Marines : se préparer au combat naval de haute intensité

Agir dans la complexité qui s’impose à nous, trouver chez les autres ce qu’on n’a pas et se battre avec ce qu’on a après une longue réflexion en amont.

Ces conditions de la victoire sur mer ont été exposées par l’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine, au cours d’un colloque organisé, le 17 octobre 2022 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique et la Sogena (Société d’organisation et de gestion d’événements navals dont le salon Euronaval à Paris). Sont également intervenus : le vice-amiral d’escadre Didier Piaton, N°2 du Commandement maritime allié de l’OTAN ; Bryan Clark, directeur de recherche au centre de recherche américain Hudson Institute ; Frédéric Le Lidec, directeur de la recherche, du développement et de l’innovation chez Naval Group.

Retour du combat à la mer. Le concept de l’attaque de la mer vers la terre a vécu, souligne l’amiral Vandier. Il faut à nouveau se préparer à la violence du combat entre unités navales, laquelle est passée de 400 morts à la bataille de Trafalgar (1805) à 1.400 morts pendant un affrontement de la seconde guerre mondiale. En outre, il faut vingt ans pour reconstruire ou construire une Marine de haute mer. Ainsi, celle de la Chine, en développement constant depuis 2015, devrait atteindre, en tonnage, le double de celui de la Marine américaine en 2035. Aujourd’hui, le groupe aéronaval français se trouve au contact d’une flotte russe en Méditerranée avec parfois des pointages radar (comportement hostile). Une frégate russe, chinoise ou turque parvient à naviguer dans les eaux internationales en face de Brest. Dès la sortie du port, il faut se préparer au combat et à tirer pour détruire l’adversaire. A Brest et par tout temps, l’escorte navale et aérienne protège le départ en patrouille de chaque sous-marin nucléaire lanceur d’engins. Après la guerre en Ukraine, le comportement de la Russie sera très différent. Il s’agit de se préparer à combattre en mode dégradé, sans GPS ni communication satellitaire. L’avion de chasse embarqué Rafale, quoique beaucoup plus performant que le Super-Etandard, passe très difficilement en mode dégradé, comme les sous-marins nucléaires d’attaque de nouvelle génération ou les frégates multi-missions (FREMM). Dans ce contexte, l’exercice interarmées, interalliés et inter théâtres « Polaris » de préparation opérationnelle à un engagement de haute intensité a mobilisé 6.000 militaires français et étrangers, dont 4.000 de la Marine nationale, du 18 novembre au 3 décembre 2021. Outre la volonté de se battre jusqu’au bout, il faut de la chance, expression ultime du talent acquis par une longue réflexion préalable, conclut le chef d’état-major de la Marine.

Leçons de la guerre en Ukraine. Le Commandement naval de l’OTAN exerce un effet de dissuasion et une capacité de réaction au profit des États membres, explique l’amiral Piaton. Il assure la fusion des informations recueillies par les Marines de vingt pays et évalue en permanence les rapports de forces en Atlantique. Dès le début de la crise ukrainienne, il a suivi les déplacements de la Marine russe, de la Baltique au Pacifique et en mer Noire, et a établi une corrélation entre les mouvements des forces et les exercices terrestres, dès fin 2021. La frontière entre les forces russes et celles de l’OTAN n’existe pas. En raison de son soutien officiel à l’Ukraine, l’OTAN, qui n’est pas en guerre contre la Russie, a mené une action coordonnée pour renforcer son flanc Est. La gestion opérationnelle de la crise vise à éviter toute escalade et de donner à la Russie un prétexte pour en rendre l’OTAN responsable. Sur le plan naval, il s’agit de se coordonner face aux manifestations brutales, comme la présence de mines dérivantes en mer Noire ou l’attaque de gazoducs au large de la Scandinavie. Le maintien de la supériorité opérationnelle, à raison de trois contre un, repose sur l’expertise de tous les Alliés du flanc Est, de la Norvège à la Turquie, et sur la coordination de 200 bâtiments de combat. Plusieurs enseignements sont tirés de la guerre en Ukraine : création de zones de déni d’accès par l‘allonge des armes et la furtivité des plateformes navales ; détermination de cibles terrestres à partir d’armes navales ; ciblage d’objectifs navals à partir d’armes côtières. L’entrée en combat de haute intensité se ferait de façon soudaine, sans choisir le moment ni le lieu, ou par réaction à une provocation délibérée, comme le tir de la première torpille ou du premier missile. La Marine russe a déjà subi des revers, à savoir les pertes du croiseur Moskva et de l’île aux Serpents en mer Noire. Sa supériorité de fait se trouve limitée par des frappes parties de la terre, interdisant toute intervention amphibie. L’article V de l’Alliance Atlantique sur la défense collective implique le maintien de la supériorité navale par une volonté commune et la rapidité de décision de 30 nations en quelques heures. Il s’agit de durer et bénéficier de la mer pour la logistique de l’Union européenne, alors que les forces russes souffrent des retards de livraisons de munitions et rencontrent des difficultés de coordination. Les forces ukrainiennes reçoivent des technologies de pointe, à savoir armes à longue portée, dispositifs de brouillage et drones. La Marine russe renouvelle sa composante sous-marine, mais celles de l’OTAN modernisent la lutte anti-sous-marine, notamment avec les FREMM françaises et italiennes. La supériorité opérationnelle de l’OTAN s’entretient par des exercices interalliés comme « Polaris » (voir plus haut) et « Orion », qui mobilisera 10.000 soldats en 2023.

Stratégie navale américaine. La guerre russo-ukrainienne a modifié la stratégie américaine, estime Bryan Clark. La coopération militaire apportée à l’Ukraine par les pays européens, dont la France, facilite une action contre la Russie, sans engagement militaire des États-Unis qui interviennent par leur intermédiaire. La neutralisation du croiseur russe Moskva démontre l’efficacité des armes de précision peu onéreuses et des réseaux de surveillance commerciaux. Elle s’est déroulée en plusieurs phases. D’abord, deux missiles ukrainiens, tirés depuis la terre, provoquent une explosion. Ensuite des drones ukrainiens leurrent la défense anti-aérienne du croiseur. Puis, des missiles de croisière antinavires Neptune, lancés depuis la côte, le frappent. Enfin, le Moskva coule au cours d’une tempête lors de son remorquage vers le port de Sébastopol (Crimée). En conséquence, la Marine américaine va recourir davantage aux unités navales et aériennes sans équipage. Il ne s’agit plus d’empêcher une agression mais d’être efficace, notamment face à la Chine dont la Marine a atteint un niveau équivalent à celles des États-Unis et des pays de l’Union européenne. La Chine, indique Bryan Clark, évolue dans une « zone grise », à savoir montrer sa force mais ne pas l’utiliser dans les scénarios d’invasion de Taïwan. A une dissuasion par déni d’accès, les États-Unis préfèrent la création d’un sentiment d’incertitude quant à une victoire chinoise, afin de saper la détermination de la Chine comme au temps de la guerre froide de l’OTAN contre l’URSS (1947-1991).

Loïc Salmon

Selon Frédéric Le Lidec, les études portent sur des drones océaniques, catamarans ou non, (30-40 m de long) et sous-marins (10-15 m). Il s’agit d’accroître l’endurance du navire en réduisant son exposition en zone hostile et aussi de projeter des drones en toute sécurité, quel que soit l’état de la mer. En 2020, Naval Group a procédé à des expérimentations sous l’eau et dans les airs pour protéger la plongée d’un sous-marin. Grâce à l’intelligence artificielle, le drone doit pouvoir traiter et transmettre des données au commandement, en vue de la décision la plus appropriée à la situation tactique. Malgré l’autonomie du drone, le marin doit pouvoir reprendre la main sous faible préavis, grâce à des règles simples et compréhensibles. Le déploiement de petits drones en essaims représente une menace, dont il faut se prémunir, mais aussi des opportunités tactiques, s’ils sont concentrés ou dispersés. Leur mise en œuvre doit toujours relever du commandement.

Marines : outils politiques et de projection de puissance

Ukraine : hégémonie navale russe en mer Noire

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine




Stratégie : les métaux « critiques », enjeux de sécurité pour les États-Unis et de puissance pour la Chine

L’importation de minerais dits « critiques », indispensables aux industries civiles et de défense, crée une dépendance considérée par les États-Unis comme une menace pesant sur la sécurité nationale, la politique étrangère et l’économie. Pour la Chine, qui en possède, en raffine et investit dans leur production à l’étranger, ils sont devenus des éléments de richesse et de puissance.

Ce thème a fait l’objet d’une visioconférence organisée, le 21 septembre 2022 à Paris, par l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont notamment  intervenus : David Amselem, cartographe chez Cassini Conseil ; Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’IRIS. Guillaume Pitron, auteur du livre « La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique », fournit des informations complémentaires dans l’interview qu’il a accordé à l’IRIS le 26 juillet 2018.

Le contrôle des industries du futur. Les éoliennes, panneaux photovoltaïques, moteurs électriques et outils électroniques utilisent une trentaine de métaux rares, comme le tungstène et le cobalt, mais aussi d’autres moins connus comme le samarium, le gadolinium ou le dysprosium, indique Guillaume Pitron. Leur extraction coûte très cher et dégrade l’environnement. C’est pourquoi les États-Unis et l’Australie, qui disposent d’importantes réserves, n’ont pas toujours souhaité en poursuivre la production. En revanche, la Chine à investi à perte pour soutenir la pérennité de leur exploitation. Comme l’Indonésie et l’Afrique du Sud, elle n’a pas exporté les minerais vers les pays clients et a développé localement une filière intégrée. En raison de la disponibilité des ressources en Chine, les industriels occidentaux ont accéléré pendant plusieurs décennies les délocalisations de leurs outils de production, accompagnées de transferts de technologies et de brevets. La Chine est ainsi parvenue à dominer l’ensemble de certaines filières utilisatrices de métaux rares dans les nouvelles technologies de l’énergie et du numérique. Jusque dans les années 1980, la France avait développé l’extraction du tungstène, du manganèse et du zinc et était devenue alors l’un des principaux pays producteurs d’antimoine et de germanium. Outre la richesse de son sous-sol en Bretagne et dans le Massif central et les Pyrénées, elle dispose de réserves exploitables dans certaines zones économiques maritimes exclusives (Polynésie française et Wallis-et-Futuna).

L’inquiétude américaine. La chute de l’URSS et la fin de la guerre froide ont incité les administrations américaines à privilégier les approvisionnements de métaux sur les marchés mondiaux moins onéreux, explique Emmanuel Hache. En conséquence, le nombre de mines métallifères actives est passé de 640 en 1991 à 278 en 2020. Entre 1991 et 2021, les productions nationales ont diminué dans diverses proportions : – 40 % pour le cuivre raffiné à partir de minerais ; – 39 % pour les minerais d’or ; – 18 % pour les minerais de fer ; – 13 % pour le zinc raffiné ; – 79 % pour l’aluminium primaire. En 2021, la production de métaux et de minerais métallifères aux États-Unis se répartit ainsi : minerais de cuivre, 35 % ; minerais d’or, 31 % ; minerais de fer, 13 % ; minerais de zinc, 7 % ; autres minerais, 14 %. Huit entreprises américaines figurent dans la liste des 50 premières compagnies minières du monde, classées par capitalisation boursière : Freeport-McMoran pour le cuivre (5ème rang mondial) ; Newmont pour l’or (7ème) ; Southern Copper pour le cuivre, le molybdène, l’argent et le zinc (9ème) ; Albemarle pour le lithium ; Cleveland-Cliffs pour le fer ; Alcoa pour la bauxite et l’alumine et plus grand producteur d’alumine après la Chine ; MP Materials pour les terres rares ; Hecla Mining pour l’or et l’argent et plus grand producteur d’argent des États-Unis. En 2021, le taux de dépendance extérieure des États-Unis dans la chaîne de production de l’aluminium s’établit à 75 % pour la bauxite importée surtout de la Jamaïque, 55 % pour l’alumine importé surtout du Brésil et 45 % pour l’aluminium importé surtout du Canada. La même année, le taux de dépendance des États-Unis aux importations de minerai et métaux varie de 25 % pour le lithium à 48 % pour le nickel, 75 % pour le cobalt et 100 % pour le graphite naturel, le manganèse, le rubidium, le strontium et le vanadium. La Chine satisfait plus de 50 % de la demande américaine pour plusieurs minerais et métaux (voir encadré). En septembre 2020, le président Donald Trump avait souligné la menace constituée par cette dépendance d’adversaires potentiels pour les besoins en métaux critiques. En février 2022, son successeur Joe Biden a durci la stratégie des États-Unis et défini des priorités : accroissement de la production nationale de minerais et de métaux primaires ; développement du potentiel de recyclage et de la récupération des métaux ; diversification des sources d’approvisionnement extérieurs auprès des pays alliés et partenaires des États-Unis. Pour compenser la dépendance de la Chine, la « diplomatie minière » se concentre sur le Canada, l’Union européenne, l’Australie et le Japon.

Le poids de la Chine. Selon Emmanuel Hache, les ressources dites « incontournables » de la Chine portent sur l’aluminium, le chrome, le cuivre, le fer et le nickel. Les ressources « avantageuses » incluent l’antimoine, l’étain, le tungstène et les terres rares. Sont considérés comme « stratégiques » pour les industries émergentes l’aluminium, l’antimoine, le cobalt, le lithium, le molybdène, les terres rares, le tungstène et le zirconium. Très dépendante des approvisionnements extérieurs, la Chine investit aussi directement à l’étranger dans les secteurs des minerais et métaux (voir encadré). Entre 2005 et 2013, elle a réparti le financement de projets surtout dans 9 pays : Australie, 33 % ; République démocratique du Congo (RDC), 6 % ; Russie, 5 % ; Pérou, 4 % ; Brésil 4 %, ; Iran, 4 % et Indonésie 3 %. Puis elle a modifié sa stratégie sur 9 pays entre 2014 et 2021 : Indonésie, 15 % ; Pérou, 12 % ; RDC, 8 % ; Canada, 6 % ; Guinée, 5 % ; Chili ; 5 % ; Australie, 4 %. La part du reste du monde a augmenté, passant de 41% à 45 %.

Loïc Salmon

Deux cartes de David Amsellem présentent la géopolitique des métaux. La première montre les principaux pays exportateurs de minerais vers les États-Unis pour plus de 50 % de la demande américaine : Chine pour l’antimoine, l’arsenic, le bismuth, le gallium, le germanium, le magnésium et les terres rares ; Canada, potasse et tellure (métalloïde argenté) ; Brésil, alumine et niobium ; Chili, rhénium ; Argentine, lithium ; Jamaïque, bauxite ; Mexique, strontium. La seconde carte indique les pays où la Chine investit dans des projets relatifs aux minerais et métaux : Indonésie pour l’acier, l’aluminium et autres minerais ; Malaisie, acier, aluminium et autres ; Singapour, acier ; Thaïlande, acier ; Viêt Nam, acier ; Laos, autres minerais ; Birmanie, acier ; Philippines, acier ; Australie, acier, cuivre, aluminium et autres ; Papouasie-Nouvelle-Guinée, acier et autres ; Bangladesh, acier ; Inde, acier et autres ; Iran, acier et autres ; Azerbaïdjan, acier ; Tadjikistan, aluminium ; Kazakhstan, cuivre, acier et autres ; Kirghizstan, autres ; Mongolie, acier ; Russie, acier, aluminium et autres ; Ukraine, acier ; Serbie, cuivre, acier et autres ; Bosnie, cuivre ; Grèce, aluminium ; France, aluminium ; Suisse, acier ; Allemagne, acier et aluminium ; Pays-Bas, autres ; Grande-Bretagne, acier et autres ; Algérie, acier ; Libéria, acier ; Sierra Leone, acier ; Guinée, aluminium et acier ; Mali, autres ; Ghana, autres ; Cameroun, acier ; Congo, cuivre et autres ; République démocratique du Congo, cuivre et autres ; Ouganda, cuivre et acier ; Tanzanie, autres ; Mozambique, autres ; Zimbabwe, acier et autres ; Namibie, autres ; Afrique du Sud, cuivre et autres ; Argentine, autres ; Bolivie, acier ; Guyana, aluminium et autres ; Venezuela, aluminium ; Pérou, cuivre et acier ; Équateur, cuivre ; Jamaïque, autres ; Mexique, autres ; Canada, cuivre, acier et autres ; États-Unis, cuivre.

Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique




Indo-Pacifique : les partenariats de sécurité des Etats insulaires

La diplomatie maritime de la France et de l’Union européenne (UE) vise à rassurer les micro-Etats de la zone indo-pacifique, vulnérables aux enjeux stratégiques, économiques, environnementaux et humains.

Ce thème a été abordé au cours d’une visioconférence organisée, le 19 avril 2022 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : Christian Lechervy, ambassadeur de France en Birmanie et ancien ambassadeur auprès de la Communauté du Pacifique ; le contre-amiral Jean-Mathieu Rey, commandant supérieur des forces armées en Polynésie française (Alpaci) ; Julia Tasse, chercheuse à l’IRIS et responsable du programme « climat, énergie, sécurité ».

Face aux puissances régionales. En raison de leurs alliances, il ne faut pas sous-estimer les micro-Etats du Pacifique qui représentent 10 % des pays membres de l’ONU, souligne l’ambassadeur Lechervy. Ils intéressent notamment Cuba, la Turquie, le Maroc et les Emirats arabes unis. A ces 15 Etats, en comptant le Timor oriental, s’ajoutent 10 territoires et d’autres entités diverses (voir encadré). Certains Etats non-souverains ont conclu des accords de coopération avec des organisations régionales, non-régionales ou même internationales dont l’ONU, l’OMS, l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est et la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique. Les parlements entretiennent des relations politiques entre eux. Certains accords portent sur la société civile et les entreprises. Les Etats-Unis redéfinissent leur stratégie dans la zone avec Hawaï, l’Australie, le Japon et la Corée du Sud. Comme la France en Polynésie, les Etats-Unis et Grande-Bretagne ont procédé à des essais nucléaires dans les Iles Marshall, débat récurrent. Depuis l’attaque imprévue de Pearl Harbor par le Japon en 1941, Washington veut éviter toute surprise de la part de Pékin. La bataille de Guadalcanal (1942-1943) dans les îles Salomon avait opposé les troupes du Japon à celles de l’Australie et des Etats-Unis. Or en 2019, l’Etat des Îles Salomon a établi des relations diplomatiques avec la Chine, suivies d’un accord de sécurité en avril 2022. Outre la coopération policière, cet accord, d’une durée de cinq ans et renouvelable, autorise le déploiement de moyens navals chinois de soutien. Dès 2006, la Chine avait procédé à des évacuations de ses ressortissants dans la région, démontrant sa capacité de projection civile mais aussi militaire. Les Îles Salomon constituent un point d’appui pour le grand projet chinois de « Nouvelles routes de la soie », qui inclut un volet de coopération militaire. Les Etats-Unis et la Chine veulent impliquer les Etats insulaires dans leur architecture de sécurité. Toutefois, ces deniers préfèrent se tenir à distance des grandes puissances et développer leurs capacités militaires (aérienne, navale et sous-marine). L’Espagne, le Portugal, l’Allemagne et les Pays-Bas se sont implantés dans le Pacifique pendant plusieurs décennies, mais la France y maintient une présence depuis un siècle. Au cours du premier semestre 2022, dans le cadre de sa présidence du Conseil de l’Union européenne (UE) et pour se positionner comme une puissance d‘équilibre, elle a organisé : le Forum sur la sécurité maritime : le One Ocean Summit sur la protection et la gestion durable des océans ; le Forum ministériel pour la coopération dans l’Indo-Pacifique, incluant l’UE, le Japon, l’Indonésie et la Nouvelle-Zélande.

Présence militaire française. La moitié des sous-marins en service dans le monde se trouve dans le Pacifique, indique l’amiral Rey. Environ 2 millions de ressortissants français vivent dans la zone Indo-Pacifique, aussi vaste que l’Europe. Alpaci dispose de 7.000 militaires, 15 navires et 40 aéronefs, renforcés par des éléments métropolitains de passage, pour remplir ses missions de garde-côtes, d’action de l’Etat en mer dans la zone maritime exclusive et d’assistance humanitaire. Ainsi, outre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, la France a envoyé des secours, à partir de la Polynésie française, lorsque l’archipel de Tonga a été isolé du monde après une éruption volcanique et un tsunami en décembre 2021. En cas de conflit régional, Alpaci, représentant du chef d’Etat-major des armées, doit rechercher un règlement pacifique. Il s’entretient régulièrement avec son homologue chinois sur zone. La stratégie française des partenariats concerne les Etats-Unis, l’Inde, le Japon, Singapour, la Malaisie, l’Indonésie et le Chili.

Dérèglement climatique. Le changement climatique exerce un impact direct sur la sécurité, rappelle Julia Tasse. La submersion des infrastructures aériennes et maritimes sur le littoral d’une partie des îles entraîne des conséquences économiques. L’intensification des cyclones accroît le besoin de dispositifs de secours. La sècheresse accrue dans les zones cultivables, trop exploitées, aggrave les conditions de vie dans l’agriculture et les transports. Le blanchissement des côtes par le dépérissement du corail mène à une perte des bancs de poissons associés aux récifs. L’arrivée massive des flottilles de pêche des pays asiatiques entraîne une surpêche dans les eaux profondes et celles proches des côtes. Il s’ensuit une migration croissante d’une partie de la jeunesse des Etats insulaires vers la Nouvelle-Zélande, l’Australie et la Nouvelle-Calédonie, pour des raisons financières et économiques. Par ailleurs, précise Julia Tasse, la politique chinoise d’appropriation territoriale de la mer par l’occupation de récifs et la poldérisation d’atolls inhabités comme en mer de Chine ne peut s’appliquer dans le Pacifique. En effet, sa vaste étendue entraîne « une tyranie des distances », estime l’amiral Rey.

Loïc Salmon

Dans l’océan Indien, la présence de la France inclut : les départements de La Réunion et de Mayotte ; la collectivité des Terres australes et antarctiques françaises (Îles Kerguelen, Îles Crozet, Îles Saint-Paul-et-Amsterdam et Îles Eparses). Dans l’océan Pacifique, elle comprend trois collectivités d’outre-mer : Polynésie française (Îles de la Société, Archipel des Tuamotu, Îles Gambier, Îles Australes et îles Marquises) ; Wallis-et-Futuna ; Île de Clipperton. La Grande-Bretagne possède l’Île Pitcairn dans l’océan Pacifique et dispose du territoire de l’Archipel de Chagos dans l’océan Indien. Dans l’océan Pacifique, la présence des Etats-Unis inclut : l’Etat d’Hawaï ; des territoires (Guam, Samoa américaines, Île Baker, Île Howland et Récif Kingman) ; des réserves naturelles (Île Jarvis et Atoll Palmyra) ; les Îles Mariannes du Nord ; l’Atoll Johnson ; les Îles Midway ; l’atoll de Wake. Dans l’océan Indien, l’Australie inclut des territoires extérieurs : Îles Ashmore-et-Cartier ; Île Christmas ; Îles Heard-et-McDonald ; Îles Cocos. Dans l’océan Pacifique, elle est associée au territoire autonome de l’Île de Norfolk. Dans l’océan Pacifique, la présence de la Nouvelle-Zélande inclut : les Îles Chatham ; le territoire de Tokelau ; les Etats en libre association des Îles Cook et de Niue. La Papouasie-Nouvelle-Guinée inclut le territoire de Bougainville. Les Philippines incluent la région autonome de Bangsamoro. Le Chili est présent dans l’Île de Pâques et l’Antarctique. L’Indonésie inclut la Nouvelle-Guinée occidentale. Dans l’océan Indien, l’Etat de l’île Maurice inclut la région autonome de Rodrigues et la Tanzanie l’entité administrative autonome de Zanzibar.

Stratégie : l’action de la France dans la zone indopacifique

Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Armée de l’Air et de l’Espace : missions « Heifara » et « Wakea » dans le Pacifique




Union européenne : présidence française, acquis de la défense

L’engagement écrit de nouveaux financements pour l’acquisition de capacités de défense, obtenu lors de la présidence de la France au premier semestre 2022, manifeste le réveil stratégique de l’Union européenne (UE).

Ce dernier et la « boussole stratégique », actualisée en cohérence avec le nouveau concept stratégique de l’OTAN, ont été présentés à la presse, le 7 juillet 2022 à Paris, par Alice Guitton, directrice générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées.

L’Europe puissance. Véritable Livre blanc de la défense de l’UE à l’horizon 2030, la boussole stratégique a été adoptée par les 27 Etats membres. L’invasion de l’Ukraine, le 22 février, a rendu nécessaires la crédibilité de l’OTAN et sa coordination avec l’UE pour dissuader la Russie d’attaquer l’un des membres de l’Alliance atlantique. La boussole stratégique sera mise en œuvre et déclinée en liaison étroite avec la République tchèque puis la Suède, qui succèdent à la France à la tête du Conseil européen jusqu’au 30 juin 2023. Elle porte d’abord sur une capacité de déploiement rapide, adossée à des processus de décision plus flexibles, plus réactifs et plus adaptés aux besoins des pays partenaires. Les missions PSDC (politique de sécurité et de défense commune) seront rénovées pour permettre des coopérations structurelles, plus en soutien des besoins de souveraineté des partenaires de l’UE et des modalités d’actions. Un investissement de l’ensemble des Etats membres doit garantir un accès sûr à l’espace, au cyber et à la haute mer, domaines contestés, avec les lancements d’une présence maritime coordonnée dans l’océan Indien et d’une stratégie spatiale avec l’exercice Aster X, tenu à Toulouse le 4 mars. Outre la zone indopacifique, l’accent a été mis sur les Balkans et l’Afrique. Le dialogue entre l’UE et les Etats-Unis a repris en matière de sécurité et de défense. Conçue pour la gestion de crise dans les Balkans ou en Afrique, la « Facilité européenne pour la paix », instrument extrabudgétaire créé en 2021, visait d’abord à financer les équipements et armements des troupes des EUTM (missions de formation de l’armée d’un pays tiers). Depuis, elle a été mobilisée pour fournir des armes à l’Ukraine pour un montant de 2 Mds€.

La BITD européenne. Des réponses urgentes ont été apportées pour combler les lacunes capacitaires. Lors de sa réunion des 24 et 25 mars et avant même l’adoption de la boussole stratégique, le Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement a demandé à la Commission européenne et à l’Agence européenne de défense de proposer des solutions de court et moyen termes pour soutenir et renforcer la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne. En outre, il a décidé de créer un « hub » (plateforme) en charge de l’innovation au sein de l’Agence européenne de défense. Par ailleurs et sur sa demande, la Commission européenne a proposé la création de deux nouveaux instruments d’incitation à l’acquisition conjointe d’équipements militaires. Le premier est un plan d’urgence pour réapprovisionner les stocks de matériels pour un montant de 500 M€ sur 2022-2024, soutenu par le budget de l’UE. Le second consiste en un programme européen d’investissements de défense pour faciliter l’achat conjoint, via des exemptions de taxe à la valeur ajoutée et des flexibilités réglementaires. Il offre la possibilité de mobiliser des financements du budget de l’UE pour renforcer la BITD. Même après la guerre en Ukraine, les dépenses de défense devraient continuer à augmenter de façon significative, estime Alice Guitton.

Loïc Salmon

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine

Océan Indien : espace de coopération internationale

Armée de l’Air et de l’Espace : imaginer et mettre en œuvre une défense spatiale




Missiles : conséquences de la guerre en Ukraine

 

Le maintien de l’excellence technologique en matière de missiles et de systèmes de défense anti-aérienne permettra d’apporter les solutions, au meilleur coût, pour assurer la souveraineté des Etats européens après la guerre russo-ukrainienne.

Eric Béranger, président-directeur général du groupe MBDA, l’a expliqué à la commission sénatoriale des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, le 1er juin 2022 à Paris.

A cette occasion, président de la commission, Christian Cambon, a rappelé l’importance de l’OTAN pour la défense de l’Europe, que la Suède et la Finlande ont demandé à y adhérer et que 70 postes dévolus à la France ne sont pas encore pourvus. En outre, après 44 jours de combat environ 7.000 personnes ont été tuées par des drones.

Premiers enseignements. L’attaque de la Russie contre l’Ukraine le 24 février a provoqué une prise de conscience collective européenne en termes de souveraineté, rappelle Eric Béranger. Cette dernière repose sur la liberté d’appréciation de situation, celle de la décision et celle de l’action, en vue de protéger un modèle de société. Cela implique une liberté totale pour employer des armements, les exporter ou les céder à des nations partenaires. La guerre en Ukraine utilise la technologie de pointe et la masse avec environ 2.500 munitions tirées par jour. Dès le 17 mars 2021, la ministre des Armées, Florence Parly, avait signalé une accélération des nouvelles menaces, y compris de haute intensité, à la même commission sénatoriale. En mars 2022, la « boussole stratégique » européenne a souligné la volonté d’encourager les achats d’équipements de défense au sein de l’Union, grâce au Fonds européen de défense. En France, cela nécessite une planification des ressources industrielles et financières, établie en concertation avec la Direction générale de l’armement et les armées, afin de déterminer les capacités et les moyens. La loi de programmation militaire 2019-2025 privilégie un modèle d’armée complet, face à toutes les menaces, et fixe l’objectif de 2 % du produit intérieur brut pour la défense en 2025.

Anticipation et contre-attaque. Il s’agit de combler les lacunes capacitaires d’ici à 2030 et s’adapter pour répondre aux menaces nouvelles et rapidement évolutives, souligne Eric Béranger. Celles-ci incluent les missiles hypersoniques (qui ralentissent à l’approche de leur cible), les cyberattaques, les essaims de drones pour saturer la défense anti-aérienne, et les attaques combinées. La lutte anti-drones comprend le détecteur (radar) et les effecteurs (projectiles, laser et drones tueurs par collision). En France, un industriel peut seulement stocker les éléments constitutifs des munitions. Aucun composant d’armement français ne vient de Chine. La dépendance en composants américains, graduée selon les programmes, est inexistante dans les programmes les plus sensibles. Les Etats-Unis ont établi un ordre de priorité des approvisionnements des matières premières pour l’industrie de défense et tentent de tirer profit du réarmement européen, notamment de l’Allemagne. Toutefois, la France maintient une capacité d’influence au sein de l’OTAN avec le Commandement suprême allié de la transformation (poste N°2) et la présence de 600 Français. Par ailleurs, l’industrie de défense doit rester vigilante face aux organisations non gouvernementales qui veulent la discréditer, vis-à-vis de divers comités de la Commission européenne, des banques et des jeunes talents. Mais leurs critiques se sont atténuées avec la guerre en Ukraine.

Loïc Salmon

Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations

MBDA : coopération industrielle européenne pour les missiles

Ukraine : stabilisation du front, défense sol/air française en Roumanie, vers une adhésion à l’OTAN des Suède et Finlande




Armée de Terre : comment faire la guerre autrement

La guerre asymétrique et la conflictualité au-dessous du seuil du conflit de haute intensité, par des Etats en compétition, modifient les modes d’action des forces terrestres, élaborés par la réflexion opérationnelle et l’innovation stratégique.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 10 février 2022 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Y sont notamment intervenus : le général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le général de brigade Ivan Martin, commandant l’Ecole d’infanterie et ancien attaché de Défense à Moscou (2018-2021) ; le professeur Pierre Pahlavi, Collège royal des forces canadiennes ; le général de brigade Eran Ortal, directeur du Dado Center (études interdisciplinaires des forces armées israéliennes) ; le général de brigade Joseph Hilbert, directeur de la formation de la 7ème Armée américaine.

La France. Plusieurs tendances lourdes caractérisent la conflictualité aujourd’hui, estime le général Schill. D’abord, la révolution numérique transforme les sociétés et fournit un arsenal de combat dans le cyber et l’espace extra-atmosphérique. L’armée de Terre doit pouvoir agir jusqu’à l’affrontement militaire direct, quel que soit le degré d’intensité. En raison de la confusion entre le front et l’arrière tactique, opératif et stratégique, tout engagement militaire aura des conséquences sur la logistique et le substrat national. La course aux armements produit un nivellement par le bas. L’accélération de leur développement et la facilité de leur acquisition permettent à de petits groupes d’affronter ou de contourner des armées nationales. La Chine, la Russie et l’Iran ont décidé d’inclure la puissance économique dans le domaine militaire pour remettre en cause l’équilibre issu de la seconde guerre mondiale, avec le risque d’un affrontement majeur. S’y ajoutent les Etats faillis, le terrorisme et les déséquilibres démographique et climatique. Les pays compétiteurs de la France, à savoir des adversaires potentiels, pratiquent la contestation par des actions violentes ou non. Grâce à une appréciation autonome de la situation, la France peut intervenir de façon limitée avec ses forces spéciales et son dispositif « Guépard » d’alerte permanente. Elle peut jouer le rôle de nation-cadre dans une coalition OTAN, de niveau européen ou ad hoc, grâce à un poste de commandement de corps d’armée avec sa capacité d’appui et de soutien et une division lourde. A l’avenir, la prévention et l’influence permettront de répondre, plutôt en Afrique, à un Etat en compétition ou en contestation, et de contribuer à la stabilisation, la construction sur le long terme et l’accompagnement. La Task Force européenne Takuba le fait au Sahel, alors que les sociétés militaires privées, type Wagner (russe), créent des déséquilibres destructeurs.

La Russie. Héritière de l’URSS qui n’a pas été vaincue militairement, la Russie lutte contre le modèle occidental susceptible de supprimer le statu quo, souligne le général Martin. Or la géopolitique de l’OTAN remet en cause son droit de regard sur le glacis constitué par les pays de l’ex-URSS. La Russie pratique une diplomatie de l’ambiguïté pour altérer la capacité d’analyse et la prise de décision de l’adversaire. Face à des crises, elle agit militairement en cas d’absence de solution politique. Elle reconstruit ses capacités militaires pour durer, face à une menace hypothétique à ses frontières, et se projeter au-delà. Depuis 1990, elle modernise sa défense sol-air (missiles hypersoniques et laser) pour se prémunir d’une agression extérieure. Ses forces terrestres accroissent leur puissance de feu et leur capacité d’action dans la profondeur. Ses forces navales défendent ses approches maritimes et effectuent des démonstrations de force en Europe. La Russie se ménage un espace de manœuvre et d’action dans tout le spectre, sous le seuil de la guerre nucléaire et du déclenchement de l’article 5 de l’OTAN (assistance mutuelle en cas d’agression). Elle compte sur les technologies de pointe pour surprendre l’adversaire et lui imposer son tempo pour le paralyser.

L’Iran. Pays à majorité chiite dans un environnement régional sunnite et arabe, l’Iran a l’impression d’être toujours attaqué, souligne le professeur Pahlavi. Pour préserver son indépendance contre toute ingérence ou menace de l’étranger, il ne peut compter que sur lui-même, en raison de l’affaiblissement de ses capacités militaires, consécutif à l’embargo sur les armes, et de son isolement diplomatique. Pour exporter son idéologie, il se constitue une zone tampon régionale et cible les faiblesses sociétales de l’Occident. Il développe tous les outils disponibles, notamment les cyberattaques, la manipulation de l’information et un programme balistique. Il se tourne vers les approches indirectes et hybrides pour éviter le combat frontal. La nostalgie de l’antique empire Perse, exprimée dès la seconde moitié du XXème siècle, se manifeste par son désir de reconnaissance sur la scène mondiale aux côtés de l’Europe et des Etats-Unis. La stratégie aux facettes multiples de l’Iran converge vers celles de la Chine et de la Russie, dont il se rapproche. Trop lier son destin aux leurs risque de porter atteinte à sa souveraineté.

Israël. Depuis les années 1980, Tsahal (forces armées israéliennes) a recouru à la puissance de feu à longue portée contre ses ennemis avec des résultats satisfaisants, mais cela ne suffit plus, explique le général Ortal. En effet, l’Iran, de plus en plus présent dans la région, leur en fournit, leur permettant ainsi de développer leur propre capacité offensive et leur donnant une liberté d’action. Cette dynamique d’échanges de tirs conduit Israël à une posture de défense anti-aérienne et limite sa capacité de manœuvre pour se protéger. Grâce à ses capteurs et ses réseaux, Tsahal doit pouvoir découvrir un ennemi qui se cache, intercepter ses projectiles, puis détruire ses lance-roquettes. Les opérations futures combineront rapidité et manœuvre dans la profondeur du territoire adverse.

Les Etats-Unis. Selon le général Hilbert, depuis l’effondrement du monde binaire de la guerre froide (1947-1991), le domaine de la conflictualité inclut l’espace, l’air, le cyber, la mer, la terre et le monde souterrain, dans des environnements de compétition, de crise et de conflit armé. Dans une compétition coûteuse en ressources financières, humaines et technologiques, il convient d’accroître l’interopérabilité des systèmes entre pays alliés et partenaires, grâce à des formations et des entraînements communs. De plus, il faut développer une capacité dissuasive de projection des forces terrestres, capables de déséquilibrer rapidement l’adversaire potentiel. En cas de de crise, il faut garder l’ascendant sur lui dans tous les domaines de la conflictualité pour lui faire comprenne que ses intérêts sont en jeu et que les Etats-Unis ne se battront plus jamais seuls. En outre, ils procéderaient à des tirs de précision dans les zones dont l’accès leur serait interdit. Si la situation évolue vers un conflit armé, la supériorité technologique et la prise rapide décision devraient permettre de l’emporter.

Loïc Salmon

Armée de Terre : prête dans un contexte stratégique incertain

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Ukraine : risques nucléaire, biologique et chimique

Menace d’emploi de l’arme nucléaire et risques d’ordres chimique et biologique en Ukraine, quoique réels, font partie de la rhétorique guerrière de la Russie.

En conséquence, le bataillon franco-belge déployé en Roumanie dans le cadre de la mission « Aigle » se prépare à ces scénarios, comme l’a indiqué l’Etat-major des armées (EMA) le 28 avril 2022 à Paris. De son côté, la Fondation pour la recherche stratégique a organisé une conférence-débat sur ces sujets, le 20 avril à Paris, avec Emmanuelle Maitre, chargée de recherche, et Elisande Nexon, maître de recherche.

La mission « Aigle ». Le bataillon d’alerte de la force de réaction rapide de l’OTAN, composé de 500 Français et 200 Belges, participe au renforcement de la posture dissuasive, défensive et non agressive sur le front oriental de l’Europe. La mission « Aigle » a été lancée le 28 février 2022, rappelle le colonel Pascal Ianni, porte-parole de l’EMA. Le bataillon s’entraîne aux gestes et au savoir-faire en cas d’attaques NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) avec des instructeurs du 2ème Régiment de dragons. La formation au combat en atmosphère viciée inclut l’étude des instruments de détection des risques, des protocoles de protection individuelle et des techniques d’attaques ennemies pour les contrer.

L’ombre du nucléaire. La mise en alerte des forces nucléaires russes par le président Vladimir Poutine dès le 27 février, soit trois jours après le déclenchement de l’attaque contre l’Ukraine, a été précédée d’avertissements réguliers de la part des dirigeants russes. Selon Emmanuelle Maitre, la Russie rappelle son statut de puissance nucléaire pour mener des opérations conventionnelles. Elle utilise la peur d’une escalade du conflit vers une confrontation nucléaire, afin de se protéger d’un niveau trop élevé d’intervention de l’Occident. Dans les années 1990 après son indépendance vis-à-vis de l’URSS, l’Ukraine a rétrocédé à la Russie 2.500 armes nucléaires tactiques et 1.000 ogives nucléaires de missiles intercontinentaux. Ses dirigeants avaient renoncé à la possession de l’arme nucléaire en raison de son coût prohibitif, du manque d’infrastructures pour la maintenir en condition opérationnelle et de l’absence de doctrine pour la justifier. En contrepartie, l’Ukraine a bénéficié d’une aide financière et du mémorandum de Budapest (1994), selon lequel les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie s’engagent à respecter sa neutralité et son indépendance. Cet accord, mis à mal par l’annexion de la Crimée en 2014, est remis en cause par le conflit. Selon sa doctrine, la Russie n’utilisera ses armes nucléaires que pour défendre son existence. Les récentes déclarations du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov devraient donc écarter la menace de leur emploi rapide en Ukraine.

Le biologique et le chimique. Depuis 2015, la Russie présente comme « américains » les laboratoires de recherches biologiques et chimiques situés en Ukraine. Depuis les années 2000, les Etats-Unis leur apportent un soutien financier pour éviter leurs contributions à des programmes à vocation offensive et pour renforcer les capacités mondiales de lutte contre les épidémies. Toutefois, les bombardements pourraient endommager leurs infrastructures et libérer accidentellement des produits chimiques dans l’atmosphère. L’interruption de l’alimentation électrique des congélateurs de cellules souches pourrait provoquer une contamination des personnels puis la propagation de maladies infectieuses.

Loïc Salmon

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Espace : dangerosité du milieu et défense en coopération

Enjeu de rivalités de puissances, l’espace constitue un théâtre de conflictualité où se défendre est légitime. Au-delà de la surveillance, la coopération entre Etats s’inscrit dans une logique de poursuite.

Le général de brigade aérienne Thierry Blanc, adjoint au commandant de l’Espace, l’a expliqué lors d’une conférence organisée, le 5 avril 2022 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France.

Prolifération. Défini comme au-delà de 100 km de la surface de la terre, l‘espace est un milieu hostile où la température varie de + 250° C le jour à – 350° C la nuit. Quelque 35.000 débris de plus de 10 cm s’y déplacent à 7 km/seconde, effectuant le tour de la terre en 90 minutes. S’y ajoutent 600 t d’objets en orbite, dont 500 satellites présentant des risques de fragmentation. Tout objet dans l’espace peut devenir une arme, estime le général Blanc. Chaque jour, le Commandement de l’espace reçoit 70.000 informations sur les risques de collision. Il n’existe pas encore de texte juridiquement contraignant dans ce domaine. Le traité de 1967 sur l’espace interdit la mise en orbite d’armes de destruction massive capables de faire le tour de la terre et ne s’applique donc pas aux missiles balistiques nucléaires. Au cours des 15 dernières années, les dépenses consacrées à l’espace ont doublé. En 2020, 1.300 satellites opérationnels de 80 pays se trouvent en orbite, soit dix fois plus qu’en 2010. De nouveaux acteurs, privés, en disposent. Ainsi, le 5 avril 2022, le groupe américain Amazon a conclu un contrat avec trois sociétés spatiales portant sur 83 lancements, en 5 ans, de la majeure partie de son futur réseau « Kuiper » de 3.236 satellites en orbite basse (600 km) pour la diffusion d’internet. Il s’agit de : Arianespace avec la fusée Ariane 6, à partir du Centre spatial de Kourou (Guyane) ; Blue Origin avec le lanceur New Glenn et United Launch Alliance avec la fusée Vulcan Centaur, à partir de Cap Canaveral (Floride). Afin de dépasser les Etats-Unis en 2049, la Chine développe ses capacités spatiales, dont le budget devrait passer de 400 Mds$ en 2019 à 4.000 Mds$ en 2040. Par ailleurs, la guerre en Ukraine démontre l’importance militaire de l’espace. La Russie dispose de « satellites mères » capables de larguer des petits satellites avec une trajectoire particulière et une appartenance difficile à déterminer. Ces satellites pourraient disperser des débris ou percuter un autre satellite. Enfin, les cyberattaques présentent un risque majeur pour les futurs systèmes spatiaux.

Opérations. Une constellation de satellites contribue à la surveillance de l’espace par l’envoi de données traitées au sol pour déterminer les trajectoires en orbite, indique le général Blanc. Les Etats-Unis vont déployer 20.000-30.000 constellations de microsatellites, en complément de leur réseau de radars. Outre les missiles antisatellites et le brouillage de satellites de communications, la Russie développe des satellites saboteurs pour empêcher d’autres satellites d’accomplir leurs missions. Depuis 2012, la Chine a regroupé ses forces spatiales et cyber avec celles de la guerre électronique. En 2021, la Grande-Bretagne a créé un Commandement interarmées de l’espace rattaché à l’armée de l’Air, comme la France. La même année, celle-ci a rejoint le Centre d’opérations spatiales combinées, partenariat stratégique entre les Etats-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Afin de protéger ses satellites militaires, la France va lancer le patrouilleur spatial « Yoda » en 2023, en vue de la mise en orbite d’engins opérationnels d’ici à 2030.

Loïc Salmon

Armée de l’Air et de l’Espace : imaginer et mettre en œuvre une défense spatiale

Espace : système GEOTracker®, surveillance optique renforcée

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel




La nouvelle guerre secrète

Lutte contre le terrorisme et guerre hybride ont conduit la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et Israël à recourir à des interventions secrètes par des unités militaires spécialisées ou même des sociétés militaires privées.

Ces unités, souvent dérivées des forces spéciales et entourées du secret le plus strict, opèrent sur le territoire national (sauf aux Etats-Unis) en étroite relation avec les forces de sécurité et à l’étranger avec les forces armées et les services de renseignement extérieur. Les groupes terroristes, cloisonnés en petites cellules difficiles à infiltrer, connaissent le mode de fonctionnement militaire et le rôle des médias et de l’opinion publique dans les pays occidentaux. Ces derniers doivent alors anticiper leurs opérations, identifier les cibles visées pour les protéger et localiser les cellules adverses pour les détruire. Cela nécessite des renseignements opérationnels très précis, d’origines humaine, électromagnétique et optique, en vue d’une attaque de drones, d’une frappe aérienne ou d’une intervention par une équipe spécialisée. Quoique surtout issus des forces spéciales, les personnels passent par une sélection drastique et suivent un entraînement rigoureux. Certaines unités changent de nom ou disparaissent en raison des circonstances. Leur budget est dissimulé et leur existence cachée. Créées à l’insu du contrôle parlementaire ou pour le contourner, elles ont démontré leur efficacité sans pour autant permettre, par leur seule action, de l’emporter dans un conflit. Toutes, en totalité ou via certains de leurs membres, ont abusé de leur autonomie d’action pour sortir de leur cadre initial avec, pour conséquences, des dégâts collatéraux lors d’assassinats ciblés, la torture (physique et/ou psychologique) de suspects ou des tractations financières illégales. L’expérience des actions clandestines pendant la seconde guerre mondiale, les conflits de la décolonisation et en Irlande du Nord a permis aux unités spécialisées britanniques de s’adapter puis d’intervenir à Londres, en Irak, Afghanistan, Pakistan, Libye, Yémen, Somalie et Iran. Grâce aux enseignements britanniques, les services spéciaux des Etats-Unis entament, contre l’Allemagne et le Japon (1941-1945), des opérations clandestines et une action psychologique qu’ils vont ensuite développer dans de nombreux pays. La CIA, civile et chargée de déstabiliser le bloc communiste dès 1947, se concentre sur le niveau stratégique. Créé 1980, le « Joint Special Operations Command » (Commandement interarmées des opérations spéciales) monte en puissance après 2001 et coopère désormais avec la CIA, autrefois sa rivale. Depuis la guerre conventionnelle de 1973, Israël est devenu la cible de menaces asymétriques accrues sur son territoire, ses frontières et à l’étranger. Les services de renseignement Shin Bet (intérieur), Aman (sécurité militaire) et Mossad (pays étrangers) ont considérablement développé leurs propres unités spécialisées. La France dispose de la Gendarmerie au niveau national, du Commandement des opérations spéciales et, pour les opérations clandestines, du service Action de la Direction générale de la sécurité extérieure. Enfin, une « remilitarisation » du renseignement se manifeste en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Israël. En effet, le développement des unités spécialisées et des moyens de renseignement de toutes origines assure aux forces armées la prééminence sur les agences civiles.

Loïc Salmon

« La nouvelle guerre secrète », par Eric Denécé et Alain-Pierre Laclotte. Mareuil Éditions, 432 pages. 19,90 €

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

Lève-toi et tue le premier

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles




Espace : système GEOTracker®, surveillance optique renforcée

Le ministère des Armées et ArianeGroup ont signé, le 16 décembre 2021 à Paris, un contrat de surveillance renforcée de l’espace sur des orbites de 2.000 km à 36.000 km par GEOTracker®, pour réagir vite et efficacement aux menaces émergentes.

André-Hubert Roussel, président exécutif d’ArianeGroup, le responsable Défense et son adjointe ont présenté ce système à l’Association des journalistes de défense le 15 décembre à Paris.

Système GEOTracker®. Ce contrat constitue une extension, financée par le Commandement de l’espace (CdE), de celui sur le service de données de positionnement, d’orbitographie et d’analyse de 2017. ArianeGroup dispose d’un réseau mondial de capteurs optiques et d’un centre de commande et de contrôle centralisé, qui automatise et traite rapidement les données orbitales. GEOTracker® fournit une couverture permanente à 360 °, qui permet au CdE de détecter, suivre et contribuer à la caractérisation d’objets spatiaux, actifs ou inactifs, afin d’établir la situation spatiale et de protéger les satellites français. En 2021, se déplacent dans l’espace : 1.500 satellites actifs et 2.900 inactifs ; 23.000 objets supérieurs à 10 cm ; 500.000 entre 1 cm et 10 cm ; plusieurs millions de débris inférieurs à 1 cm. Parmi les satellites, 41 % sont américains, 13 % chinois, 12 % européens, 9 % russes, 4 % japonais et 21 % divers. GEOTracker® utilise le laser et l’intelligence artificielle pour détecter le comportement d’un satellite qui, s’il se déplace, effectue une mission particulière. Du 8 au 12 mars 2021, GEOTracker® a participé à l’exercice tactique et opératif d’entraînement aux opérations spatiales militaires « Aster’X », piloté par le CdE sur le site de Toulouse du Centre national d’études spatiales. Un exercice similaire est prévu en 2022. Cela permet de voir les équipements, défensifs et offensifs, des satellites en orbite, d’établir la situation sur une zone géographique et d’envisager des scénarios d’attaque. Vu qu’un satellite parcourt plusieurs dizaines de km en quelques secondes, la surveillance permanente de 100.000 objets nécessite une réflexion, au niveau européen, sur la mise en œuvre et le partage de moyens à améliorer, afin de tenir une situation en temps réel. Déjà, en juin 2021, la Commission européenne a sélectionné ArianeGroup pour les projets de surveillance spatiale « Sauron » et « Integral ». D’ici à 2025, GEOTracker® disposera d’un grand réseau de télescopes répartis sur une vingtaine de stations sol pour réaliser un catalogue de plusieurs milliers d’objets.

Lanceurs et missiles. ArianeGroup, co-entreprise à parité du constructeur aéronautique européen Airbus et du motoriste aéronautique et spatial français Safran, emploie 8.800 personnes (filiales comprises) en France et en Allemagne et a réalisé un chiffre d’affaires de 2,7 Mds€ en 2020. Il assure la maîtrise d’œuvre des lanceurs européens civils Ariane 5 et Ariane 6, des recherche et développement à l’exploitation. Pour la dissuasion nucléaire de la France, il contrôle le cycle de vie, des études amont au démantèlement, des missiles balistiques M51 de la Force océanique stratégique et en effectue l’adaptation permanente au contexte stratégique et aux systèmes de défense des grandes puissances nucléaires. Par ailleurs, ArianeGroup conçoit les futurs « planeurs hypersoniques », destinés aux frappes dans la profondeur et que développent les Etats-Unis, la Chine et la Russie. Lancés d’un avion, d’un sous-marin ou d’une plateforme mobile, ils parcourront environ 4.000 km à 60-80 km d’altitude dans une atmosphère raréfiée.

Loïc Salmon

Espace : « Keraunos », le laser pour la communication optique

Espace : un commandement dédié pour comprendre et agir

Espace : sécurisation en question et dissuasion nucléaire