Ukraine : hégémonie navale russe en mer Noire

Malgré la perte d’un navire ancien, la Russie conserve un potentiel naval élevé, qu’elle a renforcé en mer Noire. Après une pause opérationnelle, ses forces terrestres ont repris l’offensive contre l’armée ukrainienne.

Le 3 juin 2022 à Paris, un officier supérieur a présenté à la presse l’étendue du volet naval de la guerre en Ukraine. De son côté, l’Etat-major des armées (EMA) a publié l’évolution du champ de bataille au 8 juin 2022.

Situation sur terre et sur mer. La carte de l’EMA présente : en rouge, la zone sous contrôle militaire russe ; en stries rouges, les gains territoriaux russes. Sur le front Nord, l’artillerie russe procède à des tirs dans la région de Sumy (1). Sur le front Est, les forces russes contrôlent la quasi-totalité des rives Est de la rivière Donetsk (2). Les forces russes progressent dans la ville de Severodonetsk (3). Sur le front Sud, la contre-offensive des forces ukrainiennes s’est arrêtée au Nord de Kherson (4). La Russie contrôle totalement la mer d’Azov. Des mines flottantes à orin (câble relié à un bloc lesté), défensives, ont été aperçues en mer Noire. Faciles à mouiller la nuit, elles protègent la côte ukrainienne d’une approche amphibie russe. Fin février, la Turquie a interdit le franchissement des détroits des Dardanelles et du Bosphore, voies d’accès à la mer Noire, à tous les navires militaires, sauf ceux des pays riverains, et procède à des reconnaissances aériennes. Les bâtiments russes basés à l’Île aux Serpents surveillent les plates-formes pétrolières, pour assurer les flux logistiques, et aussi l’activité du port d’Odessa. Ce dernier dispose de capacités d’entreposage et de manutention de cargaisons, notamment de céréales, dix fois supérieures à celles des ports roumains. Aucune attaque n’a été constatée contre le trafic marchand depuis deux mois.

Forces navales russes. Le dernier navire militaire ukrainien s’étant sabordé en février 2022, la Marine russe, qui a basé 50 navires à Sébastopol (Crimée), dispose du choix de l’action en mer Noire. Depuis l’automne 2021, Elle y concentre ses forces en rapatriant des navires déployés dans les océans Indien et Atlantique, en mer Baltique et mer du Nord et au large de la Syrie (2 sous-marins). Aucune opération de débarquement n’a encore été entreprise, en raison de la résistance ukrainienne et de l’insuffisance des capacités anti-aériennes et amphibies russes. L’absence de pont pour hélicoptères handicape une opération combinée avec des unités terrestres. Toutefois, les reconnaissances aériennes à partir de la Crimée permettent une coordination air/mer plus performante. Les sous-marins nucléaires d’attaque peuvent tirer des missiles contre la terre. En termes de nombre d’unités, d’expérience des équipages et d’interopérabilité entre les Marines de ses membres, l’OTAN surpasse la Marine russe…qui conserve un potentiel de nuisance. Outre son savoir-faire en grands croiseurs à propulsion nucléaire, elle possède une flotte sous-marine techniquement égale à celle de l’OTAN, de nombreux patrouilleurs, vedettes et unités de soutien (gros remorqueurs civils).

Capacités françaises de surveillance. La Marine française surveille la flotte russe en permanence, y compris par le pistage des sous-marins. Outre les renseignements par satellites, elle bénéficie du contrôle naval volontaire des navires marchands, qui informent le MICA Center. Sous l’égide de l’OTAN, une frégate patrouille en Méditerranée orientale et une autre en Baltique. Enfin, le groupe aéronaval se déplace en fonction du contexte opérationnel.

Loïc Salmon

Ukraine : stabilisation du front, défense sol/air française en Roumanie, vers une adhésion à l’OTAN des Suède et Finlande

Ukraine : risques nucléaire, biologique et chimique

Marine nationale : « Clemenceau 22 », la TF 473 en Méditerranée




Armée de Terre : comment faire la guerre autrement

La guerre asymétrique et la conflictualité au-dessous du seuil du conflit de haute intensité, par des Etats en compétition, modifient les modes d’action des forces terrestres, élaborés par la réflexion opérationnelle et l’innovation stratégique.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 10 février 2022 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Y sont notamment intervenus : le général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le général de brigade Ivan Martin, commandant l’Ecole d’infanterie et ancien attaché de Défense à Moscou (2018-2021) ; le professeur Pierre Pahlavi, Collège royal des forces canadiennes ; le général de brigade Eran Ortal, directeur du Dado Center (études interdisciplinaires des forces armées israéliennes) ; le général de brigade Joseph Hilbert, directeur de la formation de la 7ème Armée américaine.

La France. Plusieurs tendances lourdes caractérisent la conflictualité aujourd’hui, estime le général Schill. D’abord, la révolution numérique transforme les sociétés et fournit un arsenal de combat dans le cyber et l’espace extra-atmosphérique. L’armée de Terre doit pouvoir agir jusqu’à l’affrontement militaire direct, quel que soit le degré d’intensité. En raison de la confusion entre le front et l’arrière tactique, opératif et stratégique, tout engagement militaire aura des conséquences sur la logistique et le substrat national. La course aux armements produit un nivellement par le bas. L’accélération de leur développement et la facilité de leur acquisition permettent à de petits groupes d’affronter ou de contourner des armées nationales. La Chine, la Russie et l’Iran ont décidé d’inclure la puissance économique dans le domaine militaire pour remettre en cause l’équilibre issu de la seconde guerre mondiale, avec le risque d’un affrontement majeur. S’y ajoutent les Etats faillis, le terrorisme et les déséquilibres démographique et climatique. Les pays compétiteurs de la France, à savoir des adversaires potentiels, pratiquent la contestation par des actions violentes ou non. Grâce à une appréciation autonome de la situation, la France peut intervenir de façon limitée avec ses forces spéciales et son dispositif « Guépard » d’alerte permanente. Elle peut jouer le rôle de nation-cadre dans une coalition OTAN, de niveau européen ou ad hoc, grâce à un poste de commandement de corps d’armée avec sa capacité d’appui et de soutien et une division lourde. A l’avenir, la prévention et l’influence permettront de répondre, plutôt en Afrique, à un Etat en compétition ou en contestation, et de contribuer à la stabilisation, la construction sur le long terme et l’accompagnement. La Task Force européenne Takuba le fait au Sahel, alors que les sociétés militaires privées, type Wagner (russe), créent des déséquilibres destructeurs.

La Russie. Héritière de l’URSS qui n’a pas été vaincue militairement, la Russie lutte contre le modèle occidental susceptible de supprimer le statu quo, souligne le général Martin. Or la géopolitique de l’OTAN remet en cause son droit de regard sur le glacis constitué par les pays de l’ex-URSS. La Russie pratique une diplomatie de l’ambiguïté pour altérer la capacité d’analyse et la prise de décision de l’adversaire. Face à des crises, elle agit militairement en cas d’absence de solution politique. Elle reconstruit ses capacités militaires pour durer, face à une menace hypothétique à ses frontières, et se projeter au-delà. Depuis 1990, elle modernise sa défense sol-air (missiles hypersoniques et laser) pour se prémunir d’une agression extérieure. Ses forces terrestres accroissent leur puissance de feu et leur capacité d’action dans la profondeur. Ses forces navales défendent ses approches maritimes et effectuent des démonstrations de force en Europe. La Russie se ménage un espace de manœuvre et d’action dans tout le spectre, sous le seuil de la guerre nucléaire et du déclenchement de l’article 5 de l’OTAN (assistance mutuelle en cas d’agression). Elle compte sur les technologies de pointe pour surprendre l’adversaire et lui imposer son tempo pour le paralyser.

L’Iran. Pays à majorité chiite dans un environnement régional sunnite et arabe, l’Iran a l’impression d’être toujours attaqué, souligne le professeur Pahlavi. Pour préserver son indépendance contre toute ingérence ou menace de l’étranger, il ne peut compter que sur lui-même, en raison de l’affaiblissement de ses capacités militaires, consécutif à l’embargo sur les armes, et de son isolement diplomatique. Pour exporter son idéologie, il se constitue une zone tampon régionale et cible les faiblesses sociétales de l’Occident. Il développe tous les outils disponibles, notamment les cyberattaques, la manipulation de l’information et un programme balistique. Il se tourne vers les approches indirectes et hybrides pour éviter le combat frontal. La nostalgie de l’antique empire Perse, exprimée dès la seconde moitié du XXème siècle, se manifeste par son désir de reconnaissance sur la scène mondiale aux côtés de l’Europe et des Etats-Unis. La stratégie aux facettes multiples de l’Iran converge vers celles de la Chine et de la Russie, dont il se rapproche. Trop lier son destin aux leurs risque de porter atteinte à sa souveraineté.

Israël. Depuis les années 1980, Tsahal (forces armées israéliennes) a recouru à la puissance de feu à longue portée contre ses ennemis avec des résultats satisfaisants, mais cela ne suffit plus, explique le général Ortal. En effet, l’Iran, de plus en plus présent dans la région, leur en fournit, leur permettant ainsi de développer leur propre capacité offensive et leur donnant une liberté d’action. Cette dynamique d’échanges de tirs conduit Israël à une posture de défense anti-aérienne et limite sa capacité de manœuvre pour se protéger. Grâce à ses capteurs et ses réseaux, Tsahal doit pouvoir découvrir un ennemi qui se cache, intercepter ses projectiles, puis détruire ses lance-roquettes. Les opérations futures combineront rapidité et manœuvre dans la profondeur du territoire adverse.

Les Etats-Unis. Selon le général Hilbert, depuis l’effondrement du monde binaire de la guerre froide (1947-1991), le domaine de la conflictualité inclut l’espace, l’air, le cyber, la mer, la terre et le monde souterrain, dans des environnements de compétition, de crise et de conflit armé. Dans une compétition coûteuse en ressources financières, humaines et technologiques, il convient d’accroître l’interopérabilité des systèmes entre pays alliés et partenaires, grâce à des formations et des entraînements communs. De plus, il faut développer une capacité dissuasive de projection des forces terrestres, capables de déséquilibrer rapidement l’adversaire potentiel. En cas de de crise, il faut garder l’ascendant sur lui dans tous les domaines de la conflictualité pour lui faire comprenne que ses intérêts sont en jeu et que les Etats-Unis ne se battront plus jamais seuls. En outre, ils procéderaient à des tirs de précision dans les zones dont l’accès leur serait interdit. Si la situation évolue vers un conflit armé, la supériorité technologique et la prise rapide décision devraient permettre de l’emporter.

Loïc Salmon

Armée de Terre : prête dans un contexte stratégique incertain

Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza

Iran : Covid-19, sanctions américaines et ambiguïtés sur le nucléaire militaire




Ukraine : stabilisation du front, défense sol/air française en Roumanie, vers une adhésion à l’OTAN des Suède et Finlande

Les forces armées russes contrôlent l’Est et le Sud de l’Ukraine. La France fournit un système sol/air Mamba à la Roumanie. Suède et Finlande décident d’adhérer à l’OTAN. La Belgique va acheter 9 canons Caesar à longue portée.

L’Etat-major des armées (EMA) a présenté la situation au 25 mai 2022 (voir carte). Le 19 mai à Paris, il a annoncé le renforcement de la mission « Aigle », déployée en Roumanie. Le 15 mai, la Suède a déposé une demande d’adhésion à l’OTAN et la Finlande le 16 mai. Elles renoncent ainsi à leur neutralité traditionnelle, la première depuis 1814 et la seconde depuis 1948.

Le conflit sur le terrain. La carte de l’EMA présente : en rouge, la zone sous contrôle militaire russe ; en stries rouges, les gains territoriaux russes. Sur le front Est, les forces armées russes tiennent fermement leurs positions au Nord et à l’Est de Kharkiv. En outre, les forces armées ukrainiennes auraient transféré une partie de leurs troupes dans l’Est du Donbass, afin de s’opposer à l’avancée des unités russes (1). Par ailleurs la ville de Lyman subit toujours d’importants tirs d’artillerie, prélude probable à l’assaut russe (2).

La mission « Aigle » renforcée. En 2007, la France a conclu un partenariat stratégique avec la Roumanie, notamment dans la défense sol/air. Le 16 mai 2022, elle y a installé le système Mamba et un centre de management de la défense dans la 3ème dimension. Mis en œuvre par une centaine de militaires de l’armée de l’Air et de l’Espace, le Mamba assure une bulle de protection au profit des forces opérant dans la zone de couverture. Via une liaison de données tactiques, il est connecté et intégré au système de défense aérienne roumain et à celui de l’OTAN. Le Mamba est équipé de 8 missiles Aster 30 montés sur camions. L’Aster 30 compte deux étages et présente les caractéristiques suivantes : vitesse mach 4,5 (5.556 km/h) en 3,5 secondes ; portée supérieure à 100 km ; longueur, 4,90 m ; poids 465 kg. Dans le cadre de la mission « Aigle », des unités françaises ont été déployées en Roumanie le 26 février 202,2 soit deux jours après le déclenchement de l’attaque de la Russie contre l’Ukraine. La France assure le commandement du bataillon d’alerte de la force de réaction rapide de l’OTAN, déployé en urgence à cette occasion. Depuis le 1er mai, ce bataillon multinational, qui inclut une compagnie d’infanterie belge, constitue le « Battle Group forward presence » (BG FP), dont la France est nation-cadre. Basé à terme à Cincu, (centre de la Roumanie), le BG FP intégrera une compagnie belge ou néerlandaise en alternance. En outre, l’OTAN a déployé trois autres bataillons en Slovaquie, Hongrie et Bulgarie pour la défense du flanc oriental de l’Europe.

Des canons Caesar pour la Belgique. Le partenariat stratégique « CaMo » entre la France et la Belgique est entré en vigueur en 2019. Selon le ministère des Armées, la Belgique va acquérir 9 systèmes d’artillerie sol/sol Caesar de 155 mm, montés sur camions et d’une portée de 4,5 km à plus de 50 km. Ces systèmes info-valorisés, livrables en 2027, compléteront la chaîne d’artillerie belge, à savoir les Griffon véhicules d’observations d’artillerie et les Griffon engins poste de commandement, déjà commandés. Le contrat d’acquisition, qui sera notifié dans les prochaines semaines, sera piloté par la Direction générale de l’armement française et la Direction générale des ressources matérielles belge. Le CaMo prévoit des entraînements communs et une formation intégrée entre unités de combat françaises et belges.

Loïc Salmon

Ukraine : risques nucléaire, biologique et chimique

Ukraine : conflit reconfiguré et vu d’Asie et du Moyen-Orient

Baltique : Suède et Finlande, de la neutralité à l’engagement




Ukraine : risques nucléaire, biologique et chimique

Menace d’emploi de l’arme nucléaire et risques d’ordres chimique et biologique en Ukraine, quoique réels, font partie de la rhétorique guerrière de la Russie.

En conséquence, le bataillon franco-belge déployé en Roumanie dans le cadre de la mission « Aigle » se prépare à ces scénarios, comme l’a indiqué l’Etat-major des armées (EMA) le 28 avril 2022 à Paris. De son côté, la Fondation pour la recherche stratégique a organisé une conférence-débat sur ces sujets, le 20 avril à Paris, avec Emmanuelle Maitre, chargée de recherche, et Elisande Nexon, maître de recherche.

La mission « Aigle ». Le bataillon d’alerte de la force de réaction rapide de l’OTAN, composé de 500 Français et 200 Belges, participe au renforcement de la posture dissuasive, défensive et non agressive sur le front oriental de l’Europe. La mission « Aigle » a été lancée le 28 février 2022, rappelle le colonel Pascal Ianni, porte-parole de l’EMA. Le bataillon s’entraîne aux gestes et au savoir-faire en cas d’attaques NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) avec des instructeurs du 2ème Régiment de dragons. La formation au combat en atmosphère viciée inclut l’étude des instruments de détection des risques, des protocoles de protection individuelle et des techniques d’attaques ennemies pour les contrer.

L’ombre du nucléaire. La mise en alerte des forces nucléaires russes par le président Vladimir Poutine dès le 27 février, soit trois jours après le déclenchement de l’attaque contre l’Ukraine, a été précédée d’avertissements réguliers de la part des dirigeants russes. Selon Emmanuelle Maitre, la Russie rappelle son statut de puissance nucléaire pour mener des opérations conventionnelles. Elle utilise la peur d’une escalade du conflit vers une confrontation nucléaire, afin de se protéger d’un niveau trop élevé d’intervention de l’Occident. Dans les années 1990 après son indépendance vis-à-vis de l’URSS, l’Ukraine a rétrocédé à la Russie 2.500 armes nucléaires tactiques et 1.000 ogives nucléaires de missiles intercontinentaux. Ses dirigeants avaient renoncé à la possession de l’arme nucléaire en raison de son coût prohibitif, du manque d’infrastructures pour la maintenir en condition opérationnelle et de l’absence de doctrine pour la justifier. En contrepartie, l’Ukraine a bénéficié d’une aide financière et du mémorandum de Budapest (1994), selon lequel les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie s’engagent à respecter sa neutralité et son indépendance. Cet accord, mis à mal par l’annexion de la Crimée en 2014, est remis en cause par le conflit. Selon sa doctrine, la Russie n’utilisera ses armes nucléaires que pour défendre son existence. Les récentes déclarations du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov devraient donc écarter la menace de leur emploi rapide en Ukraine.

Le biologique et le chimique. Depuis 2015, la Russie présente comme « américains » les laboratoires de recherches biologiques et chimiques situés en Ukraine. Depuis les années 2000, les Etats-Unis leur apportent un soutien financier pour éviter leurs contributions à des programmes à vocation offensive et pour renforcer les capacités mondiales de lutte contre les épidémies. Toutefois, les bombardements pourraient endommager leurs infrastructures et libérer accidentellement des produits chimiques dans l’atmosphère. L’interruption de l’alimentation électrique des congélateurs de cellules souches pourrait provoquer une contamination des personnels puis la propagation de maladies infectieuses.

Loïc Salmon

Ukraine : le volet français de la défense du flanc Est de l’Europe

Russie : perception et premier bilan de la guerre en Ukraine

Ukraine : sous-estimations stratégiques de la Russie




Russie : perception et premier bilan de la guerre en Ukraine

« L’opération militaire spéciale » en Ukraine, dont le soutien populaire diminue, souligne le retard de la modernisation de l’armée de Terre par rapport à l’armée de l’Air et la Marine.

Elle a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 20 avril 2022 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont intervenus Isabelle Facon, directrice adjointe de la FRS et Vincent Tourret, chargé de recherche à la FRS.

L’opinion publique. La Russie n’a jamais accepté les « révolutions de couleurs » (soulèvements populaires pacifiques « rose » en Géorgie en 2003 et « orange » en Ukraine en 2004), rappelle Isabelle Facon. Moscou considère l’Ukraine comme un Etat artificiel et admet difficilement son indépendance depuis 1990. Dans la cadre du retour de la Russie au centre des relations internationales, sa population a commencé par soutenir son intervention en Ukraine à 81 % et son dirigeant Vladimir Poutine à 83 %. Mais après les manifestations d’opposants à la guerre, qualifiés par ce dernier de «5ème colonne » et de « traîtres », les pressions au nom de l’intérêt national se sont accrues sur les médias, qui pratiquent l’autocensure sur les violences sur le terrain. Après environ deux mois de guerre, les sociologues russes estiment que 25 % des personnes interrogées veulent la poursuivre jusqu’à la capitulation de l’Ukraine et 29 % souhaitent l’arrêter sous conditions, à savoir la reconnaissance par l’Ukraine de l’annexion de la Crimée et de l’indépendance des Républiques du Donbass (Donets et Lougansk) et sa renonciation à adhérer à l’OTAN. Depuis 2014, la Russie se considère en guerre contre une Ukraine manipulée par l’Occident et où ses soldats meurent pour une cause juste. Le Kremlin estime que l’économie russe va s’adapter aux sanctions internationales et instrumentalise les boycotts sportifs, scientifiques et culturels comme une coalition. Quant à la mise à l’écart de Vladimir Poutine, les experts russes soulignent l’absence de tradition putschiste en Russie. En 1991, les forces armées avaient soutenu le président russe Boris Eltsine contre la tentative de coup d’Etat des ultra-conservateurs.

Les carences militaires. Moscou a commis une erreur sur la réalité de la situation en Ukraine, souligne Vincent Tourret. Les troupes engagées, peu préparées, comptent beaucoup de conscrits et subissent des pertes importantes. L’armée de Terre, qui dispose de peu de sous-officiers, a connu une réduction drastique du nombre d’officiers. L’Etat-major général se trouve débordé, car la mise en service de systèmes d’information et d’aides au commandement performants a pris du retard. Les officiers supérieurs doivent gérer des unités sans coordination. Le dispositif de 160.000 hommes s’avère sous-dimensionné pour faciliter la transition vers un pouvoir prorusse à Kiev. La Russie a dejà déployé 80 % de ses forces terrestres disponibles, insuffisantes pour occuper le territoire ukrainien mais capables d’exercer une pression maximale sur le Donbass. Par ailleurs, la modernisation de l’artillerie terrestre n’a pas été prise en compte lors de la réforme des armées russes de 2010, qui a privilégié l’armée de l’Air, la Marine et les troupes aéroportées, en vue de frappes de précision et d’actions en profondeur. Celles-ci, dirigées contre les aéroports et les structures de commandement, visent à réduire les dommages collatéraux et les capacités de contre-offensive. L’évaluation de la situation en Ukraine a conduit à déclencher une « guerre locale » par une « opération militaire spéciale », comme l’intervention en Syrie (depuis 2015).

Loïc Salmon

Ukraine : conflit reconfiguré et vu d’Asie et du Moyen-Orient

Ukraine : sous-estimations stratégiques de la Russie

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

 




Ukraine : conflit reconfiguré et vu d’Asie et du Moyen-Orient

Après environ deux mois de combats, « l’opération militaire spéciale » russe en Ukraine se recentre sur l’Est et le Sud. Peu de pays d’Asie la condamnent, tandis que ceux du Moyen-Orient restent prudents dans leurs réactions.

L’Etat-major des armées (EMA) à Paris a présenté les opérations en Ukraine au 18 avril 2022. Lors d’une table ronde organisée, le 20 avril à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégiques (FRS), Antoine Bondaz, chargé de recherche, a expliqué comment les pays d’Asie voient la guerre en Ukraine. En outre, Agnès Levallois, maître de recherche, et Georges Clementz, assistant de recherche, ont rédigé une note, publiée le 22 mars à Paris par la FRS, sur l’ambivalence des pays du Moyen-Orient face à la guerre.

Recentrage sur le Donbass. Les troupes russes ont mis fin à leur tentative d’encerclement de Kiev. Toutefois, elles ont élargi leurs gains territoriaux au Nord de la Crimée et à l’Ouest du Donbass (stries rouges sur la carte), en vue de verrouiller l’accès à la mer d’Azov. L’EMA a présenté la situation au 54ème jour du conflit. Sur le front Nord et Ouest, les bombardements russes se poursuivent dans la périphérie de Kiev et à proximité de Lviv (1). Sur le front Est, les bombardements russes continuent dans les secteurs du Donbass et des combats se déroulent dans la région d Severodonetsk (2). Dans la ville de Marioupol, des combats ont lieu autour des dernières poches de résistance ukrainiennes (3). Sur le front Sud, des combats se déroulent dans la région de Zaporizhia (4).

Perceptions variées en Asie. La Chine n’a guère laissé entendre un rôle possible de médiation dans le conflit russo-ukrainien, indique Antoine Bondaz. Elle n’a pas condamné la Russie et se refuse à parler de guerre, d’invasion ou de violation de la souveraineté de l’Ukraine. Elle n’apporte pas de soutien économique massif à la Russie, mais hésite à prendre des sanctions économiques contre elle, notamment concernant la plateforme interbancaire Swift. En 2013, l’Ukraine a conclu un accord avec la Chine portant sur la vente de céréales (30 % de la consommation chinoise de maïs), mais veut éviter qu’elle constitue des stocks trop importants au détriment d’autres pays qui rencontrent des difficultés alimentaires. La Chine partage avec la Russie les mêmes éléments de langage pour critiquer les Etats-Unis depuis 1990, les accusant d’être à l’origine de la pandémie du SRAS par la fuite de produits biologiques d’un laboratoire ou leur reprochant la situation des droits de l’Homme dans leurs prisons. Quoique très dépendante de la Russie en matière d’armement, l’Inde ne veut pas être apparentée au groupe de pays prorusses et s’est contentée, avant la Chine, de mettre en avant la protection des ressortissants ukrainiens. Le Japon a rapidement apporté son soutien à l’Ukraine et accepté d’accueillir une vingtaine de réfugiés ukrainiens. Il a adopté une position plus ferme que lors de l’annexion de la Crimée en 2014, qualifiant cette fois-ci le comportement russe d’inacceptable. En matière d’armement nucléaire, la guerre en Ukraine aura des conséquences stratégiques pour le Japon vis-à-vis de la Russie et de la fiabilité de son alliance avec les Etats-Unis. En raison des enjeux énergétiques (importations de pétrole) et économiques avec la Russie, la Corée du Sud n’a pris que peu de sanctions à son égard. Par ailleurs, elle a besoin du soutien de l’Union européenne au sujet de la situation, parfois tendue, dans la péninsule coréenne. Comme la Biélorussie, la Syrie et l’Erythrée, la Corée du Nord a voté contre la résolution de l’ONU du 2 mars 2022 condamnant l’intervention de la Russie en Ukraine qu’elle estime légitime. En prenant des sanctions contre la Russie, Taïwan renforce sa présence au sein de la communauté internationale. L’Île-Etat a apporté une aide financière de 20 M$ à l’Ukraine, soit dix fois plus que la Chine. Alors que Singapour a apporté rapidement son soutien à l’Ukraine, le Viêt Nam, dépendant de la Russie en matière d’armement, hésite.

Ambivalence au Moyen-Orient. Selon Agnès Levallois et Georges Clementz, la plupart des pays arabes, quoique traditionnellement alliés de l’Occident, ne se sont pas rangés aux côtés de l’Ukraine au début de l’invasion russe. Conséquence du désengagement des Etats-Unis au Moyen-Orient, divergence des alliances et relations particulières de ces pays avec la Russie conduisent à une autonomie de leur politique étrangère. La Syrie a immédiatement soutenu la Russie par rejet de la politique occidentale. Six navires d’assaut amphibie se sont ravitaillés à Tartous, début avril, avant de se diriger vers la mer Noire. Des combattants syriens seraient recrutés pour aller se battre en Ukraine. Comme lors de son intervention en Syrie, la Russie bombarde les villes pour forcer à l’exil la population civile souffrant du froid et du manque d’eau et de nourriture. L’Algérie, très dépendante militairement de la Russie, s’est abstenue de la condamner, comme l’Irak, le Soudan et le Soudan du Sud. Blâmant les Etats-Unis et l’OTAN pour l’escalade des tensions, l’Iran soutient la Russie mais appelle à la retenue et à un cessez-le-feu. Cette crise le concerne en raison des négociations en cours sur le marché de l’énergie et sur l’Accord de Vienne sur le programme nucléaire iranien impliquant les Etats-Unis, la Russie l’Allemagne, la Chine, la France, la Grande-Bretagne et l’Union européenne (UE). En outre, la Russie et l’Iran négocient un accord de libre-échange avec l’Union économique eurasiatique. La Turquie dépend de la Russie pour ses approvisionnements en céréales et en gaz et pour le tourisme. Membre de l’OTAN, elle a vendu à l’Ukraine des drones de combat utilisés contre les chars russes. Fin février, conformément à la Convention de Montreux de 1936 et à la demande de l’Ukraine, elle a décidé de fermer les détroits du Bosphore et des Dardanelles aux navires militaires de tous les pays, riverains ou non de la mer Noire. Le Qatar n’a pas condamné la Russie, mais a appelé au respect de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’Ukraine. Deuxième exportateur mondial de gaz naturel après la Russie, il pourrait profiter de l’arrêt du projet de gazoduc Nord Stream 2 (sous la Baltique entre la Russie et l’Allemagne) et de la volonté de l’UE de réduire sa dépendance du gaz russe des deux tiers d’ici à la fin de 2022. L’Arabie saoudite reproche aux Etats-Unis leur manque de fermeté vis-à-vis de l’Iran et des rebelles Houthis dans sa guerre au Yémen et s’est tournée vers la Russie. Ainsi, Ryad a signé avec Moscou un protocole d’accord portant sur la production d’armements russes en territoire saoudien et négocie la commande de systèmes de défense aérienne S-400 et d’avions de combat Su-35 Flanker-E. En raison de l’importance de la Russie dans la stabilité du marché mondial du pétrole, Ryad s’est proposé comme médiateur en vue d’une désescalade dans le conflit en Ukraine. Les Emirats arabes unis facilitent les actions de la Russie en Libye, en Syrie et au Yémen. Toutefois, ils ont voté pour la résolution de l’ONU demandant l’arrêt de l’invasion russe. Après avoir refusé de vendre son bouclier anti-missiles « Dôme de fer » à l’Ukraine, Israël a finalement condamné l’intervention de la Russie.

Loïc Salmon

Russie : perception et premier bilan de la guerre en Ukraine

Ukraine : sous-estimations stratégiques de la Russie

Ukraine : soutiens OTAN et UE, sanctions contre la Russie




Marine nationale : agir face au dérèglement climatique

La connaissance des risques météo-climatiques permet d’anticiper les catastrophes naturelles et d’agir en adaptant la réflexion à l’action, notamment de la Marine nationale.

Nicolas Regaud, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire, et un capitaine de frégate du bureau stratégie et politique de l’Etat-major de la marine l’ont expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 13 avril 2022 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Dégradation accélérée. Le nombre de catastrophes naturelles a été multiplié par 5 au cours des 50 dernières années avec une intensité croissante des cyclones et ouragans, indique Nicolas Regaud. La température de la planète a augmenté de 1° C entre 1850 et 1900 et pourrait croître encore de 1,5° C d’ici à 2030, de 2° C vers 2050 et même de 3° C en 2100. A cette date, le risque de fragmentation de la banquise en Arctique et en Antarctique pourrait provoquer une hausse de 2 m du niveau de la mer. Toutefois, le réchauffement climatique et la montée des eaux déjà constatés varient selon les régions. Dans l’Arctique, cela a entraîné des perspectives pour le transport maritime, l’exploitation des ressources naturelles, dont les hydrocarbures, et l’accroissement de l’activité militaire russe depuis dix ans. Le changement climatique augmente la salinité et la désoxygénation des eaux, modifie le tracé des côtes et rend vulnérables des zones fertiles comme le delta du Nil et le Bengladesh. Il provoque des déplacements de ressources halieutiques et donc de la pêche illicite dans les zones économiques exclusives. Il induit des migrations internes et internationales de populations et amplifie les tensions et les violences politiques, dont pourraient profiter les groupes terroristes. En conséquence, l’OTAN prépare, pour 2024, un plan d’action sur les enjeux stratégiques de l’environnement et des mesures pour réduire les émissions des gaz à effet de serre. Etat archipel, la France maintient une présence militaire dans les zones subtropicales à risques climatiques. En métropole, le port de Brest, plus menacé que celui de Toulon, devra renforcer ses infrastructures concernant le transport maritime, la production d’électricité et les télécommunications.

Prévention et réactivité. Il faut observer et voir pour intervenir et conserver la supériorité opérationnelle, souligne le capitaine de frégate. Le navire logistique polaire Astrolabe (photo) du Service hydrographique et océanique de la marine ravitaille les Terres australes et antarctiques françaises et y effectue la police des pêches. Outre les 300 météorologues embarqués sur les autres bâtiments de la Marine, les timoniers sont formés à effectuer des relevés météorologiques. En 2018, le bâtiment de soutien et d’assistance métropolitaine Rhône a franchi pour la première fois le passage du Nord-Est (Arctique). Toutes les données climatiques ainsi récoltées sont envoyées à Météo-France. Les connaissances sur le dérèglement climatique s’améliorent, grâce à la coopération avec les pays riverains dans le golfe de Guinée et avec les Marines britannique, américaine, indienne, australienne, néo-zélandaise et chinoise dans la zone indopacifique. Par ailleurs, la composante navale de la dissuasion nucléaire nécessite des déplacements maritimes très lointains pour la protection des intérêts vitaux de la France. En effet, la convention de 1976 sur l’interdiction de techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ne constitue pas une garantie absolue.

Loïc Salmon

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Espace : dangerosité du milieu et défense en coopération

Enjeu de rivalités de puissances, l’espace constitue un théâtre de conflictualité où se défendre est légitime. Au-delà de la surveillance, la coopération entre Etats s’inscrit dans une logique de poursuite.

Le général de brigade aérienne Thierry Blanc, adjoint au commandant de l’Espace, l’a expliqué lors d’une conférence organisée, le 5 avril 2022 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France.

Prolifération. Défini comme au-delà de 100 km de la surface de la terre, l‘espace est un milieu hostile où la température varie de + 250° C le jour à – 350° C la nuit. Quelque 35.000 débris de plus de 10 cm s’y déplacent à 7 km/seconde, effectuant le tour de la terre en 90 minutes. S’y ajoutent 600 t d’objets en orbite, dont 500 satellites présentant des risques de fragmentation. Tout objet dans l’espace peut devenir une arme, estime le général Blanc. Chaque jour, le Commandement de l’espace reçoit 70.000 informations sur les risques de collision. Il n’existe pas encore de texte juridiquement contraignant dans ce domaine. Le traité de 1967 sur l’espace interdit la mise en orbite d’armes de destruction massive capables de faire le tour de la terre et ne s’applique donc pas aux missiles balistiques nucléaires. Au cours des 15 dernières années, les dépenses consacrées à l’espace ont doublé. En 2020, 1.300 satellites opérationnels de 80 pays se trouvent en orbite, soit dix fois plus qu’en 2010. De nouveaux acteurs, privés, en disposent. Ainsi, le 5 avril 2022, le groupe américain Amazon a conclu un contrat avec trois sociétés spatiales portant sur 83 lancements, en 5 ans, de la majeure partie de son futur réseau « Kuiper » de 3.236 satellites en orbite basse (600 km) pour la diffusion d’internet. Il s’agit de : Arianespace avec la fusée Ariane 6, à partir du Centre spatial de Kourou (Guyane) ; Blue Origin avec le lanceur New Glenn et United Launch Alliance avec la fusée Vulcan Centaur, à partir de Cap Canaveral (Floride). Afin de dépasser les Etats-Unis en 2049, la Chine développe ses capacités spatiales, dont le budget devrait passer de 400 Mds$ en 2019 à 4.000 Mds$ en 2040. Par ailleurs, la guerre en Ukraine démontre l’importance militaire de l’espace. La Russie dispose de « satellites mères » capables de larguer des petits satellites avec une trajectoire particulière et une appartenance difficile à déterminer. Ces satellites pourraient disperser des débris ou percuter un autre satellite. Enfin, les cyberattaques présentent un risque majeur pour les futurs systèmes spatiaux.

Opérations. Une constellation de satellites contribue à la surveillance de l’espace par l’envoi de données traitées au sol pour déterminer les trajectoires en orbite, indique le général Blanc. Les Etats-Unis vont déployer 20.000-30.000 constellations de microsatellites, en complément de leur réseau de radars. Outre les missiles antisatellites et le brouillage de satellites de communications, la Russie développe des satellites saboteurs pour empêcher d’autres satellites d’accomplir leurs missions. Depuis 2012, la Chine a regroupé ses forces spatiales et cyber avec celles de la guerre électronique. En 2021, la Grande-Bretagne a créé un Commandement interarmées de l’espace rattaché à l’armée de l’Air, comme la France. La même année, celle-ci a rejoint le Centre d’opérations spatiales combinées, partenariat stratégique entre les Etats-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Afin de protéger ses satellites militaires, la France va lancer le patrouilleur spatial « Yoda » en 2023, en vue de la mise en orbite d’engins opérationnels d’ici à 2030.

Loïc Salmon

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Ukraine : le volet français de la défense du flanc Est de l’Europe

Depuis le début du conflit entre la Russie et l’Ukraine le 24 février 2022, la France contribue à la posture défensive de l’OTAN, de la Norvège à la Bulgarie.

Les colonels Pascal Ianni (Etat-major des armées) et Stéphane Spet (armée de l’Air et de l’Espace) l’ont expliqué à la presse, le 10 mars 2022 à Paris.

Le théâtre ukrainien. La Russie prévoyait une offensive courte et rapide, souligne le colonel Ianni. Faire manœuvrer 150.000 hommes demande du temps et nécessite une logistique énorme, en essence et munitions, calculée pour la première partie de la guerre. Une progression rapide sur une longue distance consomme beaucoup de carburant. Or en Ukraine, la logistique russe, basée traditionnellement sur le chemin de fer, a dû utiliser des camions. Les troupes russes, massées à la frontière ukrainienne, l’ont franchie en totalité et doivent y acheminer leurs propres ressources. En revanche, les forces ukrainiennes se battent chez elles et continuent de leur causer des pertes sévères, estimées déjà à 4.000 morts selon les services de renseignement américains. Les chiffres diffusés par les belligérants manquent de crédibilité, car manipulés dans le cadre de la guerre de l’information. En général, l’attaquant au sol doit disposer de trois fois plus de combattants que la défense adverse pour pouvoir l’emporter. Après deux semaines de combats, la « pause opérationnelle » des troupes russes, mais pas des bombardements, doit logiquement durer jusqu’à l’arrivée des réserves sur les différents fronts.

Le dispositif français. La France apporte un soutien militaire à l’Ukraine, rappelle le colonel Ianni. Les entretiens téléphoniques du président de la République, du chef d’Etat-major des armées et de l’amiral commandant en chef pour la Méditerranée se poursuivent avec leurs homologues russes pour la « déconfliction », actions de coordination pour réduire les risques d’accidents susceptibles de conduire à une escalade militaire. Au Sud où la France dispose de sa capacité autonome d’appréciation de la situation pour affirmer sa liberté d’action, les groupes aéronavals français et américain se coordonnent en Méditerranée orientale. Conformément au dispositif de vigilance renforcée de l’OTAN, un avion d’alerte avancée E-3F Awacs, parti de la base d’Avord, effectue des missions de défense aérienne et de renseignement à la frontière bulgare. En Roumanie, la mission « Aigle » de réassurance terrestre est menée par 500 militaires issus des 27ème Bataillon de chasseurs alpins, 126ème Régiment d’infanterie, 4ème Régiment de chasseurs et 4ème Régiment d’artillerie de montagne. A la frontière polonaise, 2 avions de chasse Rafale (partis de Mont-de-Marsan) et 1 avion-ravitailleur Phénix (parti d’Istres) renforcent la défense aérienne. En Norvège, des éléments français des trois armées participent aux exercices OTAN « Brilliant Jump 22 » et « Cold Response 22 » de dissuasion et de posture défensive, prévus de longue date. En outre, la frégate multi-missions Languedoc poursuit sa patrouille en mer de Norvège. Pour protéger et contrôler l’espace aérien des Etats baltes, indique le colonel Spet, 100 militaires et 4 Mirage 2000-5 participent à police du ciel de l’OTAN. Ce dispositif alterne les semaines de permanence opérationnelle avec celles d’entraînement en Lituanie. Toutes ces missions sont pilotées par le Centre air de planification et de conduite des opérations de Lyon-Mont Verdun. Enfin, le Centre national des opérations aériennes (même base) interdit le survol de la France à tous les aéronefs civils des compagnies aériennes russes ou affrétés par des ressortissants russes.

Loïc Salmon

Ukraine : sous-estimations stratégiques de la Russie

Ukraine : soutiens OTAN et UE, sanctions contre la Russie

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative




Ukraine : sous-estimations stratégiques de la Russie

« L’opération militaire spéciale », de la Russie contre l’Ukraine risque de se transformer en guerre d’usure, en raison de ses sous-estimations sur les plans militaire et diplomatique et de leurs conséquences économiques.

Françoise Thom, maître de conférences en Histoire contemporaine à l’université Paris IV Sorbonne, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 mars 2022 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France. Le lendemain à Paris, le colonel Pascal Ianni, porte-parole de l’Etat-major des armées (EMA), a présenté la situation en Ukraine à la presse.

Conflit sur trois fronts. Après deux semaines de combats, les troupes russes n’ont pas obtenu de gains territoriaux notables, hormis à Soumy, selon l’EMA (voir carte). L’ouverture et l’utilisation de couloirs humanitaires restent incertaines. Sur le front Est, une première jonction est en cours entre les forces russes venant du Nord et les séparatistes du Donbass (1). A Kharkiv (2), les troupes russes poursuivent le contournement par l’Est et l’Ouest de la ville qui, bien qu’encerclée, reste aux mains des forces armées ukrainiennes. Sur le front Sud, le siège de la ville de Marioupol se poursuit sans évolution significative de la situation (3). Les offensives et contre-offensives continuent pour le contrôle de la ville de Mykolaïv, qui reste encerclée (4). Sur le front Nord, les combats se poursuivent dans le secteur d’Okhtyrka à 75 km au Sud de Soumy (5). La ville de Chernihiv n’est pas encore conquise par les forces russes, qui l’ont contournée par l’Ouest (6). L’encerclement de la ville de Kiev se poursuit par l’Ouest, où la ville de Fastiv constitue la prochaine cible des forces russes. A l’Est de Kiev, celles-ci ont conquis Brovary, isolant Chernihiv de la capitale ukrainienne (7).

Perceptions politico-militaires. Persuadé de pouvoir atteindre Kiev en trois jours, l’Etat-major russe a été surpris par la résistance ukrainienne, alors que ses soldats auraient dû être accueillis en libérateurs. Son intervention a soudé l’Ukraine comme elle ne l’a jamais été, souligne Françoise Thom. Désinformé par les rapports des partis séparatistes du Donbass, il a considéré le potentiel militaire de l’Ukraine inchangé depuis l’annexion de la Crimée en 2014, quand l’armée ukrainienne était infiltrée par des agents russes. Mais ensuite, l’Ukraine s’est constituée en véritable Etat et a réorganisé ses forces militaires. Début mars, la Russie reconnaît que la guerre n’est pas terminée. Son président, Vladimir Poutine, ignore les sources d’informations extérieures, dont internet, et ne compte que sur ses services de renseignement et son Etat-major, qui ont tendance à surestimer la puissance de l’armée russe. Deux tsars, autocrates comme lui, ont connu une situation similaire, rappelle Françoise Thom, à savoir Nicolas 1er, pendant la guerre de Crimée (1853-1856) contre les Empires ottoman, français et britannique, et Nicolas II, pendant celle contre le Japon (1904-1905).

Vues diplomatico-économiques. Dans les années 1991-1994, après l’effondrement de l’URSS, la Russie a été traitée avec égards par l’Occident, estime Françoise Thom. Elle a été admise au Conseil de l’Europe (exclue le 16 mars 2022), au sein du Partenariat pour la paix (Etats membres de l’OTAN et autres pays, dont ceux de l’ex bloc soviétique) et comme 8ème membre du partenariat économique G7 (suspendue en 2014). Les pays occidentaux ont cru que la tenue d’élections libres et l’économie de marché apporteraient la prospérité à la Russie, alors que la libéralisation des prix et l’inflation ont provoqué l’appauvrissement d’une grande partie de sa population. Moscou ne voit pas en l’OTAN une menace militaire, mais une organisation de propagande envers ses anciens pays satellites. Pourtant, en raison du Partenariat pour la paix, l’OTAN ne s’est élargie qu’à leur demande pressante. La Russie ne comprend pas que des Etats plus petits, dont la France et l’Allemagne, défendent leurs intérêts propres. Le Kremlin considère les Etats-Unis comme ses seuls interlocuteurs valables. Il n’accepte pas que l’Ukraine, qu’il estime faisant partie de la Russie, se tourne vers l’Europe et veut y installer un gouvernement pro-russe. Espérant une résignation des pays occidentaux comme pour la Crimée en 2014, il a été surpris par l’ampleur de leurs sanctions économiques après son attaque contre l’Ukraine. Le gel de ses avoirs empêche la Banque centrale russe de profiter de ses revenus, provoquant une chute du rouble. Face à la menace des forces nucléaires russes, les pays occidentaux ont déclenché une guerre économique presque totale. Même si elle achète le gaz russe au dixième du prix normal, la Chine ne peut se permettre de se brouiller avec les pays occidentaux. Malgré ses intérêts économiques (gaz et centrales nucléaires) avec la Russie, la Turquie se trouve en rivalité avec elle en Asie centrale et soutient la minorité tatare de Crimée. En Afrique, les interventions de la société paramilitaire russe Wagner et la guerre de l’information contre l’influence française rappellent les méthodes soviétiques. La propagande anti-occidentale de la Russie remet en cause l’ordre international de l’après-guerre froide.

Affirmation d’une logique de guerre. La montée du nationalisme russe a commencé dès 1993, estime Françoise Thom. Arrivé au pouvoir en 2000, Vladimir Poutine profite de l’augmentation des revenus pétroliers pour renforcer les forces armées et de sécurité. L’Occident n’ayant pas saisi la « main tendue » de la Russie, leurs relations se sont alors dégradées. En 2004, le président de la commission des affaires étrangères du Parlement russe déclare que c’est à la Russie de s’étendre vers l’Ouest et non pas à l’OTAN d’aller vers l’Est. Les pays occidentaux, de plus en plus dépendants économiquement de la Russie, doivent donc accepter son influence croissante sur les pays de l’ex-URSS. En 2007, la Russie construit une base militaire au bord de la mer Noire et renforce sa présence au Proche-Orient (Syrie). En 2008, elle reconnaît l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie d Sud, provinces de la Géorgie. La coopération avec les pays occidentaux lui permet de s’affirmer dans les domaines économique et militaire. La Russie estime qu’elle doit empêcher les pays étrangers de s’approprier ses ressources naturelles. Dès 2008, sa nouvelle doctrine militaire prévoyait de se préparer à une guerre d’ici à 2020, afin de se remettre de l’effondrement de l’URSS et construire un nouvel ordre mondial. La pandémie du Covid19 a repoussé cette échéance à 2021. Le Kremlin se sent alors en position de force en raison de la défaite des Etats-Unis en Afghanistan, de leur conflit larvé avec la Chine et de la pression du groupe gazier russe Gazprom sur l’Europe. Toutefois, les aléas de la guerre contre le Japon ont conduit aux émeutes de 1905 en Russie, ceux de la première guerre mondiale à la révolution bolchévique en 1917 et ceux de la guerre en Afghanistan (1979-1989) à la chute de l’URSS en 1991. La réussite d’une éventuelle révolution de palais au Kremlin, consécutive à la guerre contre l’Ukraine, nécessiterait la mise en place d’institutions indépendantes, la liberté de la presse et l’évacuation des territoires occupés par les troupes russes depuis 2008.

Loïc Salmon

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Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région