Défense : la guerre, une notion de plus en plus diffuse

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Défense extérieure et sécurité intérieure  se confondent. La guerre doit donc être imaginée, non pas  avec les références d’hier, mais avec celles d’aujourd’hui, où le mandat de l’ONU rend légitime une intervention militaire extérieure.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 7 octobre 2015 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et l’Agence internationale diplomatie et opinion publique (AIDOP). Parmi les intervenants figurent : Fred Moore, dernier chancelier de l’Ordre de la Libération ;  le colonel (er) Paul Gaujac , ancien chef du Service historique de l’armée de terre ; le général (2S) Philippe Morillon, commandant des forces armées de l’ONU en Bosnie-Herzégovine (1992-1993) ; le général Olivier Salaün du Commandement des forces terrestres ; le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’État-major des armées ; l’ambassadeur Henri Froment-Meurice, président d’AIDOP ; des officiers stagiaires de l’École de guerre.

Maintien de la paix sous mandat ONU. Dès 1948, peu après la création de l’ONU, la France était partagée entre la satisfaction de son appui à la défense du monde libre et la crainte de la voir intervenir dans ses affaires intérieures (décolonisation), explique le général Morillon. En 1950, sa participation à la guerre de Corée sous mandat de l’ONU a été motivée par l’espoir d’une aide des États-Unis dans sa guerre contre le Viêt Minh en Indochine. En 1956, l’expédition franco-britannique de Suez, lancée après la nationalisation du canal par le gouvernement égyptien, s’est achevée sous la pression conjointe des États-Unis et de l’URSS, qui ont fait directement appel à l’assemblée générale de l’ONU sans passer par le Conseil de sécurité. Londres et Paris l’ont ressenti comme une humiliation, car ils n’ont pu utiliser leur droit de veto. La réticence française s’est alors transformée en opposition, surtout avec le retour au pouvoir du général De Gaulle en 1958. Quand Israël a envahi le Sud du Liban en 1978, la France a porté sa participation à la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban) à 1.500 hommes avec un mandat autorisant l’emploi de la force, uniquement en cas de légitime défense, pour s’interposer dans la zone exposée. Toutefois, faute d’une doctrine satisfaisante de son emploi, la FINUL n’a pu s’opposer à l’offensive de l’armée israélienne. En 1983, des attentats suicides à Beyrouth ont coûté la vie à 58 parachutistes français et 241 « marines » américains. Après la chute de l’URSS en 1990, la France a envoyé plusieurs milliers d’hommes au Cambodge, dans les Balkans et au Rwanda, au nom du droit d’ingérence humanitaire et sous mandat de l’ONU. La nécessité d’une doctrine claire de l’engagement du feu s’est imposée, avec une force de réaction rapide pour protéger ses soldats et quand la mission le justifie. (Bosnie-Herzégovine, 1995).

Mali, conflit local devenu régional. L’opération « Serval », lancée en 2013, a bloqué l’avancée de djihadistes dans la boucle du fleuve Niger, à la demande du gouvernement malien de transition et sous couvert d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Par la suite, l’opération « Barkhane » concerne un conflit armé dans la bande sahélo- saharienne, en tenant compte du droit local et des différentes règles d’engagement du feu de cinq pays, à savoir la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Burkina Faso. Dans le temps court, la mission de la force « Barkhane » (3.000 hommes) porte d’abord sur la lutte contre les groupes armés djihadistes, qui pratiquent le harcèlement et refusent le combat. Après leur localisation par le renseignement, elle doit : les neutraliser par des frappes ou les capturer en vue d’obtenir des renseignements ; réduire les attaques et attentats en les privant d’armements et de munitions ; tarir leur financement par la lutte contre les trafics, notamment de drogue. Parallèlement et dans le temps long, « Barkhane » a établi un partenariat élargi avec « G5 Sahel », l’organisation politique des cinq pays concernés, en vue d’assurer la sécurité par la création de structures transfrontalières permanentes. Le pilier défense du G5 Sahel consiste à passer des opérations conjointes ponctuelles à des dispositifs permanents. Enfin, La substitution des pratiques traditionnelles aux trafics illégaux (dont certaines tribus vivent) favorise l’aide au développement.

Prise de conscience européenne. Depuis la fin de la guerre froide en 1990, le nombre de conflits armés dans le monde a diminué de 80 %. Même si la liberté de déplacement s’est accrue, la situation n’est pas sûre dans certains pays, avertit le général Bentégeat. L’absence de menaces directes aux frontières de la France et de l’Union européenne (UE) a suscité une réticence de l’emploi de la force pour servir les intérêts nationaux ou communautaires. Avec la montée du néo-pacifisme, la guerre est devenue immorale. Les opinions publiques refusent le risque. En outre, le coût des opérations militaires augmente en raison des technologies nouvelles. La situation actuelle en Afghanistan, en Libye, en Irak et l’action contre Daech démontrent la puissance relative de la force dans la résolution des crises, pour des raisons politique, économique, militaire et institutionnelle. Il s’ensuit des désaccords au sein de l’ONU. Par ailleurs, l’évolution sociétale, liée à internet et aux téléphones portables, entraîne une transparence (révélations du lanceur d’alerte Wikileaks), qui crée des vulnérabilités pour les forces en opérations. L’impatience des opinions publiques résulte de l’instantanéité d’internet, qui va à l’encontre du temps long nécessaire. Les autorités politiques recourent alors systématiquement à des coalition ad hoc ou sous l’égide de l’ONU. Les restrictions d’emploi des forces de chaque pays participant, l’inégalité du partage de l’information et des règles d’engagement différentes entraînent un commandement de « marchandages », souligne le général. En outre, la relève tous les six mois nuit à la continuité du renseignement opérationnel. Enfin, « l’approche globale » de résolution des crises  avec des acteurs privés et locaux et des organisations non gouvernementales, s’avère très complexe à mettre en œuvre. Toutefois, le général note le succès de la lutte contre la piraterie au large de la Somalie, l’augmentation des crédits militaires de l’UE et la prise de conscience de la réalité au Moyen-Orient. Il convient de connaître l’ennemi et de le désigner.

Loïc Salmon

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Les Forces françaises libres ont combattu pour l’honneur, se souvient Fred Moore. Les gouvernements français et britannique s’étaient engagés sur l’honneur à ne pas solliciter de l’ennemi un armistice séparé, « or Pétain l’a fait, donc il a terni notre honneur », précise-t-il. Opération de maintien de l’ordre, la guerre d’Algérie n’a pris cette appellation qu’une fois terminée, rappelle le colonel Gaujac. Les appelés du contingent, qui effectuaient un service militaire de près de trois ans, étaient d’excellents combattants à condition d’être bien commandés, ajoute-t-il. Par ailleurs, malgré les tensions extrêmes de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a fonctionné, indique l’ambassadeur Froment-Meurice. L’Union européenne est devenue une zone de paix, mais les tensions persistent de façon permanente au Proche-Orient et en Afrique.

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