Renseignement et littérature : un filon pour les écrivains

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Le « monde du renseignement » (militaire, diplomatique et économique) intéresse d’abord l’Etat pour des raisons de sécurité nationale. Mais pas seulement. En effet, son mystère et la possibilité d’en lever une partie alimentent une littérature abondante et qui dure.

Les services de renseignements en profitent indirectement, car les lecteurs contribuent à les faire vivre par leurs impôts ! Les auteurs, qui ne doivent surtout pas être ennuyeux, écrivent des « contes de fée pour adultes » ou des « romans noirs » (qui finissent mal), en rendant la fiction la plus « « vraie » possible pour l’intégrer dans l’Histoire en train de se faire.

En vue de faire la part du mythe et de la réalité, l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale a organisé une table ronde sur ce sujet, le 13 octobre 2011 à Paris. Elle a invité quatre auteurs à succès : le contrôleur général de police honoraire Bernard Besson, expert en intelligence économique ; le romancier et scénariste D.O.A. (pseudonyme), qui a déjà obtenu deux grands prix en 2004 et 2007 ; l’historienne Claudine Monteil (nom de plume, car diplomate de carrière), qui a commencé une série de romans à suspense et connaît bien le milieu scientifique ; l’éditeur et ancien journaliste à France-Soir Gérard de Villiers, auteur bien connu de la longue série des « S.A.S. » qui remonte à 1965 !

Où trouvent-ils l’inspiration ? D’abord, ils lisent les journaux, regardent la télévision, rencontrent du monde. Ensuite, les « bonnes » personnes leur présentent des gens du renseignement de tous bords… qui aiment parler de leur métier. A force de les fréquenter, les auteurs comprennent leurs réactions et imaginent les récits les plus réalistes. Sinon, leurs livres ne seraient pas lus.

Comment procèdent-ils ? D’abord ils rédigent un plan détaillé : l’un des auteurs en a préparé un de 201 pages pour un livre qui devait en compter 700. L’essentiel consiste à recouper l’information collectée, l’analyser et en extraire ce qui semble intéressant. Cela prend du temps : un seul livre peut nécessiter la lecture de 10.000 pages imprimées, le visionnage de 300 heures de vidéos et 400 heures d’entretiens afin de cerner le sujet. La biographie complète de chaque personnage induit son comportement, mais pas toujours, avec des conséquences sur la narration ultérieure. Des parties romancées et de l’érotisme de temps en temps servent à rendre l’histoire plus vivante. Les déplacements, éventuellement professionnels, à l’étranger permettent de rencontrer des journalistes locaux et, éventuellement, de profiter des informations et de la logistique (interprète et voiture) du bureau de l’Agence France-Presse sur place. Un important travail en amont de préparation des contacts facilite la rencontre du maximum de gens dans le temps le plus court possible, même si, en fin de compte, deux ou trois personnes « idoines » suffisent.

Quelles sont leurs opinions sur les professionnels du renseignement ? Les relations entre le politique, le judiciaire et le renseignement constituent un problème récurrent. Où est la place des professionnels du renseignement ? Ils ont besoin de connaître les enjeux pour lesquels ils se battent. Ils font, dans l’ombre, un travail de fourmi pour la France où, contrairement aux pays anglo-saxons et d’Extrême-Orient, la culture du renseignement n’est pas répandue. Les auteurs de romans d’espionnage, qui  ont des amis dans les « services », ne veulent pas dévoiler des choses qui pourraient gêner leur pays. En outre, leur métier n’est pas de se mettre à la place des professionnels. En revanche, les scientifiques se croisent souvent dans le monde du renseignement. Créatifs tout au long de leur vie, ils échangent beaucoup d’informations entre eux, au-delà des frontières et sont très solidaires. Ainsi, pendant la guerre froide, ceux de l’Ouest ont aidé certains de leurs confrères de l’Est en difficulté. Là où il y a du talent comme à Princeton (Etats-Unis), pépinière de prix Nobel et de médailles Fields (équivalent du Nobel pour les mathématiques), il y a du renseignement, car les recherches mathématiques sont aussi utilisables à des fins militaires. De leur côté, les diplomates peuvent faire passer, avec finesse et efficacité, une menace pour éviter la guerre. L’un des buts du renseignement est d’anticiper ce qui risque de se passer demain ou après-demain sur les plans diplomatique, économique et même culturel. Ainsi dans le cas du terrorisme islamiste, Al Qaïda pense en termes de guerre de religion face à des Etats laïcs et technocratiques, pour qui les vies humaines doivent être préservées. Le « métier » du renseignement consiste à transformer l’information en connaissance par l’analyse, au moyen de logiciels et de méthodes de travail. Pour distinguer le vrai du faux, il convient de se poser les bonnes questions et d’échanger des renseignements en temps réel, tout en conservant un certain cloisonnement par sécurité. Bref, un service de renseignement doit être une intelligence collective avec un chef charismatique.

L’objectif d’un auteur de romans d’espionnage consiste à faire comprendre tout cela à ses lecteurs… sans faire un cours didactique !

Loïc Salmon

L’écrivain britannique Ian Fleming (1908-1964) a créé le personnage de James Bond, l’agent secret le plus célèbre du monde. Son père, député du parti Conservateur, a été tué sur le front français pendant la première guerre mondiale. Après le collège d’Eton et l’académie militaire de Sandhurst, Ian Fleming étudie à l’université de Munich et à celle de Genève. Il travaille d’abord comme journaliste à l’agence de presse Reuters, puis comme agent de change. En 1938, il est recruté comme officier par le directeur du Renseignement naval britannique. Pendant la deuxième guerre mondiale, il conçoit un plan pour capturer le code « Enigma » de la Marine allemande…qui ne fut jamais exécuté. L’expérience ainsi acquise, un stage dans une école pour agents secrets au Canada et son amitié avec un membre du M.I.6 (service britannique de renseignements extérieurs) l’ont inspiré pour écrire et publier, à partir de 1953, les aventures en 14 volumes de l’agent 007, héros de la guerre froide.

 

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