Défense : les forces morales, la nation et son armée

Israël a riposté militairement à l’agression terroriste de l’organisation islamiste palestinienne Hamas du 7 octobre 2023. Son armée, constituée essentiellement de conscrits et de réservistes, s’appuie sur la cohésion nationale, principale force morale d’un pays démocratique menacé.

Les forces morales ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 15 janvier 2024 à Paris, par le Centre de recherche de Saint-Cyr Coëtquidan (CReC). Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Bruno Baratz, chef du Commandement du combat futur ; Jean Tenneroni, contrôleur général de armées (2 S) ; Clara Sueid, Institut de recherche biomédicale des armées ; le chef d’escadrons Erwan de Legge de Kerlean, Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

Des aspects militaire et stratégique. La guerre, confrontation de deux sociétés et de deux volontés, s’articule entre le peuple, les forces armées et le gouvernement, souligne le général Baratz. Le renforcement des forces morales de la nation constitue un sujet d’intérêt militaire, car les armées expriment l’ordre social dont elles émanent. L’ardeur des combattants reste intimement mêlée à la psyché collective de ceux qu’ils protègent. Une nation, qui aurait perdu tout esprit de défense, devrait disparaître, faute de défenseurs. Au centre de l’efficacité opérationnelle, les forces morales des soldats leur permettent d’affronter la violence des combats avec le pouvoir exorbitant de donner la mort. L’acceptation de risquer leur vie repose sur la certitude de leur engagement. En France, la suspension du service national et la bascule vers une armée de métier ferment la parenthèse de la nation en armes et des citoyens soldats, sous l’influence des dividendes de la paix après l’implosion de l’Union soviétique en 1991. L’attaque de la Russie contre l’Ukraine, le 24 février 2022, marque, pour la France, la fin des engagements militaires choisis. Sa première ligne de défense réside dans ses citoyens attachés à leur pays et à sa préservation. Sur le plan des moyens militaires, les applications parfois inattendues des innovations du domaine civil peuvent apporter un appui technique, par exemple l’importance prise par les drones. Toutefois, jamais une machine, quel que soit son degré d’autonomie décisionnelle, ne pourra assumer la responsabilité des destructions causées. En outre, l’homme adaptera ses modes d’actions pour la contourner. De plus, l’esprit de résistance se dresse inexorablement au sein des communautés humaines face à un occupation territoriale ou une oppression étrangère. Un document du chef d’État-major des armées, daté de juillet 2023, précise quatre champs d’action des militaires. Le champ physique vise à améliorer la puissance et la rusticité du corps pour développer l’endurance et la résistance dans le champ physiologique. Le champ psychologique permet d’absorber les chocs de la violence de la guerre dans un champ de bataille rendu plus dangereux par sa transparence. Enfin, le champ métaphysique donne du sens à l’action.

Les paramètres du moral. L’action matérielle du combat se distingue de sa puissance de destruction et de son action morale, à savoir la crainte qu’il inspire et la peur, explique Jean Tenneroni. D’une manière générale, différents paramètres affectent le moral des troupes : différences des champs de bataille liées à la température, aux intempéries, à l’altitude, à la végétation et à l’urbanisation ; état physique des combattants, faim et soif ; marche en avant, retraite ou attente ; isolement ou encerclement ; horreurs du champ de bataille ; usure, guerre des nerfs consécutive aux conflits de longue durée ; blessés et morts parmi les camarades. Des composantes plus profondes entrent en jeu : différences selon les milieux (terre, air et mer), l’arme et le poste de combat ; différences entre les personnalités, les sexes, les milieux d’origine et les cultures ethniques ; volonté de vaincre à tout prix ; patriotisme, traditions et éducation morale ; confiance dans le matériel, les chefs et les camarades. Or la prééminence du facteur technique tend à effacer les forces morales. Après la guerre d’Algérie (1954-1962), les armées françaises ont été réorganisées autour de la dissuasion nucléaire. Le militaire est devenu un technicien, servant d’une arme et qui risque moins sa vie, notamment le pilote de drone tueur très loin de sa cible. Pourtant, les forces morales resurgissent avec la guerre en Ukraine. L’ardeur, la combativité et la résilience démultiplient l’efficacité et catalysent l’énergie. Les forces morales s’étendent à la nation face aux grands chocs causés par la guerre extérieure, le terrorisme de masse, les émeutes intérieures et la pandémie. Le dispositif actuel les entretient par le soutien symbolique aux armées via les défilés, les hommages nationaux et les cérémonies militaires. S’y ajoutent les recrutements de militaires d’active et de réserve et les actions des institutions pour renforcer le lien entre les armées et la nation.

La nécessaire voix du chef. La parole transmet un message rapidement compréhensible, efficace et détaillé, mais la communication du commandement doit aller au-delà des mots, explique Clara Sueid. Selon des expérimentations conduites en 2012, 2017, 2019 et 2022, la perception de l’autorité se manifeste via le timbre de la voix, dont la modulation permet de transmettre autorité et compétence. Il s’agit de comprendre l’information non verbale présentée par la voix, à savoir les émotions de calme ou de peur. La perception d’un chef, homme ou femme, passe donc par le timbre de sa voix. Il est en effet possible d’inspirer confiance par la voix…en moins d’une seconde ! Des études entreprises en 2021 montrent que l’intelligence artificielle pourrait reconnaître et synthétiser des émotions dans un futur proche, mais les êtres humains préfèrent parler avec quelqu’un comme eux plutôt qu’avec un robot. La contribution de la voix aux forces morales subit des contraintes. Ainsi sa dégradation affecte la compréhension pour des raisons acoustiques (bruit et filtrage par la radio), auditives ou cognitives (communications multiples sous casque). La surcharge cognitive apparaît quand le cerveau reçoit trop d’informations à traiter. Toutefois, le « son 3D », mis au service des forces morales, améliore la compréhension des messages radio et diminue la charge cognitive. Il restitue l’écoute naturelle, non pas en stéréo mais en trois dimensions.

Le vécu du terrain. Le métier militaire, basé sur des relations humaines, se travaille au quotidien, rappelle le chef d’escadrons de Legge de Kerlean. La connaissance des camarades passe par l’émotion, transmise par les gestes, le regard et la voix. La technologie déportant le combat, la voix reste le seul lien entre le subordonné et son chef. Celui-ci, situé parfois à des dizaines de kilomètres, va comprendre l’état de la situation tactique via l’émotion du subordonné, manifestée par un petit bégaiement ou un changement radical de vocabulaire lors d’un accrochage avec l’adversaire. Le déclenchement d’une embuscade provoque un effet de sidération qui fige les combattants. Le silence radio immédiat libère le réseau prioritaire du chef lointain, qui donne des ordres simples et rassurants pour sortir très vite de sa torpeur le subordonné qui se ressaisit, parce qu’il reconnaît la voix. Cette communication, émotions comprises, permet de débloquer des situations et d’enrichir le compte rendu de l’action. En fait, les militaires apprennent à maîtriser leur stress pour pouvoir remplir leur mission. Mais masquer ses émotions comporte le risque d’en faire trop au cours de la mission et…de ne pouvoir la remplir complètement. Dans un hélicoptère, l’équipage capte de nombreux réseaux radio, parfois difficiles à discriminer. La technologie permet d’éviter cette surcharge et d’identifier tout de suite le bon interlocuteur. Le commandant de bord y gagne en efficacité. Lors de l’entraînement, certains chefs ayant vécu des situations similaires suscitent immédiatement la confiance parmi leurs subordonnés, qui éprouvent un « sentiment de liberté pour exécuter les ordres ».

Loïc Salmon

Défense : les forces morales, histoire et culture

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Europe : industrie de défense et forum stratégique à Paris

Simultanément à la publication par la Commission européenne d’une stratégie pour l’industrie de défense et d’une proposition de programme pour l’investissement de défense, l’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM) organise, à Paris les 13 et 14 mars 2024, un forum international sur l’Europe.

Le 7 mars 2024, le ministère des Armées a publié un communiqué sur l’industrie de défense européenne et le général de corps d’armée Benoît Durieux, président de l’ACADEM, a présenté le forum à la presse.

Industrie de défense européenne. Le document de la Commission européenne sur la « Stratégie européenne pour l’industrie de défense » présente une vision à l’horizon 2035 selon cinq axes : investir mieux, ensemble et entre Européens ; assurer une meilleure disponibilité des équipements de défense ; un volet financement ; consolider une culture de préparation à la défense ; un volet partenariats, principalement avec l’Ukraine et l’OTAN. Le ministère français des Armées prend en compte ce qui sera défini comme « produit européen », à savoir conçu et fabriqué sur le sol européen. Il rappelle que l’industrie de défense doit répondre aux besoins des armées de chaque pays et que la vente d’équipements dépend de mesures définies au niveau national. Par ailleurs, la Commission européenne propose la création d’un Programme européen pour l’investissement de défense avec une enveloppe budgétaire de 1,5 Md€.

Contexte international tendu. Le général Durieux souligne que la Russie apparaît objectivement comme un péril pour l’Europe dans un monde où le repères se brouillent. Ainsi, l’ex-président des États-Unis Donald Trump (2017-2021), à nouveau candidat en 2024, a laissé entendre, le 10 février, que l’intervention des États-Unis ne serait pas automatique en cas d’attaque de la Russie contre un pays membre de l’OTAN. Il a répondu à un président d’un État membre : « Non je ne vous protégerai pas. En fait, je les encouragerai à faire ce qu’ils veulent ». Vous devez payer vos dettes ». Il faisait allusion aux pays membres qui ne consacrent pas encore 2 % de leur produit intérieur brut à la défense, pourcentage qui devrait être atteint par 18 pays membres (dont la France) sur 31 en 2024. Par ailleurs, le général Durieux a rappelé que de nombreux pays trouvent normal de ne pas condamner l’agression russe en Ukraine, que la violence politique se banalise et que l’organisation islamiste palestinienne a lancé une attaque terroriste contre Israël (7 octobre 2023), sans oublier les tensions en mer de Chine et les nombreuses attaques cyber récurrentes.

Forum international stratégique. Selon l’ACADEM, 2.600 personnes se sont inscrites au forum, qui réunit 215 conférenciers autour de 38 tables rondes et 3 ateliers continus. Parmi les invités, 68 nationalités sont représentées, dont : 80 personnes de la délégation franco-lituanienne (président lituanien et plusieurs ministres) ; 82 diplomates (22 ambassadeurs en poste) ; 41 parlementaires français et étrangers ; 39 attachés de Défense (42 attachés de. Défense adjoints) ; 26 officiers généraux étrangers (hors attachés de Défense) ; 128 officiers généraux français (59 en activité) ; 22 présidents-directeurs généraux de la base industrielle et technologique de défense. Le premier thème porte sur les architectures de défense et de sécurité de l’Europe, en raison de la proximité géographique de la guerre. Celle-ci appelle à accompagner l’innovation de rupture technologique, en tenant compte du changement climatique et de l’efficacité énergétique. Le deuxième thème aborde la géopolitique à l’Est, en mer Baltique, en Méditerranée, en Afrique et dans la zone indopacifique, où les ambitions territoriales de la Chine impliquent une « négociation coercitive entre États ». Le troisième thème concerne les milieux terrestre, maritime, aérien, spatial, cyber et informationnel, l’influence et le nucléaire.

Loïc Salmon

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Technologie : guerre électronique, cyber et renseignement




Défense : les forces morales, histoire et culture

Le conflit déclenché le 24 février 2022 par la Russie contre l’Ukraine marque le retour de la guerre de haute intensité aux portes de l’Europe. La résilience d’une nation repose notamment sur ses forces morales, à savoir la cohésion nationale et la solidarité entre civils et militaires.

Les forces morales ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 15 janvier 2024 à Paris, par le Centre de recherche de Saint-Cyr Coëtquidan (CReC). Y sont notamment intervenus : Axel Augé, directeur de l’Observatoire des forces morales à l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan ; Davye Cesbron, École des hautes études en sciences sociales ; la capitaine Morgane Barey, chef du département Histoire au CReC .

Construire, transmettre et mobiliser. Les chercheurs doivent produire des savoirs et discuter avec la communauté militaire pour servir la préparation au combat futur des forces armées et de la population civile à l’arrière du front, indique Axel Augé. Les réflexions en cours préparent les armées à gagner la guerre avant la guerre, grâce à la solidarité entre les militaires et les civils face aux risques. Les efforts de la nation et des armées pour préparer l’appareil de défense à la guerre de haute intensité deviendraient inutiles, faute d’une information suffisante des enjeux de défense auprès de la population et de sa mobilisation dans les choix pour la défense du pays. Les forces morales se déploient lorsque le soldat ou le civil se sent appartenir à l’entité qu’il défend et pour laquelle il combat, à savoir la patrie. Celle-ci part de la famille et du groupe de combat pour atteindre la nation, la société et ses valeurs. Les forces morales tiennent du sentiment d’appartenance, d’attachement et d’enracinement qu’il convient de densifier dans la nation. Une nation ne se défend que si elle le veut et s’aime suffisamment pour se défendre. L’attachement émotionnel démultiplie les forces morales, qui reposent au départ sur la capacité individuelle pour agir et le sentiment collectif pour résister. Selon un sondage de l’IFOP de novembre 2023, 89 % des Français attribuent une considération positive aux armées, à ses valeurs et à son efficacité. L’engagement doit s’ajouter à ce soutien essentiel. Outre les armées, plusieurs acteurs publics participent à la défense. Ainsi, dans un contexte d’exception, un fonctionnaire peut être placé en disponibilité pour y servir. Un chef d’entreprise peut faciliter l’engagement de ses employés dans la réserve. Les collectivités territoriales peuvent encourager des temps de réserve pour leurs personnels. L’Éducation nationale sensibilise la jeunesse aux enjeux de défense par des dispositifs spécifiques, qui révèlent parfois des vocations militaires.

Les prisonniers de guerre de 1914-1918. Selon Davye Cesbron, les forces morales résultent de références communes permettant à différentes personnes de faire un front commun devant l’adversité. Dans une circonstance exceptionnelle, la survie individuelle et collective repose sur le dépassement de soi pour atteindre un objectif commun. Pendant la première guerre mondiale, les 2,5 millions de prisonniers alliés en Allemagne ont constitué des « petites patries » dans leurs camps. Ils se sont regroupés autour de références communes, issues d’un passé commun, et ont adopté de nouvelles références, afin de créer une nouvelle patrie et mettre à l’épreuve des forces morales pour continuer à combattre l’ennemi commun. Ainsi, les compétitions sportives dans les camps ont renforcé les cohésions nationales et diffusé une meilleure connaissance entre alliés. D’un corpus de nombreuses chansons, 35 récits publiés et 2.000 comptes rendus d’interrogatoires, il ressort que le choc de la déportation en Allemagne équivaut à un déracinement. En effet, pendant les premiers mois de captivité, les prisonniers de guerre sont mal logés sous des tentes et souffrent de la faim. Ils ont conscience que les combats dans les tranchées continuent, que leurs mères et épouses doivent subvenir elles-mêmes à leurs besoins et s’occuper des champs ou de la boutique. Deux choix s’offrent aux prisonniers, dont certains le resteront quatre ans loin de leur pays. Le premier consiste à ne rien faire dans l’attente déprimante des jours qui se suivent indéfiniment. Le second choix porte sur l’organisation d’une nouvelle société entre les baraquements, où l’arrivée des colis pallie, en partie, les besoins en nourriture. Les prisonniers se réapproprient leur pays par l’écriture de chansons et la rédaction de journaux intimes mais aussi collectifs multilingues et par la création d’orchestres et l’élaboration de pièces de théâtre. Sous couvert d’humour, il s’agit de prendre l’ascendant sur les geôliers allemands. Anglais, Belges, Français et Italiens participent à ces activités. Une fois bien ancré le sentiment d’appartenance à une même société, les prisonniers passent à l’action. La mise en œuvre de plans d’évasion, pour ceux affectés à des camps de travail proches de la frontière néerlandaise, nécessite un travail d’équipe (fournitures de cartes et de boussoles) et la participation active d’autres détenus. Une autre participation concerne le recueil de renseignement sur les usines d’armement allemandes, où travaillent des prisonniers alliés, transmises au Commandement français, via les Pays-Bas puis la Grande-Bretagne. S’y ajoute le sabotage par des matières inflammables dissimulées dans des colis destinés aux prisonniers. Le contre-espionnage allemand a « acheté » des fonctionnaires civils ou accordé un traitement de faveur à certains prisonniers. Toutefois le recrutement est resté limité. Ainsi parmi les 13.342 Français internés au camp de Friedrichsfeld, 11 « mouchards » (0, 08 %) ont été repérés. Démasqués, les « traîtres à la petite patrie » sont mis au ban de leur « société », dénoncés aux autorités françaises après l’armistice puis jugés par un tribunal militaire.

L’armée française en 1940-1944. Après la première guerre mondiale et durant les années 1930, la « formation morale » et « l’éducation morale » l’emportent sur la « force morale », explique la capitaine Barey. Le règlement d’infanterie de 1940, encore en vigueur en 1944, insiste sur le développement de la force d’âme du soldat. Elle doit exalter le patriotisme et l’esprit de sacrifice, inspirer la confiance, faire comprendre la nécessité de la discipline et développer le sentiment du devoir et de la camaraderie. Après la défaite de 1940 face à l’Allemagne, le régime de Vichy conclut qu’elle ne résulte pas de fautes tactiques ni techniques mais d’une cause d’ordre moral. Pour redresser l’armée et la nation, il décide de porter l’instruction sur la formation du chef, la psychologie du combattant, l’exaltation du fait d’armes ou le culte du héros. Le régime accorde une large place à la discussion pour évoquer l’honneur, l’honnêteté, le patriotisme, l’amour de la famille, l’idéal du foyer, la fraternité ou le sacrifice. De son côté, le général de Lattre de Tassigny, commandant l’armée d’Afrique, considère les forces morales comme un facteur de succès primordial et entend faciliter la mutation d’une armée marquée par la défaite en forgeant un outil et des hommes orientés vers la volonté de vaincre. Le débarquement des forces alliées en Afrique du Nord en 1942, marque la dissolution de l’armée de l’armistice, l’invasion de la zone Sud de la France par la Wehrmacht et le retour de l’armée française dans les combats. Il s’ensuit, le 31 juillet 1943, une difficile fusion en une seule armée de deux entités opposées, à savoir les Forces françaises libre du général de Gaulle et l’ancienne armée d’armistice fidèle au maréchal Pétain. A cette armée régulière basée en Afrique Nord, vont s’amalgamer les mouvements de résistance intérieure répartis sur le territoire métropolitain et faiblement coordonnés. La refonte de l’armée française, amorcée par la reprise des combats sur le territoire national, s’accompagne de la nécessité de refaire corps. Mais les réductions de son format et de ses moyens financiers à partir de 1945 vont l’affecter dès le début de la guerre d’Indochine, où sera mis en avant l’importance du moral des troupes.

Loïc Salmon

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L‘ordre de Saint-Michel

A l’origine outil d’affirmation du pouvoir royal, l’ordre de Saint-Michel a accompagné l’évolution des distinctions récompensant la fidélité à la personne du souverain puis le mérite civil jusqu’à la création de la Légion d’honneur en 1802.

Institué le 1er août 1469 au château d’Amboise par Louis XI, l’ordre s’inscrit dans la tradition médiévale des compagnies chevaleresques des Cours européennes perpétuant la légende des chevaliers de la Table Ronde. Dès 1348, le roi d’Angleterre Édouard III fonde l’ordre de la Jarretière qu’il place sous la protection de Saint-Georges. Depuis le XIIème siècle, les rois Capétiens manifestent leur attachement à l’archange saint Michel, chef des milices célestes. Pendant la guerre de Cent-Ans, ce dernier devient le symbole national en France, face à saint Georges pour l’Angleterre. Tous deux ont vaincu le dragon représentant le Mal. Saint Michel, cité dans la Bible, l’attaque à pied, tandis que saint Georges, valeureux soldat romain martyrisé pour sa foi chrétienne selon une légende du XIème siècle, le combat à cheval pour sauver une jeune femme. Pour Louis XI, l’ordre de saint Michel prend une dimension politique afin de rallier à lui la haute noblesse, face à son adversaire le puissant duc de Bourgogne Charles le Téméraire, dont le père, Philippe le Bon, a institué l’ordre de la Toison d’or en 1430. De fait, tous les ordres royaux ou princiers européens s’inspirent de celui de la Jarretière avec un saint patron prestigieux, un souverain chef de l’ordre, un nombre limité de chevaliers habilement sélectionnés, un signe d’appartenance matérialisé par une ceinture ou un collier, dont la remise et le port donnent lieu à des rituels soigneusement codifiés. L’insigne de l’ordre de Saint Michel se compose d’un médaillon, montrant saint Michel terrassant le dragon, et d’un collier constitué de cordelières des moines franciscains et de coquilles saint jacques. Celles-ci symbolisent le pèlerinage à saint Jacques de Compostelle (Espagne), mais aussi au mont Saint-Michel (Normandie), retenu comme siège de l’ordre et qui a victorieusement résisté aux Anglais. L’intégration dans l’ordre de Saint-Michel exige des chevaliers de renoncer à toute autre appartenance, à l’exception des empereurs, rois et ducs, eux-mêmes souverains d’un ordre. Comme les autres ordres de chevalerie, celui de Saint-Michel prend dès le début une dimension diplomatique. Louis XI le confère au roi du Danemark Jean II puis au à celui d’Écosse Jacques III, mais aussi aux serviteurs les plus fidèles, aux seigneurs récemment ralliés, à certains grands féodaux et à la petite noblesse attachée aux différents offices de la Couronne. Sous François Ier, l’ordre se réunit en 1527, 1528, 1542, 1543 et 1546…le 29 septembre, jour dédié à saint Michel. Sous Henri II, la fête de l’ordre intègre les rituels de la monarchie. Ensuite, les guerres de religion entre catholiques et protestants pèsent lourdement sur la vie de l’ordre. Son succès politique, dû à des nominations pléthoriques, cause sa chute. Henri III le relègue au second plan en établissant l’ordre du Saint-Esprit en 1578. Henri IV nomme des chevaliers dans les deux ordres. Louis XIII innove en attribuant l’ordre de saint Michel à des artistes peintres. Louis XIV le réforme, confirme son statut d’ordre noble et essentiellement militaire et réduit son effectif à 100 récipiendaires. Puis il crée l’ordre de Saint-Louis pour récompenser les services militaires mais sans contingents limités, ce qui renforcera son éclat. Louis XV et Louis XVI ouvrent l’ordre de Saint-Michel à des personnalités méritantes de la magistrature, des sciences, des arts et du commerce, anoblies pour la circonstance. Aboli en 1791, l’ordre réapparaît sous la Restauration en 1814 jusqu’à sa suppression en 1830. Enfin, avant leur largage sur la Bretagne le 6 juin 1944, les commandos français du Special Air Service britannique ont choisi saint Michel comme patron des parachutistes.

Loïc Salmon

« L’ordre de Saint-Michel », ouvrage collectif. Éditions Pierre de Taillac, 182 pages, nombreuses illustrations, 39 €.

La Légion d’honneur

D’or et d’argent

Epopée de la Médaille militaire

 




Ukraine : les enseignements de deux ans de guerre

Depuis l’offensive de la Russie contre l’Ukraine le 24 février 2022, la guerre s’enlise. Elle rappelle l’importance des forces morales, de l’accès aux ressources et du champ électromagnétique ainsi que le risque nucléaire. En outre, les deux belligérants s’adaptent en permanence.

Un retour d’expérience du conflit a été présenté à la presse, le 22 février 2024 à Paris, par le général de division aérienne Vincent Breton, directeur du Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations.

Haute intensité et attrition. La Russie occupe encore une partie de Ukraine pour agrandir son propre territoire (en rouge sur la carte de situation du 21 au 23 février 2024, établie par l’État-major des armées). Cette guerre entraîne une attrition des matériels et des hommes. Les pertes seraient de l’ordre de 100.000 morts de chaque côté avec un ratio de 2 à 4 blessés pour 1 décès. Dans le milieu terrestre, les combats de tranchées, les champs de mines et les échanges d’artillerie réapparaissent. Aucun des belligérants ne dispose de la supériorité aérienne, qui lui permettrait la liberté de manœuvre aux abords du front et des frappes dans la profondeur. Presque chaque nuit, la Russie tire des missiles de croisière, des missiles balistiques et des drones Shahid 131 et 136, munitions préprogrammées bon marché de conception iranienne. L’Ukraine a développé ses propres missiles de croisière capables de frapper des raffineries et des dépôts pétroliers au cœur du territoire russe. Elle tire des missiles de croisière français Scalp et britanniques Storm Shadow contre des centres de commandement russes en Crimée. Par une manœuvre très habile, sa défense sol-air a détruit un avion radar Iliouchine A50, spécialisé dans la surveillance aérienne et basé en Biélorussie. L’Ukraine compense son manque de munitions d’artillerie par l’emploi massif (1 million/an) de drones FPV britanniques utilisés pour l’observation, les relais radio et comme munitions téléopérées. Toutefois, la Russie a rattrapé et même dépassé l’Ukraine en la matière et l’emporte dans la guerre électromagnétique, employée pour le renseignement et le brouillage de drones, du GPS, d’émissions radio et de radars. Dans le domaine maritime, les deux belligérants se neutralisent. L’Ukraine ne possède pas assez de navires pour contrôler la mer Noire, mais sa défense côtière oblige la flotte russe à se replier plus à l’Ouest. En outre au cours des trois derniers mois, la destruction de cinq bâtiments amphibies entrave la capacité russe d’opérations de la mer vers la terre.

Cyber et propagande. Au début de la guerre, la Russie a lancé de nombreuses cyberattaques, mais guère décisives car l’Ukraine avait préparé sa protection en amont. Toutefois, la menace cyber reste permanente. Ainsi en décembre 2023, une attaque russe contre le principal opérateur ukrainien de téléphonie mobile a privé une partie de la population des sirènes d’alerte aérienne. En matière de propagande, internet et les réseaux sociaux offrent une caisse de résonance extraordinaire dans une société hypermédiatisée. La stratégie de communication de l’Ukraine lui permis d’obtenir un soutien massif de l’Occident. La machine de guerre informationnelle de la Russie, héritée du KGB soviétique, joue sur la lassitude de la guerre pour créer un doute et lézarder la cohésion occidentale, mais sans y parvenir. Vis-à-vis des pays émergents, elle tente de faire passer l’invasion de l’Ukraine comme une guerre défensive contre une pseudo-agression de l’Occident, en jouant sur le ressentiment global des pays du Sud à son égard.

Profondeur stratégique. L’Ukraine parvient à résister grâce à la résilience de sa population et l’aide de l’Occident. La Russie, qui dispose d’un quasi-continent riche en matières premières, a conservé des stocks considérables de matériels, d’équipements, de munitions et d’armements accumulés pendant la guerre froide (1947-1991). Enfin, ses intentions restent difficiles à déterminer.

Loïc Salmon

Armement : la coalition « Artillerie pour l’Ukraine »

Russie : confit en Ukraine, mobilisation partielle et fragilités

352 | Dossier : « L’Ukraine, un an de guerre




Stratégie : l’importance pérenne du groupe aéronaval

Gigantesque réservoir de ressources et espace majeur de communications, la mer est devenue un espace d’actions diplomatiques et militaires avec la guerre informationnelle. Grâce à son allonge, le groupe aéronaval (GAN) y produit des effets cinétiques et immatériels.

Le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’État-major des armées (CEMA), s’est exprimé sur ce sujet à l’occasion de la conférence navale organisée, le 25 janvier 2024 à Paris, par l’Institut français de relations internationales.

Selon l’Institut du Pacifique, le parc des porte-avions, en service dans le monde en 2022 et en construction, s’établit ainsi : États-Unis, 11 en service et 3 en construction ; Chine, 2 en service et 1 en construction ; Inde, 2 en service et 1 en construction ; Italie, 2 en service et 1 en construction ; Grande-Bretagne, 2 en service et aucun en construction ; France, 1 en service et 1 en construction ; Espagne, 1 en service et aucun en construction ; Russie, 1 en service et aucun en construction ; Japon aucun en service mais 2 en construction.

La conflictualité aujourd’hui. Le modèle opérationnel a changé, explique le CEMA. L’ordre international, fondé sur le droit, se trouve remis en cause par la désinhibition dans l’emploi de la force dans tous les milieux, y compris l’espace maritime. Les attaques des rebelles houthis au Yémen contre les navires marchands ont entraîné un déroutement d’une partie du trafic du canal de Suez et de la mer Rouge. La dynamique de la force provoque une escalade dans les moyens et la recherche d’une létalité importante, notamment par les drones navals suicides. En mer Noire, des dizaines de navires russes ont été touchés par des attaques asymétriques. La liberté de navigation, autrefois respectée bon gré, mal gré, se trouve remise en cause. Par ailleurs, la compétition, état normal des relations internationales aujourd’hui, se manifeste en permanence en matière de sécurité et dans les domaines politique, diplomatique, culturel, sportif et informationnel. Elle s’exacerbe dans les espaces communs que sont le champ informationnel et la mer où le GAN envoie des signaux très forts. Dans les actions hybrides, peu régulées et difficilement observables, les flottilles de surveillance chinoises dans la zone Indopacifique, qui n’existent pas officiellement, constituent un important système de maillage. La compétition apparaît aussi dans l’utilisation du droit pour territorialiser la mer. Cet espace commun, auparavant appartenant à tous et donc répondant à des règles, est vu aujourd’hui comme n’appartenant à personne. En conséquence, le premier compétiteur qui se l’approprie en jouira finalement. L’emploi de la force permettra, éventuellement, d’obtenir des ressources, conquérir des zones et imposer sa présence par sa puissance technologique. En outre, le changement climatique se manifeste surtout sur les océans avec la montée des eaux et le nombre croissant de cyclones. Ainsi dans la zone Indopacifique, les exercices navals avec les Marines partenaires présentes sont moins militarisés dans le contexte de la rivalité Chine-États-Unis, mais davantage tournés vers les conséquences du changement climatique (actions humanitaires). Ensuite, les champs de bataille, y compris maritimes, se trouvent bouleversés. Pendant une trentaine d’années, les guerres, choisies, résultaient de décisions politiques, qui en maîtrisaient assez bien le tempo et l’intensité. La supériorité opérationnelle existait ponctuellement dans l’espace terrestre en raison de l’absence de moyens aériens des adversaires, à part des systèmes de défense sol-air très basiques. Le GAN a participé à la projection de puissance de feu pendant les guerres en Afghanistan et dans le Nord-Est de la Syrie. Aujourd’hui, la guerre s’est imposée à l’Ukraine qui, si elle la perd, disparaît en tant que nation. En mars 2022, déployé en Méditerranée orientale, le GAN se préparait à porter le feu chez l’adversaire. En janvier 2024, il se trouve à quelques milles marins d’un navire russe, désormais adversaire et encore plus impliqué dans ses missions qu’auparavant.

Menaces futures et moyens. Chercher à conserver une supériorité permanente dans un espace ou un ensemble d’espaces est devenu un objectif hors de portée, estime le CEMA. En revanche, il faut être capable d’imposer sa volonté dans un espace donné et pour une durée donnée…que permet le GAN ! La transparence du champ de bataille, y compris dans les airs, constitue un défi permanent. La guerre en Ukraine souligne la nécessité de la disponibilité des moyens, à savoir la logistique et les munitions. Le spectre des nouvelles menaces inclut les missiles hypervéloces, les essaims de drones, les attaques cyber et les systèmes de déni d’accès, qui peuvent aller très loin et impacter la zone d’opérations. Il s’agit d’imaginer des contre-mesures et des modes d’action pour s’en protéger, mais aussi utiliser ces moyens pour peser sur les dispositifs et les volontés adverses. Au cours des dernières décennies, les armées françaises ont misé sur la haute technologie, qui leur a évité le déclassement. Une guerre imposée nécessite une soutenabilité dans le temps qui ne dépend pas uniquement des armes de haute technologie, très coûteuses et difficiles à maintenir en condition opérationnelle. Il faudra aussi conserver des armes pour user l’adversaire sans avoir à utiliser des armes de décision, probablement de plus haute technologie et onéreuses. Par ailleurs, l’intelligence artificielle générative va influencer le champ informationnel et la capacité à planifier et conduire des opérations. Mais, elle permettra de lever beaucoup plus d’incertitudes grâce à la simulation, d’imaginer et de tester des possibilités plus rapidement en laissant le cerveau de l’homme décider. Ce dernier disposera de davantage de données et risquera moins de se tromper dans la décision qu’il prendra. S’y ajoutent la révolution quantique (l‘infiniment petit), les systèmes capables d’évoluer et la connectivité résiliente. En effet, il sera difficile de maintenir une supériorité forte et permanente dans le domaine de la connectivité. Il va falloir travailler en mode très dégradé et mettre en place un système avec des moyens très hauts dans le ciel et en surface, afin d’acquérir l’hyper-connectivité qui constitue l’un des facteurs permettant de conquérir la supériorité dans un espace donné à un moment donné. La soutenabilité sur le long terme inclut la loi de programmation militaire de cinq ans et le GAN, objet du temps long dans sa conception et son emploi.

L’espace maritime. Le GAN concentre toute la puissance de feu sur une très petite surface, rappelle le CEMA. Il affiche la détermination de la France à s’engager dans un conflit de haute intensité. Il constitue aussi une arme du champ informationnel, où se gagne la guerre avant la guerre. L’embarquement de la force d’action navale nucléaire sur le porte-avions Charles-de-Gaulle lui donne une dimension supplémentaire. Sur le plan opérationnel, le porte-avions permet une projection de puissance de feu vers la terre depuis la mer, espace à maîtriser car la menace se trouve à la surface et sous la surface. Il a donc été déployé pour influer sur les opérations terrestres au Kosovo, en Libye, en Afghanistan et en Irak, sans pour autant qu’une composante militaire puisse gagner la guerre à elle toute seule. En outre, l’action de la mer vers la mer, volet de la haute intensité qui redevient d’actualité, implique une confrontation avec un adversaire du même niveau. Le porte-avions doit créer ou contribuer à créer une bulle d’hyper-supériorité, locale et temporaire, pour produire des effets. Par exemple, là où divers pays affirment exagérément leur souveraineté, il peut trouver des chemins d’accès pour la contourner. Indispensable pour mener une action amphibie, il contribue à une opération vers la terre. Enfin, le GAN devient un facteur d’intimité stratégique avec l’intégration d’unités alliées dans son escorte, car la simultanéité des crises nécessite de combattre ensemble.

Loïc Salmon

Marines : le porte-avions, outil militaire et diplomatique pour agir loin

Marines : outils politiques et de projection de puissance

Stratégie : les menaces sans frontières d’aujourd’hui




Armement : les commandes majeures de 2023

Le 1er février 2024, la Délégation générale de l’armement (DGA) a annoncé des commandes, passées en 2023 et totalisant 20,3 Mds€, pour renouveler et moderniser les capacités aérienne, terrestre, navale, forces spéciales et missiles.

Armée de l’Air et de l’Espace. Un contrat de 42 avions Rafale en version monoplace au standard F4 a été notifié aux sociétés Dassault Aviation, Thales, Safran et MBDA. Le standard F4 comprend l’intégration du poste radio Contact, du missile Mica de nouvelle génération et du brouilleur autonome numérique intégré au système d’autoprotection Spectra. Le premier appareil sera livré en 2027. Les avions évolueront vers le standard F5 après 2030.

Armée de Terre. La société Nexter Systems, filiale du groupe franco-allemand KNDS, a reçu commande de 109 systèmes d’artillerie Caesar nouvelle génération (Mk II), dont la première livraison aura lieu en 2026. Le système Caesar se compose d’un canon de 155 mm d’une portée de 40 km et monté sur un camion 6X6 à cabine blindée. Sa mobilité lui permet d’atteindre plus de 80 km/h sur route sur une distance supérieure à 600 km. Le Caesar Mk II disposera d’une cabine au blindage renforcé contre les engins explosifs improvisés, mines, munitions de petit calibre et éclats d’artillerie. Il sera équipé d’une motorisation de 460 cv, contre 2015 cv auparavant, d’une boîte de vitesses automatiques, d’un nouveau châssis et d’un logiciel de conduite de tir de nouvelle génération. Compatible avec les munitions actuelles, il pourra utiliser les futures munitions de précision. Il sera compatible avec les matériels des programmes Scorpion interconnectés, grâce à une « vétronique » commune, à savoir l’architecture des systèmes de navigation, de contrôle, de communications, d’observation et de protection.

Marine nationale. La DGA a commandé 7 patrouilleurs hauturiers pour remplacer les patrouilleurs de haute mer basés à Brest et Toulon et les patrouilleurs de service public de Cherbourg. Leurs missions portent sur le soutien à la dissuasion nucléaire, la présence dans les zones de souveraineté et d’intérêt national, l’évacuation de personnels, l’escorte et l’intervention pour l’action de l’État en mer. Outre leur capacité de traitement de l’information et une tenue à la mer performante, ils pourront mettre en œuvre un hélicoptère ou un drone dans la durée. La première livraison aura lieu en 2026, en vue de la mise en service de 10 unités vers 2035. Naval Group a obtenu le contrat de modernisation du porte-avions Charles-de-Gaulle lors de son troisième arrêt technique majeur en 2027-2028. Les travaux porteront sur la mise en place du nouveau système de combat Setis 3.0 de Naval Group, du nouveau radar à quatre panneaux fixes Sea Fire (Thales) pour la lutte antimissile et du système de tir reconfigurable (MBDA) pour les missiles Aster. Après les Courbet et La-Fayette, la frégate Aconit a terminé sa modernisation et ses essais à la mer pour rester en service au-delà de 2030. Les travaux ont porté sur le système de combat, la veille optronique et le système de défense anti-aérienne.

Forces spéciales. La DGA a commandé 8 hélicoptères NH90 Caïman standard 2 pour remplacer les Caracal et Cougar du 4ème Régiment d’hélicoptères des forces spéciales en 2026-2029. Le standard 2 étendra les capacités d’insertion et d’extraction de commandos, d’appui-feu et de communications tactiques, grâce à une caméra infrarouge avec pointeur et désignateur laser, de nouveaux armements et un kit de communications.

Missiles. La DGA a commandé à MBDA 1.300 missiles moyenne portée Akeron et 329 missiles très courte portée Mistral 3. Outre une précision métrique et son mode « tire et oublie », l’Akeron neutralise des cibles statiques ou mobiles à 4 km, de jour comme de nuit, et conserve l’homme dans la boucle de décision. Le Mistral 3 fonctionne en « tire et oublie » contre les avions, hélicoptères, drones, missiles de croisière et munitions rôdeuses.

Loïc Salmon

Guerres : bilan 2022 et transferts mondiaux d’armements

Armement : la coalition « Artillerie pour l’Ukraine »

04ème Régiment d’hélicoptères des forces spéciales




Armée de Terre : l’IA dans l’analyse après l’action

L’intelligence artificielle (IA), présente à tous les niveaux de la chaîne de commandement, facilite la gestion des systèmes robotiques sur le champ de bataille. Sa contribution à l’analyse d’une opération permettra d’anticiper les réactions de l’ennemi et les dysfonctionnements des matériels.

L’impact de l’IA sur le commandement militaire a fait l’objet d’une journée d’études organisée, le 28 septembre 2023 à Paris, par la chaire IA du Centre de recherche Saint-Cyr Coëtquidan (CReC) et le groupe Nexter (architecte et systémier intégrateur pour les forces terrestres) avec la participation de Naval Group (construction navale de défense). Y sont notamment intervenus : Éloïse Berthier, chargée de recherche à l’École nationale supérieure des techniques avancées de Paris ; Ariane Bitoun, recherche et innovation au MASA Group (IA et robotique de défense) ; le capitaine de corvette Pierre Appéré, État-major de la marine ; Nicolas Ciaravola, recherche et développement chez Naval Group.

Modéliser l’ennemi. Une meilleure connaissance de l’ennemi permettra de définir son mode d’action selon une situation donnée et d’améliorer la qualité de la réflexion tactique, indique Éloïse Berthier. La première approche porte sur sa doctrine, à savoir l’ensemble de règles qu’il va suivre a priori. Par exemple, face à une rébellion armée, la riposte peut revêtir un caractère coercitif imposant un rapport de force local supérieur à 3 contre 1. En outre, le rapport d’influence à assurer pour lancer ce type d’action s’établit à 20 loyalistes pour 1 rebelle. Toutefois, la doctrine ne se partage pas librement, évolue, s’adapte à l’adversaire et cherche l’effet de surprise. La seconde approche concerne les données de l’expérience. Par exemple, au cours des vingt dernières années et dans des situations similaires, l’ennemi a attaqué 9 fois sur 10 sur le flanc opposé à un cours d’eau. Cet apprentissage automatique évite de formaliser explicitement des règles de doctrine mais dépend de la représentativité limitée des données du passé. Celles-ci proviennent des comptes rendus de batailles reconstitués par des historiens, du renseignement ou de sources ouvertes (images satellites et réseaux sociaux) et de la numérisation du champ de bataille (données enregistrées en temps réel pour chaque véhicule, soldat ou équipement). Elles peuvent servir pour l’entraînement ou la simulation. Les algorithmes du « wargame » (jeu de guerre) enregistrent les parties jouées, notamment sur le simulateur tactique « Soult », exploitent ces données pour générer un adversaire optimal, face aux joueurs humains, et permettent, par itération (répétition du processus), de découvrir des solutions originales. Dans le combat collaboratif, l’IA aide aux très fréquentes décisions à prendre simultanément sur de nombreux agents et peut automatiser le contrôle d’un essaim de drones aériens, maritimes ou terrestres. Enfin, elle permet de découvrir des solutions efficaces pour un problème nouveau (simulation) et de dépasser la saturation des capacités cognitives humaines en combat de haute intensité.

Raconter et confronter. Les outils informatiques visent à faciliter le « debriefing » collaboratif des sessions d’entraînement et l’analyse de situations réelles, explique Ariane Bitoun. Ils structurent et filtrent les comptes rendus opérationnels souvent touffus, identifient les réactions complexes et explorent celles qui paraissent possibles. L’outil 3A (analyse après action) du système de simulation opérationnelle Soult permet d’accéder à la situation tactique globale et détaillée, à la chronologie des événements et aux indicateurs de terrain. Ainsi son graphe narratif permet de comprendre l’évolution dynamique de la situation à partir de simplifications et d’extraits des comptes rendus. Il met en relation causale des évènements (missions, déplacements, dégâts et détections) issus de la simulation. Par exemple, des dégâts sont causés par des tirs ou des zones minées, un déplacement résulte d’une mission et provoque une détection. Simples ou très complexes, les graphes narratifs permettent trois choses : expliquer le vécu d’une unité ; comprendre le rôle de toutes les unités impliquées dans une phase ou un échange de tirs ainsi que leur contexte ; visualiser le rôle de toutes les unités dans la manœuvre ; évaluer leur importance dans le dispositif, car une mission peut entraîner ou non des conséquences. Par ailleurs, Soult inclut des calques de synthèse pour observer le contexte tactique global. Ses calques de projection servent à l’analyse « contrefactuelle » (qui contredit les faits) à chaud. Un exemple de scénario de simulation présente les manœuvres de la partie entraînée « Bleue » et de la partie ennemie « Rouge » dans l’Est de la France. La manœuvre de la partie « Bleue » consiste à conquérir une zone comprise entre les lignes L1 et L2 définies géographiquement, en neutralisant tout ennemi, et à livrer une ligne de débouché sur la L2. La partie « Rouge » a installé deux bataillons sur sa ligne de défense et des réseaux d’obstacles minés entre la Meuse et sa ligne de défense. En position défensive, elle veut interdire les accès Ouest de Metz, tout en essayant de défendre la base aérienne d’Étain. La patrouille d’éclairage « Bleue » 224 se déplace et rencontre l’unité « Rouge » 509 deux minutes plus tard. Les deux unités se détectent mutuellement, échangent des tirs et se créent des dégâts réciproques. Il apparaît que la patrouille « Bleue » 224 sera détruite une heure plus tard dans un échange de tirs n’impliquant pas l’unité « Rouge » 509. Un hélicoptère « Bleu » repère 22 unités « Rouges ». Une unité « Rouge » d’artillerie sol-air le détecte, lui tire dessus et le détruit. Donc, il a manqué de renseignement de terrain, car il n’aurait pas dû pénétrer dans cette zone.

Tirer profit de la donnée. Dans la Marine nationale, l’IA permet de capter la donnée, de la valoriser et de la mettre en ligne, explique le capitaine de corvette Appéré. Il a cité l’exemple de l’opération « Agapanthe 10 » (octobre 2010-février 2011), quand le groupe aéronaval (GAN) a été déployé en Méditerranée orientale, en mer Rouge et dans le golfe Arabo-Persique. Outre les exercices « White Shark » avec l’Arabie saoudite, « Varuna » avec l’Inde et « Big Fox » avec les Émirats arabe unis, le GAN a apporté un appui aux opérations de la Force internationale d’assistance et de sécurité en Afghanistan (coopération avec le GAN américain sur zone) et aux opérations de lutte contre la piraterie dans le détroit de Bab el-Mandeb. Outre le porte-avions, le GAN se compose de 3 frégates (2 anti-sous-marine et 1 de défense aérienne), 1 avion de guet aérien Hawkeye, 1 sous-marin nucléaire d’attaque et 1 pétrolier ravitailleur. Le programme « Artemis.ia » analyse les données sur les effets recherchés par le déploiement du GAN aux niveaux stratégique, opératif et tactique. Sur le plan stratégique, cela permet d’effectuer des démonstrations de matériels à l’étranger, qui faciliteront leur exportation. Sur le plan opératif, cela permet de concrétiser les partenariats, produire l’effet recherché et mettre en œuvre des armes sur un théâtre d’opérations. Sur le plan tactique, le GAN évolue en totale liberté sans être gêné par des pays compétiteurs ou des mercenaires perturbateurs… mais en tenant compte des conditions météorologiques (le vent). L’IA permet de récupérer tous les textes relatifs aux opérations et aux entraînements précédents. Sur chaque navire, un système de management de projet permet de connaître son état de santé et surtout la validité de son système de combat.

Conception des systèmes. L’arrivée de l’IA influence la conception des systèmes, estime Nicolas Ciaravola. Sur le plan opérationnel, l’IA portera sur l’optimisation économique d’une force navale pour obtenir le meilleur effet militaire. Sur le plan fonctionnel, l’homme reste dans la boucle C2 (commandement et contrôle). Sur le plan logique, l’IA devra inspirer confiance et pourra participer à la prise de décision collective (centralisation ou répartition).

Loïc Salmon

Armée de Terre : l’IA dans la préparation de la mission

Armée de Terre : l’IA dans la conduite des opérations

Armement : l’IA dans l’emploi des drones aériens et sous-marins

 




Les services secrets chinois, de Mao au Covid-19

Pilier du pouvoir du Parti communiste (PCC) depuis cent ans, la communauté chinoise du renseignement est devenue la plus importante du monde.

A la tête de chaque service de renseignement (SR) se trouvent un directeur technique pour la qualité des opérations quotidiennes et un commissaire politique pour garantir une orientation idéologique en conformité avec la stratégie définie par le PCC. Sécurité interne, gestion du « laogai » (travail forcé) et répression des dissidents font partie de cette communauté. Dans les années 1980, les SR accompagnent la modernisation du pays et prennent une dimension mondiale dans la décennie suivante à la faveur de la transformation du KGB soviétique, consécutive à l’implosion de l’URSS. Tout commence dans les années 1920 quand la représentation du GRU (SR militaire soviétique puis russe) à Pékin contrôle le SR du Kuomintang nationaliste…et celui, encore embryonnaire, du PCC ! Par ailleurs, le « mandarin révolutionnaire » Zhou Enlai (1898-1976), futur Premier ministre de la République populaire de Chine de 1949 à sa mort, devient directeur politique de l’Académie militaire de Huangpu à Canton, créée à l’instigation de l’URSS et dirigée par le général Chiang Kai-shek (1887-1975), futur président de la Chine nationaliste. Dans les années 1940, Zhou dirige le « Département du travail du front uni » (encore actif), chargé d’influencer des partis ou des gouvernements étrangers pour construire la Chine future. Ainsi, 84 savants chinois formés aux États-Unis vont rallier Pékin, dont certains développeront l’arme nucléaire, les fusées, les missiles et la guerre bactériologique. En 1945, Zhou contrôle les renseignements extérieurs, politiques et diplomatiques du PCC. En 1949, il envoie un couple à Hong Kong (colonie britannique jusqu’en 1997) monter l’agence de presse Chine nouvelle (Xinhua), et intégrée à la collecte du renseignement et organe de propagande. Dans les années 1950 et 1960, des défections permettent d’identifier des correspondants de Xinhua comme agents de liaison des mouvements de guérilla en Afrique, en Asie et en Amérique latine. La Révolution culturelle en Chine (1966-1976) provoque la désintégration des SR, mais Zhou parvient à maintenir des réseaux utiles à sa diplomatie. En 1978, deux ans après la disparition de Mao Tsé-toung, Deng Xiaoping (1904-1997) contrôle le PCC et les forces armées, lance un vaste programme de réformes économiques et crée, en 1983, la grande agence de renseignement Guoanbu, qui participe à la collecte scientifique et technologique à l’étranger. Le Programme 863, annoncé en 1986, a mobilisé 3.000 savants qui, en dix ans, ont atteint 1.500 objectifs concernant la défense, l’aéronautique, l’espace, le numérique, l’intelligence artificielle, les lasers, les automates, l’énergie et les nouveaux matériaux. L’espionnage des biotechnologies et des connaissances médicales et pharmaceutiques commence dès les années 1980. Deux décennies plus tard, le secrétaire général du PCC et président de la Commission militaire centrale, Xi Jinping (né en 1953) dévient président de la République en 2013 et est réélu pour la troisième fois en 2023. De sa réforme des forces armées, en 2015, résulte la Force de soutien stratégique, qui intègre la plupart des composantes du renseignement militaire, dont les départements de la guerre de l’information (collecte du renseignement, analyse, diffusion et soutien technique). Elle regroupe : les moyens de la reconnaissance aérospatiale avec le système satellitaire de communications Beidou, l’imagerie et les drones ; une armée « cyber » pour le renseignement et les opérations offensives ; des troupes de la guerre électronique. En 2020, les SR de la Chine ont atteint le niveau technologique de ceux de la Russie et même de ceux des États-Unis.

Loïc Salmon

« Les services secrets chinois, de Mao au Covid-19 », Roger Faligot. nouveau monde éditions, 714 pages, 12,90 €.

Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

Chine : ingérence et « guerre politique » croissantes




Armement : la coalition « Artillerie pour l’Ukraine »

Une coalition, dirigée par la France et les États-Unis, vise à orienter, fédérer et coordonner les initiatives des pays participants pour équiper, former et structurer l’artillerie de l’Ukraine.

Annoncée le 18 janvier 2024 par le ministre des Armées Sébastien Lecornu, cette coalition a été présentée à la presse le 25 janvier par le général de division Jean-Michel Guilloton, commandant de l’entraînement au combat interarmes et de la base de défense de Mourmelon-Mailly.

Selon le ministère des Armées, la France propose à l’Ukraine une offre complète de soutien militaire : livraisons capacitaires, de l’équipement individuel au char de combat ; maintien des matériels en condition opérationnelle ; munitions ; formation. Elle lui fournira 3.000 obus de 155 mm par mois, une quarantaine de missiles de croisière Scalp et plusieurs centaines de bombes A2SM longue portée.

La situation du front. Depuis l’invasion russe du 22 février 2022, indique le général Guilloton, l’armée ukrainienne montre des signes d’usure avec l’échec de la contre-offensive du printemps 2023, malgré la livraison importante de matériels occidentaux. En matière d’artillerie, l’armée russe tire six fois plus d’obus que la partie ukrainienne et accentue sa pression sur le front. Elle impose son tempo opérationnel et conserve l’initiative. A l’arrière, la Russie a transformé son industrie en économie et de guerre et, grâce à des partenariats, aurait reçu près d’un million d’obus de la Corée du Nord et des drones armés de l’Iran. Depuis la seconde guerre mondiale, l’armée russe compte sur son artillerie pour conduire la guerre avec une masse très variée de canons, lance-roquettes multiples, missiles longue portée et drones armés. Elle frappe, très loin dans la profondeur, les points névralgiques ukrainiens, les centres énergétiques et la population. Le champ de bataille devient transparent par la connexion directe des capteurs à l’artillerie longue portée et fait l’objet d’une guerre hybride via la propagande et l’influence. De son côté, l’Ukraine va bientôt atteindre son maximum en matière d’équipements, de logistique, de capacité de combat et de munitions. En face, la Russie s’est organisée en ordre de marche pour favoriser son rapport de force dans la durée.

La coalition « Artillerie ». Sur proposition des États-Unis, les 54 nations alliées pour la défense de l’Ukraine (31 membres de l’OTAN et 23 hors OTAN), réunies sur la base aérienne de l’OTAN à Ramstein (Allemagne), ont constitué un groupe de contact, dit « format Ramstein ». Le 19 septembre 2023 et afin de mieux coordonner l’aide apportée à l’Ukraine, rappelle le général Guilloton, elles ont défini cinq coalitions capacitaires majeures, à savoir maritime, aérienne, blindée, défense sol-air et artillerie sol-sol. Dans ce cadre, la France a pris la direction de la coalition de l’artillerie sol-sol. Actuellement, l’artillerie ukrainienne compte plusieurs milliers de pièces, dont 30 canons Caesar français et 19 Caesar danois. Le ministre des Armés a annoncé la livraison prochaine de 6 Caesar et une offre de 72 autres, dont 12 financés par la France et les autres par les diverses nations alliées. Une vingtaine d’États ont manifesté leur intérêt pour cette coalition, co-dirigée par les États-Unis qui ont déjà proposé plusieurs centaines de milliers d’obus. L’aide inclut tous les systèmes d’artillerie de 105 mm à 155 mm, les lance-roquettes et les capacités émergentes. En 2023, la France a formé 5.000 combattants ukrainiens, dont 350 artilleurs. L’objectif de 2024 porte sur 7.000-9.000 combattants, dont 220 artilleurs. A court terme, il s’agit de répondre aux besoins urgents en munitions et en maintenance et réparations des matériels cédés. Le moyen terme concerne la création d’une nouvelle armée ukrainienne interopérable au standard OTAN. Le long terme porte sur la mise en œuvre d’une production nationale ukrainienne, sous licence étrangère, de lanceurs, de munitions, de pièces détachées et de matériels logistiques.

Loïc Salmon

Russie : confit en Ukraine, mobilisation partielle et fragilités

Ukraine : ascendant opérationnel incertain dans le conflit en cours

Armements terrestres : enjeux capacitaires et industriels dans le contexte du conflit en Ukraine