Défense : les contributions des armées aux Jeux Olympiques 2024

Les armées ont déployé 18.000 militaires en appui des forces de sécurité intérieure lors des Jeux Olympiques de Paris (26juillet-11 août). Sur les 64 médailles obtenues par l’équipe de France, 21 ont été remportées par des personnels du ministère des Armées.

Le général Lionel Catar, commandant la 27ème Brigade d’infanterie de montagne et de la « brigade olympique », a présenté un bilan à la presse le 27 août 2024 à Paris. L’armée de l’Air et de l’Espace a déployé une « bulle de protection » pendant la cérémonie d’ouverture et la Marine nationale a contribué à la sécurisation de la rade de Marseille et des épreuves de surf à Tahiti. Outre les 10.000 militaires de l’opération « Sentinelle » contre le terrorisme, le gouverneur militaire de Paris a bénéficié, pour la première fois, du renfort d’une brigade interarmes de l‘armée de Terre, qui a pris l’appellation de « brigade olympique ». Le dispositif est adapté pendant les Jeux Paralympiques du 28 août au 8 septembre.

Sécurisation terrestre. Le déploiement de dispositifs visibles a dissuadé les éventuels perturbateurs des Jeux, qui se sont déroulés sans incident, souligne le général Catar. Plus de 45 régiments ont fourni 5.600 soldats pour renforcer les diverses unités de protection, en collaboration étroite avec les services du préfet de Police de Paris et les autorités civiles des départements de la Grande Couronne. Un détachement d’hélicoptères légers (Gazelle) et de manœuvre (Caïman) a été stationné en région parisienne. Des moyens spécifiques de contrôle de zone ont été mis en œuvre, dont la Seine sur quatre kilomètres. Le dispositif de lutte anti-drones inclut des radars et des brouilleurs. Les patrouilles fluviales avec un détachement spécialisé de l’armée de Terre ont sécurisé le port de Paris et escorté les convois de péniches, notamment de céréales, pendant la période des Jeux. Plus de 60 drones ont effectué 1.500 vols, depuis juillet, pour assurer l’étanchéité du dispositif de protection avec des sonars sous-marins et des barrières fluviales. Un maillage très dense de patrouilles terrestres a permis d’éviter toute intrusion sur les quais aux approches du site, tout en maintenant une grande discrétion pour laisser les 300.000 spectateurs découvrir la cérémonie d’ouverture. Les patrouilles ont été intensifiées au large du château de Versailles et à Eurodisney, en passant par les plateformes de correspondance de transport, dont les gares, surtout après les sabotages du réseau TGV de la SNCF en juillet. Tout cela a été précédé par une longue préparation dès le printemps 2023. Débutée en novembre par l’exercice « Coubertin 23 » à Saint-Germain-en-Laye, la montée en puissance s’est poursuivie avec un séminaire de planification au printemps 2024, un exercice « Drone » en mai, l’installation du PC à l’École militaire et la prise de commandement tactique de la « brigade olympique » sur le dispositif « Sentinelle » en juin.

Médaillés olympiques. Les personnels des armées ont obtenu 4 médailles d’or sur les 16 de l’équipe de France, 6 d’argent (26) et 11 de bronze (22). Voici les militaires : second maître Shirine Boukli, médaille de bronze en judo -48 kg ; soldat de 1ère classe Luka Mkheidze, argent, en judo -60 kg ; maréchal des logis Manon Apithy-Brunet, or, en sabre individuel ; aviateur Nicolas Gestin, or, en canoë slalom ; sergent Thomas Chirault, argent, en tir à l’arc par équipe ; matelot Joan-Benjamin Gaba, argent, en judo -73kg ; adjudant Clarisse Agbegnénou, bronze, en judo -63kg ; sergent Léo Bergère, bronze, en triathlon ; sergent Anthony Jeanjean, bronze, en BMX Freestyle ; maître Charline Picon, bronze, en voile, série 49er FX; sergent Sylvain André, argent, en BMX Racing ; sergent Romain Mahieu, bronze, en BMX Racing ; matelot Johanne Defay, bronze, en surf ; soldat de 1ère classe Cyrian Ravet, bronze, en taekwondo -58 kg ; maréchal des logis Althéa Laurin, or, en taekwondo +67kg ; capitaine Élodie Clouvel, argent, en pentathlon moderne.

Loïc Salmon

Défense : contributions des armées à la sécurisation des Jeux Olympiques 2024

Défense : le CNSD, pôle d’excellence militaire et sportive

Influence du monde militaire sur les Jeux Olympiques




Armée de l’Air et de l’Espace : les enjeux du spatial militaire

Le Commandement de l’espace (CDE) monte en puissance pour améliorer la surveillance de l’espace, en vue de la protection et la défense des intérêts français. Il complète ses capacités par une coopération internationale renforcée.

Son commandant, le général de division aérienne Philippe Adam l’a expliqué au cours d’une rencontre organisée, le 14 mai 2024 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Les menaces. L’espace, où se croisent les mondes civil et militaire, commence à 100 km d’altitude au-dessus du niveau de la mer et continue son expansion en permanence. Même si les risques de collision entre les 2.000 satellites en orbite restent relativement faibles, ils augmentent avec l’accroissement de l’activité des opérateurs étatiques et privés, sans compter le nombre accru de débris. La compétition et la facilité d’accès à l’espace permettent d’exercer de nouvelles activités, cachées par d’autres tout à fait licites, souligne le général Adam. Les menaces existantes sont vues, observées et suivies. Il ne s’agit pas systématiquement d’actes hostiles, agressifs ou directement malveillants, mais d’activités très suspectes et préoccupantes sur ce qui pourrait se produire. Dans l’espace, elles consistent en menaces orbitales, écoute et brouillage. Les armes à énergie dirigée sont encore trop volumineuses pour être envoyées dans l’espace. Mais, du sol, le brouillage, l’illumination laser et les missiles antisatellites peuvent causer des dégâts considérables. Le sabotage menace les antennes, les centres de calcul et ceux de stockage de données, vulnérables aux attaques cyber. Les attaques, bien préparées, ne se découvrent qu’à leur déclenchement. Outre ses nombreuses cyberattaques en cours contre la France, la Russie se livre à de activités bizarres dans l’espace. Ainsi, en 2018, des satellites russes se sont rapprochés des satellites français, sans explication ni coordination ni justification. A l’époque, la ministre de la Défense Florence Parly avait dénoncé des manœuvres inamicales. L’écoute des fréquences des satellites de communications pourrait permettre d’interrompre leurs services n’importe quand. La Chine effectue des manœuvres de satellites en orbite géostationnaire avec des trajectoires compliquées, très difficiles à observer. La Russie et la Chine mélangent les activités civiles et militaires, voire entretiennent un flou permanent sur la distinction entre les deux. Enfin, le CDE doit aussi surveiller la Corée du Nord, l’Iran et quelques autres acteurs non précisés.

La défense. Comme la police du ciel dans l’espace aérien, indique le général Adam, la « défense active » consiste à détecter les situations problématiques dans l’espace, les observer et les surveiller, puis les analyser, les comprendre et agir. Il convient d’abord d’envoyer dans l’espace un moyen de récupérer des informations supplémentaires avant d’utiliser la force. La posture défensive de la France repose sur la légitime défense, comme pour toutes ses opérations militaires. Outre les grands opérateurs et industriels de l’espace connus du ministère des Armées, de nombreuses startups et beaucoup d’entreprises moyennes, actives dans d’autres domaines, s’y lancent aussi. Le CDE doit réussir à exploiter leurs bonnes idées afin d’avancer rapidement. Il dispose en propre du Laboratoire d’innovation spatiale, installé à Toulouse (voir plus loin) et qui pratique le « benchmarking », à savoir l’ensemble des actions aidant à évaluer et comparer les produits, méthodes et services d’autres acteurs, en vue de s’assurer un avantage sur eux. Selon un document du CDE, celui-ci développe les coopérations internationales avec les principaux acteurs de l’espace. En 2020, la France et l’Allemagne ont rejoint le forum « Combined Space Operations », qui regroupe les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ce forum permet de discuter des sujets capacitaires, juridiques ou opérationnels, afin de coordonner les capacités alliées dans un futur proche, d’en augmenter la résilience pour assurer le soutien aux opérations multi-milieux et multi-champs, de garantir un accès libre à l’espace et d’y protéger les moyens spatiaux. En outre, la France entretient des coopérations bilatérales dans le domaine opérationnel avec les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie, la Norvège, l’Inde, le Japon et les Émirats arabes unis. En mars 2020, elle a signé avec l’Allemagne un cadre de coopération sur la surveillance de l’espace à des fins de défense et de sécurité.

La préparation opérationnelle. L’expertise dans le domaine spatial nécessite des entraînements militaires à différents niveaux. Le document du CDE en présente quatre exemples internationaux : « Schriever Wargame », exercice politico-stratégique multinational ; « Global Sentinel », exercice de niveaux tactique et opératif multinational dédié à la surveillance de l’espace ; « Sprint Advanced Concept Training », exercice destiné au développement technologique pour la surveillance de l’espace dans un environnement très concurrentiel avec une cinquantaine d’opérateurs commerciaux ; « AsterX », exercice d’entraînement tactique et opératif organisé par la France depuis 2021. L’édition 2024 s’est déroulée à Toulouse du 4 au 15 mars avec un scénario géopolitique inspiré des menaces actuelles et futures sur l’ensemble du spectre de la guerre spatiale. Organisée par le CDE avec 7 partenaires industriels français et 15 partenaires étrangers, elle a mobilisé 140 participants civils et militaires, 27 joueurs étrangers et 30 observateurs étrangers. En outre, 4.000 objets spatiaux, 23 événements simulés, 14 menaces différentes, 11 systèmes missions et 1 supercalculateur ont été mis en œuvre. Visant une combinaison des effets planifiés, « AsterX » a été conduit par : les unités du CDE (voir plus loin) ; les composantes des armées Terre, Air, Marine et Cyber ; la Direction du renseignement militaire (DRM) et la Direction interarmées des réseaux d’infrastructures et des systèmes d’information ; le Centre national d’études spatiales ; le Centre d’excellence de l’OTAN pour l’espace, implanté à Toulouse, et le Centre français de recherche aérospatiale.

Les unités du CDE. Le Commandement de l’espace compte trois unités et en disposera d’une quatrième centrée sur l’intelligence artificielle en 2025. A Paris, le Centre de commandement et de contrôle des opérations spatiales permet d’établir la situation spatiale et d’effectuer des analyses de niveau opératif au profit des autorités de niveau stratégique. Il conduit les opérations nationales, souvent en coopération multinationale, par l’orientation de capteurs, l’analyse de la situation spatiale et le renseignement d’intérêt spatial. Il assure l’appui aux opérations en fournissant la météorologie solaire, la précision du signal GPS et celle du survol des satellites. Enfin, il concourt à la diffusion de l’alerte lors des rentrées atmosphériques à risque. A Creil, le Centre militaire d’observation par satellites (CMOS) garantit l’accès permanent du ministère des Armées à l’imagerie spatiale. Il maintient les liens et transmet les données requises pour assurer le service entre : les utilisateurs en France ; les pays partenaires du Musis (système multinational d’imagerie spatiale pour la surveillance, la reconnaissance et l’observation), à savoir l’Allemagne, la Belgique, l’Italie et la Suède, ainsi que ceux des systèmes Cosmo-Skymed (Italie) et Sar-Lupe (Allemagne) ; les contrôleurs opérationnels charge utile (DRM) et plateforme (CDE) ; les centres de maintien à poste des satellites. Le CMOS rejoindra les nouvelles installations du CDE à Toulouse en 2025. A Lyon-Mont-Verdun, le Centre opérationnel de surveillance militaire des objets spatiaux(Cosmos) maintient une situation spatiale autonome de référence. Il détecte et analyse tout évènement spatial menaçant. Il assure la capacité d’alerte avec les pays alliés et apporte un soutien spatial aux opérations. Le Cosmos rejoindra Toulouse en 2024. Toulouse abrite déjà le Laboratoire d’innovation spatiale des armées, chargé de favoriser l’émergence de solutions pour les besoins du CDE.

Loïc Salmon

Espace : composante clé dans un conflit de haute intensité

Espace : résurgence de la menace antisatellites

Armée de l’Air et de l’Espace : enjeux de la très haute altitude

 




Soldat de la cyberguerre

Arme de l’anti-terrorisme, le cyber dispose d’instruments pour maîtriser l’escalade d’une crise avec la possibilité d’agir, sans recourir à la force armée, et d’exercer de l’influence. Il emploie environ 3.500 personnes, civiles et militaires, en France.

La loi de programmation militaire 2024-20230 accorde un budget de 4 Mds€ au cyber, désigné comme la sixième fonction stratégique après les connaissance et anticipation, prévention, dissuasion, protection et intervention. Les agresseurs du cyber cherchent à déstabiliser les nations démocratiques par la propagande terroriste, le complotisme, l’ingérence dans les élections, les prises d’otages et les sabotages informatiques. Motivés par des considérations mafieuses, idéologiques ou de volonté de puissance, ils utilisent des outils technologiques perfectionnés pour nuire au sein du monde numérique interconnecté. Sur le plan militaire, la guerre devient de plus en plus globale, sans déclaration formelle au sens du droit des conflit armés. Les actions qui se déroulent dans la sphère militaire peuvent avoir des répercussions dans le monde civil et vice versa. Les cyberattaques sont souvent attribuées à la Russie, la Chine, la Corée du Nord ou leurs supplétifs, mais aussi aux mouvements hacktivistes, à des organisations criminelles et à des groupes iraniens, pakistanais et indiens émergents. Le cyber a été pris en compte très tôt par le groupe des « Five Eyes », à savoir les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande, qui coopèrent en matière de renseignement électronique depuis 1955. Aux États-Unis, le cyber relève de la National Security Agency (NSA) et, en Grande Bretagne, du Government Communications Headquarters. En 2013, le lanceur d’alerte Edward Snowden révèle aux journaux américain The Washington Post et britannique The Gardian que la NSA a un accès direct aux serveurs d’Apple, de Google, Microsoft, Facebook, Yahoo, d’AOL et de Paypal. En France, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes informatiques voit le jour en 2009 et le Commandement de la cyberdéfense (Comcyber) en 2017. Son premier commandant, le futur vice-amiral d’escadre Arnaud Coustillière, commence en 2013 avec une petite équipe de dix personnes qui va monter en puissance. Il s’agit surout de jeunes diplômés bac + 5, en majorité issus des sciences sociales, mais aussi des mathématiciens, cryptographes et spécialistes de l’intelligence artificielle. Le plus délicat, explique l’amiral, consiste à bien calibrer les outils cyber avant une mission offensive, toujours conçue sur mesure. Un exercice a convaincu l’État-major des armées de la nécessité d’intégrer la cyberdéfense tactique dans sa conceptions stratégique. Ainsi pendant un weekend, des militaires des forces spéciales et du cyber ont progressé sur le terrain en toute discrétion avec les mêmes équipements de combat. Les seconds ont emporté des ordinateurs reliés par satellite au centre technique des opérations de lutte informatique offensive. Aujourd’hui, la compétence du Comcyber s’étend aux actions numériques de prévention, protection, influence, lutte défensive et lutte offensive (spécificité de la Direction générale de la sécurité extérieure). Depuis 2014, des exercices « Defnet » mobilisent les plateformes des centres techniques des différentes armées et aussi des écoles d’ingénieurs à des fins de recrutement. Dans le cadre de l’OTAN, l’exercice de cyberdéfense « Locked Shield » a lieu chaque année en Estonie avec la participation d’une vingtaine de pays, dont la France. Le scénario comporte tous les volets d’une cyberattaque d’envergure en temps réel : technologies de pointe ; simulation de toute la complexité de l’attaque ; prise de décision stratégique ; aspects juridiques et de communications. Entre Alliés, les échanges se limitent aux effets et cibles, car les modes opératoires techniques ne se partagent pas.

Loïc Salmon

« Soldat de la cyberguerre », Arnaud Coustillière et Aude Leroy. Éditions Tallandier, 280 pages, 20,90 €.

Cyber : champ de lutte informatique et d’influence

Cyberdéfense : ciblage, précaution et proportionnalité

Cyberdéfense militaire : DEFNET 2015, exercice interarmées à tous les niveaux




Défense : stratégie des armées sur l’intelligence artificielle

La future Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD) sera implantée au siège de l’École polytechnique à Palaiseau (région parisienne) pour le volet recherche et à Bruz (Bretagne) pour celui de la production technique.

Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, l’a annoncé à l’École polytechnique le 8 mars 2024 et le directeur de l’AMIAD, Bertrand Rondepierre (photo) en a précisé les missions à la presse, le 14 mars à Paris.

L’IA de défense

Très utilisée dans la guerre russo-ukrainienne déclenchée en 2022, l’intelligence artificielle (IA) a fait l’objet d’une feuille de route au ministère des Armées dès 2018 pour en définir le développement. En 2024, elle change d’échelle pour se répandre dans les tâches administratives et les missions opérationnelles. Il s’agit d’orienter, anticiper et accélérer l’utilisation d’une IA de défense crédible et performante, grâce à la centralisation de moyens dédiés. « Les armées doivent rendre le virage de l’intelligence artificielle. C’est pourquoi j’annonce la création d’une nouvelle Agence ministérielle pour l’IA de défense, a déclaré Sébastien Lecornu, elle aura pour mission de permettre à la France de maîtriser souverainement ces technologies pour ne pas dépendre des autres puissances. Le saut technologique que représente l’intelligence artificielle est sans doute celui qui révolutionnera la manière de faire la guerre ou même, plus important encore, de l’éviter comme l’atome en son temps. » Parmi les projets en cours de développement, figure la solution d’analyse automatisée de l’acoustique sous-marine pour la détection d’éventuelles menaces. Dès 2025, le ministère des Armées devrait disposer de son propre supercalculateur dédié à l’IA. Ce dernier, installé à Suresnes (banlieue parisienne), pourra traiter des données « secret défense » et d’autres « non protégées ». Les entreprises de la base industrielle et technologique de défense pourront l’utiliser. Le budget de l’IA de défense, fixé à 130 M€ par la loi de finances 2024, atteindra 2 Mds€ sur l’ensemble de la loi de programmation militaire 2024-2030. En 2026, le ministère des Armées devrait employer 800 personnes sur l’IA.

L’AMIAD

La technologie de l’IA ne constitue plus une innovation, mais relève des applications opérationnelles dans le monde civil à grande échelle, indique Bertrand Rondepierre. La mission de l’AMIAD consiste à contribuer à la transformation des armées, directions et services en accélérant l’intégration de l’IA au profit des opérations et des processus organiques. En outre, elle devra produire des synthèses au profit du commandement, mais de façon différente de l’IA générative (algorithmes capables de produire des contenus nouveaux à partir de ceux existant dans une base de données). Il s’agit d’obtenir des réalisations très concrètes à court terme en amplifiant et accélérant le processus de production. Cela concerne l’armement, la façon française de faire la guerre et l’organisation de la vie quotidienne des agents du ministère des Armées. L’AMIAD va travailler sur des données sensibles avec des classifications spécifiques. Transformer une idée en un succès opérationnel nécessite de mener une démarche de la conception à la livraison d’un produit. S’y ajoutent les complexités liées à l’humain, la culture, l’organisation et aux processus d’intégration de l’IA au sein du ministère. Les données très sensibles ne doivent pas sortir du ministère, mais celles qui le sont moins pourraient être partagées avec des industriels selon des modes de collaboration en cours d’élaboration. L’AMIAD pourra réaliser des projets seule ou en collaboration étroite avec la Direction générale de l’armement. L’IA, bien qu’ « artificielle », est avant tout une question d’intelligence « humaine » et nécessite de l’expertise pour accomplir ses missions. L’AMIAD a vocation à accueillir des partenaires académiques et des compétences uniques en ingénierie.

Loïc Salmon

Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle

Armée de Terre : l’IA dans la conduite des opérations

Armement : l’IA dans l’emploi des drones aériens et sous-marins




Défense : les forces morales, la nation et son armée

Israël a riposté militairement à l’agression terroriste de l’organisation islamiste palestinienne Hamas du 7 octobre 2023. Son armée, constituée essentiellement de conscrits et de réservistes, s’appuie sur la cohésion nationale, principale force morale d’un pays démocratique menacé.

Les forces morales ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 15 janvier 2024 à Paris, par le Centre de recherche de Saint-Cyr Coëtquidan (CReC). Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Bruno Baratz, chef du Commandement du combat futur ; Jean Tenneroni, contrôleur général de armées (2 S) ; Clara Sueid, Institut de recherche biomédicale des armées ; le chef d’escadrons Erwan de Legge de Kerlean, Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

Des aspects militaire et stratégique. La guerre, confrontation de deux sociétés et de deux volontés, s’articule entre le peuple, les forces armées et le gouvernement, souligne le général Baratz. Le renforcement des forces morales de la nation constitue un sujet d’intérêt militaire, car les armées expriment l’ordre social dont elles émanent. L’ardeur des combattants reste intimement mêlée à la psyché collective de ceux qu’ils protègent. Une nation, qui aurait perdu tout esprit de défense, devrait disparaître, faute de défenseurs. Au centre de l’efficacité opérationnelle, les forces morales des soldats leur permettent d’affronter la violence des combats avec le pouvoir exorbitant de donner la mort. L’acceptation de risquer leur vie repose sur la certitude de leur engagement. En France, la suspension du service national et la bascule vers une armée de métier ferment la parenthèse de la nation en armes et des citoyens soldats, sous l’influence des dividendes de la paix après l’implosion de l’Union soviétique en 1991. L’attaque de la Russie contre l’Ukraine, le 24 février 2022, marque, pour la France, la fin des engagements militaires choisis. Sa première ligne de défense réside dans ses citoyens attachés à leur pays et à sa préservation. Sur le plan des moyens militaires, les applications parfois inattendues des innovations du domaine civil peuvent apporter un appui technique, par exemple l’importance prise par les drones. Toutefois, jamais une machine, quel que soit son degré d’autonomie décisionnelle, ne pourra assumer la responsabilité des destructions causées. En outre, l’homme adaptera ses modes d’actions pour la contourner. De plus, l’esprit de résistance se dresse inexorablement au sein des communautés humaines face à un occupation territoriale ou une oppression étrangère. Un document du chef d’État-major des armées, daté de juillet 2023, précise quatre champs d’action des militaires. Le champ physique vise à améliorer la puissance et la rusticité du corps pour développer l’endurance et la résistance dans le champ physiologique. Le champ psychologique permet d’absorber les chocs de la violence de la guerre dans un champ de bataille rendu plus dangereux par sa transparence. Enfin, le champ métaphysique donne du sens à l’action.

Les paramètres du moral. L’action matérielle du combat se distingue de sa puissance de destruction et de son action morale, à savoir la crainte qu’il inspire et la peur, explique Jean Tenneroni. D’une manière générale, différents paramètres affectent le moral des troupes : différences des champs de bataille liées à la température, aux intempéries, à l’altitude, à la végétation et à l’urbanisation ; état physique des combattants, faim et soif ; marche en avant, retraite ou attente ; isolement ou encerclement ; horreurs du champ de bataille ; usure, guerre des nerfs consécutive aux conflits de longue durée ; blessés et morts parmi les camarades. Des composantes plus profondes entrent en jeu : différences selon les milieux (terre, air et mer), l’arme et le poste de combat ; différences entre les personnalités, les sexes, les milieux d’origine et les cultures ethniques ; volonté de vaincre à tout prix ; patriotisme, traditions et éducation morale ; confiance dans le matériel, les chefs et les camarades. Or la prééminence du facteur technique tend à effacer les forces morales. Après la guerre d’Algérie (1954-1962), les armées françaises ont été réorganisées autour de la dissuasion nucléaire. Le militaire est devenu un technicien, servant d’une arme et qui risque moins sa vie, notamment le pilote de drone tueur très loin de sa cible. Pourtant, les forces morales resurgissent avec la guerre en Ukraine. L’ardeur, la combativité et la résilience démultiplient l’efficacité et catalysent l’énergie. Les forces morales s’étendent à la nation face aux grands chocs causés par la guerre extérieure, le terrorisme de masse, les émeutes intérieures et la pandémie. Le dispositif actuel les entretient par le soutien symbolique aux armées via les défilés, les hommages nationaux et les cérémonies militaires. S’y ajoutent les recrutements de militaires d’active et de réserve et les actions des institutions pour renforcer le lien entre les armées et la nation.

La nécessaire voix du chef. La parole transmet un message rapidement compréhensible, efficace et détaillé, mais la communication du commandement doit aller au-delà des mots, explique Clara Sueid. Selon des expérimentations conduites en 2012, 2017, 2019 et 2022, la perception de l’autorité se manifeste via le timbre de la voix, dont la modulation permet de transmettre autorité et compétence. Il s’agit de comprendre l’information non verbale présentée par la voix, à savoir les émotions de calme ou de peur. La perception d’un chef, homme ou femme, passe donc par le timbre de sa voix. Il est en effet possible d’inspirer confiance par la voix…en moins d’une seconde ! Des études entreprises en 2021 montrent que l’intelligence artificielle pourrait reconnaître et synthétiser des émotions dans un futur proche, mais les êtres humains préfèrent parler avec quelqu’un comme eux plutôt qu’avec un robot. La contribution de la voix aux forces morales subit des contraintes. Ainsi sa dégradation affecte la compréhension pour des raisons acoustiques (bruit et filtrage par la radio), auditives ou cognitives (communications multiples sous casque). La surcharge cognitive apparaît quand le cerveau reçoit trop d’informations à traiter. Toutefois, le « son 3D », mis au service des forces morales, améliore la compréhension des messages radio et diminue la charge cognitive. Il restitue l’écoute naturelle, non pas en stéréo mais en trois dimensions.

Le vécu du terrain. Le métier militaire, basé sur des relations humaines, se travaille au quotidien, rappelle le chef d’escadrons de Legge de Kerlean. La connaissance des camarades passe par l’émotion, transmise par les gestes, le regard et la voix. La technologie déportant le combat, la voix reste le seul lien entre le subordonné et son chef. Celui-ci, situé parfois à des dizaines de kilomètres, va comprendre l’état de la situation tactique via l’émotion du subordonné, manifestée par un petit bégaiement ou un changement radical de vocabulaire lors d’un accrochage avec l’adversaire. Le déclenchement d’une embuscade provoque un effet de sidération qui fige les combattants. Le silence radio immédiat libère le réseau prioritaire du chef lointain, qui donne des ordres simples et rassurants pour sortir très vite de sa torpeur le subordonné qui se ressaisit, parce qu’il reconnaît la voix. Cette communication, émotions comprises, permet de débloquer des situations et d’enrichir le compte rendu de l’action. En fait, les militaires apprennent à maîtriser leur stress pour pouvoir remplir leur mission. Mais masquer ses émotions comporte le risque d’en faire trop au cours de la mission et…de ne pouvoir la remplir complètement. Dans un hélicoptère, l’équipage capte de nombreux réseaux radio, parfois difficiles à discriminer. La technologie permet d’éviter cette surcharge et d’identifier tout de suite le bon interlocuteur. Le commandant de bord y gagne en efficacité. Lors de l’entraînement, certains chefs ayant vécu des situations similaires suscitent immédiatement la confiance parmi leurs subordonnés, qui éprouvent un « sentiment de liberté pour exécuter les ordres ».

Loïc Salmon

Défense : les forces morales, histoire et culture

Opex : de la détermination politique à l’engagement militaire

Armée de Terre : le soldat, entraînement et protection




Défense : les forces morales, histoire et culture

Le conflit déclenché le 24 février 2022 par la Russie contre l’Ukraine marque le retour de la guerre de haute intensité aux portes de l’Europe. La résilience d’une nation repose notamment sur ses forces morales, à savoir la cohésion nationale et la solidarité entre civils et militaires.

Les forces morales ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 15 janvier 2024 à Paris, par le Centre de recherche de Saint-Cyr Coëtquidan (CReC). Y sont notamment intervenus : Axel Augé, directeur de l’Observatoire des forces morales à l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan ; Davye Cesbron, École des hautes études en sciences sociales ; la capitaine Morgane Barey, chef du département Histoire au CReC .

Construire, transmettre et mobiliser. Les chercheurs doivent produire des savoirs et discuter avec la communauté militaire pour servir la préparation au combat futur des forces armées et de la population civile à l’arrière du front, indique Axel Augé. Les réflexions en cours préparent les armées à gagner la guerre avant la guerre, grâce à la solidarité entre les militaires et les civils face aux risques. Les efforts de la nation et des armées pour préparer l’appareil de défense à la guerre de haute intensité deviendraient inutiles, faute d’une information suffisante des enjeux de défense auprès de la population et de sa mobilisation dans les choix pour la défense du pays. Les forces morales se déploient lorsque le soldat ou le civil se sent appartenir à l’entité qu’il défend et pour laquelle il combat, à savoir la patrie. Celle-ci part de la famille et du groupe de combat pour atteindre la nation, la société et ses valeurs. Les forces morales tiennent du sentiment d’appartenance, d’attachement et d’enracinement qu’il convient de densifier dans la nation. Une nation ne se défend que si elle le veut et s’aime suffisamment pour se défendre. L’attachement émotionnel démultiplie les forces morales, qui reposent au départ sur la capacité individuelle pour agir et le sentiment collectif pour résister. Selon un sondage de l’IFOP de novembre 2023, 89 % des Français attribuent une considération positive aux armées, à ses valeurs et à son efficacité. L’engagement doit s’ajouter à ce soutien essentiel. Outre les armées, plusieurs acteurs publics participent à la défense. Ainsi, dans un contexte d’exception, un fonctionnaire peut être placé en disponibilité pour y servir. Un chef d’entreprise peut faciliter l’engagement de ses employés dans la réserve. Les collectivités territoriales peuvent encourager des temps de réserve pour leurs personnels. L’Éducation nationale sensibilise la jeunesse aux enjeux de défense par des dispositifs spécifiques, qui révèlent parfois des vocations militaires.

Les prisonniers de guerre de 1914-1918. Selon Davye Cesbron, les forces morales résultent de références communes permettant à différentes personnes de faire un front commun devant l’adversité. Dans une circonstance exceptionnelle, la survie individuelle et collective repose sur le dépassement de soi pour atteindre un objectif commun. Pendant la première guerre mondiale, les 2,5 millions de prisonniers alliés en Allemagne ont constitué des « petites patries » dans leurs camps. Ils se sont regroupés autour de références communes, issues d’un passé commun, et ont adopté de nouvelles références, afin de créer une nouvelle patrie et mettre à l’épreuve des forces morales pour continuer à combattre l’ennemi commun. Ainsi, les compétitions sportives dans les camps ont renforcé les cohésions nationales et diffusé une meilleure connaissance entre alliés. D’un corpus de nombreuses chansons, 35 récits publiés et 2.000 comptes rendus d’interrogatoires, il ressort que le choc de la déportation en Allemagne équivaut à un déracinement. En effet, pendant les premiers mois de captivité, les prisonniers de guerre sont mal logés sous des tentes et souffrent de la faim. Ils ont conscience que les combats dans les tranchées continuent, que leurs mères et épouses doivent subvenir elles-mêmes à leurs besoins et s’occuper des champs ou de la boutique. Deux choix s’offrent aux prisonniers, dont certains le resteront quatre ans loin de leur pays. Le premier consiste à ne rien faire dans l’attente déprimante des jours qui se suivent indéfiniment. Le second choix porte sur l’organisation d’une nouvelle société entre les baraquements, où l’arrivée des colis pallie, en partie, les besoins en nourriture. Les prisonniers se réapproprient leur pays par l’écriture de chansons et la rédaction de journaux intimes mais aussi collectifs multilingues et par la création d’orchestres et l’élaboration de pièces de théâtre. Sous couvert d’humour, il s’agit de prendre l’ascendant sur les geôliers allemands. Anglais, Belges, Français et Italiens participent à ces activités. Une fois bien ancré le sentiment d’appartenance à une même société, les prisonniers passent à l’action. La mise en œuvre de plans d’évasion, pour ceux affectés à des camps de travail proches de la frontière néerlandaise, nécessite un travail d’équipe (fournitures de cartes et de boussoles) et la participation active d’autres détenus. Une autre participation concerne le recueil de renseignement sur les usines d’armement allemandes, où travaillent des prisonniers alliés, transmises au Commandement français, via les Pays-Bas puis la Grande-Bretagne. S’y ajoute le sabotage par des matières inflammables dissimulées dans des colis destinés aux prisonniers. Le contre-espionnage allemand a « acheté » des fonctionnaires civils ou accordé un traitement de faveur à certains prisonniers. Toutefois le recrutement est resté limité. Ainsi parmi les 13.342 Français internés au camp de Friedrichsfeld, 11 « mouchards » (0, 08 %) ont été repérés. Démasqués, les « traîtres à la petite patrie » sont mis au ban de leur « société », dénoncés aux autorités françaises après l’armistice puis jugés par un tribunal militaire.

L’armée française en 1940-1944. Après la première guerre mondiale et durant les années 1930, la « formation morale » et « l’éducation morale » l’emportent sur la « force morale », explique la capitaine Barey. Le règlement d’infanterie de 1940, encore en vigueur en 1944, insiste sur le développement de la force d’âme du soldat. Elle doit exalter le patriotisme et l’esprit de sacrifice, inspirer la confiance, faire comprendre la nécessité de la discipline et développer le sentiment du devoir et de la camaraderie. Après la défaite de 1940 face à l’Allemagne, le régime de Vichy conclut qu’elle ne résulte pas de fautes tactiques ni techniques mais d’une cause d’ordre moral. Pour redresser l’armée et la nation, il décide de porter l’instruction sur la formation du chef, la psychologie du combattant, l’exaltation du fait d’armes ou le culte du héros. Le régime accorde une large place à la discussion pour évoquer l’honneur, l’honnêteté, le patriotisme, l’amour de la famille, l’idéal du foyer, la fraternité ou le sacrifice. De son côté, le général de Lattre de Tassigny, commandant l’armée d’Afrique, considère les forces morales comme un facteur de succès primordial et entend faciliter la mutation d’une armée marquée par la défaite en forgeant un outil et des hommes orientés vers la volonté de vaincre. Le débarquement des forces alliées en Afrique du Nord en 1942, marque la dissolution de l’armée de l’armistice, l’invasion de la zone Sud de la France par la Wehrmacht et le retour de l’armée française dans les combats. Il s’ensuit, le 31 juillet 1943, une difficile fusion en une seule armée de deux entités opposées, à savoir les Forces françaises libre du général de Gaulle et l’ancienne armée d’armistice fidèle au maréchal Pétain. A cette armée régulière basée en Afrique Nord, vont s’amalgamer les mouvements de résistance intérieure répartis sur le territoire métropolitain et faiblement coordonnés. La refonte de l’armée française, amorcée par la reprise des combats sur le territoire national, s’accompagne de la nécessité de refaire corps. Mais les réductions de son format et de ses moyens financiers à partir de 1945 vont l’affecter dès le début de la guerre d’Indochine, où sera mis en avant l’importance du moral des troupes.

Loïc Salmon

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Armée de Terre : l’IA dans la préparation de la mission

En raison de la numérisation du champ de bataille, le chef militaire va déléguer certaines tâches à des système intégrant l’intelligence artificielle (IA). Les modules IA, intégrés dans la chaîne de commandement, doivent permettre un contrôle humain et la permanence de la responsabilité de la hiérarchie militaire.

L’impact de l’IA sur le commandement militaire a fait l’objet d’une journée d’études organisée, le 28 septembre 2023 à Paris, par la chaire IA du Centre de recherche Saint-Cyr Coëtquidan (CReC) et le groupe Nexter (architecte et systémier intégrateur pour les forces terrestres) avec la participation de Naval Group (construction navale de défense). Y sont notamment intervenus : Nicolas Belloir, chercheur au CReC ; Ariane Bitoun, directrice de la recherche et de l’innovation au MASA Group (IA et robotique de défense) ; le capitaine Romain Berhault, chef du Centre géographique d’appui aux opérations, 28ème Groupe géographique.

Selon le concept de « l’Intelligence artificielle » du bureau Plans de l’État-major de l’armée de Terre de février 2020, l’IA est, pour l’armée de Terre, un module imbriqué dans une synergie homme/système qui facilitera les prises de décision des chefs et démultipliera leur action dans le but d’améliorer les performances opérationnelles et fonctionnelles. La lutte informationnelle accompagne désormais l’action militaire.

Détecter la désinformation. Une « fake news », information erronée mais vérifiable, se compose de faits faux basés sur des faits réels, explique Nicolas Belloir. Elle dispose d’une capacité de nuisance importante, qui entre dans le cadre d’une campagne de désinformation, Elle vise à influencer une personne ou un groupe de personnes pour les amener à changer d’avis sur un sujet donné par une distorsion entre des faits réels et des faits erronés. Pour accroître la visibilité de son message, elle va utiliser une autorité, réelle ou non, à savoir un expert reconnu qui donne un avis sur un domaine qui n’est pas le sien ou même un pseudo-expert. Il s’agit de lancer une « bombe émotionnelle », qui va susciter colère, tristesse, honte ou joie de manière à arriver à une conclusion implicite. La capacité de nuisance d’une fake news se révèle très élevée pour un coût très bas. Par exemple, il suffit d’écrire un petit texte sur un réseau social ou d’y diffuser une photo prise dans un contexte un peu particulier pour créer un mécanisme de désinformation. Lors de la pandémie du Covid-19 en 2020, une douzaine de comptes ont produit 65 % de la désinformation sur les vaccins. Cela représente une attaque informationnelle avec une vision stratégique de type multi-vecteurs. Face à la diffusion rapide de fake news incontrôlables, un démenti doit être crédible pour en démontrer la fausseté, malgré la difficulté à convaincre le public. Dans une civilisation basée sur l’idée, les outils de l’IA permettent d’expliquer cette démonstration d’un point de vue scientifique, en modélisant un concept qui sera ensuite enrichi grâce à des algorithmes. Cela nécessite une approche pluridisciplinaire impliquant des sociologues, des juristes et d’autres spécialistes. Les outils de l’IA vont rechercher les informations sur les lieux, dates et personnes avec un traitement du langage naturel pour récupérer les faits et les sentiments afin d’identifier la « bombe émotionnelle » cachée.

Comprendre la situation tactique. Le MASA Group développe des solutions logicielles à partir de simulations et d’IA, en vue de modéliser des comportements humains intelligents et autonomes, indique Ariane Bitoun. Ces solutions servent à la planification d’une opération, la compréhension de situations tactiques complexes, la stimulation d’outils d’analyse de données tactiques, l’estimation des futurs possibles et la rationalisation des plans conçus par des outils d’IA. La simulation intelligente Sword/Soult de MASA Group, utilisée pour la formation, l’entraînement et l’analyse opérationnelle, contient une base de données ouverte d’équipements, d’objets, d’unités et de leurs effets. Elle dispose aussi d’une base de données ouvertes sur les missions opérationnelles et d’une connaissance partielle de leur environnement par les unités. Le « wargaming » (jeu de guerre) analyse les modes d’action pour évaluer la capacité d’une unité donnée à remplir sa mission, face aux unités adverses identifiées, et en corriger les faiblesses éventuelles Il permet au commandant de la force de synchroniser les actions, de visualiser le déroulement de l’opération et d’identifier les conséquences de telle ou telle action de l’adversaire et de les contrer. Certains modèles de simulations sont basés sur l’attrition, les probabilités de toucher/détruire et celles de pannes. Ils permettent de jouer sur des paramètres comme la météo, l’illumination et l’environnement jour ou nuit. Les capacités de détection d’une unité dépendent de ses contextes tactique et géographique, à savoir le terrain, les senseurs, sa vitesse de déplacement et la direction principale observée. Chaque mission ayant un effet principal attendu, il est possible de disposer d’une vue tactique basée sur les effets appliqués sur le terrain et/ou l’adversaire, grâce au soutien et au renseignement. La simulation calcule, pour chaque unité, une estimation de son rapport de force local en fonction de sa connaissance de l’adversaire. Ainsi, un rapport de force défavorable présente un risque élevé pour la mission, tandis qu’un rapport de force favorable implique une forte probabilité de succès. Quand l’adversaire est détecté, il devient possible de visualiser l’évolution locale de la manœuvre et les principales zones de combat. Sont aussi à l’étude : l’intégration automatisée de données tactiques réelles dans la simulation ; l’autonomisation des manœuvres adverses ; l’amélioration des algorithmes existants d’estimation des positons adverses futures ; la reconnaissance de modèles d’ordres de bataille adverses ; la reconnaissance de comportements adverses, en vue des prévisions de rapport de forces locaux.

Algorithme et expérience du terrain. La carte géographique est devenue une base de données utilisables aux niveaux stratégique, opératif et tactique, explique le capitaine Berhault. Le géographe s’en sert pour élaborer de produits thématiques en vue d’aider les chefs dans leur appréciation de situation et dans leurs prises de décisions opérationnelles. Les algorithmes permettent de gagner du temps et d’augmenter les délais en apportant des réponses aux interrogations de l’état-major pour la planification et la conduite des opérations. Certains produisent de dossiers généralistes de pays et de régions. Ainsi chat GPT rédige des scripts en « Python », langage de programmation pour automatiser des tâches répétées fréquemment à la main. Toutefois, il se base sur l’occurrence fréquente d’une information pour la qualifier de pertinente. Mais grâce à la « Machine Learning » (forme d’IA pour créer des systèmes qui apprennent), il est possible de déterminer un type de bâtiment (maison ou immeuble) en fonction d’une surface au sol et d’un nombre d’étages et de classer des routes. Mais aujourd’hui, l’algorithme ne s’adapte pas encore aux spécificités du terrain, de la manœuvre ou du niveau d’emploi d’une unité. Le terrain est un mur rempli de briques logiques, explique le capitaine Berhault, mais la maîtrise de ces briques relève souvent de l’expérience empirique. Dans un futur proche, un algorithme pourra peut-être englober toutes ses spécificités en y ajoutant des composantes complémentaires comportementales et humaines, la doctrine d’emploi des forces et l’engagement sur le terrain. Mais actuellement, seul le regard du géographe peut apprécier la qualité du produit rendu par l’algorithme. Sa capacité à conceptualiser le terrain et s’y projeter, en y appliquant les contraintes induites, pourra faire parler la carte, devenue un objet de communication compréhensible par tous et aussi un outil de travail permettant aux spécialistes de raisonner dans leurs disciplines respectives.

Loïc Salmon

Défense : l’IA, facteur décisif de supériorité opérationnelle

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Défense : l’ACADEM, rayonnement de la pensée stratégique française

L’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM) regroupe, sur le même site, 21 organismes d’études et de recherche, rattachés au ministère des Armées, au ministère de l’Intérieur ou à vocation interministérielle, afin de nourrir le débat européen et atlantique et accroître la capacité d’influence de la France vers les pays partenaires et alliés.

L’ACADEM a été inaugurée le 26 octobre 2023 à Paris par le ministre de Armées, Sébastien Lecornu, qui a annoncé une subvention de 77 M€ pour le rayonnement de la pensée stratégique dans le cadre de la loi de programmations militaire 2024-2030, soit une augmentation de 40 % par rapport à la période précédente. Le président de l’ACADEM, le général de corps d’armée Benoît Durieux, l’avait présentée à la presse le 19 octobre à Paris.

Bouleversements stratégiques. Le contexte géopolitique est aujourd’hui déstabilisé : conflits en Afghanistan, en Libye, au Sahel et au Levant ; attaque de la Russie contre l’Ukraine ; reprise de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan dans le Haut Karabagh ; agression de l’organisation terroriste Hamas de la bande de Gaza contre Israël, suivie de la riposte israélienne à Gaza. De nouveaux concepts émergent : guerre hybride ; conflit de haute intensité ; débats sur la frontière entre guerre militaire, terrorisme, cyberdéfense, cybersécurité et guerre économique. S’y ajoute la fragilisation des cadres internationaux du multilatéralisme. La conception de stratégies et la réflexion sur la défense nationale deviennent vitales, souligne le général Durieux. Elles concernent la défense militaire, mais aussi toutes les menaces contre les libertés et les intérêts de la France, comme la souveraineté industrielle, la défense des zones (maritimes) économiques exclusives et les luttes contre la désinformation, les cyberattaques et les ingérences.

Forum et interface. L’ACADEM rassemble des chercheurs de diverses disciplines, notamment en droit, sciences politiques, histoire, sociologie et économie. Elle inclut des experts dans leurs domaines, des décideurs, des acteurs opérationnels et des ingénieurs qui travaillent à la mise au point de l’avion de chasse futur, mais aussi des militaires ayant combattu en Afghanistan, au Sahel et au Levant, d’autres qui ont pisté les sous-marins russes en Méditerranée orientale ou qui ont survolé des territoires hostiles au Levant et enfin des commissaires qui adaptent l’administration à chaque opération militaire. Au sein de la « confédération » ACADEM, chacun de ses 21 organismes (voir encadré ci-dessous) conserve sa pleine indépendance ou, au moins, reste au service de son autorité d’emploi. Tous ont validé une charte sur le travail en commun. Enfin, l’ACADEM souhaite constituer une interface avec des établissements d’enseignement supérieur et de recherche, français et étrangers.

Loïc Salmon

L’ACADEM regroupe déjà vingt et un organismes à l’École militaire à Paris : Académie du renseignement ; Bibliothèque de l’École militaire ; Centre de doctrine et d’enseignement du commandement ; Centre d’enseignement militaire supérieur air ; Centre d’enseignement supérieur terre ; Centre d’études stratégiques de la marine ; Centre de formation des dirigeants de la gendarmerie ; Centre de formation au management de la défense ; Centre de recherche de l’école des officiers de la gendarmerie nationale ; Centre des hautes études militaires ; Centre interarmées de concepts, de doctrine et d’expérimentation ; Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) ; Chaire de cyberdéfense et souveraineté numérique de l’IHEDN ; Chaire d’économie de défense de l’IHEDN ; Chaire « Défense et sécurité du territoire national » de l’État-major interarmées du territoire national métropolitain ; Centre d’études stratégiques aérospatiales (CESA) ; Chaire « stratégies aérienne et spatiale » appliquées intégrée au CESA ; Conseil général de l’armement ; École de guerre ; Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur ; Institut de recherche stratégique de l’École militaire.

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Les sentinelles oubliées

Les missions militaires française, britannique et américaine de liaison à Berlin ont effectué des missions de renseignement opérationnel de 1947 à 1991 pour évaluer la menace des armées du Pacte de Varsovie et déceler toute tentative d’attaque surprise contre l’Ouest.

Des accords militaires, conclus après la seconde guerre mondiale, tolèrent une sorte d’espionnage réciproque par les missions militaires soviétique, américaine, britannique et française. Toutefois, alors que la mission soviétique opère à l’Ouest dans un pays démocratique, la République fédérale allemande, respectueuse du droit, les missions occidentales circulent à l’Est dans un pays totalitaire et hostile, la République démocratique allemande (RDA), où chaque citoyen a le devoir de surveiller l’autre. Le gouvernement est-allemand et la Stasi, sa police politique et service de contre-espionnage, veulent délibérément créer des incidents graves, considérant les missions occidentales comme des « nids d’espions » autorisés par « l’occupant soviétique » et susceptibles de « pervertir » la population est-allemande. Ainsi de 1975 à 1990, la mission britannique a répertorié 286 incidents graves, dont 13 tirs d’armes légères. Des équipes spécialisées mixtes soviétiques (spetsnaz) et est-allemandes (Stasi), constituées dans les années 1980, capturent des équipages et confisquent leurs matériels. En conséquence, les membres des missions militaires occidentales en RDA, dépourvus de toute immunité diplomatique, ont le sentiment d’avoir mené une guerre sans armes et assimilable à une opération extérieure, comme le prouvent la mort ou les blessures de nombre d’entre eux. Organisme interarmées placée sous l’autorité directe du général commandant en chef des forces françaises en Allemagne, la mission militaire française de liaison (MMFL) compte une quarantaine de personnels dans les années 1980, répartis en une section « air » et une section « terre ». Elle dispose de 18 « propousks », (carte d’accréditation soviétique leur permettant de circuler en RDA), la mission britannique 31 et son homologue américaine 14. Chaque semaine, la MMFL effectue notamment deux à trois reconnaissances aériennes et deux à trois sorties « terre » de 36 heures minimum, dont 24 heures d’observation, en RDA. En outre, en alternance avec ses homologues américaine et britannique, elle effectue deux ou trois missions de reconnaissance et d’alerte de 24 heures dans un rayon de 60 km autour de Berlin. Certaines missions « air » se font au sol sur des objectifs spécifiques, à savoir bases aériennes, sites radars, défense sol-air ou terrains d’exercices missiles et de bombardement. Cela implique des déplacements de nuit, discrets, rapides et en semant les « suiveurs » de la Stasi. Cette nécessité s’impose pour rejoindre en sécurité des postes d’observation et y rester dans l’attente d’activités aériennes à proximité des bases, tout en écoutant les communications en russe ou en allemand entre la tour de contrôle et les aéronefs. Les missions « terre » portent sur les nouveaux matériels, l’identification, l’équipement et les déplacements des unités, la surveillance et l’évolution de centaines d’objectifs, les indices dans les gares et les décomptes de convois. L’équipage de base (un observateur et un chauffeur), emporte deux appareils photos avec divers objectifs, deux magnétophones, des piles de rechange, des jumelles, de l’argent et des bons d’essence est-allemands. Il embarque sur un véhicule tout terrain, en partie blindé, avec des équipements particuliers. Les renseignements recueillis par la MMFL, fusionnés avec les écoutes électroniques, sont exploités dans les centres d’analyses des armées de Terre et de l’Air. La Direction du renseignement militaire, organisme interarmées, est créée en 1992 après la dissolution de l’URSS.

Loïc Salmon

« Les sentinelles oubliées », Roland Pietrini. Éditions Pierre de Taillac, 280 pages, nombreuses illustrations, 16,90 €. 

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

La DST sur le front de la guerre froide

Renseignement : recomposition des services au début de la guerre froide (1945-1955)




Marine nationale : dissuasion, protection, intervention et partenariats extérieurs

La Marine française doit se préparer à des engagements plus durs dans une guerre imposée et probablement d’une marnière très brutale.

Son chef d’état-major, l’amiral Nicolas Vaujour, l’a expliqué lors d’une rencontre organisée, le 27 septembre 2023 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

L’environnement opérationnel. Le contexte mondial se caractérise d’abord par l’accélération du désordre. En cas de crise et selon l’évolution de la situation, des actions robustes et résilientes permettront de consolider une stratégie d’accès mondial. En outre, une tectonique des puissances se manifeste au large avec des débordements en mer Noire et en Asie, qu’il faut connaître, comprendre et contenir. S’y ajoutent les missions de protection des approches maritimes, comme le déminage des plages, le sauvetage en mer, la lutte contre les trafics de drogue et d’armes et la surpêche. La multiplication des usages de la mer, avec les énergies renouvelables et l’augmentation du trafic commercial, entraîne une sorte de territorialisation des mers. Les préfets maritimes assurent la coordination interministérielle sur ces usages, afin de garantir l’entraînement dans les zones d’exercices, les essais des armes, l’emploi du groupe aéronaval et les évolutions dans des endroits dangereux au large. Enfin, la guerre en cours en Ukraine s’accompagne du retour de la menace nucléaire russe, face à laquelle la Marine française doit maintenir une dissuasion crédible. La possibilité de débordement du combat en mer, réelle en mer Noire, peut survenir ailleurs. Dans cette guerre d’usure, l’Ukraine se défend en y contestant la capacité russe par des attaques de drones contre des frégates et des sous-marins à quai. Ce contournement de la bataille aéroterrestre par une puissance non navale ne constitue pas une menace immédiate. Toutefois, des organisations malveillantes pourraient déployer des essaims de drones, en vue de perturber la circulation en mer.

Les partenariats. Selon l’amiral Vaujour, la puissance navale repose sur le nombre de navires, la technologie, le savoir-faire et les partenariats. Ces derniers apportent la cohérence de la réponse et la capacité de performance dans certaines zones. L’échange d’informations permet de s’organiser entre Marines alliées, notamment avec celle des États-Unis. Toutefois, les intérêts souverains imposent parfois le recours au « caveat », à savoir la limite de la participation à certaines missions à préciser au chef militaire de la coalition sur zone. La France et la Grande-Bretagne ont développé en commun des travaux sur la force de dissuasion, les porte-avions, les sous-marins et la guerre des mines. En Méditerranée, la Marine française travaille avec ses homologues italienne, grecque et espagnole pour éviter de s’épuiser seule sur une mission. En Asie, elle coopère avec d’autres Marines pour améliorer la persistance de sa présence et sa capacité de compréhension et d’analyse, en vue d’obtenir un effet militaire supérieur. Elle dispose d’une base navale aux Émirats arabes unis d’où partent les missions « Agénor », contributions à l’initiative européenne de liberté de navigation dans le golfe Arabo-Persique. Dans le Pacifique, elle dispose de points d’appui robustes et accessibles en tout temps. L’Australie reste son principal partenaire par sa situation dans la zone stratégique d’accès et sa grande capacité d’accueil portuaire. Des partenariats spécifiques se développent avec le Japon, la Corée du Sud, Singapour, l’Indonésie, la Malaisie et les Philippines.

Loïc Salmon

Marines : se préparer au combat naval de haute intensité

Marines : défense et déni d’accès

Marine nationale : la TF 50 américaine sous commandement français