Défense : la place de l’homme dans les systèmes d’armes létales autonomes

Au-delà des choix militaires, techniques et juridiques, la décision sur la place du combattant dans l’emploi des systèmes d’armes létales autonomes (SALA) reste du ressort de l’autorité politique.

Telle est la conclusion d’une table ronde organisée, le 11 avril 2019 à Paris, par le député Fabien Gouttefarde, membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale. Y sont intervenus : le colonel Marc Espitalier, bureau plan de l’état-major de l’armée de Terre ; Julien Ancelin, enseignant à l’Université de Bordeaux et à l’Institut d’études politiques de Bordeaux ; Didier Gazagne et Alix Desies, cabinet Lexing Alain Bensoussan Avocats.

Le combat terrestre. Outre ses aspects rugueux et abrasif mettant en danger la vie humaine, le combat terrestre se déroule parfois au milieu de populations avec des complications légales et le risque de dommages collatéraux, rappelle le colonel Espitalier. Par exemple, pour contrôler 1 km2 avec 4 véhicules et 40 soldats, le chef doit apprécier la situation tactique et l’information doit circuler. L’intelligence artificielle (IA) lui permet de mieux la comprendre et d’éviter de se gêner les uns les autres. Outre la modélisation du terrain réel sans laquelle l’IA n’existe pas, la difficulté réside dans le traitement des données en vue d’une prise de décision. Quoiqu’inspirée de celle du monde civil, l’IA militaire présente des compatibilités particulières et des développements différents. L’emploi de la force implique une éthique, enseignée dans toutes les écoles militaires et entretenue par la culture du métier. Il repose sur le principe de proportionnalité pour être respecté sur le terrain, à savoir la bonne force au bon endroit. Les autorités politiques décident d’un engagement selon les rapports militaires et l’ambiance internationale. La chaîne de commandement en définit les règles, spécifiques au terrain d’intervention, et contrôle l’action militaire. Le chef exerce la responsabilité de la mise en œuvre des armes, a confiance en ses soldats et reste conscient de l’interdiction d’obéir à un ordre manifestement illégal. En matière d’IA, la Direction générale de l’armement certifie les matériels commandés, conformément à la règlementation et en tenant compte du risque acceptable, dont la pollution des données. Demain, l’évolution des systèmes imposera une rupture des équilibres. L’ennemi, étatique ou non, se dotera de tous les équipements pour atteindre ses fins. Il s’agira de disposer des moyens pour aller plus vite que lui.

L’éthique. En 2013, l’ONU a défini les SALA comme des « systèmes d’armes robotiques qui, une fois activés peuvent sélectionner et attaquer des cibles sans intervention complémentaire d’un opérateur humain. L’élément à retenir est que le robot choisit de façon autonome de viser telle cible et d’utiliser la force meurtrière ». Toutefois, estime Julien Ancelin, du drone aux hybridations technologiques, trois modèles de SALA se présentent, dont deux à autonomie partielle et un à autonomie totale. Ainsi, dans le modèle de l’être humain « dans » la boucle, l’opérateur déploie un SALA, qui sélectionne une cible. Dans le modèle de l’être humain « sur » la boucle, l’opérateur déploie le SALA et peut décider de la suspension de l’engagement de la force. Le SALA sélectionne alors la cible et engage la force, sauf décision contraire de l’opérateur. En revanche, dans le modèle « hors » de la boucle, l’opérateur déploie le SALA, qui sélectionne la cible et engage la force sans que l’opérateur puisse l’en empêcher. En 2017, une déclaration commune franco-allemande précise que seul l’être humain doit rester capable de prendre la décision ultime de recourir à la force létale et exercer un contrôle suffisant sur les armes létales qu’il emploie. Depuis, les besoins de responsabilité et de vérification humaine ont été réaffirmés par le président de la République Emmanuel Macron. Puis la ministre des Armées, Florence Parly, a précisé que l’homme restera dans la boucle des systèmes d’armes admis, la machine ne devant, « sur la base d’une numérisation, (que) traiter de façon massive des données provenant des capteurs ».

Les enjeux diplomatiques. En matière d’applications civiles et militaires de l’IA, la Convention de l’ONU sur certaines armes classiques (CCAC) a défini diverses postures diplomatiques, expliquent Didier Gazagne et Alix Desies. La CCAC vise à interdire ou limiter l’utilisation d’armes pouvant être considérées comme produisant des effets traumatiques excessifs sur les combattants ou comme frappant des civils sans discrimination, dont notamment les SALA. Elle recommande : le maintien de la responsabilité humaine ; l’application sans exception du droit international ; la sécurité dès la conception ; pour le secteur civil, de ne pas faire obstacle au progrès scientifique à des fins pacifiques. Au cours des discussions d’experts gouvernementaux entre 2013 et 2019, trois ensembles se dégagent : les opposants aux SALA, à savoir Cuba, tous les pays d’Amérique centrale et du Sud, l’Algérie, quelques pays d’Afrique, l’Egypte, l’Irak, le Pakistan et l’Autriche ; les observateurs, à savoir l’Iran et quelques pays d’Asie centrale et d’Afrique ; les partisans des SALA, à savoir quelques pays d’Afrique et les autres membres de l’ONU. Les Etats-Unis consacrent 716 Md$ à la défense, dont plus de 13,7 Md$ à l’IA, et ont adopté des normes nationales pour le développement et l’utilisation des SALA (voir encadré). La Russie développe des « armes invincibles », comme le planeur hypersonique Avangard et la torpille furtive Poseidon à charge et propulsion nucléaires. Elle perfectionne la guerre électronique avec les systèmes de brouillage Leer-3 contre les drones et Krasukha contre les missiles à guidage radar. Enfin, elle compte ouvrir une université de formation à l’IA vers 2035. La Chine entend devenir la première puissance mondiale dans le domaine de l’IA d’ici à 2025, où son investissement se monterait à plus de 14,7 Md$. Outre la fusion des secteurs civil et militaire, elle développe un programme expérimental d’armes intelligentes. Un traité, contraignant, d’interdiction des SALA se heurterait au refus de signature des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, d’Israël de l’Arabie saoudite et peut-être de la France. En outre, il amplifierait des écarts technologiques et l’état de dépendance des Etats signataires.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, l’autonomie de systèmes d’armes se décline selon diverses graduations. Ainsi, le Département de la sécurité intérieure présente une échelle croissante de 0 à 10 : 0) véhicule téléguidé ; 1) mission préprogrammée ; 2) mission modifiable ; 3) réponse effective en temps réel aux erreurs ; 4) adaptation aux erreurs et événements ; 5) coordination de plusieurs véhicules en temps réel ; 6) coopération de plusieurs véhicules en temps réel ; 7) connaissance du champ de bataille ; 8) compréhension du champ de bataille ; 9) compréhension de « l’essaimage » du champ de bataille ; 10) autonomie totale. La graduation du bureau de recherche navale du Département de la marine ne croît que de 1 à 6 : 1) véhicule télé-opéré ; 2) assistance humaine ; 3) délégation de contrôle ; 4) surveillance humaine ; 5) initiative partagée ; 6) autonomie totale du véhicule.

Défense : l’IA, nombreuses applications militaires possibles

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale




Défense : coopérations et BITD en Europe du Nord

Norvège, Suède, Finlande et Danemark considèrent l’OTAN comme leur principal partenaire de défense et disposent de bases industrielles et technologiques de défense (BITD).

Marin Lundmark, professeur associé à l’Université suédoise de défense, l’a expliqué lors d’un colloque organisé, le 10 avril 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique.

Menace en Baltique. Les interventions de la Russie en Géorgie en 2008 et en Ukraine en 2014 ont conduit les pays nordiques à réévaluer sa menace en mer Baltique. Leur coopération mutuelle s’accroît par des exercices militaires, une meilleure interopérabilité et une intégration opérationnelle transfrontalière. Norvège, Suède, Finlande et Danemark participent à Nordefco, programme de collaboration en matière de défense, dont la fabrication de munitions et de tenues de combat. Des groupes de travail s’impliquent dans la logistique, la sécurité des approvisionnements et l’élaboration de normes communes pour le partage d’informations et de données. En mer Baltique, la coopération opérationnelle repose sur des accords bilatéraux et des collaborations régionales selon les conditions de l’OTAN. Quoique non membres de l’Alliance atlantique, la Finlande et la Suède en sont très proches. Les relations avec l’Allemagne et la Pologne restent peu développées. La participation à l’Europe de la défense reste limitée en matière de préparation opérationnelle et de capacités militaires. Le Danemark ne se manifeste guère au sein de l’Agence européenne de défense. Pologne, Estonie, Lettonie et Lituanie, ex-membres du pacte de Varsovie, préfèrent l’OTAN et se préparent à porter leur budget de défense à 2 % de leur produit national brut, objectif fixé par l’Alliance atlantique.

BITD croisées. Les quatre pays nordiques développent leurs capacités militaires et sécurisent leurs productions locales d’armements, qui leur permettent d’exporter des matériels d’armement, mais ils en importent aussi. Sur la période 2009-2018, la Suède se trouve en tête avec un ratio exportations/importations de 4,86, dont 3,62 Md$ à l’export et 745 M$ à l’import. Arrivent ensuite : la Norvège, 0,55, 1,52 Mds$ et 2,75 Mds$ ; la Finlande, 0,45, 625 M$ et 1,38 Md$ ; le Danemark, 0,29, 209 M$ et 722 M$. La BITD suédoise compte quatre entreprises : Saab, qui réalise un chiffre d’affaires annuel de 3,09 Md$, dont 84 % dans la défense, et emploie 16.400 personnes ; BAE Systems Hägglunds, 400M$ (90 %) et 700 personnes ; BAE Systems Bofors, 160 M$ (100 %) et 300 personnes ; Eurenco, co-entreprise avec la Finlande, 60 M$ (% non divulgué) et 200 personnes. La BITD norvégienne compte deux entreprises : Kongsberg, 771 M$ (44 %) et 6.800 personnes ; Nammo, 432 $ (80 %) et 300 personnes. la BITD finlandaise compte deux compagnies : Patria, 486 Md$ (92 %) et 90 personnes ; Eurenco, co-entreprise avec la Suède. L’influence et le contrôle de l’Etat se font sentir sur les BITD du Danemark, de la Finlande et de la Norvège mais guère sur celle de la Suède. Ainsi, l’Etat norvégien possède 63,2 % de Kongsberg et l’Etat finlandais 49,9 % de Patria. Kongsberg, actionnaire à 50,1 % de Patria, est propriétaire de Nammo qui exploite des usines en Norvège, Finlande et Suède. Le groupe britannique BAE Systems a racheté les sociétés suédoises Hägglunds et Bofors. Le groupe national français Nexter contrôle Eurenco, également filiale de Saab et Patria et qui dispose d’installations en Suède et en Finlande.

Loïc Salmon

Cyber : instrument de la puissance russe en Baltique

Baltique : Suède et Finlande, de la neutralité à l’engagement

Europe : nécessité d’un débat politique sur la défense




Géopolitique : recomposition de l’ordre mondial et émergence de nouvelles puissances

Pays du Sud et Chine remettent en cause l’hégémonie de l’Occident, dans un monde où les enjeux sociaux l’emportent aujourd’hui sur ceux de la puissance.

Bertrand Badie, professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris, l’a expliqué lors d’un « Lundi de l’IHedn », conférence-débat organisée, le 25 mars 2019 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

« Occidentalité » dominante. Le sens du mot « occident » a varié au cours de cinq périodes de l’Histoire. Dans un 1er temps, la chrétienté, recomposée à partir de Rome, perdure avec les Empires romain d’Orient, byzantin et russe. Le christianisme s’est construit sur des bases religieuse et politique. Dans un 2ème temps, la Renaissance et le siècle des Lumières donnent à la raison un caractère universel. Dans un 3ème temps, l’Occident du XIXème siècle s’impose comme norme de la civilisation, c’est-à-dire d’une race supérieure porteuse d’un messianisme pour éduquer les autres races, selon une construction hiérarchique. Dans un 4ème temps, l’Occident, porteur de liberté et de prospérité économique, fait face au totalitarisme soviétique. Dans un 5ème temps, après la chute du mur de Berlin en 1989, il assiste à la remontée en puissance de la Chine et de l’islam. Renaissance et post-Renaissance ont débouché sur le « système westphalien », qui a codifié les relations internationales et inventé l’Etat-nation avec une unité politique territoriale et souveraine (voir encadré). L’Occident juxtapose ces unités, en compétition incessante et pérenne, qui emploient la guerre comme instrument normal de leurs relations. Ce système, d’abord européen puis élargi à l’Amérique du Nord, est pensé comme universel et destiné à gouverner le monde. Il donne naissance à la géopolitique européenne puis américaine avec la doctrine du président James Monroe (1823), à savoir l’Amérique aux Américains et l’Europe aux Européens. En 1845, le journaliste américain John O’Sullivan déclare que la Providence a confié le monde à l’Amérique. Ce « messianisme américain » anime la politique du « Gros Bâton » du président Théodore Roosevelt vis-à-vis de l’Amérique latine et s’inscrit dans l’occidentalité. En 1885, une délégation américaine se rend à la Conférence de Berlin sur le partage du bassin du Congo entre les nations européennes. La première guerre mondiale donne aux Etats-Unis une extension politique à l’ensemble du monde de l’occidentalité.

Exaltation de la puissance. Le XIXème siècle se termine sur une inégalité : l’Europe fournit à la Chine l’opium, qu’elle interdit chez elle, et colonise l’Afrique. En 1919, le système westphalien s’impose de façon absolue par l’exclusion de l’Allemagne, vaincue, des négociations de paix à Versailles. Le comptoir allemand de Shandong, en territoire chinois, est transféré au Japon. Pour la Chine, l’ordre westphalien s’étend dans une relation de domination. Les nationalismes naissent de cette frustration asiatique pour faire contrepoids à l’Occident. Le « panasiatisme », prôné par le Japon, se propage en Chine et en Inde dans les années 1920. Le « panafricanisme », apparu en 1900, refait surface après 1919. La décolonisation, utopie du panafricanisme, a échoué en raison de son importation servile du modèle occidental dans un contexte social très différent, estime le professeur Badie. L’ONU est passée de 51 à 193 pays membres, sans modification de sa structure. La contestation se manifeste par la création du « Groupe 77 » en 1964 au sein de l’ONU, à savoir 77 pays en développement, passés à 134 en 2013. Le « G7 » (les 7 nations les plus riches) monopolise la gouvernance du monde. L’idée de l’Occident comme alliance de puissances se justifiait face au danger soviétique. L’arme nucléaire a conduit à l’émergence de deux superpuissances, coïncidant avec deux idéologies. Chacune pénètre l’espace de l’autre : les partis communistes dans les pays occidentaux et le libéralisme en URSS via les « dissidents » soviétiques. L’équilibre est perturbé en 1989, lorsque le président Mikhaïl Gorbatchev déclare à son homologue américain George Bush (père) que l’URSS ne souhaite plus la domination du monde. Le champ de bataille passe alors de l’espace nucléaire à l’espace non nucléaire. Par la suite, les présidents américains George Bush (fils) et Donald Trump menacent d’employer l’arme nucléaire contre des pays qui ne la possèdent pas. La puissance se trouve, de fait, dévolue aux Etats nucléaires.

Déplacement de la puissance. La mondialisation, amorcée dans les années 1980, bouscule « l’occidentalité » car elle inclut tout le monde, crée l’interdépendance entre le « fort » et le « faible » et provoque une mobilité générale mettant à mal le principe westphalien de territorialité. La conflictualité entre le Nord et le Sud ne se manifeste plus par les rivalités de puissance, mais par la compétition des faiblesses : faillites d’Etats (République démocratique du Congo et Somalie) ; nations peu contrôlées (Mali et Irak) ; décomposition des liens sociaux. Les milices ou bandes armées remplacent les armées régulières. De nouvelles puissances, qui utilisent propagande, symboles et images contre l’Occident, émergent du désordre international. La principale, la Chine, auparavant dominée, sépare les sphères économique et politique. Elle estime que la domination politique a coûté cher à l’Occident et ne lui a rien rapporté. Dénuée de convictions religieuses, elle n’est guère motivée par une domination culturelle ou politique. Pour elle, la puissance s’acquiert par la capacité à étendre ses avantages économiques. Elle refuse de faire partie du G7, pour ne pas être perçue comme membre des « dominants » par les pays du Sud. Partisane du panasiatisme, elle veut exercer une hégémonie régionale, mais pas mondiale. Ses « nouvelles routes de la soie » visent à exporter ses marchandises vers l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud et à satisfaire ses besoins énergétiques et alimentaires (achat de terres arables). Elle ne pose aucune condition politique aux Etats avec lesquels elle conclut des contrats, contrairement à l’Occident qui s’interdit de commercer avec les régimes dictatoriaux. Selon le professeur Badie, l’Occident pourrait maîtriser la mondialisation par un partenariat avec la Chine et non par son endiguement.

Loïc Salmon

Le « système westphalien » désigne un système international mis en place de façon durable par les traités de Westphalie signés les 24 octobre 1648 et mettant fin à de longs conflits en Europe occidentale. Toutes les puissances européennes y sont représentées, sauf la Russie, l’Angleterre et l’Empire ottoman. La paix de Westphalie reconnaît notamment l’indépendance des Pays-Bas et de la Confédération suisse. Elle réorganise l’Allemagne en 350 petits Etats au sein du Saint-Empire romain germanique jusqu’en 1806. Continuateur de l’Empire romain (- 27 à 476) puis de l’Empire carolingien (800-962), cet empire est qualifié de « saint » en 1157 pour légitimer le pouvoir de l’empereur de manière divine. Le système westphalien a conceptualisé les relations internationales : équilibre des puissances, inviolabilité de la souveraineté nationale et non-ingérence.

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

La puissance au XXIème siècle : les « pôles » du Pacifique




Europe : nécessité d’un débat politique sur la défense

Alors que la Russie et les Etats-Unis planifient leurs moyens de défense en convergence avec leurs intérêts stratégiques, l’Union européenne (UE) se trouve fragilisée de l’intérieur et reste vulnérable à l’extérieur, faute de doctrine commune de défense.

Ce thème a été traité par Louis Gautier, ex-secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (2014-2018), au cours d’une conférence-débat organisée le 13 mars 2019 à Paris par l’Institut de relations internationales et stratégiques.

Qui tient qui ? La Russie s’est rétablie avec agressivité et désavoue les principes des accords d’Helsinki (1975), portant sur la sécurité et la coopération en Europe et signés par 35 Etats, dont l’Union soviétique et les Etats-Unis. Elle recourt à l’intimidation ou à la provocation et non à l’invasion, comme en Géorgie, en Ossétie du Sud ou au Dombass. En outre, elle s’est mise à l’écart du droit international par l’annexion de la Crimée. Autrefois, cette question aurait été réglée dans la discrétion diplomatique mais, aujourd’hui, le monde est devenu transparent. De retour sur le pourtour méditerranéen par son intervention en Syrie, la Russie y démontre son savoir-faire, sa technologie et sa diplomatie. Les Etats-Unis avaient fait de même lors de la guerre du Golfe (1991). Par ailleurs, les domaines cyber et spatial, qui permettent à la société de fonctionner, prennent, en cas de conflit, une dimension militaire qui évite un bombardement comme au Kosovo (1998-1999). Une cyberattaque russe en Ukraine s’est répercutée sur l’entreprise française Saint-Gobain, qui a perdu 250 M$ de chiffre d’affaires. Malgré quelques vulnérabilités, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne peuvent « durcir » efficacement leurs systèmes informatiques, contrairement aux autres pays de l’UE. Celle-ci ne prend pas conscience du danger, estime Louis Gautier, et s’en remet à l’OTAN en cas d’agression armée. Or, la stratégie russe ne recherche pas le conflit ouvert. Leur suspension des traités sur les Forces conventionnelles en Europe, les Forces nucléaires à portée intermédiaire et « Ciel ouvert » (surveillance des territoires des Etats signataires pour limiter la course aux armements) donnent carte libre à la Russie en Europe et aux Etats-Unis en Asie. Lors des opérations dans les Balkans (1998-2000) et en Libye (2011), ces derniers ont déclaré qu’ils ne s’engageraient pas à n’importe quel prix aux côtés de l’UE, en cas de crise cyber majeure ou de conflit armé à ses frontières.

Que faire ? L’UE dispose de 1,5 million de soldats et d’un budget de défense d’environ 240 Md€, supérieur à ceux de la Chine et de la Russie. La nécessité s’impose de redonner de la cohésion aux projets sur le volet capacitaire et la stratégie globale, faute de doctrine officielle sur l’évaluation de la menace, les missions et le contrôle opérationnel des moyens. L’OTAN assurant la défense collective, les missions « dures » relèvent de coalitions ou d’une nation cadre, comme pour les opérations de maintien de la paix ou l’évacuation de ressortissants en Chine et en Corée en cas de tension dans la péninsule coréenne. La cohérence dans le continuum défense sécurité (cyber et spatial inclus) implique des capacités civiles, militaires et civilo-militaires. Elle nécessite aussi de constituer une base industrielle et technologique de défense européenne, pour éviter le déclassement dans la compétition internationale. Ainsi, le crédit communautaire de 4 Mds€ pour la défense permettra d’investir dans la furtivité, l’hypervélocité et les nanotechnologies et soulagera les budgets nationaux.

Loïc Salmon

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

Cyber : instrument de la puissance russe en Baltique

Europe : la dimension militaire, une question de survie




Deux légionnaires dans la Grande Guerre, Zinoview et Cendrars

Les destins du poète suisse Blaise Cendrars (1887-1961) et du peintre russe Alexandre Zinoview (1889-1977) se croisent à la ferme de Navarin, sur le front de Champagne en automne 1915. Tous deux recevront la croix de Guerre.

Leurs regards sur le conflit ont fait l’objet d’une exposition au musée de la Légion étrangère à Aubagne en 2018. L’un, par un texte, et l’autre, par une peinture ou un dessin, témoignent, moins de la guerre que des hommes qui la font. Le 29 juillet 1914, Cendrars rédige un appel publié dans les journaux de Paris, invitant les étrangers amis de la France à s’engager pour la durée des hostilités. Plus de 8.000 y répondent, dont Zinoview qui réside en France depuis 1909. La Légion étrangère en accueillera 30.000 pendant la Grande Guerre. De son vrai nom Zolotarenko, Zinoview avait été emprisonné à Moscou en 1908 pour une modeste activité révolutionnaire. L’Okhrana (police politique) l’avait alors recruté comme agent pour espionner le militant socialiste-révolutionnaire Vladimir Bourtseff, réfugié à Paris. C’est à lui que Zinoview annonce son intention de s’engager dans la Légion étrangère, où il sert comme soldat jusqu’à la dissolution de son bataillon en juillet 1915. Quatre mois plus tôt, l’ambassadeur de Russie avait imposé aux Russes de France mobilisables de rentrer au pays ou de servir dans « l’Ambulance », financée par les aristocrates russes de France. Le 25 juillet, Zinoview devient infirmier-interprète pour l’Ambulance, qui sera affectée au Corps expéditionnaire russe de France. Ce dernier fait l’objet de mutineries en 1917, après l’abdication du tsar Nicolas II. Zinoview, l’un des 400 loyalistes, se place sous la protection de l’armée française, qui le réincorpore dans la Légion étrangère (novembre 1917-février 1919). Il aura toujours combattu sur le front de Champagne, à Suippes (1915), Auberive (1916) et Thil (1917). Outre ses crayons et couleurs, il a emporté un appareil photo instantané « Kodak Pocket » et des carnets pour noter ses impressions. D’après ses clichés et dessins, en automne 1915, il sert comme brancardier dans un poste chirurgical avancé à la ferme de Navarin, où Cendrars, blessé, sera amputé du bras droit. Un des tableaux de Zinoview, intitulé « La main coupée » et daté du 22 octobre, fait référence à cet épisode, que Cendrars évoquera dans un récit sous le même titre. Résidant à Paris depuis 1912, ce dernier s’engage, le 3 septembre 1914, dans une unité du 1er Régiment étranger, composé surtout de Russes, d’Italiens, d’Alsaciens (l’Alsace est allemande depuis 1871), de Polonais et de Suisses. Envoyé dans le Nord, il connaît les tranchées et, chef d’escouade, est nommé caporal en 1915 pendant les combats en Artois. Lors de l’offensive de Champagne en septembre 1915 et après 12 jours de combats, son régiment est presqu’anéanti et lui grièvement blessé le 28. Il connaît huit mois d’hospitalisation puis recevra la Médaille militaire. De son vrai nom Frédéric Louis Sausser, il avait choisi le nom de plume « Blaise Cendras » pour « braises et cendres ardentes ». Après la guerre, il écrit des romans et des récits, mêlant notamment fictions et expériences vécues. En 1918, deux détachements de la Légion étrangère sont envoyés aux Etats-Unis et à Québec pour une campagne de publicité pour « l’emprunt de la liberté ». Zinoview en fait partie et sera reçu à la Maison Blanche à Washington.

Loïc Salmon

« Deux légionnaires dans la Grande Guerre, Zinoviev et Cendrars », ouvrage collectif. Somogy Editions d’art, musée de la Légion étrangère, 130 p, nombreuses illustrations, 25 €. 

Entendre la guerre

La Légion étrangère : combats pendant, solidarité après

2017 : centenaire de la participation des Etats-Unis à la première guerre mondiale




Armée de l’Air : CDAOA, permanence et réactivité

Le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes (CDAOA) participe aux opérations extérieures et assure la protection de l’espace aérien du territoire national, le renseignement d’intérêt Air, la surveillance de l’espace et la préparation opérationnelle.

Ses missions ont été présentées à la presse, le 14 mars 2019 à Paris, par son commandant en second, le général de division aérienne Vincent Cousin.

Sûreté aérienne. Le CDAOA apporte un soutien à la police du ciel, du ressort de l’Autorité de défense aérienne qui en réfère au Premier ministre. Des accords étatiques bilatéraux réglementent tous les vols, mais chaque Etat assure la surveillance de son espace aérien selon sa doctrine propre. Le Centre de planification et de conduite des opérations à Paris gère la coordination des moyens des armées de l’Air et de Terre et de la Marine nationale. Un avion d’alerte avancée AWACS et des moyens en vol peuvent être détournés de leurs missions selon l’évaluation de la menace, caractérisée par un comportement hostile et un seuil de portée politique. Ainsi, les avions de surveillance stratégique russes apparaissent de façon récurrente en réaction à des exercices OTAN, par volonté de démonstration de force ou pour tester les dispositifs de défense aérienne des pays concernés, dont la réaction s’effectue toujours dans le cadre de l’OTAN. Si détectés à la limite de l’espace aérien britannique, leur long rayon d’action leur permet d’aller jusqu’au golfe de Gascogne. L’absence de connaissance précise de leurs trajectoires dans l’espace aérien international implique, en cas de risque trop proche, la mise en alerte de l’AWACS et d’avions ravitailleurs pour assurer une autonomie aux avions de chasse, qui vont les suivre. Ces avions russes, qui n’affichent leurs codes d’identification qu’en cas de mauvaises conditions météorologiques ou de densité du trafic aérien, font demi-tour, mais jamais au même endroit. En 2018, la sûreté aérienne a détecté 298 situations anomales, très souvent accidentelles, et a réalisé 277 missions de surveillance de sites sensibles. En outre, elle a nécessité 630 décollages d’avions de chasse (88 sur alerte) et 429 décollages d’hélicoptères (61 sur alerte).

Lutte anti-drones. En cohérence avec la chaîne de défense aérienne, le Centre national des opération aériennes de Lyon-Mont-Verdun synthétise les informations sur les vols des drones et met en œuvre les dispositifs de protection des sites sensibles. En 2019, les armées vont recevoir des systèmes MILAD (moyen interarmées de lutte anti-drone) pour détecter, caractériser et neutraliser les mini-drones en métropole et en opération extérieure (Opex). Chaque jour, la France fait l’objet de 12.000 survols, trafic qui devrait doubler d’ici à 2035 avec, notamment, l’arrivée probable de grands drones de transport de fret et de passagers, indique le général Cousin. Il s’agit, dans le cadre de la mission « connaissance et anticipation », de trouver la parade à cette technologie très évolutive.

Bilan 2018. Le CDAOA a procédé à 91 ouvertures de terrains militaires pour la biomédecine, mobilisé 10 aviateurs par semaine pour la lutte contre les feux de forêt et assuré le sauvetage de 30 personnes. En Opex, il a surveillé 6.000 zones d’intérêt militaire, nécessitant 2.700 missions pour l’opération « Barkhane » (Sahel) et 520 pour « Chammal » (Levant). S’y ajoutent 750 heures de vol de « réassurance » dans le cadre de l’OTAN, depuis des bases en Estonie et Pologne. La surveillance de l’espace a traité 60 risques de collision.

Loïc Salmon

Armée de l’Air : « Pégase 2018 », projection lointaine dans le Pacifique

Armée de l’Air : l’appui aérien aux opérations terrestres

Armée de l’Air : anticipation, audace et créativité




Défense : l’IA, nombreuses applications militaires possibles

Le combattant de demain devra pouvoir décider plus vite que l’adversaire, grâce à l’intelligence artificielle (IA) applicable dans les équipements qu’il portera. Des robots armés automatisés sont déjà en cours d’expérimentation.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 janvier 2019 à Paris, par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont intervenus : l’ingénieur général de l’armement Patrick Bezombes, directeur adjoint du Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations ; Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CREC ; Thierry Berthier, maître de conférence, Université de Limoges ; le professeur Jean-Gabriel Ganascia, président du comité d’éthique du CNRS ; le chef d’escadron Damien Sauget, stagiaire à l’Ecole de Guerre.

Champ très vaste. Le militaire doit comprendre le fonctionnement des équipements dotés d’IA, algorithme « apprenant », explique Gérard de Boisboissel. Selon la capacité militaire et le niveau hiérarchique du combattant, l’IA facilite ses choix grâce à l’aide « cognitive » (voir encadré). Toutefois, il convient de tenir compte des locaux et des déformations potentielles du langage, notamment quand la voix est altérée par le stress. Dans le domaine de la santé, elle permet un diagnostic performant des blessés. Lors de la préparation d’une mission, elle fournit une cartographie du mode opératoire adverse, utile pour le sien propre avec anticipation des cas non conformes. La simulation sur des systèmes d’information et de communication améliore l’entraînement du soldat avec un environnement enrichi par les modes de combat adverses. L’IA aide à détecter des cibles furtives (sous-marins), reconnaître des mouvements anormaux (faux bateaux de pêche) et prévoir des déplacements des cibles (cas non conformes). Cela conduit à modéliser le comportement de l’ennemi et de préparer l’action. Montée sur une antenne active, l’IA permet d’esquiver la menace. Sur un véhicule, elle procède à son autodiagnostic pour évaluer le niveau de réparations nécessaire, application utilisable par les unités militaires et le monde civil. L’IA analyse et clarifie les données pour découvrir des signaux faibles en provenance de sources différentes (passeport douteux d’un terroriste potentiel). Elle aide à évaluer les informations en réseaux pour ne transmettre que celles présentant un intérêt opérationnel. Elle procède au chiffrement automatique des ordres pour un déplacement sécurisé. Elle intervient dans la lutte informatique active pour la déception, l’influence et le droit de riposte. L’IA nécessite une grande qualité des données et une bonne gestion de leur cloisonnement dans ses diverses sphères d’emploi et de confidentialité. Toutefois, avertit l’ingénieur de recherche, l’adversaire se comportera toujours de façon intelligente et changeante pour bénéficier de l’effet de surprise.

Intégration technologique. Outil maîtrisé et de confiance, l’IA sert à produire des ordres plus rapidement, explique le chef d’escadron Sauget. La prise de décision aux niveaux stratégique (politique), opératif (théâtre) ou tactique (sur le terrain) suit le cycle « OODA » : observer, orienter, décider et agir. Celle d’une planification inférieure à 24 mois consiste à analyser le théâtre, en comprendre les acteurs, identifier des scénarios et déterminer des leviers d’action. L’IA y contribue comme « équipier fidèle », chargé de stimuler la réflexion du chef et non pas la remplacer. Elle travaille en temps réel, même en mode dégradé maîtrisé, pour donner des conseils en vue de reprendre l’ascendant sur l’adversaire. La planification confronte les modes d’action « amis » et « ennemis », pour mettre en lumière ses propres limites et les opportunités et prévoir des plans secondaires, afin de poursuivre la mission en toutes circonstances. L’IA, « adjoint numérique », décloisonne informations et données et conçoit la synthèse pour le chef…qui décide !

Robots armés. Les Etats-Unis entendent conserver leur avance dans l’IA par l’autonomie des systèmes sur terre, sur mer, dans les airs et dans le cyberespace, pour éviter d’envoyer des soldats américains au contact d’une unité robotisée dans des combats à haute fréquence, indique le professeur Berthier. Pour cela, ils mobilisent certains GAFA et une grande partie des ingénieurs de la Silicon Valley. La Chine aspire à les dépasser et acquérir la maîtrise dans les quatre domaines cités. Elle effectue un maillage exhaustif des océans, par des unités armées de surface et sous-marines autonomes, pour contrôler les territoires inhabités. La Russie veut retirer ses soldats de la zone d’immédiate conflictualité et prendre sa revanche après la Guerre froide perdue. Elle autonomise des robots sentinelles armés et expérimente des unités robotisées terrestres.

Concept fantasmé. Le terme « intelligence artificielle », qui signifie « automatisme industriel » induit en permanence en erreur, vu les difficultés à définir et mesurer les intelligences naturelle et émotionnelle, estime l’ingénieur général Bezombes. L’IA, intelligence mathématique, repose sur la donnée. Comme les algorithmes, elle ne décide pas, mais applique des instructions informatiques. Son concept, aligné sur la science, risque de ne pas être bien accepté par la société. Toutefois, l’IA constitue un jalon supplémentaire dans l’automatisation qui, passée de l’analogique au numérique, prendra en compte les nouveautés au sein des armées dans 15 ou 20 ans. Par ailleurs, « autonome » signifie être régi par ses propres règles, rappelle l’ingénieur général. Il s’ensuit une confusion sémantique, puis un fantasme et un risque de rejet sociétal. Ainsi le fantasme du « robot tueur » pourrait déboucher sur une interdiction des systèmes en cours de développement et réduire la capacité à garantir le droit et la souveraineté nationale. Or il s’agit de défendre les valeurs et les intérêts vitaux de la nation. La question de la place de l’homme se posera dans le monde numérique de demain. Les algorithmes peuvent l’améliorer, l’augmenter ou le diminuer s’il conduit à l’absence de réflexion, conclut l’ingénieur général.

Loïc Salmon

Selon le professeur Ganascia, l’intelligence artificielle (IA) modélise cinq fonctions « cognitives » : acquisition, traitement, classification et intégration de l’information ; mémoire et apprentissage pour stocker l’information et la rappeler ; organisation mentale de l’information et son utilisation ; prise de décision et action ; rendre possible la communication. L’IA interprète automatiquement les images par une reconnaissance des formes, visages ou objets et les rend accessibles dans des bases d’images. Elle traite la parole par la reconnaissance de mots ou de thèmes et identifie le locuteur, les accents et les langues. Elle analyse et fusionne les informations issues de capteurs. L’IA assure une fonction de sécurité par la biométrie : empreintes digitales et reconnaissances faciale et vocale. Elle automatise le fonctionnement des drones, robots et systèmes d’armes létales autonomes. Elle aide au commandement opérationnel et à l’entraînement par la visualisation. Elle analyse les signaux et textes pour le renseignement et effectue des recherches sur de très grands réseaux.

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation

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Défense : augmentation des budgets mondiaux en 2018 et réaffirmations de puissance

Les budgets militaires ont totalisé 1.670 Mds$ en 2018, soit une hausse de près de 2 % en un an, surtout dans les pays occidentaux et en Asie. La Chine accélère la modernisation de ses équipements, comme le Japon et la Russie. Les armées africaines profitent des opérations internationales de maintien de la paix.

Tel est le constat du document « Military Balance 2019 » de l’Institut d’études stratégiques de Londres (International Institute for Strategic Studies, IISS), présenté lors d’une conférence-débat organisée, le 25 février 2019 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Sont notamment intervenus : François Heisbourg, conseil de l’IISS pour l’Europe ; le général de brigade (2S) britannique Ben Barry, IISS ; Sonia Le Gouriellec, maître de conférences à l’Université Catholique de Lille.

La Chine. Le budget militaire de la Chine a crû de 8 %/an en termes réels entre 2007 et 2017, puis de 6 %/an en 2017 et 2018 malgré le ralentissement économique, indique le général Barry. Sa Marine doit désormais faciliter les opérations à longue distance et accroître le rythme de ses missions. A cet effet, 2 croiseurs lance-missiles de la classe 055 (12.000 t) ont été lancés en juin 2018 et 4 autres sont en chantier. En outre, 13 frégates anti-aériennes 052C (7.500 t) et 052D (7.000 t) sont entrées en service entre 2008 et 2018. Pour la défense aérienne sur mer, les Etats-Unis arrivent en tête avec 87 bâtiments en 2018, devant 8 pays européens totalisant 30 unités : Grande-Bretagne, 6 ; Espagne, 5 ; Norvège, 5 ; Pays-Bas, 4 ; Allemagne, 3 ; Danemark, 3 ; Italie, 2 ; France, 2. L’Asie-Pacifique a presque rattrapé l’Europe avec 28 navires : Chine,15 ; Japon, 6 ; Corée du Sud, 3 ; Inde, 3 ; Australie, 1. Le porte-aéronefs chinois Liaoning, ex-Varyag racheté à l’Ukraine en 2000, a repris la mer après sa modernisation. Un second, construit en Chine, devrait entrer en service en 2019. Mais il leur reste à acquérir groupes aériens et navires d’escorte. Par ailleurs, la Chine a terminé son programme de poldérisation et de construction sur des îlots en mer de Chine et y installe des infrastructures pour abriter des armements, en cours de développement, pour gêner toute intrusion d’une force armée adverse en mer de Chine. Les forces amphibies chinoises augmentent en effectifs avec la transformation de 4 unités d’infanterie et de défense côtière en brigades, dont 2 affectées au théâtre du Nord et 2 à celui de l’Est, mais pas encore équipées ni entraînées pour une opération amphibie. En outre, les forces armées améliorent leurs capacités en matière de cyber, espace, énergie dirigée et technologies quantiques. Le plan national d’intelligence artificielle vise à faire bénéficier la défense des progrès réalisés dans le secteur civil. Quoique redoutée dans la région, la puissance militaire chinoise présente des faiblesses, notamment dans l’entraînement et la lutte anti-sous-marine, sans compter le manque d’expérience du combat. Des opérations sur un théâtre extérieur éloigné ou contre un adversaire aux capacités similaires se trouveraient limitées, en raison du petit nombre d’unités de soutien, à savoir avions-ravitailleurs, plates-formes ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) et navires logistiques. Contrairement à leurs anciens homologues de l’Union soviétique, indique François Heisbourg, les militaires chinois parlent de leurs faiblesses. De plus, la Chine met l’accent sur l’exportation d’armements pour projeter sa puissance et profiter aussi de l’expérimentation de l’efficacité de ses systèmes d’armes par d’autres pays. Ainsi, fin 2018, la présence de missiles air-air à guidage radar PL-12 chinois (portée de 3 à 50 km) a été constatée sur des avions de l’armée de l’Air birmane.

Le Japon. Selon le « Military Balance 2019 », le Japon va transformer ses deux porte-hélicoptères de la classe Izumo (19.500 t), en vue de recevoir des avions de combat américains F-35B à décollage court et atterrissage vertical, permettant une projection limitée de puissance ou, au moins, une opération autonome au-delà de la portée d’avions basés à terre. Comme leurs homologues américains, les destroyers de défense aérienne japonais sont équipés d’un système de combat Aegis spécifique, capable d’intercepter des missiles balistiques à 370 km de distance et 185 km d’altitude.

La Russie. Les 5 frégates anti-aériennes russes disposent des missiles hypersoniques SA-N-6 et SA-N-20 d’une vitesse de mach 20 (24.696 km/h) et d’une portée d’environ 4.000 km. En Crimée, la Russie a mis en œuvre le système de défense aérienne S-400, composé de 4 types de missiles tirés de navires : 9 M96 d’environ 50 km de portée ; 9 M96-2, 100 km ; 48 N6D, 200 km ; 40 N6 en développement, 400 km. S’y ajoutent le système de défense côtier 3K60 Bal, composé de missiles de croisière SSC-6A Sennight (130 km) et SSC-6 Sennight en développement (260 km), et le 3K55 Bastion avec le missile de croisière SSC-5 Stooge (300 km). En cas de crise, le S 400 pourrait dénier l’accès de cette région de la mer Noire à une intervention extérieure adverse. La Russie développe et déploie de nouveaux armements nucléaires et à capacité duale. Ainsi, la production en série du planeur hypersonique Avanguard, capable de porter des charges nucléaires ou conventionnelles, a commencé en 2018. En outre, le déploiement du système 9M729 se poursuit avec le missile de croisière SSC-8 Screwdriver, tiré du sol (2.500 km). En 2018, Washington a accusé Moscou d’enfreindre ainsi le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (500-5.500 km), conclu en 1987 entre les Etats-Unis et l’URSS à l’époque. Début février 2019, les deux Etats ont annoncé leur retrait du traité dans les six mois.

L’Afrique. Les armées africaines apportent une contribution essentielle à la résolution des conflits sur leur continent, explique Sonia Le Gouriellec. Depuis 2000, 22 missions de paix, internationales ou régionales, s’y sont déroulées. L’ONU y a envoyé 75.714 personnels militaires et civils, dont 44.100 ressortissants locaux, et l’Union africaine (UA) 36.550. Les opérations de maintien de la paix apportent avantages financiers et techniques, entraînement et compétences spécifiques aux armées africaines, qui reçoivent des matériels américains, français et russes, mais les entretiennent peu. Les Etats africains en retirent la paix sociale par la professionnalisation de leurs armées, qui acceptent la subordination aux autorités civiles. Sénégal et Tchad fournissent des troupes à l’ONU et l’UA et Kenya, Burundi, Ouganda et Ethiopie des appuis logistiques. Des formations sont assurées en Ethiopie et aux Ghana, Togo et Kenya, avec la coopération des Etats-Unis et de la France (Eléments français au Sénégal et au Gabon).

Loïc Salmon

Le document annuel « Military Balance », qui publie sa 60ème édition en 2019, a établi un classement par pays des 15 principaux budgets de défense dans le monde en 2018. Les Etats-Unis restent en tête avec 643,3 Mds$ devant : les pays européens membres de l’OTAN, 264 Mds$ ; la Chine, 168,2 Mds$ ; l’Arabie saoudite, 82,9 Mds$ ; La Russie, 63,1 Mds$ ; l’Inde, 57,9Mds$ ; la Grande-Bretagne, 56,1 Mds$ ; La France, 53,4 Mds$ ; le Japon, 47,3 Mds$ ; l’Allemagne, 45,7 Mds$ ; la Corée du Sud, 39,2 Mds$ ; le Brésil, 28,8 Mds$ ; l’Australie, 26,6 Mds$ ; l’Italie, 24,9 Mds$ ; Israël, 21,6 Mds$.

Défense : 2017, budgets mondiaux et modernisation

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale

320 – Dossier : « Sénégal, coopération avec la France et rayonnement régional »




Violence et passions

La violence interdit le débat, divise la société et attise la haine, mettant en péril la démocratie. La mort des idéologies a ressuscité le nationalisme et le fanatisme religieux.

Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, la guerre devient hybride, à la fois intérieure et extérieure, civile et militaire, régulière et irrégulière. La violence s’appuie sur : le réveil des sentiments identitaires ; l’exaltation de la guerre sainte par le fondamentalisme islamique ; la volonté de revanche des pays du Sud stimulés par leur décollage économique. L’humanité se concentre dans les mégalopoles, à proximité des côtes, dans un « réseau de villes-monde » entre Los Angeles, San Francisco et New York, Londres et Berlin, Dubaï, Singapour, Hongkong et Shanghai et bientôt Sao Paulo et Mexico, Lagos et Le Caire, Istanbul ou Djakarta. Ces métropoles accumulent talents, capitaux et richesses, face aux régions qui s’enfoncent dans misère, désertification et violence. Conflits armés, absence de développement et changement climatique alimentent des flux de réfugiés et de migrants vers l’Europe. Ces évolutions du monde ont conduit aux « démocratures », théorisées après la chute du mur de Berlin (1989). Celles-ci se caractérisent par le culte de l’homme fort, un populisme virulent et le contrôle de l’économie et de la société. Adossée au suffrage universel manipulé par une propagande, relayée par les médias et réseaux sociaux, cette suprématie de la « démocratie non libérale » se manifeste dans la Russie de Vladimir Poutine, la Chine de Xi Jinping, la Turquie néo-ottomane de Recep Erdogan, l’Egypte du maréchal Al-Sissi, les Philippines de Rodrigo Duerte, le Venezuela chaviste, la Hongrie de Viktor Orban et la Pologne des frères Kaczynski. Nationalisme, protectionnisme, xénophobie et racisme prospèrent aussi aux Etats-Unis. Avec 1,5 million de victimes depuis 1968, les armes à feu y ont causé plus de morts que l’ensemble des conflits entrepris depuis la guerre d’indépendance (1775-1783). En outre, la dynamique guerrière du djihad et des « démocratures » se traduit dans les dépenses militaires qui totalisent environ 1.700 Mds$, soit 2,3 % du produit intérieur brut (PIB) mondial, et qui augmentent de 5-10 %/an. Les Etats-Unis vont porter leur budget militaire à 700 Mds$. La Chine a augmenté le sien de 132 % en 10 ans, jusqu’à 4 % de son PIB. La Russie l’a triplé en 15 ans jusqu’à 3,7 % de son PIB. Son intervention en Syrie lui permet de tester ses nouveaux équipements et armements et de montrer sa capacité à conduire des opérations complexes. Pour sa défense, l’Asie dépense 100 Mds$ de plus que l’Union européenne, qui y consacre 220 Mds$. Par ailleurs, les institutions internationales, à savoir, ONU, Fonds monétaire international, Banque mondiale et Organisation mondiale du commerce, subissent les feux croisés des Etats-Unis et des « démocratures ». Le projet chinois des « nouvelles routes de la soie » vise à : contrôler les réseaux vitaux de la mondialisation ; écouler les excédents chinois d’acier, d’aluminium et de ciment ; créer des débouchés pour les exportations ; garantir l’accès aux matières premières et sources d’énergie ; instaurer une dépendance par la dette ; diffuser le modèle « total-capitaliste » chinois. Toutefois, l’Union européenne a compris qu’elle ne peut plus sous-traiter sa sécurité aux Etats-Unis. Les démocraties redécouvrent que la sécurité et la liberté, comme la prospérité, se conquièrent.

Loïc Salmon

« Violence et passions », par Nicolas Baverez. Éditions de l’Observatoire, 132 pages. 15 €

Chine : les « nouvelles routes de la soie », enjeux idéologiques et réalités stratégiques

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région




Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Les espaces aérien et extra-atmosphérique, la haute mer, le cyber, l’émergence d’acteurs non-étatiques et les violences terroristes constituent de nouvelles dissuasions. Celle par l’arme nucléaire, quoique contestée, perdure.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 décembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’Etat-major des armées ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

La dissuasion nucléaire française. Clé de voûte de la stratégie de la France pour la protection de ses intérêts vitaux, la dissuasion nucléaire fonctionne en permanence depuis 1964, rappelle le général Lecointre. Elle induit chez l’adversaire la certitude que son action, au-delà d’une certaine limite, sera source de dégâts inacceptables pour lui et que le courage de les lui infliger existe. Les armes nucléaires peuvent être mises en œuvre à tout moment avec une palette d’options entre missiles M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (500 patrouilles à ce jour) et le missile air-sol moyenne portée amélioré des Forces aériennes stratégiques (plus de 20.000 jours de vol). La dissuasion française exclut l’arme nucléaire tactique, la riposte graduée et l’abaissement du seuil, pour ne pas laisser à l’adversaire le temps de calculer les risques inhérents à une agression. Le président de la République, chef des armées, décide en dernier ressort et le chef d’état-major des armées prépare les plans de frappe nucléaire. La crédibilité de la dissuasion dépend de l’architecture entre forces nucléaires et forces conventionnelles. La situation géopolitique actuelle produit des ruptures non encore explorées et prend en compte les visions des compétiteurs et des adversaires. La menace évolue avec le perfectionnement des armes nucléaires et leurs capacités. Sa fluidité varie de l’affrontement de nature physique sur terre, sur mer et dans les airs, à la confrontation dans l’espace et le cyber. La conflictualité se durcit avec le retour des Etats puissances, la remise en cause des traités et les tensions à l’Est de l’Europe, aux Proche et Moyen-Orient et dans la zone Asie-Pacifique. La frontière se brouille entre intimidation, chantage nucléaire et agressions de type hybride. La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit 5 Md€/an pour la modernisation des armes nucléaires, notamment la navigation inertielle, la discrétion acoustique et le ravitaillement en vol. Elle ne se fera pas au détriment des forces conventionnelles, pour éviter tout contournement de la dissuasion ou le dilemme ente escalade et renoncement.

Contestations récurrentes. La remise en cause de l’arme nucléaire, pour des raisons diverses, remonte aux bombardements de 1945 et à la constitution des arsenaux américain et soviétique, indique l’ambassadeur Danon. Le premier argument, d’ordre humanitaire et environnemental, rappelle les accidents techniques et les appréciations politiques contradictoires. Le deuxième en souligne l’inutilité, puisqu’elle a quand même conduit à la guerre par procuration en Afrique et en Asie du Sud-Est. Il repose sur la représentation de la détermination de l’adversaire à l’utiliser, à savoir que personne n’osera « appuyer sur le bouton » et assumer la responsabilité d’un suicide collectif. Selon le troisième, l’arme nucléaire ne profite qu’aux neuf pays détenteurs : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord. Certains abusent de la situation pour agir sur des théâtres extérieurs en toute impunité, comme la Russie en Crimée, la Chine en mer de Chine et l’OTAN en Libye. Cette situation risquant de perdurer, les contestataires veulent forcer, par traité, les pays nucléaires à désarmer. Or seul le contexte stratégique impose un traité, souligne l’ambassadeur, d’autant plus que les accords de protection mutuelle bénéficient à une trentaine de pays, soit 64 % de la population mondiale. La dissuasion nucléaire, consistant à empêcher la guerre pour préserver la paix, prend aussi une dimension morale. Celle-ci a d’abord reposé sur l’éthique de « conviction » de Churchill, justifiant l’emploi de la bombe atomique en 1945 pour éviter un nombre supérieur de morts dans une guerre conventionnelle. Aujourd’hui, l’éthique de « responsabilité » préfère conserver le système de sécurité collective existant pour éviter une guerre mondiale. Après trente ans de mondialisation, le retour des rapports de puissance démontre que l’architecture de défense et de sécurité établi après la seconde guerre mondiale ne fonctionne plus. En outre, la pérennité des alliances est remise en question par l’administration américaine depuis l’introduction du doute sur l’automaticité de l’article V de l’OTAN. Cet article stipule : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. » Il s’ensuit un clivage entre les pays européens, certains (à l’Est) souhaitant un rapprochement avec les Etats-Unis et les autres (à l’Ouest) voulant une autonomie européenne. La prolifération représente un risque considérable de déstabilisation mondiale car, si l’Iran décide de se doter effectivement de l’arme nucléaire, d’autres pays seront tentés de l’imiter. Nouveau champ d’affrontement, le cyber fait l’objet de réflexions comme autre moyen de dissuasion. Sur le plan technologique, l’utilisation de l’intelligence artificielle devrait permettre de contrer les cyberattaques. Elle existe déjà dans l’armement nucléaire. Le contexte nucléaire évolue en permanence, sans qu’apparaisse encore un autre système de sécurité collective, conclut l’ambassadeur Danon.

Loïc Salmon

Lors du colloque du 6 décembre 2018, la Fondation suisse « the House of the Rising Stars » a présenté un classement par pays en matière de sécurité globale. Elle a analysé l’action des gouvernements dans le domaine de la protection de l’intégrité du territoire et de la population, incluant la défense extérieure, la sécurité intérieure, la liberté d’opinion et d’expression, la santé publique et le développement durable. Voici les critères retenus : dépenses militaires (% du produit intérieur brut) ; dépenses courantes de santé (idem) ; homicides intentionnels pour 100.000 habitants ; espérance de vie à la naissance ; taux de mortalité infantile pour 1.000 enfants de moins de cinq ans ; indice de liberté d’opinion et d’expression ; indice de performance environnementale. Parmi les 127 pays étudiés, Israël arrive en tête des 10 premiers lauréats, devant les Etats-Unis, la France, la Norvège, l’Australie, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Suède, l’Allemagne et le Japon.

Stratégie : contexte évolutif de la dissuasion nucléaire

Dissuasion nucléaire : modernisation de la composante aéroportée

Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté