Espionnage : de la réalité à la fiction par l’écriture

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Les romans d’espionnage reposent sur du « vrai », à savoir l’expression de la vie quotidienne de ces hommes et femmes de l’ombre fiers de leur métier, mais soumis à la pression de résultats rapides que les décideurs exigent d’eux.

Trois auteurs au profil différent, dont deux anciens des Services de renseignement, en ont parlé au cours d’une conférence-débat organisée, le 30 octobre 2013 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Il s’agit de Bernard Besson (police), Paul Fauray (Commandement des opérations spéciales) et Pierre Boussel (presse).

Des gens peu ordinaires. En général, les personnels du renseignement ne connaissent rien les uns et des autres. Ils se croisent sans savoir s’ils se reverront plus tard. Leur capacité à observer, analyser et restituer leur donne une grande ouverture d’esprit et une créativité certaine. Par ailleurs, ils fréquentent des gens « peu fréquentables » et prennent des risques avec leurs informateurs avec qui ils créent des liens de confiance et parfois d’amitié, au nom de leur mission. Ils se sentent donc douloureusement seuls lorsque leurs supérieurs ne les soutiennent pas.  « Les Services de renseignement (SR) servent la République, rappelle Bernard Besson, si on ne leur dit rien, ils vont faire de la paperasse ». Mais en général, l’État sait ce qu’il veut. Les SR donnent des éléments pour l’aide à la décision. Les décideurs politiques leur posent des questions auxquelles ils répondent. Puis, de nouvelles interrogations surgissent. « La DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), souligne Pierre Boussel, c’est énormément de métiers, de compétences qui s’expriment dans des domaines précis ».  Son travail s’enrichit de la collaboration des SR alliés et de celle de simples citoyens, qui peuvent servir leur pays en détectant un « signal faible ». « En Opex (opération extérieure), indique Paul Fauray, le respect mutuel (entre SR) se manifeste avec les Russes, les Britanniques et les Danois, mais moins bien avec les Américains ».

Une dimension planétaire. Les États-Unis disposent de 16 SR, dont le dernier assure la coordination entre les autres. La NSA, cette agence qui n’existait pas officiellement, a été créée dans les années 1950 par le président Truman pour écouter le monde entier. Aujourd’hui, elle emploie 50.000 fonctionnaires qui accumulent des données sur des personnalités et des missions, les traduisent, les analysent et traitent dans une vision prospective à moyen et long termes. Le contre-terrorisme ne peut fonctionner que par les interceptions de communications et aucun dirigeant politique ne prendra le risque d’en exclure une. L’exploitation des « métadonnées » (tout ce qui s’échange sur les réseaux) permet de croiser des données sur des entreprises et des gens, en vue de déterminer des surveillances particulières et le profil d’individus ciblés. Quant aux fuites dans la presse d’informations confidentielles sur les ambassades et les SR américains par l’association Wikileaks, Bernard Besson estime que le secret existe de moins en moins et que la vitesse le remplace en efficacité. « La qualité de l’information dépend de l’ignorance en amont, dit-il, ce qui marche le mieux, c’est là où les gens se parlent ». De son côté, Paul Fauray juge irresponsable l’attitude de Wikileaks, car elle met en péril des agents, dont nul ne sait s’ils travaillent encore sur le terrain : « Ces gens sont exposés et vont risquer leur vie ».

Des approches particulières. Les trois auteurs s’accordent sur l’important travail de recherche que demande l’écriture d’un roman d’espionnage. Selon Bernard Besson, la NSA est toujours citée dans les romans où les enjeux sont économiques et Wikileaks donne une vision américaine de la France, source d’informations pour un romancier. Quant à lui, il ne relate pas les affaires qu’il a traitées. Il invente des personnages qui pensent comme les gens du monde du renseignement. Quoique ses récits soient de pure fiction, leurs contextes correspondent aux grands cadres géostratégiques. Le roman d’espionnage se présente comme une opportunité de mettre en scène des hommes et des femmes, tenus au devoir de réserve de la neutralité républicaine, et de leur faire dire ce qu’ils ont sur le cœur. Les Français n’ont pas la culture du renseignement, qui renvoie à des périodes douloureuses de leur Histoire (l’Affaire Dreyfus et l’Occupation). En revanche, les Américains, les Britanniques, les Israéliens et les Chinois sont plus alertes dans ce domaine et font spontanément du renseignement d’ambiance au cours de leurs voyages à l’étranger. Pierre Boussel a commencé par écrire des romans d’aventures inspirés de son expérience de reporter. Il a rencontré des gens du monde du renseignement, dont il apprécie la connaissance des langues étrangères, le regard qu’ils portent sur le monde et les qualités humaines. L’important dans un roman d’espionnage, estime-t-il, n’est pas le « factuel » des événements, mais le « ressenti » des personnages. Il insiste sur la « temporalité ». Il veut savoir « comment le combattant se conçoit dans un temps politique ou théologique ». Alors que les romans américains jouent sur « une hystérie du temps où tout est très rapide », il préfère prendre le temps de faire sentir la vie des gens de l’ombre pour toucher un grand public. De son côté, Paul Fauray rappelle que le premier roman d’espionnage date de 1898 et fait intervenir la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. « Tout colle à la politique du moment », avec un cadre enchanteur, un sous-marin et une femme fatale, bref les ingrédients qui feront plus tard le succès des romans de Ian Fleming (« James Bond »). Auditeur d’une session nationale de l’Institut des hautes études de défense nationale, il y a trouvé des liens communs avec le renseignement : de la géopolitique, des problèmes stratégiques et une grille de lecture de l’actualité internationale. L’approche transversale et la présence de gens de terrain du renseignement parmi les auditeurs permettent de faire de la prospective, à savoir la réflexion à six mois ou un an. Mais quid du personnel de ce monde de l’ombre dans tout ça ? Un personnage de son dernier roman lance cyniquement à un collègue amer : « Vous n’êtes qu’un de ces pions qui évitent qu’on se foute sur la gueule » !

Loïc Salmon

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Auteur de « Les confessions de l’ombre », Pierre Boussel (à gauche) est journaliste à « Radio Méditerranée Internationale », station de radio bilingue (français et arabe) à capitaux marocains (51 %) et français (49 %). Il affirme n’avoir jamais travaillé pour la Direction générale de la sécurité extérieure. Auteur de « Le partage des terres », Bernard Besson (au milieu) est contrôleur général honoraire de police. Ancien des Renseignements généraux et de la Direction de la sûreté du territoire, il est aujourd’hui consultant en intelligence économique. Auteur de « La bombe des mollahs », Paul Fauray (à droite) est officier et haut fonctionnaire. Médecin de Marine et ancien élève de l’École nationale d’administration, il a servi au Commandement des opérations spéciales. Aujourd’hui, il apporte à l’État-major des armées son expertise sur le monde arabe, le terrorisme et le nucléaire.

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