Défense : l’ACADEM, rayonnement de la pensée stratégique française

L’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM) regroupe, sur le même site, 21 organismes d’études et de recherche, rattachés au ministère des Armées, au ministère de l’Intérieur ou à vocation interministérielle, afin de nourrir le débat européen et atlantique et accroître la capacité d’influence de la France vers les pays partenaires et alliés.

L’ACADEM a été inaugurée le 26 octobre 2023 à Paris par le ministre de Armées, Sébastien Lecornu, qui a annoncé une subvention de 77 M€ pour le rayonnement de la pensée stratégique dans le cadre de la loi de programmations militaire 2024-2030, soit une augmentation de 40 % par rapport à la période précédente. Le président de l’ACADEM, le général de corps d’armée Benoît Durieux, l’avait présentée à la presse le 19 octobre à Paris.

Bouleversements stratégiques. Le contexte géopolitique est aujourd’hui déstabilisé : conflits en Afghanistan, en Libye, au Sahel et au Levant ; attaque de la Russie contre l’Ukraine ; reprise de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan dans le Haut Karabagh ; agression de l’organisation terroriste Hamas de la bande de Gaza contre Israël, suivie de la riposte israélienne à Gaza. De nouveaux concepts émergent : guerre hybride ; conflit de haute intensité ; débats sur la frontière entre guerre militaire, terrorisme, cyberdéfense, cybersécurité et guerre économique. S’y ajoute la fragilisation des cadres internationaux du multilatéralisme. La conception de stratégies et la réflexion sur la défense nationale deviennent vitales, souligne le général Durieux. Elles concernent la défense militaire, mais aussi toutes les menaces contre les libertés et les intérêts de la France, comme la souveraineté industrielle, la défense des zones (maritimes) économiques exclusives et les luttes contre la désinformation, les cyberattaques et les ingérences.

Forum et interface. L’ACADEM rassemble des chercheurs de diverses disciplines, notamment en droit, sciences politiques, histoire, sociologie et économie. Elle inclut des experts dans leurs domaines, des décideurs, des acteurs opérationnels et des ingénieurs qui travaillent à la mise au point de l’avion de chasse futur, mais aussi des militaires ayant combattu en Afghanistan, au Sahel et au Levant, d’autres qui ont pisté les sous-marins russes en Méditerranée orientale ou qui ont survolé des territoires hostiles au Levant et enfin des commissaires qui adaptent l’administration à chaque opération militaire. Au sein de la « confédération » ACADEM, chacun de ses 21 organismes (voir encadré ci-dessous) conserve sa pleine indépendance ou, au moins, reste au service de son autorité d’emploi. Tous ont validé une charte sur le travail en commun. Enfin, l’ACADEM souhaite constituer une interface avec des établissements d’enseignement supérieur et de recherche, français et étrangers.

Loïc Salmon

L’ACADEM regroupe déjà vingt et un organismes à l’École militaire à Paris : Académie du renseignement ; Bibliothèque de l’École militaire ; Centre de doctrine et d’enseignement du commandement ; Centre d’enseignement militaire supérieur air ; Centre d’enseignement supérieur terre ; Centre d’études stratégiques de la marine ; Centre de formation des dirigeants de la gendarmerie ; Centre de formation au management de la défense ; Centre de recherche de l’école des officiers de la gendarmerie nationale ; Centre des hautes études militaires ; Centre interarmées de concepts, de doctrine et d’expérimentation ; Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) ; Chaire de cyberdéfense et souveraineté numérique de l’IHEDN ; Chaire d’économie de défense de l’IHEDN ; Chaire « Défense et sécurité du territoire national » de l’État-major interarmées du territoire national métropolitain ; Centre d’études stratégiques aérospatiales (CESA) ; Chaire « stratégies aérienne et spatiale » appliquées intégrée au CESA ; Conseil général de l’armement ; École de guerre ; Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur ; Institut de recherche stratégique de l’École militaire.

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

Défense : se réapproprier la question militaire

Histoire de l’IHEDN




Afrique : zone d’intérêt stratégique accru pour la Chine

Le continent africain constitue une cible privilégiée dans la stratégie mondiale de la Chine dans les domaines économique, de sécurité élargie et d’influence.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence organisée, le 7 juin 2023 à Paris, par l’association 3 AED- IHEDN. Le colonel Frédéric Gauthier, sous-directeur « Afrique » de la Direction de la coopération de sécurité et de défense au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, est intervenu. Le même jour, 3 AED-IHEDN a rendu public un rapport intitulé « Renouveau des puissances, quelle défense ? », dont un chapitre présente les ambitions de la Chine en Afrique.

Le nouveau contexte stratégique. L’annonce, en 2022, de l’évolution de la politique et du dispositif militaire de la France en Afrique francophone, à l’issue de l’opération « Barkhane » au Sahel, a changé la donne stratégique, estime le colonel Gauthier. La Chine a alors proposé aux pays africains francophones de coopérer davantage à leur développement à la place de la France. Cela a décidé les États-Unis à s’y impliquer aussi. Jusqu’alors, ils aidaient la France dans ses opérations dans la région par du renseignement et de la logistique. Ils se contentaient de dialoguer avec les pays anglophones, notamment le Ghana, le Nigeria, l’Ouganda, le Kenya et l’Afrique du Sud, et avaient une compréhension de l’Afrique différente de celle de la France et des pays d’Asie. Par ailleurs, le positionnement des pays africains sur la guerre en Ukraine et son évolution donne des indications sur ce qui pourrait arriver en cas de durcissement du conflit. A l’ONU, ils ont manifesté, en majorité, une neutralité quant à l’agression de la Russie contre l’Ukraine, mais en subissent directement deux conséquences, à savoir la forte hausse des coûts des denrées agricoles au sens large et la diminution massive de l’aide européenne. Auparavant, l’Afrique qui bénéficiait de 80 % de celle-ci, n’en reçoit plus que 20 %. En revanche, l’Ukraine reçoit une aide considérable de la communauté internationale, tandis que certains pays en Afrique, dont la Namibie, le Burkina Faso et ceux des Grands Lacs confrontés à des difficultés, certes différentes, en reçoivent beaucoup moins. Ce discours de double standard continue d’empoisonner les relations entre certains pays d’Afrique et les États occidentaux. De son côté, à part l’intervention de la société militaire privée Wagner en Afrique francophone, la Russie, agit dans le champ informationnel sur les réseaux sociaux, essentiellement pour dénigrer la France. Or les populations africaines, hyperconnectées au monde, voient ce qui est diffusé sur les réseaux sociaux. En outre, la Russie dispose de moyens considérables de formation dans le cadre de coopérations dans les domaines militaire, sanitaire et agricole. Par exemple, quand la France forme un spécialiste africain, la Russie en forme 300. De son côté, la Chinepropose une coopération industrielle en finançant des grands projets d’infrastructures, mais également en vue d’obtenir les ressources et les denrées qui lui manquent. Selon le colonel Gauthier, la Russie et la Chine mettent en œuvre la même politique de prédation des ressources naturelles en Afrique et, de préférence, des matières premières brutes exportées hors douane Ainsi, les pays africains disposant de réserves de bauxite, dont la Guinée, n’encaissent que le prix de la bauxite brute à la tonne au lieu d’exporter de l’aluminium produit localement. Aujourd’hui, la France veut établir un nouveau partenariat avec ses partenaires africains, tout en conservant ses valeurs au cœur des relations, ce qu’excluent la Russie et la Chine. Or, même les pays anglo-saxons placent leurs intérêts devant leurs valeurs, souligne le colonel.

L’emprise économique chinoise. La Chine exploite des gisements de pétrole et de gaz, des mines, des forêts et des terres agricoles en Afrique pour ses besoins en matières premières, indique le rapport de 3AED-IHEDN. Elle importe de la bauxite de Guinée, du Ghana et de Sierra Leone, de l’uranium et du thorium de Namibie, du cuivre, du nickel, du cobalt et du manganèse d’autres pays. L’Angola lui fournit 70 % de sa production pétrolière. En 2000, la Chine a créé le Forum de la coopération sino-africaine (FCSA), où 53 pays africains et l’Union africaine sont représentés. Elle leur propose des prêts importants pour la construction de leurs infrastructures. Avec ces fonds, des entreprises chinoises ont modernisé et construit plus de 10.000 km de voies ferrées, environ 1.000 ponts, 100 ports et 66.000 km de lignes de transmission et de distribution d’électricité. Elles ont participé à la construction de moyens de production d’électricité de 120 millions de kW, d’un réseau de communication de base de 150.000 km et d’un service de réseaux couvrant près de 700 millions de terminaux d’utilisateurs. Un plan de 2020 prévoit la construction de 30.000 km de routes d’ici à 2030. Elle a établi 25 zones de coopération économique et commerciale dans 16 pays d’Afrique. En une vingtaine d’années, elle est devenue le premier pays pourvoyeur de prêts à l’Afrique subsaharienne, dont la dette envers la Chine est passée de 3,1 % de leur dette totale en 2000 à 62,1 % en 2020. Sur la période 2000-2019, les prêts les plus importants ont été attribués à l’Angola, à l’Éthiopie, à la Zambie, au Kenya, au Nigeria, au Cameroun et au Soudan. Selon le Fonds monétaire international (FMI), la Chine détenait 15 % de la dette extérieure de l’Afrique en 2021 et lui a accordé environs les deux tiers des nouveaux prêts au cours des années 2020-2022. Cela lui permet d’orienter des décisions politiques favorables aux intérêts chinois et d’exercer une influence, voire des pressions, sur le pays emprunteur. Par ailleurs, une partie significative de ces prêts n’est pas signalée au FMI ni à la Banque mondiale. Les entreprises chinoises chargées de réaliser les projets ainsi financés reçoivent les fonds directement, sans qu’ils transitent par le pays africain concerné.

La sécurité chinoise élargie. Depuis 2009, la Chine s’intéresse à la défense de ses intérêts hors du territoire national et à la sécurité en mer, indique le rapport de 3 AED-IHEDN. Sa stratégie maritime, dite du « collier de perles », consiste à installer des points d’appui commerciaux et miliaires pour ses marines marchande et militaire. En 2018, le FCSA a reconnu les objectifs de la Chine en matière de sécurité sur le continent africain. Il s’agit d’abord d’assurer la protection des milliers de travailleurs chinois employés dans les constructions d’infrastructures, financées par Pékin, et de 10.000 entreprises chinoises réparties le long des nouvelles « Routes de la soie » entre la Chine et l’Europe. Ensuite, il convient de lutter contre le terrorisme et la piraterie. Cette stratégie de défense élargie se réalise surtout dans un cadre bilatéral avec une coopération militaire approfondie dans plusieurs domaines. Toutefois, il ne semble pas y avoir d’accords formels de sécurité avec des pays africains. Enfin, une loi de 2017 oblige les entreprises chinoises à collecter du renseignement à l‘étranger dans le cadre du « pilier civilo-militaire ». Ce dernier permet au monde civil et aux armées d’utiliser en commun des technologies, procédés de fabrication, équipements, personnels et installations.

Les opérations d’influence chinoises. Le FCSA cadre l’action diplomatique de la Chine en Afrique : non-ingérence dans les affaires intérieures ; solidarité Sud-Sud ; coopération sans conditions sociétales préalables. Les 61 Instituts Confucius, promeuvent la culture et la langue chinoise et, indique le rapport 3 AED-IHEDN, pratiqueraient l’espionnage et l’influence auprès des décideurs politiques et économiques, opérations facilitées par la faiblesse des structures administratives et la corruption élevée en Afrique. Enfin, la Chine a accordé, aux médias d’Afrique subsaharienne, des financements pour les technologies de l’information et de la communication supérieurs à l’ensemble de ceux des agences multilatérales et des principales démocraties réunies. Elle leur fournit aussi gratuitement des articles sur les thématiques sino-africaines.

Loïc Salmon

Chine : l’instrumentalisation de l’Afrique et ses conséquences

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

Russie : partenariats en Afrique, son principal marché d’exportation d’armement




OTAN : pouvoir conserver l’avantage opérationnel

Afin de conserver une longueur d’avance pour préserver sa liberté d’action dans un contexte militaire futur, l’OTAN devra disposer de structures et de forces capables de comprendre, de décider plus rapidement et d’agir ensemble.

Le général d’armée aérienne Philippe Lavigne, commandant Suprême Allié Transformation (Allied Command Transformation en anglais, ACT) de l’OTAN, l’a expliqué à la presse le 14 septembre 2023, à l’occasion de la tenue de la conférence des communicants OTAN à Paris. (11-14 septembre).

Menaces nombreuses et rapides. En 74 ans d’existence, l’OTAN a bénéficié d’une avance technologique sur ses adversaires potentiels et a connu 30 ans de dividendes de la paix et 20 ans d’opérations hors de sa zone, contre des adversaires qui n’avaient pas de puissance équivalente. En 2003, l’OTAN a créé l’ACT pour se transformer en vue des menaces futures. Or, les menaces sont déjà plus nombreuses en raison de la prolifération des technologies et des quantités gigantesques de données sur le champ de bataille. En outre, depuis février 2022, la guerre entre la Russie et l’Ukraine consomme d’énormes quantités de munitions, que les industries occidentales d’armement pourraient difficilement produire. S’y ajoutent : les contestations multiformes, multi-milieux (terre, mer, air, espace et cyberespace) et multi-champs (matériel et immatériel) avec une échelle géographique et une complexité d’interconnexion sans précédent ; les technologies de rupture comme l’intelligence artificielle (IA) et les systèmes autonomes, auxquels les acteurs étatiques et non-étatiques ont aujourd’hui accès. Ainsi en Ukraine, des entreprises privées ont contribué à la survie numérique de l’État. Dès le début de l’invasion, la Russie a coupé l’accès à internet dans les territoires occupés. De plus, elle a lancé une propagande ciblée et des campagnes de désinformation destinées à l’Ukraine, mais aussi à sa propre population et à ses ennemis à l’étranger. En Afrique, elle recourt à des acteurs non-étatiques (notamment la société militaire privée Wagner) et utilise la désinformation pour déstabiliser des populations et réduire la compréhension et la légitimité des actions des pays occidentaux (dont celles de la France). En outre, l’OTAN observe l’Arctique et le Grand Nord, le Sud, l’espace et le champ informationnel. La compétition technologique porte notamment sur l’IA et le quantique (réalisation d’objets physiques au niveau microscopique), où la Chine investit massivement et dont ses forces armées bénéficient des avancées dans le domaine civil. De plus, celle-ci a conceptualisé la « guerre cognitive », qui lui permettrait de vaincre sans combattre. Dans les dix prochaines années, la majorité de la population mondiale aura accès à d’énormes quantités d’informations et à un déluge de fausses nouvelles. Enfin, le développement des armes hypervéloces (par la Russie et la Chine) réduit la capacité de l’OTAN à détecter, décider et agir.

Conceptualiser la défense future. Avant tout développement technologique, l’OTAN s’interroge, en toute transparence avec 31 nations partenaires, sur les limites éthiques et morales qu’elle se fixe. Cela s’applique aussi au champ informationnel, pour contrer les actions des compétiteurs et adversaires. En 2014, des actions de la Russie dans le champ informationnel, non détectées, ont précédé son attaque en Crimée. Actuellement, les experts de la communication de l’OTAN développent un outil d’IA, avec des partenariats extérieurs, pour comprendre la situation, mieux et plus vite. Il s’agit de la résumer quotidiennement et de présenter ce qui présente un intérêt militaire, notamment la détection d’une démarche hostile. L’ACT a aussi pour mission de renforcer au maximum l’interopérabilité des forces de l’OTAN et de structurer une planification de défense et de développement capacitaire, en s’appuyant sur l’innovation pour exploiter idées, procédures et technologies et expérimenter des solutions.

Loïc Salmon

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale

Industrie de défense : les armes hypersoniques à l’heure asiatique




Le livre noir de la CIA

Agence mondiale de collecte et d’évaluation du renseignement, la CIA renforce aussi l’influence des États-Unis dans le monde par l’action clandestine. Les liens entre les grandes entreprises multinationales et le pouvoir politique américain ont contribué à la dévoyer au cours de divers épisodes de son histoire.

Les archives de la CIA, les rapports d’enquêtes parlementaires ou les témoignages d’anciens agents donnent un solide aperçu de son envergure et de sa relation avec les décideurs politiques, destinataires de sa production mais aussi fournisseurs de ses ressources. Les archives dévoilent le lien entre l’élaboration de la politique extérieure des États-Unis et les services de renseignement, dont les outils incluent la traîtrise, la tromperie, la corruption et l’assassinat. Elles montrent les graves erreurs de jugement de la CIA concernant notamment le pont aérien de Berlin, l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Union soviétique, les guerres de Corée et du Viêt Nam, la crise des missiles de Cuba et le conflit israélo-arabe qui perdure. Ces événements et bien d’autres se sont déroulés au cours des mandats des présidents Truman et Eisenhower (1947-1962), Kennedy et Johnson (1960-1968), Nixon et Ford (1968-1976), Reagan et Bush père (1980-1992), Clinton et Bush fils (1992-2009), Obama (2009-2017) et Trump (2017-2021). Lors de l’inauguration du nouveau siège de la CIA à Langley, Kennedy conclut son discours aux personnels de l’agence par une phrase qui reste d’actualité : « Vos succès ne seront pas rendus publics. Vos échecs seront annoncés avec une sonnerie de trompette. » Après la guerre froide (1947-1991), la plus grande menace pour la sécurité des États-Unis est venue des attaques terroristes et du crime organisé, souvent étroitement liés. Les drogues de Colombie sont distribuées via les réseaux islamistes, qui revendent aussi les drogues synthétiques fabriquées dans les anciens laboratoires d’État de Pologne, de la République tchèque, de Lettonie, de Lituanie et d’Estonie. Les fautes de la CIA, en contradiction flagrante avec le modèle démocratique qu’elle est censée défendre, ont été mal acceptées par ses agents. Cela explique leurs révélations dans la presse, malgré les mesures strictes de cloisonnement. Au nom de la lutte contre le communisme, la CIA est intervenue dans le fonctionnement de la vie politique de nombreux pays en organisant des coups d’État contre des gouvernements démocratiquement élus, alors que bien peu de ces régimes étaient réellement communistes. Elle a déployé tous les moyens disponibles dans un but politique provisoire, sans en évaluer suffisamment les conséquences possibles, involontaires mais prévisibles, par rapport à leurs avantages immédiats. Aujourd’hui, la CIA a perdu le monopole des opérations clandestines à l’étranger. Selon un rapport publié en mai 2021, le ministère de la Défense dispose d’une « armée secrète » de plus de 60.000 agents, soit dix fois l’effectif clandestin de la CIA. Beaucoup agissent dans le monde entier sous une fausse identité avec une « légende » (passé vraisemblable fabriqué de toutes pièces). Certains accomplissent des tâches clandestines sous leur vrai nom, mais sans lien officiel avec l’État fédéral. Les bases de données des administrations publiques, comme les Services de la citoyenneté et de l’immigration ou l’Agence des douanes et de la protection des frontières, sont modifiées pour protéger ces fausses identités. Ces agents sont dotés d’équipements permettant d’échapper à la reconnaissance faciale et aux scanners d’empreintes digitales. Le programme de « réduction de la signature » des activités clandestines inclut la fourniture de « couvertures » contractuelles par des entreprises privées. Les agents peuvent ainsi travailler à l’étranger à titre civil sans lien officiel avec les ambassades ou les bases militaires américaines.

Loïc Salmon

« Le livre noir de la CIA », Yvonnick Denoël. nouveau monde éditions, 466 p, 10,90 €.

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes




Indo-Pacifique : éviter l’escalade nucléaire malgré la compétition stratégique accrue

Russie, Chine, Inde, Pakistan et Corée du Nord, détenteurs de l’arme nucléaire et aux intérêts stratégiques divergents, fondent leur dissuasion sur l’ambiguïté, mais adoptent des mesures pour réduire le risque de conflit nucléaire dans la zone Indo-Pacifique aux territoires contestés.

Emmanuelle Maitre, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée en mars 2023 à Paris. L’accord militaire AUKUS, conclu entre l’Australie, la Grande-Bretagne et les États-Unis en septembre 2021, témoigne de la compétition stratégique dans la zone. En effet, la Chine développe son arsenal nucléaire sur les plans quantitatif et qualitatif et la dissuasion nucléaire de la Corée du Nord devient opérationnelle.

Les arsenaux. Selon le rapport annuel 2021 de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, les États-Unis disposent de 5.550 têtes nucléaires, réparties entre les composantes terrestre, aérienne et sous-marine, chiffre en diminution par rapport à l’année précédente. Cette tendance apparaît aussi pour la Russie, qui compte 6.255 têtes réparties entre les mêmes composantes. Les chiffres restent stables pour trois pays : France, 290 ogives (composantes aérienne et sous-marine) ; Grande-Bretagne, 225 ogives (composante sous-marine) ; Israël, 90 ogives (composantes terrestre, aérienne et probablement sous-marine). En revanche, ils progressent pour quatre pays asiatiques : Chine, 350 têtes (composantes terrestre, aérienne et sous-marine) ; Pakistan, 165 têtes (composantes terrestre et aérienne) ; Inde, 156 têtes (composantes terrestre, aérienne et sous-marine) ; Corée du Nord, 45 ogives (composantes terrestre et sous-marine). Les diplomates chinois, indiens et pakistanais répètent régulièrement que la maîtrise des armements ne doit être envisagée que si elle ne diminue en rien la sécurité d’aucune des parties (voir encadré). En conséquence, souligne Emmanuelle Maitre, Chine, Inde et Pakistan considèrent certaines propositions en ce sens comme inacceptables, vu qu’ils estiment ne pas avoir encore développé de capacités suffisantes à leur protection. En raison d’intérêts militaires, politiques ou de prestige, la constitution d’une force de dissuasion nucléaire vise à renforcer davantage les capacités de défense, plutôt qu’à réduire la menace adverse. En outre, l’asymétrie des arsenaux conduit généralement le pays le plus faible à refuser toute mesure susceptible de pérenniser son infériorité et le pays le plus fort à rejeter tout cadre juridique prévoyant l’égalisation de capacités. Cela s’observe entre l’Inde et la Chine et entre l’Inde et le Pakistan. De plus, la Chine et l’Inde excluent d’envisager des limites à leurs arsenaux, alors que les États-Unis et la Russie continuent de posséder des arsenaux très importants. La supériorité des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine se manifeste par leurs armes stratégiques, missiles à vocation duale de portée intermédiaire, armes nucléaires tactiques, défense antimissile et capacité de frappe conventionnelle à longue portée. La Chine estime que sa participation à un traité, similaire à celui sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI, 1987-2019) entre les États-Unis et l’l’URSS puis la Russie, éliminerait 95 % de ses capacités missiles sans contrepartie notable. La Chine craint une première frappe massive des États-Unis, dont la Russie redoute la défense antimissile. Le mélange des armes conventionnelles et nucléaires par la Chine inquiète les États-Unis, dont la Russie souligne le développement de nouveaux types d’armes nucléaires.

Les doctrines. Pendant la guerre froide (1947-1991), les États-Unis et l’URSS ont choisi une stratégie de volume et de redondance, qui leur a permis de disposer d’arsenaux nucléaires massifs. Par la suite, les efforts de Washington et de Moscou en faveur de la non-prolifération ont été perçus comme leur volonté de conserver leur hégémonie, indique Emmanuelle Maitre. En outre, tous les États d’Asie se méfient des exemples de maîtrise des armements tirés de l’Occident et estiment les expériences européennes ou américano-russes inadaptées à leurs cultures stratégiques nationales. Pour l’Inde, l’arsenal nucléaire joue surtout un rôle politique vis-à-vis du Pakistan, avec qui toute ouverture diplomatique peut être interprétée comme un signe de faiblesse du gouvernement en place. Pour le Pakistan, son infériorité en armement conventionnel justifie le rôle de l’arme nucléaire dans la politique de défense et toute négociation passerait pour une concession indue. Afin de garantir la survie de son arsenal nucléaire, la Chine entend l’accroître et rester discrète sur ses armes et leurs sites de déploiement. La visite d’inspecteurs internationaux et l’envoi de notifications sont perçus comme des risques pour la crédibilité de la dissuasion…en rendant possible une première frappe adverse dévastatrice ! En outre, les décisions des États-Unis de mettre fin à des régimes de maîtrise des armements (Traités ABM, FNI et Open Skies) sont interprétées comme des reniements pour maximiser leur puissance. La maîtrise des armements est décrite comme un outil de pouvoir, pour prolonger leur avantage sur les puissances émergente et non pas pour rechercher des intérêts mutuels pour accroître la sécurité commune. Pour la Corée du Nord, la maîtrise des armements permet de gagner du temps et de poursuivre ses intérêts de sécurité sans concession majeure.

Les cadres bilatéraux. En dehors des accords multilatéraux ou unilatéraux de maîtrise des armements, précise Emmanuelle Maitre, les États asiatiques détenteurs de l’arme nucléaire ont adopté des mesures de confiance, non contraignantes, pour réduire les risques. Depuis 1991, un accord entre l’Inde et le Pakistan permet l’échange d’informations sur les coordonnées de leurs installations nucléaires. La même année, un deuxième accord porte sur la pré-notification des exercices militaires, manœuvres et mouvements de troupes et un troisième sur la prévention de violations des espaces aériens nationaux. Un accord de 2005, reconduit en 2011, exige la notification, avec 72 heures de préavis, des tirs de missiles balistiques et limite leurs trajectoires et les zones d’impact visées. Un autre concerne les risques d’accidents liés aux armes nucléaires. Comme avec le Pakistan, l’Inde connaît des tensions frontalières avec la Chine. Dans les années 1990, New Delhi et Pékin ont adopté des mesures de confiance, sans aborder le niveau nucléaire, pour limiter ces tensions par l’interdiction d’exercices majeurs à la frontière ou d’ouvrir le feu le long de la ligne de contrôle et par la mise en place d’une communication opérationnelle. En 1994, la Chine et la Russie ont signé une déclaration mutuelle de non-emploi de l’arme nucléaire en premier et de non-ciblage. Un accord de 2010, renouvelé en 2020 pour dix ans, porte sur la notification, avec un préavis de 24 heures, d’un tir de missile balistique de plus de 2.000 km de portée ou d’un lancement spatial. Enfin, des mesures de confiance existent entre la Chine et les États non nucléaires, à savoir le Japon, la Corée du Sud et l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (dix pays).

Loïc Salmon

Il existe neuf traités et mécanismes de maîtrise des armements : Traité sur l’espace ; Traité de non-prolifération (TNP) ; Convention d’interdiction des armes chimiques (CIAC) ; Convention d’interdiction des armes biologiques et des toxiques (CIABT) ; Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) ; Code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques (HCoC) ; Convention sur la sécurité nucléaire (CSN) ; Convention sur la protection physique des matières nucléaires (CPPMN) ; Convention sur la notification des accidents nucléaires (CNAN). La Russie a ratifié tous ces traités et adhère à tous ces mécanismes. La Chine n’a pas ratifié le TICE et n’adhère pas au HCoC. Le Pakistan n’a pas ratifié le TNP ni le TICE et n’adhère pas au HCoC. L’Inde n’a pas ratifié le TNP ni le TICE. La Corée du Nord a ratifié uniquement le Traité sur l’espace.

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Indo-Pacifique : convergence stratégique possible entre les Etats-Unis et la France

Indo-Pacifique : les partenariats de sécurité des Etats insulaires




Défense : « Revue nationale stratégique 2022 »

Crise sanitaire et climatique et retour d’une guerre de haute intensité en Europe rappellent l’interdépendance internationale dans les domaines alimentaire, économique et énergétique. Quand la compétition et la confrontation stratégiques se confondent, souveraineté et résistance prennent un tour nouveau.

Cela ressort de la « Revue nationale stratégique 2022 » présentée, le 9 novembre 2022 à Toulon, par le président de la République Emmanuel Macron, à bord du porte-hélicoptères amphibie Dixmude, et détaillée par le Secrétariat de la défense et de la sécurité nationale.

Environnement stratégique. Postures d’intimidation ou stratégies agressives se manifestent, mêlant modes d’action militaires et non militaires, manipulation de l’information et menace nucléaire à des fins d’intimidation. La désinhibition des puissances globales et régionales, poursuivant des révisions de l’Histoire et des politiques militaires opportunistes, va de pair avec le renforcement de la tendance aux replis isolationnistes ou identitaires. Prolifération technologique et menace terroriste restent d’actualité. En outre, des déséquilibres risquent d’émerger, notamment sur l’accès à l’eau, l’insécurité alimentaire, les migrations, la démographie et les pandémies. Une réponse globale vise à favoriser l’émergence d’une conception commune et partagée de la défense de l’Europe et de son autonomie stratégique. Les menaces s’inscrivent dans un cadre marqué par la haute intensité de l’affrontement potentiel entre forces conventionnelles. Elles se concrétisent par les stratégies « hybrides » (attaques cyber, numériques et dans l’espace) ou de déni d’accès à une zone pour peser sur les intérêts de la France (exploitation des vulnérabilités des flux ou infrastructures logistiques et des espaces aéromaritimes).

Défense et action. Pour lutter contre les menaces hybrides, la France s’appuie sur l’OTAN et l’Union européenne afin de bénéficier d’effets de levier. Sa stratégie d’influence mobilise une diplomatie publique dans une approche globale et sur le temps long, pour valoriser ses engagements et riposter efficacement à des manœuvres ou à des attaques informationnelles, notamment en Afrique. La communication stratégique de la France, éventuellement coordonnée avec celles de ses alliés, vise à porter un message cohérent, crédible et efficace vers les compétiteurs, partenaires ou alliés et vers les opinions publiques nationale et internationale. La France lutte contre l’utilisation du droit et de la norme, comme outil stratégique (« lawfare »), par ses compétiteurs et appuie l’adoption d’outils européens concourant à la lutte contre l’extraterritorialité. Elle développe de outils de riposte contre les sociétés militaires privées, groupes armés ou milices utilisées comme intermédiaires (« proxies ») par des puissances hostiles, pour démultiplier leurs actions de contestation ou de compétition, tout en maintenant un déni plausible. Diffusion d’informations, sanctions françaises ou européennes, poursuites judiciaires ou même actions militaires pourront cibler ces groupes, s’ils mènent des activités préjudiciables aux intérêts de la France, portent atteinte aux droits humains ou commettent des crimes de guerre.

Ambition pour 2030. Afin de devenir une puissance d’équilibres dans le monde en 2030, la France entend contribuer à la stabilité en Méditerranée, grâce à des capacités d’engagement dans un conflit de haute intensité. Elle peut déjà assumer le rôle de nation-cadre au sein d’une coalition de l’OTAN, de l’Union européenne ou de circonstance. Dans le cadre de partenariats équilibrés, elle agit de l’Afrique subsaharienne au golfe Arabo-Persique, à partir de points d’appui adaptés, et contribue à la stabilité de la zone indopacifique. Avec ses partenaires, elle assure sa liberté d’action dans les espaces communs (cyber, spatial, fonds marins et espace aéromaritime) et la sûreté de ses voies d’approvisionnements.

Loïc Salmon

Défense : actualisation de la LPM 2014-2019

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine

Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles




Stratégie : les métaux « critiques », enjeux de sécurité pour les États-Unis et de puissance pour la Chine

L’importation de minerais dits « critiques », indispensables aux industries civiles et de défense, crée une dépendance considérée par les États-Unis comme une menace pesant sur la sécurité nationale, la politique étrangère et l’économie. Pour la Chine, qui en possède, en raffine et investit dans leur production à l’étranger, ils sont devenus des éléments de richesse et de puissance.

Ce thème a fait l’objet d’une visioconférence organisée, le 21 septembre 2022 à Paris, par l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont notamment  intervenus : David Amselem, cartographe chez Cassini Conseil ; Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’IRIS. Guillaume Pitron, auteur du livre « La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique », fournit des informations complémentaires dans l’interview qu’il a accordé à l’IRIS le 26 juillet 2018.

Le contrôle des industries du futur. Les éoliennes, panneaux photovoltaïques, moteurs électriques et outils électroniques utilisent une trentaine de métaux rares, comme le tungstène et le cobalt, mais aussi d’autres moins connus comme le samarium, le gadolinium ou le dysprosium, indique Guillaume Pitron. Leur extraction coûte très cher et dégrade l’environnement. C’est pourquoi les États-Unis et l’Australie, qui disposent d’importantes réserves, n’ont pas toujours souhaité en poursuivre la production. En revanche, la Chine à investi à perte pour soutenir la pérennité de leur exploitation. Comme l’Indonésie et l’Afrique du Sud, elle n’a pas exporté les minerais vers les pays clients et a développé localement une filière intégrée. En raison de la disponibilité des ressources en Chine, les industriels occidentaux ont accéléré pendant plusieurs décennies les délocalisations de leurs outils de production, accompagnées de transferts de technologies et de brevets. La Chine est ainsi parvenue à dominer l’ensemble de certaines filières utilisatrices de métaux rares dans les nouvelles technologies de l’énergie et du numérique. Jusque dans les années 1980, la France avait développé l’extraction du tungstène, du manganèse et du zinc et était devenue alors l’un des principaux pays producteurs d’antimoine et de germanium. Outre la richesse de son sous-sol en Bretagne et dans le Massif central et les Pyrénées, elle dispose de réserves exploitables dans certaines zones économiques maritimes exclusives (Polynésie française et Wallis-et-Futuna).

L’inquiétude américaine. La chute de l’URSS et la fin de la guerre froide ont incité les administrations américaines à privilégier les approvisionnements de métaux sur les marchés mondiaux moins onéreux, explique Emmanuel Hache. En conséquence, le nombre de mines métallifères actives est passé de 640 en 1991 à 278 en 2020. Entre 1991 et 2021, les productions nationales ont diminué dans diverses proportions : – 40 % pour le cuivre raffiné à partir de minerais ; – 39 % pour les minerais d’or ; – 18 % pour les minerais de fer ; – 13 % pour le zinc raffiné ; – 79 % pour l’aluminium primaire. En 2021, la production de métaux et de minerais métallifères aux États-Unis se répartit ainsi : minerais de cuivre, 35 % ; minerais d’or, 31 % ; minerais de fer, 13 % ; minerais de zinc, 7 % ; autres minerais, 14 %. Huit entreprises américaines figurent dans la liste des 50 premières compagnies minières du monde, classées par capitalisation boursière : Freeport-McMoran pour le cuivre (5ème rang mondial) ; Newmont pour l’or (7ème) ; Southern Copper pour le cuivre, le molybdène, l’argent et le zinc (9ème) ; Albemarle pour le lithium ; Cleveland-Cliffs pour le fer ; Alcoa pour la bauxite et l’alumine et plus grand producteur d’alumine après la Chine ; MP Materials pour les terres rares ; Hecla Mining pour l’or et l’argent et plus grand producteur d’argent des États-Unis. En 2021, le taux de dépendance extérieure des États-Unis dans la chaîne de production de l’aluminium s’établit à 75 % pour la bauxite importée surtout de la Jamaïque, 55 % pour l’alumine importé surtout du Brésil et 45 % pour l’aluminium importé surtout du Canada. La même année, le taux de dépendance des États-Unis aux importations de minerai et métaux varie de 25 % pour le lithium à 48 % pour le nickel, 75 % pour le cobalt et 100 % pour le graphite naturel, le manganèse, le rubidium, le strontium et le vanadium. La Chine satisfait plus de 50 % de la demande américaine pour plusieurs minerais et métaux (voir encadré). En septembre 2020, le président Donald Trump avait souligné la menace constituée par cette dépendance d’adversaires potentiels pour les besoins en métaux critiques. En février 2022, son successeur Joe Biden a durci la stratégie des États-Unis et défini des priorités : accroissement de la production nationale de minerais et de métaux primaires ; développement du potentiel de recyclage et de la récupération des métaux ; diversification des sources d’approvisionnement extérieurs auprès des pays alliés et partenaires des États-Unis. Pour compenser la dépendance de la Chine, la « diplomatie minière » se concentre sur le Canada, l’Union européenne, l’Australie et le Japon.

Le poids de la Chine. Selon Emmanuel Hache, les ressources dites « incontournables » de la Chine portent sur l’aluminium, le chrome, le cuivre, le fer et le nickel. Les ressources « avantageuses » incluent l’antimoine, l’étain, le tungstène et les terres rares. Sont considérés comme « stratégiques » pour les industries émergentes l’aluminium, l’antimoine, le cobalt, le lithium, le molybdène, les terres rares, le tungstène et le zirconium. Très dépendante des approvisionnements extérieurs, la Chine investit aussi directement à l’étranger dans les secteurs des minerais et métaux (voir encadré). Entre 2005 et 2013, elle a réparti le financement de projets surtout dans 9 pays : Australie, 33 % ; République démocratique du Congo (RDC), 6 % ; Russie, 5 % ; Pérou, 4 % ; Brésil 4 %, ; Iran, 4 % et Indonésie 3 %. Puis elle a modifié sa stratégie sur 9 pays entre 2014 et 2021 : Indonésie, 15 % ; Pérou, 12 % ; RDC, 8 % ; Canada, 6 % ; Guinée, 5 % ; Chili ; 5 % ; Australie, 4 %. La part du reste du monde a augmenté, passant de 41% à 45 %.

Loïc Salmon

Deux cartes de David Amsellem présentent la géopolitique des métaux. La première montre les principaux pays exportateurs de minerais vers les États-Unis pour plus de 50 % de la demande américaine : Chine pour l’antimoine, l’arsenic, le bismuth, le gallium, le germanium, le magnésium et les terres rares ; Canada, potasse et tellure (métalloïde argenté) ; Brésil, alumine et niobium ; Chili, rhénium ; Argentine, lithium ; Jamaïque, bauxite ; Mexique, strontium. La seconde carte indique les pays où la Chine investit dans des projets relatifs aux minerais et métaux : Indonésie pour l’acier, l’aluminium et autres minerais ; Malaisie, acier, aluminium et autres ; Singapour, acier ; Thaïlande, acier ; Viêt Nam, acier ; Laos, autres minerais ; Birmanie, acier ; Philippines, acier ; Australie, acier, cuivre, aluminium et autres ; Papouasie-Nouvelle-Guinée, acier et autres ; Bangladesh, acier ; Inde, acier et autres ; Iran, acier et autres ; Azerbaïdjan, acier ; Tadjikistan, aluminium ; Kazakhstan, cuivre, acier et autres ; Kirghizstan, autres ; Mongolie, acier ; Russie, acier, aluminium et autres ; Ukraine, acier ; Serbie, cuivre, acier et autres ; Bosnie, cuivre ; Grèce, aluminium ; France, aluminium ; Suisse, acier ; Allemagne, acier et aluminium ; Pays-Bas, autres ; Grande-Bretagne, acier et autres ; Algérie, acier ; Libéria, acier ; Sierra Leone, acier ; Guinée, aluminium et acier ; Mali, autres ; Ghana, autres ; Cameroun, acier ; Congo, cuivre et autres ; République démocratique du Congo, cuivre et autres ; Ouganda, cuivre et acier ; Tanzanie, autres ; Mozambique, autres ; Zimbabwe, acier et autres ; Namibie, autres ; Afrique du Sud, cuivre et autres ; Argentine, autres ; Bolivie, acier ; Guyana, aluminium et autres ; Venezuela, aluminium ; Pérou, cuivre et acier ; Équateur, cuivre ; Jamaïque, autres ; Mexique, autres ; Canada, cuivre, acier et autres ; États-Unis, cuivre.

Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique




Asie centrale : enjeu sécuritaire pour la Chine et la Russie

Depuis la prise du pouvoir des talibans en Afghanistan en août 2021, Chine et Russie renforcent leur présence en Asie centrale pour en limiter l’instabilité et y repousser l’influence de l’Occident.

C’est ce qui ressort de la note publiée le 3 mai 2022 à Paris par Anastasia Protassov, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

Instabilités internes. Outre la fragilité des régimes, surtout autocratiques et même dictatoriaux pour certains, les pays d’Asie centrale se caractérisent par une grande faiblesse économique, une corruption endémique, une composition ethnique complexe et une incapacité à affronter seuls des groupes armés terroristes. Ainsi du 2 au 11 janvier 2022, la hausse soudaine des prix du carburant au Kazakhstan a provoqué une grave crise sociale. Les manifestations dans la ville pétrolière de Janaozen se sont étendues à d’autres villes et ont dégénéré en émeutes. Après la démission de son gouvernement, le président Kassym-Jomart Tokaïev n’a pu reprendre le contrôle du pays qu’avec l’aide de l’Organisation du traité de sécurité collective. Celle-ci, créée en 2002 avec son siège à Moscou et à vocation politico-militaire, regroupe l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et la Russie. Par ailleurs, dans la perspective d’un « ordre international multipolaire » préconisé par Moscou et Pékin, l’Inde et le Pakistan ont rejoint, en 2017, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Celle-ci vise à stabiliser la région en luttant contre les mouvements fondamentalistes et séparatistes et en développant une coopération économique et commerciale, qui inclut développement et lutte contre la contrebande. Fondée en 2001 avec son siège à Pékin, elle regroupe la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et la Russie et, à titre d’observateurs, la Biélorussie l’Afghanistan, l’Iran et la Mongolie.

Intérêts communs russo-chinois. Depuis des années, Pékin et Moscou sont préoccupés par le risque de terrorisme en Asie centrale, le besoin de contenir l’instabilité émanant d’Afghanistan et la volonté de garder les Etats-Unis hors de la région. Cependant, tous deux voyaient la présence américaine en Afghanistan comme une moyen efficace de la lutte contre le terrorisme. Or avec le retrait progressif de l’Occident en 2014 et surtout en 2021, la perception de cette menace a changé et poussé Pékin et Moscou à renforcer leur action sécuritaire avec la participation des puissances régionales. La logique anti-occidentale et en particulier anti-américaine fait partie de leur coopération bilatérale. D’une façon générale, les élites russes ont toujours perçu l’ordre mondial à travers le prisme anti-occidental. Pour la Chine, la coopération interétatique apparaît comme essentielle au maintien de la stabilité dans le monde. Pour la Russie, la présence chinoise dans son voisinage proche ne se présente pas comme une ambition hégémonique en matière de sécurité, mais plutôt comme un renforcement. En effet, elle a pris conscience qu’elle ne peut assurer seule la sécurité dans une région aussi vaste que l’Asie centrale et propice à l’instabilité. Globalement depuis 2016, les relations bilatérales entre la Chine et les différents pays de la région se développent plus intensément qu’avec la Russie. Selon une division du travail tacite, Moscou apparaît comme le garant de la sécurité dans la région et Pékin comme le principal acteur économique.

Zone tampon pour la Chine. Conformément à la doctrine chinoise qui lie étroitement développement économique et stabilité sociale, celle de l’Asie centrale est indispensable à la réalisation du projet chinois des « Nouvelles Routes de la Soie » vers l’Europe. En outre, Pékin redoute que des militants séparatistes ouïghours installent des camps d’entraînement dans la région, après le retrait d’Afghanistan de l’OTAN en 2014. Par ailleurs, une attaque terroriste contre son ambassade à Bichkek (capitale du Tadjikistan) en 2016 l’a conduit à y renforcer la présence de sa Police armée du peuple, organisation paramilitaire, qui partage des informations et mène des exercices conjoints de lutte anti-terroristes avec les forces de sécurité locales. Selon un accord conclu la même année, la Chine finance la construction, l’entretien et le fonctionnement de 30 à 40 postes du côté tadjik de la frontière avec l’Afghanistan. En outre, elle a édifié un avant-poste, géré par les forces spéciales tadjikes, à proximité de la ville de Shaymak et à l’intersection de l’Est du Gorno-Badakhchan (Tadjikistan), du Nord-Est du Xinjiang (Chine) et du Badakhchan (Afghanistan). Puis, elle a apporté une contribution de 8,5 M$ à la construction d’un second à Vakhon en octobre 2021. Ces deux avant-postes, situés dans les montagnes du Pamir, surplombent le corridor du Wakhan, vallée de 350 km de long et de 13 km à 65 km de large. Ils permettent d’observer les différents passages et activités émanant d’Afghanistan vers la Chine. Des patrouilles conjointes des forces armées chinoises et tadjikes visent à éviter que ce corridor devienne une voie de sortie de trafics (armes, drogue et êtres humains) et d’activités déstabilisatrices à partir de l’Afghanistan. Des exercices conjoints de lutte anti-terroriste ont eu lieu en 2016, 2019 et 2021. Au cours des cinq dernières années, la Chine a assuré 18 % des livraisons d’armes dans la région, contre 1,5 % entre 2010 et 2014. En plus des achats et des dons directs, l’Ouzbékistan et le Turkménistan pratiquent le troc du pétrole et de ses dérivés contre des équipements militaires chinois. Ainsi l’Ouzbékistan a reçu des drones Wing Loong-I dès 2014, puis des systèmes de défense sol/air portatifs QW-18 en 2019. En 2020, le Tadjikistan a investi 80 M$ dans sa défense, contre 130 M$ pour le Kirghizistan et 10 Mds pour le Pakistan. La Chine est devenue le 2ème fournisseur d’armes au Turkménistan, après la Turquie et devant la Russie.

Prédominance de la Russie. Depuis la disparition de l’URSS (1991), la Russie reste le principal fournisseur d’armes du Kazakhstan pour environ 85 M$ entre 2014 et 2018 (5 M$ pour la Chine), du Kirghizistan pour 95 M$ (5 M$) et du Tadjikistan pour 88 M$ (10 M$). En 2019, l’ensemble de l’Asie centrale a importé pour 750 M$ d’armements russes, contre 400 M$ d’armements chinois. Outre ses propres bases au Kirghizistan et au Tadjikistan, la Russie conserve l’accès à des installations militaires de ces deux pays et au Kazakhstan, à savoir base de lancements spatiaux, stations radar et sites d’essais. Elle demeure la puissance qui organise le plus d’exercices conjoints dans la région, dans un cadre bilatéral ou via l’Organisation du traité de sécurité collective. Lors des émeutes au Kazakhstan en janvier 2022 (voir plus haut), elle avait rapidement envoyé 3.000 soldats, contre une dizaine pour chacun des autres pays membres. Par ailleurs, la Russie forme, en partie, plus de la moitié de l’armée kazakhe et 1.500 spécialistes tadjiks. Elle a repris récemment le programme de formation des officiers ouzbeks, suspendu en 2012. Toutefois, les Etats d’Asie centrale restent prudents vis-à-vis de Moscou, à cause de ses interventions en Géorgie et en Ukraine, et de Pékin, en raison de la répression contre les Ouïghours.

Loïc Salmon

Afghanistan : un sanctuaire néo-djihadiste très incertain

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Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes




Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations

La connaissance des fonds marins jusqu’à 6.000 m permettra à la France de mieux les connaître, en vue de garantir sa liberté d’action de ses forces, de protéger les zones d’intérêt national et, éventuellement, d’agir militairement.

Le 14 février 2022 à Paris, Florence Parly, ministre des Armées, et le général Thierry Burkhard, chef d’Etat-major des Armées (CEMA), ont présenté ce projet stratégique et sa feuille de route.

Les enjeux. La ministre a rappelé que, pour les besoins industriels, des drones et robots télé-opérés sont capables de mener des opérations militaires à plusieurs kilomètres de profondeur. La compétition dans les grands fonds marins résulte d’abord de la raréfaction des ressources terrestres en pétrole et gaz et métaux rares pour les technologies numériques, laquelle pousse à en rechercher au fond des mers. Il s’ensuit des tensions géopolitiques, notamment en mer de Chine méridionale et en Méditerranée. En outre, de grandes puissances militaires et les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), explorent les fonds marins avec une certaine ambivalence des objectifs, civils ou militaires, en raison de l’emploi de moyens à double usage. Enfin, le droit de la mer se trouve contourné par la conjugaison d’activités secrètes, commerciales, scientifiques et militaires, avec des actions au seuil de la conflictualité, difficiles à caractériser et attribuer. Par ailleurs, les 450 câbles sous-marins véhiculant 99 % des données numériques constituent des infrastructures sensibles que certaines nations pourraient surveiller ou dégrader. L’absence de surveillance incite tôt ou tard à piller ou contester. Selon Florence Parly, il s’agit de garantir la liberté d’action des armées, protéger les infrastructures sous-marines et faire peser une menace crédible sur les pays tentés de s’en prendre aux intérêts de la France, dans son espace maritime, ou de ses partenaires stratégiques. La doctrine dans ce domaine évoluera au gré des avancées technologiques et des préoccupations des pays alliés et de l’OTAN, conclut la ministre des Armées.

Les opérations. Face à la stratégie hybride d’actions difficilement attribuable, explique le CEMA, il faut pouvoir peser sur le rapport de force pour éviter le fait accompli. Cela implique d’anticiper et de faire connaître sa capacité à réagir de façon indépendante avec les ressources nécessaires. Les moyens de surveillance de la Marine nationale, de la surface à quelques centaines de mètres actuellement, seront portés à 6.000 m de profondeur. Le système de lutte anti-mines marine futur (SLAMF, voir plus loin) utilisera l’intelligence artificielle, les drones et les robots. En synergie avec la Direction générale de l’armement (DGA), le Service hydrographique et océanographique de la Marine (Shom) utilisera les données des sous-marins et des navires de surface pour améliorer la cartographie des fonds destinée aux forces navales. En 2023, la Marine nationale disposera d’une capacité d’exploration des grands fonds par le couple drone-robot. La future doctrine interarmées, interalliés et avec les industriels visera à : protéger les approches des eaux territoriales et les zones économiques exclusives (ZEE) ; maintenir la souveraineté dans les Outre-mer ; disposer de moyens projetables et aérotransportables pour renforcer la défense des côtes.

L’environnement. Selon le ministère des Armées, les sous-marins étrangers doivent naviguer en surface dans les eaux territoriales. Des entreprises étrangères peuvent poser des câbles et des pipelines dans les ZEE. Au-delà de 6.000 m de profondeur (17 % des fonds marins), la « zone hadale » se trouve dans l’obscurité totale et le froid. La pression de l’eau équivaut à 1 t/cm2. Les ondes acoustiques y passent, mais pas les ondes électromagnétiques. Les GAFAM financent 50 % des câbles de communication par internet. Les fonds marins intéressent également la Chine, la Russie, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie, l’Italie, l’Inde et le Japon. Dans son Plan d’investissement 2020-2030, la France prévoit 300 M€ pour mieux les connaître et les exploiter. Elle dispose du Shom, de l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) et de la capacité d’archéologie sous-marine. Elle coopère avec les pays étrangers pour l’échange d’informations et de technologie, en vue d’améliorer les moyens existants. Le ministère des Armées s’appuie sur les technologies civiles qui bénéficient d’investissements très importants. Un amiral assurera la coordination des actions dans ce domaine. A l’Etat-major des armées, un groupe de travail réunit des représentants du Shom, de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie, de la DGA et des services de renseignement. L’épave du sous-marin Minerve, disparu en Méditerranée en1968, a été retrouvée en 2019 en cinq jours à 2.350 m de profondeur par un navire norvégien de travaux sous-marins. En décembre 2021, un avion de chasse britannique F-35B, abîmé en Méditerranée, a été récupéré en trois semaines. Un F-35C américain, qui s’est écrasé en mer de Chine en janvier 2022, fait l’objet de recherches.

Les moyens techniques. La guerre des mines nécessite navires de surface, sonars remorqués robots télé-opérés et plongeurs démineurs et, demain, des drones de surface pilotés depuis la terre ou la mer et des drones sous-marins autonomes. Le bâtiment de guerre des mines prépare la mission et engage les moyens. Trois groupes de plongeurs démineurs (40-60 hommes), basés à Cherbourg, Brest et Toulon avec leur bâtiment base, peuvent agir jusqu’ à 80 m. Les sonars remorqués détectent, classifient et localisent les mines. Les robots télé-opérés les identifient et les neutralisent jusqu’à 150 m. Le centre de commandement traite les images par l’intelligence artificielle. Le SLAMF (système de lutte anti-mines futur) inclura des « bâtiments-mères » mettant en œuvre : un drone de surface pour envoyer des informations en temps réel ; un drone sous-marin pour des images haute résolution et multi-angles jusqu’à 300 m. La Marine nationale dispose du robot Ulisse qui descend jusqu’à 1.000 m et du robot Diomede jusqu’à 2.000 m. En 2023, le ministère des Armées devrait acquérir deux « couples robots-drones » civils, capables d’atteindre des profondeurs de 3.000 à 6.000 m. D’ici à 2030, La DGA et les industriels français auront développé des unités capables de très grandes précision et rapidité de transmission.

Loïc Salmon

Les fonds marins s’étendent sur 361 Mkm2 à une profondeur moyenne de 3.800 m. La connaissance métrique ne porte que sur 2 % de leur surface. Environ 75 % de ce fonds se situent à des profondeurs supérieures à 3.000 m. Des moyens d’intervention et de surveillance jusqu’à 6.000 m de fond permettront de les rendre accessibles à 97 %. Selon la Convention de Montego Bay en vigueur depuis 1994, la souveraineté des Etats, de la surface au sous-sol marin s’étend à 22,22 km (12 milles marins) et la zone économique exclusive (ZEE) à des fins d’exploitation à 370,4 km (200 milles) avec possibilité d’extension dans la continuité du plateau continental jusqu’à 500 km, après arbitrage international. Au-delà des ZEE, les eaux internationales sont définies comme le patrimoine commun de l’humanité.

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Afrique : golfe de Guinée, zone de coopération stratégique

Présence de Marines non africaines et montée en puissance des capacités navales des pays riverains assurent la liberté de la navigation dans le golfe de Guinée, espace riche, à risques et sujet à une instabilité politique endémique.

La situation dans cette zone a été présentée au cours de deux interventions à Paris : le 4 novembre 2021 devant la presse, par le vice-amiral d’escadre Olivier Lebas, préfet maritime et commandant de la zone et de l’arrondissement maritime Atlantique (CECLANT) ; le 24 novembre, par le contre-amiral Xavier Petit, en charge des opérations de la Marine, lors d’une conférence organisée par le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Intérêt international croissant. Outre la présence navale de la France par l’opération « Corymbe » depuis les années 1990, indique l’amiral Lebas, le golfe de Guinée est régulièrement fréquenté par des bâtiments militaires de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, de la Grande-Bretagne, du Danemark, du Brésil, des Etats-Unis et, récemment, de la Turquie et de la Russie. D’une superficie de 2,35 Mkm2, le golfe de Guinée se trouve en effet à la croisée des grandes routes maritimes et abrite d’importantes ressources pétrolières, halieutiques et minérales (voir encadré). Enjeu majeur pour l’Afrique de l’Ouest, la pêche illicite constitue la première menace de la zone. De plus, les actes de brigandage, dans les ports, et de piraterie, en haute mer, peuvent perturber la navigation commerciale et mettre en danger la vie des équipages et des passagers. Par ailleurs, le terrorisme, qui sévit dans le Nord, n’a aucun lien avec le brigandage et la piraterie des côtes. Les pirates s’équipent grâce aux recettes des trafics d’armes et de drogue et aux rançons versées par les armateurs. Surtout originaires du Nigeria, ils se replient jusqu’à 200 milles marins (370 km) vers le Sud, car l’adaptation de l’arsenal juridique à la piraterie réduit l’impunité et rend cette activité plus difficile. La coopération internationale doit permettre d’éradiquer cette menace.

Drogue, flux migratoires et piraterie. Selon l’amiral Petit, l’Afrique est devenue une zone de transit des narcotrafics de l’Amérique du Sud vers l’Europe et subit une forte consommation locale. Parti de Colombie, de Bolivie, du Pérou et du Brésil, le trafic de cocaïne circule par le Nigeria, le Bénin, le Togo, le Ghana, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Sénégal, le Mali, le Niger, la Mauritanie, l’Algérie et la Libye. Les saisies de cocaïne en mer sont passées de 3,3 t (157 kg pour l’Afrique de l’Ouest) en 2017 à 5,6 t (278 kg) en 2018 et 20 t (16 t) en 2019. Les flux migratoires de l’Afrique, qui déstabilisent les Etats locaux, ont été multipliés par huit en six ans. Même si 90 %, soit 7,6 millions de personnes en 2020, restent internes, ceux vers l’Europe augmentent globalement. Les flux par terre sont tombés de 11.624 personnes en 2015 à 1.535 en 2020, mais ceux par mer sont passés de 5.312 personnes en 2015 à 40.326 en 2020. Quoiqu’en décroissance, les actes de piraterie et de brigandage se poursuivent. Selon le MICA Center, 200 actes de piraterie et de brigandage ont été signalés dans le monde en 2020. Le nombre de navires piratés dans le golfe de Guinée se monte à 71 (35 % du total), à savoir 42 au Nigeria, 16 au Ghana et 13 au Bénin. En 2020, ont été signalés : 45 vols dans les ports ; 114 actes de piraterie (approches, attaques et navires piratés) ; 142 enlèvements en mer (90 % du total mondial). Les pirates, armés de fusils d’assaut AK47, modifient leur mode d’action selon les saisons et disposent de moyens de ravitaillement pour agir au large. Quoique violents, ils prennent vite la fuite. La sécurité maritime repose sur la stratégie commune de l’architecture interrégionale de Yaoundé de 2013.

Concentration des moyens de lutte. Dans le golfe de Guinée, la France dispose des deux entités militaires pour le soutien logistique des opérations « Barkhane » et « Takuba » (opération européenne) au Sahel, à savoir les Forces françaises en Côte d’Ivoire (950 militaires) et les Eléments français au Sénégal (400 militaires et civils). Sur le plan maritime, indique l’amiral Lebas, CECLANT déploie, selon les cas, un patrouilleur de haute mer, un porte-hélicoptères amphibie, une frégate de surveillance ou un avion de surveillance maritime Falcon 50 M basé à Dakar. Dans le cadre de « Corymbe », la Marine nationale aura effectué, en 2021, de 20 à 30 patrouilles opérationnelles dites « Sagne » avec des bâtiments de surface, et près de 50 avec le Falcon 50 M, en coopération avec les Marines riveraines et les centres nationaux des opérations maritimes. L’année 2021 aura donné lieu à 25 exercices : 1 GANO (Grand African Nemo) ; 2 African Nemo (plus restreints) ; 4 Euromarsec (exercices européens de sécurité maritime) ; 18 Passex (exercices navals bilatéraux). Pour l’analyse et l’évaluation de la situation sécuritaire maritime, les centres britannique UKMTO et français MICA Center mettent en œuvre, depuis 2016, le mécanisme de signalement et d’alerte « MDAT-GoG » au profit des navires marchands qui le souhaitent. Depuis 2015, la France organise un symposium annuel des chefs d’état-major des Marine du golfe de Guinée pour le partage des retours d’expérience et de bonnes pratiques. Elle soutient l’Institut de sécurité maritime interrégional d’Abidjan (Côte d’Ivoire) et l’Ecole nationale à vocation régionale de Tica (Guinée équatoriale). Le 10 juin 2021, avec la Côte d’Ivoire, elle a inauguré l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme. Avec l’Union européenne (UE), la France participe au mécanisme « Présences maritimes coordonnées » concernant les moyens navals déployés et les actions de coopération. Dans le cadre de l’Initiative européenne d’intervention, le Danemark a lancé, en 2020, un groupe de travail sur la coopération opérationnelle entre les pays européens impliqués dans la région, en dehors du cadre de la Politique de défense et de sécurité commune. Enfin, le forum international « G7++ Friends of the Gulf of Guinea », composé de l’UE et des 19 Etats riverains, met en œuvre la coordination des actions internationales dans la région. La France et le Ghana l’ont présidé en 2019, suivis des Etats-Unis et du Gabon en 2020 et de la Grande-Bretagne et du Sénégal en 2021.

Loïc Salmon

Les routes maritimes du golfe de Guinée acheminent 10 % de la production mondiale de marchandises, 15 % du pétrole et 30 % de l’uranium. Elles permettent 90 % des échanges des 19 Etats riverains par des trafics mêlant haute mer et cabotage sur 5.700 km de côtes. Le golfe de Guinée dispose de 4.000 milliards de m3 de réserve de gaz naturel et abrite environ 50 % de la production pétrolière du continent africain (10 % du total mondial), dont 40.000 barils/jour sont perdus à cause des actes illicites. Chaque année, la pêche se monte à 1 million de tonnes, dont 40 % proviennent de la pêche illicite représentant une perte 1,5 Md$ pour les Etats de la zone. Le golfe de Guinée abrite 80.000 ressortissants français (en progression de 5 % à 10 % depuis 2010) et 400.000 Européens, surtout des personnels des grandes entreprises des secteurs pétrolier, bancaire, des télécommunications et de l’audiovisuel. Y transitent 12 % du pétrole importé en France et 10 % à 12 % de celui destiné à l’Union européenne.

Afrique : exercice majeur sur la sécurité maritime régionale

Golfe de Guinée : sécurité et sûreté en mer et à terre

Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention