Renseignement : les archives secrètes françaises et allemandes de la seconde guerre mondiale accessibles

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Les archives du contre-espionnage en Afrique du Nord (1930-1944), des services de renseignement de la France Libre (1940-1944) à Londres, de la police de Vichy, de la Gestapo, des tribunaux militaires allemands et des dossiers d’agents de l’Abwehr (Service de renseignement militaire allemand) sont, en partie, accessibles au public.

Certaines ont été présentées à la presse, le 16 mars 2016 au château de Vincennes (banlieue parisienne), par des archivistes et des historiens du Service historique de la défense. (SHD). L’exploitation de ces archives, lancée en janvier 2013, fait l’objet d’un numéro spécial de la revue Les chemins de la Mémoire du ministère de la Défense intitulé : « Dans les archives secrètes de la seconde guerre mondiale ».

La Résistance. Quelque 500 m de linéaires de documents du Bureau central de renseignement et d’action (Londres), de la Direction de la sécurité militaire, des autres services spéciaux et des réseaux de résistance ont été versés au SHD en 1999, par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Dans un avant-propos de la revue, son directeur, Bernard Bajolet, rappelle que les missions de la DGSE consistent à informer les autorités politiques de l’état de la menace extérieure, qui pèse sur la France, sa population et ses intérêts à l’étranger, et à les éclairer sur les enjeux internationaux. Les archives allemandes, récupérées après 1945, ont été exploitées par les services de renseignement français, notamment pour rechercher collaborateurs et criminels de guerre. Les nombreux documents présentés à la presse donnent une idée du recrutement des Forces françaises libres et du fonctionnement des actions clandestines. Ainsi, des prisonniers de guerre français, évadés des camps allemands et ayant franchi la frontière lituanienne, ont été internés dans les prisons soviétiques. Libérés après le déclenchement de l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht en 1941, ils rallient, pour la plupart, les rangs de la France libre. Par ailleurs, ont été présentés des textes courts dactylographiés sur les échanges radiotélégraphiques entre la centrale de Londres ou d’Alger et les réseaux implantés en France occupée. Leur furent affectés, en 1943 et 1944, des opérateurs radio formés et infiltrés secrètement pour émettre et/ou recevoir, en alphabet morse, des messages cryptés sur un poste dédié. Textes officiels, organigrammes et comptes rendus de missions mettent en lumière l’organisation et l’activité des services spéciaux français et allemands. Les comptes rendus d’interrogatoires, relevés d’écoutes téléphoniques et documents interceptés rappellent les méthodes de contre-espionnage. Les services s’observaient mutuellement pour percer les secrets de leurs pratiques respectives. Les archives des services français de l’entre-deux-guerres  et du régime de Vichy, saisies par les Allemands en 1943, ont été récupérées par l’armée soviétique en 1945 et restituées à la France en 1984.

Les « personnalités ». Les services des deux bords constituaient des dossiers sur toutes les personnes en vue de la société civile, parfois pour les recruter. Ainsi, une fiche de l’Abwehr sur la créatrice de mode Coco Chanel, non signée de sa main, précise qu’elle a été approchée par le lieutenant Niebuhr en 1941. Un autre document du Deuxième Bureau français (1944) indique qu’elle a été, en 1942-1943, « la maîtresse et l’agent du baron Guenter von Dinklage », ancien attaché à l’ambassade d’Allemagne à Paris en 1935. Une  fiche de la sécurité militaire d’Alger (1943) fait état des indiscutables sentiments nationaux, du dévouement et du désintéressement de la chanteuse américaine Joséphine Baker et indique qu’elle pourrait « rendre de très grands services dans l’étude des milieux des grands Chefs marocains » qu’elle connaît bien. Après la chute du Reich, le contre-espionnage français a longuement interrogé le lieutenant Roland Nosek, chargé en 1940 de suivre les troupes allemandes dans leur progression vers l’Ouest et d’étudier les possibilités d’activité de la police de sûreté (SIPO-SD) dans les futurs territoires occupés. Parlant couramment français et spécialiste du renseignement « mondain », il a commencé par collecter des renseignements politiques en France. Son interrogatoire a notamment porté sur ses relations avec les milieux artistiques français, des généraux et des personnalités du gotha. Parmi celles-ci, figure un prince de Rohan, autrichien comme lui, rencontré à Paris en 1943 et qui avait joué un rôle important dans le parti nazi de son pays avant son annexion par l’Allemagne en 1938.

« L’ennemi de l’intérieur ». En 1940, la Gestapo compte 500 agents en France chargés de traquer les opposants politiques allemands émigrés (communistes et démocrates-chrétiens). La collaboration est facilitée par le fait que les services de police allemand et français se connaissent depuis les années 1930. L’exploitation de leurs archives donnent un éclairage sur leurs techniques et leurs priorités fin 1943 : le génocide des Juifs ; les réfractaires au Service du travail obligatoire en Allemagne ; la lutte contre la Résistance, en infiltrant ses réseaux. Dès 1941, le bulletin hebdomadaire de presse de l’Institut des questions juives écrit notamment que  « les juifs, toujours à l’affût des grands moyens publicitaires (…) sentirent, avec leur flair destructeur coutumier, le parti qu’ils pouvaient tirer d’un journal ». Par ailleurs, le réseau Alliance, dépendant de l’Intelligence Service (service de renseignement britannique), sera démantelé par la police française en 1942-1943. Parmi ses 2.405 agents, plus de 400 seront exécutés en 1944. En outre, dans le procès-verbal de son interrogatoire de 1948, Klaus Barbie, chef de la SIPO-SD de Lyon, qui ne sera jugé en France qu’en 1987, déclare « pendant ma présence à Lyon, j’ai traité en particulier l’affaire Hardy et l’affaire (Jean) Moulin », lequel sera capturé, torturé et laissé pour mort. Enfin, une notice technique précise que l’AST (service de contre-espionnage de l’Abwehr) d’Arras, «  ange gardien des V1 », a pour missions de surveiller les terrains de lancement de ces bombes volantes dans le Nord de la France et d’y convoyer les engins depuis la frontière allemande.

Loïc Salmon

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Centre unique d’archives du ministère de la Défense le Service historique de la Défense (SHD) regroupe ceux des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et de la Gendarmerie nationales. Il a pour missions : le contrôle scientifique et technique des archives courantes ; le contrôle scientifique et technique, la collecte, la conservation et la gestion des archives intermédiaires de la défense qui relèvent de sa compétence ; la collecte, la conservation et la gestion des archives définitives de la défense ; la collecte, la conservation et la gestion des autres documents qui sont attribués ou remis au ministère de la Défense, à titre onéreux ou gratuit ; la communication des archives de la défense et leur mise en valeur ; l’instruction des demandes de communication, par dérogation, des archives de la défense ; la gestion des bibliothèques qui relèvent de sa compétence ; la gestion de la symbolique militaire. Enfin, le SHD contribue aux travaux relatifs à l’histoire de la défense

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