Stratégie : l’anxiété géopolitique, enjeu de la lutte d’influence

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Dans un monde incertain et surmédiatisé, la compréhension de l’anxiété due aux événements internationaux et sa prise en compte par un État lui donnent un avantage décisionnel.

Le professeur Mathieu Guidère, directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), l’a expliqué au cours d’une conférence, organisée le 17 mars 2026 à Paris, par l’association AED/SNC-IHEDN.

Le renseignement médico-sanitaire. La pandémie du Covid-19 et ses conséquences sur la santé publique deviennent un enjeu de souveraineté et prennent une dimension géopolitique avec la compétition des États pour acquérir des vaccins. Le renseignement médico-sanitaire, qui commence en 2020, vise trois objectifs. Le premier porte sur les vulnérabilités d’un État dans ses infrastructures sanitaires, ses chaînes logistiques d’approvisionnement et ses ressources humaines pour cartographier les capacités de production des vaccins, les stocks d’antivirus, les laboratoires ainsi que la capacité de résilience du pays. Le deuxième concerne l’anticipation de crises sanitaires et les menaces, accidentelles ou délibérées. Le troisième vise à protéger ou capter innovations pharmaceutiques et brevets et à sécuriser les infrastructures de santé. Le renseignement médico-sanitaire connaît un tournant en 2022 avec la guerre en Ukraine, survenue deux ans après la pandémie qui avait fragilisée la santé mentale des populations en raison du confinement et de la peur d’un virus potentiellement mortel. S’y est ajoutée la peur que la guerre ne s’étende à tout le continent européen, début de l’anxiété géopolitique. Celle-ci s’est exacerbée avec les opérations d’Israël à Gaza, en Iran et au Liban, sans compter les guerres aux Yémen, Soudan, Sahel, Nigeria et Pakistan ainsi qu’en Birmanie et Afghanistan. Toutefois la guerre en Ukraine a conduit à une militarisation de la santé mentale, à savoir que la Russie, la Chine et les États-Unis envisagent d’intégrer renseignement sanitaire et santé mentale dans leurs actions de guerre « hybride ». L’anxiété géopolitique pourrait se définir comme un état d’inquiétude ou de peur provoqué par l’instabilité des relations internationales et comme la perception de menaces globales hors de contrôle et soumise au bon vouloir de quelques dirigeants. Alors que le stress dépend d’un événement personnel ponctuel, l’anxiété s’installe dans la durée à la suite d’une cause non maîtrisée avec des effets psychologiques et physiologiques, notamment des troubles du métabolisme et du sommeil. L’anxiété géopolitique se manifeste selon trois types. Le premier consiste en un sentiment d’impuissance avec l‘impression d’être un spectateur passif de décisions prises par les grands dirigeants dont les conséquences (guerre, crise, inflation et pénurie) impactent la vie quotidienne. Le deuxième type porte sur la perte de repères stables sur les relations internationales et l’ordre mondial, jusqu’alors garanti par le Conseil de sécurité de l’ONU, où s’entremêlent conflits armés, menaces terroristes, cyberattaques et crises énergétiques. Le troisième type consiste en la perception d’une menace sur la survie du modèle de société, en raison de la menace nucléaire (de la Russie), de l’effondrement des alliances (notamment avec les États-Unis) et du déclassement socio-économique. A la suite d’une étude d’une masse de données obtenues sur les réseaux sociaux et leur analyse par l’intelligence artificielle concernant la population française d’aujourd’hui, l’IRSEM a défini quatre déclencheurs principaux de l’anxiété géopolitique et leurs impacts psychologiques. Les conflits de haute intensité d’Ukraine et d’Iran réactivent le traumatisme de la guerre mondiale avec la peur d’une escalade incontrôlable. La guerre hybride provoque un sentiment permanent d’insécurité dû à la désinformation et aux piratages de données, intrusions et attaques à la souveraineté. Depuis 2020, la prise de conscience de la dépendance économique entraîne une peur de la coupure technologique (interdiction d’accès aux services de Google, d’Amazon, de Facebook, d’Apple et de Microsoft sur ordre du gouvernement américain) et la crainte d’une pénurie alimentaire ou énergétique due à des tensions lointaines. La surexposition médiatique par les téléphones portables et les chaînes d’informations en continu, provoque une saturation cognitive qui affaiblit les capacités de résilience émotionnelle et d’évaluation rationnelle.

Les stratégies cognitives. Le degré d’inquiétude d’une population sur la situation dans le monde ou indice d’anxiété géopolitique est suivi par différents États en raison de son importance stratégique. L’IRSEM a établi des tendances en collaboration avec dix pays. La France arrive en tête avec 87 % de personnes éprouvant une peur de guerre mondiale et de déclassement. Cet indice passe à 85 % en Israël avec la peur d’un second attentat terroriste du 7 octobre 2023 et d’un état d’hypervigilance. Il atteint 79 % en Ukraine avec la peur de la Russie et l’anxiété d’annexion. Il se monte à 76 % en Corée du Sud avec la peur de la Corée du Nord et l’anxiété de performance (ne pas être capable de résilience en cas d’agression). Il atteint 68 % à Taïwan avec la peur de la Chine et l’anxiété d’annexion. Il se monte à 65 % aux Émirats arabes unis avec la peur de l’Iran et l’anxiété de la guerre régionale. Il atteint 63 % au Qatar avec la peur de l’Iran et l’anxiété de la guerre régionale. Il se monte à 61 % au Liban avec la peur d’Israël et l’anxiété de l’occupation ou de l’annexion. Il descend à 58 % au Japon avec la peur de la Chine et l’anxiété de la performance comme en Corée du Sud. Enfin, il tombe à 55 % en Allemagne avec la peur de l’administration américaine actuelle et l’anxiété de déclassement. Théorisé aux États-Unis, le « pessimisme armé » consiste à mesurer régulièrement le degré de négativité d’un peuple et d’avancer ses intérêts dans ce domaine-là. Des algorithmes vont transformer une déprime nationale en une déstabilisation stratégique. Ainsi, si une population croit qu’elle a déjà perdu une guerre possible, elle ne se battra pas. L’IRSEM a analysé le degré de démotivation et de démobilisation en Europe par la mesure du pourcentage de la population prête à se battre pour leur pays : 74 % en Finlande ; 62 % en Ukraine ; 58 % en Russie ;48 % en Pologne ; 38 % en Roumanie ; 27 % en Espagne ; 25 % en Allemagne ; 25 % en Italie ; 22 % en Grande-Bretagne ; 18 % en France. Les États-Unis, qui disposent des mêmes données, en concluent que l’Europe n’est pas capable de défendre son territoire et qu’ils ne peuvent compter sur elle. L’intelligence artificielle (IA) ouvre l’ère de la « révolution cognitive », où la production massive du langage écrit, depuis l’invention de l’imprimerie en Occident, ne dépend plus de l’homme. En 2025, le nombre d’écrits générés par l’IA a dépassé celui produit par des humains. Le centre de gravité de la guerre se déplace du domaine physique vers le cognitif. Il s’agit d’altérer, voire d’orienter, la manière dont la personne perçoit la réalité et prend ses décisions via des technologies, dont ChatGPT et autres. La saturation cognitive, utilisée par la Russie en Ukraine consiste à injecter, via l’IA, des millions d’hypertrucages, de vidéos et d’ordres pour saturer la phase d’observation du commandement adverse. Des agents conversationnels par IA ont ciblé les familles de militaires ukrainiens et les réseaux sociaux avec des rumeurs dénigrant leurs dirigeants pour déstabiliser la population. La guerre cognitive est pratiquée par la Chine contre Taïwan et l’Iran contre les pays du golfe.

La défense cognitive. Se prémunir contre la guerre cognitive nécessite un aguerrissement psychologique face aux menaces hybrides. La neutralisation des agents cognitifs repose sur l’analyse du profil de la population concernée. La protection nationale des systèmes de production de la connaissance reste à élaborer, car celle-ci est produite à 99 % avec des outils d’abonnement où toutes les données sont gérées aux États-Unis.

Loïc Salmon

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