Stratégie : l’évolution du terrorisme djihadiste

Alors que les mouvements terroristes de la mouvance islamiste se sont très vite déclarés ennemis des pays occidentaux, ceux-ci ne les ont considérés comme tels en retour, qu’après plusieurs attentats meurtriers sur leur sol.

Cette question a été abordée lors des VIèmes Assises nationales de la recherche stratégique organisées, le 1er décembre 2015 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS), l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) et l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Y sont notamment intervenus : Renaud Girard, éditorialiste au quotidien Le Figaro ;  Gilles Kepel, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris.

L’islamisme international. Il existe deux versions du Coran, à savoir le mysticisme et la  vie de Mahomet chef de guerre, souligne Renaud Girard. L’islamisme visant à imposer la charia, éventuellement par la terreur, a été longtemps financé par les pétromonarchies du golfe Arabo-Persique. Certains textes du Coran justifient les actes d’Abou Bakr Al-Baghadi, « calife » autoproclamé de l’État islamique (Daech), qui bénéficie de l’aide des services de renseignement de la Turquie depuis 2013. Pour elle, l’ennemi principal n’est pas Daech, mais un éventuel Kurdistan, comme les mouvements islamistes du Yémen le sont pour l’Arabie saoudite. En 1945, cette dernière a conclu avec les États-Unis le « pacte de Quincy », d’une durée de 60 ans et renouvelé en 2005, selon lequel elle leur garantit des approvisionnements pétroliers contre leur protection, à condition qu’ils ne se mêlent pas de ses affaires intérieures. En outre, les États-Unis ont oublié leur responsabilité dans la création de l’État islamique, en radiant les cadres militaires irakiens en 2003, et ont effectué un retrait précipité d’Afghanistan en 2014, en y laissant le désordre. Renaud Girard estime que la Russie n’est pas l’ennemie principale de la France, qui l’a pourtant traitée comme telle jusqu’à la visite du président François Hollande à Moscou le 26 novembre 2015. Selon lui, la France a longtemps ignoré l’ennemi interne, responsable des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, pour justifier ses interventions extérieures, au nom du droit d’ingérence et de la démocratisation. En outre, elle intervient davantage dans l’urgence, sur le coup de l’émotion, qu’après une réflexion basée sur la raison. Estimant que le respect du droit international ne suffit plus, l’éditorialiste recommande d’abord une solution alternative au pouvoir local renversé par une guerre menée par les pays occidentaux, comme en Irak et en Libye devenue un chaos par où passent 50 % des migrants qui traversent la Méditerranée. Ensuite, s’impose la réalité politique des populations civiles locales, dont la vie quotidienne ne s‘améliore pas et qui ont la nostalgie de Saddam Hussein (Irak) et du colonel Kadhafi (Libye). Enfin, la guerre est coûteuse et implique de penser aux intérêts nationaux à long terme, avant son impact médiatique immédiat, comme lors de l’intervention franco-britannique en Libye en 2011.

L’émergence de Daech. L‘État islamique (Daech) se réclame d’une idéologie hégémonique de l’islam, interprétation du dogme que ne partagent pas les autres obédiences musulmanes qu’il considère comme « apostats », explique Gilles Kepel. Le Coran définit le djihad comme un effort spirituel, mais aussi comme un effort militaire pour étendre le domaine de l’islam ou pour la défense de la communauté musulmane. L’effort militaire est conduit par le calife  ou le souverain légitime. En revanche, le djihad de défense n’ayant pas besoin d’autorisation risque de déstabiliser toute hiérarchie. Les théologiens se sont donc montrés très prudents à son égard, car il menace la société et la pérennité de l’islam. Or entre 1979 et 1997, les États-Unis ont utilisé le djihad en Afghanistan pour lutter contre l’URSS et y créer un espace sunnite face à l’hégémonie iranienne chiite. Les « moudjahidines » (combattants de la foi) ont été payés par les pétromonarchies du golfe Arabo-Persique et entraînés par la CIA. Entre 1997 et 2005, l’organisation terroriste Al Qaïda mène le djihad d’abord contre les dirigeants afghans, algériens et égyptiens puis contre l’ennemi lointain, les États-Unis. Disposant d’une idéologie et d’un chef qui la finance (Oussama ben Laden), elle remporte un extraordinaire succès médiatique, grâce à la télévision quatarie Al Jazeera qui diffuse en arabe, anglais, turc et serbo-croate. L’invasion américaine de l’Irak en 2003 donnera l’occasion à Al Qaïda de se construire un territoire dans la région sunnite. Toutefois, cela échoue sur le plan politique, car les populations musulmanes ne suivent pas. A partir de 2005, Daech se manifeste. Un livre explique, via le réseau internet You Tube, que les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis sont une erreur, qui a conforté son président, George W. Bush. Daech apparaît comme un système, non plus pyramidal mais réticulaire (en réseau), avec un territoire. Un rapport de Daech, publié en anglais (!), prêche le djihad contre l’ennemi proche, à savoir l’Europe où les populations musulmanes mal intégrées sont sensibles à son vocabulaire. Il préconise de former des volontaires pour créer les conditions d’une guerre civile dans les pays européens et ainsi assurer le succès du califat. Ce phénomène, qui se met en place dans les prisons, passe inaperçu mais se diffuse partout par les réseaux sociaux, indique Gilles Kepel. Le printemps arabe de 2011 et l’instauration d’une zone de non-droit en Syrie et en Irak permettront à de jeunes Européens, dont un tiers de convertis, de commencer ce qui avait été écrit…dès 2005 ! Daech a pris une longueur d’avance sur les services de renseignement, qui croyaient qu’il fonctionnait comme Al Qaïda. Ses « attentats du pauvre », sont très difficiles à prévoir, en raison de la porosité des frontières et de l’absence de gros transferts d’argent. Au début, les militants, qui ciblent les juifs et les apostats, bénéficient d’un certain soutien lors des attentats de janvier 2015 à Paris, notamment par de nombreux messages « je ne suis pas Charlie » sur les réseaux sociaux. Ce n’est plus le cas après ceux du 13 novembre où l’hyperviolence, qui tue sans discrimination, provoque la condamnation des instances musulmanes européennes. A moyen terme, il semble difficile d’en prévoir les mutations et adaptations et d’imaginer les types de riposte, conclut Gilles Kepel.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

Moyen-Orient : le « cyber », arme des États et d’autres entités

Selon le CSFRS, « l’ennemi réel » est devenu celui qui franchit un seuil d’hostilité, inacceptable pour la société. La frontière entre ennemi intérieur et ennemi extérieur disparaît et la menace évolue en profondeur. Un nouveau creuset criminel émerge, qui intègre fanatisme religieux, massacres, piraterie et trafics d’êtres humains, de drogues, d’armes, de substances toxiques ou de matières premières. La menace provient de groupes hybrides, opportunistes et instables, capables de transformations inattendues. Ainsi, en quelques années, est apparu un continuum criminalo-terroriste, qui ne correspond plus aux anciennes classifications des menaces.




Stratégie : au-delà de l’ennemi présent, imaginer celui de demain

Depuis la fin de la guerre froide, les démocraties occidentales ont remplacé « l’ennemi » soviétique par les « nouveaux risques » et les « nouvelles menaces ». Or, le terrorisme djihadiste les contraint à redéfinir les notions  d’ennemi et de guerre et à concevoir les moyens d’y faire face.

Ce sujet a été débattu lors des VIèmes Assises nationales de la recherche stratégique organisées, le 1er décembre 2015 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS), l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) et l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Y sont notamment intervenus : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ;  Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères ; Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française ; Bertrand Badie, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris.

L’action de l’État. Pendant la guerre froide, l’URSS n’a pas toujours été clairement désignée comme « ennemie ». La dissuasion nucléaire de la France repose toujours sur la relative incertitude à l’égard d’adversaires actuels ou potentiels et d’ennemi déclaré ou non, rappelle Jean-Yves Le Drian. Clé de voûte de la défense, elle intègre la possibilité de résurgence d’un ennemi majeur de nature étatique. L’opération « Chammal » en Irak et en Syrie n’est pas dirigée contre le terrorisme en général mais contre un mouvement terroriste précis : Daech ou État islamique, qui a désigné la France comme un ennemi « structurel ». Cet ennemi « conjoncturel » de la France exerce une extrême violence sur les populations soumises et n’est pas un État reconnu par la communauté internationale. En outre, il se trouve en compétition avec l’organisation Al Qaïda pour prendre l’ascendant sur l’armée terroriste, que constitue le djihadisme international et qui compte notamment des citoyens français radicalisés. « Si le combattant de Daech en Syrie et en Irak est un ennemi et doit être traité comme tel, le terroriste sur  le territoire national est un criminel et doit être traité comme tel », déclare le ministre. Selon lui, l’idéologie de Daech a pour objectif la construction d’une société nouvelle et d’un homme nouveau, laquelle passe par la destruction du passé pré-islamique, l’endoctrinement et l’apprentissage de la violence dès le plus jeune âge et le lavage de cerveau des combattants étrangers. La réponse se situe à quatre niveaux : militaire pour détruire ce proto-État djihadiste, qui menace directement la France ; policier et judiciaire pour protéger au plus près la population et neutraliser la menace sur le territoire national ; politique et idéologique pour contrer son influence, notamment sur le terrain de l’information ; économique, en asséchant son recrutement par le développement et la juste répartition des fruits de la croissance. Par ailleurs, le ministre rappelle que la défense est conçue pour faire face aussi à des ennemis « en devenir » et pour traiter de situations qui ne relèvent pas du modèle stratégique de « l’ennemi ».

La nostalgie de la guerre froide. La guerre froide (1947-1991) était rassurante avec un ordre international prévisible et deux adversaires face à face, à savoir les États-Unis et l’URSS. Une guerre nucléaire aurait pu détruire totalement l’humanité. Fin 1991, l’URSS ne s’est pas effondrée à la suite d’une défaite ou sous la pression internationale, mais s’est auto-dissoute, souligne Hélène Carrère d’Encausse. En fait, la perte de l’empire soviétique de 1945, achevée en 1992, a été planifiée dès 1989, avec la réunification de l’Allemagne (1990) et l’autonomie laissée à la Hongrie et la Pologne. Le sentiment anti-russe de toute l’Europe de l’Est a alors entraîné un sentiment d’humiliation profonde et de rancœur en Russie, condamnée à l’isolement, et qui s’est manifesté par un discours nationaliste. Mais, le 11 septembre 2001, les attentats terroristes aux États-Unis ont provoqué l’écroulement de leur attitude triomphale. Aujourd’hui, à la désorganisation internationale causée par les flux de migrants, s’ajoutent l’irruption du facteur religieux, notamment en Inde et en Iran, et le rôle majeur des cyberattaques et des drones. Quand les organisations terroristes maîtriseront ces technologies, la menace deviendra très difficile à identifier, avertit Hélène Carrère d’Encausse.

Neutraliser les menaces. Pendant la guerre froide, le Pentagone a tenté d’instrumentaliser la menace en répétant, souvent avec mauvaise foi, que l’URSS était militairement en avance sur les États-Unis, rappelle Hubert Védrine. Conséquence de la confusion entre dissuasion et frappe, les décisions de Washington et de l’OTAN ont conduit aux armes nucléaires de bataille. Pour se défendre, l’attaque peut se légitimer après identification de la menace. Ainsi, après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pas contesté leur droit de légitime défense ni la légitimité de leur riposte contre les talibans en Afghanistan. Le terrorisme djihadiste se nourrit de toutes les frustrations locales. Le contrer nécessite un travail de longue haleine aux dimensions militaire, diplomatique et religieuse. En effet, l’Occident et les élites arabes formées à la française ont longtemps considéré le facteur religieux comme dépassé et ont sous-estimé l’influence du wahabisme, diffusé dans le monde musulman par l’Arabie saoudite. Par ailleurs, la neutralisation idéologique d’une menace passe par un accord sur les buts d’une guerre en coalition et une communication compréhensible, crédible et légitime, afin  d’éviter un décrochage de l’opinion publique. Lors de la guerre du Golfe (1991), l’intervention militaire a été longuement préparée pour la convaincre. Selon Hubert Védrine, l’éradication de la menace terroriste implique : le recours au chapitre VII de l’ONU sur l’action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression ; une solution de remplacement politique ; la destruction du vivier et du terreau de recrutement. Ainsi au Levant, Daech est endigué par les bombardements de la coalition et la combativité des Kurdes. Mais sa neutralisation nécessite de trouver : pour l’Irak, une autonomie pour les Kurdes et une solution incluant les sunnites, rejetés du jeu politique par les chiites minoritaires ; pour la Syrie, une région où les sunnites auront leur place, où les alaouites ne seront pas massacrés et où les chrétiens pourront revenir. Enfin, les garanties souhaitées par la Russie devront être acceptables par les autres parties.

Loïc Salmon

L’ennemi : un choix essentiellement politique

Opex : difficultés à caractériser l’ennemi et à circonscrire le cadre d’opérations

Défense : la guerre, une notion de plus en plus diffuse

La notion d’ennemi renvoie à celle de l’État, explique Bertrand Badie. Pour les pays européens, elles sont liées intimement à l’ordre international et à l’ordre politique intérieur. Le système international est une juxtaposition d’unités territoriales à la souveraineté séparée par des frontières, en compétition constante et en situation de conflit potentiel. Des pays de même culture et de développement social comparable se sont trouvés en compétition pendant trois siècles. La constitution de l’État implique une logique de protection, d’obéissance et d’allégeance à des enjeux nationaux. L’ennemi, uniquement collectif et extérieur, s’identifie par un drapeau, des références et une organisation.




Opex : protéger juridiquement le combattant et garantir son droit à réparations

Devant la complexité croissante des opérations extérieures (Opex), l’action de combat, qui amène à donner la mort, implique de protéger le combattant contre toute « judiciarisation » excessive et déstabilisante. En outre, le soldat et ses ayants droit bénéficient de réparations consécutives à des blessures morales et/ou psychiques.

Ces aspects des Opex ont fait l’objet d’un colloque organisé, les 2 et 3 novembre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense. Y sont notamment intervenus : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ; le général Didier Castres, sous-chef « Opérations » à l’État-major des armées ; François Molins, procureur de la République auprès du Tribunal de grande instance de Paris ; Jacques Feytis, directeur des ressources humaines du ministère de la Défense.

Combattre en « zones grises ». Aujourd’hui, l’insécurité est omnidirectionnelle et l’adversaire peut se trouver partout, explique le général Castres. Dans ce type de conflit asymétrique, la destruction du potentiel militaire de l’adversaire doit s’accompagner de l’affaiblissement et de la désorganisation de ses réseaux et de ses flux financier, logistique, de commandement, de recrutement, de formation et de propagande. A titre indicatif, les 2.760 sites francophones pro-Daech ne représentent que 25 % du total, où des milliers de « tweets » sont échangés chaque jour. Il s’agit dès lors d’identifier les points de fragilité de l’État islamique et de les mettre hors d’état de fonctionner. Il en est de même pour les individus y jouant un rôle majeur, quelle que soit leur nationalité, mais jamais en raison de leur seule nationalité, précise le général. Pour contourner l’avance technologique d’une armée régulière sur un théâtre d’opérations, cet adversaire asymétrique recourt aux armes chimiques de fortune, engins explosifs improvisés, tireurs d’élite, zones urbanisées, foules et combattants-suicides. Les actions militaires doivent donc s’adapter pour conserver l’ascendant. Dans ce but, le sous-chef « Opérations » préconise de : prendre l’initiative par la surprise, l’intensité et la fréquence des opérations ; développer l’ubiquité pour pouvoir agir en tout point de la zone d’opération, parfois très étendue ; d’accentuer la précision et la fulgurance des actions afin de contourner les mesures de sécurité de l’adversaire ; d’offrir une liberté de destin aux populations. Affronter un adversaire aussi déterminé que Daech impose une part de risque qui suppose de sortir du dogme de « zéro mort », souligne le général. Les conditions d’engagement et d’emploi de la force dans des pays différents varient, car ils sont rarement englobés dans la même logique en matière de droit international. De plus, la très courte durée d’une action militaire, entreprise avec des effectifs restreints, rend difficilement conciliables temps judiciaire et temps opérationnel. Enfin, le volet sécuritaire d’une crise doit être mené en continuité, cohérence et coordination avec les actions de nature politique, économique ou diplomatique, souligne le général.

Responsabilité pénale. L’intervention de la France en Syrie est licite, en raison de la menace permanente de terrorisme par Daech sur son territoire, rappelle François Molins. Par sa résolution 2170, le Conseil de sécurité de l’ONU qualifie Daech d’organisation terroriste et lie ses actions en Irak et en Syrie. Sa résolution 2178 fait de même envers les combattants rejoignant Daech et qui peuvent être poursuivis judiciairement et « ciblés » militairement. La légitimité des interventions armées est incontestable dans la bande sahélo-saharienne et dans la zone irako-syrienne, où les situations doivent être appréhendées comme des actions de combat asymétrique, souligne le procureur. Quand des personnes sont tuées au combat en Opex, les prévôts établissent les circonstances de la mort, procède à l’examen des corps et fournissent les renseignements judiciaires au Tribunal de grande instance de Paris, qui en informe éventuellement les familles à leur demande (encadré). Seul le procureur de la République peut engager des poursuites judiciaires en cas de délits et crimes commis par des militaires en Opex, y compris pour la libération d’otages ou l’évacuation de ressortissants. Il n’agit que sur dépôt de plainte ou dénonciation. Dans un contexte opérationnel, les homicides involontaires, comme les tirs fratricides ou les accidents aériens ou de convoi, sont classés sans suite. La responsabilité pénale d’un militaire n’est pas engagée quand l’usage de la force se justifie dans le cadre du droit international, par exemple quand un civil a été tué ou blessé pour n’avoir pas obtempéré aux sommations, indique le procureur.

Réparations et indemnisations. Le régime de pension militaire d’invalidité a pour missions d’exprimer une reconnaissance et de réparer le préjudice subi par un combattant blessé, explique Jacques Feytis. Les infirmités relatives aux Opex résultent surtout de : traumatismes par balles ou éclats ; « blast », variation de pression par explosion dans un environnement confiné ; mines, brûlures et accidents de véhicules ; stress post-traumatique, en hausse ; maladies exotiques (paludisme, tuberculose et parasitose) ; séquelles de la guerre du Golfe (1991, exposition à l’uranium appauvri). L’infirmité, dont le taux détermine l’accessibilité à pension, doit relever d’un fait précis et d’une relation directe avec une Opex. Sur les quelque 10.000 dossiers traités par an, 20 % sont rejetés. Enfin, l’État prend directement en charge les appareillages.

Éviter le doute. L’intervention militaire avec usage de la force létale doit se situer dans un cadre politique et juridique, clair et robuste, avec des conditions d’engagement (ouverture du feu) et une articulation entre objectifs et moyens, souligne Jean-Yves Le Drian. En raison de l’importance croissante de la dimension judiciaire, nationale ou internationale, dans la résolution des crises, il convient de tenir compte de la spécificité du métier des armes et de l’action de combat. En outre, la création d’un droit pénal du conflit armé, intermédiaire entre les temps de paix et celui de guerre, s’avère nécessaire, estime le ministre. Selon lui, la Loi de programmation militaire 2013-2019 a permis d’équilibrer la protection du combattant, agissant pour le succès de la mission confiée aux armées, avec les nécessités de la manifestation de la vérité et de la poursuite des infractions.

Loïc Salmon

Opex : difficultés à caractériser l’ennemi et à circonscrire le cadre d’opérations

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

OPEX : prise en charge et suivi des grands blessés

La Gendarmerie prévôtale a pour mission principale la police judiciaire militaire auprès des forces armées françaises stationnées hors du territoire national. En leur qualité d’officier de police judiciaire, les prévôts sont chargés de constater les infractions commises par ou contre les forces armées françaises ou contre leurs établissements ou matériels, d’en rassembler les preuves et d’en rechercher les auteurs sous la direction exclusive des magistrats du Tribunal de grande instance de Paris. Spécialisé dans les affaires militaires, ce dernier est notamment compétent pour le terrorisme et les crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Les prévôts sont détachés de façon permanente auprès des forces stationnées à l’étranger ou constituent des détachements de circonstance auprès des forces en opérations extérieures.




Attentats à Paris : plus grosse opération de secours de la BSPP depuis les années 1980

Lors des attentats terroristes le soir du 13 novembre 2015 en Ile-de-France, la Brigade des sapeurs pompiers de Paris (BSPP) a traité 381 victimes, dont 257 par balles. L’action de cette unité militaire a été présentée à la presse le 3 décembre à Paris par son commandant, le général Philippe Boutinaud. Cette opération a mobilisé : 125 engins ; 21 équipes médicales sur les 7 sites ciblés par les attentats ; 430 pompiers sur le « terrain » et 250 dans le soutien et la chaîne de commandement. Celle-ci a bien fonctionné grâce aux enseignements tirés des attentats de Madrid (11 mars 2004), Londres (7 juillet 2005) et Paris (années 1980, 1990 et 2000), estime le général. Le 13 novembre, la situation se caractérise par : un tempo rapproché, avec des alertes toutes les 5 minutes pendant 40 minutes ; un éclatement géographique dans 6 sites dans Paris intra-muros et 1 en banlieue Nord ; un engagement en zone non sécurisée, où un véhicule « premier secours »  et un véhicule de « secours à victime » seront atteints par des balles ; la menace d’autres attentats, notamment dans les gares. Tout blessé par balle bénéficie d’une urgence absolue qui détermine l’échelonnement des secours vers les hôpitaux. Tout le monde n’a pas été sauvé, regrette le général, mais toutes les victimes « sauvables » ont pu recevoir des gestes de chirurgie lourde dans les hôpitaux. Grâce à l’expérience de ses personnels sur les théâtres d’opérations extérieurs, le Service de santé des armées (SSA) a pu très vite catégoriser et hiérarchiser la gravité des blessures et organiser les passages de 21 blessés en bloc opératoire. La décentralisation de la conduite des opérations a permis de maintenir un équilibre mesuré entre le « terrain » et le Centre opérationnel de la BSPP, estime le général. Ainsi, les demandes de moyens supplémentaires ont été adaptées au juste besoin sans perturber les actions traditionnelles des pompiers, qui sont intervenus près de 1.300 fois ailleurs dans Paris pendant la journée du 13 novembre. Tout en conduisant les opérations sur les sites des attentats, le Centre opérationnel de la BSPP a pré-programmé un hélicoptère  et fait appel aux pompiers professionnels des communes de la Grande Couronne autour de Paris, à la Protection civile et au Service d’aide médicale urgente (SAMU) de la Petite Couronne, qui a transporté quelque 300 blessés vers les hôpitaux civils et militaires. Les hôpitaux d’instruction des armées Percy et Begin ont accueilli 58 blessés et traité 18 % des urgences absolues. Avant même le déclenchement du « plan blanc » du ministère de la Santé, 8 ambulances ont acheminé 31 blessés graves vers Bégin. Dès la soirée du 13 novembre, 48 médecins et 25 personnels paramédicaux ont été mobilisés. A l’École militaire, 12 psychiatres et psychologues du SSA, de la Marine nationale et de l’armée de l’Air ont participé à la mise en œuvre d’une cellule d’accueil des victimes, familles et personnels impliqués. En tout, 80 personnes ont reçu un soutien psychologique immédiat pour répondre à la « stupeur psychique » liée aux attentats. Elles devront quand même bénéficier d’une prise en charge dans les mois qui viennent ainsi que les personnels d’intervention (policiers et pompiers). Au sein de la BSPP, 11 pompiers ont perdu un proche dans les attentats. Selon le général Boutinaud, les opérations de secours du 13 novembre ont conforté la pertinence de la préparation opérationnelle entre les diverses unités déployées. Un exercice cadre entre la BSPP et le SAMU s’était déroulé sur 13 sites… le matin même !

Loïc Salmon

Terrorisme : plan Vigipirate renforcé à Paris

Crises : prévention et gestion en Ile-de-France

Résilience : la survie de la collectivité nationale




Le RAID, 30 ans d’interventions

Unité spéciale de la Police nationale, le RAID a pour missions de se confronter à la démence d’un désespéré, de protéger des personnalités, en France ou à l’étranger, et de s’opposer à un tueur fou ou des groupes terroristes.

Son acronyme résume son mode opératoire : Recherche, Assistance, Intervention, Dissuasion. Cet ouvrage le fait découvrir de l’intérieur, notamment par une vingtaine de témoignages de policiers qui y ont servi. Fondé en 1985, le RAID acquiert une réputation mondiale lors de l’affaire de l’école maternelle Comandant Charcot de Neuilly-sur-Seine, huit ans plus tard. Un forcené, armé et bardé d’explosifs, qui détient 23 enfants et leur institutrice, sera neutralisé au bout de 46 heures, après l’échec de laborieuses négociations auxquelles a participé Nicolas Sarkozy, à l’époque maire de Neuilly et ministre du Budget. En 2015, le RAID emploie 180 personnes dans le site de Bièvres (banlieue parisienne) et 140 autres en province. Le site, situé à proximité de la base aérienne de Villacoublay, abrite également la compagnie CRS 8 qui assure sa sécurité. Depuis le rattachement de la Gendarmerie au ministère de l’Intérieur en 2009, le RAID et le GIGN (Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale) effectuent des tâches similaires, tout en conservant leurs domaines de compétences. Ainsi, ils peuvent intervenir tous deux dans les trains, participer à des négociations difficiles en France et à l’étranger et assurer des formations à leurs homologues étrangers. Toutefois, le RAID se réserve les interventions contre des forcenés en zone « Police » et dans l’Eurostar (tunnel sous la Manche) et le métro. Il protège les installations nucléaires du Commissariat à l’énergie atomique et du groupe Areva ainsi que les ambassades de France en Afghanistan et au Liban. De son côté, le GIGN intervient contre des forcenés en zone « Gendarmerie », protège les centrales nucléaires de production d’électricité d’EDF et l’ambassade de France en Irak. Il dirige les actions de contre-terrorisme maritime avec la Marine et de contre-terrorisme aérien, pour lequel le RAID peut le seconder. Tous deux font partie de la Cellule interministérielle de négociation armée au profit du ministère des Affaires étrangères, pour gérer les enlèvements de ressortissants français à l’étranger. La coopération du RAID avec certaines unités du ministère de la Défense porte sur les échanges de savoir-faire : art de la cache et de l’enfouissement du 13ème Régiment de dragons parachutistes contre pose de balises et infiltration urbaine ; tir à très longue distance et maniement d’explosifs du 1er Régiment de parachutistes d’infanterie de marine contre action dans les tunnels et sur les moyens de transport urbain ; franchissement vertical, tir embarqué et tir en milieu désertique des Commandos de marine contre art de la négociation. Le RAID s’entraîne aussi avec le « Special Air Service » britannique et l’équipe de sauvetage d’otages du FBI américain. Pour conserver sa jeunesse, il limite l’affectation de ses personnels à deux mandats de cinq ans. Le reclassement s’avère compliqué, sauf pour les spécialistes du renseignement qui entrent à la Direction générale de la sécurité intérieure. D’autres intègrent le Groupe de sécurité de la présidence de la République ou deviennent attachés de sécurité intérieure dans les ambassades. Certains grands chefs entament une carrière préfectorale ou offrent leurs services au secteur privé.

Loïc Salmon

Les spécialistes de la gendarmerie

DCRI : anticiper les menaces futures

Sécurité : gestion des expatriés français en cas de crise

« Le RAID, 30 ans d’interventions » par Jean-Marc Tanguy. Éditions Pierre de Taillac, 260 pages, plus 150 photos, prix 26,90 €




Le piège Daech

Alors qu’Al-Qaïda n’offre que le terrorisme et une guerre sans fin, Daech veut instaurer la « charia » sur un territoire spécifique doté d’un État et d’institutions, dans des perspectives historique et symbolique.

La nomenclature des « départements » de cet « État islamique » entend rappeler les États musulmans de l’époque des compagnons du prophète Mahomet (VIIème siècle) et instituer une administration étatique moderne. Le pouvoir judiciaire est exercé par des juges religieux sur les territoires conquis en Irak et en Syrie. Une « police des mœurs » contrôle les comportements, à savoir l’absence de mixité, le port du voile intégral dans l’espace public pour les femmes, l’interdiction de la musique, du sport et de l’alcool, et surveille les prix sur les marchés. D’anciens officiers irakiens de Saddam Hussein, convertis au salafisme djihadiste, dirigent les forces armées et les services de renseignement. En outre, Daech dispose d’une puissance financière alimentée par le pillage de la banque de Mossoul, l’impôt, la vente de pétrole et d’antiquités et… les dons privés des monarchies pétrolières du golfe Arabo-Persique. Son discours universaliste exerce une puissance d’attraction au-delà de sa base sunnite au Moyen-Orient. Selon Pierre-Jean Luizard, il ne s’agit pas d’un conflit de cultures entre Orient et Occident, mais d’un choc entre islam et « mécréance ». Pour Daech, l’islam accueille même les Européens chrétiens, tandis que la mécréance inclut Arabes et mauvais musulmans. Ainsi, les brigades féminines, chargées de veiller à la conformité de la tenue des jeunes femmes locales, sont composées en majorité de miliciennes occidentales qui ne parlent presque pas l’arabe. Le succès de l’État islamique repose notamment sur sa communication sur internet, qui diffuse des vidéos d’exécutions, décapitations, lapidations, destructions de lieux de culte « impies » (musulmans « hérétiques » ou juifs) et de sites archéologiques. Sa propagande présente les musulmans comme les éternelles victimes de l’Occident dominateur. La conférence de San Remo (1920) avait attribué des mandats à la France sur la Syrie et le Liban et à la Grande-Bretagne sur l’Irak, la Transjordanie et la Palestine. Les États-Unis ont augmenté leur présence militaire depuis la guerre du Golfe (1990-1991). Localement, l’État islamique s’appuie surtout sur des combattants d’origine tribale. Son armée est estimée à 30.000 hommes, dont un tiers d’étrangers, à savoir Arabes, Tchétchènes, Ouzbeks et jeunes venus des pays occidentaux. La guerre civile en Syrie provoque un afflux de migrants dans les pays voisins. Ainsi, la Jordanie accueille plus de 600.000 réfugiés syriens. Mais, les États-Unis, qui la considèrent comme un acteur clé dans le conflit israélo-palestinien, veulent empêcher sa déstabilisation. L’Arabie saoudite se sent menacée par la déliquescence des États issus des mandats de la conférence de San Remo. Gardienne des lieux saints de l’islam et d’une certaine orthodoxie religieuse, elle est pourtant inféodée aux intérêts géopolitiques et pétroliers américains. En outre, elle affronte trois dangers : le chiisme originaire de l’Iran, son rival régional ; la situation au Yémen et la subversion djihadiste. La présence de deux millions de réfugiés syriens crée un sentiment d’exaspération croissant pour la Turquie, qui veut éviter une implication militaire directe en Syrie et en Irak. Lors de la conférence anti-Daech de Paris du 15 septembre 2014, trente pays se sont coalisés, sous la direction des États-Unis, contre l’État islamique.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Gouverner au nom d’Allah

Le RAID, 30 ans d’interventions

« Le piège Daech », par Pierre-Jean Luizard. Éditions La Découverte 188 pages, 13,50 €.




Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Le règlement politique des crises au Moyen-Orient nécessite une réelle volonté des pays occidentaux et des succès militaires contre Daech. L’accueil de 5 à 6 millions de migrants syriens et irakiens, perçus comme des réfugiés, se fait difficilement dans les pays voisins et ceux du Nord de la Méditerranée.

Ces thèmes ont été abordés lors d’une conférence-débat organisée le 2 novembre 2015 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST. Y sont intervenus : l’ambassadeur Jean de Ponton d’Amécourt, ancien directeur de la Délégation des affaires stratégiques du ministère de la Défense ; le général de division (2 S) Vincent Desportes, professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris ; Blandine Kriegel, professeur des universités et ancienne présidente du Haut Conseil à l’intégration.

L’évolution géopolitique. L’origine des crises d’aujourd’hui au Moyen-Orient remonte à l’humiliation de la colonisation européenne dans le monde musulman, depuis le XIXème siècle, et qui a été accentuée par les interventions américaines en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003, estime l’ambassadeur Ponton d’Amécourt. Le terrorisme, inspiré du fondamentalisme religieux né en Arabie saoudite, s’est propagé en Tchétchénie, Afghanistan, Irak et Syrie et se développe avec l’organisation Daech, autoproclamée « État islamique ». Sous l’influence de la télévision et d’internet, le « printemps arabe » de 2011, conséquence de la pauvreté et de l’exaspération provoquée par la corruption des élites, a provoqué la chute des présidents Moubarak en Égypte et Ben Ali en Tunisie. Hyperpuissance à la fin de la guerre froide (1991), les États-Unis se trouvent aujourd’hui dans un monde « a-polaire », où aucun pays ne l’emporte. Toutefois, leur économie a retrouvé la croissance et le plein emploi, grâce notamment à la chute, chez eux, du prix du gaz comprimé utilisé comme carburant. Leur budget militaire représente 50 % du total des budgets militaires dans le monde. Dans les relations internationales, ils pratiquent le « smart power », qui combine une armée forte avec des alliances, partenariats et institutions pour étendre leur influence et légitimer leur pouvoir. En fait, leur politique étrangère est dirigée par le Congrès qui contrôle les agences fédérales, pourtant soumises à l’autorité directe du président. Après l’échec de leur intervention en Afghanistan, les États-Unis veulent éviter de nouvelles guerres. Le Pakistan, troisième pays musulman du monde et puissance nucléaire, redoute que l’Inde y exerce son influence, si la situation se stabilise, et finance les talibans installés sur son territoire, à Peshawar et au Baloutchistan. En 2012, les États-Unis réagissent à l’usage de l’arme chimique par le régime syrien, mais renoncent à intervenir. En 2014, ils effectuent des frappes aériennes contre Daech en Syrie et en Irak, et envoient, via l’Arabie saoudite, des équipements non-létaux aux troupes irakiennes et des forces spéciales pour les former. De son côté, la Russie a négocié la destruction de l’arsenal chimique de la Syrie et y a renforcé sa présence militaire dans la base aérienne de Lattaquié et le port de Tartous. Dès 2012, elle a opposé son veto, comme la Chine, à toute résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant la Syrie. Elle s’érige comme défenseur des minorités russes extérieures et des chrétiens d’Orient (encadré), lutte contre l’islamisme dans le Caucase et en Tchétchénie, conteste les valeurs occidentales et entend retrouver le rang de l’URSS. La Russie a négocié un accord sur l’industrie nucléaire iranienne, qu’ont entériné les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France. Très engagé en Syrie et en Irak pour soutenir les chiites, l’Iran est devenu un acteur incontournable à tout règlement politique. Il dénie à l’Arabie saoudite, sa rivale sunnite, la garde des lieux saints de l’islam et reste pour Israël sa principale menace. La Turquie considère comme dangereux pour elle la constitution d’un État kurde. La désintégration des frontières étatiques avec l’émergence d’un « Kurdistan » provoquerait un chaos, dont ne veulent ni la Syrie, ni la Turquie, ni l’Iran, ni la Russie, estime l’ambassadeur. Pour régler les crises au Moyen-Orient, les États-Unis assument le minimum, à savoir l’emploi de forces spéciales et des négociations avec la Russie. Ils s’intéressent surtout au cyber et aux pays du Pacifique, avec qui ils négocient des accords de commerce extérieur.

La nouvelle donne militaire. La dérive technologique et la désignation d’un ennemi tiennent lieu de stratégie aux États-Unis, estime le général Desportes. Ils ont dépensé 1.000 Md$ en Afghanistan entre 2001 et 2015, puis 3.000 Md$ en Irak. Leur politique de formation de troupes locales a échoué au Viêt Nam, en Afghanistan et en Irak, où il faudrait environ 150.000 combattants au sol pendant un an pour reconquérir les vallées du Tigre et de l’Euphrate, selon le général. Pour frapper l’État islamique, leurs avions décollent désormais de la base turque d’Incirlik, mais ont longtemps épargné les files de camions citernes… qui franchissaient la frontière turque pour la contrebande de pétrole ! La coalition menée par les États-Unis a effectué 2.000 frappes aériennes en un an, contre 1.000 en un mois par la Russie. En raison de ses 20 millions de ressortissants musulmans, celle-ci veut maintenir sa présence en Méditerranée, pour contrer globalement la menace islamiste après le retrait de l’OTAN d’Afghanistan. Dans le but de redevenir un acteur majeur dans les relations internationales, elle a joué de la surprise en Crimée, en Ukraine et au Moyen-Orient.

L’urgence des migrations. Daech tue aveuglément et s’attaque à la sécurité, premier des droits de l’Homme, rappelle Blandine Kriegel. Les migrants syriens et irakiens, qui ont vu à la télévision ou sur internet le mode de vie, prospère et libre, des Occidentaux, se précipitent en masse vers l’Union européenne, terre d’asile. Les anciens États membres, proches en matière d’accueil, d’égalité des chances et de droits sociaux, sont davantage prêts à les accepter que les nouveaux, qui n’ont pas participé à ce processus de convergence. Blandine Kriegel préconise de renforcer la politique d’intégration dans un cadre européen, en assurant d’abord une formation linguistique et civique aux migrants, tout en prenant en compte l’histoire de leurs pays d’origine. Il convient de revaloriser les droits de la personne mais de combattre ceux qui veulent détruire la cité démocratique, conclut-elle.

Loïc Salmon

Iran : retour difficile sur la scène internationale

Opex : difficultés à caractériser l’ennemi et à circonscrire le cadre d’opérations

Les chrétiens d’Orient sont estimés à plus de 11 millions de personnes. Parmi eux,  les orthodoxes sont les plus nombreux et regroupés au sein des patriarcats de Constantinople, d’Antioche, d’Alexandrie et de Jérusalem, du catholicossat de Géorgie et de l’archevêché de Chypre. Les catholiques dépendent des patriarcats copte-catholique, arménien-catholique, grec-catholique melkite, maronite et chaldéen. La répartition globale des chrétiens, au sens large, dans les populations du Moyen-Orient varie selon les pays : Arménie, 100 % ; Chypre, 68 % ; Géorgie, 63 % ; Liban, 40 % ; Égypte, 10% ; Jordanie, 6 % ; Syrie, 3 % ; Israël, 2 % ; Territoires palestiniens, 2 % ; Irak, 1 -2 % ; Iran, 0,3 % ; Turquie, 0,1 %.




Irak : le volet « assistance » de l’opération « Chammal »

La participation de la France à la coalition contre l’organisation terroriste Daech (« État islamique ») en Irak porte sur le bombardement aérien d’objectifs, déterminés en toute autonomie, et une assistance en matière de conseil et de formation aux troupes irakiennes au sol. Ce dernier volet a été présenté à la presse, le 5 novembre 2015 à Paris, par un colonel ayant commandé un détachement d’instruction opérationnelle (DIO). Il s’agit d’améliorer les capacités existantes des troupes irakiennes par un recyclage de leur instruction militaire initiale, en évitant l’accompagnement au combat, souligne le colonel. Depuis le 1er août 2014, un DIO, installé dans la ville d’Erbil (Nord de l’Irak), assure une formation sur le déminage des engins explosifs improvisés (IED en anglais). Depuis mars 2015, un DIO de la 13ème Demi-brigade de la légion étrangère est présent dans la capitale Bagdad, auprès du Service irakien de lutte contre le terrorisme (ICTS en anglais). En outre, un DIO de la 3ème Brigade légère blindée est déployé dans la zone d’opération de la 6ème Division irakienne (DAA 6, 10.000 hommes), engagée directement au combat contre Daech et qui subit régulièrement des pertes à tous les échelons de sa hiérarchie aux abords de Bagdad et de Falloujah. La formation dispensée porte sur : la lutte contre les IED et le génie de combat ; le secourisme de combat ; le combat d’infanterie ;  le combat en zone urbaine ; les travaux d’état-major. Le DIO du colonel en question a compté un effectif de 61 personnels (17 officiers, 19 sous-officiers et 25 soldats), qui assure sa propre protection par des fantassins et des éléments du génie lors de ses déplacements dans la zone d’opération de la DAA 6. En matière de « conseil », l’assistance porte sur : les transmissions ; la logistique, à savoir commande de munitions, piles d’appareils radio et pièces de rechange pour les véhicules, gestion des stocks et acheminement au front ; les travaux d’état-major consistant à préparer les opérations, synchroniser les efforts face à l’adversaire, gérer des appuis (tirs d’artillerie et d’aviation) et suivre la situation tactique. La « formation » proprement dite enseigne les gestes simples à faire au bon moment. Ainsi, pour le déminage, le soldat apprend à localiser l’IED, le marquer et passer le relais aux démineurs. Le secourisme de combat, comme la pose d’un garrot par exemple, est  enseigné aux soldats et aussi aux médecins militaires qui seront déployés sur le front. Ces deux domaines correspondent aux besoins prioritaires de la DAA 6, car adaptés aux modes de combat des troupes de Daech. En outre, le DIO a organisé 17 stages d’une à deux semaines, à raison d’un tous les 10-15 jours, pour instruire 150 formateurs irakiens. En un an, ceux-ci seront en mesure de former la totalité de l’effectif de la DAA 6. Enfin, indique le colonel, cette assistance s’inscrit dans un dialogue permanent entre le DIO et la DAA 6 : constat et identification des problèmes ; analyse des causes externes et internes ; recherche de solutions faisables, acceptables et compatibles ;  applications en situation opérationnelle. L’analyse des résultats détermine si une solution fonctionne, est améliorable ou doit être abandonnée.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Afghanistan : laboratoire européen contre IED

Sauvetage de combat : l’apprentissage des médecins




Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

Les moyens de défense sont directement exposés à la menace cyber sur les théâtres d’opération et le territoire national. En outre, les capacités du réseau internet sont exploitées à des fins terroristes par des organisations et même des États.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 24 septembre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense et diverses entreprises de cyberdéfense. Y ont notamment participé : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ; Frédérick Douzet, professeure titulaire de la chaire Castex ; Kevin Limonier, chercheur à l’Institut de géopolitique ; le général Thierry Burkhardt de la Coordination nationale du renseignement ; Nicolas Mazzuchi, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques ; Alice Lacoye-Matteus, avocate et doctorante.

Une dimension stratégique. En Afghanistan, les forces françaises ont été la cible d’une attaque cyber, qui a temporairement perturbé les liaisons entre les drones et la métropole, a indiqué Jean-Yves Le Drian. Les groupes armés terroristes au Levant, en Afrique et au Maghreb menacent l’espace numérique. Une source de propagande Daech a été identifiée en Syrie avec des relais en Europe, qui utilisent les infrastructures et les opérateurs Internet. Les mafias, qui disposent de moyens du niveau de certains États, travaillent pour elles-mêmes ou vendent leurs services au plus offrant. La cyberdéfense est intégrée à l’État-major des armées, à la Direction générale de l’armement et aux services de renseignement. Le ministre a exposé ses quatre priorités en la matière. D’abord, il faut garantir la protection des réseaux et des systèmes de défense, par l’acquisition de produits et de service de confiance et une conception rigoureuse des systèmes concernés. En outre, la chaîne opérationnelle de cyberdéfense agit en temps réel pour la sécurité des systèmes. Ce volet, déjà intégré aux déploiements des forces militaires au Levant et au Sahel, leur fabrique un bouclier protecteur avec des dispositifs particuliers. Une unité spécialement équipée, dont le noyau est déjà en place au Levant, sera totalement opérationnelle en 2018. De plus, afin d’anticiper les menaces, de caractériser l’adversaire et d’adapter ainsi les systèmes de défense, la Direction du renseignement militaire a récemment créé un centre de recherches et d’analyse cyber. De son côté, la Direction générale de sécurité extérieure développe ses propres moyens depuis plusieurs années. La « lutte informatique active », explique le ministre, consiste à priver l’adversaire de ses systèmes numériques en les neutralisant ou les leurrant, en vue d’un avantage déterminant dans la manœuvre militaire. Un « pôle d’excellence cyber » a été créé à cet effet (voir encadré).

Une menace évolutive. Au niveau international, rappelle Frédérick Douzet, les impacts des cyberattaques, lancées par des réseaux anonymes et chiffrés, restent sous le seuil de déclenchement de conflits armés. Or, les données de traçabilité se trouvent entre les mains des grandes plates-formes américaines. Par ailleurs, la cyberguerre s’inscrit dans l’histoire de la Russie conquérante depuis le Moyen-Age avec des combattants irréguliers (cosaques notamment), puis la propagande déstabilisante du régime soviétique à partir de 1920, indique Kevin Limonier. Aujourd’hui, Moscou recourt aux milices politisées qui lui sont favorables, en échange de soutiens financier et logistique (Tchétchénie, 1999 et Ukraine, 2013). Sa stratégie est double : emploi de francs-tireurs (hackers) officiellement non affiliés aux institutions politiques russes (paralysie de l’Estonie en 2007) ; guerre de l’information pour déstabiliser une région (Ukraine depuis 2013). Les organes officiels russes d’information vont à l’encontre des valeurs occidentales via les réseaux sociaux, tandis que des « mercenaires » pro-russes polluent les débats en cours. L’intégration totale du cyber aux opérations conditionne désormais leur succès, souligne le général Burkhard. Les outils techniques sont regroupés dans le centre opérationnel cyber à Balard afin de gagner en synergie. Aujourd’hui, les armées françaises en opérations sont en situation de guerre avec des attaques quotidiennes de désinformation. Or l’intégration du cyber ne va pas de soi, car les armées de Terre et de l’Air, la Marine nationale et le Commandement interarmées de l’espace ont longtemps cru, à tort, pouvoir gagner cette guerre chacun de son côté. En conséquence, l’organisation de la cyberdéfense aux niveaux stratégique, opératif et tactique demande beaucoup de souplesse et d’adaptation. Enfin, la frontière entre les opérations extérieures et la sécurité intérieure s’efface.

Propagande terroriste. Daech, n’est pas seulement une organisation terroriste, mais aussi un « proto-État » avec la notion de territoire et l’utilisation de symboles, estime Nicolas Mazzuchi. Le cyberespace facilite l’action du faible au fort. Par suite des changements fréquents des chefs chez Daech, les nouveaux cadres supérieurs, plus jeunes, comprennent l’usage du cyberespace. Ils ont acquis la capacité de créer des jeux vidéo à la gloire de Daech, imposer son drapeau noir sur un site ou diffuser des atrocités en vidéo. La combinaison avec d’autres moyens leur permet de concevoir des actions terroristes, en raison de l’accroissement des vulnérabilités dues aux « systèmes de contrôle et d’acquisition de données » (SCADA en anglais) sur les victimes ou les futures recrues connectées. Selon Alice Lacoye-Matteus, Daech maîtrise les tuyaux techniques (piratage de TV5 Monde en avril 2015) et l’analyse du contenu des messages. Justifiant sa gouvernance par la religion, il a aussi acquis une assise politico-militaire, qui lui permet de recruter sur les réseaux sociaux 30 % de personnes de moins de 50 ans ayant une expérience du combat. Pour contrer la propagande de Daech, plutôt qu’une censure facile à contourner, Alice Lacoye-Matteus recommande d’exposer, notamment, la contradiction entre son rigorisme religieux et l’opulence matérielle de ses dirigeants ou sa justification religieuse de l’esclavage. Son archétype masculin et guerrier repose sur l’épopée de l’émir Chamil, résistant du Caucase, qui avait négocié sa reddition au tsar en 1859 !

Loïc Salmon

Cyberdéfense militaire : DEFNET 2015, exercice interarmées à tous les niveau

Cyber : de l’omniprésence à l’hyperpuissance

Terrorisme djihadiste : prédominance de la dimension psychoculturelle

Les statuts fondateurs de l’association à but non lucratif « Pôle d’excellence cyber » ont été signés, le 24 septembre 2015 à Paris, par le ministre de la Défense et le président du Conseil régional de Bretagne. Lancé en février 2014 au profit du ministère et de la communauté nationale cyber, ce pôle a pour mission de stimuler le développement de : l’offre de formations (initiale, supérieure et continue) et sécuriser la disponibilité des compétences qualifiées ; la recherche académique ; l’offre de services et de produits de confiance ; la base industrielle et technologique de cyberdéfense. Fort déjà de 50 partenaires qui travaillent en réseau, il regroupe notamment les équipes cyber du ministère de la Défense, des écoles et des universités, des laboratoires de recherche, des grands groupes prestataires et opérateurs d’importance vitale, des petites et moyennes entreprises innovantes et des agences de développement économique.




Unité FÉLIN, assaut final

Après la littérature et le cinéma, la bande dessinée s’invite aux opérations spéciales et à la recherche du renseignement par des moyens clandestins, haute technologie à l’appui !

Ce sixième tome de la série « Unité FÉLIN » raconte une histoire romancée, qui tente de coller au plus près d’une réalité possible. Elle est suivie d’explications techniques avec photos du 2ème Régiment d’infanterie de marine à l’entraînement. Ces soldats, qui se déplacent en VBCI (véhicule blindé du combat d’infanterie), disposent de l’équipement « FÉLIN » (Fantassin à Équipement et Liaisons INtégrés). Le système FÉLIN combine lunettes de tir jour-nuit à longue portée, jumelles infrarouges multifonctions, radio individuelle cryptée et terminal tactique affichant les positions GPS de chaque équipier. Il a fait ses preuves au cours des opérations en Afghanistan (2012), au Mali (2013) et en Centrafrique (2013). Conçu et fabriqué en France, il démultiplie les savoir-faire du combattant en termes de précision du tir, de combat diurne et nocturne, de renseignement et de coordination. Grâce à l’optronique (optique + électronique) et l’informatique, l’observation et le tir ont été optimisés pour le combat en zone urbaine. Ainsi, la visée déportée permet au fantassin d’observer un objectif et de le neutraliser sans s’exposer à la zone de danger et aux tirs adverses. Mais comme « FÉLIN » fait aussi penser aux tigres, léopards, panthères ou guépards, les auteurs de la série ont imaginé la saga d’un groupe expérimental de combat hors normes, « l’Unité FÉLIN ». Au début, celle-ci compte 9 membres (7 hommes et 2 femmes), issus des unités d’élite de l’armée de Terre française et travaillant pour le service « action » de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Ils disposent de moyens dignes de la force spéciale américaine « Navy Seal 6 » qui, en 2011, a  neutralisé Oussama Ben Laden, chef de l’organisation terroriste Al Qaïda. Leurs profils et leurs indicatifs radio, présentés au début de chaque album, donnent une idée de ce qui va suivre. Le chef, le commandant Max Navarone, a pour indicatif radio « Zeus », le roi des dieux grecs… qui lance la foudre ! Après une dizaine d’années au sein du 13ème Régiment de dragons parachutistes et quelques missions derrière le rideau de fer avant la chute de l’URSS, il a intégré la DGSE et a servi au service action. Son adjoint, le capitaine Chango Konan (« Scipion »), est un ancien nageur de combat de la DGSE. Le sergent-chef Attila Khan (« Hun »), d’origine turque, vient du 2ème Régiment étranger de parachutistes. Le sergent Yann Jason (« Hack »), spécialisé dans la guerre électronique, a commencé sa carrière à la Direction du renseignement militaire. Le lieutenant féminin Jana Moon (« Spectre »), championne de voltige aérienne, a fait ses premières armes comme pilote dans l’Aviation légère de l’armée de Terre. Son « officier systèmes d’armes », l’adjudant Boris Rosoff (« Vodka » !) a déserté l’armée russe après les guerres en Tchétchénie. Le sergent Frank Néro (« Cerbère ») est un ancien tireur d’élite longue distance du 1er Régiment de parachutistes d’infanterie de marine. L’adjudant Lino Tonacci (« Vulcain »), expert en explosifs et démolition, a été formé au 2ème Régiment étranger d’infanterie. Nadja El-Jalila (« Viper » !), issue du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale, a intégré le Commandement des opérations spéciales. Toutefois, les trois derniers sont morts au combat au cours des albums précédents.

Loïc Salmon

Espionnage : de la réalité à la fiction par l’écriture

Renseignement et cinéma : des logiques difficilement compatibles

Nom de code Geronimo

« Unité FÉLIN, assaut final », bande dessinée Éditions Dupuis/ Zéphyr BD, 64 pages.