Armée de Terre : programme « Scorpion », le GTIA de demain

D’un coût de 6 Mds€ sur vingt ans, le programme « Scorpion » vise à accroître les capacités du groupement tactique interarmes (GTIA) avec ses appuis (artillerie et aviation) et un système de combat unique. Il prend en compte la préparation opérationnelle et le soutien.

Il a fait l’objet d’une conférence-débat, organisée le 6 octobre 2016 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : le colonel Benoît de Préval, état-major de l’armée de Terre ; l’ingénieur en chef Sébastien Berthomieu, Direction générale de l’armement ; l’ingénieur Jean-François Pellarin, Groupement momentané d’entreprises Scorpion (Nexter, Renault Trucks Défense et Thales).

Préparation aux équipements futurs. Officier Programme, le colonel de Préval exprime les besoins militaires et oriente les recherches vers les fonctions opérationnelles. Il fait procéder aux essais des prototypes et suit les matériels de leur développement à la fin de leur vie. Le programme « Scorpion » a nécessité 15 ans de préparation. A partir de 2000, les études amont sur les engagements futurs ont porté sur les applications militaires des systèmes d’information et de communication (SIC), afin de dominer l’adversaire par une grande manœuvrabilité et une foudroyance débouchant sur un effet décisif. La 1ère étape (2014-2025) porte sur l’expérimentation des équipements (encadré) et la 2ème (2025-2035) sur leur évolution et celles des autres véhicules blindés, des SIC et du système FELIN (fantassin à équipement et liaisons intégrés) ainsi que de nouveaux programmes. « Scorpion » se trouve au cœur de l’interopérabilité tactique au niveau de la brigade et de la division, dans les domaines du commandement, du renseignement, des drones, de l’intelligence artificielle et des forces spéciales. La nouvelle architecture « Au Contact » de l’armée de Terre, combinée au « système d’information et de combat Scorpion », permet le « combat collaboratif » qui fédère combattants et systèmes d’armes. Ce combat collaboratif doit apporter : le partage de la connaissance et de la compréhension d’une situation tactique en temps réel (géolocalisation de jour et de nuit) ; l’accélération de la décision et de l’action ; la réduction du temps entre la détection de la menace/agression par un engin blindé et riposte, éventuellement par un autre (leurre, fumigène ou tir) ; les prises d’initiative par la « réalité augmentée ». Cette dernière consiste à incruster, dans les optiques des véhicules, des informations pertinentes pour le combat (cartographie notamment). Les 4 porteurs de « Scorpion » (encadré) sont équipés d’une « vétronique » commune : système électronique de contrôle de la navigation, des communications, des systèmes d’observation, de l’énergie, de la motorisation et des systèmes d’armes. La vétronique traite les informations, en évite la surcharge et permet au chef d’engin de choisir la plus adaptée à la situation. Tout cela nécessite expérimentations et simulations pour obtenir des observations avant de passer sur des matériels réels. Le GTIA composé de Griffon et de Jaguar devrait être opérationnel en 2021. Les retours d’expériences techniques et opérationnelles et l’interopérabilité avec les normes OTAN sont pris en compte.

Un système de systèmes. Directeur du programme « Scorpion », l’ingénieur en chef de l’armement Berthomieu traduit les besoins opérationnels en spécifications techniques, conclut les marchés et vérifie la conformité des systèmes. Le « système d’information et de combat Scorpion » doit permettre le combat intégré et réactif pour comprendre, décider et d’agir plus vite que l’adversaire pour être mieux protégé et plus efficace. Il est « durci », ainsi que les liaisons radio, contre les cyberattaques. Afin de maîtriser les coûts, 70 % des technologies mises en œuvre sont communes. Il s’agit d’acheter au juste besoin et de procéder aux évolutions des équipements, sans changer les engins. Le GTIA correspond à un système composé de plusieurs systèmes (SIC, véhicules blindés, génie, artillerie, hélicoptères et avions), qui fonctionnent indépendamment. La préparation opérationnelle renforce sa capacité d’instruction et d’entraînement tactiques et développe une capacité d’appui  aux opérations. La simulation embarquée permet d’entraîner des équipages dans l’engin blindé, limite le nombre de simulateurs dédiés et maintient des compétences sur le terrain ou en opération extérieure. Désormais, les soldats seront formés par leurs chefs et non plus par des instructeurs spécialisés.

Enjeux industriels. Les prestations de soutien au programme « Scorpion » incluent formation, documentation (véhicules et équipements), outillages et pièces de rechange, explique Jean-François Pellarin. La logistique se trouve allégée par l’emploi de 9 équipements et matériels communs au Griffon et au Jaguar. Les industriels s’engagent à livrer la presque totalité des engins dans les 12 mois suivant la demande d’une douzaine de régiments de métropole. Ils fournissent une assistance technique dans les 3 jours. Il s’agit pour eux de réduire la maintenance, notamment en opération, de garantir une disponibilité importante du système d’armes et de maîtriser le coût de soutien. En outre, réussir le développement du Griffon et du Jaguar, intégrant de nouvelles fonctions pour le combat collaboratif, constitue une réelle opportunité pour l’exportation, objectif partagé avec la Direction générale de l’armement et l’état-major de l’armée de Terre. Le Griffon est décliné en 10 va-riantes, dont le prix varie selon les kits fournis et le niveau de numérisation. Le Jaguar dispose de 3 systèmes d’armes sous protection, dont 1 canon de 40 mm unique au monde. Tous deux pourraient intéresser les pays émergents, qui s’engagent avec la France dans les opérations de maintien de la paix.

Loïc Salmon

Armée de Terre : mise en place du modèle « Au Contact »

Les GTIA en Opex : besoin urgent d’armements adaptés

Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

Outre la rénovation de 200 chars Leclerc entrés en service en 1993 (à gauche), le programme « Scorpion » prévoit la production des engins blindés Griffon (au centre) et les engins blindés de reconnaissance et de combat Jaguar (à droite). La production de 1.668 Griffon, entre 2018 et 2033 à raison de 115 unités/an, se répartit entre 1.022 véhicules tout terrain, 333 engins postes de commandement, 117 véhicules d’observation d’artillerie et 196 véhicules sanitaires. Le Griffon, équipé de mitrailleuses téléopérées de 12,7 mm ou 7,62 mm ou d’un lance-grenades de 40 mm, remplacera le véhicule de l’avant blindé. La production du Jaguar sera de 248 unités, à raison de 24/an, entre 2020 et 2032. Le Jaguar, équipé d’un canon de 40 mm et de 2 missiles antichar moyenne portée (jusqu’à 4.000 m), remplacera l’ERC90 (engin à roues, canon de 90 mm) et l’AMX-10 RC (engin blindé de reconnaissance-feu, 105 mm). Quatrième porteur de « Scorpion », le véhicule blindé multirôles léger sera commandé à 358 exemplaires, à partir de 2021, pour l’échelon national d’urgence et les unités de guerre électronique.




Défense : les opérations aéroportées, capacités spécifiques selon les missions

Les opérations aéroportées d’envergure  confèrent une dimension stratégique. Leur savoir-faire interarmées se partage entre la 11ème Brigade parachutiste, l’armée de l’Air (vecteurs aériens et unités de commandos) et la Marine nationale (parachutage en haute mer).

Les opérations aéroportées ont été présentées à la presse, le 29 septembre 2016 à Paris, jour de la Saint-Michel, patron des parachutistes.

Interopérabilité internationale. L’exercice biannuel « Colibri », simulation d’une opération internationale aéroportée, s’est déroulé du 16 au 30 septembre 2016 dans le Sud-Ouest de la France. Cette édition, la 48ème depuis 1962, a développé l’interopérabilité d’unités parachutistes françaises et alliées : 11ème Brigade parachutiste (BP) ; 1ère LuftlandBrigade (Allemagne) ; 173rd Airborne (États-Unis) ; 16th Air Assault Brigade (Grande-Bretagne) ; BRIPAC de Ejército de tierra (Espagne). Parmi les quelque 1.000 parachutistes engagés, 460 ont réalisé une opération aéroportée : mise à terre, saisie, sécurisation et contrôle d’une zone aéroportuaire. « Colibri » a inclus des passages de brevets parachutistes croisés.

Formation et entraînement. La capacité de fulgurance, de surprise et d’action dans la profondeur d’une opération aéroportée nécessite un entraînement intensif, explique un lieutenant-colonel. L’École des troupes aéroportées (ETAP), installée à Pau et intégrée à la 11ème BP, est chargée des formations des personnels, à tout niveau

hiérarchique, des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et de la Gendarmerie nationales. Les formations sont assurées pendant 45 semaines par an au profit de 4.000 à 5.000 stagiaires, qui totalisent plus de 45.000 sauts. Les formations initiales sont destinées à l’obtention des brevets parachutistes militaire et préliminaire. Les cadres, de chef de groupe à chef de corps, suivent des formations d’application. Les formations de spécialisation concernent les largueurs, chefs largueurs, chuteurs opérationnels (sauf ceux à grande et très grande hauteurs), pilotes tandem, moniteurs parachutistes et instructeurs au saut à ouverture commandée retardée. Les équipes de formateurs adaptent les moyens pédagogiques au plus près de la réalité opérationnelle : aguerrissement des cadres par la pratique de sauts en zones difficiles, avec colis et à basse altitude ; qualifications nécessaires pour les sauts en temps de paix et en opérations, à savoir tactique spécifique, cas non conformes, plan de mise à terre avec ré-articulation du dispositif et emploi des orienteurs-jalonneurs. Tous les incidents survenus dans les armées sont recensés, en vue de renforcer la sécurité. De plus, tous les accidents de parachutisme donnent lieu à une enquête technique. Des conseils sont prodigués aux unités en liaison avec l’Observatoire de l’accidentologie et la Commission permanente de sécurité parachutiste. Grâce au retour d’expérience opérationnelle des unités et en liaison avec le Centre interarmées de concepts, de doctrine et d’expérimentations, l’ETAP procède à des études spécifiques destinées à améliorer la réglementation et les équipements. Enfin, l’ETAP s’ouvre à l’international par l’envoi d’équipes de formateurs dans les pays demandeurs et la réception de détachements étrangers.

Aérolargage en haute mer. Un capitaine de corvette a présenté le savoir-faire « tarpon » des commandos Marine, projection des personnels avec leur matériel en haute mer en vue d’une action vers la terre. Ceux-ci doivent rallier une force navale en haute mer, bâtiment de surface ou sous-marin, hors de portée d’un hélicoptère. Le saut se fait par la tranche arrière de l’avion avec l’équipement conditionné en conséquence, y compris l’embarcation semi-rigide ECUME. Un ou deux groupes de combat sont largués en un seul passage sur une distance de 1.000 m. Chaque sautant emporte une valise de survie, au cas où il ne parviendrait pas à rejoindre ses co-équipiers… à la force de ses palmes !  Ce « saut sans recueil » implique de maîtriser la phase de descente avant l’amerrissage : larguer le parachute ventral et éviter d’être recouvert par la voile du parachute principal, quitte à la déchirer selon une procédure établie. La formation et l’entraînement se font à la base des fusiliers-marins de Lorient avec un dispositif nécessitant une embarcation par sautant. L’expertise des commandos Marine repose sur un vivier permanent de personnels sélectionnés et maintenus à niveau. Le contre-terrorisme maritime constitue leur principale réalité opérationnelle. Ainsi, en 2008, des commandos Marine ont été largués au large de la Somalie pour participer, avec le Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale, à la libération des 30 membres de l’équipage du voilier Le-Ponant, détourné par des pirates. Le « tarpon » est aussi utilisé dans la lutte contre le narcotrafic, l’une des missions de la Marine nationale. En cas de risque de prise à partie par des trafiquants armés, une équipe d’intervention, basée à Lorient, peut intervenir dans les 24 heures suivant l’obtention de renseignements sûrs.

Sauts à très grande hauteur. L’armée de l’Air compte environ 1.400 parachutistes (210 chuteurs opérationnels) qui effectuent 17.000 sauts/an (10.000 à ouverture commandée retardée), indique un lieutenant-colonel. Les sauts opérationnels, de jour et de nuit, se répartissent entre ceux à ouverture automatique à 200-300 m d’altitude,  ceux à grande hauteur en ouverture retardée à 1.200-4.000 m et ceux à très grande hauteur (SOTGH) en ouverture retardée à 7.000-8.000 m avec port d’un masque à oxygène, y compris pour l’équipage de l’avion. Le Commandement des opérations spéciales, installé à Balard, utilise des avions de transport tactique C-130 et C-160 à partir des bases aériennes 107 (Villacoublay) et 123 (Orléans). L’altitude des SOTGH facilite la discrétion, car les bruits des moteurs de l’aéronef et de l‘ouverture des parachutes se noient dans ceux des avions de ligne. Le déplacement sous voile à 40-50 km du point d’atterrissage permet d’échapper aux radars. Le SOTGH nécessite un équipement lourd et un entraînement régulier. Les avions de transport tactique A400M auront, à terme, la capacité de largage de matériel et de sauts à ouverture commandée retardée par la tranche arrière. Le largage pour les sauts à ouverture automatique, par les deux portes latérales, est en développement.

Loïc Salmon

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles

Forces spéciales : création du commando Ponchardier de la Marine nationale

 

Le 23 août 2016, la Direction générale de l’armement a commandé 750 systèmes de mise à terre des chuteurs opérationnels pour les armées de Terre et de l’Air et de la Marine. Ce nouveau système inclut : le parachute ; les moyens de communication et de navigation ; la protection thermique et balistique du chuteur ; le module existant pour la respiration ; les capacités d’emport de charge sous gaine ou de colis autoguidés ; des équipements pour le poser de nuit ; les éléments liés à la sécurité du parachutiste. Ce système permet de sauter à 9.000 m avec  200 kg de charge et de franchir une distance supérieure à 50 km. Il sera compatible avec les systèmes en service, actuellement ou dans un proche avenir. Les premières livraisons interviendront en 2020.




Marine nationale : mission « Arromanches 3 » du GAN en Méditerranée orientale

Le groupe aéronaval (GAN) effectue à l’automne 2016 une mission en Méditerranée orientale dans le cadre de l’opération « Chammal » au Levant, contribution à l’engagement de la coalition internationale contre Daech.

Le GAN et sa mission, dénommée « Arromanches 3 », ont été présentés à la presse le 22 septembre 2016 à Paris.

Le contexte « Chammal ». Lancée le 19 septembre 2014, l’opération « Chammal » constitue le volet français de l’opération « Inherent Resolve » d’une coalition d’une soixantaine de pays, consécutive à la résolution 2170 du Conseil de sécurité de l’ONU du 15 août 2014. Dirigée par les États-Unis, la coalition poursuit trois objectifs : arrêter la progression de Daech (État islamique) en Syrie et en Irak ; l’affaiblir en détruisant ses capacités militaires et en désorganisant ses flux logistiques ; appuyer la reconquête des territoires et rétablir la sécurité dans la région. Commandée par le chef d’État-major des armées à partir du Centre de planification et de conduite des opérations à Paris, « Chammal » est réalisée sous le contrôle opérationnel de l’amiral commandant la zone océan Indien. Cette opération s’intègre dans la stratégie militaire globale de lutte contre les groupes armés terroristes, qui menacent la France et le flanc Sud de l’Europe. Elle inclut un volet « formation et conseil » pour les unités irakiennes. Ainsi, de mars 2015 à juin 2016, des instructeurs français de la « Task Force Narvik » ont formé 3.600 militaires irakiens, affectés à la lutte contre le terrorisme, au cours de 30 stages de 1 à 8 semaines : sauvetage au combat, lutte contre les engins explosifs improvisés, combat en zone urbaine, tir de combat et formation de futurs instructeurs. En outre, pendant la même période, les militaires français de la « Task Force Montsabert » ont formé plus de 700 instructeurs irakiens au cours de 90 stages portant sur les opérations, le renseignement, la logistique, les transmissions, la santé et le combat d’infanterie. Leur mission consiste à améliorer les capacités existantes de commandement de l’état-major de la 6ème Division d’infanterie irakienne, chargée de la protection de la capitale Bagdad. En tout, plus de 1.000 militaires français sont répartis entre la Méditerranée orientale, les bases aériennes de Jordanie et des Émirats arabes unis, les différents états-majors de la coalition internationale (États-Unis, Koweït, Bahreïn, Qatar et Irak) et Bagdad. Environ 100 instructeurs de la composante « formation et conseil », dont la relève a eu lieu en mars 2016, résident à Bagdad. En outre, « Chammal » fournit aux troupes irakiennes, engagées au combat au sol contre Daech, un appui aérien consistant en des missions de renseignement et des frappes, planifiées à l’avance ou non. Ce volet aérien du dispositif français compte en permanence 14 avions de chasse de l’armée de l’Air, dont 6 Rafale basés aux Émirats arabes unis (renforcés ponctuellement par des appareils venus de France) et 8 Mirage 2000D et 2000N opérant depuis une base aérienne projetée en Jordanie. En cas de besoin, ce dispositif peut être renforcé par : 1 avion de patrouille maritime Atlantique 2, basé en Jordanie et destiné à la surveillance du milieu désertique ; 1 avion ravitailleur KC-135, projeté de France ; 1 avion de contrôle aérien AWACS E3F. Le 13 juillet 2016, le président de la République et chef des armées, François Hollande, décide un nouveau déploiement du GAN au sein de l’opération « Chammal », dont la zone d’intervention a été étendue à la Syrie dès le 8 septembre 2015.

La montée en puissance du GAN. La mobilité du Charles-De-Gaulle (CDG), jusqu’à 1.000 km/jour, et sa flexibilité d’emploi facilitent son engagement sur un théâtre et son désengagement. Les catapultes de ses deux pistes de décollage à l’avant propulsent des avions d’environ 25 t de 0 à 300 km/h en 1,5 seconde sur une piste longue de 75 m seulement. Avec une capacité de catapultage d’un avion toutes les 30 secondes et jusqu’à 20 avions en 12 minutes, le CDG peut assurer 100 vols/jour pendant une semaine. Pour l’opération « Arromanches 3 », il embarque, pour la première fois, uniquement des avions Rafale Marine, qui emportent quatre fois plus de bombes que les Super-Étendard. Au cours du catapultage, le pilotage automatique du Rafale Marine permet  de contrôler totalement l’avion. Le pilote reprend progressivement la main à partir d’une altitude d’environ 100 m. La présence de deux moteurs permet au pilote de revenir se poser sur le CDG en cas de panne d’un moteur au décollage. Lors de l’appontage, le pilotage automatique permet de maintenir l’incidence d’approche de l’avion. Le pilote se concentre sur sa trajectoire. Déployé dès 2010 dans l’opération « Agapanthe » de lutte contre la piraterie en océan Indien puis, en 2011, lors de l’opération « Harmattan » au large de la Libye, le Rafale Marine peut franchir 1.850 km et effectuer une patrouille de 2 heures sans ravitaillement en vol. Il peut apponter avec une quantité importante de munitions non tirées ou de carburant. Cette réserve de kérosène permet aussi son « dégagement » vers un terrain de secours très éloigné, en cas de difficultés techniques à l’appontage ou de conditions météorologiques extrêmes. En outre, le CDG embarque 2 avions-radar E2C-Hawkeye pour le contrôle aérien avancé. D’une autonomie de 6 heures et capable de franchir 2.850 km, cet avion détecte, identifie et piste toutes les cibles aériennes dans un rayon d’environ 550 km. Il assure notamment le contrôle et le guidage des avions d’interception, le soutien des missions d’assaut contre des objectifs navals et terrestres, le relais d’informations et de données au sein du GAN et participe aux missions de recherche et de sauvetage. Pour la première fois également, le CDG embarque l’hélicoptère Caïman Marine, qui peut être mis en œuvre par mer forte (roulis de 10 degrés) et un vent de 90 km/h. Equipé d’une mitrailleuse de portière et d’un support pour fusil de tireur d’élite, il peut effectuer des missions de contre-terrorisme maritime, de sauvetage en mer et d’évacuation sanitaire. Enfin, pendant « Arromanches 3 », la présence éventuelle d’un porte-avions russe en Méditerranée orientale donnerait lieu à un partage des zones d’action pour des raisons de sécurité.

Loïc Salmon

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

Marine nationale : opération « Arromanches » en Méditerranée et océan Indien

Marine nationale : le porte-avions et la mer dans les relations internationales

Le groupe aéronaval est centré sur le porte-avions Charles-De-Gaulle, qui embarque 24 avions de chasse Rafale Marine équipés d’une crosse d’appontage, 2 avions de guet aérien E2C-Hawkeye et 4 hélicoptères (2 Dauphin, 1 Alouette III et 1 Caïman). Il inclut la frégate antiaérienne Cassard avec son hélicoptère Panther, la frégate anti-sous-marine Jean-de-Vienne avec 2 hélicoptères Lynx, un sous-marin nucléaire d’attaque et le bâtiment de commandement et de ravitaillement Marne, renforcés par la frégate anti-sous-marine allemande Augsburg avec 1 Lynx et le destroyer américain lance-missiles USS-Ross. La frégate de défense aérienne Chevalier-Paul en fait partie ponctuellement, avant d’entamer une nouvelle mission. Pour l’opération  « Arromanches 3 » d’automne 2016 en Méditerranée orientale, le GAN compte environ 3.300 marins, dont 2.900 Français et 400 Américains et Allemands.




Renseignement : l’affrontement des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Accords secrets, infiltrations, agents doubles, défections, déstabilisation, propagande et moyens techniques caractérisent la guerre de l’ombre, qui succède au second conflit mondial.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 6 juin 2016 à Paris, par l’Académie du renseignement et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y sont notamment intervenus : Christian Brumter, ancien diplomate ; Charles Kogan, universitaire américain et ancien de la CIA ; Jean-Marc Lepage, universitaire ; Françoise Thom, universitaire et agrégée de russe.

Berlin, lieu de confrontation. Partagée en quatre secteurs d’occupation (URSS, États-Unis, France et Grande-Bretagne), la ville de Berlin va devenir un centre de renseignement et d’ingérence, explique Christian Brumter. En 1945, le comité allié du renseignement prône la concertation et la coordination en Allemagne, mais l’Union soviétique le quitte trois ans plus tard pour concentrer ses efforts sur le potentiel des pays occidentaux. Son service renseignement (SR) NKVD dispose de quatre sections : « dénazification » ; économie ; espionnage ; manipulation. Des agents polyglottes allemand, français et anglais procèdent aux interrogatoires. Dans le « Grand Berlin » Est et Ouest, une dizaine de commandos de 10 à 15 officiers recueillent renseignements et informations générales, en préalable à des enlèvements et des actions clandestines. De leur côté, les pays occidentaux se fixent comme priorité la situation intérieure en Allemagne et interceptent les communications des personnalités publiques, organisations politiques et syndicales, de façon systématique jusqu’en 1950 puis ciblée jusqu’en 1990. Pour éviter une résurgence du nazisme, ils emploient diverses méthodes : passage d’individus au crible par un tronc commun de questions avec des annexes particulières ; lutte contre les mouvements clandestins opérant à partir de l’Espagne en direction des jeunes ; censure des courriers et colis de tous les Allemands, avec interdiction d’utiliser le téléphone et obligation de traduire tout document en anglais. La lutte contre l’espionnage emprunte différents canaux : mouvements de populations ; endoctrinement des prisonniers de guerre ; surveillance des journalistes communistes ; surveillance des émigrés russes pour les protéger des enlèvements ; surveillance des réfugiés. La France est exclue de l’opération « Gold », à savoir un tunnel passant sous la zone soviétique pour écouter les communications, … dont les plans furent transmis à Moscou par l’agent double britannique Blake ! L’espionnage politico-militaire inclut désinformation et déstabilisation. Soviétiques et Alliés tentent de « retourner » des anciens de la Wehrmacht et de récupérer des fichiers établis pendant la guerre. Selon un transfuge de l’Est, les services français étaient considérés comme astucieux et leurs agents efficaces, car idéalistes. En revanche, l’impuissance de leurs homologues américains résultait de la vénalité de leurs agents.

L’influence américaine. La CIA a vu le jour en 1947, parce que les SR militaires américains n’ont pas su anticiper l’attaque japonaise contre la base navale de Pearl Harbour à Hawaï en 1941, rappelle Charles Kogan. La même année, est créé le Conseil de sécurité nationale (NSC en anglais), chargé des questions stratégiques avec autorité sur la CIA. Celle-ci doit remplir deux missions : le recueil de renseignement ; les activités clandestines, qui ne seront définies par la loi qu’en 1951. Ces dernières consistent à influencer l’environnement politique partout dans le monde, sans que la responsabilité du gouvernement américain soit engagée. Dans les pays satellites de l’URSS, elles se manifestent par des actions de guerres économique et psychologique pour susciter agitations et révoltes. Dès 1948 avec l’aval du NSC, la CIA finance le Parti démocrate-chrétien italien, le Parti socialiste et le syndicat français Force ouvrière, pour éviter que l’Italie et la France ne tombent dans le giron de l’Union soviétique. Il faut attendre 1974 pour qu’un certain contrôle s’exerce sur la CIA. Ainsi, ses activités à l’étranger, hors renseignement, ne peuvent être autorisées par le gouvernement fédéral, et financées par le Congrès, sans explications écrites les justifiant pour la sécurité des États-Unis.

L’Extrême-Orient. Après l’avènement de la République populaire de Chine en 1949, les États-Unis intègrent la guerre « chaude » en Indochine dans leur stratégie de guerre « froide » en Europe. Pour endiguer la propagation du communisme, explique Jean-Marc Lepage, leurs SR vont coopérer avec ceux de la France en Indochine et de la Grande-Bretagne en Malaisie. Tous les SR occidentaux quittent la Chine pour la colonie britannique de Hong Kong, point central de la collecte du renseignement par l’interrogatoire des réfugiés. En Chine même, toute la population doit participer à la lutte contre l’espionnage et aucun SR étranger ne parvient à infiltrer le gouvernement. En 1950, la guerre de Corée, à laquelle la Chine et l’URSS participent, accélère la prise de conscience de la menace d’une offensive générale communiste. Pour éviter les interceptions électromagnétiques, la Chine recourt au téléphone filaire et la Russie modifie toutes ses procédures de communications avec elle.  En 1951, Truman crée alors la NSA, qui coopère avec le GCHQ britannique de Hong Kong et le service français d’écoute installé au  Laos. A Singapour entre 1951 et 1955, des conférences réunissent les SR américains, français, britanniques, australiens et néo-zélandais dans l’éventualité d’incursions armées chinoises dans les pays d’Asie du Sud-Est : mise à jour de l’ordre de bataille chinois ; interrogations à court terme ; contrôle d’hypothèses ; création de liens professionnels. Si l’engagement de la France aux côtés des États-Unis reste sans faille dans le cadre de la guerre froide, il n’en est pas de même en Indochine où les autorités militaires françaises se méfient de la CIA après 1950. Toutefois, la collaboration des SR se maintient sur le terrain, héritage de la participation de l’OSS américain pendant la lutte clandestine contre l’armée japonaise. Elle s’accroît quand Washington décide de contribuer financièrement à la guerre.

Loïc Salmon

Renseignement : recomposition des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Renseignement : les archives secrètes françaises et allemandes de la seconde guerre mondiale accessibles

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

 

Selon Françoise Thom, Beria, chef du service soviétique de renseignement NKVD, crée en son sein des bureaux d’études de l’armement dès 1938, puis récupère, dans les « goulags », les scientifiques ayant obtenu des doctorats aux États-Unis et en Allemagne. En 1942, États-Unis et Grande-Bretagne travaillent à l’élaboration d’une bombe atomique, dont les plans seront transmis à l’URSS par le Britannique Fuchs, recruté par le NKVD dès 1941. En 1945, Beria dirige le projet nucléaire. Outre l’espionnage scientifique, il recourt à un réseau d’influence pour amener des savants anglo-saxons à coopérer techniquement, par antifascisme, puis à participer, par idéalisme, à une propagande contre l’armement nucléaire, qui risque d’anéantir l’humanité. Ainsi, à l’explosion de la bombe au plutonium en 1949, succède celle de la bombe à hydrogène en 1953. L’URSS a pu réaliser d’importantes économies et gagner du temps pour se constituer un armement nucléaire plus rapidement que prévu. Enfin, elle a échappé aux fausses pistes de recherche.




L’ultime champ de bataille

Dans un conflit, le cœur de l’action, la victoire ou la défaite se joue souvent en ville, surtout dans la capitale, centre stratégique.

Le combat en zone urbaine se rapproche de celui en espace confiné organisé, à savoir des réseaux de grottes, souterrains ou tunnels, un labyrinthe végétal, une succession d’ouvrages fortifiés, des ruines industrielles ou tout cela à la fois. Les auteurs de ce livre, un chef de bataillon et un colonel experts en la matière, expliquent notamment l’importance prise par la puissance de feu du char d’assaut, à condition qu’il bénéficie de la protection rapprochée de l’infanterie. Les exemples traités parlent d’eux-mêmes : Madrid (1936), Stalingrad (1942), Aix-la-Chapelle (1944), Budapest (1944-1945), Hué (1968), Beyrouth (1975-1990), Sarajevo (1992-1995), Grozny (1995-2000), Mitrovica (1999-2009) ou Fallouja (2004). Technologie (drones et robots), nombre et qualité des combattants et de leurs chefs deviennent déterminants dans ce type de combat, où la solution tactique dépend de l’échelon le plus bas. Les techniques de tir et de combat, enseignées aujourd’hui dans la plupart des armées modernes, ont été mises au point par les SAS (forces spéciales) britanniques lors des combats de jungle en Malaisie (1948-1960), puis améliorées avec le retour d’expérience en zone urbaine et confinée. Pendant la guerre civile en Irlande du Nord (1969-2006), l’armée professionnelle britannique a appris à gérer le recrutement, difficile, des soldats et leur polyvalence. Elle a mis en place un tour de participation aux opérations par les diverses spécialités (génie, artillerie et transmissions) et ne l’a plus réservée à certaines unités de réaction rapide. Les SAS ont monté quelques opérations clandestines d’élimination des groupuscules extrémistes les plus dangereux. Par ailleurs, l’impact médiatique amplifie une guerre civile. La violente répression de l’insurrection de Budapest par l’armée soviétique a ruiné son image de libératrice des peuples opprimés, héritée de la seconde guerre mondiale. A Mitrovica où la haine interethnique accumulée menaçait en permanence d’embraser la ville, l’erreur d’un seul soldat de la KFOR (OTAN) sous les caméras du monde entier aurait eu une influence directe sur l’action diplomatique et les bonnes volontés à l’œuvre pour désamorcer la crise. Désormais, il ne s’agit plus de gagner, mais de stabiliser une situation avec un minimum de pertes en y intégrant la population comme actrice et enjeu, principal objectif de l’action militaire et politique. Les conflits contemporains se caractérisent par le mélange de clanisme traditionnel, religieux ou ethnique avec des technologies de pointe (IPhone, IPad et internet). En Syrie, les miliciens des deux bords utilisent caméras de surveillance, minidrones et systèmes d’alerte électronique, achetés au marché noir ou fabriqués sur place. Dans les combats en zone urbaine, dont les centres de formation sont ouverts aux forces conventionnelles, l’utilité des blindés et la capacité de réversibilité se sont imposées. Les unités conventionnelles déployées doivent donc maîtriser tous les savoir-faire, de l’action non létale antiémeute au combat à l’arme automatique contre les éléments extrémistes. Le renseignement humain sur la population et non plus seulement sur l’organisation et les intentions de l’adversaire devient primordial. Il s’agit d’acquérir une image globale des faits et de tous les acteurs.

Loïc Salmon

Combat en zone urbaine : au cœur des engagements actuels

École de guerre : « Coalition 2016 », exercice d’état-major pour conflit hybride ou asymétrique

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles

« L’ultime champ de bataille » par Frédéric Chamaud et Pierre Santoni. Éditions Pierre de Taillac, 228 pages, 22,90 €.




L’armée au féminin

Depuis Jeanne d’Arc contre les Anglais (1429-1430) et Jeanne « Hachette » contre les Bourguignons (1472), les femmes continuent de s’illustrer dans les armées françaises.

Après les infirmières de la Grande Guerre, elles seront 6.000 à s’engager en 1939, nombreuses dans la Résistance et 13.000 dans l’armée de la Libération en 1944. Pendant la guerre d’Indochine, deux personnalités entrent dans la légende : le médecin pilote d’hélicoptère Valérie André, croix de Guerre des théâtres d’opérations extérieurs avec 7 citations et qui deviendra la première femme officier général ; la convoyeuse de l’air Geneviève de Galard, qui sert comme infirmière dans le camp retranché de Diên Biên Phu. Grande école militaire, Polytechnique accepte 7 femmes pour la première fois … en 1972. Saint-Cyr Coëtquidan suivra en 1983 et l’École navale en 1992. Mais, dès 1969, la Marine recrute des officiers féminins sur titres universitaires. De 1983 à 1987, 40 femmes embarquent à titre expérimental. La première pilote d’aéronautique navale est brevetée en 1986. La « féminisation » des frégates commence en 1993. Aujourd’hui, environ 200 femmes font partie de l’équipage du porte-avions Charles-de-Gaulle (1.910 marins). Les armées françaises sont devenues les plus féminisées d’Europe avec 15 % de leurs effectifs, mais avec des variantes sensibles. Selon le tableau de bord 2014 sur l’égalité hommes/femmes, la participation féminine se présente ainsi : 3,7 % des effectifs dans l’artillerie, soit 225 postes ; 0,5 % dans l’infanterie (87) ; 2,3 % dans le génie (187) ; 0,5 % dans l’arme blindée (32) ; 6,6 % dans la sécurité (102) ; 5,1 %  dans la maintenance (591) ; 6,3 % dans la logistique (482) ; 0,6 % parmi les fusiliers marins (16) ; 4,1 % dans la détection sous-marine (35) ; 2,8 % dans la mécanique navale (80) ; 7,2 %  parmi les maintenanciers aéronefs et vecteurs/matériels télécoms (626) de l’armée de l’Air ; 4 % du personnel navigant (112) ; 5,7 % parmi les spécialistes de l’armement (86) ; 5,7 % dans la sécurité incendie (76) ; 6,1 % dans les matériels environnement et mécanique sol (139) ; 4,6 % dans l’infrastructure (68). En revanche, le taux de féminisation du Service de santé des armées atteint 41,23 %, tous services confondus ! Discrétion oblige, ceux des services de renseignement et des forces spéciales réaliseraient des scores importants, même sur le terrain. Une lieutenante-colonelle a même commandé le détachement ALAT des opérations spéciales. Une pilote d’hélicoptères aux 4.500 heures de vol, qui a participé à une dizaine d’opérations extérieures en Afrique et dans les Balkans, a été récompensée pour son comportement au feu : chevalier de la Légion d’Honneur, croix de la Valeur militaire (2 citations) et Médaille de la défense nationale (2 étoiles). Par ailleurs, « L’armée au féminin » présente une galerie de portraits de femmes de tous grades, dont certaines témoignent directement de leur métier avec ses difficultés et ses moments forts. Les plus brillantes ont réussi le concours de l’École de guerre, puis quelques unes ont été désignées pour le Centre des hautes études militaires. En 2015, la vice-amirale Anne Cullerre est devenue sous-chef d’état-major « opérations aéronavales » et l’autorité pour la cyberdéfense de la Marine. Première femme ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, très populaire de surcroît, a pu conserver son portefeuille 5 ans (2002-2007).

Loïc Salmon

Femmes en guerre 1940-1946

Parachutée au clair de lune

Femmes dans les armées : promotion par la compétence et soutien contre le harcèlement

« L’armée au féminin » par Jean-Marc Tanguy. Éditions Pierre de Taillac, 176 pages, plus de 150 documents, 22,90 €.




La logistique opérationnelle : intégrée à toutes les opérations militaires, de Verdun aux Opex

L’arme du train est engagée dans les opérations extérieures (Opex) au même titre que les forces spéciales et l’aérocombat, avec des dimensions interarmées et internationales.

Le général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre l’a souligné au cours d’un colloque organisé, le 4 février 2016 à Paris, par les Écoles militaires de Bourges (train et matériel) à l’occasion du centenaire de la bataille de Verdun. Y sont aussi intervenus : le général de brigade (2S) Jean-Marc Marill, historien de la Grande Guerre ; le général de division Bernard Barrera, commandant de la brigade « Serval » au Mali (2013) ; le colonel Roberto Ramasco, adjoint pour le soutien interarmées lors de l’opération « Sangaris » en Centrafrique (2015) ; le colonel Bruno Depré, chef du bataillon logistique de l’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne (2015).

La « Voie Sacrée » de Verdun. Un maillon fragile peut mettre en péril tout un dispositif, rappelle le général Bosser. Il souhaite un commandement spécifique avec un état-major et un PC, chargés d’organiser la formation, l’entraînement et la préparation opérationnelle de 7 escadrons de logistique, comme en 1914. Il a cité le général allemand Ludendorff (1918), selon lequel Verdun fut la victoire du camion français sur le wagon allemand. Cette victoire résulte de la constitution de la « Voie Sacrée » entre Bar-le-Duc et Verdun (57,2 km), rappelle le général Marill. La bataille de Verdun, (21 février-18 décembre 1916) a fait l’objet d’un « tourniquet » de relèves, pour ménager les troupes, et d’un flot logistique inconnu à cette échelle. La Commission régulière automobile, créée dès le 20 février, a pour mission d’acheminer hommes, munitions et matériels. Les vivres et le fourrage des chevaux sont transportés par voie ferrée. Le général Pétain, commandant en chef à Verdun, institue une véritable noria pour alimenter le champ de bataille et en retirer en priorité les blessés, gage du moral du combattant. Quelque 200.000 blessés sont évacués par ambulances et voie ferrée entre mars et juin. Artère vitale, la « Voie Sacrée » est empruntée par 3.500 camions (répartis en 42 groupes), 800 autobus, 2.000 véhicules légers et 500 tracteurs d’artillerie pour acheminer, au plus fort de la bataille, 90.000 hommes et 50.000 t de ravitaillement par semaine. Les chauffeurs conduisent quotidiennement 18 heures pendant 10 jours. Au total, 2,4 millions d’hommes et 2 Mt de ravitaillement sont passés par la « Voie Sacrée ». L’armée française, devenue une référence mondiale, forme les troupes américaines à la logistique et la gestion des flux dès 1917. Lors de la guerre du Golfe de 1991, l’armée américaine s’inspire du remodelage à la française du champ de bataille de Verdun.

Les contraintes de « Serval ». Faute de logistique, l’opération « Serval » se serait arrêtée au bout de deux jours, estime le général Barrera, qui s’était souvenu de la « Voie Sacrée ». La logistique, fonctionnelle au début, est devenue opérationnelle par la suite. La phase de reconnaissance offensive au Mali (11- janvier-7 février 2013) se caractérise par la rapidité de la manœuvre tactique et des élongations de zones de combat de 500 km à 1.500 km. Il s’ensuit une logistique des flux tendus, en limite de rupture, pour assurer : l’autonomie des groupements tactiques interarmes ; l’approvisionnement par voie aérienne et « poser d’assaut » ; le maintien d’un dispositif de santé évolutif. Il y a eu en effet : ruptures de tirs d’artillerie pendant 2 heures, faute d’arrivage d’obus par avions puis hélicoptères ; « cannibalisation » de vieux camions maliens et entre véhicules français pour pallier les divers ennuis mécaniques. Dans son « barda » de 40 kg, chaque combattant n’emportait que 2 jours de réserve d’eau, alors que la température atteignait 50° C. Il a fallu assurer l’acheminement de 20 t d’eau par jour. Par précaution, 70 t de pièces détachées pour hélicoptères ont été acheminées lors du départ de France. A partir du 8 février, la brigade Serval, stabilisée, a pu rattacher ses unités à des bases logistiques à Bamako, Gao et Tessalit. Le soutien a reposé sur : des approvisionnements par voie routière avec des trajets de 4 à 6 jours aller-retour ; la création et la consolidation des stocks ; un maillage santé stabilisé ; une maintenance de proximité pour les matériels. Outre le ravitaillement des troupes tchadiennes, il a fallu procéder aux évacuations sanitaires des blessés et des cas de gastro-entérite et de coups de chaleur. Le « soutien de l’homme », pour durer, n’a pas été oublié : 1 oignon (vitamines complémentaires de la boîte de ration) et 1 bière légère par personne et par semaine ; une douche tous les 3 jours ; 5 minutes de communication aux proches par  semaine dans les PC. La France dispose d’une organisation logistique modulaire et interopérable, mais le système D (débrouillardise sans moyens conséquents) persiste et l’aide des alliés devient incontournable (avions gros porteurs), estime le général. Enfin, l’externalisation de certains services logistiques reste limitée, en raison des mines et de l’intensité des combats.

Conditions du succès. Les enseignements de « Serval » ont été pris en compte lors de l’opération « Sangaris » et du soutien à partir de Bangui, précise le colonel Ramasco. Le détachement logistique a dû soutenir 1.800 personnels, 750 véhicules, dont 191 blindés, et 15 aéronefs. Pays enclavé à 6.000 km de la France, la Centrafrique est desservie à partir du Cameroun par un grand axe routier et des routes secondaires. Pendant la saison des pluies (mi-juin/mi-décembre), le temps de trajet étant multiplié par 3, leur observation par satellite météorologique est indispensable. Le camp militaire de M’poko (Bangui), où atterrissaient les avions gros porteurs (Antonov et C17), ayant été attaqué, le détachement de soutien a entretenu un dialogue permanent avec le Centre de planification et de conduite des opérations à Paris. Au niveau opératif (théâtre), la logistique opérationnelle représente 25 % de la force engagée. De son côté, le colonel Depré a présenté le retour d’expérience logistique pour maintenir un tempo élevé à l’opération « Barkhane ». Le bataillon logistique déployé doit remplir plusieurs critères : entraîner son personnel et entretenir les matériels ; être capable de conduire une mise en condition avant projection et de s’engager d’emblée ; intégrer les fonctions logistiques au niveau interarmées ; rester le pion unique de la manœuvre logistique.

Loïc Salmon

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Depuis les guerres napoléoniennes (1800-1814), l’arme du train permet aux forces terrestres de se projeter sur les théâtres d’opération et de mener leurs missions dans la durée. Elle garantit leur autonomie en organisant et coordonnant l’ensemble des mouvements et des ravitaillements. De leurs garnisons jusqu’au théâtre, elle achemine : une partie des moyens des forces, à savoir véhicules, pièces de rechange, carburants et munitions ; les ressources nécessaires à la vie en opération, c’est-à-dire vivres de combat, eau, ameublement et couchage de campagne, effets de protection balistique et vêtements  spécifiques. Sur le théâtre d’opération, l’arme du train met en place les zones logistiques et assure l’acheminement des ressources vers les zones de combat.




Le RAID, 30 ans d’interventions

Unité spéciale de la Police nationale, le RAID a pour missions de se confronter à la démence d’un désespéré, de protéger des personnalités, en France ou à l’étranger, et de s’opposer à un tueur fou ou des groupes terroristes.

Son acronyme résume son mode opératoire : Recherche, Assistance, Intervention, Dissuasion. Cet ouvrage le fait découvrir de l’intérieur, notamment par une vingtaine de témoignages de policiers qui y ont servi. Fondé en 1985, le RAID acquiert une réputation mondiale lors de l’affaire de l’école maternelle Comandant Charcot de Neuilly-sur-Seine, huit ans plus tard. Un forcené, armé et bardé d’explosifs, qui détient 23 enfants et leur institutrice, sera neutralisé au bout de 46 heures, après l’échec de laborieuses négociations auxquelles a participé Nicolas Sarkozy, à l’époque maire de Neuilly et ministre du Budget. En 2015, le RAID emploie 180 personnes dans le site de Bièvres (banlieue parisienne) et 140 autres en province. Le site, situé à proximité de la base aérienne de Villacoublay, abrite également la compagnie CRS 8 qui assure sa sécurité. Depuis le rattachement de la Gendarmerie au ministère de l’Intérieur en 2009, le RAID et le GIGN (Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale) effectuent des tâches similaires, tout en conservant leurs domaines de compétences. Ainsi, ils peuvent intervenir tous deux dans les trains, participer à des négociations difficiles en France et à l’étranger et assurer des formations à leurs homologues étrangers. Toutefois, le RAID se réserve les interventions contre des forcenés en zone « Police » et dans l’Eurostar (tunnel sous la Manche) et le métro. Il protège les installations nucléaires du Commissariat à l’énergie atomique et du groupe Areva ainsi que les ambassades de France en Afghanistan et au Liban. De son côté, le GIGN intervient contre des forcenés en zone « Gendarmerie », protège les centrales nucléaires de production d’électricité d’EDF et l’ambassade de France en Irak. Il dirige les actions de contre-terrorisme maritime avec la Marine et de contre-terrorisme aérien, pour lequel le RAID peut le seconder. Tous deux font partie de la Cellule interministérielle de négociation armée au profit du ministère des Affaires étrangères, pour gérer les enlèvements de ressortissants français à l’étranger. La coopération du RAID avec certaines unités du ministère de la Défense porte sur les échanges de savoir-faire : art de la cache et de l’enfouissement du 13ème Régiment de dragons parachutistes contre pose de balises et infiltration urbaine ; tir à très longue distance et maniement d’explosifs du 1er Régiment de parachutistes d’infanterie de marine contre action dans les tunnels et sur les moyens de transport urbain ; franchissement vertical, tir embarqué et tir en milieu désertique des Commandos de marine contre art de la négociation. Le RAID s’entraîne aussi avec le « Special Air Service » britannique et l’équipe de sauvetage d’otages du FBI américain. Pour conserver sa jeunesse, il limite l’affectation de ses personnels à deux mandats de cinq ans. Le reclassement s’avère compliqué, sauf pour les spécialistes du renseignement qui entrent à la Direction générale de la sécurité intérieure. D’autres intègrent le Groupe de sécurité de la présidence de la République ou deviennent attachés de sécurité intérieure dans les ambassades. Certains grands chefs entament une carrière préfectorale ou offrent leurs services au secteur privé.

Loïc Salmon

Les spécialistes de la gendarmerie

DCRI : anticiper les menaces futures

Sécurité : gestion des expatriés français en cas de crise

« Le RAID, 30 ans d’interventions » par Jean-Marc Tanguy. Éditions Pierre de Taillac, 260 pages, plus 150 photos, prix 26,90 €




Les gendarmes du ciel

Trois générations ont déjà servi à terre et à bord des neuf types d’aéronefs des forces aériennes de la gendarmerie (FAG), depuis leur création en 1953.

Pendant ce temps et au prix de 25 personnels morts en service commandé, les FAG ont totalisé près de 750.000 heures de vol, au cours de 830.000 missions opérationnelles, portant notamment secours à 300.000 personnes. L’avion léger a été rapidement abandonné au profit exclusif de l’hélicoptère. L’aventure des FAG commence en 1950, quand le chef d’escadron Fouché, créateur des pelotons motocyclistes, découvre l’emploi des hélicoptères par la police de New York. Trois ans plus tard, les États-Unis acceptent de fournir des appareils à la France pour les secours ou évacuations sanitaires pendant la guerre d’Indochine. Au cours des six mois de la bataille de Dien Bien Phu (novembre 1953-mai 1954), les pilotes des armées de Terre et de l’Air et de la Gendarmerie effectuent 1.317 heures de vol en opération, pour 782 missions et 2.478 blessés évacués. Par la suite, les hélicoptères de la Gendarmerie seront peints en bleu pour les différencier de ceux de l’armée de Terre (kaki). Leurs opérations de secours en montagne donneront naissance à « l’hélitreuillage ». La longueur du câble est passée de 25 m sur l’hélicoptère Alouette III à 90 m sur l’EC145, permettant des opérations de treuillage et de dépose/récupération au-dessus de 2.000 m. Rien que dans le massif du Mont-Blanc, les FAG ont totalisé à la fin de 2014 : 4.343 missions de secours ; 4.488 personnes secourues ; 8.620  hélitreuillages ; 28.983 posés en haute montagne (Alouette II et III, Écureuil et EC145).  Aujourd’hui, les FAG disposent de 29 bases opérationnelles : 23 en métropole et 6 en outre-mer. Disponibles à 85 %, les aéronefs des FAG sont dotés d’équipements renforçant leurs capacités opérationnelles : nombreuses liaisons radio directes ;  gestion automatisée du pilotage ; facilité des déplacements grâce à une cartographie embarquée ; descente en rappel ou corde lisse ; treuils. Leurs missions sont multiples : sécurité routière ; appui lors d’un transfèrement judiciaire par voie terrestre, pour éviter  les tentatives d’évasion ; reconnaissance de zones sensibles ; maintien de l’ordre (renseignement en direct de l’autorité) ; surveillance du réseau SNCF ; vols de reconnaissance et de surveillance générale du territoire national. Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis, les FAG participent à la sécurisation des grands évènements internationaux de types sommets du G8, du G20 et de l’OTAN, 60ème et 70ème anniversaires du débarquement de 1944, avec transport d’éléments d’intervention et d’appui, dont des tireurs embarqués. Elles contribuent aux enquêtes judiciaires : recueil de renseignement et recherches d’indices, de malfaiteurs et de personnes disparues. L’hélicoptère est en effet souvent sollicité pour préparer une mission de police avec le Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale ou le RAID (Police nationale). Sur le plan international, le Commandement des forces aériennes de la gendarmerie nationale a conclu des accords avec ses homologues marocain (formation et entraînement) et allemand (échanges de procédures technico-opérationnelles). Enfin, il développe des liens de coopération avec les unités aériennes de police d’Afrique du Sud, du Botswana et de Namibie.

Loïc Salmon

Gendarmerie : un musée national directement accessible

L’histoire de l’Aviation légère de l’armée de terre 1794-2014

Drones civils : avantages, mais aussi sources de menaces complexes et évolutives

« Les gendarmes du ciel », ouvrage collectif. Éditions Pierre de Taillac, 240 pages, 450 photos, 35 €.




13 ème Régiment de dragons parachutistes, de la cavalerie aux forces spéciales

Ouvrir le feu signifie l’échec de la mission au 13ème Régiment de dragons parachutistes (RDP), où la discrétion est un impératif absolu ! Décoré de la croix de la Valeur militaire avec trois palmes,  il est en effet chargé du renseignement pour les grands chefs militaires et les décideurs politiques.

Ce livre, abondamment illustré et rempli de témoignages d’anciens qui y ont servi, présente les particularités de ce régiment blindé, breveté parachutiste en 1952. Héritier des « dragons de l’Impératrice » (Eugénie), il a, depuis 1959, pour marraine Alix, princesse Napoléon, qui en sera faite « 1ère classe d’honneur »…40 ans plus tard. Compte tenu des expériences des patrouilles américaines de reconnaissance dans la profondeur, du Groupement de commandos mixtes aéroportés pendant la guerre d’Indochine et du 11ème Régiment de parachutistes de choc pendant celle d’Algérie en matière de renseignement sur les arrières de l’adversaire, le 13ème RDP est transformé en « régiment de recherches à participation interarmes » en 1963. A l’époque, l’affrontement total avec l’URSS paraissant inéluctable, il a pour mission d’acquérir le renseignement sur l’avancée des chars soviétiques et tchèques. Malgré la construction du mur de Berlin en 1961, les accords internationaux stipulent que les forces d’occupation françaises, britanniques, américaines et soviétiques ont accès à toute la ville, à l’Ouest comme à l’Est. Les hommes du 13ème RDP profitent alors de l’implantation de la Mission militaire de liaison à Postdam au milieu du Groupe des forces soviétiques en Allemagne. Les escadrons de recherche reçoivent très tôt des postes de radio utilisant des ondes ionosphériques à 500 km de distance. Rattaché à la 1ère Armée, le 13ème RDP relie les fonctions « recueil », « traitement » et « diffusion » du renseignement par les techniques de transmission les plus nouvelles, afin de répondre aux évolutions du contexte d’emploi. Les procédures et dispositifs opérationnels sont mis au point lors d’exercices OTAN. Ainsi, de nombreuses équipes autonomes, composées d’une cellule d’observation (1 officier et 1 observateur) et d’une cellule radio (1 sous-officier-radio et 2 soldats), sont mises en place par héliportage ou parachutage jusqu’à plusieurs centaines de km en territoire adverse. Elles s’enterrent profondément dans des caches et y vivent plusieurs semaines. Leurs messages chiffrés permettent de déduire le volume, la direction et l’identification des unités adverses. La récupération des équipes, dans un laps de temps variable selon les conditions tactiques, se fait par hélicoptère ou même par une « exfiltration » qui peut durer deux à trois semaines. Cela implique un entraînement à la survie dans les conditions les plus extrêmes. Cette expérience sera mise à profit en Afrique et au Moyen-Orient. Dans les années 1980, sont mis en œuvre un système d’aide au traitement des informations, à la gestion et au commandement des équipes de recherche ainsi que l’automatisation de la diffusion du renseignement, du capteur à l’employeur. Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis, le 13ème RDP est rattaché au Commandement des opérations spéciales et s’entraîne avec le 1er Régiment de parachutistes d’infanterie de marine et le 4ème Régiment d’hélicoptères des forces spéciales. Tous sont déployés en Opex.

Loic Salmon

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Forces spéciales : création du commando Ponchardier de la Marine nationale

« De la cavalerie aux forces spéciales » par Jean-Dominique Merchet. Éditions Pierre de Taillac, 208 pages, 35 €.