Armée de Terre : « Scorpion » et le combat aéroterrestre futur

Le programme « Scorpion » permettra de conduire avec succès le combat aéroterrestre,  augmentant considérablement l’efficacité du groupement tactique interarmes.

Le général de corps d’armée Arnaud Sainte-Claire Deville, commandant les forces terrestres, l’a expliqué lors d’une conférence organisée, le 12 janvier 2016 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de l’armée de terre.

Menace protéiforme. La complexité croissante des opérations exige de s’adapter en permanence. La guerre présentant des visages multiples, il ne faut pas céder aux effets de mode, explique le général. Aux cours des dernières années, divers modes d’action ont été mis en avant : contre-insurrection, « maritimisation », projection de puissance, guerre en zone urbaine, binôme forces spéciales/appui aérien et frappes chirurgicales, sans oublier le concept de « zéro mort » dans ses propres rangs. Toutefois, la nature profonde de la guerre reste inchangée, à savoir l’affrontement de volontés en vue de la puissance. Mais de nouvelles tendances sont apparues. Les « petites » guerres  se durcissent. Les adversaires deviennent transfrontaliers et agissent directement sur le territoire national. L’adversaire peut avoir atteint le même niveau technologique (guerre symétrique), disposer de moyens moins élaborés (guerre asymétrique) ou pratiquer un mode opératoire alternant l’action militaire et les actes de grand banditisme (guerre hybride). La protection des populations reste un facteur clé. Tout cela nécessite une gestion dynamique des opérations. Concrètement, les pays voisins de la Russie la perçoivent comme une menace de puissance : l’Ukraine et certains anciens pays du Pacte de Varsovie devenus membres de l’Union européenne et de l’OTAN, notamment l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Pologne. Les menaces hybrides extrémistes (terrorisme djihadiste) concernent surtout l’Europe de l’Ouest, la Turquie, le Proche-Orient et le Moyen-Orient. Enfin, les risques liés aux vulnérabilités persistent en Afrique du Nord, dans la bande sahélo-saharienne et en Afrique de l’Est. En conséquence, la variété, la simultanéité, l’intensité et la soudaineté des menaces et des crises excluent les impasses capacitaires, avertit le général Sainte-Claire Deville. L’action aéroterrestre apparaît comme la plus adaptée face aux menaces asymétriques ou hybrides. Elle cible les sanctuaires de l’adversaire : ses ressources ou les organisations qui le soutiennent ; ses camps d’entraînement pour l’empêcher de refaire ses forces ou de recruter de nouveaux combattants. En outre, elle dispose de capacités en matière de renseignement, de contrôle et de commandement, d’innovation tactique et de fluidité d’intervention. Enfin, elle manifeste une volonté de contrôler les populations, d’agir sur les opinions et d’appuyer la résilience.

« Force Scorpion ». Composante principale du combat aéroterrestre de demain, la « Force Scorpion » permettra aux soldats de passer d’une mission à une autre et d’un théâtre à l’autre avec une plus grande souplesse. Elle repose sur le programme d’armement du même nom, qui apportera des atouts à l’action aéroterrestre (voir encadré). Ainsi, pour conserver un temps d’avance et d’anticipation, le futur véhicule blindé d’aide à l’engagement disposera de capacités de mobilité et d’observation accrues et protègera mieux les unités de renseignement de l’avant. Le support de communication « Contact » aura des capacités de transmissions robustes et de débit puissantes. Sur le plan tactique, la coordination avec les hélicoptères permettra un combat plus agile, plus furtif et plus puissant avec une capacité de « destruction en impunité ». Pour répondre aux sollicitations opérationnelles dans la durée, les effectifs des forces terrestres passeront de 66.000 à 77.000 personnels. Ceux-ci bénéficieront d’une formation anticipée, améliorée et collective à l’École du combat interarmes (ECIA), intégrée à la Force Scorpion. Au sein des forces terrestres, l’ECIA regroupera, sous un commandement unique, les principales écoles de commandement et les fonctions opérationnelles au cœur du combat : l’infanterie, l’arme blindée-cavalerie, le génie et l’artillerie en lien étroit avec les forces spéciales et l’aviation légère de l’armée de Terre. Le programme Scorpion inclut un système de simulation embarqué afin de : préparer et répéter une mission avec réalisme avant l’action ; réaliser plus aisément une formation en garnison ou en opération. Outre de meilleures capacités de combat, le programme Scorpion permettra un suivi logistique des unités en temps réel et l’anticipation de leurs besoins ainsi qu’un raccourcissement du cycle de décision pour leurs chefs. La Force Scorpion pourra se réarticuler plus vite en facilitant l’intégration ponctuelle de moyens pour inverser le rapport de forces, localement et dans des délais réduits. Pour ne pas être démunie face à un adversaire qui surprendra toujours, la Force Scorpion mettra en synergie la formation et l’entraînement des troupes ainsi que le maintien en condition opérationnelle des équipements. Le programme Scorpion va quadrupler ce que fait un soldat aujourd’hui, lequel est déjà capable de combattre 10 heures en équipement NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique), souligne le général Sainte-Claire Deville.

Réorganisation. Dans l’éditorial du numéro de décembre 2015 de la Lettre du chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Jean-Pierre Bosser présente la réorganisation qu’implique le programme Scorpion. Ce dernier vise à renouveler les équipements majeurs du groupe tactique interarmes (GTIA) dans les dix ans qui viennent. La Force Scorpion est structurée, dès l’été 2016, autour de 2 divisions et 6 brigades interarmes densifiées. Capable de faire face à une menace conventionnelle ou asymétrique, extérieure ou intérieure, ce corps de bataille représente, en volume, les deux tiers de la force opérationnelle terrestre. Le partage de l’information entre tous les combattants induit une nouvelle façon d’envisager le combat interarmes et une évolution majeure de la préparation opérationnelle. Le 5ème Régiment de dragons doit procéder à une mission d’évaluation, en vue de  projeter le premier GTIA Scorpion en 2021 et la première brigade Scorpion en 2023. Optimisé dans son organisation et modernisé dans ses capacités, le corps de bataille Scorpion sera l’outil majeur de tous les engagements futurs. Enjeu prioritaire, le succès de sa montée en puissance repose notamment sur une étroite coopération entre les mondes militaire et industriel, conclut le général.

Loïc Salmon

Défense : actualisation de la LPM 2014-2019

Les GTIA en Opex : besoin urgent d’armements adaptés

Armée de Terre : nouveau format plus « au contact »

Le programme « Scorpion » vise à renouveler, à partir de 2018, les capacités médianes du combat de contact autour de deux plateformes : le véhicule blindé multi-rôles Griffon et l’engin blindé de reconnaissance et de combat Jaguar. Il intègre également la rénovation du char Leclerc et prend en compte le système de préparation opérationnelle (simulation) et le soutien. En outre, un système unique d’information du combat met en réseau tous les systèmes pour produire un effet tactique sur le terrain. Il met en cohérence les capacités du groupement tactique interarmes (GTIA) par le partage immédiat de l’information et le « combat collaboratif » (accélération de l’action au combat).




DGA : 2015, un excellent millésime pour l’armement

En 2015, la Délégation générale pour l’armement (DGA) a conclu des contrats d’équipement des armées d’un montant de 11 Md€,  a pris des commandes à l’export de 16 Md€ et a investi 727 M€ dans des études amont. Ces résultats ont été présentés à la presse, le 10 février 2016 à Paris, par Laurent Collet-Billon, délégué général pour l’armement.

Pour les armées françaises. La DGA a livré 2 avions de transport tactique A400 M à l’armée de l’Air, qui en dispose ainsi de 8, et 5 avions de chasse Rafale. L’armée de Terre a reçu 6 hélicoptères de combat Tigre (55 livrés en tout) et 4 hélicoptères NH90 de transport tactique et la Marine nationale 3 hélicoptères NH90 de lutte antisurface et anti-sous-marine. Au total, 33 appareils NH90 sont en service dans les forces françaises. La Marine a pris livraison de 2 Rafale « rétrofités » (ajouts de nouvelles technologies ou de nouvelles fonctions à des systèmes plus anciens) et la frégate multimissions (FREMM) Provence. En tout, 142 Rafale ont déjà été livrés. En vue de préparer l’avenir, la DGA a commandé : un 3ème satellite MUSIS (système multinational d’imagerie spatiale pour la surveillance, la reconnaissance et l’observation) ; 2 satellites de communications militaires de nouvelle génération (COMSAT NG), qui succèderont au système actuel Syracuse III à partir de 2020 ; 241 véhicules légers et 202 véhicules lourds pour les forces spéciales ainsi que l’intégration d’équipements de renseignement et de communications sensibles avec leurs éléments de soutien. Les forces spéciales recevront 25 véhicules lourds dès 2016, pour répondre aux besoins les plus urgents, et les premiers véhicules légers à partir de 2018. Ce programme, qui correspond aux missions de renseignement, de neutralisation et d’actions dans la profondeur en zones hostiles, vise à améliorer l’interopérabilité et le niveau  de performance du parc de véhicules des composantes Terre, Air et Marine des forces spéciales. Par ailleurs, ont été lancés : le programme de définition du système de drones de chasse des mines marines ; le programme « B1NT » (Aster Block 1 Nouvelle Technologie). Ce dernier porte sur le développement  d’une nouvelle version du missile Aster 30, dont les premiers exemplaires seront livrés à l’armée de l’Air en 2023. Il inclut la modernisation du système de défense anti-aérienne SAMP/T pour le doter de capacités améliorées, notamment contre les missiles balistiques dans le cadre du programme OTAN de défense antimissile balistique.

A l’exportation. L’année 2015 a été qualifiée d’historique, par Laurent Collet-Billon, en matière d’exportations d’armement. Les prises de commandes, ,dont le résultat définitif sera connu fin mai 2016, sont estimées 16 Md€, contre 8,2 Md€ en 2014. Le Qatar a acheté 24 Rafale et l’Égypte 24 Rafale et 1 FREMM. Cinq grands contrats dépassent 500 M€. L’Afrique et le Moyen-Orient représentent plus de 80 % des contrats entrés en vigueur. Comme les pays clients demandent un soutien accru, la DGA compte recruter plus de 500 personnes à cet effet, dont 160 dès 2016.

Coopération internationale. Un accord a été conclu avec l’Allemagne sur le programme MUSIS/CSO (composante spatiale optique) pour une meilleure identification des petites cibles et un accès plus rapide à l’information qu’avec les systèmes actuels Pléiades et Hélios. Un autre, avec l’Italie et la Grande-Bretagne porte sur l’évolution du système naval de défense anti-aérienne FSAF-PAAMS. Enfin, les groupes d’armement terrestre français Nexter et allemand KMV ont fusionné dans le cadre du projet « Kant ».

Loïc Salmon

DGA : bilan 2014 conforme à la loi de programmation

« DGA Innovation » : rendre les projets possibles et rentables sur le long terme

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus




Stratégie : les menaces sans frontières d’aujourd’hui

La révolution technologique peut être détournée et l’ordre économique s’opposer à l’ordre public. Grâce aux failles de la modernité, le crime peut « payer » sur internet, avec des algorithmes très sophistiqués, et le terrorisme profiter à l’économie.

Ce thème a été traité lors des VIèmes Assises nationales de la recherche stratégique organisées, le 1er décembre 2015 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS), l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) et l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Y sont notamment intervenues : Clotilde Champeyrache, maître de conférences à l’Université Paris 8 ; Marie-Christine Dupuis, consultante internationale en matière financière.

Visibilité et invisibilité mafieuses. La mafia, forme de criminalité organisée, se  caractérise par sa pérennité, son implantation sur un territoire et un positionnement dans les sphères illégale et surtout légale, indique Clotilde Champeyrache. Ce type d’organisation criminelle se trouve en Italie (mafias sicilienne, calabraise et napolitaine), au Japon (yakuza), en Chine (triades) et en Russie. En Italie par exemple, la visibilité mafieuse se manifeste par la violence au sein d’une société où domine l’État de droit : affrontements récurrents entre clans pour le trafic de drogue ; lutte contre l’État avec assassinats de magistrats et attentats à Florence, Milan et Rome. En fait, ces phases de violence affaiblissent les mafias, car elles entraînent des dénonciations de la part de la population et des répressions policière et judiciaire. Ainsi, une loi définit le délit d’association mafieuse en Italie en 1982 et permet des sanctions spécifiques. L’armée est envoyée en Sicile pour combattre la mafia chez elle de 1992 à 1998. Mais la menace mafieuse ne s’arrête pas là, souligne Clotilde Champeyrache, car, lorsqu’elle est violente, la mafia se fragilise et se met en danger. La lutte contre elle ne se limite donc pas à des représailles consécutives à des épisodes de violence. La dangerosité de la mafia se révèle en effet dans son invisibilité. Son absence dans les médias signifie qu’elle a établi un maillage de son territoire, qui n’est pas contesté en interne, par d’autres « familles », ni en externe par des enquêtes judiciaires ou des dénonciations de racket par la société civile. A Palerme, environ 80 % des commerçants et des entrepreneurs paient le racket de la mafia. La stabilisation de son territoire, par une violence sporadique, permet à une famille mafieuse d’aller exercer d’autres activités ailleurs en Italie (Nord) ou à l’étranger (Allemagne). Vivre en territoire mafieux implique un certain conditionnement, même pour ceux qui veulent vivre dans la sphère légale. Le pouvoir mafieux est invisible parce qu’il s’exerce dans cette sphère, souligne Clotilde Champeyrache. La mafia vise à contrôler tous les aspects de la vie économique et sociale de son territoire. Le « mafioso » apparaît donc à la fois comme un bon père de famille, un médiateur et un entrepreneur légal, notamment dans le bâtiment, la restauration et le transport. Ainsi, la mafia obtient une légitimité sociale et brouille les frontières entre légalité et illégalité, en créant une économie « grise », d’où sont peu à peu expulsés les entrepreneurs non-mafieux. Elle profite du discrédit de l’État pour favoriser l’évasion fiscale et le travail au noir. En outre, elle crée une rareté artificielle en drainant les ressources et en captant les marchés publics. Elle contrôle l’accès aux ressources et impose les fournisseurs et la main-d’œuvre. La population devient plus ou moins complice. L’ordre mafieux s’assure des trafics illégaux à l’échelle mondiale et une emprise politique, économique et sociale au niveau local. Pouvoir et profit se renforcent l’un l’autre, conclut Clotilde Champeyrache.

Criminalités financières. Le crime financier s’est répandu partout, grâce à la mondialisation qui a fourni des opportunités considérables à tous les prédateurs, indique Marie-Christine Dupuis. La finance met en relation une offre et un besoin d’argent  ainsi que des produits financiers de plus en plus complexes. C’est aussi une industrie avec des acteurs nombreux, variés par leurs tailles, objectifs, vocations, contrôles et régulations : banques de dépôts, d’affaires et privées ainsi que fonds souverains, d’investissement et de pension. Le tout fonctionne sur une base mondialisée et en simultané. Mais le flux de l’argent est potentiellement vulnérable à la criminalité financière, de son origine à sa destination. Ainsi, l’argent peut venir de trafics très lucratifs, de la corruption ou de la fraude. Il peut être destiné au financement du terrorisme. Lors de sa circulation, il peut subir des prédations, comme la fraude aux cartes de crédit ou le « hameçonnage » bancaire (demande de données personnelles sur internet). Enfin, certains acteurs de la finance pratiquent la « criminalité en col blanc » à titre individuel (employé de banque indélicat ou « trader » mégalomane) ou collectif, type fonds financier pyramidal de l’escroc américain Bernard Madoff. Une partie de l’argent criminel finit par se recycler dans une activité économique légale. Les opérations financières de blanchiment d’argent génèrent de l’activité, de la valeur et de la croissance, qui profitent à des opérateurs légaux. Totalement intégré à l’économie légale, le crime financier constitue un élément consubstantiel à la mondialisation et stimule l’économie mondiale, souligne Marie-Christine Dupuis. Selon elle, quatre ruptures stratégiques ont affecté la finance criminelle et la lutte contre elle. D’abord, l’économie numérique coupe la finance de l’économie réelle, avec des risques difficiles à cerner. Ensuite, les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont fait prendre conscience que l’argent gagné légalement peut finir par financer le terrorisme. En outre, le ralentissement économique incite les pouvoirs publics à coopérer dans la lutte contre le dumping fiscal de certains États et à rechercher partout des points de croissance… qui développent l’économie « grise ». Enfin, les flux financiers, notamment des monarchies pétrolières (Arabie saoudite et Qatar), peuvent déterminer des enjeux de politique étrangère. En effet, les fonds souverains, dont la gestion reste opaque, investissent dans des entreprises stratégiques de haute technologie. Toutefois, la traçabilité des fonds, grâce au numérique, et la coopération internationale ont amélioré la lutte contre la finance criminelle, conclut Marie-Christine Dupuis.

Loïc Salmon

Sécurité : la contrefaçon et ses conséquences économiques, sanitaires et criminelles

Sécurité : l’usurpation d’identité, un risque mal maîtrisé

Selon le CSFRS, la mondialisation a provoqué la résistance de tous ceux qui se sentent exclus ou s’excluent eux-mêmes. Ces réactions de « repli » identitaires ou crispations communautaristes vont jusqu’aux expressions les plus violentes de la révolte. En outre, l’effacement des frontières, la décomposition des territoires, l’effondrement des repères idéologiques traditionnels et la « marchandisation » du monde créent de nouvelles lignes de fractures sociales et culturelles, qui ébranlent les cohésions nationales. Les contours d’un ennemi potentiel sont devenus de plus en plus flous à l’encontre de la démocratie, de la liberté individuelle et du marché, valeurs auxquelles les pays occidentaux veulent donner une portée universelle.




Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

La complexité du monde résulte de l’interdépendance de la situation intérieure et de la politique extérieure des États. Les crises trouvent désormais leur origine dans la transparence des affaires du monde. A leur simultanéité récurrente s’ajoutent leur multiplication et l’accélération de leur rythme.

Le professeur Dominique Moïsi l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 janvier 2016 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les tendances lourdes. Alors que les facteurs de désordre se multiplient sur la planète, les principes d’ordre s’amenuisent, explique Dominique Moïsi. En outre, la fuite en avant des gouvernements nationalistes est liée à la remise en cause des équilibres économiques. De plus, le fondamentalisme islamique trouve son origine dans le refus de toute réforme de la part des monarchies pétrolières du Moyen-Orient, qui se présentent comme le dernier rempart face au terrorisme djihadiste, situation qu’elles ont contribué à créer. Enfin, dans ce monde « exceptionnel », les pays occidentaux sont dirigés par des personnalités qui ne le sont guère, estime le professeur. La raison de ce phénomène spécifique aux sociétés démocratiques provient du décalage entre les aptitudes requises d’un chef d’État ou de gouvernement et les qualités nécessaires pour être élu. La démocratie érode ses propres principes. L’instantanéité de l’information et le culte du réseau social twitter et des phrases courtes conduisent au triomphe de la démagogie sur la pédagogie. En outre, des gouvernements élus démocratiquement remettent en cause les principes de la démocratie, à savoir la liberté d’expression et celle de la presse. La liberté se définit par son absence : les citoyens en ont conscience quand elle n’existe plus.

Baisse de l’influence des États-Unis. D’après le professeur Moïsi, la perte de confiance de l’opinion publique américaine en ses élites et ses institutions se manifeste par un sentiment d’exaspération. Celui-ci se traduit notamment par le succès des outrances populistes entendues pendant la campagne en cours pour l’élection présidentielle. Malgré la montée de la violence quotidienne envers la communauté afro-américaine, les idéaux de démocratie et de liberté se maintiennent. Les risques de nouveaux attentats aux États-Unis nécessitent une ligne politique ferme. L’administration Bush avait sous-estimé la menace terroriste d’Al-Qaïda avant le 11 septembre 2001 puis a réagi de façon exagérée. Par arrogance sur le plan intérieur et ignorance du monde extérieur, les néoconservateurs républicains ont estimé que la démocratie à Bagdad conduirait à la paix à Jérusalem. Les conséquences du premier mandat (2001-2004) de George W.Bush perdurent. Selon Dominique Moïsi, son successeur Barak Obama, prudent, intelligent et cultivé, raisonne comme un avocat qui pèse le pour et le contre mais prend difficilement une décision. Il s’ensuit une divergence entre le président et l’évolution du monde. Les États-Unis n’ont plus les moyens de peser de tout leur poids sur les affaires du monde. En 2014, persuadée qu’ils n’interviendraient pas, la Russie a « récupéré » la Crimée sur l’Ukraine. La parole de Washington n’impressionne plus Ryad, ni Le Caire, ni Jérusalem. Après leurs aventures militaires en Irak et en Afghanistan, les États-Unis pourraient être tentés de se replier sur eux-mêmes, d’autant plus qu’ils atteindront l’autonomie énergétique dans cinq ans, grâce au gaz de schiste. Or, il n’y a pas d’alternative aux États-Unis dans le domaine géopolitique, avertit Dominique Moïsi.

Transformation du monde musulman. Pendant 150 ans, les décisions importantes sur l’avenir des populations musulmanes ont été prises en dehors d’elles, rappelle le professeur. L’expédition de Bonaparte en Égypte (1798) marque le début de la transformation du pays. La création d’Israël (1948) apparaît comme le dernier effort colonial à l’époque de la décolonisation. Aujourd’hui, le Moyen-Orient se trouve confronté à une fragmentation, une radicalisation et une expansion, où perce la volonté de reprendre, par le désordre, le contrôle de son histoire. L’organisation djihadiste Daech (État islamique) veut redessiner la carte qu’a définie l’Europe impériale par les accords Sylkes-Picot (1916), délimitant les frontières de l’Irak, du Koweït, de la Syrie, du Liban et de la Palestine. Sauf en Tunisie, le printemps arabe (2010-2014) a débouché sur une radicalisation religieuse et politique dans les autres pays. L’expansion du Moyen-Orient ne se limite plus à la géographie, mais couvre l’Europe par l’afflux de réfugiés fuyant surtout la guerre en Syrie. En cinq ans, sur une population de 22 millions d’habitants, 11 millions ont été déplacés et 4 millions ont quitté le pays. Même les gens des classes moyennes fuient vers l’Union européenne, surtout en Allemagne. La radicalisation s’étend aux jeunes des banlieues des villes européennes, signe de l’échec des politiques d’intégration, tous gouvernements confondus. Pour remédier au chaos, le professeur Moïsi  préconise : une action accrue contre Daech sur le plan militaire ; un effort en matière de renseignement et de protection sur le plan intérieur pour le court terme ; des efforts d’éducation et d’intégration sur les moyen et long termes. Par ailleurs, par suite de la baisse du prix du pétrole passé de 100 $ le baril à 30 $ au cours des 18 derniers mois, l’Arabie Saoudite, sunnite, ne peut plus acheter la paix sociale intérieure et se sert du nationalisme religieux, manifesté notamment par l’exécution d’un haut dignitaire chiite, sans en mesurer les graves conséquences (janvier 2016). Après l’incendie et le sac partiel de son ambassade à Téhéran, elle a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran chiite. Les éléments iraniens les plus conservateurs ont su exploiter la colère populaire pour contrer les réformes envisagées par le président Hassan Rohani. La société iranienne actuelle est en effet totalement différente de celle des mollahs les plus extrémistes des années 1980, souligne Dominique Moïsi. Les autres priorités l’ont emporté sur l’ambition d’un armement nucléaire. Pour Washington, la levée des sanctions économiques et la normalisation des relations diplomatiques vont renforcer le camp des modérés du régime, avec lequel il sera plus facile de négocier pendant les dix ans à venir. Enfin, après les piètres résultats de ses récentes interventions au Liban, Israël reste à l’écart du conflit en Syrie. Il ne cache pas son inquiétude face aux menaces à l’égard de la Jordanie et de l’Égypte, ses alliés de fait, même si Daech s’est bien gardé de l’attaquer.

Loïc Salmon

Stratégie : l’évolution du terrorisme djihadiste

Terrorisme djihadiste : prédominance de la dimension psychoculturelle

 

Le mot « chaos » signifie, en grec ancien, la confusion générale des éléments de la matière avant la formation du monde. Or, selon Dominique Moïsi, un sentiment confus du processus inverse  prévaut aujourd’hui : le chaos succède ou plutôt se substitue progressivement au semblant d’ordre d’hier. Conseiller spécial de l’Institut français de relations internationales après en voir été le directeur adjoint, le professeur Moïsi a enseigné notamment à l’université américaine de Harvard, à l’École nationale d’administration et à l’Institut d’études politiques de Paris.




CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

Les armées françaises, en guerre dans les faits, sont confrontées à la progression des menaces du non droit et celles engendrées par les rapports de force entre les États. Telle est l’opinion du général Pierre de Villiers, leur chef d’état-major (CEMA), exprimée le 29 janvier 2016 à Paris, devant l’Association des journalistes de défense. Les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, commandités par Daech (« État islamique ») depuis la Syrie, ont confirmé l’étroitesse des liens entre la « défense de l’avant » (les opérations extérieures, Opex) et la protection du territoire national. Les risques terroristes se superposent aux flux migratoires vers l’Europe.

Rupture stratégique. La sécurité à l’intérieur des frontières étatiques n’existe plus et cette dégradation sécuritaire s’inscrit dans la durée, souligne le général de Villiers. En 2015, Daech a poursuivi l’occupation du territoire qu’il contrôle en Syrie et en Irak. Avec d’autres groupes radicaux, il a étendu son influence vers l’Afrique : consolidation en Libye avec risque de contamination géographique ; persistance du terrorisme de Boko Haram dans la région du lac Tchad. Son islamisme radical se propage dans la bande sahélo-saharienne, au Sinaï, au Yémen et dans la Corne de l’Afrique. Daech exerce une véritable fascination par sa propagande violente. Selon le CEMA, 500 candidats au djihad partent pour la Syrie chaque mois. Sur les 37.000 combattants étrangers ayant rejoint Daech depuis la proclamation du nouveau califat (29 juin 2014), 27.000 seraient encore en Irak ou en Syrie. Les modes d’action de Daech sont peu coûteux, aisément accessibles et se combinent au fanatisme et à l’idéal de mort : cyberattaques, engins explosifs improvisés, tireurs embusqués et attaques suicides. En Syrie, en Irak et en Libye, la terreur djihadiste met en scène viols, décapitations, tortures, crucifixions publiques et esclavage des femmes, en vue d’un anéantissement soudain des fonctions vitales du « candidat au martyr » sous l’effet d’un choc émotionnel intense. Par ailleurs en 2015, des États aux capacités mondiales et régionales ont démontré leur puissance : gel de la situation en Ukraine et engagement militaire de la Russie en Syrie ; l’Iran, redevenu fréquentable avec l’accord nucléaire de Vienne ; revendications de la Chine ; attitude provocatrice de la Corée du Nord.

Guerre « mondialisée ». Le mode opératoire et les armes utilisées lors des attentats sur le sol national en 2015 sont identiques à ceux des récentes Opex (Afghanistan, Mali et Irak). Pour gagner cette nouvelle guerre, estime le CEMA, il faut maintenir un modèle complet d’armée pour couvrir tout le spectre des menaces, avec un budget correspondant à 2 % du produit intérieur brut de la France. La volonté politique s’exprime à travers la chaîne décisionnelle, qui produit des effets sur le terrain en quelques heures. La stratégie d’action doit mettre en cohérence les objectifs militaires avec les visées politiques, car gagner la guerre ne suffit pas à gagner la paix, souligne le général. L’action doit s’inscrire dans le temps long, à savoir accepter d’attendre pour récolter les fruits de l’action. Parmi les 200.000 militaires français, près de 41.000 sont en posture opérationnelle : dissuasion nucléaire aérienne et océanique ; opération extérieure ou intérieure ; forces de présence ou de souveraineté ; protection des emprises militaires. Les autres assurent les formations, la surveillance et le contrôle de l’espace aérien et des approches maritimes, le renseignement et la cyberdéfense.

Loïc Salmon

Attentats à Paris : plus grosse opération de secours de la BSPP depuis les années 1980

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

Défense : actualisation de la LPM 2014-2019




Stratégie : l’évolution du terrorisme djihadiste

Alors que les mouvements terroristes de la mouvance islamiste se sont très vite déclarés ennemis des pays occidentaux, ceux-ci ne les ont considérés comme tels en retour, qu’après plusieurs attentats meurtriers sur leur sol.

Cette question a été abordée lors des VIèmes Assises nationales de la recherche stratégique organisées, le 1er décembre 2015 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS), l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) et l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Y sont notamment intervenus : Renaud Girard, éditorialiste au quotidien Le Figaro ;  Gilles Kepel, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris.

L’islamisme international. Il existe deux versions du Coran, à savoir le mysticisme et la  vie de Mahomet chef de guerre, souligne Renaud Girard. L’islamisme visant à imposer la charia, éventuellement par la terreur, a été longtemps financé par les pétromonarchies du golfe Arabo-Persique. Certains textes du Coran justifient les actes d’Abou Bakr Al-Baghadi, « calife » autoproclamé de l’État islamique (Daech), qui bénéficie de l’aide des services de renseignement de la Turquie depuis 2013. Pour elle, l’ennemi principal n’est pas Daech, mais un éventuel Kurdistan, comme les mouvements islamistes du Yémen le sont pour l’Arabie saoudite. En 1945, cette dernière a conclu avec les États-Unis le « pacte de Quincy », d’une durée de 60 ans et renouvelé en 2005, selon lequel elle leur garantit des approvisionnements pétroliers contre leur protection, à condition qu’ils ne se mêlent pas de ses affaires intérieures. En outre, les États-Unis ont oublié leur responsabilité dans la création de l’État islamique, en radiant les cadres militaires irakiens en 2003, et ont effectué un retrait précipité d’Afghanistan en 2014, en y laissant le désordre. Renaud Girard estime que la Russie n’est pas l’ennemie principale de la France, qui l’a pourtant traitée comme telle jusqu’à la visite du président François Hollande à Moscou le 26 novembre 2015. Selon lui, la France a longtemps ignoré l’ennemi interne, responsable des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, pour justifier ses interventions extérieures, au nom du droit d’ingérence et de la démocratisation. En outre, elle intervient davantage dans l’urgence, sur le coup de l’émotion, qu’après une réflexion basée sur la raison. Estimant que le respect du droit international ne suffit plus, l’éditorialiste recommande d’abord une solution alternative au pouvoir local renversé par une guerre menée par les pays occidentaux, comme en Irak et en Libye devenue un chaos par où passent 50 % des migrants qui traversent la Méditerranée. Ensuite, s’impose la réalité politique des populations civiles locales, dont la vie quotidienne ne s‘améliore pas et qui ont la nostalgie de Saddam Hussein (Irak) et du colonel Kadhafi (Libye). Enfin, la guerre est coûteuse et implique de penser aux intérêts nationaux à long terme, avant son impact médiatique immédiat, comme lors de l’intervention franco-britannique en Libye en 2011.

L’émergence de Daech. L‘État islamique (Daech) se réclame d’une idéologie hégémonique de l’islam, interprétation du dogme que ne partagent pas les autres obédiences musulmanes qu’il considère comme « apostats », explique Gilles Kepel. Le Coran définit le djihad comme un effort spirituel, mais aussi comme un effort militaire pour étendre le domaine de l’islam ou pour la défense de la communauté musulmane. L’effort militaire est conduit par le calife  ou le souverain légitime. En revanche, le djihad de défense n’ayant pas besoin d’autorisation risque de déstabiliser toute hiérarchie. Les théologiens se sont donc montrés très prudents à son égard, car il menace la société et la pérennité de l’islam. Or entre 1979 et 1997, les États-Unis ont utilisé le djihad en Afghanistan pour lutter contre l’URSS et y créer un espace sunnite face à l’hégémonie iranienne chiite. Les « moudjahidines » (combattants de la foi) ont été payés par les pétromonarchies du golfe Arabo-Persique et entraînés par la CIA. Entre 1997 et 2005, l’organisation terroriste Al Qaïda mène le djihad d’abord contre les dirigeants afghans, algériens et égyptiens puis contre l’ennemi lointain, les États-Unis. Disposant d’une idéologie et d’un chef qui la finance (Oussama ben Laden), elle remporte un extraordinaire succès médiatique, grâce à la télévision quatarie Al Jazeera qui diffuse en arabe, anglais, turc et serbo-croate. L’invasion américaine de l’Irak en 2003 donnera l’occasion à Al Qaïda de se construire un territoire dans la région sunnite. Toutefois, cela échoue sur le plan politique, car les populations musulmanes ne suivent pas. A partir de 2005, Daech se manifeste. Un livre explique, via le réseau internet You Tube, que les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis sont une erreur, qui a conforté son président, George W. Bush. Daech apparaît comme un système, non plus pyramidal mais réticulaire (en réseau), avec un territoire. Un rapport de Daech, publié en anglais (!), prêche le djihad contre l’ennemi proche, à savoir l’Europe où les populations musulmanes mal intégrées sont sensibles à son vocabulaire. Il préconise de former des volontaires pour créer les conditions d’une guerre civile dans les pays européens et ainsi assurer le succès du califat. Ce phénomène, qui se met en place dans les prisons, passe inaperçu mais se diffuse partout par les réseaux sociaux, indique Gilles Kepel. Le printemps arabe de 2011 et l’instauration d’une zone de non-droit en Syrie et en Irak permettront à de jeunes Européens, dont un tiers de convertis, de commencer ce qui avait été écrit…dès 2005 ! Daech a pris une longueur d’avance sur les services de renseignement, qui croyaient qu’il fonctionnait comme Al Qaïda. Ses « attentats du pauvre », sont très difficiles à prévoir, en raison de la porosité des frontières et de l’absence de gros transferts d’argent. Au début, les militants, qui ciblent les juifs et les apostats, bénéficient d’un certain soutien lors des attentats de janvier 2015 à Paris, notamment par de nombreux messages « je ne suis pas Charlie » sur les réseaux sociaux. Ce n’est plus le cas après ceux du 13 novembre où l’hyperviolence, qui tue sans discrimination, provoque la condamnation des instances musulmanes européennes. A moyen terme, il semble difficile d’en prévoir les mutations et adaptations et d’imaginer les types de riposte, conclut Gilles Kepel.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

Moyen-Orient : le « cyber », arme des États et d’autres entités

Selon le CSFRS, « l’ennemi réel » est devenu celui qui franchit un seuil d’hostilité, inacceptable pour la société. La frontière entre ennemi intérieur et ennemi extérieur disparaît et la menace évolue en profondeur. Un nouveau creuset criminel émerge, qui intègre fanatisme religieux, massacres, piraterie et trafics d’êtres humains, de drogues, d’armes, de substances toxiques ou de matières premières. La menace provient de groupes hybrides, opportunistes et instables, capables de transformations inattendues. Ainsi, en quelques années, est apparu un continuum criminalo-terroriste, qui ne correspond plus aux anciennes classifications des menaces.




Industrie de défense : exportations, partenariats et concurrence en hausse

La France a augmenté ses exportations d’équipements militaires en 2015, en raison de la contrainte budgétaire nationale et des opportunités sur les marchés extérieurs. Face à la concurrence ancienne et nouvelle, les groupes industriels se réorganisent selon des critères techniques, économiques et stratégiques.

Ces questions ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 16 décembre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense, l’université Panthéon-Sorbonne et le Fonds de dotation de l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN). Y sont notamment intervenus :  Jean Belin, Fonds de dotation de l’IHEDN ; Étienne de Durand, Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère de la Défense ; Bruno Cotté, Groupe Safran ; Dominique Moïsi, Institut français des relations internationales.

Facteurs économiques. Avec un montant supérieur à 8 Md€, l’exercice 2014 bat le record des prises de commandes depuis 5 ans et 2015 s’annonce encore meilleur, estime Jean Belin. Les exportations de matériels militaires atteignent 1 % du total des ventes françaises à l’étranger. Les entreprises de défense, qui représentent 23 % des entreprises exportatrices, emploient 165.000 personnes. Elles constituent 11 % des entreprises effectuant de la recherche et du développement (R & D) et prennent en charge 22 % des dépenses dans ces domaines. Ce secteur très technologique entraîne d’importantes retombées sur l’économie nationale : emplois qualifiés de chercheurs et d’ingénieurs  pour la R & D ; performance des entreprises en termes de valeur ajoutée et d’exportations. L’industrie de défense doit supporter des charges en personnel et des créances commerciales plus lourdes et gérer des stocks plus considérables que les entreprises civiles. Activité risquée, ses garanties diminuent, car banques et marchés financiers s’y impliquent peu. Afin de renforcer sa politique industrielle, l’État assure le pilotage de la demande nationale et des exportations ainsi qu’une présence dans le capital des grandes entreprises constituant la base industrielle et technologique de défense du pays. Il finance la R & D aux différents stades de la recherche en raison de : la concurrence internationale accrue ; la nécessaire adaptation aux besoins des différents acheteurs ; la longueur des programmes et la nécessité de maintenir l’innovation dans la durée. La Délégation générale de l’armement coordonne les différents acteurs. Toutefois, souligne Jean Belin, la forte contrainte budgétaire entraîne une baisse de la demande nationale et un déclin de l’effort de R & D défense par les pouvoirs publics sous forme de financements directs.

Partenariats stratégiques. Selon le ministère des Affaires étrangères, la France compte 22 partenaires stratégiques mais seulement 14 pour bien comprendre le monde, indique Étienne de Durand. Cela va des pays alliés, par des traités contraignants, à ceux géographiquement importants pour les zones d’opérations, en passant par les partenaires industriels de défense et les clients réguliers depuis de nombreuses années. Des accords multilatéraux régissent l’OCCAR (Organisme conjoint de coopération en matière d’armement) et l’Agence européenne de défense. La France est le  4ème fournisseur de l’OTAN pour les matériels de commandement et de soutien, après les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. La coopération en matière de défense se constitue entre 2 ou 3 pays, rarement 4 comme pour l’EATC (Commandement européen de transport aérien), qui regroupe des moyens allemands, belges, néerlandais et français. Sur le plan bilatéral, la coopération avec les États-Unis atteint un haut niveau pour l’armement et les opérations  dans la bande sahélo-saharienne et au Levant. Avec la Grande-Bretagne, les accords de Lancaster House concernent notamment la mise sur pied de la « Combined Joint Expeditionary Force » (Force expéditionnaire commune) en 2016. Les deux pays coopèrent au sein de l’OTAN en matière d’avions de combat, de missiles et de guerre des mines. Avec l’Allemagne, le partenariat industriel, lancé avec l’hélicoptère Tigre et les missiles antichar Milan et antiaérien Roland, se poursuit avec les satellites d’observation et un projet de drone MALE avec l’Italie. Les équipementiers terrestres Nexter (France) et KMW (Allemagne) ont finalisé une alliance sous l’égide d’une société holding le 15 décembre 2015. La Pologne, qui pourrait acquérir des hélicoptères Caracal, apporte une  coopération opérationnelle en Afrique. Au Moyen-Orient, des relations politiques et de confiance se sont instaurées avec : l’Arabie saoudite, seul pays producteur de pétrole capable d’augmenter ou de réduire sa production avec un impact économique certain ; les Émirats arabes unis, clients et partenaires stratégiques (base française interarmées à Abou Dhabi) ; l’Égypte, client de première importance pour l’achat d’avions Rafale et de bâtiments de surface et la connaissance des Proche et Moyen-Orient. Enfin, la coopération de défense se renforce ave Singapour.

Concurrence accrue. Les contrats français d’armement avec les pays émergents sont passés de la maintenance dans les années 1970 à la sous-traitance (1980), la « co-traitance » (1990) et la coopération (2000). Capables de réaliser des produits finis à partir de 2010, ces pays entendent atteindre la maîtrise d’œuvre en 2030, avertit Bruno Cotté. Chaque année, 700.000 ingénieurs obtiennent leur diplôme en Chine, contre 30.000 en France. L’embargo français (1968) à son encontre a incité Israël à développer son industrie aéronautique militaire, aujourd’hui performante. Celui de l’ONU (1977) sur les ventes d’armes à l’Afrique du Sud en raison de sa politique de ségrégation raciale (« apartheid ») a contraint ce pays à se doter d’une industrie de défense nationale. En vue de consolider leur croissance économique et de conserver leur première place technologique sur le plan international, les États-Unis ont répertorié six secteurs considérés comme stratégiques : aéronautique et transport ; informatique et communication, dont les capteurs et le traitement du signal et le stockage de données ; matériaux électroniques, céramiques et alliages spéciaux ; production, dont micro et nano fabrications ; biotechnologie et sciences de la vie ; énergie et environnement. Le renseignement économique joue un rôle central, conclut Bruno Cotté.

Loic Salmon

Armement : succès du soutien public à l’exportation en 2014

DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

DCNS : concevoir, développer, construire, équiper, vendre et entretenir un navire de guerre

Selon Dominique Moïsi, le monde connaît des crises, de plus en plus nombreuses et complexes, depuis que les États-Unis ne jouent plus leur rôle de gendarmes du monde. La Russie, qui aspire à redevenir l’URSS, apparaît comme complémentaire dans le jeu des solutions internationales. Dans un monde plus interdépendant, où aucun pays n’est à l’abri du terrorisme, l’Union européenne se manifeste par son pouvoir de convaincre et non de contraindre. La clarté de sa politique dépend de la coopération de trois acteurs : la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France. Celle-ci, aux dires d’un éditorialiste britannique, a remplacé la première comme « shérif adjoint » des États-Unis dans les affaires du monde




Blessés psychiques : l’opération « Omega » de réinsertion professionnelle civile

Le bilan des compétences de blessés psychiques en opérations extérieures (Opex) permet de déceler leurs talents dans une nouvelle profession, que 80 % d’entre eux souhaitent civile. Le 7 janvier 2016 à Paris, le colonel Thierry Maloux, chef de la Cellule d’aide aux blessés de l’armée de terre (CABAT), a présenté à la presse l’opération « Omega », soutenue par l’armée de Terre, le gouverneur militaire de Paris et l’association Terre Fraternité (photo). Lancée en avril 2015, « Omega » a déjà débouché sur 13 contrats à durée indéterminée chez Nexter, Conforama, Michelin, Décathlon et Auchan ainsi que des promesses d’embauche chez Thales et Aéroports de Paris.

Évaluation et soutien. Au 1er octobre 2015, plus de 500 blessés psychiques de l’armée de Terre se trouvaient en congé maladie de longue durée et souffraient de syndromes post-traumatiques consécutifs aux Opex des cinq dernières années. Souvent, ces blessés ne peuvent plus servir en situation opérationnelle et font l’objet d’un processus de réadaptations sociale et professionnelle. Le blessé, homme ou femme, rassemble des savoir-faire et des « savoir-être » militaires transposables dans le milieu civil, explique le colonel Maloux. A l’issue d’un parcours de soins en vue de regagner progressivement son autonomie, il parvient à valoriser ses qualités de résilience, d’audace, d’endurance, de travail en équipe et de loyauté. Le processus d’accompagnement de l’opération « Omega » se fonde sur l’acquisition, par les blessés, des outils de la reconversion, et, pour la CABAT, sur la fidélisation des entreprises susceptibles de les embaucher. D’ici à la fin de 2016, la CABAT estime pouvoir définir un processus ayant prouvé son efficacité, en vue de le transposer à une échelle ministérielle, et adossé à un vivier pérenne d’employeurs potentiels. Elle recherche stages professionnels et formations de l’Agence de reconversion de la défense, de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre ou des Maisons départementales pour les personnes handicapées.

Compagnonnage progressif. Les « acteurs ressources », visés par la CABAT, sont constitués par les grands groupes, petites et moyennes entreprises et relais professionnels, en mesure de proposer des offres d’emplois adaptés aux blessés psychiques et ce dans le cadre d’une relation privilégiée avec l’armée de Terre. Chaque blessé peut faire l’objet d’une période d’immersion d’un mois à un an dans l’entreprise, afin d’adapter au mieux le poste envisagé et d’acquérir une confiance mutuelle et une confiance partagée. La CABAT et le Service de santé des armées garantissent un suivi médical et social pendant la période d’immersion. Elle signe avec l’acteur ressources une « charte éthique », précisant les conditions du tutorat en entreprise, et une convention d’immersion. Le blessé est protégé par le code de la défense et le certificat médical de réadaptation professionnelle. Maintenu sous contrat militaire, il est rémunéré par le ministère de la Défense. L’association Terre Fraternité finance les frais éventuels liés à l’immersion, notamment l’hébergement. Cette immersion doit normalement se conclure par la signature d’un contrat à durée indéterminée, dans le cadre de l’obligation d’emploi de personnes en situation de handicap. En outre, la loi N°2005-102 du 11 février 2005 accorde des avantages aux entreprises, qui doivent réserver jusqu’à 6 % de leurs ressources humaines aux travailleurs handicapés qualifiés.

Loïc Salmon

Blessés psychiques : agir vite, au plus près et de façon continue

Service de santé : traumatismes psychiques dans les armées, problème de santé publique




James Bond dans le spectre géopolitique

Le succès international, continu depuis un demi-siècle, du personnage de James Bond, champion de la lutte antiterroriste en tous genres du début de la guerre froide à aujourd’hui, tient au fait que la fiction « colle » à la réalité des affaires du monde et parfois l’anticipe.

Ce livre l’explique par une analyse poussée des 12 romans de Ian Fleming (1908-1964) et des 24 films (1962-2015) consacrés à cet agent secret hors normes, enfin pas tout à fait. En effet, l’enquête effectue au passage un survol historique des principaux services de renseignements britanniques, américains, français et soviétiques. Sur le plan personnel, Bond et Fleming présentent, naturellement, certaines ressemblances : le premier est orphelin  à 11 ans et le second perd son père dans un bombardement en Picardie en 1917. Tous deux sont entrés au collège aristocratique d’Eton, dont ils seront renvoyés… pour une histoire de fille ! Ils partagent les mêmes goûts pour la belle vie, les voitures de rêve et les jolies femmes. Capitaines de frégate dans la Marine britannique, ils s’intéressent aux nouveautés techniques et pas seulement en matière de renseignement. Mais Bond n’est pas la copie conforme de son « père ». Outre sa propre expérience pendant la seconde guerre mondiale, Fleming s’inspire d’agents bien réels et hauts en couleur, qu’il a rencontrés ou dont il a entendu parler à cette époque. Il admire William Sommerset Maugham (1874-1965), médecin et membre du British Secret Service pendant la première guerre mondiale puis reconverti dans la littérature d’espionnage. Arrivent ensuite : Sydney Reilly d’origine polonaise né en 1874 et disparu mystérieusement en Union soviétique dans les années 1930 ;  William Stephenson (1897-1989), as de la Royal Air Force et passionné de cryptographie ; l’Américain William Donovan (1883-1969), fondateur de l’Office of Strategic Services qui deviendra la Central Intelligence Agency (CIA) ; le Serbe Dusco Popov (1912-1981), agent double au service des Allemands et des Britanniques ; le capitaine de corvette Patrick Dalzel-Job (1913-2003), membre du NID30AU (unité navale de renseignement commando) ; l’Américain Allen Dulles (1893-1969), premier directeur civil de la CIA de1953 à 1961. Du point de vue américain, l’agent idéal doit être capable de foncer tête baissée dans une mission difficile et dangereuse, afin de calmer sa colère et donner un sens à une vie futile. En revanche, pour les Britanniques, il doit avoir un niveau intellectuel supérieur et toujours maîtriser son énergie exubérante. Par ailleurs, les relations entre les « cousins » de chaque côté de l’Atlantique n’ont pas toujours été au beau fixe. Ainsi, l’infiltration de « taupes » soviétiques jusqu’au sommet de l’État, dès le début de la guerre froide, inspire également la saga de Bond. Il s’agit des « Cinq de Cambridge » (Kim Philby, Guy Burgess, Donald Maclean, Anthony Blunt et John Cairncross) et surtout de George Blake. Pendant la seconde guerre mondiale, ce dernier a servi sous les ordres de Fleming… qui lui aurait conseillé de poser sa candidature au service de renseignement extérieur MI6 ! Selon Fleming, Bond est un personnage ordinaire, à qui il arrive des histoires extraordinaires, et aussi le « miroir de son temps ». Après l’adaptation cinématographique de tous ses romans, les scénaristes respecteront ces principes pour propulser l’homme d’action 007 dans un univers technologique toujours plus pointu.

Loïc Salmon

Renseignement et littérature : un filon pour les écrivains

Renseignement et cinéma : des logiques difficilement compatibles

Armes secrètes de l’Allemagne nazie

« James Bond dans le spectre géopolitique » par Jean-Antoine Duprat. Éditions L’esprit du temps, 272 pages, prix 21 €.




Le Tsar c’est moi

Pouvoir et auto-attribution d’une légitimité divine s’inscrivent dans l’histoire politique, sociale et culturelle de la Russie. Parallèlement, les apparitions récurrentes de faux empereurs, de faux dignitaires et de faux révolutionnaires ont sérieusement inquiété tous les régimes.

L’auteur, directeur de recherche au CNRS, se livre à une savante analyse de ce phénomène, qui apparaît au XVIème siècle avec l’avènement d’Ivan IV le Terrible (1530-1584). Son règne est marqué par la réorganisation de l’appareil de gouvernement, les guerres extérieures incessantes, la montée du servage et plusieurs vagues de terreur. Après la conquête du khanat mongol de Kazan, le Grand Prince de Moscovie, Ivan IV, prend le titre de « tsar » (César empereur), autrefois porté par les souverains byzantins, se plaçant ainsi à égalité avec le titulaire de la couronne du Saint-Empire romain germanique remontant à Charlemagne. Dès le XVème siècle, le Grand Prince appelle ses sujets « esclaves ». Particularité de la Moscovie, les esclaves y sont nés et se sont vendus eux-mêmes à leurs créanciers, à titre perpétuel et héréditaire pour échapper à leurs dettes. Ceux de la famille du Grand Prince vont progressivement exercer des fonctions dans l’appareil du  gouvernement central. L’établissement de rapports serviles entre le monarque et sa noblesse va s’étendre parmi la population russe. Ivan IV affirme que son autorité lui vient de Dieu et ne peut être contrôlée par une institution intermédiaire, Église orthodoxe comprise. Exécuteur autoproclamé de la volonté divine, le tsar exerce un pouvoir illimité sur ses sujets. Pierre 1er le Grand (1672-1725) rationalise cette autocratie, en s’inspirant des modèles politiques européens. Pourtant, il exige une adhésion religieuse à sa personne, fondée sur le charisme qu’il a obtenu du Saint-Esprit. En outre, il modifie la transmission héréditaire de la propriété foncière, qui revient au fils le plus méritant et non plus automatiquement à l’aîné qui risquerait de dilapider l’héritage. Mais si chacun peut être désigné par Dieu ou le Saint-Esprit, quiconque peut alors prétendre au trône s’il parvient à convaincre beaucoup de monde qu’il est fils de tsar, ouvrant ainsi la voie à de nombreux imposteurs, explique Claudio Ingerflom. Ivan le Terrible et Pierre le Grand sont tous deux despotes, réformateurs et assassins de leur fils aîné. A leur mort, des imposteurs se font passer pour leur fils et provoquent des révoltes populaires. Le mécontentement social réveille systématiquement le soupçon sur l’authenticité de « l’Élu », qui se doit d’être parfait. Même la « despote éclairée » Catherine II (1729-1796), complice du meurtre de son époux Pierre III (petit-fils de Pierre le Grand), doit mater l’insurrection du Cosaque Pougatchev, qui se déclare « Pierre III ». Le régime soviétique remplace la religion par le « socialisme scientifique » et conserve la sacralité du dirigeant suprême, qui perdure aujourd’hui avec le « sauveur de la Russie », Vladimir Poutine. Il y a eu des faux Lénine, faux Trotski et faux fils de Staline. L’imposture a touché aussi les documents officiels : faux « oukases » des tsars sur la redistribution des terres, fausses identités de classe en accord avec les exigences du régime soviétique et même fausses attestations d’héroïsme pendant la seconde guerre mondiale et celle d’Afghanistan (1979-1989), pour obtenir des avantages matériels.

Loïc Salmon

Chine, Iran, Russie : un nouvel empire mongol ?

La puissance au XXIème siècle : le poids de l’Histoire

« Le Tsar c’est moi, l’imposture permanente d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine » par Claudio Ingerflom. Éditions puf, 518 pages, prix 29 €.