Europe : défense future, la dimension géopolitique

La chute du mur de Berlin (1989) et la fin de l’antagonisme Etats-Unis-URSS ont finalement conduit au retour du jeu traditionnel des puissances, à la baisse du multilatéralisme et à la diminution de la sécurité collective en Europe.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 8 novembre 2019 à Paris, par la Fondation Robert Schuman et l’association EuroDéfense-France. Y sont notamment intervenus : Christian Cambon, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat ; l’ambassadeur de France Alain Le Roy, ancien secrétaire général exécutif du Service européen pour l’action extérieure (2015-2016) ; Michel Foucher, géographe et diplomate ; Jacques Rupnik, directeur de recherches à l’Institut d’études politiques de Paris ; Nadia Arbatova, Institut pour l’économie mondiale et les relations internationales, Académie des sciences de Russie.

Prise de conscience. La chute du mur de Berlin a laissé croire que la démocratie libérale et l’économie de marché avaient vocation à mettre fin à la guerre, rappelle Christian Cambon. Or les conflits du Golfe (1990-1991) et des Balkans (1991-2001) n’ont trouvé d’issues qu’avec l’intervention des Etats-Unis, soulignant l’incapacité des pays européens à assurer leur défense, sauf la Grande-Bretagne et la France qui disposent de l’arme nucléaire. Le concept français de l’autonomie stratégique, opposé à toute idée de vassalité et destiné à défendre ses intérêts vitaux, est de mieux en mieux compris en Europe. La Russie manifeste sa puissance en Crimée, dans le Donbass ukrainien et dans ses tentatives d’influencer les élections en Occident. Les Etats-Unis ont redéfini leur priorité en faveur du Pacifique, au détriment de l’Europe et du Moyen-Orient, région où ils laissent la main à la Russie. Le terrorisme islamique, qui déstabilise le Moyen-Orient et l’Afrique, constitue une menace pour tous les pays européens et provoque des flux migratoires. En 2013, l’administration Obama a refusé de condamner l’emploi de l’arme chimique en Syrie et, en 2019, l’administration Trump retire ses troupes de Syrie, offrant à la Turquie l’opportunité d’intervenir dans le Nord-Est syrien. Les Etats-Unis ont démontré : l’abandon de leur alliés kurdes, loyaux et efficaces, sans préavis ni consultation ; leur peu de souci de la menace de Daech en Europe ; leur désintérêt pour l’OTAN, avec des conséquences sur les relations entre l’UE et la Turquie. De son côté, la France a renoué le dialogue avec la Russie pour promouvoir la sécurité collective, souligne Christian Cambon.

Risque de fragmentation. L’Europe a inventé « l’Etat-nation » grâce à une communauté de langue, rappelle Michel Foucher. Après l’effondrement de l’URSS en 1991, les nouveaux Etats, qui en sont issus, veulent les attributs de l’indépendance. Les frontières de l’Europe d’aujourd’hui correspondent à 72 % des tracés institués au XXème siècle. L’OTAN, garante de la sécurité et de l’équilibre en Europe, s’affaiblit du côté des Etats-Unis. La sécurité en Europe centrale se trouve menacée par deux puissances hostiles, à savoir la Russie et la Grande-Bretagne. Après le « Brexit », celle-ci devrait revenir à sa diplomatie traditionnelle de surveillance et de manipulation en Europe centrale, mais de façon limitée pour assurer sa propre sécurité. Après les conflits en Transnistrie (Etat reconnu par la Russie mais qualifié de « Région autonome de Moldavie » par l’ONU) en 1991-1992, Géorgie (2008) et Ukraine (depuis 2013), la Russie subit 876 sanctions de la part de l’Union européenne (UE), mais n’acceptera jamais que Sébastopol (Crimée) devienne un port militaire de l’OTAN. Selon Michel Foucher, la tendance au repli sur eux-mêmes des Etats-Unis devrait se poursuivre en 2030. Elle débute par l’abandon de ses alliés du Sud Viêt Nam (1975), puis d’Egypte (2011) et des Kurdes (2019). De fait, l’administration Trump exprime l’opinion d’une partie importante de la société américaine, qui ne veut plus de dépenses militaires à ses dépens, se méfie des affaires européennes et n’oublie pas ses millions de morts et de blessés dans des guerres extérieures.

Evolution à l’Est. En 1989, les frontières disparaissent entre les Europes de l’Ouest et de l’Est, entre Russie et Tchécoslovaquie, Pologne et Tchécoslovaquie et Russie et Hongrie, rappelle Jacques Rupnik. Alors que l’Europe du Centre et de l’Est se décloisonne, la Yougoslavie éclate. Après la dissolution du Pacte de Varsovie (1955-1991), la géopolitique se déplace vers l’Ouest et l’UE et l’OTAN vers l’Est, pour aboutir à des convergences économiques (rattrapage des pays de l’Est) et politiques (institutions et modes de vie), puis des clivages Nord-Sud, consécutifs à la crise de la dette de la zone euro (depuis 2010) et aux flux migratoires. Les pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie), qui n’ont pas connu les migrations des ressortissants des anciennes colonies des pays de l’Europe de l’Ouest, refusent les quotas de migrants instaurés par l’UE. Ils ont voulu adhérer à l’OTAN pour se protéger de l’Allemagne et de la Russie. La volonté des Etats-Unis de changer l’OTAN a incité la Pologne à conclure un accord bilatéral avec eux, portant sur le financement (2 Md$) de l’installation d’une base américaine sur son territoire.

Vision russe. Après la dislocation de l’URSS, la Russie, quoiqu’européenne par sa culture, n’a pas trouvé sa place sur le continent européen, indique Nadia Arbatova. Dépourvue de passé démocratique, son identité se fonde sur l’autocratie et la convergence entre pouvoir politique et puissance militaire. La Russie a cru que l’élargissement de l’UE, non considérée comme une rivale, serait une alternative à l’OTAN. Or, l’insistance des dirigeants occidentaux sur leur complémentarité se trouve à l’origine de la crise russo-ukrainienne. L’intégration de la Crimée à son territoire l’ayant exclue de tous les forums internationaux, elle s’est tournée vers le Sud de la Méditerranée. Par ailleurs, elle vend son gaz à bas prix pour garantir la stabilité politique à ses frontières. Le doute au sein de l’UE, qui y voit une volonté de restaurer l’empire des tsars, est perçu par la Russie comme une tentative de celle-ci pour empêcher son développement économique.

Loïc Salmon

Selon l’ambassadeur Le Roy, le poids démographique de l’Union européenne (UE), actuellement de 510 millions d’habitants (Mh) devrait rester le même en 2030, alors que la population mondiale devrait passer de 7,6 milliards d’habitants (Mdh) à 8,6 Mdh. Les projections 2030 s’établissent à 330 Mh pour les Etats-Unis, 140 Mh pour la Russie et 1,7 Mdh pour l’Afrique. En 2018, l’âge moyen atteint 42,8 ans au sein de l’UE, 38,1 ans aux Etats-Unis, 39,6 ans en Russie, 47,3 ans au Japon et 30,4 ans en Afrique. Dès 2014, le produit intérieur brut en parité de pouvoir d’achat de la Chine a dépassé ceux de l’UE et des Etats-Unis. Avec 1.830 Md$, le produit intérieur brut de la Russie reste inférieur à celui de l’Italie. Sur le plan commercial, la Chine « pèse » 2 Md$, l’UE 1,8 Md$ et les Etats-Unis 1,4 Md$. L’UE dépense 150 Md$ pour l’aide au développement et les Etats-Unis 34 Md$. Sur le plan monétaire, l’euro représente 21 % des réserves mondiales et le yuan chinois moins de 2 %. Premier investisseur étranger en Russie, l’UE reste son principal partenaire commercial et est considérée comme tel par la Chine.

Quel projet demain pour l’Union européenne d’aujourd’hui ?

Russie, alliance vitale

Chine : montée en puissance régionale et internationale




Afrique : une base aérienne projetée pour « Barkhane »

Dans le cadre de l’opération « Barkhane », la base aérienne projetée (BAP) à Niamey contribue au combat contre les groupes armés terroristes, à l’appui aux forces armées partenaires, à la gouvernance et au développement de la bande sahélo-saharienne (BSS).

Sa présentation à la presse, le 21 novembre 2019 à Paris par son commandant, le colonel Hughes Pointfer, a été complétée par un point de la situation sur zone par le porte-parole de l’Etat-major des armées (EMA).

Les moyens. Située au centre de la BSS d’une superficie égale à celle de l’Europe, la BAP permet notamment à un avion de chasse de rallier une zone d’opérations entre 10 minutes et 1 heure, quand il n’est pas déjà en vol. En alerte permanente pour agir en tous lieux, l’outil aérien regroupe pour : l’intervention, 4 Mirage 2000 D ; l’appui et la projection, 2 avions ravitailleurs C135 et 1 avion de transport tactique C160 Transall ; les évacuations médicales, 1 Casa CN 235 ; le renseignement, 1 Mirage 2000 équipé de la nacelle optronique Talios (recueil d’images NTISR), et 3 drones Reaper. Les essais d’armement des Reaper se poursuivent, en vue d’une mise en service fin 2019. Ils pourront embarquer des missiles antichar Hellfire à guidage laser semi-actif ou à guidage radar (« tire et oublie »). Des renforts temporaires sont assurés par : 1 avion de transport polyvalent A 400 M ; 1 ravitailleur C 160 J Hercules ; 1 avion de guerre électronique et de renseignement ATL2 de la Marine nationale. En outre, la BAP apporte son appui aux forces nigériennes et partenaires par diverses missions : partenariat militaire opérationnel, dont la formation à l’appui aérien et de « spécialistes carburant » ; échange de renseignements ; réassurance ; transport de personnel et de matériel ; soutien au poste de commandement de la force conjointe G 5 Sahel du fuseau Centre ; construction de postes de combat à la base aérienne 101 de Niamey. En un an, la BAP a réalisé 6.000 mouvements d’aéronefs et 50 convois terrestres. Elle a aussi transporté : 42.000 passagers en transit, soit 25 % du trafic de l’aéroport de Niamey ; 4.800 t de fret, soit 40 % du trafic de l’aéroport de Niamey ; 145 t de courrier, dont 20 t pour elle-même.

Les opérations. Le théâtre de la BSS est éprouvant pour les hommes et les matériels, rappelle le porte-parole de l’EMA. Les groupes armés terroristes, ensemble hétérogène de combattants affiliés ou non à des franchises terroristes internationales (Daech ou Al Qaïda), exploitent les défauts de gouvernance dans certaines régions et s’en prennent indistinctement aux cibles militaires et aux civils. Ils affrontent de jeunes forces armées locales, mal équipées et en cours d’aguerrissement. Quoique leur nombre reste stable, les attaques terroristes deviennent plus meurtrières, surtout contre les forces armées maliennes. Du 1er au 17 novembre, l’opération « Bourgou 4 » a mobilisé plus de 1.400 soldats burkinabés, maliens, nigériens et français dans les régions de Déou (Burkina Faso) et Boulikessi (Mali). Elle a permis la mise hors de combat de plus d’une vingtaine de terroristes et la saisie de 64 véhicules et d’une centaine de téléphones portables et de munitions. Selon le colonel Pointfer, la BAP de Niamey a fourni un appui aérien, renforcé par un détachement venu de N’Djaména (Tchad) et qui a nécessité : 13 missions de drones ; 2 chasseurs en alerte permanente ; 36 sorties ; 90 ravitaillements en vol ; 13 dossiers NTISR ; 12 manifestations de présence, à savoir l’effet dissuasif du passage à la verticale des positions adverses.

Loïc Salmon

Afrique : soutiens intégrés à l’opération « Barkhane »

Afrique : zone sahélienne sous tension et résolution de crises

Armée de Terre : un état-major de forces immédiatement projetable




Afrique : soutiens intégrés à l’opération « Barkhane »

Le déroulement de l’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne (BSS), qui inclut l’aérocombat, nécessite un soutien logistique interarmées, renforcé par les moyens fournis par la MINUSMA (mission de l’ONU au Mali).

Un retour d’expérience a été présenté, le 7 novembre 2019 à Paris, par deux colonels anciens chefs de corps, l’un du Groupement tactique désert (GTD) logistique et l’autre du GTD aérocombat.

« Barkhane ». Lancé en août 2014, l’opération « Barkhane » a pour mission première d’appuyer les forces armées des pays partenaires de la BSS, à savoir Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad. Elle doit également empêcher la reconstitution de sanctuaires terroristes dans la région. En conséquence, elle déploie 4.500 militaires, 3 drones, 7 avions de chasse, 19 hélicoptères, 6 à 10 avions de transports tactiques et stratégiques, 260 véhicules blindés lourds, 360 véhicules tactiques et 210 blindés légers. Elle dispose de 3 points d’appui permanents à Gao au Mali, Niamey au Niger et N’Djamena au Tchad ainsi que de 8 bases avancées temporaires réparties sur ces trois pays. A titre indicatif, la force aérienne a effectué 122 sorties aériennes entre le 30 octobre et le 3 novembre 2019 : 61 de transport ; 36 de renseignement, surveillance et reconnaissance avec ravitaillements en vol ; 25 de chasse.

Logistique. Pour garantir les standards de combat, le GTD logistique fournit carburant, munitions et eau, dont il effectue le transit et l’acheminement par voie terrestre, ainsi que les pièces de rechange pour la maintenance du matériel, sans oublier l’alimentation et un certain confort pour les soldats en opération. Entre janvier et mai 2019, le GTD logistique « Charentes » a mobilisé 535 logisticiens provenant de 105 unités issues des armées de Terre et de l’Air, des Services de santé, du commissariat et des infrastructures des armées. Le régiment support (45 % des effectifs) organise leurs entraînements, communs pour le soutien aux emprises (photo), et spécifiques pour les convois. A la fin de son mandat, le GTD logistique « Charentes » a chiffré son bilan : convois, 103 jours d’opérations, 600.000 km parcourus, 4.000 t de fret et 2.000 m3 de carburant ; maintenance, 770 véhicules soutenus et 620 pièces de rechange par semaine ; soutien santé, 350 journées d’hospitalisation ; soutien du soldat, 4.000 repas/jour et 76.000 baguettes de pain ; soutien pétrolier, 70 m3 de carburant/jour ; transit aérien, 11.000 personnes et 2.700 t de fret.

Aérocombat. Capable d’une intervention rapide et massive, le GTD aérocombat s’engage sur court préavis et à grande distance avec des hélicoptères de combat et des commandos pour une action au sol. Il déploie : 370 personnels ; 7 Caïman, hélicoptères de manœuvre et d’assaut ; 3 Gazelle ; 9 Tigre, hélicoptères de reconnaissance et d’attaque. Pendant son mandat de mai à septembre 2019, le GTD aérocombat a effectué 17 opérations en autonome ou en coordination avec les deux GTD au sol et le Groupement de recherche multi-capteurs pour le renseignement. Parmi elles, une dizaine d’opérations dites d’opportunité ont permis d’entraver la liberté d’action des groupes armés terroristes. Il a aussi assuré la protection de convois logistiques dans la région de Gourma-Liptako, zone des trois frontières entre Mali, Niger et Burkina Faso. Toutefois, au cours de la seconde partie de son mandat, son activité, contrainte par la saison des pluies, s’est recentrée sur le partenariat (formation, entraînement et accompagnement) avec les forces armées du Mali et du Niger.

Loïc Salmon

Logistique opérationnelle : de la maîtrise des flux à la force « Scorpion »

Sahel : l’opération « Barkhane », un effet d’entraînement fort

Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

 

 




OTAN : évolution, partenariat, élargissement et cyber

L’OTAN s’adapte aux transformations de l’espace stratégique, qui inclut aussi le cyber. La dynamique politique, commerciale, civile et militaire de ce dernier multiplie les moyens d’actions discrètes et indirectes, rendant difficile l’établir la responsabilité d’un Etat.

Ce domaine a fait l’objet d’un colloque organisé, le 16 septembre 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du 70ème anniversaire de l’OTAN. Y sont notamment intervenus : le général (2S) Michel Yakovleff, titulaire de différents postes à l’OTAN de 2009 à 2016 puis enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris ; Guillaume Lasconjarias, délégué défense au ministère de l’Education nationale ; Camille Morel, Université Lyon 3. En outre, la FRS a diffusé une note de recherche intitulée « Du cyber et de la guerre », écrite par son chercheur associé, le général (2S) Olivier Kempf.

Alliance militaire évolutive. L’OTAN consiste en exercices et partenariats qui produisent du dialogue et de la sécurité, mais a tendance à militariser la situation du monde, explique le général Yakovleff. Depuis 50 ans, elle développe ses capacités par des exercices, dont les normes constituent un label fort, au point que la Russie a réformé ses forces armées en conséquence. Les opérations entreprises par l’OTAN au Kosovo, en Afghanistan et en Irak depuis 1999 apparaissent comme des « accidents historiques ». L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord a en effet évolué au cours d’une succession de réformes. Créée face à l’URSS en 1949 par des pays occidentaux démocratiques, elle s’est réinventée dans le « Partenariat pour la paix », passant d’une alliance « contre » à une alliance « pour » agir ensemble. Fondée sur le consensus, l’OTAN n’est pas le « faux-nez » des Etats-Unis, qui fédèrent l’espace stratégique en profondeur dans le respect des opinions des autres, souligne le général. Même si les Etats-Unis représentent 25 % de la structure militaire de l’OTAN, une opération peut se faire sans eux, notamment par une coalition spécifique avec les structures existantes. La France le démontre au Sahel, sans pour autant conduire une opération « à l’américaine ». Peu pourvue en implantations et en fonctionnaires, l’OTAN constitue une véritable école de partage pour les milliers d’officiers des pays membres qui y sont affectés trois ans. Toutefois, elle se trouve fragilisée par l’un de ses membres, la Turquie, qui représente une menace existentielle plus grave que la résurgence de la Russie, avertit le général. Selon lui, la puissance militaire turque face à l’URSS d’autrefois a diminué, depuis que le régime actuel terrorise les élites militaires, a décapité l’armée de l’Air et a accumulé les erreurs tactiques en Syrie face à Daech, causant des pertes colossales malgré les moyens engagés.

Défense et sécurité. Après l’éclatement du Pacte de Varsovie (1991), l’OTAN s’est élargie pour se transformer en alliance de sécurité collective et assurer une légitimité maximale, indique Guillaume Lasconjarias. Elle a accueilli son 30ème membre, la Macédoine du Nord, en 2019 à l’issue d’un compromis sur son nom avec la Grèce. L’OTAN promeut les valeurs occidentales, dont l’état de droit, dans les forces armées des membres du « Partenariat pour la paix » (20 pays, pour la plupart neutres ou de l’ex-URSS), mais le dialogue avec la Russie a été interrompu après son annexion de la Crimée en 2014. L’OTAN entretient d’autres partenariats dans le monde : « Dialogue méditerranéen » (Algérie, Egypte, Israël, Jordanie, Mauritanie, Maroc et Tunisie) ; « lnitiative de coopération d’Istanbul » (Bahreïn, Qatar, Koweït et Emirats arabes unis) ; « Partners around the Globe » (Afghanistan, Australie, Colombie, Irak, Japon, Corée du Sud, Mongolie, Nouvelle-Zélande et Pakistan). S’y ajoutent ceux avec diverses organisations internationales : ONU ; Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe ; Union européenne ; Union africaine ; Ligue arabe. La Géorgie et l’Ukraine ne peuvent encore la rejoindre, à cause de leurs conflits territoriaux en cours : Abkhazie et Ossétie du Sud pour la première et Crimée pour la seconde. Par ailleurs, le Japon, la Corée du Sud et l’Australie veulent y adhérer, car la présence des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France, principaux pays membres, permettrait de créer une coalition spécifique en cas de conflit multinational dans leur environnement proche. En raison de ses engagements internationaux et de ses capacités expéditionnaires, l’OTAN se trouve sur deux fronts. Sa direction stratégique Est traite la Russie, les menaces hybrides, la pression économique et la dissuasion nucléaire. Sa direction stratégique Sud s’occupe du djihadisme, du terrorisme et des migrations. L’OTAN doit gérer les crises, assurer une défense collective et coopérer en matière de sécurité. Elle considère que si les Etats du Sud sont en sécurité, ceux du Nord le seront aussi.

Conflictualité nouvelle. Selon le général Kempf, la lutte générale dans le cyber mélange : les intérêts de puissance, réservés aux Etats ; les intérêts économiques des firmes multinationales et des mafias ; les intérêts politiques ou idéologiques (organisation non gouvernementales, djihadistes, Wikileaks, Anonymous et « cyberpatriotes ») ; les intérêts individuels (hackers). En outre, le cyber constitue un outil remarquable pour des actions hostiles, en-deçà du seuil de la guerre et en dehors d’actions militaires classiques : sanctions juridiques ; blocus économiques ; amendes ; guerre économique ; actions massives d’influence. La « cyberconflictualité » s’est développée en même temps que la mondialisation. Elle sape la concurrence par l’emploi souterrain et quotidien de l’espionnage, du sabotage et de la subversion. Aux Etats-Unis, sous prétexte de lutte-anti-terrorisme, la NSA espionne surtout les pays concurrents et collabore, dans une relation à double sens, avec les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). La Chine, pratique une stratégie d’espionnage économique par tous les moyens, y compris le cyber. Russie, Israël et Singapour entretiennent une symbiose étroite entre les services spécialisés et les jeunes passionnés d’informatique. A terme, conclut le général, cette nouvelle conflictualité va fusionner les guerres militaires, les oppositions géopolitiques et les concurrences économiques. Toutefois, elle n’a pas encore tué d’êtres humains.

Loïc Salmon

Selon Camille Morel, 350 câbles sous-marins acheminent 80 % des flux de données, publiques et privées, transitant sur internet. Les satellites ne jouent qu’un rôle complémentaire, notamment en Arctique et au Canada. Dès le XIXème siècle, ces réseaux de câbles font l’objet de menaces, surtout par l’espionnage. Depuis les années 1980, des Etats et des organisations non étatiques tentent de capter les informations en transit sur la fibre optique des câbles et peuvent, éventuellement, s’attaquer à leurs réseaux de gestion. L’OTAN a pris conscience de la vulnérabilité des câbles sous-marins et les considère comme des cibles militaires en temps de guerre. Elle a lancé une réflexion sur leur importance, le droit de la mer et la nécessité d’accroître la résilience dans ce domaine. De leur côté, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne réglementent l’exportation des matériaux et éléments les concernant.

OTAN : synergie pour traiter les symptômes et causes des crises

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)




Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention

L’Initiative européenne d’intervention (IEI), forte de dix membres, devrait bientôt en compter quatre de plus, à savoir deux au Nord et deux au Sud.

Sa deuxième réunion des ministres de la Défense s’est tenue le 20 septembre 2019 à Hilversum (Pays-Bas). Selon l’Agence France Presse, l’IEI doit examiner les candidatures de la Norvège et de la Suède (d’après une source proche du dossier), de l’Italie (communiqué du gouvernement italien) et de la Grèce (annonce du président de la République française à la conférence des ambassadeurs fin août). L’IEI a été lancée par la France en juin 2018, en raison du nouveau contexte stratégique et des nouvelles formes de conflit. Elle compte l’Allemagne, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, l’Estonie, la Finlande, la France, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et le Portugal.

Coopération franco-estonienne. En marge de la réunion d’Hilversum, Florence Parly, ministre des Armées, a rencontré son homologue estonien Jüri Luik pour célébrer et approfondir les 25 ans de l’accord de coopération bilatérale de défense. Des militaires des deux pays ont servi ensemble au bataillon de la « présence avancée renforcée » de l’OTAN en Estonie, élément essentiel de la posture de dissuasion et de défense de l’Alliance atlantique. La France, qui y a contribué en 2017 et 2019, va renouveler son engagement opérationnel en 2021. Depuis 2018, l’Estonie participe à l’opération « Barkhane » de lutte contre le terrorisme au Sahel en portant assistance aux forces armées maliennes pour développer leur capacité en matière de sécurité. En 2020, elle va accroître sa présence par le déploiement d’une section d’infanterie et des forces spéciales. Enfin, France et Estonie coopèrent en matière de cyberdéfense.

Culture stratégique commune. Selon un document du ministère des Armées, les dix membres actuels de l’IEI totalisent plus 300 millions d’habitants, dépensent plus de 160 Md€ par an pour leur défense et déploient 25.000 soldats en opérations extérieures. Depuis novembre 2018, Les rencontres militaires, au niveau des hauts représentants d’états-majors, portent sur la conduite de travaux opérationnels pour répondre ensemble aux menaces actuelles et futures. Elles reposent sur le partage du renseignement et l’anticipation stratégique commune sur les zones de crise actuelles et potentielles. Elles conduisent des planifications concrètes sur des questions ou thématiques transverses entre les pays membres intéressés. Elles portent aussi sur le retour d’expérience, l’appui aux opérations et le partage de doctrines. Il s’agit de développer une capacité commune à réagir rapidement aux catastrophes naturelles, par des opérations non-combattantes d’évacuation des ressortissants, et à mener des opérations militaires de haute intensité dans le monde entier. Quoiqu’indépendante de l’Union européenne (UE) et de l’OTAN, l’IEI partage avec elles l’objectif commun de la sécurité de l’Europe. Elle vise à les renforcer par une action militaire dans leur cadre respectif, celui de l’ONU ou celui d’une coalition spécifique. Complémentaire de l’OTAN et de l’UE, l’IEI devrait couvrir, par des coopérations opérationnelles pragmatiques, des domaines incomplètement traités par l’OTAN et l’UE, notamment dans le cadre de la « Coopération structurée permanente » du traité de Lisbonne (2009), relative à la défense des pays membres de l’UE.

Loïc Salmon

Europe : une défense commune par des réalisations progressives et protéiformes

Défense : coopérations et BITD en Europe du Nord

Mali : succès de la Mission européenne de formation et d’expertise




Armée de l’Air : création du « Commandement de l’espace »

Depuis le 1er septembre 2019, l’armée de l’Air dispose du « Commandement de l’espace », dont le centre opérationnel est basé à Toulouse avec 220 personnes.

Annoncée le 25 juillet par la ministre des Armées Florence Parly, la création de ce centre vise à fédérer et coordonner tous les moyens du domaine spatial de défense, sous les ordres du chef d’Etat-major des armées et en lien avec le Centre de planification et de conduite des opérations. En outre, un campus spatial sera constitué autour du centre opérationnel avec un « Space Lab », laboratoire innovant du « spatial de défense », en collaboration avec la Direction générale de l’armement et le Centre national d’études spatiales. Enfin, une « Académie de l’espace » sera créée.

Opérations spatiales militaires. Selon le document « Stratégie spatiale de défense », rendu public en juillet 2019 par le ministère des Armées, l’espace exo-atmosphérique devient le cinquième domaine d’action après les milieux terrestre, maritime, aérien et cyber. Les opérations spatiales militaires (OSM) nécessitent des capacités spécifiques : segments sol, moyens de transmission et de contrôle, segments spatiaux, moyens d’exploitation et personnels qualifiés. La « connaissance de la situation spatiale » (sigle anglais SSA) complète et interprète les informations fournies par la surveillance et la trajectographie, obtenues partiellement en France par le système radar Graves, en vue d’élaborer une représentation de la situation dans l’espace. La SSA permet l’évaluation de la menace des systèmes spatiaux adverses sur les satellites français, le territoire national et les forces déployées ainsi que l’identification de l’origine étatique d’un acte illicite. Outre la prévention des risques de collision dans l’espace, elle assure la coordination en cas de brouillage involontaire. Les plateformes spatiales concourent aux fonctions interarmées : renseignement, surveillance et reconnaissance ; alerte avancée et suivi des lancements ; surveillance de l’environnement géographique, physique et humain ; communications ; positionnement, navigation et datation. En toute circonstance, les OSM visent à : conserver les libertés d’accès et d’action dans l’espace ; décourager et mettre en échec tout acteur tiers. Outre des capacités de résilience des moyens spatiaux et de défense dans l’espace, cela implique des mesures préventives sur les plans juridique, économique, médiatique et diplomatique.

Communauté spatiale militaire alliée. Les Etats-Unis jouent un rôle central en matière de SSA, car tous les opérateurs de satellites bénéficient de leur dispositif « Space Track » (suivi des objets spatiaux). L’Allemagne apporte une complémentarité radar au satellite optique français CSO avec le système SARah, pour la reconnaissance, et au radar Graves avec le système Gestra, pour la veille-poursuite. Outre l’échange de données d’observations optique et radar, l’Italie participe aux programmes bilatéraux de satellites de télécommunications, militaire avec Sicral 2 et dual avec Athena-Fidus. Depuis 2016, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale pilote un dialogue avec le Japon pour la surveillance de l’espace. Partenaire stratégique de la France dans la zone indopacifique, l’Australie va développer son secteur spatial. Devenue elle aussi partenaire stratégique, l’Inde entretient une coopération historique dans le domaine des lanceurs spatiaux. L’Union européenne développe les programmes civils Galileo (positionnement et navigation) et Copernicus (observation de la terre), avec des volets « sécurité ».

Loïc Salmon

Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

Espace exo-atmosphérique : compétition stratégique`

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire




Guerre : complexité des approches politique et militaire

Conduire une guerre nécessite une solidarité entre autorité politique, direction militaire et soutien populaire. Cela repose sur la confiance qui se gagne et se maintient en toutes circonstances.

Cette équation complexe a été exposée par le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’état-major particulier du président de la République (1999-2002), d’Etat-major des armées (2002-2006) et du Comité militaire de l’Union européenne (2006-2009), lors d’une conférence débat organisée, le 16 mai 2019 à Paris, par les associations EuroDéfense-France et Minerve EMSST.

Evolution de la guerre. Les philosophes et les physiocrates du XVIIIème siècle pensaient que la démocratie et les échanges commerciaux supprimeraient la guerre. A l’issue de la guerre froide (1947-1991) l’opinion générale estimait impossible le retour d’un conflit majeur pour trois raisons : supériorité de la puissance économique à la puissance militaire ; forte dévaluation des valeurs guerrières traditionnelles ; coût de la guerre dépassant le bénéfice escompté. Seul ce dernier argument reste valable, estime le général Bentégeat, qui souligne que l’Europe de l’Ouest connaît la paix depuis 1945 et que le nombre de conflits dans le monde a diminué de moitié depuis 1991. Toutefois, des signes avant-coureurs d’un retour probable de la guerre n’ont pas disparu. D’abord, l’obstacle majeur, à savoir la terreur de l’arme nucléaire, se trouve ébranlé par le boycott, par les Etats-Unis, du vote sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires, adopté en 2017 par 122 pays lors d’une assemblée générale de l’ONU. Ensuite, des conflits persistent localement au Yémen et dans la bande sahélo-saharienne. Sur le plan économique, le retour à l’unilatéralisme du XIXème siècle vide le G20 de sa substance. Le décalage démographique entre l’Union européenne et l’Afrique va accroître les flux migratoires et le réchauffement climatique entraîner des conflits en Afrique avec des répercussions en Europe. Les ressorts de la guerre persistent : fond d’agressivité lié à la peur du plus fort ; remise en cause de l’état de droit par la violence, la haine et l’intérêt. La guerre change de forme : absence de déclaration formelle ; conflits ethnique et religieux ; élargissements aux cyberespace et espace extra-atmosphérique ; porosité de la frontière entre guerre et paix. La guerre, selon le théoricien militaire Clausewitz (1780-1831), reste un affrontement de volontés, mais avec un caractère hybride, une multiplicité d’acteurs et un poids accru des opinions publiques. En effet, la société ne supporte plus le choc de la mort au combat et n’assume plus des pertes massives. En 1914, au début de la première guerre mondiale, ces dernières avaient atteint 20.000 morts en un jour, sans susciter une émotion comparable à celle des 10 morts dans une embuscade en Afghanistan en 2008.

Eléments-clés. Auteur du livre « Chefs d’Etat en guerre », le général Bentégeat en a dégagé des caractéristiques. Le chef de l’Etat, décideur de la guerre, doit avoir une vision réaliste de la situation, une ambition raisonnable et la capacité de mobiliser la nation et toutes ses ressources. Sans scrupules, il choisit un chef militaire compétent et garde son sang-froid pour ne pas céder à l’émotion ni à la colère. Loyal mais sans complaisance vis-à-vis de lui, le chef militaire a acquis sa compétence par une expérience opérationnelle, quoique pas toujours appropriée. Son « sens politique » lui permet de comprendre les motivations et contraintes du chef de l’Etat, sans pour autant porter atteinte aux exigences opérationnelles. L’adhésion du peuple, facteur crucial du succès, nécessite de gagner la bataille de l’information, notamment sur les réseaux sociaux qui génèrent désinformation, émotion et impatience.

Fonctionnement opérationnel. Dirigeants politiques et militaires partagent un intérêt commun dans l’art de la guerre. Or le succès d’une opération se trouve contraint à l’immédiateté par le calendrier électoral des dirigeants politiques, qui vient dans le temps court, alors que les chefs militaires travaillent dans le temps long. Le politique donne des directives floues pour ménager l’opinion publique, quand le militaire attend des ordres clairs pour une action la plus précise possible. Les armées sont destinées à combattre et à gagner la guerre. Mais ignorer sa finalité politique conduit au risque d’un enfermement technique et tactique. Les chefs d’Etat recherchent le compromis, quand les chefs militaires tendent à s’en tenir aux schémas et slogans de la culture OTAN, indique le général Bentégeat. Quoique s’impose la soumission du chef militaire à l’autorité politique, celle-ci conserve une certaine méfiance à son égard. Elle aura alors tendance à exercer un contrôle, soit absolu et permanent, soit discret et sournois. Normalement, le chef de l’Etat fixe le but à atteindre et les « lignes rouges » spatiale et temporelle à ne pas dépasser et le chef militaire exécute. Toutefois, un échec tactique aura un impact politique susceptible de modifier les équilibres diplomatiques dans la région. En effet, l’action militaire n’est qu’un élément de la stratégie globale, qui inclut des aspects financiers et économiques. L’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne implique directement la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad et, indirectement, l’Algérie à la frontière Nord et l’Arabie saoudite qui finance. Les militaires ont quelque chose à dire sur les opérations mais ne restent qu’un an sur zone. Le but politique porte sur les aides au développement et aux armées locales. Il nécessite une coordination des actions auprès des gouvernements locaux pour parvenir à une solution diplomatique.

Le cas français. Chaque semaine un conseil restreint de défense et de sécurité nationale réunit le président de la République, le Premier ministre, les ministres concernés et le chef d’Etat-major des armées. Avec pour objectif le succès des opérations, ce dernier assure le commandement opérationnel du feu, le chef d’état-major particulier du président de la République la fonction de conseil et, depuis 2013, le ministre des Armées celle de l’emploi des forces. Le Parlement n’est consulté qu’après quatre mois. Toutefois, la complexité des opérations renforce l’incertitude de la prise de décision, indique le général Bentégeat. En matière de renseignement, les services français donnent une appréciation de la situation complétée, sur le plan opérationnel, par des moyens américains. La conduite d’une guerre par la France seule devient impossible pour des raisons de capacité militaire et de légitimité internationale, toute action unilatérale engendrant la suspicion. Enfin, les sondages soulignent le renforcement du lien Armée-Nation depuis la suspension de la conscription.

Loïc Salmon

Selon le général Bentégeat, l’Union européenne, qui dispose de 1,5 million de militaires, parvient difficilement à en déployer 5.000…dont la moitié de Français ! Ses deux groupements tactiques en alerte n’ont pas été engagés depuis 2005, en raison de difficultés capacitaires et par manque de volonté politique des dirigeants des pays membres. La constitution, à terme, d’une armée de l’UE présuppose une politique étrangère commune. Mais l’idée rencontre déjà une opinion favorable de la part de 43 % des Européens.

Chefs d’Etat en guerre

État-major des armées : bilan de l’amiral Édouard Guillaud

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

 




Marine : GAN et « Mission Jeanne d’Arc » en océan Indien

Le groupe aéronaval (GAN) et l’Ecole d’application des officiers de marine (« Mission Jeanne d’Arc ») se déploient en océan Indien entre avril et juin 2019.

Leurs périples respectifs ont été présentés le 21 février 2019 à Paris.

« Mission Clemenceau ». Avant son départ, le GAN a validé sa capacité à conduire des opérations lors de l’exercice « Fanal » en Méditerranée occidentale, pendant deux semaines de février. Le porte-avions Charles-de-Gaulle, escorté de frégates française, espagnole et italienne et d’un destroyer américain, a couvert l’ensemble du combat naval : projection de puissance ; maîtrise des espaces aéromaritimes ; luttes anti-sous-marine, anti-aérienne et antinavires. Son groupe aérien se compose de 20 Rafale et 2 avions de guet aérien Hawkeye, de 2 hélicoptères Dauphin et d’un hélicoptère Caïman Marine. Il a procédé à 250 catapultages et appontages et divers entraînements, du pistage d’un sous-marin au sauvetage d’un pilote éjecté dans une zone de combat. Parti de Toulon début mars, le GAN entame sa « Mission Clemenceau » au Levant et en océan Indien jusqu’en juillet : pré-positionnement stratégique en Méditerranée orientale (mars-avril) ; franchissement du canal de Suez et du détroit de Bab-el-Mandeb pour un pré-positionnement similaire dans les zones Ouest et Est de l’océan Indien (avril, mai et juin). Ce déploiement s’adapte en fonction de situation des missions et des opérations. La « Mission Clemenceau » vise à : renforcer l’appréciation de situation ; développer l’interopérabilité et la coopération militaire ; renforcer des partenariats stratégiques ; réaffirmer la présence de la France dans ses zones d’intérêt ; intervenir en cas de menace sur la sécurité régionale. Le GAN doit se rendre à Singapour, mais pas en mer de Chine. Il pourrait participer à l’opération « Chammal » au Levant, dès l’arrivée de son groupe aérien sur zone. Des exercices bilatéraux sont prévus : dans le golfe du Bengale avec la Marine indienne (mai) puis avec les Marines japonaise, américaine et australienne (juin) ; en mer Rouge avec la Marine égyptienne (juillet). Outre le Charles-de-Gaulle, le GAN compte : 4 frégates, multi-missions Provence et Languedoc, anti-sous-marine Latouche-Tréville et de défense aérienne Forbin avec leurs 5 hélicoptères embarqués ; le bâtiment de commandement et de ravitaillement Marne ; un sous-marin nucléaire d’attaque. Un avion de patrouille maritime ATL2, des frégates danoise, britannique et portugaise et des bâtiments américain et australien apportent leur concours.

« Mission Jeanne d’Arc ». L’Ecole d’application des officiers de marine se compose du porte-hélicoptères amphibie Tonnerre et de la frégate furtive La-Fayette. Elle embarque 130 officiers en formation (15 étrangers) et reçoit les concours de : l’armée de Terre jusqu’à Djibouti, avec 2 hélicoptères Gazelle, 150 passagers et leurs véhicules ; 2 hélicoptères Cougar espagnols ; 1 appareil de transport hybride V22 Osprey du Corps américain des marines (USMC). Entre février et juillet, la « Mission Jeanne d’Arc » effectue d’abord une préparation opérationnelle interarmées et interalliés en Méditerranée orientale, pour la protection des approches maritimes. Des exercices amphibies sont prévus : avec les forces égyptiennes en mars, puis djiboutiennes (mars) en mer Rouge ; au Brésil (mai), puis aux Etats-Unis (juin) dans l’océan Atlantique. La gestion de crise humanitaire sera traitée en avril à Mayotte (océan Indien), puis en juin aux Antilles (océan Atlantique) avec la Marine néerlandaise. L’exercice final se déroule près de Toulon (juillet).

Loïc Salmon

Marine nationale : mission « Arromanches 3 » du GAN en Méditerranée orientale

L’océan Indien : espace sous tension

Marine nationale : « Jeanne d’Arc 2018 », missions opérationnelles et de formation




Grande-Bretagne : sécurité et défense après le « Brexit »

Le « Brexit », engagé suite au référendum de juin 2016 et prévoyant la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne (UE), a plongé le royaume dans une grave crise économique et politique.

Un groupe d’auditeurs de l’Association IHEDN région Paris Ile-de-France en a étudié sur place, du 14 au 19 octobre 2018, les symptômes et les conséquences possibles pour esquisser quelques recommandations. Outre des diplomates français et britanniques, il a rencontré des parlementaires des deux chambres, des hauts responsables à l’Académie militaire de Sandhurst et à Aldershot, base du « 4th Rifles Regiment », et des personnalités de la société civile.

État des lieux. Le processus du Brexit ne date pas d’aujourd’hui, mais dure depuis près de 30 ans, à travers l’attitude trop souvent anti-européenne de la classe politique. Le référendum a confirmé une évolution du retour au « splendide isolement », sentiment partagé par une majorité de l’opinion publique britannique, en dehors du « Grand Londres ». L’unité de la Grande-Bretagne pourrait même, à terme, être menacée par les positions séparatistes écossaise et galloise et une situation en Irlande du Nord très fragile, malgré la signature des accords irlandais de paix d’avril 1998, et pas assez anticipée au moment du référendum. A mi-février 2019, le sujet principal de discorde reste le « backstop », ce filet de sécurité qui figure dans le traité, censé garantir le non-rétablissement d’une frontière entre les deux Irlande. A court terme, les perspectives sont donc plutôt sombres, pour la Grande-Bretagne, mais aussi pour l’UE, en raison de l’interdépendance de leurs économies. Déjà, les entreprises internationales installées en Grande-Bretagne ont mis en œuvre des mesures conservatoires : création de filiales ou succursales hors du pays ; migration d’actifs ; constitution de réserves de pièces détachées ; programmes d’investissements retardés. De leur côté, les compagnies de transport étudient l’accès à d’autres ports que Douvres sur la Manche, afin d’éviter l’engorgement prévisible du trafic. Les besoins en main d’œuvre étrangère risquent d’affaiblir durablement l’économie du pays : actuellement, 3 millions d’étrangers y résident, et le recul de l’immigration a déjà commencé avec le départ de 80.000 Européens depuis 2017. La disparité des niveaux de vie entre le Grand Londres et le reste du pays, supérieure à 50%, va croître. La situation des services publics, particulièrement celui de la santé, risque de se dégrader. Par ailleurs, la Grande-Bretagne ne disposera plus d’accès à la gouvernance du système de positionnement par satellite Galileo et à ses applications militaires. Elle doit faire face également à la baisse sensible de la livre et à celle du pouvoir d’achat des ménages. Au 4ème trimestre 2018, la croissance britannique a ralenti, à son plus bas niveau depuis 6 ans, avec une progression de 1,4% seulement. L’investissement des entreprises est pour sa part en baisse de 3,5%, son plus fort recul depuis 2010. Le pays semble donc, apparemment, assez mal armé pour affronter la perte du marché européen, alors qu’il est devenu, grâce à l’UE, une gigantesque plateforme d’exportation totalement intégrée au système communautaire.

Tentation du grand large. Depuis son adhésion en 1973, la Grande–Bretagne ne semble pas avoir choisi de partager les grands principes de l’UE esquissés par ses pères fondateurs. Attachée à ses relations traditionnelles avec les États-Unis et les pays du Commonwealth, elle a plutôt recherché avec l’UE à élargir ses perspectives économiques. Elle a privilégié son appartenance à l’OTAN, plutôt que d’adhérer à un projet de défense européenne. De ce fait, des ajustements significatifs s’imposeront dans le futur, en raison du retour des frontières. Les espoirs britanniques de négocier de nouveaux accords bilatéraux avec le reste du monde apparaissent, à ce stade, assez illusoires : tentatives sans lendemain avec certains pays du Commonwealth ; déclarations américaines peu encourageantes sur le transport aérien. En outre, l’UE n’acceptera jamais de faire entrer des produits non réglementés sur son sol. Une dérégulation financière massive apparaît également peu probable, car Londres a besoin de maintenir des standards élevés pour conserver sa crédibilité au niveau mondial.

Relations futures avec la France. La coopération avec la Grande Bretagne a existé avant le Brexit et devrait se poursuivre après. Car les deux pays présentent bien des convergences : partage de valeurs communes ; solidarité pendant les guerres de 1914-1918 et 1939-1945 ; approche semblable des enjeux mondiaux en matière de défense ; engagement partagé dans la lutte contre le terrorisme et autres menaces émergentes. De plus, tous deux sont membres du Conseil de sécurité de l’ONU et les seuls capables de mener des opérations militaires en dehors de l’UE. C’est pourquoi, quelle que soit la solution de Brexit retenue in fine, de nouvelles relations bilatérales devront être mises en œuvre et se renforcer, entre autres le Conseil de défense franco-britannique, créé en 1972 au niveau des chefs d’État (France) et de gouvernement (Grande-Bretagne), et qui s’est réuni dernièrement à l’Académie royale de Sandhurst en janvier 2018. Les traités de Londres, dit « Accords de Lancaster House », qui célébreront leur dixième anniversaire en novembre 2020 (voir encadré), ont notamment permis de renforcer l’intégration entre les deux forces armées en multipliant les terrains d’entente : politique commune d’engagement ; visites réciproques ; coopération dans l’armement. Enfin, France et Grande-Bretagne devront consolider cette politique de déploiement commun des forces armées, aujourd’hui au Sahel et en Syrie. Et tout cela sans être influencé par le bruit actuel des médias, qui reprochent l’attitude négative de la France vis-à-vis de la Grande-Bretagne dans les négociations du Brexit. Mi-février 2019, rien n’est encore clair, ni décidé : rendez-vous le 29 mars, date initiale pour le début du processus de séparation.

Jean-Marc Schaub

Le 2 novembre 2010 à Londres, le président de la République française Nicolas Sarkozy et le Premier ministre britannique David Cameron ont paraphé un traité de défense et de sécurité ainsi qu’un autre d’une durée de 50 ans sur le partage d’installations destinées à tester les armes nucléaires, mais sans renoncer à l’indépendance des dissuasions nucléaires nationales. Des simulations nucléaires dans un laboratoire près de Dijon et l’ouverture d’un centre de recherches dans le Sud-Est de l’Angleterre sont prévues. Quinze autres traités et accords divers renforcent la coopération, notamment en matière de sous-marins, missiles, drones et satellites. Une force projetable non permanente de plusieurs milliers d’hommes sera constituée pour des opérations extérieures bilatérales ou dans le cadre de l’ONU, de l’OTAN ou de l’Union européenne (UE). En outre, Paris et Londres vont partager leurs porte-avions à partir de 2020 et mutualiser l’entretien de l’avion de transport A400M et l’entraînement de ses pilotes. Enfin, un budget annuel sera consacré aux projets de recherche et développement (R&D) de 100 M€ (50M€ par pays). La France et la Grande-Bretagne représentent la moitié des budgets de défense et les deux tiers des dépenses en R&D de l’UE. Loïc Salmon (Revue « Croix de Guerre & Valeur militaire », décembre 2010).

317 – Dossier : « Grande-Bretagne, résilience et coopération avec la France »

MBDA : coopération industrielle européenne pour les missiles

 




Armée de Terre : pas d’intervention militaire ou civile sans « interculturalité »

Le succès d’une opération militaire extérieure ou d’une entreprise de défense à l’étranger repose sur l’interculturalité, impliquant compréhension, influence et coopération quant au pays concerné.

Ces questions ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 28 novembre 2018 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général de division Bruno Guibert, ancien commandant de l’opération « Barkhane » au Sahel ; Dominique Rey, consultant d’entreprises ; le général de corps d’armée (2S) Gilles Rouby, institut de formation THEMIIS ; le colonel Christian Barthlen, Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; Pierre Servent, journaliste et écrivain.

Le « vécu » de « Barkhane ». La lutte contre le terrorisme djihadiste au Sahel nécessite de gagner l’adhésion des populations et de former les forces locales de sécurité, les conseiller, les accompagner au combat et les respecter dans l’action, souligne le général Guibert. La force française « Barkhane » est parvenue à démanteler le réseau logistique des groupes armés terroristes (GAT), aujourd’hui très affaiblis. Sa coordination tactique sur le terrain avec l’armée malienne donne des résultats, dans le respect du droit humanitaire. Toutefois, malgré le recul des revendications identitaires, la violence directe augmente. Les GAT aggravent les antagonismes ethniques, sociaux et politiques et détruisent les structures traditionnelles par le meurtre de chefs de village et de marabouts. Ils versent une prime de 2 MFCFA (300 €) à l’auteur d’un acte terroriste réussi. Ils attribuent les exactions interethniques aux groupes d’auto-défense, interlocuteurs de la force « Barkhane » qui apparaît alors comme leur complice. Mais ces groupes exercent une influence sur les populations, qu’il faut protéger des GAT. La MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies pour la stabilisation au Mali) assure le contrôle de zone et l’Union européenne forme les armées nationales. L’Estonie a détaché 1.000 militaires auprès de « Barkhane » et la Grande-Bretagne lui apporte une capacité de transport. Les Etats-Unis lui fournissent du renseignement et déploient des forces spéciales au Sud de la frontière nigérienne. En matière d’influence, la radio joue un rôle primordial en raison de la tradition orale. Le passif colonial de la France influe négativement sur l’opinion nationale au Tchad. En outre, Chine, Allemagne et Italie s’en servent pour proposer des aides financières bilatérales. Selon le général Guibert, la force armée de 45.000 hommes du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), émanation d’armées locales en difficultés pour contrer une menace régionale, reste fragile, faute de confiance entre les acteurs et de volonté de la communauté internationale. En fait, le djihad (guerre sainte) constitue un alibi pour des groupes marginaux, qui s’allient aux GAT pour contrôler la région, où les trafics en tous genres s’intègrent aux échanges commerciaux licites. Les GAT harcèlent « Barkhane », dont un départ précipité représenterait d’énormes risques d’enlisement de la crise et de représailles contre les populations. Le général Guibert estime nécessaire de transformer le résultat tactique de l’opération « Barkhane » en effet stratégique, en mobilisant les acteurs locaux, français et étrangers du développement et l’Etat malien, qui devrait aussi créer des unités spéciales.

L’expérience d’entreprises. A l’international, l‘incompétence interculturelle devient un facteur majeur de crise, alors que la connaissance de la culture du pays partenaire constitue une prévention efficace, explique Dominique Rey. Les entreprises présentent des vulnérabilités : patrimoine humain ; systèmes d’information ; image et exposition médiatique ; propriété intellectuelle et industrielle ; savoir-faire et sa transmission ; bâtiments abritant des données sensibles ; approches hostiles sur les capitaux. Il s’agit de mettre en place un système d’anticipation et des plans de gestion de crise, incluant maintien de l’activité, résilience du personnel et contrats d’assurance. Dans une compétition accrue par la mondialisation, les salariés expatriés doivent encadrer des équipes locales ou multiculturelles, mettre en œuvre les modes d’organisation et outils de gestion du siège, souvent mal compris, et gérer des partenariats ou des filiales communes. Il faut donc les former en amont, pour qu’ils se placent au bon niveau pour bien appréhender les différences entre les cultures. Outre une conception différente du temps, d’autres particularités apparaissent : logique individuelle ou collective ; relation hiérarchique et statut social ; acceptation des inégalités ; expression implicite ou explicite ; pensée pragmatique ou abstraite. Ainsi, pour les occidentaux, raison, force, volonté, science, technique et culture doivent dominer la nature. En outre, les lois et règles s’appliquent à tous au nom de l’égalité. Pour les Chinois et les Coréens, il convient d’accepter le changement et de saisir les opportunités pour agir au bon endroit. Les relations humaines et personnelles priment en raison de l’importance de la famille et du « réseau », gages de confiance. Chez les personnels binationaux, l’avantage linguistique va de pair avec le risque de « décrochage » vers la culture maternelle, indique Dominique Rey.

La défense à l’export. Selon le général Rouby, THEMIIS contribue à exporter la culture française en matière de défense et de sécurité vers les pays francophones, notamment africains, qui cherchent à émerger rapidement mais dont le français reste la deuxième langue. L’absence de classe moyenne se reflète dans les armées, qui manquent de fonctions intermédiaires. Les stagiaires, surtout des colonels et des généraux, n’ont qu’une culture d’officier subalterne ou même moins. Malgré ce niveau de connaissances inégal, les stagiaires souhaitent pouvoir faire aussi bien, voire mieux, et plus vite que leurs homologues français. Par tradition orale, la pédagogie repose sur les questions et réponses et les pratiques bilatérales. La diversité des régimes politiques exigeant neutralité et impartialité, les formations visent à développer l’autonomie stratégique locale.

Loïc Salmon

Selon le colonel Christian Barthlen, l’interculturalité s’applique aussi à l’adversaire pour comprendre sa pensée et son influence. Ainsi, la classe dirigeante et le corps social russes s’articulent autour du concept de « grande nation », de la notion « d’étranger proche » et de la sensation d’un encerclement par l’OTAN, perçue comme ingrate. La Russie estime n’avoir pas été payée de retour lorsque qu’elle lui a ouvert son espace aérien et ses bases pendant la guerre d’Afghanistan (2001-2014), comme le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. En outre, elle la considère comme dangereuse par ses menaces d’intervention en Géorgie ou en Ukraine et n’entend pas partager la Crimée avec celle-ci. Des engagements occidentaux en Afghanistan puis au Moyen-Orient, Pierre Servent tire quelques enseignements : comprendre la situation par une approche civilo-militaire ; intervenir sur les différents théâtres en profitant de l’héritage colonial mais en gardant ses distances ; agir en interarmées.

Armée de Terre : prise en compte de « l’interculturalité »

DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense