Défense : prendre conscience de la menace du retour à la force

Contenu par le droit international garanti par l’ONU depuis la seconde guerre mondiale, l’emploi de la force redevient d’actualité avec la renaissance des empires.
Tel est le constat dressé par le général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, lors d’une conférence organisée, le 16 mars 2026 à Paris, par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
La bascule stratégique. Trois éléments concourent aujourd’hui à un bouleversement géopolitique stratégique. D’abord, le monde connaît une bascule démographique vers l’Asie. S’appuyant sur la puissance économique, les États du BRICS (fondé par la Chine, la Russie et le Brésil et auquel divers pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ont adhéré) considèrent la réalité historique du droit occidental comme temporaire et la contestent, manifestation d’une bascule culturelle. Ensuite, la révolution du numérique, commencée depuis des dizaines d’années, se poursuit et constitue la bascule technologique. Ses outils ont acquis une telle puissance dans l’activité humaine quotidienne permanente, qu’elle devient un espace ouvert à la confrontation et à la guerre. Cette révolution de l’information s’étend au cyberespace et à l’espace exo-atmosphérique. Il est tentant d’en faire un parallèle avec la première guerre mondiale, quand le pétrole et l’électricité existaient à peine en 1914 et que l’automobile et l’avion ont connu de grands progrès en 1918. Cette guerre entre puissances majeures a été transformée par la surmultiplication de la révolution technico-industrielle. Dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie, les drones déployés de deux côtés, qui se montaient à quelques dizaines en 2022, se comptent en plusieurs millions quatre ans plus tard. Ce conflit, l’attaque terroriste du Hamas palestinien contre Israël à partir de la bande de Gaza en 2023 et le changement radical de la posture des États-Unis en 2025 constituent les facteurs déclencheurs du basculement stratégique mondial.
L’hybridité et l’ambiguïté. Par rapport à un empire qui s’impose par la force, un pays doit se positionner en vassal ou en adversaire, estime le général Schill. Or la force peut contrôler, contraindre, détruire, neutraliser ou attaquer, mais pas nécessairement construire. Sans aller jusqu’à engager le combat, les empires veulent employer tous les moyens possibles de la politique, la paix n’étant finalement qu’un accident. Il s’agit alors d’en profiter pour exercer la contrainte sur l’adversaire, tradition de l’Empire soviétique puis russe. Un même état d’esprit pourrait se développer en Chine et aux États-Unis. Le monde a quitté l’état de paix pour se trouver dans un continuum de la compétition, forme normale des relations internationales y compris entre pays alliés, vers la contestation et peut-être l’affrontement. Les questions se posent sur l’action dans la dualité entre civils et militaires et dans celle autour de la compétition et de l’affrontement, sur l’action dans le domaine de l’information et comment ne pas franchir le seuil de la conflictualité, tout en faisant peser sa puissance sur l’adversaire. L’hypothèse d’un engagement majeur est redevenue possible. Il s’agit de tout faire pour empêcher la montée aux extrêmes. Le conflit entre la Russie et l’Ukraine confirme que les armées gagnent les batailles, mais que les nations gagnent les guerres.
L’Europe et l’OTAN. L’Union européenne (UE) regroupe 27 nations et ne connaît pas de vassalisation, ni d’affrontement, ni de montée aux extrêmes, mais constitue une forme de puissance pour défendre son mode de vie et son avenir. Sur le plan militaire, cette idée est portée par l’OTAN. Les pays de son flanc Est estiment se trouver sous l’ombre portée de l’Empire russe, qui dispose de forces plus puissantes qu’en 2022 malgré leurs difficultés à conquérir l’Ukraine. Selon eux, cette évolution les menacera directement et leur seule protection reste l’OTAN. En 2022, l‘UE disposait des mêmes informations que les États-Unis sur le dispositif militaire en cours de la Russie et en a conclu qu’elle n’irait pas plus loin. Mais lorsque des poches de sang ont été distribuées dans les postes de secours avancés, les États-Unis ont estimé qu’elle allait attaquer, ce qui s’est effectivement produit. De leur côté, ils ont exprimé leur potentialité militaire contre l’Iran (en 2025 et 2026). Depuis 2022, la Pologne, l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Suède et la Finlande prennent en compte la potentialité militaire de la Russie à leurs frontières et, pour s’en protéger, comptent sur l’OTAN dont les États-Unis restent l’allié majeur. En effet, l’article 5 de l’OTAN précise que l’attaque contre un de ses membres sera considérée par les autres comme une attaque contre chacun d’entre eux et qu’ils apporteront leur appui. De fait, l’OTAN est, aux yeux de ses membres européens, l’outil de l‘expression de la défense collective. La puissance de l’OTAN dépend en grande partie de la présence et de l’engagement de l’allié américain ainsi que de ses moyens que l’UE n’a pas encore. L’OTAN est aussi une coalition de puissances nucléaires, à savoir les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France. Deuxième piler de l’OTAN, les pays européens membres ont décidé de monter à 3,5 % de leur produit intérieur brut le montant de leur effort militaire et à 5 % en y incluant l’ensemble des dépenses s’agrégeant à la défense. La menace russe risquant de se manifester dans six mois ou dans un an selon certains, les pays est-européens veulent acquérir en urgence les équipements nécessaires auprès du pays qui leur en propose immédiatement, à savoir les États-Unis. Or une puissance durable et souveraine n’existe que par une industrie de défense, qui le soit aussi. Conserver les États-Unis au sein de l’OTAN tout en développant son pilier européen peut, éventuellement, conduire à une compétition avec eux dans le domaine des équipements de défense. Il s’agit pour l’Europe, souligne le général Schill, de se préparer à une confrontation et de pouvoir déterminer sa détermination face à la Russie. Or tous les jours, celle-ci perd de 1.000 à 1.500 soldats blessés, tués ou disparus en Ukraine, qu’elle dit vouloir conquérir petit à petit. Face à elle, l’Europe peut exprimer sa détermination par la coalition de l’OTAN. L’enjeu porte sur une stratégie de puissance dans les domaines économique, diplomatique et militaire en passant par…le moins possible de pertes humaines. Déjà, la France et la Grande-Bretagne dirigent une coalition de pays volontaires pour garantir la sécurité de l’Ukraine par une régénération de ses forces aériennes, navales et terrestres.
La France. La ligne stratégique de la France, qui remonte à Philippe-Auguste (1165-1223), consiste à peser sur son destin de manière souveraine. Sur le plan militaire, la souveraineté a un coût à assumer pour pouvoir disposer d’une appréciation autonome de la situation. Le général Schill, qui a été adjoint Terre au chef de l’état-major particulier du président de la République (2012-2017), estime que ce dernier est l’un des rares dirigeants du monde capable d’avoir, non pas une connaissance parfaite, mais une intime conviction sur quasiment tous les événements, base de la souveraineté au sens de la capacité à décider de l’action. Cette souveraineté repose sur le socle de la dissuasion nucléaire. Elle permet à la France, puissance d’équilibre, de générer des coalitions et de construire, notamment en tant que membre fondateur de l’ONU, de l’OTAN et de l’UE. Cette capacité de construction fait partie des outils de la puissance comme la diplomatie, la culture, l’économie et la défense. Celle-ci s’appuie sur la loi de programmation militaire 2024-2030, soit 413Mds€ pour transformer l’outil militaire. Son actualisation va l’augmenter de 36 Mds€ pour les années 2026 à 2030. L’exercice interarmées et multinational « Orion 26 », organisé en France (7 avril-1er mai), a préparé à un engagement majeur. Le déploiement au sol constitue un enjeu de détermination, rappelle le chef d’état-major de l’armée de Terre. Celle-ci, qui doit innover en permanence sur les plans tactique, technologique et organisationnel, recrute 15.000 jeunes hommes et femmes par an.
Loïc Salmon
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