Asie-Pacifique : la France partenaire de sécurité

Présente sur les océans Indien et Pacifique où elle dispose de territoires et de ressortissants en nombre croissant, la France entend contribuer à la sécurité de la zone Asie-Pacifique, qui devrait réaliser plus du tiers du produit intérieur brut mondial en 2030.

En avril 2014, la Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense a rendu public un document sur ce sujet, élaboré en concertation avec le ministère des Affaires étrangères.

Contexte stratégique. Quelque 70 % des échanges de marchandises conteneurisées de l’Union européenne (UE) transitent par l’océan Indien. En 2020, 45 % du trafic mondial de conteneurs concerneront les échanges UE-Asie. Depuis 1990, les pays de la région augmentent leurs dépenses militaires et modernisent leurs outils militaires, avec des impacts sur l’équilibre des forces et la stabilité de la région. Ainsi, la Chine, l’Inde et le Pakistan disposent de l’arme nucléaire. La Corée du Nord, qui exerce des activités proliférantes d’armes de destruction massive, a déclaré son intention de se retirer du Traité de non-prolifération nucléaire. Face aux régimes communistes de la Chine, de la Corée du Nord et du Viêt Nam, les États-Unis maintiennent leurs traités d’alliance, datant de la guerre froide (1947-1989), avec la Corée du Sud, le Japon, les Philippines, l’Australie et la Thaïlande. Ils assurent une présence militaire en Corée du Sud, au Japon, à Singapour et dans les îles de Guam (Pacifique) et Diego Garcia (océan Indien). Parallèlement, des tensions s’aggravent entre alliés du même camp au sujet de territoires contestés, parfois inhabités mais riches en ressources naturelles. Ainsi, l’archipel des Kouriles du Sud, occupé par la Russie, est revendiqué par le Japon. L’île de Takeshima/Dokdo est revendiquée par la Corée du Sud et le Japon. Les îles Senkaku/Diaoyutai sont revendiquées par le Japon, la Chine et Taïwan… elle-même revendiquée par la Chine. Les îles Paracels, occupées par la Chine, sont revendiquées par le Viêt Nam. La Chine revendique l’ensemble de la mer de Chine du Sud. Les îles Sprateley sont revendiquées partiellement ou totalement par la Chine, Taïwan, le Viêt Nam, les Philippines, la Malaisie et Brunei. Le territoire indien d’Arunachal Pradesh est revendiqué par la Chine. Le territoire du Cachemire se trouve sous le contrôle de trois pays différents, qui s’en contestent la juridiction : la partie sous contrôle pakistanais est revendiquée par l’Inde ; celle sous contrôle indien est revendiquée par le Pakistan ; celle sous contrôle chinois est revendiquée par l’Inde. Enfin, une longue zone frontalière fait l’objet de négociations entre le Pakistan et l’Afghanistan.

Protection des intérêts français. Toute crise en Asie-Pacifique pourrait porter gravement atteinte aux intérêts commerciaux de la France, 5ème exportateur et 3ème investisseur mondial. D’abord, le nombre de ressortissants français dans les départements et territoires d’outre-mer atteint 500.000 personnes dans le Pacifique et plus de 1 million en océan Indien. En 2012, il a dépassé 120.000 personnes dans les pays d’Asie-Pacifique, soit presqu’autant que dans ceux d’Afrique subsaharienne. Ensuite, la France dispose de 11 Mkm2 de zone économique exclusive, soit la 2ème du monde après celle des États-Unis, dont 62 % dans le Pacifique et 24 % dans l’océan Indien. Les forces de défense et de sécurité prépositionnées assurent des missions de lutte contre les trafics illicites et de protection de l’environnement et des ressources halieutiques, minérales et énergétiques. Elles participent aux secours aux populations régionales lors de catastrophes naturelles (tsunamis et cyclones). La coopération bilatérale dans tous les domaines de la défense repose sur les 18 attachés de défense, accrédités dans la quasi-totalité des pays d’Asie, et les coopérants militaires permanents. Ce dispositif est renforcé par la trentaine d’attachés de sécurité intérieure présents dans 21 pays d’Asie. S’y ajoute le soutien des coopérants gendarmes et d’experts de police et de sécurité civile.

Coopération internationale. En tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la France assume des responsabilités internationales, qui dépassent le cadre de ses intérêts propres. En Asie-Pacifique, elle est signataire de plusieurs engagements politiques et de sécurité : traité de paix avec le Japon (1951) ; convention d’armistice en Corée (1953) ; traité de sécurité collective en Asie du Sud-Est (1954) ; traité d’amitié et de coopération en Asie du Sud-Est (1976). Sur le plan bilatéral, la France a conclu des partenariats stratégiques avec l’Inde, la Malaisie, Singapour et l’Australie. En outre, elle entretient un dialogue politico-militaire et des coopérations militaire et en matière d’armements, très variables selon les pays. Sont concernés : l’Afghanistan, le Cambodge, la Chine, la Corée du Sud, le Japon, l’Indonésie, la Nouvelle-Zélande, le Pakistan, les Philippines, la Thaïlande, le Viêt Nam et bientôt la Mongolie. Cette coopération de défense repose sur le partage de compétences dans les domaines de l’expertise, du conseil et de la formation. Conçue par les ministères des Affaires étrangères et de la Défense, elle s’inscrit dans la durée, porte sur la prévention et n’intervient pas en période de crise, mais se situe dans la sortie de crise. Une centaine de stagiaires des pays d’Asie ont été formés dans des institutions militaires françaises d’officiers en 2013. En outre, des missions d’experts français ont été conduites au profit des forces armées locales et un soutien est apporté à des centres de formation aux opérations de maintien de la paix. Par ailleurs, la France respecte les embargos sur les armes et autres mesures restrictives du Conseil de sécurité de l’ONU et du Conseil européen (niveau des chefs d’État et de gouvernements de l’UE). En Asie-Pacifique, cela s’applique à la Birmanie, la Chine, la Corée du Nord ainsi qu’aux entités et individus liés aux talibans et à l’organisation terroriste Al Qaïda. Enfin, la France a été engagée dans diverses opérations militaires et de maintien de la paix : Cambodge (1991-1993) ; golfe Arabo-Persique (1990-1991) ; Timor oriental (1999-2000) ; moyens navals déployés sur zone lors du tsunami de décembre 2004 ; Indonésie (2005) ; Afghanistan (depuis 2001) ; golfe d’Aden (depuis 2008).

Loïc Salmon

L’océan Indien : espace sous tension

Opération « Atalante » : bilan du commandement français

Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

Les forces armées dans le Pacifique, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française totalisent 2.500 personnels militaires et civils, 2 frégates de surveillance, 3 patrouilleurs, 4 avions de surveillance maritime, 4 avions de transport tactique et 6 hélicoptères pour des missions de protection et de sécurité et l’action de l’État en mer. Du golfe Arabo-Persique à celui d’Aden, les forces permanentes comptent 700 militaires et mettent en œuvre 6 avions de combat Rafale depuis les Émirats arabes unis. A Djibouti, sont stationnés 1.900 militaires, 7 avions Mirage-2000, 8 hélicoptères, 1 avion de transport et 2 bâtiments de soutien. Enfin, en océan Indien même, 700 marins à bord des bâtiments de combat sont engagés en permanence dans la lutte contre la piraterie et le terrorisme, avec le renfort occasionnel du groupe aéronaval avec le porte-avions Charles-de-Gaulle, d’un groupe amphibie ou d’un groupe de guerre des mines.




Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

La Chine veut tenir son rang international davantage par la négociation politique que par l’action militaire. Les efforts de modernisation de ses forces armées visent plutôt à s’affirmer comme puissance régionale face, notamment, à l’Inde et au Japon.

C’est ce qui ressort d’une table ronde organisée, le 19 mars 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y ont notamment participé : Pierre Picquart, docteur en géopolitique et géographie humaine (Université Paris 8) ; Patrick Michon, ingénieur civil spécialiste des questions industrielles de défense ; Emmanuel Puig, chercheur à la Délégation aux affaires stratégiques.

Action diplomatique. Selon Pierre Picquart, la vision géopolitique chinoise porte sur le développement économique et commercial du pays, sans alliance militaire ni guerre avec l’Occident. Le pays a connu une croissance extraordinaire jusqu’au ralentissement dû à la crise financière de 2008, suivi d’un plan de relance de plusieurs centaines de millions de dollars portant sur la diversification des activités et la recherche de la qualité des produits. La Chine n’est pas prête de peser comme grande puissance industrielle pour des raisons économiques, diplomatiques et de bien-être de sa population. Elle s’est fixée plusieurs défis à relever : modernisation des forces armées, développement de la technologie et conquête spatiale. Elle doit résoudre des difficultés internes et se familiariser avec les questions internationales. Pour protéger son territoire, s’enrichir, assurer ses approvisionnements de matières premières et de ressources énergétiques, elle mène une diplomatie multilatérale avec l’ensemble des pays de la planète. Le président chinois Xi Jinping se déplace en Asie-Pacifique, Amérique latine, Afrique et Europe et préconise des exercices militaires conjoints avec des petits pays. Par ailleurs, il a appelé l’Armée de libération nationale (APL) à se préparer au combat moderne. Première du monde en effectifs, elle sert surtout à rassurer la population et impressionner les pays voisins. La Chine fait valoir des droits historiques sur des îlots riches en ressources halieutiques et, éventuellement, pétrolières. Elle manifeste son nationalisme face au Japon et ne cache pas sa préoccupation  envers les États-Unis, qui envisagent de redéployer leurs forces armées en Asie… qu’elle considère comme son « pré carré » ! Pour contrer la posture hégémonique américaine, elle se rapproche de la Russie par son soutien au régime syrien. En outre, Pékin a fait savoir à Washington qu’une attaque contre l’Iran déboucherait sur une 3ème guerre mondiale. Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU avec droit de veto, elle est devenue un gros contributeur de « casques bleus » et s’implique au niveau régional.

Base industrielle et technologique de défense. L’armement équipe les armées et appuie la diplomatie, nécessaire pour faire passer des idées ou conclure des contrats, explique Patrick Michon. Après 1990, la Russie redevient le premier fournisseur de la Chine pour plusieurs raisons : embargo des pays  européens établi sous la pression américaine à la suite de la répression de la place Tien An Menn en 1989 ; besoin russe d’argent frais conduisant à des prix très compétitifs ; technologie russe très supérieure à la chinoise. Par ailleurs et à la même époque, Israël rompt ses relations avec Taïwan pour se positionner sur le marché chinois, dont profitent ses sociétés d’armement, y compris nationales. Parallèlement, les autorités chinoises détournent des technologies à usage civil et militaire, facilitent le retour en Chine de savants sino-américains et celui de Chinois d’outre mer travaillant dans des entreprises étrangères. Elles concluent aussi des contrats  avec des spécialistes étrangers, surtout russes, et, moyennant de confortables émoluments, invitent des experts retraités à prononcer des conférences ou même à venir travailler dans des entreprises chinoises pour les faire profiter de leur expérience. Patrick Michon met en garde contre la sous-estimation des réelles capacités technologiques chinoises : missile antinavire DF-21D « tueur de porte-avions » (mis en service en 2011) ; avion furtif J-20 de 5ème génération (2011) ; avion J-15 (2012), embarqué sur le porte-avions à tremplin Lioning, ex-Variag ukrainien destiné à l’origine à la Marine soviétique ; construction d’un second porte-avions entièrement chinois (annoncée en janvier 2014). Toutefois, les capacités navales actuelles de la Chine excluent tout affrontement avec la Marine américaine. En revanche, la stratégie dite du « collier de perles » est mise en œuvre jusqu’en océan Indien : port et aéroport dans l’île chinoise de Haïnan ; aéroport et station d’écoute dans l’île Woody (archipel des Paracels) ; facilités de surveillance électronique dans l’isthme de Kra en Malaisie ; facilités portuaires en Birmanie et au Sri Lanka ; base navale à Gwadar au Pakistan. Face à cette montée en puissance chinoise, l’Inde exige que ses matériels militaires commandés à l’étranger soient livrés avant 2025, date estimée du conflit qu’elle anticipe.

Perspectives stratégiques. Pékin a abandonné le scénario d’une reconquête militaire de Taïwan depuis 2005, au profit d’une solution politique à terme. La « sanctuarisation » du territoire chinois est assurée par la capacité nucléaire de frappe en second, les armes antisatellites et les missiles antimissiles balistiques. L’APL doit dorénavant réagir aux menaces transnationales : terrorisme, séparatisme ou indépendantisme (Tibet, Ouïgours). Elle doit sécuriser les voies maritimes, garantir la protection et l’évacuation de ressortissants, assurer la sécurité énergétique du pays et participer aux opérations de l’ONU. Selon Emmanuel Puig, elle est capable d’agir dans le cyberespace et l’espace, de mener une guerre locale et de conduire une opération en haute mer comme la lutte contre la piraterie en océan Indien, mais manque de véritable expérience opérationnelle. En 2012, elle a déployé des troupes au Sud-Soudan pour protéger des ingénieurs chinois, sans interposition entre les belligérants. En 2014, 500 soldats participent à la mission des Nations unies au Mali : génie, service de santé et unités de protection. Les autorités chinoises, qui souhaitent transformer l’APL en force de projection, s’intéressent beaucoup à l’opération française « Serval » au Mali. Mais elles ne devraient pas l’engager en opération extérieure avant une dizaine d’années, souligne Emmanuel Puig.

Loïc Salmon

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Conflits et armements : tendance à la stabilisation

L’océan Indien : espace sous tension

En mars 2014, la Chine a annoncé un budget militaire de 808,23 milliards de yuans (95,9 Md€), soit une hausse de 12,2 % en un an, après celles de 10,7 % en 2013 et de 11,2 % en 2012. En fait selon certains analystes, il serait en réalité deux fois plus élevé. L’Armée populaire de libération compte 2,3 millions de soldats, mais souffre de retards technologiques et son dernier engagement, malheureux, remonte à 1979 contre le Viêt Nam. L’effort financier à son égard inquiète d’autant plus les pays voisins, qu’il porte surtout sur le développement de la Marine et des capacités de projection extérieure. De leur côté, les États-Unis vont accroître leur présence militaire en Asie, afin de renforcer la sécurité des pays d’Asie orientale et du Sud-Est.




Enjeux de guerre : réfléchir à celle d’aujourd’hui et imaginer celle de demain

Les nouvelles menaces, aux approches directes, indirectes et globales, concernent la terre, la mer, l’air, l’espace et le cyberespace. En conséquence, la survie d’une société démocratique, soumise à son opinion publique toute puissante, repose sur sa capacité à conserver sa volonté de combattre.

Ces enjeux de guerre ont été présentés par les colonels Pierre-Joseph Givre et Nicolas Le Nen au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 avril 2014 à Paris, par l’Association IHEDN Paris Ile-de-France.

La conflictualité. Leur expérience sur le terrain leur a appris que la guerre n’est pas purement rationnelle. Aujourd’hui, la suprématie américaine dans les airs et sur mer « gèle » l’éventualité d’un affrontement direct entre puissances symétriques en termes de capacités militaires. Mais dans un conflit asymétrique, une part d’irrationnel entre dans le mécanisme de déclenchement. « L’asymétrie, c’est un char moderne contre un moudjahidine en baskets et armé d’une kalachnikov des années 1970 ». Ce champ asymétrique, où agit le terrorisme, constitue la principale vulnérabilité des pays occidentaux. « Il faut toujours inventer, car il n’y a pas de solution miracle ». Dans leur livre « Enjeux de guerre », les deux colonels examinent les relations internationales au prisme de trois sources de la guerre : la sphère de l’intérêt, celle de l’honneur et celle de la peur. La première, la plus rationnelle, influe sur les relations entre les États-Unis et l’Union européenne (UE), les pays européens entre eux, l’UE et la Russie et l’UE et la Chine. L’importance de l’honneur se fait plutôt sentir sur celles entre les États-Unis et la Russie, les États-Unis et la Chine, Israël et la Turquie, la Chine et l’Inde, la Chine et le Japon, La Chine et Taïwan, la Chine et les pays riverains de la mer de Chine. La peur exerce une influence sur celles entre l’UE et l’Iran, les États-Unis et l’Iran, la Corée du Nord et celle du Sud, Israël et les pays arabes, entre les pays d’Afrique subsaharienne et, enfin, inspire l’islamisme radical. Les risques de guerre les plus probables concernent les pays à l’intersection de ces trois sphères : Israël et l’Iran, l’Inde et le Pakistan. Selon les colonels Givre et Le Nen, la cyberguerre n’emportera pas la décision. Elle causera des dégâts matériels importants et restera limitée sans entraîner une « montée de la nation en armes »… et l’adversaire le sait ! Les centres vitaux des puissances nucléaires n’étant pas atteints, leur dissuasion s’applique. Actuellement, la situation en Ukraine, restreinte à la sphère de l’intérêt, reste au niveau rationnel de la tension diplomatique, mais avec une incertitude sur la montée aux extrêmes. En effet, la Russie ne partage pas la rationalité des pays de l’OTAN. Quant à son annexion de la Crimée, Moscou a senti l’absence de volonté de Washington d’intervenir. « On entre là dans le champ psychologique pour analyser les zones à risques ». D’après les deux colonels, l’emploi de l’arme nucléaire relève de « l’hyper-rationalité », le nationalisme de la légitimité territoriale et la peur constitue le moteur d’un conflit. L’incompréhension culturelle peut provoquer une accélération de la guerre ou une interprétation erronée des possibilités d’action de l’adversaire. Toutefois, les principes scientifiques et mécaniques d’un conflit s’appliquent partout. Dans un conflit asymétrique, l’adversaire tire sa force de son intelligence, face à une armée disposant de technologie, puissance de feu et mobilité supérieures.

La dimension politique. Le but de la guerre, soulignent les colonels Givre et Le Nen, consiste à arriver à une situation politique plus favorable qu’au départ. La victoire correspond à l’obtention de l’état final recherché, après le dernier coup de feu. Son ampleur sera toujours relative et non plus décisive. Le conflit asymétrique est un mode d’action, sur le terrain, d’enjeux politiques très différents que ce soit dans les Balkans, en Afrique ou en Afghanistan. Le stratège prussien Carl von Clausewitz (1780-1831) a théorisé une « trinité » politico-militaire : un régime autoritaire exerce la souveraineté politique et la légitimité de l’action militaire en s’appuyant sur une armée, issue du peuple. Ce modèle dure jusqu’à la défaite de l’armée allemande en 1918, qui entraîne la chute du régime impérial. Toutefois, il reste valide pendant la guerre du Golfe en 1991 et… en Syrie en 2014 ! Aujourd’hui, dans les États démocratiques, le peuple se trouve en position dominante par le biais de l’opinion publique et délègue la souveraineté politique au gouvernement et la légitimité de l’action militaire à l’armée. Dans un conflit asymétrique, leurs adversaires ont analysé leur structure sociale. Quand un soldat meurt au combat, la société toute entière est meurtrie dans sa chair. Le concept de zéro mort dans une guerre « chirurgicale », quoique rassurant, s’avère impossible à mettre en œuvre.

Les résultats. Il faut savoir terminer une guerre, mais pas n’importe comment. Les deux colonels recommandent d’abandonner le schéma valable jusqu’à la 2ème guerre mondiale, selon lequel le gagnant est celui qui a tué le plus de monde en face. Les engagements militaires américains au Viêt Nam (1954-1975) et en Irak (2003-2011) ne justifiaient plus des frappes sans discrimination, conception de la guerre totale en rupture avec les opinions publiques de l’époque. L’évolution politique d’une guerre reste peu perceptible par des soldats de 20 ans. Selon les deux colonels, ceux-ci se battent par cohésion de groupe, par la confiance donnée au chef direct, qui incite à continuer le métier militaire, et l’envie de connaître ses propres capacités en situation de guerre. De son côté, le chef tactique doit anticiper les conséquences de ses actes sur l’opinion publique de son pays. Il doit prendre en compte les échéances électorales, pour le soutien politique, et le succès tactique, pour le soutien moral du peuple, en vue d’une victoire stratégique. En Afghanistan (2001-2014), où le but de l’engagement de l’OTAN était d’éviter que le pays devienne un repaire de terroristes, la population a globalement accepté la coalition qui lui a apporté une aide humanitaire. Lors de l’opération « Serval » de la France au Mali (2013), le but était clair, l’adversaire identifié et plus proche par rapport à l’engagement en Afghanistan. La synthèse entre le but politique et le déploiement militaire a été réalisée avec succès, estiment les colonels Givre et Le Nen.

Loïc Salmon

La guerre : phénomène social et politique

La guerre : nécessité d’une cohérence militaire et politique

Défense et sécurité : complémentarité et responsabilités internationales

Les colonels Pierre-Joseph Givre et Nicolas Le Nen ont chacun commandé le  27ème Bataillon de chasseurs alpins, qui a été déployé sur divers théâtres d’opérations extérieurs. Le 18 novembre 2013, ils ont reçu le prix Edmond Fréville-Pierre Messmer de l’Académie des sciences morales et politiques pour leur ouvrage « Enjeux de guerre ». Fondée en 1795, supprimée en 1803 et rétablie en 1832, celle-ci est la plus ancienne institution française sur les sciences humaines et sociales : philosophie ; morale et sociologie ; législation, droit public et jurisprudence ; économie politique, statistiques et finances ; histoire et géographie ; section générale. Son rôle est de décrire scientifiquement la vie des hommes en société, afin de proposer les meilleures formes pour son gouvernement.




Armements : maintien des exportateurs traditionnels et émergence de nouveaux

Parmi les pays exportateurs d’armement, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne arrivent loin derrière les États-Unis et la Russie. La Chine et le Brésil se positionnent.

L’IRSEM et le SIPRI ont organisé, le 17 mars 2014 à Paris, une table ronde sur le marché mondial des armements. Y sont notamment intervenus : Aude-Emmanuelle Fleurant de l’IRSEM ; Louis-Marie Clouet de l’ISIT (École d’interprétariat) ; Emmanuel Puig du Centre Asia ; Yannick Quéau du GRIP (Groupe de recherche et d’infirmation sur la paix et la sécurité).

Prédominance des États-Unis. Les ventes d’armes sont mises au service de la politique étrangère des États-Unis… difficile à distinguer de leurs politiques économique et commerciale, explique Aude-Emmanuelle Fleurant. Après la crise économique de 2008, le gouvernement américain a révisé sa politique de défense : restrictions budgétaires ; nouvelle approche stratégique par un rééquilibrage vers l’Asie ; maintien de son avance technologique par des armements de nouvelle génération. Les entreprises américaines d’armement veulent conquérir 30 % du marché mondial et visent les pays du Moyen-Orient et de l’Asie/Océanie, en forte croissance. Entre 2007 et 2012, les achats des Émirats arabes unis ont représenté 26,7 % des exportations américaines d’armement au Moyen-Orient, celles de l’Irak 14,3 % et celles d’Israël 13 %. Pendant la même période, les acquisitions de la Corée du Sud ont atteint 27,3 % des ventes américaines en Asie/Océanie, celles de l’Australie 25 % et celles de Singapour 11,3 %. En outre, les États-Unis recherchent des partenaires privilégiés par des accords bilatéraux de recherche et développement. Le Canada est le premier partenaire depuis 25 ans, devant la Grande-Bretagne, dont les achats représentent 22,5 % du total des ventes américaines en Europe. Grâce au traité américano-australien de coopération commerciale de défense, les entreprises des deux pays peuvent échanger des données techniques sans licences et les compagnies australiennes ont davantage de facilités pour obtenir des contrats aux États-Unis. Afin de « contrôler moins pour contrôler mieux », les États-Unis accélèrent les processus d’exportation vers les pays dont les méthodes sont les plus semblables aux leurs. Enfin, ils vont doter leurs alliées les plus proches d’équipements les plus performants : missiles mer-sol balistiques Trident de nouvelle génération pour la Grande-Bretagne et drones pour l’Australie.

Stabilité de la Russie. La Russie conserve sa 2ème place mondiale grâce à son industrie aéronautique (avions, hélicoptères et moteurs), qui a représenté 51 % de ses exportations d’armement entre 2004 et 2013. Pour faciliter les exportations, indique Louis-Marie Clouet, le consortium OAK a regroupé en 2006 les constructeurs civils et militaires Sukhoï, Mig, Tupolev Illiouchine, Yakovlev, Beriev et Irkut. OAK développe certains projets civils avec des participations de pays occidentaux. Pendant la période 2004-2013, les principaux clients de la Russie ont été, avec des hauts et des bas, l’Inde, la Chine, le Viêt Nam, le Venezuela et l’Algérie. La Russie vend aussi des matériels sophistiqués à des pays africains qui n’ont pas la possibilité d’en acquérir en Occident, comme l’avion de chasse Sukhoï-30 à l’Ouganda. Avec près de 80 % de ses achats militaires dont un porte-avions et un sous-marin nucléaire d’attaque, l’Inde est le premier client de la Russie, dont elle finance une partie des projets de recherche et développement. Leur partenariat se maintient, car tous deux ont la même vision géostratégique et développent une nouvelle version de l’avion civil Sukhoï-A1. La Russie a beaucoup investi pour moderniser son industrie aéronautique et poursuivre ses ventes à la Chine, lesquelles ont chuté à partir de 2005. La Chine a en effet développé une copie du chasseur russe Sukhoï-27… qu’elle exporte ! Quoique concurrente de la Russie en Afrique, Amérique latine et Asie, elle continue de lui acheter des composants d’avion et des moteurs. Au Moyen-Orient, la Russie vend à la Syrie, mais ne parvient pas à percer dans les pays du Golfe. Enfin, au Brésil, le Sukhoï-30 n’a pu s’imposer devant le Gripen suédois, qui a remporté le marché.

La Chine en progression. Les exportations chinoises d’armement ont crû de 212 % entre 2004 et 2013, selon le SIPRI, et près de 75 % d’entre elles sont allées vers le Pakistan, le Bengladesh et la Birmanie. Elles correspondent d’abord à une logique diplomatique pour pérenniser des clients (Pakistan et pays africains) et les utiliser comme « démonstrateurs » des équipements chinois. La dimension politique entre en jeu pour l’approvisionnement en matières premières, notamment énergétiques, souligne Emmanuel Puig. Depuis la chute de Kadhafi, le gouvernement chinois craint que les systèmes antiaériens livrés à la Libye tombent entre les mains de séparatistes Ouïgours (musulmans). Les négociations commerciales incluent des compensations, comme la construction d’infrastructures publiques dans le pays client. Les matériels militaires n’entrant que pour 5-6 % dans leur chiffre d’affaires, les grandes entreprises d’État chinoises peuvent les exporter à perte, comme pour les systèmes anti-aériens à la Turquie (membre de l’OTAN). Elles rétablissent l’équilibre par des négociations bilatérales dans un autre domaine, comme l’exploitation d’une mine en Birmanie ou pour éviter une procédure d’appel d’offres. Une majorité des matériels est à finalité sécuritaire afin, notamment, de pénétrer le marché d’Asie centrale, monopole de la Russie, et celui de l’Amérique du Sud pour nouer des partenariats.

Le Brésil et l’Amérique du Sud. Entre 2004 et 2013, le Brésil a exporté des armements, surtout des avions Embraer et du matériel de surveillance du territoire, vers l’Angola, la Malaisie, l’Indonésie, le Chili, le Mexique et l’Équateur. Selon Yannick Quéau, les importations d’armes du continent sud-américain entre 2009 et 2013 sont venues surtout de l’Union européenne, puis de Russie, des États-Unis, d’Israël et de Chine. Les acquisitions sont destinées à développer les industries locales d’armement, qui coopèrent dans le cadre du Marché commun du Sud (Mercosur). A part une présence sur des « niches » porteuses à l’export, les industries d’armement demeurent orientées vers les besoins nationaux.

Loïc Salmon

L’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) travaille notamment sur les politiques de défense, les industries d’armement et l’économie de défense. L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) analyse les flux d’armements de et vers des pays ou régions, l’importance relative des pays exportateurs ou importateurs et celle des catégories de systèmes d’armes transférés. Selon le SIPRI, les dépenses militaires mondiales ont progressé de 34,7 % à 1.756 Md$ entre 2003 et 2012. Celles de l’Afrique ont augmenté de 85 %, celles de l’Asie et de l’Océanie de 62,9 %, celles du Moyen-Orient de 56,5 %, celles du continent américain de 34,4 % et celles du continent européen de 10,3 %.

Conflits et armements : tendance à la stabilisation

DGA, bilan 2013 : investir, innover, coopérer et exporter




Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations

La défense antimissiles balistiques (DAMB) est un outil défensif face aux armes de destruction massive, qui constituent une capacité crédible de projection de puissance à bas coût pour certains pays capables d’en fabriquer.

Le colonel (Air) Loïc Rullière, chef du bureau Prospective technologique et industrielle de la Délégation aux affaires stratégiques, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 6 mars 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’institut des hautes études de défense nationale.

Menaces concrètes. La prolifération balistique reste une préoccupation majeure de la communauté internationale. Toutefois, la Chine, l’Inde, la Russie et les États-Unis continuent de financer recherches et développements dans ce domaine. En outre, des échanges de technologie ont lieu entre pays proliférants ainsi que des ventes de matériels susceptibles d’entrer dans la composition d’un missile. La Chine a effectué le plus grand nombre de tirs de missiles depuis 2007. La Turquie, à la recherche d’une capacité spatiale, investit massivement dans les lanceurs, dont la technologie s’applique aux missiles. Déjà, les missiles de la Corée du Nord peuvent atteindre la Corée du Sud, le Japon, Taïwan et les bases américaines qui s’y trouvent. L’Iran développe des missiles à courte et moyenne portées, en vue d’actions régionales. Il ne menace pas encore les États-Unis, mais n’a pas besoin de missiles à longue portée pour atteindre les pays européens. Des acteurs non étatiques pourront bientôt intervenir. Ainsi, le mouvement chiite libanais Hezbollah et les groupuscules palestiniens disposent de roquettes de plus en plus lourdes. La Marine israélienne a intercepté récemment un cargo contenant des roquettes de 60 km de portée, capables de frapper au centre de l’État hébreu.

Défis opérationnels. Souvent mais pas uniquement porteurs d’armes de destruction massive (nucléaire, chimique, radiologique ou biologique), les missiles balistiques sont constitués de plusieurs étages pour augmenter leur portée, l’ogive contenant la charge militaire se séparant à partir de 600 km de la cible. Les types de propulsion possèdent des propriétés différentes. Le carburant liquide permet de contrôler la poussée et de faire varier la portée. Mais, son entreposage à température fixe exige de remplir les réservoirs du missile au dernier moment. Le carburant solide, plus facile à stocker, permet de transporter le missile dans son silo par camion, de le positionner et de le déplacer ailleurs après le tir. Pendant la guerre du Golfe (1991), les forces américaines ont rencontré des difficultés pour retrouver les bases de lancement des Scud irakiens. Les missiles balistiques à portées moyenne et intermédiaire visent les villes en raison de leur précision limitée par le manque de guidage terminal, technologiquement difficile aux vitesses de rentrée dans l’atmosphère, de l’ordre de plusieurs km/s. La possession de missiles à longue portée implique des étapes difficiles et incontournables : tête séparable ; séparation des étages ; aide à la pénétration ; ogives à têtes multiples à trajectoire unique sur une seule cible ; ogives à têtes multiples à trajectoires indépendantes, qui produisent le maximum d’effet sur des objectifs différents de la même zone.

Défis technologiques. Les trajectoires de ces missiles, situées en grande partie hors de l’atmosphère, sont prévisibles, principe sur lequel reposent les capacités d’interception, indique le colonel Rullière. La DAMB dite « passive » limite l’impact du missile, tandis que celle dite « active » l’empêche d’atteindre sa cible. La composante spatiale de la DAMB constitue l’alerte avancée pour déterminer le point de lancement et ainsi identifier l’agresseur. La détection, par infrarouge, de la chaleur dégagée par le missile permet de connaître l’axe et l’altitude de sa trajectoire, de préciser sa catégorie et localiser la région d’impact. Ensuite, les radars de très longue portée (5.000 km) à basses fréquences effectuent une recherche en « nappe », où chaque antenne regarde dans une direction donnée (« sectorisée ») pour affiner la zone d’impact et alerter les systèmes d’interception. Déplaçables et installés à proximité des pays « menaçants », ces radars aident à la contre-prolifération en reconstituant les données sur les caractéristiques des missiles. Les renseignements d’origine humaine permettent de savoir quels sont les pays capables de les munir de charges conventionnelles ou nucléaires. Le relais passe aux radars de veille et de trajectographie, qui portent jusqu’à 1.500 km et assurent une veille de 360 ° ou sectorisée. Les radars de conduite de tir prennent la main pour raccourcir le plus possible la chaîne d’engagement dans le temps, notamment dans les basses couches de l’atmosphère, où le trajet dure moins d’une minute. L’interception en dehors de l’atmosphère étant autorisée, le « véhicule tueur » va chercher le missile assaillant avec son radar auto-directeur, en vue d’un impact direct à 80-120 km d’altitude. Si l’interception échoue, le missile pourra aller n’importe où. En cas de succès, les débris s‘éparpilleront, causant peu de dégâts collatéraux sur l’immensité presque vide de l’Amérique du Nord protégée par le système NORAD, mais beaucoup plus sur le territoire européen, à forte densité de population. Russie, Chine, États-Unis et Israël disposent d’intercepteurs montés sur camions. Les  systèmes THAAD américain et Aster 30 franco-italien sont installés sur des navires.

Défis politiques. La DAMB coûte très cher, avec un taux de réussite de 50 % et un système de commandement et de contrôle (C2) étalé sur 4.000 km. « On ne pourra pas tout protéger, il faudra faire des choix sur certaines parties du territoire, l’une des grosses difficultés de l’OTAN », souligne le colonel Rullière. En fait, 88 % des missiles balistiques sont à courte portée pour exercer des menaces régionales. L’Union européenne investit donc dans la défense de théâtre pour protéger surtout les forces armées et moins les territoires. Les négociations entre l’OTAN et la Russie sont interrompues. Celle-ci cherche à obtenir un accord contraignant pour les États-Unis, qui ont pris une avance technologique et la maîtrise. Pour la France, indique le colonel, la DAMB reste un outil capable de faire face à une attaque simple et limitée. Elle complète la dissuasion, mais ne peut s’y substituer.

Loïc Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Les missiles balistiques stratégiques, dotés d’une charge non conventionnelle, jouent un rôle dissuasif par leur capacité à frapper les intérêts adverses sans réelle possibilité d’interception. Parmi les missiles à courte portée (jusqu’à 1.000 km), se trouvent les Iskander-E russes (vendus à l’exportation), Shaheen I pakistanais, Scud soviétiques et Pershing américains. Parmi les missiles à moyenne portée (1.000 à 3.000 km), figurent les Shahab-3 M et Ashura iraniens, Nodong-1 nord-coréens, Shaheen 2 pakistanais, Agni II indiens et Jericho-II israéliens. Parmi les missiles à portée intermédiaire (3.000 à 5.500 km), se trouvent les Agni III et IV indiens. Parmi les missiles à longue portée (5.500 à 13.000 km) figurent les Taepodong 2 nord-coréens et les Topol-M et SS-18 russes.




Europe de la défense : ça avance à petits pas

Dans un environnement international plus difficile, l’Union européenne (UE) peine à se focaliser sur sa défense, alors que les États-Unis se tournent vers l’Asie pour faire face à la Chine. Pourtant, des avancées sont possibles, à condition qu’elle s’en donne les moyens.

François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 23 janvier 2014 à Paris, par les associations « Forum du futur » et « Minerve EMST ».

Contexte international. L’Europe de la défense a été relancée lors du sommet franco-britannique de Saint-Malo en 1998, puis a connu deux coups d’arrêt : l’intervention de la Grande-Bretagne en Irak avec les États-Unis (2003) et le rejet du projet de constitution européenne par référendum populaire aux Pays-Bas et en France (2005). Toutefois, l’UE s’est engagée avec succès dans l’opération « Artémis » (2003) pour éviter un génocide au Congo. Avec l’opération « Atalante » de lutte contre la piraterie, elle affirme sa présence en océan indien depuis décembre 2008, aux côtés des Marines de la Russie, de la Chine, de la Corée du Sud, du Japon… et des États-Unis dans le cadre de l’OTAN. Par le traité de Lisbonne (2009), l’UE s’est dotée d’un Service d’action extérieure, dirigé par un haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et également vice-président de la Commission européenne. Cet outil, qui lui permet d’avoir une lecture commune d’une situation stratégique dans un endroit donné à un moment donné, assure une production d’analyses partagées, essentielles pour la sécurité. Ainsi, au Moyen-Orient, indique François Heisbourg, les révolutions arabes ont débouché sur l’incertitude, l’instabilité et la conflictualité. « En Libye, on est parti en guerre et en Syrie, on a failli partir en guerre ». Il ajoute que la guerre civile redémarre en Irak, que la situation en Arabie saoudite est sclérosée sur les plans social et politique et que la Russie s’affirme davantage. Au Mali, la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les États-Unis coopèrent en matière de renseignement (partage et fusion des données). La Chine, dont le produit intérieur brut a cumulé ceux de l’Allemagne et du Japon en 2013, et l’UE sont les premières partenaires commerciales l’une de l’autre. Il s’ensuit un risque de conflit politique et stratégique avec les États-Unis dans la région Asie-Pacifique, que l’UE gèrerait difficilement, du fait qu’elle dépend des États-Unis pour ses capacités militaires. Seule région du monde à dégager une croissance économique nulle en 7 ans, l’UE, a diminué ses dépenses de défense de 15 % depuis 2008, soit 30 Md€ de moins en 5 ans ! Or, par suite du plafonnement du budget de la défense aux États-Unis, les entreprises américaines d’armement, qui ont un besoin vital d’exporter, vont tenter d’absorber ce qui reste de l’industrie de défense dans l’UE, en commençant par les pays les plus faibles.

Intérêts nationaux. « La Grande-Bretagne s’intéresse à la défense, mais peu à l’Europe, l’Allemagne s’intéresse à l’Europe mais peu à la défense et la France ne sait à quel saint se vouer », estime François Heisbourg. Il rappelle qu’une grande partie de l’opinion publique britannique est passée de « l’euroscepticisme » à « l’europhobie ». Si la majorité actuelle est reconduite après les élections générales de 2015, elle organisera un référendum en 2017 sur l’appartenance du pays à l’UE. En conséquence, il n’y a guère de progrès à attendre sur la défense européenne de la part de la Grande-Bretagne. En outre en 2009-2010, par souci d’économies, celle-ci a sacrifié son aviation de patrouille maritime… composante qui s’est révélée indispensable en Libye en 2011. De son côté, l’Allemagne ne se détermine plus par rapport aux positions des autres pays dans les domaines militaire et international. Pendant la guerre froide, qu’elle vivait mal, elle ne s’engageait qu’au sein de l’OTAN et contre l’URSS. Après la chute du mur de Berlin en 1989, elle a participé à des opérations extérieures en coalition et sous drapeau de l’ONU : service de santé au Cambodge et en Somalie, puis troupes combattantes au Kosovo. Mais en 2003, elle s’est émancipée de la tutelle des États-Unis en refusant de participer à leur intervention en Irak. En revanche, elle a décidé d’envoyer en Afghanistan, sous l’égide de l’OTAN, un contingent qui s’y trouve encore 7 ans plus tard. Quoique ses régiments d’infanterie de marine soient intervenus souvent en Afrique subsaharienne, la France a sous-estimé les difficultés en Centrafrique par insuffisance de renseignement, indique François Heisbourg : «  Ce n’est plus l’efficacité des réseaux Foccart » (la « Françafrique ») et « la garde présidentielle n‘est plus gérée par le Service action de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) ». Aujourd’hui, il s’agit de « ne pas apparaître comme néocolonial ». Par ailleurs, tout en réduisant le format de ses armées, la France a préféré en conserver toutes les capacités plutôt que de perdre des savoir-faire : «  Un Rafale détruit plus de cibles à coup sûr que 1.000 bombardiers pendant la seconde guerre mondiale ». Désormais, les recherches porteront surtout sur la technologie de l’information, dont la capacité de traitement double tous les 18 mois.

Perspectives communautaires.

Le Commandement européen du transport aérien militaire fonctionne bien et permet de réaliser des économies substantielles. Mais, pendant l’intervention au Mali, l’Agence européenne de défense a pu mobiliser 50 avions de ravitaillement en vol… dont la plupart n’étaient pas certifiés pour ravitailler tous les types d’avions de l’UE ! En raison de l’urgence opérationnelle, il a fallu effectuer les certifications très rapidement, processus désormais systématique. Les directives européennes sur l’ouverture des marchés publics de la défense ont été transposées dans les droits nationaux des États membres, mais il reste des failles en matière de transfert de technologies, estime François Heisbourg. De plus, l’UE dispose d’une pléthore de moyens d’essais, héritage historique très onéreux, mais une rationalisation nécessiterait une mise de fonds très importante. Enfin, l’interopérabilité des drones européens implique une formation commune préalable des utilisateurs.

Loïc Salmon

Jean-Yves Le Drian : relancer l’Europe de la défense

Opération européenne « Atalante » : piraterie contenue en océan Indien

L’AED : vision stratégique, recherche et technologie

La Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), partie intégrante de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC), donne à l’Union européenne (UE) la possibilité d’utiliser des moyens civils et/ou militaires dans le but de prévenir des conflits et gérer les crises internationales. Composé d’ambassadeurs des États membres de l’UE, le Comité politique et de sécurité (COPS) assure le suivi de la situation internationale dans les domaines relevant de la PSDC et émet des propositions d’objectifs politiques et recommandations d’options stratégiques à l’intention du Conseil européen (chefs d’État et de gouvernement). Le Comité militaire (représentants permanents des chefs d’État-major) fournit au COPS des recommandations et avis sur toutes les questions militaires et évalue les options stratégiques de gestion des crises et de développement des capacités définies par l’État-major de l’UE, auquel il donne ses directives.




Le basculement océanique mondial

Le trafic maritime marchand mondial est passé de 550 Mt de marchandises en 1995 à 8 Mdt en 2008. La plaque arabique, longue de 2.000 km et large de 500 km, recèle près des trois quarts des réserves mondiales d’hydrocarbures et 40 % de la production mondiale de pétrole transitent par le détroit d’Ormuz.

Placé entre le golfe Persique et la mer Caspienne qu’il relie par des oléoducs, l’Iran se retrouve au centre géopolitique du monde, dont il est le 4ème producteur de pétrole et dépositaire de la 2ème réserve de gaz après la Russie. Par le détroit de Malacca, 50.000 navires transportent chaque année 30 % du commerce mondial et 80 % des importations pétrolières de la Chine et du Japon. A l’importance stratégique des canaux de Suez et de Panama, pourrait s’ajouter, à terme, celle du passage de l’Atlantique au Pacifique par le Nord-Est par suite du réchauffement climatique. La montée en puissance des marines de commerce s’est accompagnée de l’essor des flottes de guerre pour sécuriser ces axes maritimes, menacés par les trafics illicites et la piraterie. A la suite d’analyses géographiques, historiques et statistiques, les auteurs constatent que les anciennes puissances océaniques (Europe, États-Unis et Japon) ont réduit leur présence sur les mers, alors que les pays émergents (Chine, Inde et Brésil) augmentent la leur. A partir des années 1990 et afin de maîtriser la route maritime la reliant au golfe Persique, la Chine lance sa stratégie du « collier de perles » par la construction de bases navales en Birmanie, au Bangladesh, au Pakistan et au Sri-Lanka. Pour la contrer, les Etats-Unis ont renforcé leur base de Diego Garcia, dans l’archipel des Chagos au milieu de l’océan Indien, pour surveiller les zones sensibles et lutter contre le terrorisme. Ils considèrent en effet que l’Asie-Pacifique présente un risque d’embrasement  pour diverses raisons : poursuite du programme nucléaire nord-coréen ; non règlement du contentieux Chine/Taïwan ; montée de l’islamisme en Indonésie ; instabilité politique des Philippines ; brigandage maritime en mer de Chine méridionale. Le Japon modernise sa Marine pour contrôler les routes maritimes indispensables à sa sécurité et pallier la montée en puissance chinoise. Dans l’océan qui porte son nom, l’Inde développe sa Marine pour : bloquer les trafics d’armes et de stupéfiants ; protéger ses voies de navigation pour ses approvisionnements énergétiques et son commerce extérieur ; patrouiller dans sa zone économique exclusive de 2,3 Mkm2. Par ailleurs, la Russie cherche à monopoliser l’écoulement des exportations pétrolières des pays riverains de la mer Caspienne par son propre réseau d’oléoducs continentaux. Pour cela, elle a reconduit ses accords militaires avec l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kazakhstan et renforcé sa flotte en mer Caspienne. Les États-Unis ont alors lancé une coopération avec l’Azerbaïdjan, fourni une aide militaire à la Géorgie et un soutien financier à l’Arménie. De son côté, la Chine a conclu un accord de coopération avec le Kazakhstan. En Amérique latine, le Brésil développe sa Marine avec notamment l’aide de la France. Celle-ci, déjà présente à Djibouti, a construit une base navale à Abou Dhabi face à l’Iran, exemple qu’envisage de suivre la Grande-Bretagne dans le sultanat d’Oman !

Loïc Salmon

Chine, Iran, Russie : un nouvel empire mongol ?

Marine nationale : permanence, Opex et police en mer

Marine et Diplomatie

« Le basculement océanique mondial » par Olivier Chantriaux et Thomas Flichy de La Neuville. Éditions Lavauzelle, 150 pages.




Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

La France développe, en coopérations multiples, une capacité de surveillance de l’espace, de plus en plus menacé, pour y garantir sa liberté d’action et protéger ses intérêts et ses forces militaires déployées, tout en respectant ses engagements internationaux.

Le général de division aérienne Yves Arnaud, commandant le Commandement interarmées de l’espace, a fait le point sur la question au cours d’une conférence-débat organisée, le 17 décembre 2013 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Enjeu de puissance. Aujourd’hui, quelque 50 pays disposent d’une capacité spatiale par l’acquisition de satellites, sans posséder de lanceurs. « Google Earth » réalise des images satellites avec des résolutions inférieures à 50 cm… que peuvent éventuellement se procurer des organisations terroristes. L’espace est devenu un instrument de politique étrangère et un multiplicateur de forces militaires. Grâce au niveau élevé de ses ingénieurs et une volonté de soutien à l’industrie et la recherche, la France est la seule en Europe à mettre en œuvre une capacité spatiale complète : alerte avancée pour détecter le départ de missiles, navigation par satellites (système de positionnement Galileo) et lancement (Ariane Espace et Soyouz depuis la base de Kourou). Sa capacité autonome de situation lui donne son autonomie stratégique. La capacité spatiale permet de remplir les missions militaires. Le Livre blanc 2008 sur la défense et la sécurité nationale précise : « L’espace extra-atmosphérique est devenu un milieu aussi vital pour l’activité économique mondiale et la sécurité internationale que les milieux maritime, aérien et terrestre ». Sur le plan juridique, l’espace n’appartient à personne, mais le Traité de 1967 interdit d’y placer des armes de destruction massive. Toutefois, l’espace est devenu une zone de confrontation, où certains États ont déjà manifesté leur capacité d’agression. Ainsi, la Chine, qui a réalisé en quelques années des progrès remarquables dans le domaine spatial, a tiré en 2007 un missile sur un de ses satellites en orbite. L’année suivante, les États-Unis ont fait de même sur un satellite en orbite plus basse… démontrant ainsi leur propre capacité. Leur système de positionnement GPS, constitué d’une constellation de satellites en orbite à 20.400 km d’altitude, permet de prévoir les précisions de tir sur un théâtre donné. L’autorisation de tir de l’arme dépend en effet de la qualité du signal. En outre, le GPS fournit l’horloge de référence pour toutes les opérations bancaires dans le monde, dont le dysfonctionnement engendrerait un véritable chaos. Mais, leurs propres intérêts les obligent à en garantir l’accès aux services civils. Les petits satellites ont une orbite et une durée de vie inférieures aux gros satellites militaires, qui emportent de lourds moyens optiques performants. Ainsi, les satellites « Pleiades » français pèsent 980 kg et « Hélios » 4,2 t. Ils surveillent les zones où sont déployées les forces et renseignent les autorités politico-militaires. Les études des satellites post-Pleiades et post-Hélios commenceront en 2017.

Surveillance indispensable. Un débris de 1 cm2, qui se déplace dans l’espace à 7 km/s,  détruit un satellite de plusieurs tonnes. Le 10 février 2009, la collision entre le satellite américain « Iridium-33 » de téléphonie mobile et le satellite russe « Cosmos-2251 » a causé plusieurs milliers de débris d’une surface supérieure à 1 cm2 et dispersés sur des orbites de 250 km à 1.300 km. Ces « nuages » de débris menacent notamment les orbites des satellites français « Hélios » (observation optique) et « Elisa » (écoute électromagnétique pour la détection des radars). Une collision similaire polluerait, par une réaction en chaîne, la totalité des orbites basses. Actuellement, 30.000 débris en orbite basse sont « traçables ». Un satellite, dont l’orbite est modifiée, peut éviter une collision, mais au détriment de sa durée de vie. La redondance de ses appareils vitaux, placés à des endroits séparés, augmente sa capacité de survie. En outre, la rentrée d’un satellite dans l’atmosphère représente un risque pour les populations sur terre. Par ailleurs, la menace, intentionnelle et identifiée, contre un satellite en orbite constitue un acte de guerre. La surveillance de l’espace porte donc sur la détection des risques et menaces et la protection des satellites contre collisions et attaques. La France met en œuvre le radar « Graves » (grand réseau adapté à la veille spatiale), conçu pour détecter les objets en orbite de 400 km à 1.000 km, en suit environ 2.400. Les Etats-Unis, la Russie, la Chine et le Japon disposent des mêmes capacités. Les autres moyens français incluent les radars de trajectographie « SATAM » (centres d’essais et champs de tir) et « TIRA » (franco-allemand) et ceux du Monge, bâtiment d’essais et de mesures des tirs de missiles balistiques (dissuasion nucléaire). Les logiciels français « Ciborg » et américain « STK » analysent les données de « Graves ». Depuis 2012, le programme « Oscegeane » permet d’observer depuis la terre les satellites géostationnaires à 36.000 km d’altitude et de suivre les satellites d’écoute de communications.  C’est aussi à partir des données de « Graves » et des radars américains plus performants que le Centre national d’études spatiales élabore les risques de collision. Son centre opérationnel d’orbitographie détecte également des objets d’intérêt militaire en coordination avec le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes.

Coopérations incontournables. Les coopérations opérationnelle et de partage de données avec les États-Unis, diplomatiques au début, sont devenues commerciales. La confidentialité est de règle, car chaque pays connait les orbites fines des satellites de l’autre. Les satellites optiques français complètent les satellites radars allemands et italiens. Une observation optique donne une image réelle…quand le ciel est dégagé. Une observation radar est de moins bonne qualité, mais possible par tous les temps ! Toutefois, son interprétation est plus complexe que celle de l’image optique. Enfin, la coopération franco-allemande (armée de l’Air, CNES et centre allemand GSSAC) constitue le noyau du programme européen de surveillance de l’environnement spatial à l’horizon 2020 (« Galileo » et « Copernicus »).

Loïc Salmon

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Les « géocroiseurs » ou astéroïdes susceptibles de rencontrer la terre y causeraient des dégâts considérables. Les effets des rayons solaires peuvent perturber le fonctionnement ou même endommager les satellites. S’y ajoutent les millions de débris de toutes sortes dans l’espace (photo), dont la durée de vie varie de 6 mois à plus de 10.000 ans selon les orbites. Le Centre national d’études spatiales (CNES) et l’Agence spatiale européenne assurent la météorologie de l’espace. A ce titre, le CNES entretient des relations avec la Russie et la Chine. L’armée de l’Air surveille l’espace pour détecter les collisions possibles et les rentrées à risques dans l’atmosphère. Elle évalue aussi les menaces que représentent les survols de satellites adverses ou le rapprochement de satellites français d’intérêt militaire.




Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

Apprendre, comprendre et décider dans un environnement militaire complexe, évolutif et incertain. Tels sont les objectifs des officiers qui suivent le cursus de l’enseignement militaire supérieur, en vue d’occuper des responsabilités importantes d’état-major national ou multinational, puis de hautes fonctions militaires.

La Direction de l’enseignement militaire supérieur ne dispose pas de corps professoral intégré, mais s’appuie sur des intervenants extérieurs pour adapter le contenu de la formation. Elle entretient des relations avec des établissements civils de haut niveau : École des hautes études commerciales de Paris (HEC), École nationale d’administration, ISCPA (école supérieure des médias) et Institut des hautes études de défense nationale (rattaché au Premier ministre). Les orientations sont fixées par le chef d’État-major des armées, assisté des chefs d’état-major des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et de la Gendarmerie, des directeurs de l’Armement et des Services du commissariat, des essences et de santé des armées. L’enseignement militaire supérieur a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 27 novembre 2013 à l’École militaire à Paris, par son directeur, le général de corps d’armée Jean-Marc Duquesne. Y ont notamment participé le directeur de l’École de guerre, le contre-amiral Marc de Briançon, et celui du Centre des hautes études militaires, le général de brigade aérienne Bruno Maurice.

L’École de guerre, accessible uniquement par concours, dure une année universitaire et met l’accent sur l’enseignement tactique. Elle a remplacé le Collège interarmées de défense en 2011, en raison de l’évolution des conflits dans les Balkans et en Afghanistan, car « la guerre est revenue en tant que réalité », souligne le général Duquesne. Les officiers élèves apprennent à traiter de nombreuses informations multidisciplinaires, utiliser des techniques de pointe, travailler avec des gens de cultures différentes et innover pour anticiper le champ de bataille en état-major. Ils doivent réaliser une mutation intellectuelle pour passer de l’esprit d’exécutant à celui de décideur et préparer des hommes au combat. Ils sont mis en situation opérationnelle pour acquérir l’esprit interarmées et celui de synthèse, indispensable à toute prise de décision. L’enseignement interarmées porte sur : la planification et la conduite des opérations militaires ; le fonctionnement des chaînes décisionnelles nationales et multinationales dans un contexte interministériel ; la description de l’outil de défense et la compréhension des rouages de l’administration des armées ; la préparation au commandement. A l’issue de leur formation et avec une bonne connaissance de l’anglais opérationnel, les officiers brevetés doivent être aptes à : participer à la conception, la planification et la conduite des opérations interarmées dans un cadre national, multinational ou interallié ; exercer des responsabilités de commandement et de management au sein des unités, des états-majors de forces et des organismes de l’administration centrale du ministère de la Défense. Tout cela va de pair avec le développement de leur aptitude au « leadership » : capacité à fédérer les énergies autour d’une action collective. Il s’agit de travailler dans « l’esprit » et non dans la « lettre », explique le général Duquesne : « Un officier breveté a un devoir de contre argumentation avant l’ordre du chef. Mais après que l’ordre est tombé, il doit assumer ».

Le Centre des hautes études militaires (CHEM), dont les auditeurs sont désignés par le ministre de la Défense, dure de septembre à juin. Niveau d’enseignement militaire le plus élevé en France, il regroupe des colonels ou assimilés ayant cinq ans de grade, une bonne compétence professionnelle, une maturité émotionnelle et une « agilité intellectuelle ». Parmi les auditeurs de la session 2013-2014, les 2/3 viennent du commandement des opérations en Afghanistan, en Libye et au Mali, connaissent l’emploi des drones et ont des approches différentes du processus décisionnel. Tous suivent une formation de niveau politico-militaire et stratégique sur les domaines opérationnels, la préparation du futur, le management et l’organisation des armées et les aspects interministériels et internationaux de la défense et de la sécurité. Ils contribuent aussi à l’enrichissement des réflexions stratégiques. Les thèmes d’études donnent lieu à des travaux de synthèse sur des dossiers « brûlants », qui collent à la réalité et sont destinés à l’État-major des armées. La session est répartie en comités ou en groupes de travail au cours desquels les auditeurs partagent leurs expériences. Quel que soit leur parcours individuel, ils doivent acquérir la capacité de développer une vision stratégique et affirmer leurs convictions. « L’échange est important, souligne le général Maurice, on apprend individuellement mais on se construit collectivement ». Les auditeurs travaillent avec les stagiaires de l’École de guerre, pour créer un lien entre les générations d’officiers, et suivent le cursus complémentaire de l’Institut des hautes études de défense nationale (2/3 de civils). Ils effectuent également des voyages d’études, notamment à Mons (OTAN), Bruxelles (Union européenne), New York (ONU), Washington, Londres et Berlin. Les 2/3 des futurs officiers généraux seront passés par le CHEM, les autres ayant travaillé auprès des hautes autorités de l’État.

Le Centre de documentation de l’École militaire (CDEM) sert en priorité l’enseignement militaire supérieur et la recherche. Ses fonds comptent 10.000 volumes de monographies et documents de recherche (thèses, mémoires et congrès), 1.000 titres de périodiques et des ressources électroniques spécialisées ainsi que des manuscrits, imprimés, cartes et plans anciens du XVIème au XIXème siècle. Sur le plan international, le CDEM crée des partenariats avec des bibliothèques et centres de documentation similaires. Enfin, il s’ouvre largement au monde universitaire : la moitié de son lectorat ne relève pas du ministère de la Défense.

Loïc Salmon

Coalition 2012 : exercice majeur d’état-major à l’Ecole de guerre

A Paris, l’École militaire abrite 10 centres et instituts supérieurs relatifs à la défense, dont l’École de guerre (EG), le Centre des hautes études militaires (CHEM), le Centre de documentation de l’École militaire et l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Chaque année, l’EG accueille 300 stagiaires (âge moyen 36 ans) dont 100 étrangers. Les Français viennent des armées de Terre et de l’Air, de la Marine, de la Gendarmerie et de la Direction générale de l’armement. Le CHEM compte 25 auditeurs français (âge moyen 46 ans), issus de l’EG et des Services du commissariat et des essences des armées et membres de droit de l’IHEDN, ainsi que 6 étrangers. Il participe à des colloques avec ses homologues espagnol (CESEDEN), italien (CASD), portugais (IDN), américain (NWC) et britannique (RCDS). Enfin, dans le cadre du Traité de Lancaster House, un auditeur du CHEM suit le cours spécifique (4 mois) du HCSC (Higher Command and Staff Course) à Shrivenham en Grande-Bretagne.




Espionnage : de la réalité à la fiction par l’écriture

Les romans d’espionnage reposent sur du « vrai », à savoir l’expression de la vie quotidienne de ces hommes et femmes de l’ombre fiers de leur métier, mais soumis à la pression de résultats rapides que les décideurs exigent d’eux.

Trois auteurs au profil différent, dont deux anciens des Services de renseignement, en ont parlé au cours d’une conférence-débat organisée, le 30 octobre 2013 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Il s’agit de Bernard Besson (police), Paul Fauray (Commandement des opérations spéciales) et Pierre Boussel (presse).

Des gens peu ordinaires. En général, les personnels du renseignement ne connaissent rien les uns et des autres. Ils se croisent sans savoir s’ils se reverront plus tard. Leur capacité à observer, analyser et restituer leur donne une grande ouverture d’esprit et une créativité certaine. Par ailleurs, ils fréquentent des gens « peu fréquentables » et prennent des risques avec leurs informateurs avec qui ils créent des liens de confiance et parfois d’amitié, au nom de leur mission. Ils se sentent donc douloureusement seuls lorsque leurs supérieurs ne les soutiennent pas.  « Les Services de renseignement (SR) servent la République, rappelle Bernard Besson, si on ne leur dit rien, ils vont faire de la paperasse ». Mais en général, l’État sait ce qu’il veut. Les SR donnent des éléments pour l’aide à la décision. Les décideurs politiques leur posent des questions auxquelles ils répondent. Puis, de nouvelles interrogations surgissent. « La DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), souligne Pierre Boussel, c’est énormément de métiers, de compétences qui s’expriment dans des domaines précis ».  Son travail s’enrichit de la collaboration des SR alliés et de celle de simples citoyens, qui peuvent servir leur pays en détectant un « signal faible ». « En Opex (opération extérieure), indique Paul Fauray, le respect mutuel (entre SR) se manifeste avec les Russes, les Britanniques et les Danois, mais moins bien avec les Américains ».

Une dimension planétaire. Les États-Unis disposent de 16 SR, dont le dernier assure la coordination entre les autres. La NSA, cette agence qui n’existait pas officiellement, a été créée dans les années 1950 par le président Truman pour écouter le monde entier. Aujourd’hui, elle emploie 50.000 fonctionnaires qui accumulent des données sur des personnalités et des missions, les traduisent, les analysent et traitent dans une vision prospective à moyen et long termes. Le contre-terrorisme ne peut fonctionner que par les interceptions de communications et aucun dirigeant politique ne prendra le risque d’en exclure une. L’exploitation des « métadonnées » (tout ce qui s’échange sur les réseaux) permet de croiser des données sur des entreprises et des gens, en vue de déterminer des surveillances particulières et le profil d’individus ciblés. Quant aux fuites dans la presse d’informations confidentielles sur les ambassades et les SR américains par l’association Wikileaks, Bernard Besson estime que le secret existe de moins en moins et que la vitesse le remplace en efficacité. « La qualité de l’information dépend de l’ignorance en amont, dit-il, ce qui marche le mieux, c’est là où les gens se parlent ». De son côté, Paul Fauray juge irresponsable l’attitude de Wikileaks, car elle met en péril des agents, dont nul ne sait s’ils travaillent encore sur le terrain : « Ces gens sont exposés et vont risquer leur vie ».

Des approches particulières. Les trois auteurs s’accordent sur l’important travail de recherche que demande l’écriture d’un roman d’espionnage. Selon Bernard Besson, la NSA est toujours citée dans les romans où les enjeux sont économiques et Wikileaks donne une vision américaine de la France, source d’informations pour un romancier. Quant à lui, il ne relate pas les affaires qu’il a traitées. Il invente des personnages qui pensent comme les gens du monde du renseignement. Quoique ses récits soient de pure fiction, leurs contextes correspondent aux grands cadres géostratégiques. Le roman d’espionnage se présente comme une opportunité de mettre en scène des hommes et des femmes, tenus au devoir de réserve de la neutralité républicaine, et de leur faire dire ce qu’ils ont sur le cœur. Les Français n’ont pas la culture du renseignement, qui renvoie à des périodes douloureuses de leur Histoire (l’Affaire Dreyfus et l’Occupation). En revanche, les Américains, les Britanniques, les Israéliens et les Chinois sont plus alertes dans ce domaine et font spontanément du renseignement d’ambiance au cours de leurs voyages à l’étranger. Pierre Boussel a commencé par écrire des romans d’aventures inspirés de son expérience de reporter. Il a rencontré des gens du monde du renseignement, dont il apprécie la connaissance des langues étrangères, le regard qu’ils portent sur le monde et les qualités humaines. L’important dans un roman d’espionnage, estime-t-il, n’est pas le « factuel » des événements, mais le « ressenti » des personnages. Il insiste sur la « temporalité ». Il veut savoir « comment le combattant se conçoit dans un temps politique ou théologique ». Alors que les romans américains jouent sur « une hystérie du temps où tout est très rapide », il préfère prendre le temps de faire sentir la vie des gens de l’ombre pour toucher un grand public. De son côté, Paul Fauray rappelle que le premier roman d’espionnage date de 1898 et fait intervenir la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. « Tout colle à la politique du moment », avec un cadre enchanteur, un sous-marin et une femme fatale, bref les ingrédients qui feront plus tard le succès des romans de Ian Fleming (« James Bond »). Auditeur d’une session nationale de l’Institut des hautes études de défense nationale, il y a trouvé des liens communs avec le renseignement : de la géopolitique, des problèmes stratégiques et une grille de lecture de l’actualité internationale. L’approche transversale et la présence de gens de terrain du renseignement parmi les auditeurs permettent de faire de la prospective, à savoir la réflexion à six mois ou un an. Mais quid du personnel de ce monde de l’ombre dans tout ça ? Un personnage de son dernier roman lance cyniquement à un collègue amer : « Vous n’êtes qu’un de ces pions qui évitent qu’on se foute sur la gueule » !

Loïc Salmon

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Auteur de « Les confessions de l’ombre », Pierre Boussel (à gauche) est journaliste à « Radio Méditerranée Internationale », station de radio bilingue (français et arabe) à capitaux marocains (51 %) et français (49 %). Il affirme n’avoir jamais travaillé pour la Direction générale de la sécurité extérieure. Auteur de « Le partage des terres », Bernard Besson (au milieu) est contrôleur général honoraire de police. Ancien des Renseignements généraux et de la Direction de la sûreté du territoire, il est aujourd’hui consultant en intelligence économique. Auteur de « La bombe des mollahs », Paul Fauray (à droite) est officier et haut fonctionnaire. Médecin de Marine et ancien élève de l’École nationale d’administration, il a servi au Commandement des opérations spéciales. Aujourd’hui, il apporte à l’État-major des armées son expertise sur le monde arabe, le terrorisme et le nucléaire.