et la « déception », à savoir l’induire en erreur pour l’amener à agir contre ses propres intérêts.

Préparation de l’avenir. Selon le CEMAT, un groupement tactique Scorpion sera déployé sur un théâtre opérationnel en 2021, avec l’objectif d’une brigade Scorpion en 2023. Les brigades blindées recevront les futurs chars franco-allemands vers 2035. Les équipements essentiels seront renouvelés : armes de petits calibres ; jumelles de vision nocturne ; missiles antichars. Il faudra apprendre à manœuvrer avec les cyberattaques, la guerre informationnelle et la guerre électronique offensive.

Loïc Salmon

Armée de Terre : la préparation opérationnelle, source de la puissance au combat

Armée de Terre : le chef tactique dans un combat futur de haute intensité

Armée de Terre : « Scorpion », le combat collaboratif infovalorisé

 




Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

Dysfonctionnement de l’Etat et échecs sur les plans économique et démographique constituent le terreau du terrorisme dans la bande centrale de l’Afrique. Son éradication passe par le traitement de la démographie et de l’éducation nationale, la réforme des armées et l’aide aux forces de sécurité.

Nicolas Normand, ancien ambassadeur au Mali (2002-2006), au Congo (2006-2009) et au Sénégal (2010-2013), l’a expliqué lors d’une conférence-débat organisée, le 12 juin 2019 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France.

Croissance hétérogène. La contribution de l’Afrique sub-saharienne au produit intérieur brut (PIB) mondial par habitant est passée de 0 %, entre les indépendances (1960) et la fin du XXème siècle, à 5 % entre 2000 et 2015. Après la stagnation de 2016, la reprise économique moyenne s’établit à 3-3,5 % par an avec une croissance démographique de 2,5 %. Toutefois, 40 % de sa population ne dispose que de 1,9 $ par personne et par jour, seuil de pauvreté selon les normes de l’ONU. L’ambassadeur attribue ce réveil économique à l’annulation de la dette, l’essor du numérique, l’arrivée des investissements chinois, la progression de la scolarisation, un grand pas vers l’égalité des femmes et la diminution de la conflictualité entre 1990 et 2010 mais qui repart en 2013. Cependant, seulement une dizaine de pays allient croissance et développement, tandis que les autres connaissent une situation fragile, voire chaotique. Les importations se montent à 40M$/an pour la nourriture et à 15 Mds$ pour les biens. Négative jusqu’en 2010, la balance commerciale a provoqué un endettement croissant dans les secteurs public (budgets) et privé (taux d’intérêt de 7 %). A titre d’exemple, au Nigeria, la dette représente 60 % du budget de l’Etat et l’assiette fiscale moins de 15 % du PIB, contre 35 % pour la moyenne mondiale, et une hausse de 1 % de la fiscalité correspondrait à l’aide au développement. Environ 30 à 40 % des investissements étrangers vont en Asie, 20 % vers l’Amérique latine et seulement 3 % vers l’Afrique sub-saharienne, en raison de l’insécurité juridique et du manque d’infrastructures, notamment pour le réseau électrique. Ainsi, 55 % de la population n’a pas accès à l’électricité et à peine 15 % en a suffisamment.

Démographie et éducation. D’ici à 2050, la population de l’Afrique sub-saharienne devrait augmenter de 160 % pour atteindre 1 milliard d’habitants. Selon les estimations de l’ONU, le nombre d’enfants par femme, actuellement de 5, devrait tomber à 2 en 2100. Dans tous les pays asiatiques, la baisse de la natalité et l’effort sur l’éducation a permis leur décollage économique, rappelle l’ambassadeur. Or en Afrique, un enfant sur trois arrive en fin du cycle primaire, alors que 22 % des jeunes Européens obtiennent un diplôme d’enseignement secondaire. S’y ajoutent les handicaps de l’éducation insuffisante des filles et des mariages précoces dans de nombreux pays d’Afrique. Seuls le Ghana, l’Ethiopie, le Kenya et l’Afrique du Sud maîtrisent leur éducation nationale. Ailleurs, en zone urbaine, celle-ci se trouve concurrencée par les écoles coraniques aux idéologies anti-modernisme, anti-occidentale et anti-démocratique. L’Afrique sub-saharienne ne produit que 2 % de la valeur des biens manufacturés dans le monde, en raison de l’enclavement de certains pays, d’une compétitivité très faible, d’une électrification et d’infrastructures déficientes, d’une formation professionnelle limitée et d’une baisse de natalité trop lente. Chaque année, le marché du travail doit absorber 30 millions de jeunes dont la plupart ne trouve pas d’emploi, facteur supplémentaire d’insécurité.

Carences étatiques. L’aide au développement s’est concentrée sur la santé et divers projets, sans s’interroger sur les causes du sous-développement, souligne l’ambassadeur. La construction des routes ou du métro par des entreprises et personnels étrangers déresponsabilisent les autorités locales et les discréditent auprès des populations. La police et les armées ont été négligées et sont mal payées, faute d’une fiscalité efficace. Présence étatique limitée en zone rurale et mauvais fonctionnement de la justice créent un terreau propice à des désordres. Dans certains pays, l’Etat a dissous les autorités traditionnelles et délégué le maintien de l’ordre à des milices armées rurales pour régler les conflits entre nomades pasteurs et agriculteurs sédentaires, notamment pendant les périodes de sécheresse.

Djihadisme. En Afrique sub-saharienne, le terrorisme chrétien a déjà tué 100.000 personnes, soit plus que les djihadistes après 2000, indique l’ambassadeur. Selon le Programme des nations unies pour le développement, une répression étatique violente favorise le djihadisme, notamment au Nigeria où le salafisme « quiétiste » (cheminement spirituel) est devenu « djihadiste » avec Boko Haram. Le djihadisme suscite des adhésions car il propose un projet de civilisation, gère les besoins de justice et favorise les pasteurs. Dans le Nord-Mali, s’affrontent des groupes armés répartis en trois catégories aux frontières poreuses, où se mêlent lutte des castes et compétition pour le narcotrafic : Coordination des mouvements de l’Azawad, Touaregs sécessionnistes mais signataires des accords de paix d’Alger avec le gouvernement malien à l’issue de l’opération « Serval » ; groupes armés pro-gouvernementaux, également signataires ; djihadistes, répartis entre le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans et l’Etat islamique, non signataires. Alors que la population penche plutôt du côté des djihadistes, l’opération « Barkhane », qui a succédé à « Serval », s’est associée aux milices. Le djihadisme, parti du Mali, s’est étendu notamment en République centrafricaine et en République démocratique du Congo, mais a disparu de l’Ouganda. La Mauritanie a procédé avec succès à la « déradicalisation » en plaçant des imams auprès de prisonniers djihadistes. Sur 60 détenus, un seul a repris le maquis après sa libération ! La solution, à terme, repose sur la réconciliation à partir du renoncement au djihadisme, à condition de négocier en position de force avec les djihadistes, conclut l’ambassadeur.

Loïc Salmon

Le nombre de morts dans les combats est passé de 607 en 2012 à 2.829 en 2018 dans les pays du G5 Sahel (Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso et Mauritanie). En 2018, le terrorisme sévit dans les pays les moins avancés (PMA), à savoir le Mali, le Niger et la Somalie, mais aussi au Nigeria, pourtant plus développé. En outre, guerre civile et exactions de groupes armés continuent au Soudan, au Soudan du Sud, en République centrafricaine, en République démocratique du Congo et au Mozambique. Quoique classés PMA, Mauritanie, Guinée, Sierra Leone, Liberia, Bénin, Togo, Angola, Zambie et Madagascar échappent à ces fléaux. Sont aussi épargnés des pays plus développés, à savoir le Cameroun, le Gabon, le Congo, le Kenya, la Namibie, le Botswana, le Zimbabwe et l’Afrique du Sud. Y échappent également le Sénégal (PMA), la Côte d’ivoire, le Ghana, l’Ethiopie (PMA) et la Tanzanie (PMA), tous classés parmi les dix premiers pays du monde à forte croissance économique.

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