Renseignement : les « sources ouvertes », nouvelles perspectives

Internet et réseaux sociaux rendent le monde transparent en temps quasi réel. Combinés à l’intelligence artificielle, ces « OSINT », renseignements gratuits en source ouverte, apportent un appui indispensable à la presse, à la recherche académique et aux enquêtes criminelles.

Ce thème a été débattu lors d’une table ronde organisée, le 5 juin 2023 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Benoît Durieux, directeur de l’IHEDN et de l’enseignement militaire supérieur ; Alexandra Jousset, journaliste et productrice de l’émission « Sources » sur la chaîne de télévision Arte ; Kevin Limonier, maître de conférences en géographie et études slaves à l’Université Paris 8 ; Frédéric Lenfant, expert judiciaire.

L’OSINT. Le renseignement en source ouverte, « open source intelligence » (OSINT) en anglais, existe depuis longtemps, mais les nouvelles technologies de l’information l’ont transformé, souligne le général Durieux. Dans le monde du renseignement, il s’agit de savoir ce qui est accessible en source ouverte mais aussi de savoir ce qui ne l’est pas ou ce qui ne l’est pas encore. Tout le monde peut suivre de façon assez précise le conflit en Ukraine, sans avoir accès aux chroniques des services de renseignement, à condition de bien choisir les sources de vérification et de les mettre en concurrence. Inversement, les militaires et les personnes intéressées par la défense et la sécurité nationale cherchent d’abord à connaître ce qui reste masqué dans ce conflit. Ensuite, dans ce contexte de transparence apparente, il s’agit d’élaborer les futures opérations possibles de « déception » au sens militaire du terme, à savoir principes, manœuvres et moyens techniques pour inciter l’adversaire à réagir de façon préjudiciable à ses intérêts. Mais pouvoir tout savoir soulève la question éthique des dérives possibles d’une transparence totale.

L’investigation de presse. Le documentaire intitulé « Les mercenaires russes Wagner » sur Arte a été réalisé avec l’aide de journalistes spécialisés dans l’OSINT, indique Alexandra Jousset. Ils ont récupéré des données sur les échanges de Wagner avec des entreprises en Centrafrique et à Madagascar, complétant l’enquête sur le terrain (témoignages de mercenaires). Chaque semaine, la découverte de nouveaux outils permet de vérifier si une photo a été truquée ou de récupérer des données sur le suivi de bateaux. Il faut vérifier les informations au moyen de bases de données publiques, de listes de sanctions ou de déclarations fiscales. Grâce à des images satellites, le quotidien américain New York Times a établi la véracité du massacre de Boutcha en Ukraine (27 février-31 mars 2022) par l’armée russe, qui l’avait accusé de désinformation. Les images d’un drone, transmises aux médias français, ont permis de démontrer la mise en scène par Wagner d’un faux charnier au Mali pour discréditer l’armée française. Les « fuites » de données que reçoivent les journalistes ne sont publiées, en toute indépendance, qu’après consultations d’avocats ou de juristes, précise Alexandra Jousset.

La recherche académique. Étude des phénomènes de pouvoir sur un territoire, la géopolitique inclut la maîtrise des réseaux qui maillent le cyber, explique Kevin Limonier. Les traces numériques de l’OSINT rendent visibles de nouvelles formes de réseaux encore totalement invisibles il y a quelques années et permettent de cartographier des pans entiers de logiques de pouvoir. Le protocole BGP, qui structure internet, fait apparaître la configuration des routeurs de données. Depuis l’invasion de la Crimée en 2014, la Russie a rerouté les données locales vers des points d’échange à Moscou sans passer par l’Ukraine. Pendant la guerre civile dans le Donbass, la détection des manipulations de routeurs communiquait des informations sur l’espace occupé par les belligérants. Leur recoupement à des niveaux géopolitiques fournissait une information stratégique sur l’évolution de la ligne du front. Aujourd’hui, dans les territoires occupés par la Russie, les populations n’ont accès à internet que via les pares-feux et les sources des autorités russes. Lors de la libération de villages par les chars et véhicules blindés ukrainiens, une camionnette de télécommunications suit pour rebrancher les réseaux. Par ailleurs, la guerre en Ukraine marque une véritable rupture dans le comportement des autorités politiques américaines, qui ont révélé l’imminence de l’invasion russe mais sans démontrer comment elles le savaient pour ne pas compromettre des sources et des procédés, notamment de renseignement électronique. Plutôt que de garder secrètes ces informations, elles ont préféré exposer l’intention de la Russie avant qu’elle agisse. La recherche académique cherche à comprendre comment la Russie délègue son influence et son activité géopolitique dans certaines régions du monde à des entreprises, comme la société militaire privée russe Wagner en Afrique, et d’en analyser le modèle économique. Par ailleurs, l’OSINT permet d’utiliser des outils numériques à des fins ethnographiques. Toutefois, le « terrain numérique » ne remplacera pas l’enquête sur le terrain réel, qui deviendra de plus en plus difficile en Russie, indique Kevin Limonier.

L’enquête criminelle. Frédéric Lenfant, qui a effectué des enquêtes judiciaires de gendarmerie, rappelle que l’expression du besoin constitue la première étape du renseignement. L’OSINT d’origine cyber permet de récupérer de l’information à analyser pour compléter ce qui est déjà connu en interne ou par d’autres canaux, en vue de décider et réaliser une opération qui répond au besoin initial. Par exemple dans une enquête sur la fraude, il s’agit de confronter des faits pour trouver des points communs, en vue d’un élément d’identification (donnée très technique) du fraudeur, qui veut rester le plus anonyme possible. Certains outils d’OSINT permettent de remonter jusqu’à une personne morale, puis physique pour identifier des lieux, des numéros de téléphone et des adresses de courriels à recouper pour matérialiser une organisation criminelle et ses modes opératoires, utilisables par d’autres. Les nombreux outils et sources accessibles sur internet comme « societe.com » proposent de multiples éléments à agréger pour obtenir une synthèse globale, notamment sur la corruption ou le blanchiment du financement du terrorisme. Ils permettent aussi la réversibilité de l’investigation par la traçabilité, en sens inverse, de son cheminement du point de départ jusqu’à celui d’arrivée. Toutefois, il convient, pour les services régaliens, de ne pas diffuser l’analyse d’informations recueillies en source ouverte, en raison des conséquences publiques éventuelles pour le suivi de l’enquête et l’intérêt des acteurs. En outre, une enquête repose sur la légalité de la preuve. Cela exclut l’usage de données recueillies sur internet par piratage avec le risque d’accusation de recel. En revanche, une « fuite » de donnés publiée sur un site de lanceurs d’alerte peut contribuer à l’enquête sur une personne morale étrangère et…à l’interrogatoire de personnes physiques ! Par ailleurs, la technologie permet d’usurper la voix d’une personne en lui faisant dire ce qu’elle n’a pas dit et, au moyen de l’intelligence artificielle, lui ajouter un masque lui ressemblant. Toute la difficulté réside dans la discrimination du vrai du faux. Dans la guerre en Ukraine, chaque citoyen devient acteur en filmant beaucoup d’événements avec son téléphone portable et en les diffusant ensuite sur les réseaux sociaux. Le risque existe d’une manipulation volontaire de l’information…en vue d’une interprétation servant l’intérêt de l’auteur de sa diffusion ! Son amplification par les réseaux sociaux lui donne une certaine « crédibilité », qui va influencer l’opinion publique. Enfin, tout passage sur internet laissant des traces, les progrès de chiffrement compliquent la collecte discrète d’informations récupérables en sources ouvertes.

Loïc Salmon

Renseignement : innover sur les plans technique et conceptuel

DRM : des moyens de haute technologie pour le recueil de renseignements

Cyberdéfense : soutien pour le renseignement, la protection, la prévention et l’action

 




La Cité de l’Histoire

Concilier l’immersion dans l’Histoire de façon ludique pour les familles, par la réalité virtuelle, et l’approche intellectuelle pour les passionnés et les universitaires, par des conférences de haut niveau. La Cité de l’Histoire, située dans la Grande Arche de la Défense, tente de relever ce défi.

Son président, François Nicolas, également président d’Amaclio Productions, et l’écrivain et animateur Frank Ferrand, son directeur, ont invité la presse à la découvrir, le 17 janvier 2023, dans ce quartier d’affaires à l’Ouest de Paris. Leur projet, parti d’une idée commune en décembre 2021, a été réalisé en un an.

Des voyages dans le temps. La Cité de l’Histoire propose trois séquences complémentaires. En seize scènes à taille réelle, La Clef des siècles, parcours commenté par des voix en off ou animé par des acteurs, invite à revisiter le passé de la France…à reculons ! Cela commence en 1954, lorsque le général de Gaulle rédige ses Mémoires de guerre dans sa demeure de Colombey-les-deux-églises, et se termine avec les drakkars des Vikings remontant la Seine vers Paris en 861. Entretemps, les étapes rappellent, entre autres : la bataille de Verdun de 1916 avec les canons à tir rapide de 75 mm ; l’Ecole de la IIIème République et l’entretien du souvenir de la perte de l’Alsace et de la Lorraine au profit de la Prusse, devenue l’Empire allemand (1871-1919) ; la Commune de Paris de 1871 et les révolutions de 1848 et 1830 ; la bataille d’Eylau en 1807, gagnée par Napoléon contre la Russie et…la Prusse, déjà vaincue l’année précédente à Iéna et Auerstaedt ; la prise de la Bastille en 1789, vue de l’atelier d’un artisan ; le règne de Louis XV avec les pertes des colonies françaises en Inde et en Amérique du Nord ; le Grand Siècle de Louis XIV, illustré par un carrosse royal ; la Renaissance avec la construction de châteaux, qui ne sont plus des forteresses ; la guerre de Cent Ans avec Jeanne d’Arc ; l’édification des cathédrales aux XIème et XIème siècles. Le couloir du Temps, véritable frise chronologique, présente, en libre déambulation, 25 bornes tactiles permettant d’accéder à 400 dates majeures de l’histoire du monde, illustrées par une sculpture, une enluminure, une peinture, une gravure ou une photographie, de l’Antiquité au XXIème siècle. Enfin, une salle en ellipse accueille une projection croisée à 360° pendant une vingtaine de minutes. La première, intitulée Hugo l’homme Révolutions, dédiée à Victor Hugo (1802-1885), retrace sa carrière d’écrivain et d’homme politique avec ses propres commentaires.

Une histoire de spectacles. Amaclio Productions organise des spectacles son, lumière et vidéo, qui ont accueilli 1,6 million de personnes entre 2012 et 2022 : La Nuit aux Invalides à Paris depuis 2012 (650.000 spectateurs) ; Les Luminescences d’Avignon au Palais des Papes, de 2013 à 2017 (350.000 spectateurs) ; Les Ecuyers du Temps au Château de Saumur, 2013-2014 (35.000 spectateurs) puis Le Carrousel de Saumur en juillet 2022 à l’Ecole de l’arme blindée cavalerie ; La Conquête de l’Air, avril 2016 ; Les (Re)visiteurs de l’Histoire au Château comtal de Carcassonne, depuis 2018 (110.000 spectateurs) ; Les Chroniques du Mont au Mont-Saint-Michel, 2018-2021 (160.000 spectateurs) puis Les Nocturnes de l’Abbaye depuis 2022; Les Etoiles de Fontevraud à l’Abbaye royale de Fontevraud depuis 2021 (25.000 spectateurs) ; Moulins entre en scène à l’Agglomération de Moulins depuis 2019 (300.000 spectateurs) ; Eternelle Notre-Dame, rétrospective de la Cathédrale de Paris en réalité virtuelle à Paris-La Défense depuis janvier 2022 (60.000 spectateurs).

Loïc Salmon

La Cité de l’Histoire s’étend sur 12.000 m2, dont 6.000 m2 pour les lieux d’animation. Elle emploie une centaine de personnes et dispose d’un vivier d’une quarantaine d’acteurs professionnels. Elle accueille Les Lundis de la Cité, cycles de trois conférences dispensées par des historiens sur un thème de leur choix. Un service de web TV et web radio dédié à l’Histoire est prévu à terme. Renseignements : www.cite-histoire.com.

L’histoire des Invalides en 3 D

Cent ans de conquête de l’air au Grand Palais de Paris

« La Nuit aux Invalides », spectacle du centenaire de 1918




Médias : réseaux sociaux, désinformation et manipulation

L’utilisation massive des réseaux sociaux renforce le partage d’informations imprécises et trompeuses. Ainsi, la manipulation de masse a été utilisée contre l’opération française « Barkhane » au Mali.

Co-fondateur de la startup Kap Code et expert indépendant pour Cap Digital (pôle de compétitivité et de la transformation numérique regroupant 1.000 organisations), Adel Mebarki l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 7 décembre 2022 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Île-de France.

La désinformation. Conséquence de la pandémie du Covid 19, 40 % des gens parlent de leur santé sur les réseaux sociaux…que les professionnels de santé utilisent comme vecteurs de l’éducation scientifique et de la lutte contre la désinformation. Forte de son expertise médicale, Kap Code s’est spécialisée dans l’analyse des données de la vie réelle, recueillies sur les réseaux sociaux. La détection précoce de la désinformation amène à une réaction, d’abord de la part des autorités de santé puis des responsables politiques. Par ailleurs, l’Union européenne définit une désinformation comme un contenu faux ou mensonger, pour tromper dans un but lucratif ou politique, et susceptible de causer un préjudice public. La désinformation par les réseaux sociaux résulte de leur modèle économique (revenus publicitaires) et des suggestions de leurs contenus. Elle est ensuite propagée par les « lecteurs », qui la partagent avec leur entourage social. Enfin, des faussaires la diffusent au moyen de « trolls » (messages provocateurs) et de « bots » (programmes informatiques qui réagissent avec les serveurs). Selon Kap Code, le schéma de propagation d’une fausse information ressemble à la forme de propagation d’un virus. La vérification humaine d’une information douteuse permettra d’endiguer sa « viralité » (diffusion rapide et imprévisible).

Le fonctionnement. Kap Code a déterminé quatre modes de fonctionnement de la désinformation. Le « Cherry Picking » présente uniquement les faits ou données soutenant une thèse, mais en délaissant ou en cachant tout ce qui la contredit. La « fenêtre d’Overton » repose sur la répétition d’une information pour accroitre son acceptation. Ainsi, sur les roseaux sociaux, la surexposition à une désinformation lui permet de gagner en crédibilité et engendre son adhésion. Selon le « test de réalité secondaire », si plusieurs personnes croient une information, elle apparaît de plus en plus vraie. L’effet de répétition peut alors créer un consensus social « perçu », à défaut d’être « qualifié ». Enfin, l’interconnexion des « fake news » (informations tronquées dans un but de manipulation) à d’autres croyances « complotistes » (sanitaires ou politiques) engendre une consolidation mutuelle. Selon une étude du Conseil supérieur de l’audiovisuel publiée en 2020, des algorithmes et certaines fonctionnalités des réseaux sociaux multilingues contribuent à amplifier la désinformation, surtout sur Twitter (origine américaine) et Tik Tok (origine chinoise) mais moins sur Instagram (origine américaine). Kap Code a développé un algorithme capable d’identifier les trolls et les bots d’une campagne de désinformation.

L’application à « Barkhane ». Kap Code a constaté une prolifération de sites internet émetteurs de fausses nouvelles sur l’opération « Barkhane ». Faux comptes, trolls et bots ont émis sur les morts, les blessés et les dommages matériels pour susciter de l’émotion parmi les militaires et la population civile. En septembre 2022, 700 à 750 comptes se sont ainsi exprimés, en mélangeant les fausses informations aux vraies. Or, cela nécessite un investissement important que seul un État (Russie) peut consentir. Toutefois (voir l’illustration), les « url » (adresses internet) suspects (rouges) ont été partagés par 1.357 internautes, alors que les « url » vérifiés (gris) l’ont été par…9.220 utilisateurs !

Loïc Salmon

Menaces hybrides : conflits, climat et effets médiatiques

Défense : le « Métavers », nouveau champ de bataille

Défense : lutte informatique d’influence et respect du droit

 




Défense : le « Métavers », nouveau champ de bataille

Le réseau social « Métavers », évolutif dans le monde virtuel et interactif en temps réel, offre des possibilités en matière de formation, de renseignement, d’influence et de recrutement pour les armées, mais présente aussi des risques.

Cela ressort d’un colloque organisé, le 1er décembre 2022 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre (CDEC). Y sont notamment intervenus : Mathieu Flaig, société de conseil en systèmes et logiciels informatiques SQORUS ; le colonel Samir Yaker, CDEC ; l’ingénieur civil Hervé Cicchelero, Direction générale du numérique et des systèmes d’information et de communication ; le colonel Jean-Gabriel Herbinet, État-major de l’armée de Terre ; le lieutenant-colonel Raphaël Briant, Direction générale des relations internationales et de la stratégie ; le lieutenant-colonel Hubert de Quièvrecourt, direction des ressources humaines de l’armée de Terre ; le lieutenant-colonel Fabien Simon, État-major de l’armée de Terre/Cyber ; le général de division Pierre-joseph Givre, directeur du CDEC.

Perspectives techniques. L’internet a connu plusieurs évolutions, indique Mathieu Flaig. Le web 1.0 porte uniquement sur la lecture avec les moteurs de recherche dont Google et Yahoo. Le web. 2.0 permet en outre d’écrire et d’échanger via les réseaux sociaux, dont Facebook et Twitter. Le web 3.0 y ajoute la confiance et la vérification au moyen de diverses plateformes et des lunettes pour le virtuel. Persistant et massivement évolutif, le Métavers, réseau de mondes virtuels interconnectés, est axé sur l’interaction en temps réel où les gens peuvent travailler, réagir socialement, effectuer des transactions, jouer et même créer des environnements. La fusion entre le réel et le virtuel s’effectue déjà par l’intermédiaire de l’ordinateur ou du smartphone. La société américaine Meta, fondée en 2004, a rejoint les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazone et Microsoft). Environ 25 % des gens passeront une heure par jour à naviguer sur internet en 2026. Le marché du Métavers est estimé à 13 Mds$ en 2030. Toutefois, 60 % des gens ne semblent guère enclins à faire leur marché de façon virtuelle.

Espace de confrontation. La stratégie consiste à imposer sa volonté face à celle de l’ennemi, rappelle le colonel Yaker. Dans le triptyque « compétition, confrontation et affrontement », la formule « gagner la guerre avant la guerre » s’inscrit dans la phase de compétition. La victoire stratégique résulte de la modification du comportement de l’adversaire au moyen de la guerre informationnelle, qui influe sur sa prise de décision. Il s’agit de prendre l’ascendant sur lui en décidant plus vite que lui. Après une intervention foudroyante qui sidère l’adversaire, il convient d’évaluer l’opération militaire en termes de pertes et de gains potentiels avec les conséquences sur la liberté d’action du chef. La stratégie de communication fixe un code des opérations pour que la population, présente sur le théâtre, en comprenne le sens. Celle-ci de répartit en trois catégories : la première, hostile, qu’il faut discréditer ; la deuxième qui doute et qu’il faut convaincre ; la troisième, favorable, dont il faut renforcer les convictions. Ainsi, la guerre en Ukraine met en en œuvre l’affrontement physique avec les forces russes, la résilience de la nation et ses forces morales (valeurs et patriotisme). A terme, le Métavers prendra aussi en compte les forces morales. Par ailleurs, la conflictualité devient multi-champs, à savoir terre, mer, air et cyber, avec les défis de l’interopérabilité et de la connectivité. Le renseignement tactique est recoupé et coté à 100 % ou 80 % selon les sources. L’armée de Terre se prépare à des opérations hybrides par la simulation et l’entraînement sur le terrain. La numérisation du champ de bataille apporte l’information juste au bon niveau de commandement, pour éviter une surcharge cognitive. Le Métavers va rendre encore plus complexe le travail de l’état-major. Le futur contrôle technologique devra conserver l’humain au centre de tout.

Potentialités militaires. Avant de se trouver dans la réalité du combat, le militaire va s’y préparer via le métavers, indique le lieutenant-colonel Briant. Les bases aériennes d’Orange et de Mont-de-Marsan disposent d’équipements créant un environnement représentatif de vol (photo). Le Métavers constitue un espace expérimental d’interopérabilité peu sécurisé, mais toutes les armées du monde vont se l’approprier. L’adversaire pourrait alors biaiser la reprogrammation, en vue de détruire la cohésion homme/machine. Il faudra pouvoir le déceler à temps pour ne pas se faire déposséder de la conduite de la guerre. Le couplage entre le réel et le virtuel permettra de simuler un champ de bataille à l’étranger pour une mise en situation opérationnelle. Aujourd’hui, souligne Hervé Cicchelero, la réalité allant très vite, l’ingénierie reste indispensable en progressant pas à pas et en acceptant de se tromper dans un monde physique, de plus en plus numérisé et virtualisé. En outre, gagner la guerre, en vue ensuite de négocier, nécessite une approche sociologique des gouvernants et une prise en compte des normes au niveau européen. En opération, les soldats n’emportent pas de téléphone personnel, qui localiserait leurs émotions à une date et un endroit précis, rappelle le lieutenant-colonel Simon. Il existe en effet des applications qui facilitent la fuite de données, dont les traces persistent après effacement. Des robots pourraient y être installés pour simuler une présence dans un endroit virtuel, afin de tromper l’adversaire. Le casque de Métavers enregistre des données personnelles, notamment la sudation, le pouls et l’expression du visage, signes de réaction au stress. Les données comportementales sont exclues de l’échange d’informations dans le cadre d’une coopération internationale. Toutefois, ces données permettent de cibler les personnels à recruter pour des métiers correspondant à leurs points forts. L’armée de Terre recherche chaque année des jeunes de 18-25 ans et devra donc prospecter le Métavers qu’ils connaissent bien, indique le lieutenant-colonel de Quièvrecourt. Déjà peu après leur arrivée, les recrues, coiffées d’un casque de vision virtuelle à 360°, se trouvent plongées dans une ambiance d’un combat violent ainsi que dans la mise en œuvre d’un canon ou la conduite d’un char. Bientôt, le recrutement pourra se faire en ligne. Selon le colonel Herbinet, des règles strictes relatives aux smartphones assurent la protection des données en opération. Pourtant, rien n’empêche des espions russes, chinois ou israéliens d’aller capter les données personnelles des futurs cadres de l’armée française… aux abords de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan !

Préparer demain. La discussion libre entre civils et militaires améliore la visibilité dans le « brouillard de la guerre », constate le général Givre. L’armée de Terre doit recruter des compétences et capter des talents. Dans ses champs d’action, elle doit utiliser le défensif en appui de l’offensif. Cela passe par l’exploitation des données, dont 80 % viennent de sources ouvertes. Le renseignement, destiné aux forces engagées en opération, doit provenir de toutes les sources possibles. Des robots pourront capter des informations sur le Métavers et lancer des leurres en temps réel. Le champ de bataille connaît une hybridation systématique. L’Ukraine, qui a militarisé sa société civile depuis l’invasion russe en 2022, dispose d’informaticiens capables de créer des applications en 48 heures pour la protection de ses systèmes et la saturation de ceux des forces russes. Pendant la guerre du Haut-Karabagh en 2020, les Azéris ont réagi très vite face aux Arméniens. Les décisions rapides reposent sur l’exploitation des données. La France, souligne le général, ne peut se permettre d’être en retard dans le Métavers. Seule, elle n’y parviendra pas et doit aller à la vitesse des autres en mobilisant toutes les intelligences. Les GAFAM ont déjà réalisé un réseau de très haut niveau technique… mis au service des Etats-Unis !

Loïc Salmon

Médias sociaux : tout n’est pas bon à dire en opérations

Armée de Terre : connaissance, coopération et influence

Armée de Terre : entraînement et juste équilibre technologique




Exposition « Photographies en guerre » aux Invalides

En figeant l’événement, la photographie véhicule une information. Témoignage d’un conflit, elle suscite la réflexion. Son histoire, commencée lors de la première guerre d’indépendance italienne (1848-1849), continue jusqu’à celle du Donbass en Ukraine (depuis 2014).

Narration et mémoire. Le procédé photographique apparaît dans les années 1820. L’abaissement de ses coûts de production et de diffusion et son adoption par la presse illustrée, dès les années 1890, la transforment en un nouveau médium capable d’assurer un compte rendu objectif des faits. Les premières photographies de guerre, qui remontent au siège de Rome par les troupes françaises (juin-juillet 1849), sont prises à l’aide d’un « calotype » (négatif sur papier permettant plusieurs tirages sous forme de lithographies). La longue guerre de Crimée (1853-1856) favorise l’essor de la photographie de guerre. Dans les années 1860, le « collodion sec » (négatif monochrome argentique), préparé industriellement, facilite la logistique de la prise de vue. La photographie stéréoscopique (deux vues prises sous un angle légèrement différent pour donner l’impression de relief) permet une reproductibilité et donc une diffusion commerciale. Elle constitue une première « médiatisation » de la guerre avec des ruines et des cadavres de soldats. Ainsi, pendant la guerre de Sécession américaine (1860-1865), la photographie contribue à l’écriture de l’histoire des Etats-Unis par sa diffusion dans la presse et par les tirages artistiques destinés à l’édition de coûteux albums. Par ailleurs, la démocratisation de la photographie coïncide avec la conquête et l’expansion des empires coloniaux européens en Afrique et en Asie. Ainsi, la révolte des Cipayes (mercenaires indiens au service de l’armée britannique) menaçant les intérêts de la Compagnie anglaise des Indes orientales en 1857 conduit à la chute de l’Empire moghol et à l’instauration d’un régime colonial. Des photos montrent le massacre de Cipayes en représailles d’exactions commises contre des civils. D’autres présentent des cadavres de combattants français pendant la guerre franco-prussienne (1870) ou des têtes coupées, lors de la conquête du Sénégal (1891). Les progrès de la technique et de la chimie, la réduction du poids et du coût des appareils transforment la photo en enjeu commercial pour la presse, qui publie des suppléments illustrés. Entre 1880 et 1914, ceux-ci propagent dans les foyers les événements de guerre dans les colonies et en Europe, à savoir armements, portraits, paysages dévastés, blessés, prisonniers, cadavres de combattants et réfugiés civils.

Documentation et lien social. Sur les théâtres d’opération, les militaires côtoient les « photoreporters », qui alimentent la presse d’information et les agences photographiques, apparues au début du XXème siècle. Les armées utilisent des nouvelles possibilités de la photographie comme un moyen de renseignement, complémentaire des reconnaissances de terrain et des interrogatoires de prisonniers. L’invention du cinématographe (caméra et projecteur) en 1895 puis de la caméra argentique permettent de réaliser des films muets à des fins commerciales et militaires. Lors de la guerre russo-japonaise (1904-1905), des sociétés de production de plusieurs pays envoient des reporters d’actualités dans les deux camps pour rapporter des images des combats. Lors du premier conflit mondial, la photographie, associée à l’aéroplane, devient un outil opérationnel qui accompagne les manœuvres militaires. Pour contourner la censure étatique, la presse illustrée demande directement aux soldats de fournir des images du front. Outils du souvenir et du témoignage, celles-ci renforcent les liens sociaux et affectifs entre le front et l’arrière et même entre les combattants. Pendant la seconde guerre mondiale, la photographie devient un outil fondamental dans la conduite des opérations et sert de preuve lors des procès de criminels nazis après 1945. Les photos prises clandestinement par des déportés, celles du Service photographique des armées et 25.000 images confisquées aux Allemands révèlent la réalité des ghettos, des camps de concentration et des centres de mises à mort. Dislocation de l’Union soviétique (1991), guerres civiles, conflits asymétriques et terrorisme font surgir de nouveaux motifs photographiques, à savoir ressorts économiques, conséquences sociales, politiques et environnementales ainsi que traumatismes individuels et collectifs.

Communication et propagande. Pour la presse illustrée, les photos prises par les soldats pendant la première guerre mondiale en montrent l’authenticité avec les tranchées, la boue, les camarades, les armes, l’ennemi et la mort. Pour les belligérants, la photographie devient un outil au service de la guerre pour en légitimer les buts, dénoncer les exactions de l’ennemi ou manipuler les opinions publiques. La création de services photographiques officiels appuie la propagande d’Etat, pour mobiliser l’opinion, avec le contrôle de la production et de la diffusion des images. Toutefois, la photographie dite « amateure » permet un récit personnel des conflits et peut contredire les discours officiels par une point de vue de l’intérieur. Avec le retour à la paix, les photos du conflit sont détournées dans un militantisme anti-guerre ou réutilisées comme supports de la mémoire combattante. Pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), le « photojournalisme », engagé dans la défense d’une cause, légitime la presse et s’impose comme le fer de lance des démocraties face au totalitarisme. La seconde guerre mondiale, massivement documentée et photographiée, se double d’une guerre de communication. Parmi les millions d’images des photojournalistes, certaines, fixées dans la mémoire collective, deviennent des symboles universels. Ainsi, deux photographies, diffusées dans le monde entier sur divers supports (affiches, timbres et produits dérivés), construisent le récit de la victoire. Sur l’une, prise en février 1945 et qui inspire un monument à Washington, des soldats hissent le drapeau américain sur le mont Suribachi (île japonaise d’Iwo Jima). Sur l’autre, datant de mai 1945, un soldat soviétique agite le drapeau rouge sur le bâtiment du Reichstag (Parlement) à Berlin. La photo d’enfants fuyant un bombardement au napalm (1972) a été utilisée par les mouvements pacifistes américains et les propagandes de la Chine et de l’URSS contre la guerre au Viêt Nam (1954-1975).

Loïc Salmon

Le musée de l’Armée dispose de 60.000 photos datant du milieu du XIXème siècle aux conflits contemporains. Cette collection compte 30.000 tirages en feuilles, 20.000 photographies sur support verre négatif et positif, 4.000 photos sur support souple, près de 400 albums, quelques calotypes et une dizaine de daguerréotypes (images réalisées sans négatif sur une surface d’argent exposée à la lumière). L’exposition « Photographies en guerre » (6 avril-24 juillet 2022), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente des objets, tableaux, archives photographiques et documents. Concerts, conférences et journées d’études sont aussi prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr.

Photographies en guerre

Henri Gouraud, photographies d’Afrique et d’Orient

Défense : mémoire et culture, véhicules des valeurs militaires




Photographies en guerre

Du photojournalisme à la conquête de l’opinion publique, la guerre se photographie dans tous ses aspects, à savoir militaire, politique, économique, social, culturel et esthétique.

Dès l’origine, les arts représentent la guerre avec ses combats, ses héros et ses horreurs. A la photo argentique prise par le combattant d’hier a succédé la capture d’écran du téléphone portable du soldat, laquelle circule sur les réseaux sociaux avant d’arriver sur les médias traditionnels. Dès le XIXème siècle, la presse envoie ses propres correspondants sur le terrain, où la censure est moins organisée. Dans les années 1980, l’arrivée du numérique bouleverse le marché de l’image car des gens sur place fournissent des instantanés en grandes quantités, peu onéreux et quasi anonymes. Mais à l’époque de la pellicule, le photographe de guerre doit produire des images tout en se protégeant, maîtriser sa technique et s’en remettre au hasard. En effet, l’instantané permet à la photographie de s’installer au cœur des combats, de saisir l’émotion d’un visage ou la douleur d’un blessé. Avec le temps, les guerres sont oubliées ou célébrées, alors que la photographie demeure. Son invention, dans les années 1820-1830, survient au moment où émergent un désir d’exploration du monde, une forme de rationalisme et la notion d’objectivité. Progressivement avec l’évolution technique, la photographie de guerre acquiert un statut de document. Les journalistes, gens de plume, doivent prendre en compte son attrait et son intérêt commercial. Réticents, les militaires s’adaptent selon les guerres et les pays, enclins à un contrôle total ou à une grande liberté de la presse. Peu sensibles à sa valeur informative, les historiens l’ont longtemps ignorée. Aujourd’hui, les moyens numériques permettent d’exploiter massivement les archives mondiales, négligées ou redécouvertes. Parfois la technique photographique va de pair avec celle d’une arme. Pendant la première guerre mondiale, l’armée de l’Air britannique utilise un appareil photographique identique à une mitrailleuse pour l’entraînement au tir à partir d’un avion. Chaque tir, enregistré sur une pellicule en rouleau, permet de valider les performances de l’opérateur. Pendant le second conflit mondial, un dispositif similaire, installé sur les avions américains, se déclenche au moment du tir pour valider les victoires aériennes. Pendant la guerre du Golfe (1990-1991), les caméras embarquées prennent des images destinées à illustrer le discours d’une « guerre propre », réalisée par des « frappes chirurgicales ». Pendant la guerre civile espagnole (1936-1939), les deux camps se battent aussi avec des images de propagande, facilitée par l’emploi d’appareils photographiques moins lourds et plus maniables et l’envoi des images par bélinographe (transmission par circuit téléphonique ou par radio). A partir de 1938, deux idées vont s’imposer : le photographe doit contrôler la publication de ses images et des légendes qui l’accompagnent ; il doit conserver la propriété de ses négatifs. En 1947, elles donnent naissance à l’agence Magnum, première coopérative de photographes. Pendant le conflit du Viêt Nam, considéré comme une guerre d’images influentes, la puissance de la photographie de presse repose sur sa capacité à résumer les événements. Dans les années 2010, les groupes terroristes inspirent la peur en diffusant photos ou vidéos de décapitations directement sur internet.

Loïc Salmon

« Photographies en guerre », ouvrage collectif. Editions Rmn-Grand Palais et Musée de l’Armée Invalides, 328 pages, 320 illustrations, 39 €

Exposition « Photographies en guerre » aux Invalides

Exposition « Images interdites de la Grande Guerre » à Vincennes

Exposition « Picasso et la guerre » aux Invalides




Défense : la MCIC, promouvoir les armées dans le respect de la liberté de création

Outre l’entretien du lien Armées-Nation, la Mission cinéma et industries créatives (MCIC) du ministère des Armées contribue au maintien des vocations et du sentiment d’appartenance de ses personnels ainsi qu’au rayonnement extérieur de la France.

Lors d’un point de presse, le 12 mai 2022 à Paris, sa directrice, Eve-Lise Blanc-Deleuze, l’a présentée et le producteur de la série télévisée « Sentinelles », Antoine Szymalka, a apporté son témoignage.

Accompagnement et expertise. Le ministère des Armées dispose d’un catalogue de 15 millions de photos et de 94.000 heures de films depuis 1842. Etablie en mai 2016, la MCIC étudie plus de 200 projets audiovisuels par an, dont 52 sollicitations sur des fictions de séries télévisées, 49 sur des fictions cinéma, 50 sur des documentaires et 25 tournages dans l’environnement militaire. La fiction permet au grand public de mieux connaître et comprendre le milieu des armées, indique Eve-Lise Blanc-Deleuze. Il ne s’agit pas de faire leur propagande mais d’en montrer la réalité et de lutter contre les représentations caricaturales. La MCIC reste présente tout au long du projet : avant le tournage, par le conseil en écriture, la documentation et l’expertise ; pendant, par la mise à disposition, payante, de matériels non accessibles dans le secteur privé ; après, par un accompagnement en matière de communication. La MCIC invite les professionnels concernés à visiter les établissements d’enseignement militaire, embarquer sur un porte-hélicoptères amphibie ou assister aux présentations des capacités de l’armée de Terre ou de l’armée de l’Air et de l’Espace. Certains films ainsi soutenus ont connu un succès réel, notamment « Le chant du Loup » (2019) et « Notre-Dame brûle » (2022). La série « Le Bureau des légendes » (50 épisodes de 2015 à 2020), vendue dans 15 pays et qui montre le rôle de la Direction générale de la sécurité extérieure de façon plausible, a suscité une vague de candidatures. Une série sur les forces spéciales doit suivre en 2023. D’autres sont à l’étude pour la Marine nationale et l’armée de l’Air et de l’Espace.

Fiction « vraisemblable ». La série « Sentinelles » (7 épisodes diffusés à partir d’avril 2022), soutenue par la MCIC, porte sur l’opération « Barkhane » au Mali. Elle présente une intervention terrestre dans sa véracité, explique Antoine Szymalka. Les différentes rencontres, organisées par la MCIC, ont permis de cibler l’univers militaire. Une formation accélérée de quatre jours dans un régiment a facilité le croisement des regards et des avis pour accroître le réalisme. Les entretiens avec des soldats de retour de « Barkhane » ont aidé à présenter les émotions des militaires sur le terrain. Alors qu’aux Etats-Unis un événement militaire donne rapidement lieu à une série télévisée, il a fallu quatre ans pour réaliser « Sentinelles », après une longue préparation documentaire et des tournages en France mais aussi au Maroc avec ses paysages de désert et ses véhicules de l’avant blindé…âgés.

Bandes dessinées à l’honneur. La MCIC a reçu plus de 90 ouvrages (25 éditeurs) pour la 2ème édition des « Galons de la BD ». Le 10 mai à l’Ecole militaire et en présence de la ministre des Armées Florence Parly, le jury a attribué : le Grand Prix à Madeleine Résistante, (vie de Madeleine Riffaud) ; le Prix Histoire à #J’accuse (l’affaire Dreyfus, traitée par les médias d’aujourd’hui) ; le prix Jeunesse à L’insurgée de Varsovie (Pologne, 1944) ; une mention spéciale à Bob Denard, le dernier mercenaire.

Loïc Salmon

Défense : le cinéma, de la communication à la réalité

Renseignement et cinéma : des logiques difficilement compatibles

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère




Chine : ingérence et « guerre politique » croissantes

Les opérations d’influence de la Chine incluent la subversion, l’intimidation et les pressions politiques dans son environnement régional et aussi en Amérique du Nord et en Europe.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM)et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » de l’IRSEM.

De l’influence à l’ingérence. Pour les autorités chinoises, en l’occurrence le Parti communiste (PCC) il s’agit d’abord de séduire et subjuguer les publics étrangers en soulignant la croissance économique spectaculaire du pays, son efficacité administrative et la supériorité de son régime politique sur la démocratie libérale. Vient ensuite la tradition plurimillénaire de la Chine, dont sa médecine. En politique étrangère, le PCC a imaginé une « émergence pacifique » destinée à dissiper l’impression de « menace chinoise ». Depuis une vingtaine d’années, la puissance de la Chine se manifeste sur le plan militaire mais aussi par ses prouesses architecturales, scientifiques ou technologiques et l’organisation d’événements d’envergure mondiale (Jeux olympiques d’été en 2008 et d’hiver en 2022). Certaines opérations d’influence consistent à contraindre les sociétés adverses par une infiltration lente afin d’entraver toute velléité d’action contraire aux intérêts du PCC. Depuis 2018, elles visent d’abord les diasporas chinoises à l’étranger, très hétérogènes, en créant ou entretenant un sentiment d’appartenance à une même nation et pour bénéficier de leurs connaissances de leur pays de résidence. Afin d’éviter qu’elles deviennent une menace pour le PCC, la Chine exerce une pression constante d’abord sur elles, mais aussi sur les Etats des pays de résidence pour en faire arrêter certains membres et éventuellement les extrader. Vis-à-vis des pays étrangers, elle pratique la diplomatie du « loup guerrier » », à savoir les postures agressives du porte-parole du ministère des Affaires étrangères et d’une dizaine de diplomates qui, via les réseaux sociaux, recourent à l’invective ou même l’intimidation en brouillant ce qui relève du PCC et de la Chine comme « pays-culture ». Au sein de l’ONU, Pékin détient plusieurs postes-clés, fournit d’importantes contributions financières et exerce des pressions économiques et politiques ou pratique la cooptation, la coercition et la corruption. Il s’agit de renforcer sa présence, cadrer les débats et contrôler les discours, obtenir des soutiens, imposer un ordre du jour et influencer l’élaboration et l’interprétation des normes. Le PCC utilise aussi les universités pour acquérir des connaissances et des technologies par le biais de programmes de recherche conjoints, de façon légale ou par le vol et l’espionnage. En outre, des « stations de recrutement » à l’étranger font venir des candidats potentiels en Chine et collectent des informations sur les personnalités scientifiques et les programmes de recherche. Ainsi, plusieurs bases chinoises de données contiennent des millions de profils ciblés dans le monde. Souvent, les chercheurs ainsi recrutés travaillent au développement des capacités militaires chinoises. Plusieurs scandales ont éclaté en 2020 et 2021 au sujet de programmes conjoints avec des universités occidentales aidant, involontairement, Pékin à construire des armes de destruction massive ou à mettre au point des technologies de surveillance de la population chinoise. La manipulation de l’information passe par les réseaux sociaux avec la création de faux comptes, de « trolls » (messages destinés à susciter des polémiques) et de « l’astrosurfing » (simulation d’un mouvement populaire spontané). Ces procédés, inspirés de ceux de la Russie, visent d’abord la population chinoise, pour empêcher des actions collectives non contrôlées par le PCC, puis la scène internationale. La manipulation inclut l’achat d’un message, d’influence sur un compte, d’un compte ou d’une page. Depuis 2019, Twitter, Facebook et YouTube identifient de telles campagnes originaires de Chine et suspendent des dizaines de milliers de comptes. Les relais de la propagande chinoise incluent le recrutement d’universitaires étrangers et d’« influenceurs » (vedettes de réseaux sociaux) occidentaux. L’intelligence artificielle génère des textes et des images de profils. Les touristes chinois à l’étranger peuvent faire passer des messages, comme l’appui des revendications territoriales de Pékin en mer de Chine méridionale. Enfin, la « diplomatie des otages », détention arbitraire de ressortissants étrangers pour faire basculer un rapport de force, a été utilisée par Pékin contre la Suède, le Canada, le Japon et Taïwan.

« Guerre politique » ciblée. Prenant exemple sur les opérations d’influence de la Russie contre la Géorgie (2008) et l’Ukraine (depuis 2014), la Chine en a lancé contre l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Europe et l’Amérique du Nord. Mais Hong Kong et Taïwan, cibles prioritaires, constituent de véritables laboratoires de recherche et développement de la « guerre politique ». A Taïwan, le PCC utilise des relais locaux pour dissimuler ses traces. Il a commencé par des pressions sur certains médias, qui se sont autocensurés afin de pouvoir continuer à poursuivre leurs activités en Chine. Cela passe par la publicité, l’achat d’actions de médias jusqu’à en prendre le contrôle (avec des conséquences sur la ligne éditoriale), le financement clandestin, les nominations d’ « amis » à des postes-clés et les forums sino-taïwanais. Pékin recourt aussi à des « cyberarmées », groupes menant campagne contre quelque chose ou quelqu’un. Dans le monde politique local, des micro-partis, favorables au rattachement de Taïwan à la Chine, et des personnalités, ciblées pour leur inclination prochinoise, servent de relais. S’y ajoutent célébrités culturelles ou artistiques, organisations civiques, réseaux de temples bouddhistes et taoïstes, milieux d’affaires, Taïwanais résidant en Chine et Chinois vivant à Taïwan. Toutefois, ces ingérences de Pékin ont produit l’effet inverse parmi la population, qui s’identifie à 67 % comme « seulement taïwanaise ». La crise hongkongaise de 2019 a en effet joué un rôle de repoussoir. Sur les réseaux sociaux, Pékin a submergé les opinions publiques, de Hong Kong et d’autres pays, de contenus manipulés ou sensationnels, comparant les manifestants à des cafards ou des terroristes djihadistes. Ces campagnes, dont la moitié des comptes a été créée en trois mois, diffusent des récits orientés sur le rejet des manifestants, le soutien à la police de Hong Kong et un « complot d’Occidentaux ». Par ailleurs, Pékin considère Singapour comme un « pays chinois », en raison de l’origine à 74,5 % chinoise de sa population. Pékin veut que la Cité-Etat cesse de parler de liberté de navigation et d’entraîner ses forces armées à Taïwan et aussi qu’elle développe davantage ses relations commerciales avec la Chine. Singapour, où sont parlés l’anglais et le chinois, résiste en prônant son identité spécifique, à savoir pluriethnique et multiculturelle avec une particularité « chinoise singapourienne ».

Loïc Salmon

Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

Guerre de l’information et information de guerre




Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

La mondialisation a développé considérablement la puissance économique de la Chine et consolidé l’influence du Parti communiste chinois (PCC), qui tente d’imposer ses normes, valeurs et institutions au monde.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » à l’IRSEM.

Le concept de « Front uni ». Le PCC cherche à éliminer ses adversaires intérieurs et extérieurs, contrôler les groupes susceptibles de défier son autorité, construire une coalition pour servir ses intérêts et projeter son influence à l’étranger. Il s’agit de vaincre sans combattre en constituant un environnement étranger favorable à la Chine et défavorable à ses adversaires. Dès le temps de paix, trois guerres doivent donc être menées simultanément. La première, celle de l’opinion publique, vise à rallier les publics cibles, modeler les esprits des masses populaires en excitant leurs émotions et contraignant leur comportement. La deuxième guerre, à savoir psychologique, vise à : démoraliser les forces adverses ; les dissuader ; distiller le doute sur leur action, quitte à les terroriser pour miner leur capacité et leur volonté de combattre ; briser le lien de confiance entre gouvernants et gouvernés ; perturber le processus décisionnel du pays ennemi. La troisième guerre consiste à utiliser le droit pour dissuader, attaquer, contre-attaquer, contraindre et sanctionner. Ainsi le PCC a émis une nouvelle interprétation du droit de la mer et promulgué une loi sur la sécurité nationale de Hong Kong en 2020. Au moyen de procédures financièrement dissuasives, il entame des poursuites judiciaires contre quiconque s’oppose à ses intérêts en l’accusant de diffamation. En outre, certaines opérations portent sur le contrôle des capacités cognitives de l’ennemi et de prise de décision en manipulant ses valeurs, son éthique nationale, ses idéologies, traditions culturelles ou croyances historiques de son pays, en vue de l’inciter à abandonner son système social et sa voie de développement. S’y ajoutent les mesures actives inspirées de l’Union soviétique : désinformation ; contrefaçons ; sabotage ; discrédit et déstabilisation de gouvernements étrangers ; provocations ; opérations de fragilisation de la cohésion sociale ; recrutement « d’idiots utiles » (admirateurs naïfs de la Chine) ; assassinats et actions terroristes. Les opérations d’influence sont mises en œuvre par des entités relevant du PCC, de l’Etat, de l’Armée populaire de libération et des entreprises.

Le PCC. A lui seul, le PCC dispose de cinq organismes dédiés. Le département de la propagande contrôle tous les médias et la production culturelle, afin de restreindre la liberté d’expression et l’esprit critique. Il oriente l’opinion publique, défend les intérêts de la Chine, justifie ses actions et la présente sous son meilleur jour. Son vaste réseau s’étend à l’étranger, où il se montre de plus en plus agressif. Le département du « Travail du Front uni » dispose d’une douzaine de bureaux pour cibler : les partis politiques ; les minorités ethniques ; les entreprises privées ; les intellectuels non membres du PCC ; les nouvelles classes sociales ; Hong Kong ; Macao ; Taïwan ; le Tibet ; le Xinjiang, où se trouve la minorité ouïgoure ; les Chinois d’outre-mer ; les affaires religieuses. Le département des liaisons internationales s’occupe de la « diplomatie de parti », à savoir les relations avec les partis politiques étrangers pour accroître le nombre d’amis de la Chine, servir de plateforme d’observation et d’analyse et collecter des renseignements. La Ligue de la jeunesse communiste compte 80 millions de membres âgés de 14 à 28 ans. Elle sert de courroie de transmission vers les jeunes, de pépinière de futurs cadres du PCC et de force mobilisable en cas de besoin (les jeunes « gardes rouges » avaient lancé la « Révolution culturelle » de 1966-1976). Avec ses propres moyens de propagande en chinois et en anglais, elle accroît sa présence sur les réseaux sociaux pour promouvoir le PCC et la Chine et critiquer les Etats-Unis par l’humour et le sarcasme. Le Bureau 610 regroupe 15.000 personnes en Chine et à l’étranger pour éradiquer, en dehors de tout cadre légal, le mouvement Falun Gong créé en 1992 et prônant la méditation et le travail sur soi. Chaque mission diplomatique compte un membre du Bureau 610, chargé d’en détecter les adeptes, les ficher et les intimider. En outre, il s’efforce de dissuader les gouvernements étrangers d’entretenir des relations avec eux.

L’Etat. Principale agence civile de renseignement, le ministère de la Sécurité d’Etat mène des opérations à l’étranger avec un peu moins de vingt directions ou bureaux, dont l’un se dissimule sous le nom de « Bureau de coopération scientifique avec Taïwan, Hong Kong et Macao » de l’Académie des sciences. Le Bureau des affaires taïwanaises surveille divers médias pour distiller la propagande vers Taïwan.

L’Armée populaire de libération (APL). Bras armé du PCC, l’APL inclut la Force de soutien stratégique, dont le département des systèmes de réseaux s’occupe des domaines cyber, électromagnétique et informationnel. La Base 311 centralise l’action psychologique contre Taïwan et mène des recherches sur l’environnement informationnel aux Etats-Unis. Composée essentiellement de chercheurs et d’ingénieurs, la Base 311 s’intéresse aux technologies, dont l’intelligence artificielle, pour agir sur l’opinion publique. Elle gère des entreprises comme Voice of the Strait, China Huayi Braodcasting Corporation et la maison d’éditions Haifeng pour exercer une influence via la radio, la télévision, les réseaux sociaux ou les livres. Elle contrôle la plateforme-relais China Association for International Friendly Contact, chargée des relations avec les élites de pays étrangers.

Les entreprises. Privées ou publiques, les entreprises collectent des données par l’espionnage, le piratage, la construction d’infrastructures ou les nouvelles technologies pour servir à des fins militaires. L’article 7 de la loi sur le renseignement les contraint ainsi que tout citoyen à soutenir, aider et coopérer aux efforts nationaux dans ce domaine. En matière d’infrastructures, des entreprises chinoises ont construit ou rénové 186 bâtiments étatiques en Afrique, dont le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, et créé au moins 14 réseaux gouvernementaux sensibles de télécommunications, dont les systèmes informatiques pourraient être équipés de « portes dérobées » destinées à capter tous les échanges. Cela permettrait de recruter des agents potentiels, compromettre et contraindre certains dirigeants et faciliter les opérations d’influence. Il en est de même pour les câbles sous-marins, l’une des priorités des « routes numériques de la soie ». S’y ajoutent les plateformes WeChat, Weibo et TikTok ainsi que le système de navigation Beidou. Enfin, la société Huawei (électronique grand public) entretiendrait des relations avec les services de sécurité et l’APL.

Loïc Salmon

Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

Chine : Covid-19, propagande active et une image dégradée

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan




Défense : lutte informatique d’influence et respect du droit

Face aux campagnes de désinformation déstabilisantes, la supériorité opérationnelle sur un théâtre nécessite de maîtriser le champ informationnel pour appuyer l’action militaire, mais dans le cadre du droit international.

Florence Parly, ministre des Armées, et le général Thierry Burkhard, chef d’Etat-major des Armées (CEMA), l’ont expliqué, le 20 octobre 2021 à Paris, lors de la publication de la doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2I), complément de celles relatives à la lutte informatique défensive (LID, 2018) et la lutte informatique offensive (LIO, 2019).

Lieu de compétition stratégique. Gagner la bataille idéologique de la guerre froide (1947-1991) passait par la faculté d’agir sur la perception des populations et impliquait d’utiliser l’information comme une arme, indique Florence Parly. Mais la nouveauté réside dans la vitesse de circulation de l’information (voir encadré). Daech s’est révélé d’une très grande efficacité par sa capacité à mobiliser et recruter sur les réseaux sociaux dans les années 2010. Son expansion territoriale est allée de pair avec la professionnalisation de ses opérations informationnelles (46.000 comptes recensés en 2014). La neutralisation des cadres qui les organisaient a contribué au déclin de l’organisation et à la fin de sa domination territoriale. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a été réalisée autant par la manipulation d’informations et la désinformation que par les manœuvres militaires. Aujourd’hui, les principales puissances mondiales (Etats-Unis, Chine et Russie) sont engagées dans la course aux armements et dans celle des technologies de l’information. Mais il existe une asymétrie entre les démocraties libérales et les Etats autoritaires. En matière de cyberdéfense, la France se défend, attaque et influence. « Concrètement, souligne la ministre des Armées, cela signifie que, sur les théâtres d’opérations où elles agissent, les armées françaises conduisent des actions informationnelles, afin de lutter contre la propagande terroriste et contre la manipulation de l’information ». En liaison avec le ministère de l’Intérieur et les principaux pays alliés, elles surveillent les réseaux sociaux pour contrer, notamment, les activités numériques de Daech, d’Al Qaïda et des organisations affilées. Elles en exploitent les renseignements recueillis et en dénoncent les comptes liés à leurs propagandes. Vu le caractère sensible du terme « influence », la ministre des Armées précise que « les armées françaises ne conduiront pas d’opération informationnelle sur le territoire national. Les armées françaises ne déstabiliseront pas un Etat étranger à travers des actions informationnelles qui viseraient, par exemple, ses processus électoraux. » La cyberdéfense, considérée comme prioritaire par la Loi de programmation militaire 2019-2025, va donner lieu à l’embauche d’informaticiens, de linguistes, de psychologues, de sociologues et de spécialistes de l’environnement informationnel et cognitif.

Capacités militaires. Les actions d’influence obéissent, notamment, au maintien de l’initiative face à l’adversaire. « L’enjeu, indique le général Burkhard, est donc d’être capable de communiquer vite et juste. A la contrainte de la vitesse, se combine une obligation d’exactitude, ce qui rend l’exercice parfois difficile ». Il s’agit de proposer un narratif sincère et convaincant et de disposer d’informations vérifiées, dont la diffusion appuie les opérations militaires. L’influence vise à devancer les « fake news » (informations tronquées ou fausses) ou les contrer en rétablissant les faits. L’action du Comcyber (commandant de la cyberdéfense) dans le champ informationnel est coordonnée avec l’ensemble des actions en cours. La manœuvre s’articule autour de la recherche permanente de la synchronisation des effets. Pour cela, précise le CEMA, il faut recueillir du renseignement, étudier l’adversaire, choisir des modes d’action et prévoir les cas non conformes. La L2I s’appuie sur un ensemble de modes d’action, qui se combinent. Manœuvrer implique aussi d’accepter une part d’incertitude et de prendre des risques, à réduire au minimum, car l’ensemble des variables dans l’analyse et l’action n’est jamais maîtrisable. « Seule l’audace permet de saisir les opportunités et d’imposer un rapport de forces favorables, souligne le général Burkhard. Il faut se préparer à un conflit de haute intensité, même si la L2I contribue à gagner la guerre avant qu’elle se déclenche. Sa doctrine a pour objet de donner aux cyber-combattants des règles d’engagement claires pour agir efficacement, conclut le CEMA, qui s’appuie sur le Comcyber et des unités spécialisées pour la mettre en œuvre.

Renseigner, défendre et agir. Le document « Eléments publics de doctrine militaire de lutte informatique d’influence » en présente les objectifs et les types d’opérations militaires. En matière de renseignement, il faut : connaître l’environnement international d’une coopération militaire ; détecter et caractériser les attaques informationnelles adverses ; connaître les intentions et les dispositifs militaires adverses. Outre la veille numérique, il s’agit d’induire l’adversaire en erreur pour lui faire dévoiler ses intentions ou son dispositif. En matière de défense, pour faire cesser les attaques informationnelles adverses ou en atténuer les effets, il faut les dénoncer, contenir, affaiblir ou discréditer, y compris par la ruse. La L2I valorise l’action des forces armées dans leur zone d’action, affaiblit la légitimité de l’adversaire et appuie les opérations menées dans le champ physique par des manœuvres de diversion. Ses opérations consistent à : promouvoir l’action des forces armées sur les médias sociaux ; convaincre les acteurs d’une crise d’agir dans le sens souhaité ; dénoncer les incohérences ou mensonges de l’adversaire ; faire des opérations de « déception » (tromperie).

Loïc Salmon

Selon le ministère des Armées, les réseaux sociaux débitent en 60 secondes : 1,3 million de connexions et 360 nouveaux inscrits sur Facebook ; 19 millions de SMS envoyés ; 4,7 millions de vues sur YouTube ; 400.000 applications téléchargées sur Google Play ; 694.444 visites sur Instagram ; 194.444 tweets ; 190 millions de courriels envoyés ; 1.400 vidéos postées sur Tik Tok ; 305 commandes vocales « intelligentes » ; 2,5 millions d’images vues sur Imgur ; 59 millions de messages instantanés envoyés sur Facebook Messenger ; 2,5 millions de publications sur Snapchat ;  4,1 millions de requêtes sur Google ; 1,1 million de dollars dépensés. La couche informationnelle du cyberespace comporte six caractéristiques : contraction du temps et de l’espace par l’immédiateté de l’information, diffusée à très grande échelle et favorisant l’interactivité ; possibilité de dissimuler les sources d’information ou d’en falsifier l’origine par la maîtrise des technologies ; information difficile à effacer, car facilement dupliquée ou stockée ailleurs ; grande liberté des comportements individuels pour diffuser de l’information, vraie ou fausse, sans aucun contrôle éditorial ; innovations technologiques continues en matière de création, stockage et diffusion d’informations ; espace modelé par les grands opérateurs du numérique, qui imposent leur propre réglementation.

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux