Défense : prendre conscience de la menace du retour à la force

Contenu par le droit international garanti par l’ONU depuis la seconde guerre mondiale, l’emploi de la force redevient d’actualité avec la renaissance des empires.

Tel est le constat dressé par le général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, lors d’une conférence organisée, le 16 mars 2026 à Paris, par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

La bascule stratégique. Trois éléments concourent aujourd’hui à un bouleversement géopolitique stratégique. D’abord, le monde connaît une bascule démographique vers l’Asie. S’appuyant sur la puissance économique, les États du BRICS (fondé par la Chine, la Russie et le Brésil et auquel divers pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ont adhéré) considèrent la réalité historique du droit occidental comme temporaire et la contestent, manifestation d’une bascule culturelle. Ensuite, la révolution du numérique, commencée depuis des dizaines d’années, se poursuit et constitue la bascule technologique. Ses outils ont acquis une telle puissance dans l’activité humaine quotidienne permanente, qu’elle devient un espace ouvert à la confrontation et à la guerre. Cette révolution de l’information s’étend au cyberespace et à l’espace exo-atmosphérique. Il est tentant d’en faire un parallèle avec la première guerre mondiale, quand le pétrole et l’électricité existaient à peine en 1914 et que l’automobile et l’avion ont connu de grands progrès en 1918. Cette guerre entre puissances majeures a été transformée par la surmultiplication de la révolution technico-industrielle. Dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie, les drones déployés de deux côtés, qui se montaient à quelques dizaines en 2022, se comptent en plusieurs millions quatre ans plus tard. Ce conflit, l’attaque terroriste du Hamas palestinien contre Israël à partir de la bande de Gaza en 2023 et le changement radical de la posture des États-Unis en 2025 constituent les facteurs déclencheurs du basculement stratégique mondial.

L’hybridité et l’ambiguïté. Par rapport à un empire qui s’impose par la force, un pays doit se positionner en vassal ou en adversaire, estime le général Schill. Or la force peut contrôler, contraindre, détruire, neutraliser ou attaquer, mais pas nécessairement construire. Sans aller jusqu’à engager le combat, les empires veulent employer tous les moyens possibles de la politique, la paix n’étant finalement qu’un accident. Il s’agit alors d’en profiter pour exercer la contrainte sur l’adversaire, tradition de l’Empire soviétique puis russe. Un même état d’esprit pourrait se développer en Chine et aux États-Unis. Le monde a quitté l’état de paix pour se trouver dans un continuum de la compétition, forme normale des relations internationales y compris entre pays alliés, vers la contestation et peut-être l’affrontement. Les questions se posent sur l’action dans la dualité entre civils et militaires et dans celle autour de la compétition et de l’affrontement, sur l’action dans le domaine de l’information et comment ne pas franchir le seuil de la conflictualité, tout en faisant peser sa puissance sur l’adversaire. L’hypothèse d’un engagement majeur est redevenue possible. Il s’agit de tout faire pour empêcher la montée aux extrêmes. Le conflit entre la Russie et l’Ukraine confirme que les armées gagnent les batailles, mais que les nations gagnent les guerres.

L’Europe et l’OTAN. L’Union européenne (UE) regroupe 27 nations et ne connaît pas de vassalisation, ni d’affrontement, ni de montée aux extrêmes, mais constitue une forme de puissance pour défendre son mode de vie et son avenir. Sur le plan militaire, cette idée est portée par l’OTAN. Les pays de son flanc Est estiment se trouver sous l’ombre portée de l’Empire russe, qui dispose de forces plus puissantes qu’en 2022 malgré leurs difficultés à conquérir l’Ukraine. Selon eux, cette évolution les menacera directement et leur seule protection reste l’OTAN. En 2022, l‘UE disposait des mêmes informations que les États-Unis sur le dispositif militaire en cours de la Russie et en a conclu qu’elle n’irait pas plus loin. Mais lorsque des poches de sang ont été distribuées dans les postes de secours avancés, les États-Unis ont estimé qu’elle allait attaquer, ce qui s’est effectivement produit. De leur côté, ils ont exprimé leur potentialité militaire contre l’Iran (en 2025 et 2026). Depuis 2022, la Pologne, l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Suède et la Finlande prennent en compte la potentialité militaire de la Russie à leurs frontières et, pour s’en protéger, comptent sur l’OTAN dont les États-Unis restent l’allié majeur. En effet, l’article 5 de l’OTAN précise que l’attaque contre un de ses membres sera considérée par les autres comme une attaque contre chacun d’entre eux et qu’ils apporteront leur appui. De fait, l’OTAN est, aux yeux de ses membres européens, l’outil de l‘expression de la défense collective. La puissance de l’OTAN dépend en grande partie de la présence et de l’engagement de l’allié américain ainsi que de ses moyens que l’UE n’a pas encore. L’OTAN est aussi une coalition de puissances nucléaires, à savoir les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France. Deuxième piler de l’OTAN, les pays européens membres ont décidé de monter à 3,5 % de leur produit intérieur brut le montant de leur effort militaire et à 5 % en y incluant l’ensemble des dépenses s’agrégeant à la défense. La menace russe risquant de se manifester dans six mois ou dans un an selon certains, les pays est-européens veulent acquérir en urgence les équipements nécessaires auprès du pays qui leur en propose immédiatement, à savoir les États-Unis. Or une puissance durable et souveraine n’existe que par une industrie de défense, qui le soit aussi. Conserver les États-Unis au sein de l’OTAN tout en développant son pilier européen peut, éventuellement, conduire à une compétition avec eux dans le domaine des équipements de défense. Il s’agit pour l’Europe, souligne le général Schill, de se préparer à une confrontation et de pouvoir déterminer sa détermination face à la Russie. Or tous les jours, celle-ci perd de 1.000 à 1.500 soldats blessés, tués ou disparus en Ukraine, qu’elle dit vouloir conquérir petit à petit. Face à elle, l’Europe peut exprimer sa détermination par la coalition de l’OTAN. L’enjeu porte sur une stratégie de puissance dans les domaines économique, diplomatique et militaire en passant par…le moins possible de pertes humaines. Déjà, la France et la Grande-Bretagne dirigent une coalition de pays volontaires pour garantir la sécurité de l’Ukraine par une régénération de ses forces aériennes, navales et terrestres.

La France. La ligne stratégique de la France, qui remonte à Philippe-Auguste (1165-1223), consiste à peser sur son destin de manière souveraine. Sur le plan militaire, la souveraineté a un coût à assumer pour pouvoir disposer d’une appréciation autonome de la situation. Le général Schill, qui a été adjoint Terre au chef de l’état-major particulier du président de la République (2012-2017), estime que ce dernier est l’un des rares dirigeants du monde capable d’avoir, non pas une connaissance parfaite, mais une intime conviction sur quasiment tous les événements, base de la souveraineté au sens de la capacité à décider de l’action. Cette souveraineté repose sur le socle de la dissuasion nucléaire. Elle permet à la France, puissance d’équilibre, de générer des coalitions et de construire, notamment en tant que membre fondateur de l’ONU, de l’OTAN et de l’UE. Cette capacité de construction fait partie des outils de la puissance comme la diplomatie, la culture, l’économie et la défense. Celle-ci s’appuie sur la loi de programmation militaire 2024-2030, soit 413Mds€ pour transformer l’outil militaire. Son actualisation va l’augmenter de 36 Mds€ pour les années 2026 à 2030. L’exercice interarmées et multinational « Orion 26 », organisé en France (7 avril-1er mai), a préparé à un engagement majeur. Le déploiement au sol constitue un enjeu de détermination, rappelle le chef d’état-major de l’armée de Terre. Celle-ci, qui doit innover en permanence sur les plans tactique, technologique et organisationnel, recrute 15.000 jeunes hommes et femmes par an.

Loïc Salmon

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CEMA : la défense nationale se construit dans le temps long

La paix en Europe depuis 1945 a fait oublier que les États employaient la force dans leur politique étrangère. Les répercussions des décisions en matière de défense, prises en périodes de crises, se feront sentir 15 ou 20 ans plus tard.

Telle est l’opinion du chef d’état-major des armées (CEMA), le général d’armée aérienne Fabien Mandon, qui s’est exprimé devant 1.000 participants en ligne en plus des présents à une conférence-débat organisée, le 22 juin 2026 à Paris, par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Les grands changements. Les crises se multiplient de façon simultanée avec une intensité acrue. La dégradation massive de l’environnement géopolitique se double d’une forte contestation des valeurs portées par la France. Des puissances frappent et discutent après, en espérant obtenir des gains qu’elles auraient normalement obtenus par la diplomatie. Les règles internationales sont contestées par certaines et même non respectées par d’autres. Les institutions, dont l’ONU, crées après plusieurs conflits mondiaux pour réguler la paix entre États et permettre, par le dialogue, d’éviter d’en arriver à la force, se trouvent paralysées. Après la guerre froide (1947-1991), les États-Unis, devenus une hyperpuissance qui a beaucoup forgé les relations en termes de défense dans le monde, sont aujourd’hui contestés. Le 3 septembre 2025, la Chine a organisé à Pékin un défilé militaire de grande ampleur pour montrer sa détermination en termes de volume de forces armées et de qualité d’équipements. Elle a pris de l’avance dans de très nombreux domaines technologiques, dont le numérique et l’intelligence artificielle. Les États-Unis se désengagent de l’Europe et de l’Afrique par nécessité, afin de garantir leurs priorités sur tout le continent américain et financer leur « Golden Dome » (bouclier contre les missiles balistiques, hypersoniques et de croisière). Après l’attentat terroriste du Hamas (2023), Israël a étendu sa riposte à Gaza, en Cisjordanie, en Iran avec les États-Unis et au Liban où la France déploie 800 soldats. Outre son programme nucléaire, l’Iran a entrepris la modernisation de son arsenal balistique, dont certains missiles peuvent atteindre la France. En outre, il encourage des groupes armés pour étendre son influence au Proche et Moyen-Orient et le déstabiliser. L’attaque israélo-américaine de 2026 aura des conséquences de longue durée dans la région avec des approches différentes entre les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Syrie qui tente de recouvrir sa souveraineté et l’Irak en pleine recomposition politique. Un déséquilibre similaire se produit en Afrique, notamment au Sahel où la présence militaire de la France s’est réduite considérablement à la suite des coups d’État aux Mali (2021), Burkina Faso (2022) et Niger (2023), alors qu’elle était intervenue (opérations « Serval », 2013-2014, puis « Barkhane », 2014-2022) à la demande des autorités locales pour lutter contre les groupes djihadistes. Malgré les discours diffusés sur les réseaux sociaux, les groupes terroristes gagnent beaucoup de terrain en 2026, jusqu’à la côte Est de l’Afrique avec des effets sur le long terme. Aux déséquilibres géopolitiques s’ajoute la « désinhibition » dans les actes, quand les États-Unis coulent (depuis 2025) des embarcations de trafiquants de drogue en l’absence de tout cadre juridique alors que la France, via ses forces armées aux Antilles, coopère avec eux dans la lutte contre les narcotrafics. En outre, la désinhibition dans les discours, y compris entre Alliés, fragilise la solidarité dans les échanges entre les militaires. Toutefois, souligne le CEMA, la France manifeste une très grande détermination à affirmer, sans compromission, les valeurs sur lesquelles elle fonde sa défense.

Les transformations essentielles. Quatre pays, à savoir la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, ont constitué, non pas une alliance comme l’OTAN ou une solidarité comme l’Union européenne, mais une convergence d’intérêts. Pendant la guerre en Ukraine, l’Iran a appris à la Russie comment utiliser les drones puis à en fabriquer chez elle sous licence. De plus en 2025, la Corée du Nord a fourni des obus et les trois quarts de l’artillerie de la Russie. En outre, des milliers de soldats nord-coréens se battent en Ukraine aux côtés de ses soldats. Certaines entreprises privées chinoises ont contribué à alimenter les équipements déployés en Ukraine et en Iran. Dans la guerre (2026) entre Israël, les États-Unis et l’Iran, la Russie et la Corée du Nord ont aidé l’Iran. Sur un plan plus général, plusieurs pays ne se reconnaissent pas dans l‘ordre établi par d’autres au XXème siècle, selon des règles favorables aux pays occidentaux. La Russie, qui en a fait partie avant d’en être exclue, anime une dynamique d’alternative aux puissances occidentales, en y associant un discours sur leur déclin en vue de contester l’ordre international et de poser des règles de gouvernance différentes. Malgré des histoires et des modèles de société légèrement différents, les pays européens partagent la même géographie. Leur liberté, gage de souveraineté, a un coût à assumer pour défendre leurs intérêts qui divergent de ceux de la Chine et des États-Unis. Selon le CEMA, la défense de l’Europe se construit toujours au sein de l’OTAN avec sa promesse de solidarité (article V). La France dispose d’une défense pour se protéger le jour où le besoin s’en fera sentir. La continuité de sa souveraineté absolue sur sa dissuasion nucléaire n’exclut pas des discussions avec d’autres pays européens face aux rivaux stratégiques, mais elle ne suffit pas pour garantir leur sécurité. L’idée d’une armée européenne désincarnée des États est prématurée. Chaque chef d’État ou de gouvernement assume la responsabilité de la protection de son pays devant ses concitoyens. Cette souveraineté n’est pas incompatible avec une plus grande coordination et des réflexions communes sur la défense entre pays européens, via des Livres blancs et des exercices militaires. Les rivaux stratégiques exploitent tout le potentiel de la guerre hybride, qui rend difficile la compréhension de la situation d’une zone aux frontières floues, freine le processus décisionnel et ralentit les réactions. Récemment, la Russie a adopté une loi lui permettant d’intervenir militairement à l’étranger pour protéger une communauté russophone qui serait maltraitée, notamment dans les pays baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie). Elle interviendrait avec des forces de sécurité intérieures, de généreux moyens de secours et une campagne médiatique très relayée dans les sociétés occidentales. Déjà, des chutes de drones dans les pays baltes ont conduit à l’arrêt de cours dans toutes les écoles. Début 2026, la Russie produit 7 millions de drones par an et l’Ukraine 10 millions avec un objectif de 20 millions à la fin de l’année. Malgré le bombardement intensif de ses défenses sol-air et de ses centres névralgiques par Israël et les États-Unis, l’Iran a pratiqué la guerre d’usure par l’envoi, dans toute la région, d’énormes quantités de drones stockés dans des tunnels depuis des années. L’intelligence artificielle va se cumuler avec la « dronisation » du champ de bataille. Enfin, la propagande sur les réseaux sociaux, organisée par l’intelligence artificielle, vise à fragiliser les sociétés des pays européens.

La stratégie de la France. Le CEMA veut développer la réactivité des armées françaises sur des scénarios de guerre hybride. Outre les chars, avions et bateaux, la manœuvre militaire inclut l’informationnel, l’espace et le cyber. Toutefois, alors que les trois quarts du renseignement technique israélien proviennent du cyber, celui-ci n’a pu confirmer les alertes d’origine humaine sur les mouvements du Hamas. Demain, la défense dépendra de la connectivité qui passe par l’espace. Vu que les grands compétiteurs mondiaux investissent beaucoup dans le spatial pour neutraliser les satellites qui les dérangeront, la France a élaboré une stratégie spatiale en 2019. Elle ne décidera pas la guerre, souligne le CEMA, mais en cas d’attaque contre un pays allié, les jeunes de ses armées iront l’aider…par solidarité !

Loïc Salmon

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Exposition « La Marine & Les Peintres, quatre siècles d’art et de pouvoir » à Paris

Pendant quatre cents ans, la Marine a eu besoin des artistes pour communiquer. Elle a su ramener des talents qui soient en cohérence avec ses objectifs.

Selon Bertrand de Sainte-Marie (photo), chef du service de la Conservation du musée national de la Marine, « le sujet naval mêle étroitement art visuel, pouvoir, histoire nationale et enjeux navals ». Les œuvres des artistes témoignent de l’évolution du monde maritime et de la conquête des mers par la France du XVIIème siècle à la fin du XXème siècle.

Une longue histoire. En 1626, Louis XIII confie au cardinal de Richelieu, chef de son Conseil depuis deux ans, la charge de « Grand Maître, Chef et Surintendant général de la navigation et commerce de France ». Cette centralisation du pouvoir sur mer s’étend jusqu’en Nouvelle-France (Canada). Comme il n’existe pas de Corps d’officiers de Marine, le cardinal recrute des gentilshommes de l’Ordre souverain militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem (Ordre de Malte), qui dispose d’une flotte importante, pour diriger la future escadre de la France. Le sujet naval bénéficie alors de la scène artistique parisienne, marquée par une forte présence d’artistes d’Europe du Nord, surtout flamands, qui maîtrisent la peinture de marine. Le siège de La Rochelle (septembre 1627-octobre 1628), place de sûreté du parti protestant soutenu par l’Angleterre, constitue une victoire militaire et politique majeure et devient un sujet de gravures, comme l’attaque du fort de Saint-Martin-de-Ré. L’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée à Paris en 1648, permet aux « peintres du Roy pour les mers » de fusionner la tradition nordique du paysage maritime avec celle des sujets italiens de l’Antiquité. Après la victoire sur la Fronde et la mort du cardinal Mazarin, Louis XIV nomme, en 1669, ministre puis secrétaire d’État à la Marine Colbert qui dotera la France d’une puissante armée navale. L’Académie accueille des artistes chargés de représenter les hauts faits maritimes du roi. Entre 1670 et 1680, cinquante-cinq peintres travaillent à l’arsenal de Toulon et l’esthétisation du fait naval atteint son apogée. La paix, sous la Régence (1715-1723) et au début de règne de Louis XV, puis les revers de la Marine française pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763) reportent l’attention sur les ports, symboles de l’expansion économique. L’art unit grand genre, vraisemblance et naturel, parallèlement à l’essor des sciences, notamment en matière de navigation. Le duc de Choiseul, nommé secrétaire d’État à la Marine en 1761, amorce son redressement, qui s’accentue pendant le règne de Louis XVI, formé aux enjeux maritimes et féru d’expéditions lointaines. Secrétaire d’État à la Marine en 1780, le maréchal de Castries assure la victoire française lors de la guerre d’indépendance américaine (1775-1783), grâce notamment aux officiers de Marine d’Estaing, Suffren, de Grasse, la Motte-Piquet et du Couëdic. Louis XVI commande des peintures des victoires navales de ce conflit, revanche sur l’Angleterre. La Marine de la Révolution et du Premier Empire ne parvient pas à vaincre l’Angleterre, mais trouve dans la peinture de batailles navales le moyen de magnifier les actes de courage. Sous la Restauration, le naufrage du navire La-Méduse projette le Salon de 1819 en pleine mer. Les peintures de marine et d’histoire navale reviennent au goût du jour. En vue de la réconciliation nationale, Louis-Philippe institue le musée de l’Histoire de France au château de Versailles, dont la galerie des Batailles inclut des sujets navals. La IIème République (1848-1852) poursuit les commandes des peintures d’histoire, célèbre l’abolition de l’esclavage et consacre l’essor de la peinture de genre et de paysage. Son président, Louis-Napoléon Bonaparte, qui deviendra l’empereur Napoléon III, favorise les innovations techniques et scientifiques en matière navale. Sous le Second Empire, les commandes de tableaux valorisent aussi les expéditions coloniales à travers le monde. La peinture navale évolue vers le genre, le décoratif et l’histoire sociale. La IIIème République commande et achète des œuvres traitant la fête maritime et les parades d’escadres, dans le cadre diplomatique et l’expansion coloniale, ainsi que la stratégie navale. Pendant la première guerre mondiale, la Marine envoie des artistes dans les ports et à bord des bâtiments. Pendant la seconde, la représentation de la Marine reflète la complexité du positionnement des peintres par rapport au gouvernement de Vichy et à celui de la France Libre. Après la Libération, les pratiques picturales se diversifient entre réalisme et utopisme.

Le Salon de la Marine. Du XVIIème siècle à 1881, le Salon de peinture et de sculpture consacre des carrières d’artistes et rythme la vie des arts. La IIIème République met fin au monopole de l’Académie des beaux-arts sur le Salon qu’elle renomme « Salon des artistes français ». Apparaissent alors d’autres sociétés d’artistes comme la « Société nationale des beaux-arts », le « Salon des indépendants » et le « Salon d’automne ». La plupart des artistes participent au Salon officiel et aux autres. En 1905, se crée la « Société des peintres de Marine », qui se fixe pour but d’aider au développement de la Marine française. En 1924, la « Société nationale des beaux-arts de la mer » voit le jour sous le haut patronage du ministre de la Marine Georges Leygues. Puis le gouvernement de Vichy récupère ces aspirations à des fins de propagande. En 1942, il inaugure le premier « Salon de la Marine » puis un autre l’année suivante au musée national de la Marine, qui vient de quitter le Louvre pour le Palais de Chaillot à Paris. En 2026, ce Salon tient sa 46ème édition en même temps que l’exposition. Sur les 281 candidatures reçues lors de l’appel à concours, son jury a retenu 43 artistes dont 38 candidats au titre de « Peintre officiel de la Marine » (voir plus loin). Le Salon expose 84 œuvres, dont plus de la moitié issue du concours. A l’occasion de chaque Salon, le jury et des institutions engagées dans le rayonnement culturel et maritime décernent des prix récompensant des démarches artistiques variées reflétant la diversité des regards sur la mer, les marins et les enjeux contemporains de la Marine. Il s’agit du prix du ministre des Armées et des Anciens Combattants, du prix Marine, du prix du jury et du prix spécial du jury.

Les Peintres officiels de la Marine. L’origine du Corps des peintres officiels de la Marine remonte à 1830, quand les peintres Louis-Philippe Crépin (1792-1851) et Théodore Gudin (1802-1880) sont officiellement rattachés au ministère de la Marine, mais sans texte réglementaire. En 1920, un décret institue le statut de « Peintre du département de la Marine ». En 1981, un autre consacre le titre de « Peintre des armées, spécialité Marine » pour les artistes dont l’œuvre entretient un lien durable avec a mer, les marins et le patrimoine maritime. Ces peintres sont nommés par le ministre des Armées et des Anciens Combattants sur proposition du jury du Salon. Ils ne reçoivent pas de rétribution ni de promesse de commande officielle, mais peuvent embarquer dans les unités de la Marine à terre, en mer et dans les airs. Ils ont rang d’officier et peuvent porter l’uniforme mais sans galon. Privilège accordé par un décret de 1953, tous apposent une ancre de marine à la signature de leurs œuvres, signe distinctif de leur appartenance au Corps et symbole de leur attachement à la Marine nationale. Ils se répartissent en deux catégories : les « peintres agréés », nommés pour trois ans renouvelables ; les « peintres titulaires », nommés après trois agréments successifs.

Le titre de « Peintre officiel de la Marine » inclut aussi des graveurs, sculpteurs, photographes et gens du cinéma. En 2026, le Corps en compte 38, dont une femme.

Loïc Salmon

L’exposition « La Marine & Les Peintres, quatre siècles d’art et de pouvoir » (13 mai-2 août 2026), organisée par le musée national de la Marine, se tient à Paris. Elle présente près de 150 œuvres et accompagne le 46ème Salon de la Marine. Renseignements : www.musee-marine.fr

Marine nationale : depuis quatre siècles et sur tous les océans

Les guerres des mers

Marine nationale : coopérations opérationnelles, technicité et esprit d’équipage




Exposition « Du courage à l’honneur » au musée de la Légion d’honneur et des ordres de Chevalerie

La croix de Guerre, marque du courage, et la Légion d’honneur, celle du prestige, s’inscrivent dans la lignée des récompenses nationales, miroir des valeurs de la République qu’elle incarne et de destinées humaines exemplaires.

De la décoration à l’ordre. « Parler du courage, c’est parler de lucidité, d’une capacité à affronter l’adversité en l’ayant regardée en face et sans regret, sans nostalgie et étant prêt à combattre », a déclaré le général d’armée François Lecointre, Grand Chancelier de la Légion d’honneur et Chancelier de l’ordre national du Mérite, devant quelques journalistes le 21 avril 2026, veille de l’inauguration de l’exposition. Toutefois, il a souligné que le courage ne concerne pas que les militaires et que la Légion d’honneur a une vocation universelle. « L’Empereur (Napoléon 1er), dit-il, a tout de suite voulu, en créant un ordre universel, bien expliquer qu’on devait mélanger le courage et la bravoure du militaire avec la science des savants et le talent des artistes. Parce que pour faire une société unifiée et complète, il fallait que tous les talents, tous les services, tous les engagements de la société, donc que tous les champs d’activité de la société puissent être récompensés par un ordre unique. » L’ordre de Saint-Louis, créé par Louis XIV, était réservé aux militaires et son ruban rouge a inspiré celui de la Légion d’honneur. De même, la croix à quatre branches de l’ordre de Malte a servi de modèle à celle de la Légion d’honneur qui en compte une de plus. L’ordre national de la Légion d’honneur, plus haute distinction française créée en 1802 par Napoléon Bonaparte Premier consul, récompense les mérites éminents acquis au service de la France pendant vingt années au moins. En 2025, il compte 77.000 membres et, chaque année, 2.200 Français et 300 étrangers sont décorés dans les trois grades (chevalier, officier et commandeur) et deux dignités (grand officier et grand-croix). Deuxième décoration française dans l’ordre de préséance, la Médaille militaire, créée en 1852 par Napoléon III, empereur des Français, et concédée aux soldats et sous-officiers d’active, de réserve ou anciens combattants, récompense des exploits extraordinaires ou au moins huit ans passés sous les drapeaux. En 2025, elle compte 142.000 titulaires et, chaque année, environ 2.700 Français et 30 étrangers en sont décorés. Universel comme la Légion d’honneur mais n’exigeant qu’au moins dix ans de services, l’ordre national du Mérite, créée en 1963 par le président de la République Charles de Gaulle, récompense les mérites distingués acquis soit dans la fonction publique, civile ou militaire, soit dans l’exercice d’une activité privée. En 2025, il compte 176.000 membres et, chaque année, 3.800 Français et 300 étrangers sont décorés dans les trois grades (chevalier, officier et commandeur) et deux dignités (grand officier et grand-croix). La Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme, créée en 2016 par le président de la République François Hollande, a vocation à leur manifester l’hommage de la France à la suite d’attentats commis sur le territoire national ou à l’étranger. Attribuée à la demande des intéressées depuis 2018, elle se place au quatrième rang dans la hiérarchie des distinctions françaises.

Des objets rares. Selon son directeur-conservateur Peter Keller, le musée de la Légion d’honneur et des ordres de Chevalerie est « un musée de société et d’histoire, qui présente l’histoire sociale de la France à partir du XVIème siècle, voire avant, et cherche à faire découvrir la Légion d’honneur et les valeurs que représentent l’exemplarité, l’universalité, le civisme et mettre en lumière des parcours des hommes et des femmes, qui se sont engagées pour le bien commun et ont rendu des services à la nation. » Le musée s’est associé au Service historique de la Défense pour réaliser l’exposition « Du courage à l’honneur » et son catalogue, car tous deux conservent des fonds historiques et iconographiques symboliques, des médailles et des objets d’art et d’histoire. Héritier des dépôts de la Guerre et de la Marine créés sous Louis XIV, le Service historique de la Défense résulte de la fusion en 2005 des Services historiques de l’armée de Terre, de l’armée de l’Air, de la Marine nationale et de la Gendarmerie nationale. L’exposition montre pour la première fois de beaux objets rarissimes et qui racontent un contexte. Ainsi, l’insigne et la plaque métallique de grand-croix de l’ordre autrichien de Léopold, créé en 1808, a récompensé onze personnalités civiles et militaires selon des critères similaires à ceux de la Légion d’honneur. Quoique l’Autriche des Habsbourg fut l’une des principales adversaires de Napoléon, celui-ci en devint le premier récipiendaire et épousera deux ans plus tard Marie-Louise, petite-nièce de la reine Marie-Antoinette guillotinée en 1793. L’unique ensemble identique de ces décorations se trouve…au Kremlin ! Par ailleurs, une présentation chronologique des objets et documents symboliques permet de mettre en avant les ruptures et les continuités dans la création d’une structure de récompenses de la bravoure. Cela commence sous l’Ancien Régime et se poursuit jusqu’à aujourd’hui, avec des adaptations. L’exposition présente un des deux exemplaires (1788) restants des statuts de l’ordre du Saint-Esprit, créé en 1578 par Henri III. Le second se trouve à la bibliothèque de l’Assemblée nationale. Il avait été envisagé, vers 1775-1780, de créer des décorations pour récompenser des « actions glorieuses et éclatantes du service de mer ». Un « tableau » inédit présente ce projet de six décorations sous forme de médaillons portés sur la poitrine et réservés aux officiers de la Marine royale : une épée et un pistolet enlacés de laurier pour un « capitaine qui prendra un vaisseau à l’abordage plus fort que le sien » ; un pistolet et une épée entrecroisés pour un « capitaine qui prendra un vaisseau à l’abordage égal au sien » ; deux canons en croix pour un « capitaine qui prendra au canon un vaisseau plus fort que le sien » ; deux pistolets pour une « capitaine en second qui prendra à l’abordage une vaisseau plus fort que le sien » ; un canon seulement pour un « capitaine, qui prendra au canon un vaisseau égal au sien » ; une grenade enflammée pour un « capitaine commandant un brûlot (navire chargé d’explosifs) qui brûlera l’ennemi ». Ce projet restera sans suite malgré la victoire de la baie de Chesapeake (1781) de l’amiral de Grasse sur la flotte anglaise, bataille décisive pour l’indépendance américaine. Alors que seuls les officiers catholiques étaient récompensés, Louis XV institue le « Mérite militaire » pour les non-catholiques au service de la France. En outre, les soldats ayant servi 24 ans sous les drapeaux ou sur les bateaux sont récompensés par le « Médaillon des deux épées », qui perdurera jusqu’en 1830. L’insigne de la petite grenade, contemporaine, est encore porté dans la Gendarmerie et l’armée de Terre…250 ans après sa création. Une aquarelle représente la cérémonie du 16 août 1804, quand Napoléon remet la Légion d’honneur à certains des 80.000 soldats rassemblés au camp de Boulogne, en vue d’un hypothétique débarquement en Angleterre, et qui deviendront la Grande Armée. Un trône du roi Dagobert a symbolisé le lien entre les Bonaparte et les Mérovingiens et, pour souligner la continuité de la bravoure militaire, les insignes étaient déposés dans les armures de Bayard et de Du Guesclin. L’exposition présente aussi le premier insigne de la croix la Légion d’honneur que Napoléon a porté à cette occasion et celui de grand-aigle (grand-croix aujourd’hui), porté à Sainte-Hélène et qu’il a légué à son frère Lucien. Au-dessus, se trouve son exemplaire personnel de l’almanach, document administratif des fonctionnaires des 130 départements de 1811, volé puis retrouvé en 1915, cent ans après Waterloo.

Loïc Salmon

L’exposition « Du courage à l’honneur » (22 avril-20 septembre 2026), organisée par le Service historique de la défense et le musée de la Légion d’honneur et des ordres de Chevalerie se tient à Paris. Elle présente des décorations, objets, tableaux et documents. Renseignements : www.legiondhonneur.fr

Du courage à l’honneur, trésors de la symbolique du Service historique de la Défense

Exposition « Honneur aux braves, la croix de Guerre » à Vincennes

La Légion d’honneur

 




Exposition « Explorations : une affaire d’État ? » aux Invalides

 Depuis le XVIIIème siècle, la France mène des explorations dans le monde pour assurer sa souveraineté au prix d’immenses efforts financiers, logistiques, technologiques et humains. Les militaires y contribuent par leurs compétences en navigation, cartographie, ingénierie, médecine, sécurité et recherche.

Enjeux et découvertes. Pendant trois siècles, en matière d’explorations, pouvoir, connaissance et gloire vont de pair avec danger et échec. En Europe, la fin de la guerre de Sept Ans (1756-1763) bouleverse l’ordre mondial. La France a perdu le Canada et la Louisiane en Amérique et ne conserve que cinq comptoirs aux Indes. En outre, elle accuse un retard dans l’exploration du monde par rapport au Portugal, à l’Espagne, aux Pays-Bas et à l’Angleterre. Louis XV mobilise alors savants, ingénieurs et militaires dans de grandes expéditions autour du monde pour reconnaître des régions encore inconnues et souvent déjà peuplées. La cartographie facilite le développement du commerce par l’implantation de comptoirs et l’exploitation des ressources et, dans certains territoires, l’installation de colonies. Au cours de son voyage autour du monde (1766-1769), le capitaine de frégate Bougainville doit rechercher un « continent austral » (L’Antarctique, qui sera découvert en 1819). Par la suite, Louis XVI nomme le capitaine de vaisseau La Pérouse à la tête d’une expédition maritime autour du monde (1785-1788), laquelle disparaît corps et biens à Vanikoro dans le Pacifique. A partir des récits de voyage, l’Institut de France, créé en 1795, soutient des commissions scientifiques par le choix des savants, la définition des objectifs et le financement. Les publications de leurs travaux participent au rayonnement de la France en Europe. Outre leur apport à la connaissance, les vestiges archéologiques et spécimens rapportés en France contribuent à enrichir les musées et à promouvoir les victoires militaires françaises. Ces commissions lient souvent science et armée : campagne d’Égypte (1798-1801) du général Bonaparte ; voyage des découvertes aux Terres australes (1800-1804) du capitaine de vaisseau Baudin ; expédition de Morée (Grèce, 1829) et exploration de l’Algérie (1839-1841) du colonel Bory de Saint-Vincent ; voyage au Pôle Sud et dans l’Océanie (1837-1840) du capitaine de vaisseau Dumont d’Urville ; commissions scientifiques pendant la guerre du Mexique (1864-1867) ; exploration du Mékong (1866-1868) du capitaine de frégate Doudart de Lagrée ; Mission saharienne de l’Algérie au lac Tchad (1898-1900) de Fernand Foureau et du commandant Lamy ; Mission Saoura-Tidiket dans le Sud de l’Algérie (1919) du commandant Bettembourg. Après la seconde guerre mondiale, la compétition technologique s’accélère entre les grandes puissances, dont la France : création des expéditions polaires par Paul-Émile Victor (1947) ; plongée du bathyscaphe FNRS-3 à 4.050 m au large de Dakar (1954) ; lancement du satellite Astérix (1965) ; premier vol spatial habité du colonel Jean-Loup Chrétien à bord de la station russe Saliout 7 (1982) ; Mission Epsilon de la colonelle et astronaute Sophie Adenot à bord de la station spatiale internationale (2026). L’approche décloisonnée entre grands fonds marins et espace décuple la connaissance. La découverte des ressources potentielles attise les tensions entre États et menacent les écosystèmes. Toutefois, les grands programmes de recherches appliquées aux milieux extrêmes ont fait émerger la notion de « patrimoine commun de l’Humanité » pour l’Antarctique, l’espace et les fonds marins au-delà des juridictions nationales. Les nouvelles technologies (satellites, drones et intelligence artificielle) appuient l’innovation scientifique, en vue d’une meilleure compréhension de l’état du monde. L’exploration contemporaine, encouragée par l’État, peut se modéliser dans une approche multi-milieux. Employée pour la recherche militaire et civile, cette démarche globale se fonde sur l’analyse simultanée des données produites par des capteurs installés sur un satellite, un drone, un bateau, des plongeurs, des animaux ou des bouées équipées de balises GPS. Cette vaste collecte d’informations permet de disposer d’éléments précis pour la connaissance la plus exacte possible d’un milieu déterminé.

Évolution des moyens. Au fil des époques, l’État s’impose comme principal organisateur et financeur des expéditions françaises, via les ministères de la Guerre, de la Marine, de Colonies, de l’Instruction publique et des Affaires étrangères. Certaines missions sont financées par des souscriptions publiques ou des acteurs privés, comme les explorateurs eux-mêmes ou des sociétés savantes, dont la Société de Géographie et le Comité d’Afrique française. A chaque fois, la réussite dépend d’une préparation minutieuse sur les plans administratif et financier. Leur très coûteuse logistique nécessite d’importantes ressources en hommes, matériels, nourriture et armements. Outre des scientifiques civils, des militaires sont recrutés parmi les corps des ingénieurs-géographes, du génie, de la médecine navale et du service hydrographique et dans les spécialités de botaniste, de cartographe, d’astronome et de plongeur. Après la première guerre mondiale, l’avion, l’automobile et l’installation de postes de télégraphie sans fil démultiplient les possibilités d’exploration.

Colonisation puis coopération. Entre 1870 et les années1930, les explorations françaises se mettent au service de la colonisation en Afrique et en Asie. Lors de la conférence de Berlin de 1884-1885, quelques nations européennes (Allemagne, Belgique, France et Grande-Bretagne) se partagent le continent africain. Des militaires mènent alors des missions d’agrandissement de la zone d’influence française ou de maîtrise de terres et de ressources, sans oublier des motifs géographiques, cartographiques et économiques. L’effectif varie d’un seul homme à une colonne de 1.700 personnes, incluant des troupes d’escorte, des scientifiques civils, des guides, des porteurs et des interprètes Certains officiers explorateurs deviennent, plus tard, les administrateurs des territoires qu’ils ont reconnus. Toujours dirigées par des militaires, ces expéditions permettent à l’État français de conclure des traités avec les autorités locales, d’établir des réseaux de postes et d’étudier les mœurs des populations. Elle se déroulent dans un contexte de rivalités entre les puissances impériales européennes. S’y ajoutent les guerres locales, notamment en Afrique de l’Ouest où éclatent des révoltes et des insurrections dans les royaumes et sultanats. L’expansion coloniale exacerbe les rapports de violence. Une fois conquis, un territoire fait l’objet de nombreuses missions d’exploration pour délimiter les frontières, rechercher de nouvelles voies de communication maritimes, fluviales navigables et ferroviaires à tracer. Ainsi, la France organise des expéditions en Chine, formellement indépendante mais dont une grande partie du territoire est découpée, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, en zones d’influence des grandes puissances européennes. Elle y procède à des relevés géographiques sur des territoires encore inconnus de ses savants et étudie la possibilité d’y implanter de comptoirs commerciaux. Après 1945, les grandes puissances explorent les abysses et l’espace, en concurrence ou en coopération. Puis des entreprises privées accèdent à l’espace au début du XXIème siècle. En France, la loi de programmation militaire 2024-2030 donne aux armées les moyens de maîtriser les fonds marins et de préserver les équipements (câbles et engins spatiaux).

Loïc Salmon

L’exposition « Explorations : une affaire d’État ? » (15 avril-16 août 2026), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente des cartes, tableaux, documents, photographies, objets, armes et instruments scientifiques. Des conférences, visites guidées, concerts et projections de films sont prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr.

Explorations, une affaire d’État ?

Défense : nécessité de préserver la souveraineté spatiale

Marine nationale : acquérir la maîtrise des grands fonds marins




Intelligence artificielle : tirer parti de sa puissance en la maîtrisant

Le chef sur le terrain ne doit pas subir l’intelligence artificielle (IA), mais pouvoir profiter de ses possibilités et être toujours capable de justifier sa décision.

L’IA et les fonctions opérationnelles embarquées ont fait l’objet d’un colloque organisé, à Paris le 20 janvier 2026, par l’Académie militaire Saint Cyr Coëtquidan en partenariat avec KNDS France. Y sont notamment intervenus : le général de brigade Marc Espitalier, officier général « numérique et cyberdéfense » à l’État-major de l’armée de Terre ; Sylvain Thorel, KNDS / Robotics ; Alexandre Chapoutot, École nationale des techniques avancées (ENSTA) Paris ; le colonel Cédric Abriat, adjoint « Plans » à l’État-major de l’armée de l’Air et de l’Espace ; Laurent Duport, président de NEODE Systems ; Thierry Berthier, chercheur associé CReD / AMSCC, Université de Limoges ; Joël Bougron, doctorant, KNDS / ENSTA Paris.

Fonction mobilité. Le numérique, nouveau champ de conflictualité, agit directement sur ceux de la terre, de la mer, des airs et de l’espace, rappelle le général Espitalier. Il impacte les forces armées, mais aussi directement les décideurs et les populations par ses caractéristiques propres (actions cyber et informationnelles). Les drones et robots, nouveaux effecteurs qui incluent le numérique, permettent la saturation, le harcèlement et l’action dans des compartiments de terrain jusqu’à présent interdits à l’homme. Le numérique impacte les systèmes de décision, qui doivent accélérer autant que possible la boucle observation, orientation, décision et action, tout en maintenant la place de l’homme dans ce cycle. Au sein du Commandement des forces terrestres OTAN à Lille, une partie de l’équipe cyberdéfense étudie le projet de dissuasion et de défense à l’Est, consistant à mettre une masse robotique très importante sur le terrain entre les forces armées de la Russie et celles de l’OTAN pour pallier son manque de masse. Dans le domaine terrestre, les robots deviennent multiplicateurs de forces pour la sécurité du périmètre d’emploi et le déminage, mais ne doivent pas entraver la manœuvre, précise Sylvain Thorel. La taille conditionnant l’emploi, les « légers » (1-25 kg) sont utilisés pour la reconnaissance, la surveillance, la détection et l’intervention. Les « moyens » (25-500 kg) servent à la lutte contre les engins explosifs improvisés, la dépollution de munitions non explosées, et le combat. Les « lourds » (500 kg-5 t) sont utilisés pour la logistique notamment en Ukraine, la surveillance et la levée de doutes NRBC (risques nucléaire, radiologique, biologique et chimique). Les « très lourds » (5-40 t) pourront servir pour l’ouverture d’itinéraire, les travaux du génie et le combat. Afin d’accroître l’autonomie de mobilité, la navigation téléopérée permet d’aller rapidement d’un point à un autre sans connaissance à priori ou presque, de nuit, de jour ou dans le brouillard, sur un terrain accidenté et glissant, de façon furtive et sans GPS. L’opérateur doit se repérer lui-même sur une carte en visuel, par lidar (détection et télémétrie par la lumière) ou radar, disposer d’une liaison radio à haut débit, mais de portée limitée et sensible au brouillage, et comprendre la situation. Cela entraîne un accroissement de la complexité et …de sa charge cognitive ! De fait, le domaine d’emploi dépend encore de la maturité technologique. La « traversabilité » du robot, qui dépend de ses capacités de franchissement, consiste à percevoir les espaces en temps réel grâce à des images aériennes ou satellitaires et la méthode SLAM lidar. Celle-ci lui permet de construire la carte d’un environnement inconnu, tout en suivant simultanément sa propre position sur cette carte. Dans la navigation autonome en terrain ouvert, l’IA répond aux besoins d’adaptation à une grande variété de types de terrain, de détection et d’évitement de divers types d’obstacles, indique Alexandre Chapoutot. La perception nécessite une carte satellitaire et les capteurs GPS, lidar, caméras et ultrasons pour caractériser les obstacles et planifier la trajectoire du robot. Les approches de l’IA permettent d’augmenter l’adaptabilité du robot pour la navigation, grâce à un apprentissage en ligne tout en restant vigilant sur les contraintes de l’IA embarquée. La réponse adéquate résulte du développement conjoint des approches théoriques et expérimentales. Dans les airs, une plateforme autonome progressant à basse altitude pourrait profiter des accidents de terrain, mais doit prendre en compte les conditions météorologiques et les masses nuageuses, rappelle le colonel Abriat. Avançant vite, elle doit pouvoir se maintenir en vol et ne pas s’écraser au sol. Dans un contexte de conflictualité accrue, il est probable qu’au cours d’un raid de vingt avions, quelques-uns ne reviendront pas en raison d’une panne de moteur, d’un « décrochage » (perte soudaine d’altitude) ou d’un tir de défense sol-air. Il s’agit de s’adapter à la menace et de reconfigurer rapidement les missions. Sur le terrain, les opérateurs devront traiter les algorithmes. L’agilité ne doit pas faire peser de risque sur la réussite de la mission.

Fonction gestion des effets. La société NEODE Systems, filiale du groupe MBDA, a développé un système senseur-effecteur augmenté par l’IA autour du missile antichar dénommé Akeron MP, indique Laurent Duport. D’une portée supérieure à 4.000 m, ce missile est équipé d’un autodirecteur TV ou infrarouge et d’une liaison de données par fibre optique. Le tireur doit détecter la cible dans le flux vidéo de l’autodirecteur et y « accrocher » le missile, qui va aller la frapper. Au-delà de la vue directe, derrière une colline ou des arbres, il faudra guider le missile dans la bonne direction. NEODE Systems développe donc le « Ground Warden », système senseur-effecteur au niveau du groupe de combat antichar débarqué, constitué de missiles et postes de tir, de missiles moyenne portée, de drones et de tablettes pour l’interface homme-machine. Le Ground Warden nécessite cinq personnes : un pilote de drone, deux tireurs et deux chefs de pièce derrière chaque place de tir. Il est équipé de nombreuses fonctionnalités : compas numérique avec l’IA ; pilotage automatique du drone ; détection automatique de cibles sur flux de données du drone par l’IA ; élaboration d’une situation tactique partagée ; allocation des cibles aux chefs de pièces ; tirs coordonnés de deux missiles ; aide à l’accrochage des missiles en vol grâce à l’IA ; évaluation des résultats des tirs. Dans le domaine aérien, la société EOS Technologie a fait voler, en 2025, un drone intercepteur hypervéloce dénommé Fury, premier vecteur de la robotique « vamafer », acronyme pour vélocité, autonomie, miniaturisation, agressivité, furtivité, endurance et résilience, explique Thierry Berthier. D’une envergure et d’une longueur de 110 cm, il emporte une charge explosive de 2 kg, vole déjà à 700 km/h et devrait bientôt atteindre 1.000 km/h grâce à son microréacteur. Il effectue des carrés dans le ciel par des braquages à plus de 20 G (196 m/s). Mis en œuvre par un seul homme, il se lance par catapulte, rampe ou verticalement. Insensible aux pluies et vents forts, températures hautes ou basses et tempêtes de sable, il peut voler ou planer, réacteur coupé, de manière furtive et concurrence le drone biréacteur américain Roadrunner d’Anduril. Par ailleurs, le champ de bataille se robotise et se massifie avec de plus en plus de télé-opérations à effectuer, souligne Joël Bougron. Cela crée une forte charge cognitive pour les opérateurs et un besoin d’embarquer et d’automatiser certaines fonctions, dont la planification pour assigner les meilleurs effecteurs possibles aux cibles les plus adéquates. La réalité du terrain est perçue par les capteurs, dont les informations peuvent être incomplètes, caduques ou même fausses. Afin de décider, l’humain, responsable, doit pouvoir réduire les incertitudes par l’automatisation de la planification des séquences d’actions (déplacements et engagements) et leur exécution. La hiérarchie algorithmique peut coïncider, partiellement, avec celle entre unités et entre un chef et ses subordonnés.

Loïc Salmon

Intelligence artificielle : l’enjeu de souveraineté sur le calcul

Armée de Terre : le Commandement du combat futur

Défense : stratégie des armées sur l’intelligence artificielle




Intelligence artificielle : l’enjeu de souveraineté sur le calcul

Le traitement massif de données nécessite les moyens de calcul de l’intelligence artificielle (IA), déportés sur des serveurs loin de la zone d’opération, Cela implique un accès au réseau, via le spectre électromagnétique, souvent soumis à des contraintes et au brouillage.

L’IA et les fonctions opérationnelles embarquées ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 20 janvier 2026 à Paris, par l’Académie militaire Saint Cyr Coëtquidan en partenariat avec KNDS France. Y sont notamment intervenus : le contre-amiral Vincent Sébastien, directeur adjoint & adjoint forces de l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD) ; Cécile Jourdas, KNDS France ; le colonel Cédric Abriat, adjoint « Plans » à l’État-major de l’armée de l’Air et de l’Espace ; Frédéric Barbaresco, Thales ; Valentin Ligier, Dassault Aviation ; Olivier Viné, directeur d’Activité GdM & GF Exail.

Fonction perception. L’IA embarquée sert à augmenter la performance opérationnelle, donc à aller plus vite, souligne l’amiral Sébastien. Elle doit assister le combattant, le protéger et garantir l’autonomie des plateformes dans la durée. Elle implique la recherche académique, les industriels et les armées. La recherche nécessite des compromis économiques dans le hardware (équipements) et le software (logiciels), des curseurs dans les composants, la robustesse, le coût et l’organisation…et de la confiance ! L’AMIAD effectue des recherches, étudie, teste et réfléchit au déploiement de l’IA embarquée. KNDS France a procédé à un exercice de coordination aéroterrestre pour identifier des cas d’usage concrets, pertinents et acceptés, explique Cécile Jourdas. Pendant deux jours, des officiers-élèves de la 1ère brigade de l’École militaire interarmes se sont entraînés avec des robots modulaires Nerva de détection de personnes, de véhicules et d’armes, d’un poids de 5 à 15 kg et aux capacités de calcul embarqué limitées, en vue de leur validation opérationnelle. Les robots ont analysé le contexte et rendu une synthèse audio. Leurs enseignements opérationnels incluent une observation déportée et un soutien visuel pour la prise de décision. Outre son ergonomie, l’IA permet de poursuivre la mission en cas de brouillage ou de perte de signal. Les travaux futurs s’orientent vers une plus grande adaptation à l’environnement et vers la résistance au bruit pour l’analyse vocale. Dans le domaine aérien, l’IA doit pouvoir prioriser et expliquer les perceptions qui remontent au pilote, sans le déconcentrer lors du décollage, précise le colonel Abriat. S’il voit s’afficher des pannes sur son écran, il lui faudra des paramètres de confirmation. Il aura besoin d’explications de la part de l’algorithme sur la présentation d’une cible ou d’une décision. Cela nécessitera de la simulation et de l’entraînement. Il faudra de l’IA pour détecter les leurres ou les utiliser contre un adversaire disposant de l’IA. Dans un contexte de guerre ou dans un environnement contesté, le pilote devra allumer son radar…qui le fera repérer ! Il aura besoin d’algorithmes pour interpréter les données des capteurs passifs.

Fonction articulation. Un drone embarque de l’électronique pour effectuer de l’écoute et aussi du brouillage, indique Frédéric Barbaresco. Au cours de sa trajectoire de 180 km en 1 h 30, un drone peut procéder à de la géolocalisation. Des réseaux de drones embarquent des caméras à 360 °. La précision collaborative (par inertie) permet d’exploiter les informations disponibles de tous les capteurs, de tirer parti des mesures hétérogènes (vitesse et angle) ou d’enrichir une mesure homogène (vision binoculaire). Pour remplir la mission, la caméra commande la trajectoire d’un drone sous-marin pour détecter une mine. En surface et pour couvrir une zone plus large, un essaim de quatre drones équipés de caméras va se réorganiser en cas de destruction de l’un d’eux, afin de poursuivre la mission d’observation. Un drone ne pouvant communiquer au-delà de 30 km, un autre va servir de relais. Pour l’interception, les essais portent sur des trajectoires très élaborées avec plongeons, feintes de fuite ou arrêts soudains. Le champ de bataille aérien se densifie (acteurs et moyens de communications), inclut de nouvelles missions avec une multiplication et une complexification des fonctions embarquées (capteurs et effecteurs) et un contrôle à distance des plateformes inhabitées, explique Valentin Ligier. La gestion l’ensemble des missions augmente la charge de travail de l’équipage en cockpit. Un assistant virtuel ou interface humain-machine (IHM) permet de l’optimiser. L’autoprotection est assurée par des systèmes de leurres avec des articulations automatiques avec le sol. Il s’agit de concentrer les capacités cognitives du pilote sur la prise de décisions tactiques. L’IHM repose sur cinq piliers : centraliser, prioriser et alerter pour le choix de la bonne modalité par un canal sonore ou un texte si la radio est saturée ; exécution de macro-commandes complexes par l’automatisation de quelques-unes en gardant la capacité de contrôle des plateformes inhabitées de manière intuitive ; interprétation des échanges entre un pilote et son navigateur, entre un leader et son co-équipier, entre un avion et son C2 (commandement et contrôle) ; faire une requête en langage naturel, comme consulter une base de données ou trouver une aire de ravitaillement ; répartition des tâches en aidant l’équipage à comprendre ce qui ressort de l’humain ou de l’automatisme. L’IHM compte trois composants technologiques principaux : interaction intuitive avec le pilote par la reconnaissance vocale, la synthèse vocale ou la désignation du regard par les caméras intégrées dans le viseur du casque ; base de connaissances, grâce à des données interprétables et mises à jour régulièrement ; moteur de raisonnement pour traiter ces données, réaliser des synthèses pertinentes au bon moment ou traiter les requêtes du pilote. Cela nécessitera aussi de conserver une certaine indépendance vis-à-vis de la connectivité en territoire ennemi, où tout sera brouillé. S’y ajoutent : la fiabilité ; le développement des outils pour l’usage de ces données en raison de l’évolution du champ de bataille ; l’échange de données entre avions et plateformes hétérogènes ou non. Enfin, il faudra mesurer le facteur humain au sein de l’équipage par des capteurs pour suivre le regard du pilote et caractériser son comportement, afin de concevoir des contremesures et l’IHM. L’IA sera intégrée au standard F5 du Rafale. Dans le milieu marin, le navire chasseur de mines restera hors de la zone dangereuse et va y envoyer des robots à sa place, explique Olivier Viné. Auparavant, il faut évaluer très précisément l’environnement à traiter puis les phases de détection, classification, identification et neutralisation. Le dispositif nécessite une collaboration entre plusieurs drones. Alors que le drone suicide de la phase finale sera simple et le moins onéreux possible, les autres, équipés de sonars, coûteront beaucoup plus cher. Le drone aérien détectera les mines en surface et le drone sous-marin celles sous l’eau. Pour les communications, un drone de surface pourra servir de relais avec les autres. Tout se passe dans un système C2 avec différentes consoles pour les opérateurs, afin de réaliser la mission, depuis sa préparation puis son suivi jusqu’à ce que l’objectif soit atteint. Le logiciel Umisoft intègre une mission « management », qui analyse les données, notamment les images sonores qui détectent les mines potentielles et les confirment, puis planifie les missions des drones. Le module « contrôle » suit le déroulement de la mission de chaque drone. Par ailleurs, quelques drones disposent d’une certaine autonomie pour replanifier leur mission en fonction de la réalité qu’ils découvrent sur le terrain. La planification nécessite une cartographie des fonds marins. Un ensemble de logiciels définit la combinaison optimale des missions complexes de reconnaissance, de neutralisation et d’évaluation des résultats.

Loïc Salmon

Défense : le Commissariat au numérique et un supercalculateur dédié à l’intelligence artificielle

Intelligence artificielle : applications au milieu aérospatial

Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future




Stratégie : la guerre « hybride », sous le seuil du confit armé ouvert

Afin d’affaiblir durablement un État en exploitant ses failles économiques et sociales, la guerre « hybride » recourt à des moyens militaires ou non (cyberattaques et désinformation), sans déclencher une riposte militaire ni l’intervention des pays alliés dans un environnement numérisé.

Elle a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 19 février 2026 à Paris, par l’association Minerve EMST et l’Institut Synopia. Y sont intervenus : Cyril Gelibter, docteur en histoire et spécialiste des services de renseignement ; Sergueï Jirnov, ancien agent du KGB soviétique, réfugié politique naturalisé français et écrivain. Tous deux interviennent comme consultants sur la chaîne de télévision LCI.

La Russie aujourd’hui. Les archives « Mitrochine », du nom d’un agent du KGB réfugié en Grande-Bretagne en 1992, présentent les mesures prises pour exercer une influence sur la politique étrangère et la situation politique intérieure des pays capitalistes et de leurs alliés du Tiers Monde dans un sens plus favorable à l’Union soviétique, jusqu’à sa disparition en 1991. L’année suivante, indique Cyril Gelibter, une loi russe stipule que la sécurité du pays implique des mesures coordonnées économiques, militaires et politiques. Une autre de 1996 définit le renseignement extérieur comme la collecte et le traitement de l’information. Puis apparaît la doctrine officielle de la guerre hybride avec l’idée récurrente d’innover pour rattraper les États-Unis, notamment par l’ingérence sur internet. Ainsi en 2007, des cyberattaques d’origine russe ont dénié l’accès aux services du Parlement, des banques, des ministères et des journaux de l’Estonie. En conséquence, les États-Unis ont rendu publique une stratégie de sécurité nationale en 2017 avec des sanctions plus sévères contre la Russie que celles de 2015, consécutive à l’invasion de la Crimée en 2014. Pour eux, c’est un levier de la diplomatie économique, comme le cyber l’est pour l’avance technologique. En 2016, la doctrine de sécurité informationnelle contre les cyberattaques et la désinformation, en apparence défensive, peut devenir offensive. En 2018, la Commission interministérielle russe sur la sécurité constate l’intensification de la concurrence et de l’affrontement dans les médias, sur les plans idéologique et informationnel. Les structures étatiques, les réseaux sociaux et les organisations terroristes traitent les questions politiques de la société civile sur des infrastructures informationnelles mondiales. La Commission planifie les activités de renseignement et de guerre hybride avec des objectifs sur les court, moyen et long termes. La « guerre mentale » vise à détruire la conscience de soi, changer la mentalité et même la base civilisationnelle de la société ennemie. En 2025, l’Institut de recherche britannique en relations internationales (ISS en anglais) détaille les actions hybrides russes en Europe (photo). Les risques de sabotages concernent les infrastructures critiques, à savoir les communications, l’énergie, l’eau, les emprises étatiques, la santé, l’industrie, les installations militaires, les transports et les câbles sous-marins. Les critères vont de réellement possible à probable, très probable et presque certain, selon les pays ciblés. Les autres attaques consistent en assassinats (réussis ou tentés), brouillage de GPS, espionnage par des moyens aériens non pilotés, vandalisme, organisation soudaine de réfugiés et terrorisme. La Russie a tenté d’empoisonner l’agent double Sergueï Skipal et sa fille Ioula en Angleterre en 2018. Ses manœuvres d’intimidation testent la détermination des gouvernements européens, mais pas au point de provoquer une riposte militaire armée. L’accumulation des attaques russes contre des cibles physiques et virtuelles, via des opérations informationnelles, vise à saper la résilience des pays occidentaux et à diviser les sociétés européennes. Au début de la guerre en Ukraine, la Russie a perturbé les opérateurs téléphoniques et effacé des données de leurs logiciels de gestion, selon le mode opératoire d’Israël avec le ver informatique Stuxnet (découvert en 2010) contre les centrifugeuses nucléaires de l’Iran. En revanche, les attaques informationnelles s’avèrent plus compliquées, car les Ukrainiens se méfient de la propagande russe. Elles visent des casernes mais aussi des usines, dont les dégâts sont confirmés ou non par des informateurs… rapidement arrêtés, comme l’indique la base de données des tribunaux ukrainiens !

L’héritage soviétique. L’URSS se considérait en guerre en 1984, quand Sergueï Jirnov est entré au KGB. Il souligne que la Russie se considère encore en guerre. En fait, la guerre hybride a commencé dès le premier conflit mondial, quand de faux Deutschemarks ont été imprimés pour ruiner l’économie de l‘Empire allemand. La Guerre froide (1947-1991) était aussi hybride en l’absence de conflit direct entre grandes puissances, qui s’affrontaient par l’intermédiaire de puissances régionales. Le KGB de l‘Union soviétique, quoique ne disposant pas des moyens de la CIA des États-Unis, a recouru à la guerre hybride et s’est montré parfois plus efficace. Il avait prévu des opérations de sabotage loin derrière les lignes ennemies et, pour l’Europe, il aurait employé des « illégaux » (espions envoyés à l’étranger sans couverture diplomatique). Il estimait pouvoir paralyser un pays comme la France avec une équipe de 25 personnes. Dans les années 1960, 25 % de l’électorat français votait communiste. Le KGB, qui disposait déjà des relais du Parti communiste français, a investi dans tous les partis d’opposition, surtout les extrémistes de droite et de gauche. Sergueï Jirnov, premier Soviétique admis à l’École nationale d’administration (1991-1992), avait pour mission de pénétrer ainsi l’élite française, qui comptait des socialistes et même des communistes parmi les anciens élèves. Grâce à la bonne image culturelle de la Russie, l’Union soviétique s’est introduite dans tous les partis et préparée aux changements politiques. Pourtant, le KGB a été dissous en 1991 parce qu’il n’a pas su protéger le Parti communiste, dont il était le bras armé, ni l’Union soviétique pour laquelle il travaillait. La Russie actuelle « pèse » économiquement 15 fois moins que les États-Unis et produit moins que la France, précise Sergueï Jirnov. Son immense territoire de 17 MKm2, peu développé, est grignoté pour moitié dans sa partie sibérienne et extrême-orientale par la Chine, qui loue des terres pour 50 ans. En Asie, 12 millions de Russes et un milliard et demi de Chinois vivent à l’Est de l’Oural. En Asie centrale, l’ex-République soviétique du Kazakhstan a une frontière commune de 7.000 km avec la Russie et un litige territorial comparable à celui de l’Est de l’Ukraine. Sa population, principalement turcophone, compte 20 millions de personnes, dont 3 millions de Russes et de russophones. Sentant le danger, le Kazakhstan s’est rapproché de son voisin chinois, qui…garantit sa sécurité extérieure ! Par ailleurs, l’ancienne République soviétique d’Azerbaïdjan a participé à la guerre hybride contre la France en Nouvelle-Calédonie et a pris contact avec tous les mouvements séparatistes en Europe, notamment basques et espagnols. Sur le plan technique, la guerre hybride profite des rapides progrès des télécommunications. Un jeune hacker du fond de la Russie peut propager une rumeur infondée, prélude à une attaque plus sérieuse. Dans la guerre en Ukraine, la Russie dispose de 100 satellites en orbite contre plus de 8.000 pour l’entreprise privée américaine SpaceX. Par ailleurs, depuis une quinzaine d’années, les missiles russes intègrent des composants électroniques…de l’OTAN ! La Russie ne produit plus de matériels électroniques chez elle mais en achète les composants à d’autres pays producteurs, dont la Chine. Enfin, elle continue ses opérations hybrides partout dans le monde, mais ses matériels militaires vendus à l’étranger ne sont plus aussi performants qu’elle le prétend. Ainsi ses systèmes de défense sol-air acquis par l’Iran, depuis l‘ère soviétique, n’ont pas résisté aux frappes américaines et israéliennes en juin 2025.

Loïc Salmon

Menaces hybrides : belligérance en reconfiguration permanente

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Armée de Terre : l’action aéroterrestre en 2040

La victoire sur le terrain et dans la basse couche de l’atmosphère dépend d’une transformation collective de l’armée de Terre pour adapter sa létalité, sa manœuvre et sa protection, afin de pouvoir affronter tous les futurs possibles.

Ce thème a été abordé lors d’un séminaire organisé le 1er décembre 2025 à Paris par le Commandement du combat futur. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Baratz, son commandant ; le colonel Doithier, chef du Bureau prospective, composante du Centre d’études stratégiques Terre.

Les menaces. Le milieu terrestre reste le cœur de l’affrontement des volontés, qui y commence et s’y termine et où se concentrent les effets recherchés, rappelle le colonel Doithier. Ce milieu, caractérisé par l’hétérogénéité, la difficulté, la rugosité et le cloisonnement, nécessite d’abord de l’endurance physique et morale. Son aspect humain, caractérisé par la densité, la variété et les sources de conflit, implique discernement et capacité à donner du sens. Sa dimension temporelle, caractérisée par la persistance, la persévérance et la « foudroyance » (frappe soudaine et brutale), impose d’organiser le chaos international. Des actualisations successives d’un document de 2016 font apparaître des ruptures stratégiques : recomposition de l’environnement international (primauté des intérêts sur les valeurs) ; dégradation environnementale ; accentuations des dépendances ; mutations technologiques (connectivité, robotique et intelligence artificielle). Le spectre de la conflictualité se répartit en risques multi-dimensionnels en deçà et au-delà du seuil de l’engagement armé. Ainsi, une puissance nucléaire fait courir des risques par la rhétorique et la prolifération nucléaires. Elle menace par l’emploi de la force sous parapluie nucléaire, que suit une escalade nucléaire incontrôlée. Un État-puissance contestataire pratique la cybermenace, la guerre cognitive et les actions hybrides sans engagement armé. Au-delà, elle recourt à des États subordonnés pour des actions hybrides plus violentes, emploie la force en vue d’un fait accompli et déclenche une guerre conventionnelle. Un groupe armé de type « techno-guérilla » exerce des actions de déstabilisation/subversion et des prestations criminelles. Au-delà, il organise un coup d’État, le harcèlement dans la profondeur du territoire visé et enfin l’engagement armé. Une milice paramilitaire effectue des actes de déstabilisation, par la guerre informationnelle, et des prédations criminelles. Au-delà, elle prend le contrôle d’un territoire par la force, provoque un coup d’État et conquiert le territoire. Une organisation terroriste commence par la subversion puis lance une cyberattaque et une action isolée. Au-delà, elle commet un attentat. Une organisation criminelle se limite aux vols, sabotages et prédations.

Le « radar prospectif ». La méthode prospective vise à imaginer les futurs possibles en étudiant un sujet thématique en profondeur à partir de variables et de scénarios, explique le colonel Doithier. Le Bureau prospective a rendu public, en décembre 2025, un document intitulé « Action aéroterrestre future », qui caractérise les formes d’engagement opérationnel en déclinant les équilibres et les capacités nécessaires pour créer des rapports de forces favorables et définir de nouvelles combinaisons pour réaliser des effets. L’horizon 2040 a été choisi pour se projeter dix ans après la loi de programmation militaire 2024-2030, qui fixe des engagements matériels et financiers. Le Bureau prospective a interrogé des experts en intelligence artificielle et en quantique ainsi que les Services de renseignement intérieur et extérieur pour connaître leur vision de l’horizon 2040. Ses réservistes ont utilisé des logiciels pour exploiter des centaines de documents, afin de repérer les thématiques les plus fréquentes sur la guerre et trier une cinquantaine de variables regroupées en cinq dynamiques du combat aéroterrestre. Celle de « l’accélération » concerne l’intelligence artificielle, les systèmes d’armes et la connectivité. Celle de « l’agilité » porte sur la robotisation, l’interface homme-machine, la maîtrise de la donnée et les technologies duales. Celle de la « complexification » concerne les capacités multi-milieux (terre, air, mer et espace) et multi-champs (cyber et informationnel), les ingérences d’acteurs privés et l’urbanisation. Celle du « durcissement » porte sur les systèmes redondants de défense aérienne, la létalité, la saturation des feux, les armes hypersoniques, le cyber et la guerre cognitive. Celle de la « vulnérabilité » concerne la transparence du champ de bataille et la congestion du champ électromagnétique. Ces dynamiques contribuent aux six fonctions stratégiques, qui resteront pertinentes en 2040 : rapport de forces stratégique potentiellement défavorable ; majorité des engagements en coalition multinationale ; engagement non choisi ; intégration multi-milieux multi champs systématique ; dimension nucléaire de l’engagement ; interconnexion du théâtre d’opérations extérieur et du territoire national. L’action aéroterrestre future se base sur une hiérarchie des normes. D’abord, la liberté d’action, l’économie des moyens et la concentration des efforts constituent les principes de la guerre, complétés par l’incertitude et la foudroyance. Les facteurs de supériorité opérationnelle sont les capacités ou qualités de nature à conférer l’ascendant sur l’adversaire. Cela nécessite des aptitudes pour remplir une mission fixée en termes généraux. L’aptitude s’exprime en termes de compétences, sans référence à un volume précis de moyens. Elle répond en termes stratégiques à la question : que doit-on pouvoir faire ? Elle sous-entend l’existence de capacités, à savoir doctrine (principes à suivre pour la réussite d’une action), organisation, ressources humaines, équipements, soutien et entraînement. Ces capacités, qui s’analysent par types de moyens (unités et systèmes d’armes) ou par fonction, représentent le « potentiel » du point de vue quantitatif.

La brigade de combat innovante. Le Commandement du combat futur crée un cadre facilitant l’innovation au sein de l’armée de Terre, indique le général Baratz. En 2025, il a conduit un projet de renforcement de l’efficacité d’une brigade de combat, susceptible d’être engagée ou de participer aux garanties de sécurité à l’Est de l’Europe. Avec la Direction générale de l’armement, il a recueilli les besoins de la 7ème Brigade blindée, équipée de chars Leclerc, et a dépensé 10,78 M€ pour des équipements disponibles. Ainsi pour la létalité, il a acquis : 300 claies de portage (équipements de transport de charges lourdes et encombrantes à dos d’homme) avec les kits de tireur d’élite à longue distance ; 180 claies de portage avec les kits de missiles moyenne portée ; 90 claies de portage avec les kits de poste de tir de missiles moyenne portée. Pour la protection, les achats ont porté sur 12 drones de reconnaissance dans un contexte de risques NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) et des cages de protection contre les drones, installées sur les tourelleaux de chars. Face la transparence du champ de bataille, les achats ont concerné : 14 leurres électromagnétiques autonomes et portables ; 2 systèmes de leurres gonflables, chacun correspondant à 1 équipement de protection collective, 1 véhicule poste de commandement, 1 véhicule de l’avant blindé et 1 plateforme Pamela pour système de missiles Mistral à courte portée. Pour la connectivité, les achats ont porté sur : 1 traducteur français/espagnol et 1 traducteur français/flamand pour le système d’information du combat collaboratif Scorpion ; des moyens de communications, à savoir 50 boîtiers d’anonymisation, 25 kits d’hybridation capables d’utiliser les moyens de communication commerciaux, 2 bulles tactiques 4G/5G et des déports d’antennes. Pour la guerre électronique, les achats ont concerné 18 détecteurs passifs, 20 détecteurs de brouillage, 3 détecteurs goniomètres et 13 brouilleurs offensifs.

Loïc Salmon

« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

Armée de Terre : le Commandement du combat futur

États-Unis : le combat aéroterrestre du futur




Marine nationale : coopérations opérationnelles, technicité et esprit d’équipage

Pour se préparer à une guerre de haute intensité non choisie où elle n’agirait pas seule, la Marine nationale doit augmenter la masse et la létalité de ses unités, servies par des personnels en nombre suffisant.

Son chef d’état-major, l’amiral Nicolas Vaujour, l’expliqué lors d’une rencontre avec l’Association de journalistes de défense le 11 février 2026 à Paris.

Les coopérations interalliées. Les pays membres de l’OTAN manifestent leur volonté de faire face à la menace de la Russie dans le Grand Nord en Arctique. Les États-Unis prennent la tête de tous les commandements, à savoir Marcom (naval), Aircom (aérien) et Landcom (terrestre). Au quotidien, Marcom déplace les navires de l’OTAN en fonction des différents besoins. Le Grand Nord, où se trouve la base navale russe de Mourmansk, reste une zone stratégique. Les Marines britannique, norvégienne, américaine et française partagent des informations sensibles pour le pistage des sous-marins russes. Ce n’est pas le cas dans les zones où les intérêts politiques divergent. Ainsi en mer Rouge en 2024 et 2025, les Marines britannique et américaine ont frappé des bases de rebelles Houthis au Yémen, tandis que la française s’est limitée à la protection du trafic commercial. Les relations entre les Marines américaine et française sont très bonnes et le non-alignement sur certains dossiers est assumé et accepté, précise l’amiral Vaujour. En mer Baltique, l’Otan montre sa détermination par l’opération « Baltic Sentry » qui mobilise navires, aéronefs, drones sous-marins et intelligence artificielle pour surveiller les infrastructures et les protéger contre toute tentative de sabotage, comme la section d’un câble par un navire laissant traîner son ancre. En Manche et mer du Nord, tout bateau russe est accompagné par la Marine française ou britannique. Lancée en 2020 et prorogée jusqu’en 2027, l’opération européenne « Irini » avec la France, l’Italie et la Grèce assure la sécurité maritime au large de la Syrie, où la Russie a perdu sa base de Tartous, et la lutte contre les trafics vers la Libye. Depuis la fermeture des détroits turcs aux navires militaires, la Marine française agit en mer Noire à partir de la Bulgarie et de la Roumanie. Des avions de patrouille maritime surveillent les mines russes, qui dérivent depuis le port d’Odessa, et des démineurs travaillent avec leurs homologues roumains et turcs. Les Marines française, britannique, turque et d’autres pays préparent les garanties de sécurité, indispensables à la reprise des investissements en Ukraine après la fin de la guerre. La Marine française participe aux opérations européennes de sécurité maritime en cours, « Aspides » en mer Rouge et « Atalante » dans le golfe d’Aden.

Les matériels et équipements. Seule en Europe, la Marine française peut compter sur la disponibilité de 80 % de ses frégates et de 60 % de ses sous-marins, c’est-à-dire prêts à partir en mer avec leurs équipements et leus armes. Une Marine est un écosystème, souligne l’amiral Vaujour, avec des bateaux, des marins, des infrastructures, des industriels et des savoir-faire techniques. La construction de trois bassins pour les sous-marins à Toulon constitue un investissement pour un siècle. Le Service de soutien de la flotte négocie avec les industriels pour baisser les coûts, mais pas trop pour garder les savoir-faire. Le Service logistique dispose de capacités en interne pour pallier la défaillance d’un industriel ou une prestation trop onéreuse. L’actualisation de la loi de programmation militaire 2024-2030 prend en compte le retour d’expérience de la guerre en Ukraine en vue d’accroître la masse, la létalité et la cohérence des plateformes navales. Les armes de décision nécessitent des munitions complexes comme les missiles anti-aériens et antibalistiques Aster ou antinavires, efficaces mais longs à produire. Les munitions téléopérées (drones suicides), moins chères, permettent de créer de la masse. Le maintien d’une présence permanente en Baltique, en Méditerranée ou en océan Indien implique trois frégates. Or il faut sept ans pour en concevoir et construire une. La Marine nationale dispose de 15 frégates, dont 2 de défense aérienne, 8 FREMM (multi-missions) et 5 FDI (frégates de défense et d’intervention). Ces dernières, équipées de missiles Aster 5 et 30, remplissent des missions de défense aérienne, de lutte anti-sous-marine et de lutte au-dessus de la surface. Parmi les 41 avions de chasse Rafale Marine, certains seront retirés du service à l’issue d’études théoriques et de terrain sur le vieillissement de leur cellule. La Marine assure la maintenance des Hawkeye, seuls avions de guet aérien catapultables et achetés aux États-Unis, mais dépend d’eux pour les pièces de rechange. Le contrat d’achat des catapultes du porte-avions Charles-de-Gaulle aux États-Unis, qui a permis d’en réduire le coût pour la Marine américaine, inclut une clause de maintenance en France après formation de techniciens. Selon leur fonction, les drones commencent à arriver sur les bateaux. Le S-100, conçu pour la surveillance, la reconnaissance, l’acquisition d’objectif et de renseignement, équipe déjà les patrouilleurs hauturiers et les porte-hélicoptères amphibies. Le Service logistique de la Marine produit déjà des petits drones de surface. L’Agence de l’innovation de défense travaille avec la Marine sur le programme DANAE (drone de surface autonome naval avec capacité d’armement embarqué) pour la protection des bases navales et de l’escorte des navires. La France a fourni plus de 50 % des drones de la « Task Force X » pour la surveillance de la Baltique en 2025, après le sectionnement d’un câble sous-marin. Les munitions téléopérées sont embarquées sur les bateaux et participent à la protection du porte-avions. Le programme franco-britannique SLAMF (système de lutte anti-mines marines futur) avec des drones sous-marins et de surface, lancé depuis une dizaine d’années, est en cours d’expérimentation de façon hypersécurisée dans la rade de Brest. Afin d’acquérir la maîtrise des grands fonds marins, la Marine a acheté un drone capable de plonger à 6.000 m pour vérifier les câbles et infrastructures critiques. Déjà, au cours d’un exercice, elle a utilisé les planeurs sous-marins de l’entreprise française Alseamar, très lents qui écoutent ce qui se passe au fond de l’eau. Demain, le Groupe aérien hybride, centré sur le porte-avions, lancera des drones de combat pour pénétrer les défenses adverses, afin d’acquérir la supériorité aéromaritime. La Marine américaine dispose déjà des drones MQ-25 Stringay pour ravitailler les avions de chasse en vol. Le programme franco-allemand-espagnol SCAF (système de combat aérien futur) devrait combiner les avions et les drones en remplacement des Rafale et des Eurofighter à l’horizon 2035-2040. Toutefois, précise l’amiral Vaujour, « il faut piloter lorsque c’est nécessaire et droniser dès que c’est possible ».

La qualité des ressources humaines. L’usage du double équipage sur les sous-marins se répand sur les frégates. Il augmente le nombre de jours de mer opérationnels et donne davantage de disponibilité au bateau et de prévisibilité sur l’emploi des marins, qui planifient leur vie personnelle. A terre, ils peuvent améliorer leur formation et augmenter leur savoir-faire par l’entraînement. Chaque année, la Marine recrute 4.000 jeunes et, vu l’effondrement démographique, va élargir l’éventail des cursus, actuellement centrés sur les profils techniques. Selon des critères de sélection identiques à ceux des hommes, toutes les spécialités sont ouvertes aux femmes (16 %), sauf encore les forces spéciales d’assaut. A bord des sous-marins, la féminisation des équipages par chambrées de six se passe plutôt bien. Aujourd’hui, 15 femmes commandent des unités, y compris des frégates. Mais pour atteindre le premier grade d’amiral, elles doivent rester longtemps dans la Marine.

L’action de l’État en mer. Sous l’autorité du Secrétaire général de la mer, chaque préfet maritime coordonne l’action de l’État et chaque commandant est habilité à constater des infractions administratives, dont le trafic de drogue en mer.

Loïc Salmon

Marine nationale : depuis quatre siècles et sur tous les océans

Les guerres des mers

Marine nationale : dissuasion, protection, intervention et partenariats extérieurs